Sainte Rose de Sainte-Marie (de Lima)
Religieuse du Tiers Ordre de Saint-Dominique
Résumé
Sainte Rose de Lima est la première sainte du Nouveau Monde. Membre du Tiers Ordre de Saint-Dominique, elle mena une vie d'austérités extrêmes et de prière mystique dans un ermitage domestique. Elle est célèbre pour son dévouement aux pauvres et sa fidélité absolue à son vœu de virginité.
Biographie
SAINTE ROSE DE SAINTE-MARIE OU DE LIMA,
RELIGIEUSE DU TIERS ORDRE DE SAINT-DOMINIQUE.
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chirurgiens en étaient tout étonnés et avouaient que cela ne pouvait se faire sans un miracle. Elle fut si fort prévenue de la grâce, que, dès son enfance, elle eut l'esprit d'oraison, et s'y appliqua une grande partie du jour et de la nuit. Elle n'avait encore que quinze ans lorsqu'elle consacra à Dieu sa virginité.
Elle eut toujours une parfaite obéissance envers ses parents ; mais elle savait si bien la ménager que celle qu'elle devait à Dieu n'en souffrit jamais. Sa mère lui commanda un jour d'attacher une guirlande de fleurs sur sa tête : elle lui obéit ; mais elle y mêla une aiguille qui la fit beaucoup souffrir. C'est ainsi qu'elle se comportait dans les choses qui ressentaient la vanité ou le monde, y joignant toujours quelques mortifications pour en détourner le plaisir. Pour les choses de devoir et même indifférentes, la bienheureuse Rose y apportait une obéissance aveugle, prompte et générale ; cette obéissance ne regardait pas seulement ses parents, mais s'étendait encore jusqu'à la servante du logis, qu'elle respectait comme sa maîtresse, et à laquelle elle obéissait en toutes choses avec beaucoup de joie.
Afin de se maintenir dans une complète dépendance, elle résolut de ne rien prendre par elle-même de ce qui était nécessaire à son travail journalier ; elle allait donc, chaque matin, prier sa mère de lui remettre les matières et les instruments dont elle avait besoin. Celle-ci, ennuyée d'une importunité qui lui semblait ridicule, la reçut un jour avec colère, et lui dit en criant : « Prétendez-vous donc me constituer votre servante ? veuillez désormais me laisser tranquille et pourvoir vous-même à vos nécessités ». « Pardonnez-moi, ma mère », répondit la jeune vierge, « je voulais joindre au mérite de mon travail celui de ma dépendance, et vous payer chaque jour le tribut de mon respect filial ; je tâcherai dorénavant de mettre plus de discrétion dans mon obéissance ».
Comme ses parents étaient tombés dans la nécessité, elle employa toute son industrie pour tâcher de les secourir. Elle passait une partie de la nuit à travailler de l'aiguille, à quoi elle était fort habile, et le jour elle cultivait un petit jardin, afin de les nourrir du gain qu'elle pouvait faire. Quand ils étaient malades, elle les assistait avec une assiduité incroyable : elle était sans cesse à leur chevet, y passait les jours et les nuits, et ne les quittait point, à moins qu'elle n'en fût arrachée par la nécessité de leur rendre quelque autre service ; elle faisait leur lit, préparait tous leurs remèdes, et leur rendait toutes sortes d'assistances, dans les choses même les plus basses et les plus dégoûtantes.
Rose de Sainte-Marie avait tout ce qu'il fallait pour plaire au monde, beauté peu commune, jugement exquis, humeur fort douce, excellent cœur, habitudes prévenantes et pleines de politesse. Ces qualités furent cause que sa mère songea de bonne heure à la marier, et lui firent croire, avec juste raison, qu'elles lui procureraient une alliance avantageuse ; cependant telle n'était point sa vocation. Son attrait l'appelait depuis longtemps au Tiers Ordre de Saint-Dominique, et elle l'eût suivi de très-bonne heure, si sa mère n'y eût mis opposition. En attendant, elle n'avait rien négligé pour terminer son esclavage ; c'était dans ce dessein qu'elle avait coupé ses cheveux, qu'elle décolorait et maigrissait son visage par le jeûne, qu'elle fuyait les regards des hommes et cachait sa beauté sous des habits grossiers. Pendant les quatre années que ses parents demeurèrent à Canta, elle ne sortait jamais, pas même pour se promener dans un jardin délicieux qui touchait les murs de la maison paternelle. Toutes ses précautions ne la dérobèrent pourtant pas, comme elle le prétendait, à l'attention publique ;
plusieurs jeunes gens, charmés de sa vertu et de ses qualités extérieures, pensèrent à la demander en mariage à ses parents.
Un d'entre eux, ayant manifesté son désir à sa mère, celle-ci fut d'autant plus enchantée de lui voir cette inclination, qu'elle était conforme à ses propres pensées. Entrant donc, avec ardeur, dans les vues de son fils, elle s'empressa d'aller traiter de cette affaire avec la mère de la jeune personne. Cette proposition fut accueillie comme un bienfait de Dieu, et l'affaire conclue, moyennant ratification de la part de Rose; mais c'était là précisément le point de la difficulté.
La sainte fille, liée depuis longtemps par un vœu perpétuel de virginité, n'eut pas le courage de découvrir son secret à sa mère; mais elle lui fit part de sa répugnance pour l'état qu'on lui proposait, et la pria de répondre négativement. Ce refus souleva contre elle un orage terrible; toute sa famille entreprit de lui arracher, par la violence, un consentement qu'elle ne voulait pas donner volontairement. En conséquence, on ne lui parla plus que d'un ton de colère; on l'accabla de reproches et d'injures; on en vint même aux traitements les plus ignominieux. Cependant, soutenue par sainte Catherine de Sienne, qu'elle avait prise, dès son enfance, pour sa protectrice et dans les bras de laquelle elle s'était réfugiée, pendant cette tempête, la sainte fille persista dans sa résolution de n'avoir d'autre Époux que Celui qu'elle s'était choisi.
Avec l'agrément de sa famille, le Père Alphonse Velasquès, son confesseur, lui donna solennellement, dans la chapelle du Saint-Rosaire, l'habit du Tiers Ordre de Saint-Dominique qu'elle avait si longtemps et si ardemment désiré. Du consentement de sa mère, elle se fit faire un petit ermitage dans sa maison, où elle ne pensa plus qu'à y vivre de telle sorte qu'aucune partie de son temps ne s'écoulât sans fruit. Toutes les heures du jour étaient partagées entre le travail des mains et le saint exercice de la prière, et la meilleure partie des nuits était consacrée à la contemplation. Elle se mit alors avec plus de ferveur que jamais à la pratique des vertus les plus rigoureuses du Christianisme. Son humilité était surprenante: elle ne s'occupait qu'aux choses les plus viles de la maison, laissant les autres emplois à la servante; elle souffrait avec une extrême patience les outrages que lui faisaient ses parents pour la vie retirée qu'elle menait; elle attribuait à ses péchés toutes les disgrâces qui arrivaient dans sa famille; elle rejetait toutes les louanges qu'on lui donnait, et s'imposait même de rudes pénitences quand on l'avait applaudie, pour arrêter la complaisance qu'elle en pouvait ressentir; elle cachait autant qu'elle pouvait ses maladies, de peur d'en être soulagée. Quand elle se confessait, c'était avec une abondance de larmes, des gémissements et des soupirs qui l'auraient fait aisément passer pour une femme débauchée et chargée de toutes sortes de crimes, si chacun n'avait été persuadé de son innocence.
Elle vivait dans une si grande retenue, qu'on ne lui a jamais entendu proférer une parole plus haute que l'autre, ni qui témoignât qu'elle trouvait à redire à la conduite et aux actions de qui que ce fût. Son humeur douce et affable la rendait aimable: tout le monde disait que c'était mal à propos qu'on lui avait donné le nom de Rose, parce qu'elle n'en avait pas les épines. Sa charité envers le prochain était générale: il semblait que cette reine des vertus était l'âme qui la faisait agir et qui animait ses paroles, ses actions et toute sa vie.
Avec cela elle était si dégagée des créatures, et si insensible à toutes les satisfactions de la terre, qu'elle arriva en peu de temps à une pureté de
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cœur qui ne cédait en rien à celle des anges ; car, pendant trente et un ans qu'elle a vécu sur la terre, elle n'a jamais commis un péché véniel en matière d'impureté, et, même, ce qui tient du miracle, elle n'a jamais été tourmentée de pensées dangereuses à ce sujet, dont les Saintes les plus chéries et les plus favorisées de Dieu n'ont pas été exemptes. Onze savants religieux, six de l'Ordre de Saint-Dominique, et cinq Jésuites, qui ont entendu plusieurs fois ses confessions générales, l'ont déposé juridiquement et avec serment.
L'amour de la Croix a été si ardent dans l'âme de cette bienheureuse, qu'elle s'en est procuré toutes les amertumes, à l'exemple de sainte Catherine de Sienne, dont elle voulait être la copie aussi bien que la fille spirituelle. Dès son enfance, elle s'abstint de manger de toutes sortes de fruits, qui sont excellents dans le Pérou. À l'âge de six ans, elle commença à jeûner trois jours de la semaine au pain et à l'eau. À quinze ans, elle fit vœu de ne manger jamais de viande, si elle n'y était contrainte par ceux qui avaient autorité sur elle ; sa mère ne pouvant supporter ce genre de vie, l'obligeait de se mettre à table avec les autres ; Rose obéit, mais elle sut prévenir toutes les satisfactions en mêlant toujours quelque chose d'amer à ce qu'elle mangeait, comme de l'absinthe et d'autres herbes sauvages ; et même elle avait toujours un vase plein de fiel de mouton, dont elle arrosait ce qui lui servait d'aliment, et dont elle se lavait tous les jours la bouche dès le matin, en mémoire de celui dont le Sauveur a été abreuvé sur l'arbre de la croix : de sorte qu'on est en peine de savoir si elle ne souffrait pas davantage en mangeant qu'en s'abstenant de manger. Son jeûne était d'autant plus difficile et plus rigoureux, qu'elle ne faisait en vingt-quatre heures qu'un seul repas d'un morceau de pain et d'un peu d'eau. Pendant tout le Carême, elle se retranchait l'usage du pain, se contentant de quelques pépins d'orange, qu'elle réduisait à cinq tous les vendredis de cette quarantaine. On l'a vu se contenter d'un pain et d'un peu d'eau pendant cinquante jours : une autre fois elle demeura sept semaines entières sans boire, malgré les chaleurs insupportables du pays ; et, à la fin de sa vie, elle a passé assez souvent plusieurs jours sans boire ni manger.
Quoique son corps fût fort affaibli et desséché par tant de jeûnes, cela ne l'empêchait pas d'exercer sur elle d'autres austérités presque incroyables. Les disciplines ordinaires étaient trop douces pour elle ; elle s'en fit une de deux chaînes de fer, dont elle se frappait tous les jours jusqu'au sang, et particulièrement quand elle le faisait pour la conversion des pécheurs. Son confesseur, étant averti de la manière impitoyable avec laquelle elle se traitait, lui défendit de se servir davantage d'une discipline si rude : elle obéit, mais ce ne fut que pour changer de supplice, car elle se fit, de cette chaîne de fer, une ceinture à trois rangs, et la serra si fort sur ses reins, qu'elle lui entra bien avant dans la chair ; elle ne put, ensuite, la retirer qu'avec une extrême douleur et une très-grande effusion de sang.
Le cilice qu'elle portait était tissu de crin de cheval, et lui descendait depuis les épaules jusqu'aux poignets et aux genoux ; mais, pour le rendre plus rude, elle l'arma encore d'une infinité de pointes d'aiguilles par dessous ; elle épiait l'occasion qu'on cuisait chez ses parents, et, lorsqu'elle ne pouvait être aperçue de personne, elle présentait à la bouche du four, où la chaleur est la plus violente, la plante de ses pieds, la seule partie de son corps sans blessure, demeurant constamment dans ce supplice volontaire jusqu'à ce que la douleur lui fît manquer le cœur.
Comme elle était saintement insatiable de tourments, elle se servait
encore d'un autre stratagème pour se faire souffrir. Dès sa plus tendre enfance, elle se fit une couronne d'étain, et, y ayant attaché quantité de petits clous pointus, elle se la mit sur la tête et la porta plusieurs années sans que l'on s'en aperçût. Quelques années après, elle s'en fit une autre d'une lame d'argent, dans laquelle elle ficha trois rangs de pointes de fer aiguës, dont chacun était de trente-trois pointes, en l'honneur des trente-trois années que le Fils de Dieu a vécu sur la terre, et qui faisait en tout quatre-vingt-dix-neuf. Elle la porta en cet état de longues années, avec des douleurs incroyables, parce que ces pointes lui faisaient autant de trous. Ainsi, elle affligeait toutes les parties de son corps, et elle se rendit si semblable à Jésus-Christ crucifié, qu'on pouvait dire d'elle ce que l'Écriture a dit de cet Homme de douleur : *A planta pedis usque ad verticem non est in eo sanitas* : « Il n'y a point en son corps, depuis la plante des pieds jusqu'au plus haut de la tête, de membre ni de partie qui n'ait sa douleur et son tourment particulier ».
Son lit fut toujours le plus dur et le plus douloureux qu'il lui fut possible ; mais celui sur lequel elle coucha plus longtemps était fait en forme de coffre, rempli de morceaux de bois raboteux et de tuiles cassées, dont les pointes lui déchiraient tout le corps ; son oreiller n'était qu'une grosse pierre aussi toute raboteuse. Cette rigueur insupportable fait assez voir que ce lit était plus capable de la faire souffrir et de lui empêcher le sommeil, que de lui procurer du repos. Cependant, cette invincible amante de la Croix s'était encore réduite à ne dormir que deux heures, et bien souvent elle ne les dormait pas entières. Elle disposait tellement du reste du temps, qu'elle passait douze heures, tant du jour que de la nuit, dans une perpétuelle application de son esprit à Dieu par l'oraison, et, pour les dix autres, elles les employait à travailler à l'aiguille, ou à d'autres ouvrages, pour subvenir aux besoins de sa famille. Si le sommeil venait la surprendre dans ces moments, elle exerçait sur elle de nouvelles rigueurs pour triompher de ses attaques.
L'amour que la bienheureuse Rose avait pour son Dieu, et son dégoût pour la créature, étaient si puissants, que, pour éviter toutes les complaisances et les conversations du monde, elle se défigurait souvent le visage et se mettait hors d'état de recevoir ou de rendre ses visites. Sa mère, qui vit bien que cette sanglante conduite était préméditée, résolut de ne la plus mener avec elle ; elle lui permit même, comme nous l'avons dit, de faire un petit ermitage dans le jardin de leur maison, afin d'y vivre séparée de tout autre entretien qu'avec son Dieu. Ce fut dans cette chère solitude, que, s'unissant de plus en plus à Jésus-Christ par une oraison continuelle, aussi bien dans le temps du travail que dans celui de la prière, elle mérita que Notre-Seigneur s'unit à elle à son tour, non plus d'une manière invisible et cachée, mais par des voies toutes sensibles et des caresses pleines d'éclat et de gloire. Car, un jour qu'elle était absorbée en Dieu, dans la chapelle du Rosaire, dans l'église des Pères Dominicains, cet adorable Sauveur, qui la voulait avoir pour son Amante et pour son Épouse, lui apparut, et, après avoir versé dans son âme un torrent de joies et de délices, il lui dit : « Rose de mon cœur, je te prends pour mon Épouse ». La Sainte, ravie de cette bonté, mais d'ailleurs se sentant indigne d'une alliance si illustre, répondit avec un profond respect : « Voici, mon Dieu, votre servante, c'est la seule qualité que je mérite. Je porte dans le fond de mon âme des caractères trop visibles de servitude et d'esclavage pour mériter le nom et le rang de votre Épouse ». Alors la sainte Vierge, pour prévenir en
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elle toute crainte d'illusion, l'assura de la vérité de ce mystère par ces obligeantes paroles : « Rose, la bien-aimée de mon Fils, tu es maintenant sa véritable Épouse ».
Depuis ce bienheureux jour, cette fidèle amante sentit son cœur embrasé de nouvelles flammes; et, comme elle renouvela la ferveur de ses oraisons, pour rendre toujours plus parfaite l'union qu'elle avait avec son divin Époux, il devint enfin si intimement présent dans toutes les puissances de son âme, qu'elle ne pouvait en détourner sa pensée, quand même elle eût expressément voulu l'appliquer sur quelque autre objet.
Le démon, toujours envieux du bonheur des amis de Dieu, ne manqua pas de traverser une jouissance si charmante d'effroyables tentations; il tourmenta cette grande Sainte l'espace de quinze ans, une heure et demie par jour, avec tant de violence, qu'elle souffrait, en quelque façon, les mêmes peines que les âmes endurent dans le purgatoire. Durant cette furieuse tempête, elle ne pouvait plus penser à Dieu, et ressentait des désolations, des abandons et des sécheresses insupportables; les esprits des ténèbres remplissaient son imagination de spectres si horribles, que lorsqu'elle sentait approcher l'heure de ses peines, elle tremblait de tout son corps et était obligée de prier son cher Époux de la dispenser de boire ce calice. Quelquefois même la tentation était si violente, qu'elle l'eût fait tomber dans le désespoir, et lui eût mille fois donné le coup de la mort, si Dieu ne l'eût soutenue par sa grâce extraordinaire.
Cette conduite parut si étrange à tout le monde, qu'on la fit examiner par les plus fameux théologiens de l'Université de Lima; mais, après toutes les interrogations qu'ils jugèrent à propos de lui faire, ils témoignèrent qu'il n'y avait point d'illusion dans son état, et que ses peines étaient une épreuve de Dieu, qui la voulait tenir dans l'humilité et la disposer à une éminente perfection, par une conduite pleine de ténèbres et de souffrances.
Il est vrai, néanmoins, que, quand elle était sortie de cette tourmente, elle recevait des consolations intérieures qui lui en faisaient oublier toutes les rigueurs. Le Fils de Dieu se rendait souvent visible à ses yeux, l'honorait de sa familiarité et l'admettait à des privautés qui étaient comme des avant-goûts délicieux du bonheur qu'il lui préparait dans le ciel. Tantôt il la soulageait sensiblement dans une maladie, tantôt il la consolait et la fortifiait dans une affliction, tantôt il lui témoignait l'excès de son amour par des entretiens pleins de bienveillance et de tendresse, et tantôt il lui faisait des caresses toutes saintes, telles que le Saint-Esprit nous les décrit dans le Cantique des cantiques. La sainte Vierge, qui était sa puissante protectrice, la favorisait aussi très-souvent de ses visites, afin de lui donner les secours qui lui étaient nécessaires pour avancer dans la vertu. Son ange gardien lui faisait encore la même faveur, et s'abaissait jusqu'à lui rendre visiblement mille petits services. Enfin, la bienheureuse Rose eut de si fréquentes conversations avec sainte Catherine de Sienne, qui lui avait été donnée de Dieu pour sa maîtresse, que les traits du visage de cette vierge séraphique passèrent bientôt sur le sien, comme il arriva à Moïse, qui fut transformé en Dieu à la suite de l'entretien qu'il avait eu avec lui sur la montagne; elle lui ressemblait si parfaitement, que tout le peuple du Pérou, qui avait son image devant les yeux, prenait Rose pour une seconde sainte Catherine de Sienne.
Nous ne nous étonnons plus si, après tant de douceurs et de communications célestes, elle devint plus que jamais insensible à tous les plaisirs et à toutes les consolations de la terre, et si elle eut toujours une patience
invincible dans les persécutions, dans les maladies et dans les autres peines. Il n'y a guère de maladie dont elle n'ait été tourmentée : l'esquinancie, l'asthme, le mal d'estomac et de poitrine, et la goutte sciatique sont celles qui l'ont travaillée le plus; mais, au milieu de tous ces maux, elle disait ordinairement ces paroles : « Ô bon Jésus, que votre volonté soit accomplie ! je ne demande que l'augmentation de mes souffrances, pourvu qu'en même temps vous augmentiez en moi les flammes de votre sainte dilection ».
Ce grand amour qu'elle avait pour Dieu était suivi d'un zèle si ardent de sa gloire, qu'elle n'épargnait rien pour lui procurer sans cesse de nouveaux amants; elle y travaillait, tantôt par ses discours tout remplis du feu de la charité, tantôt par ses prières et par ses larmes, et d'autres fois par de grands miracles qu'elle obtenait du ciel pour faire réussir un si bon dessein. Ce même amour la remplissait de compassion pour les pauvres et pour toutes sortes de malheureux. Il n'y avait rien qu'elle ne fît pour les soulager. Elle retirait chez elle des femmes et des filles malades, auxquelles elle donnait tous ses soins; elle les secouait avec empressement, faisait leurs lits, pansait leurs plaies, leur apprêtait leurs remèdes et leur rendait toutes les autres assistances dont elles avaient besoin en cet état.
On ne peut parler assez dignement de sa dévotion au très-saint sacrement de l'autel. Elle communiait ordinairement trois fois la semaine et quelquefois plus souvent, selon que ses directeurs le jugeaient à propos; mais elle ne le faisait point qu'elle ne s'y disposât par quelque austérité particulière, par le jeûne, par l'oraison, et principalement par le sacrement de pénitence, dont elle ne s'approchait jamais qu'avec une sincère contrition de cœur. Elle était en cela bien différente de certaines personnes qui ne se confessent que par habitude, et n'apportent à ce vénérable sacrement ni douleur, ni sentiment de piété, ni aucun véritable propos de rompre leurs mauvaises habitudes, surtout cette humeur colère et acariâtre qui les rend insupportables dans leurs familles; puisqu'au contraire, aux jours mêmes de communion, et après avoir reçu Notre-Seigneur, on les voit plus impatientes et plus emportées qu'aux autres jours. Il n'en était pas de même de la bienheureuse Rose : comme ses dispositions étaient toutes saintes, elle sortait toujours de la sainte Table plus douce, plus humble et plus modeste qu'auparavant, et si remplie des flammes du divin amour, que le feu qui brûlait au fond de son cœur rejaillissait sur toutes les parties de son corps, et rendait son visage tout éclatant et tout enflammé.
Voici un trait de son zèle pour cet auguste mystère : un jour, la flotte hollandaise parut sur les côtes du Pérou; elle s'approchait déjà du port de Lima; tout le peuple en était effrayé et s'attendait à voir bientôt la ville saccagée : Rose seule demeura intrépide, et, malgré la faiblesse de son sexe, elle entra dans l'église, se plaça sur le marche-pied de l'autel, et, animée d'un courage qui étonna tout le monde, elle se mit en devoir de défendre le tabernacle au péril de sa vie, contre la fureur de ces hérétiques. Peu de temps après, on vint lui dire que les ennemis avaient levé l'ancre, sans rien entreprendre; elle témoigna beaucoup de joie de leur retraite, mais elle fit paraître un chagrin extrême de ce que, disait-elle, elle n'avait pas mérité de souffrir le martyre pour son cher Époux, comme elle le souhaitait dans une si belle occasion.
Elle avait aussi une parfaite dévotion envers la sainte Vierge et envers son illustre maîtresse, sainte Catherine de Sienne; elle leur adressait sans cesse ses vœux et ses prières, avec une ferveur et des manières tout à fait extraordinaires.
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Il n'était pas possible, qu'étant si pénétrée de l'esprit de Dieu, elle ne ressentît toujours une grande confiance en sa bonté et en ses miséricordes : ce qui fit qu'elle ne put jamais former le moindre doute : premièrement, de son salut ; secondement, de l'amitié inviolable de Dieu envers elle, et que, réciproquement, elle ne se séparerait jamais de son amour ; troisièmement, de son secours tout-puissant dans les nécessités et dans les dangers où elle pouvait avoir besoin de sa protection, comme elle l'a éprouvé en mille occasions différentes.
Dieu l'honora aussi du don de prophétie ; elle prédit à sa mère qu'elle serait religieuse, nonobstant sa vieillesse, sa pauvreté, et le peu de disposition qu'elle avait pour la religion ; elle le fut effectivement dans un couvent que la Sainte conseilla elle-même de bâtir, fondée seulement sur la confiance qu'elle avait que Dieu fournirait toutes les choses nécessaires à cette entreprise. Elle prédit aussi l'établissement d'un autre célèbre monastère de religieuses de l'Ordre de Saint-Dominique, dans la ville de Lima, et elle marqua qui en serait la fondatrice, la supérieure, et beaucoup d'autres circonstances qui étaient hors de toute apparence. Mais la plus remarquable de ses prédictions, fut celle du lieu, du jour et du moment même de sa mort, qu'elle déclara si distinctement, qu'on eût dit qu'elle les voyait en Dieu de la même manière qu'ils ont depuis été accomplis.
Elle se prépara à ce bienheureux passage, qui devait être le jour de Saint-Barthélemy, par le redoublement de ses prières, de ses jeûnes, de ses veilles et de toutes ses austérités. Enfin, étant arrivée à sa trente-huitième année, elle tomba malade au commencement du mois d'août, d'une foule de maux très-contraires. Les médecins qui la vinrent voir, après avoir soigneusement examiné son état, avouèrent que ses maux étaient au-dessus de la science humaine, qu'il y avait du miracle dans l'union de tant d'accidents incompatibles, et que c'était Dieu qui les faisait subsister dans un corps si faible, afin de faire part à cette épouse prédestinée des tourments terribles de sa passion ; aussi, comme elle avait prévu elle-même toutes les peines qu'elle endurait, elle les souffrait toujours avec une patience et une résignation admirables, même dans le temps qu'elles redoublaient, et que leurs accès étaient plus violents, ce qui arrivait très-souvent.
Trois jours avant sa mort, elle reçut le saint Viatique et l'Extrême-Onction, avec des dispositions toutes célestes. Pour imiter parfaitement l'humilité de Jésus-Christ, elle demanda pardon à tous les domestiques, les yeux baignés de larmes, quoiqu'elle ne les eût jamais offensés ni désobligés. Elle témoigna mille regrets à sa mère de lui avoir été si à charge pendant sa vie. Elle remercia très affectueusement dom Gonzalès, son protecteur, chez qui elle s'était retirée dans ses dernières années. Elle pria pour ses ennemis ; et, tenant un petit crucifix dans sa main, elle le baisait sans cesse.
Elle eut des ravissements, pendant lesquels elle goûtait, par anticipation, les délices du ciel. Et, deux heures avant qu'elle expirât, revenant d'une longue extase, elle se retourna vers son confesseur et lui dit en confidence : « Ô mon père, que j'aurais de grandes choses à vous dire de l'abondance des consolations dont Dieu comblera les Saints pendant l'éternité ! Je m'en vais avec une satisfaction d'esprit incroyable, contempler la face de mon Dieu, que j'ai souhaité de posséder tout le temps de ma vie ». Le 24 août, jour de la Saint-Barthélemy, elle rendit sa sainte âme entre les mains de son Époux, comme elle l'avait prédit, après avoir prononcé deux fois ces paroles : « Jésus-Christ, soyez avec moi ! » Elle était alors âgée de trente et un ans et quelques mois.
Plusieurs personnes eurent révélation de sa mort au moment même où elle expira ; plusieurs connurent aussi, par la même voie, la gloire qu'elle possédait dans le ciel ; son visage parut si beau après son trépas, qu'on fut longtemps sans croire qu'elle fût morte. On l'enterra dans le couvent des Pères Dominicains, avec toute la pompe et la magnificence que méritait cette illustre Servante de Dieu. L'archevêque de Lima officia ; les membres du chapitre portèrent son corps une partie du chemin, les magistrats et les principaux de la ville le portèrent ensuite ; et les supérieurs des maisons religieuses le reçurent des mains de ceux-ci pour le porter jusque dans l'église. Les miracles qui se firent, par le moyen de ce saint corps, à la vue de tout le peuple, y attirèrent un si grand concours de monde, qu'on fut deux jours sans le pouvoir enterrer. L'ardeur du peuple à lui couper ses habits fut aussi si opiniâtre, qu'on lui en donna de nouveaux jusqu'à six fois.
Comme les miracles continuaient tous les jours de plus en plus au tombeau de la bienheureuse Rose, le pape Urbain VIII débuta, en l'année 1630, des commissaires apostoliques sur les lieux, pour en informer juridiquement. Cent quatre-vingts témoins se présentèrent devant eux, et déposèrent, dans les formes accoutumées, ce qu'ils en avaient vu.
On trouve dans ces dépositions une infinité de conversions surprenantes d'hommes et de femmes de toutes conditions, qui s'étaient faites par les mérites de cette Épouse de Jésus-Christ dans tout le royaume du Pérou. On y trouve que, par son intercession, Madeleine Tortez et Antoine Bran, morts et enterrés, avaient été ressuscités ; qu'Élisabeth Durand, qui avait un bras sec et aride, avait été guérie miraculeusement par le seul attouchement de ses reliques ; qu'une grâce pareille avait été accordée à une négresse, en touchant seulement son habit ; et que même la simple poudre de son tombeau avait guéri, comme elle guérit encore tous les jours, une infinité de personnes affligées de toutes sortes de maladies, de fièvres, de catarrhes, d'hydropisies, d'esquinancies et de maux d'estomac, et qu'elle est très-favorable aux femmes dont la grossesse touche à son terme. Elle fut béatifiée en 1668 par le pape Clément IX. L'année suivante, le même Pontife lui donna le titre de patronne principale du Pérou, et fit écrire son nom dans le martyrologe. Le pape Clément X a mis cette illustre vierge au Catalogue des Saints, en 1671, et l'Église en solennise la fête le 30 août.
Sainte Rose est patronne de Lima ; on la représente tenant un grappin qui traverse par sa tige et supporte par ses becs une ville que la mer entoure. *Spes civitatis*, lit-on quelquefois au-dessous.
Plusieurs auteurs ont écrit sa vie ; la plus ample et la plus exacte est celle du R. P. Feuillet, religieux de l'Ordre de Saint-Dominique de la Congrégation de Saint-Louis. Nous l'avons suivie dans cet abrégé. — Cf. Vie de sainte Rose de Lima, par le P. Léonard Hansen, et l'Année dominicaine.
Événements marquants
- Vœu de virginité à l'âge de quinze ans
- Entrée dans le Tiers Ordre de Saint-Dominique
- Construction d'un ermitage dans le jardin de ses parents
- Apparition du Christ et de la Vierge l'appelant 'Épouse'
- Prédication de la date exacte de sa mort
- Béatification en 1668 par Clément IX
- Canonisation en 1671 par Clément X
Miracles
- Guérison d'Élisabeth Durand par l'attouchement de ses reliques
- Résurrection de Madeleine Tortez et Antoine Bran par son intercession
- Retraite de la flotte hollandaise après sa prière devant le tabernacle
- Don de prophétie concernant sa mort et des fondations de couvents
Citations
Rose de mon cœur, je te prends pour mon Épouse
Ô bon Jésus, que votre volonté soit accomplie ! je ne demande que l'augmentation de mes souffrances, pourvu qu'en même temps vous augmentiez en moi les flammes de votre sainte dilection