Le Bienheureux Grégoire Lopez
Confesseur
Résumé
Originaire de Madrid, Grégoire Lopez renonça à sa noblesse pour mener une vie d'ermite en Navarre puis en Nouvelle-Espagne. Il vécut trente-trois ans dans une solitude radicale, pratiquant une abstinence extrême et une oraison continuelle, notamment parmi les barbares Chichimèques. Reconnu pour sa science infuse des Écritures et sa grande humilité, il mourut à Sainte-Foi en 1596.
Biographie
LE BIENHEUREUX GRÉGOIRE LOPEZ, CONFESSEUR
*Heureux celui qui porte dès son enfance le joug du Seigneur.*
*Maxime du B. Grégoire Lopez.*
Dieu, ce charitable médecin des âmes, pour guérir les hommes de la dangereuse passion de l'or, a choisi un homme saint et selon son cœur, dont la vie pure et détachée de tous les intérêts de la terre leur fût un exemple vivant qui leur servît d'antidote contre le dangereux poison de l'avarice. Car il lui fit embrasser la pauvreté évangélique d'une manière si merveilleuse, que foulant aux pieds tout ce qu'il y a de plus précieux dans les Indes, il apprit aux hommes à mépriser le bien pour embrasser la vertu. Il suffisait de considérer sa sainteté, sa prudence, la solidité de son jugement, et sa vie irrépréhensible pour convaincre de folie ceux qui croient n'être venus au monde que pour travailler à s'enrichir.
Cet homme admirable choisi de Dieu pour un si grand dessein fut le bienheureux Grégoire Lopez. Il était originaire de Madrid, capitale de l'Espagne. Quant à sa naissance, il semble qu'il ait voulu, par humilité, cacher la noblesse de sa race, comme d'autres saints ont, par ce même mouvement d'humilité, fait connaître la bassesse de la leur afin de se rendre méprisables ; car, quand on lui en parlait, il répondait avec un visage plein de gravité : « Le ciel est ma patrie, et Dieu est mon père, ainsi que lui-même nous l'a appris lorsqu'il a dit : Ne donnez à personne sur la terre le nom de père. Car vous n'avez pour père et pour maître que votre Père qui est dans le ciel ». Le Père Jean Ozorio, de l'Ordre de Saint-François, lui ayant demandé de quel pays il était, il évita adroitement de le lui marquer, en lui répondant seulement : « Je suis du même pays que votre révérence ». Peu de jours avant sa mort, comme on lui demandait le nom de ses parents afin de leur envoyer une relation de sa vie et de sa mort pour leur donner sujet d'en être édifiés et de se réjouir des grâces que Dieu lui avait faites, il répondit : « Depuis que j'ai renoncé à tout pour mener une vie solitaire, j'ai considéré Dieu seul comme étant mon père. Et quant à mes frères, je ne doute point que maintenant ils ne soient morts : car j'étais le plus jeune de tous ».
LE BIENHEUREUX GRÉGOIRE LOPEZ, CONFESSEUR.
Voilà de quelle manière Grégoire Lopez avait oublié les avantages qu'il pouvait retirer de sa naissance. Il ne considérait que comme une bassesse la noblesse de sa race, et n'estimait que la grâce que Dieu nous fait de pouvoir devenir ses enfants spirituels. Il était tellement détaché de la chair et du sang que sa mortification allait jusqu'à une espèce d'insensibilité presque incroyable.
Ce grand serviteur de Dieu, qui peut passer pour un miracle de la grâce, naquit le quatrième jour de juillet de l'an 1542, sous le pontificat de Paul III, et le règne de l'empereur Charles-Quint le Grand, roi d'Espagne, le jour de la fête de saint Grégoire le Thaumaturge, dont on lui donna le nom, et qui a été depuis transférée au 7 novembre. Il fut baptisé dans la paroisse de Saint-Gilles où existait un couvent de religieux déchaussés de Saint-François. On le nomma Grégoire : quant au surnom de Lopez, nous ne croyons pas que ce soit celui de sa maison ; mais nous pensons qu'il le prit pour en cacher la connaissance.
Il avait deux sœurs et plusieurs frères, et quoi qu'il fût le dernier de tous, il y a sujet de croire qu'autant ils le surpassaient en âge, autant il les surpassait en mérites et en cette véritable noblesse qui ne s'acquiert que par la vertu.
Comme il arrive souvent que Dieu prévient par de grandes grâces ceux qu'il veut élever à un haut degré de sainteté, il en répandit dans l'âme de son serviteur Lopez dès sa plus tendre jeunesse, car il avait coutume de dire ce que le Saint-Esprit a dit par Jérémie : « Heureux est celui qui commence dès son jeune âge à porter le joug du Seigneur ».
Il apprit avec une merveilleuse facilité à lire et à écrire. Étant encore fort jeune, il s'en alla, sans en rien dire à ses parents, dans le royaume de Navarre, où il vécut plus de six ans avec un bon ermite dans une grande pauvreté, une extrême humilité, et une parfaite obéissance. Ce fut là que son âme, comme une terre fertile arrosée de la grâce de Dieu, reçut les semences de cette vie solitaire qui produisit bientôt d'excellents fruits en grande abondance.
Son père, après l'avoir cherché avec grand soin, finit par le trouver. Il le mena à Valladolid, où la cour était alors, et là, par un changement de lieu et de vie bien différents, il le mit page. Il le fut durant quelque temps, Dieu ayant voulu que parmi ceux qui passent quelques années dans cette fonction, il s'en trouvât un qui fût saint.
La crainte de Dieu était tellement enracinée dans l'esprit et dans le cœur du jeune Lopez, que la vie de la cour et ses diverses agitations ne purent faire aucune impression sur son âme. Dieu l'assistait si puissamment qu'il était toujours recueilli en lui-même. Lorsque son maître l'envoyait remplir quelque message, il s'efforçait d'avoir une telle attention à Dieu que ni les personnes de la plus grande qualité qu'il trouvait en son chemin, ni tant d'autres sujets de distraction qui se rencontrent dans les cours des princes, ne l'empêchaient pas de penser à Dieu : et il conservait par ce moyen la même paix et la même dévotion que s'il eût encore été dans son désert de la Navarre.
Ainsi, dans les premières ardeurs de la jeunesse et les occasions si périlleuses de la cour, il passa deux ou trois ans avec un esprit aussi mûr et un jugement aussi solide que s'il eût été dans un âge fort avancé.
Avant d'aller à la nouvelle Espagne, il visita quelques lieux saints. Comme il était un jour en oraison dans l'église de Tolède, Dieu lui fit la plus grande faveur qu'il lui eût encore fait en le fortifiant dans le dessein
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qu'il avait d'être tout à lui. Il passa quelques jours en oraison et en de longues veilles dans l'église Notre-Dame de la Guadeloupe, afin d'obtenir par son intercession les lumières dont il avait besoin pour se déterminer à ce qu'il avait à faire.
Il partit pour la nouvelle Espagne en 1562. Une telle résolution dans un tel âge, une manière de vie si extraordinaire, une persévérance si constante, un si grand accroissement de nouvelles grâces, et un secours si continuel et si efficace font assez voir que Dieu a voulu le faire sortir, comme un autre Abraham, de son pays et d'avec ses parents pour éprouver sa foi et son obéissance, et le mettre dans une sainte solitude où, se trouvant dégagé de toutes les choses du monde, il put en parlant à son cœur lui faire mieux entendre sa voix.
Étant arrivé au port de Saint-Jean d'Ulloa, dans la ville de Vera-Cruz, il distribua aux pauvres des étoffes qu'il avait apportées avec lui, montrant ainsi combien peu il estimait les richesses de ce nouveau monde, puisque, au lieu d'y en venir chercher, il donnait avec tant de joie ce qu'il avait apporté d'Espagne sans s'en vouloir rien réserver.
De cette ville il alla à Mexico, où il demeura quelques jours, pour gagner de quoi lui permettre de passer à Zacatecas, où il espérait être plus commodément pour mener la vie solitaire après laquelle il soupirait.
Ce ne fut pas l'amour de l'or qui porta Grégoire Lopez à sortir de Mexico pour aller en cette ville, mais ce fut le désir d'acquérir cet or si pur de la charité dont Jésus-Christ nous conseille de tâcher de nous enrichir en vendant tout ce que nous avons pour acheter le champ où ce précieux trésor est caché, et devenir ainsi plus riches que si nous possédions tout l'or et l'argent du monde.
Durant le peu de jours que Grégoire Lopez demeura à Zacatecas, les choses dont il y fut témoin augmentèrent encore son désir de s'éloigner de tout commerce des hommes. Comme Dieu lui avait déjà inspiré de se retirer dans la solitude, il changea d'habit pour en prendre un qui fût conforme à son dessein, et s'en alla à huit lieues de là, dans la vallée d'Amajac habitée par les Chichimèques, que leur humeur farouche et cruelle rendait alors redoutables aux Espagnols. Mais ce serviteur de Dieu n'ayant pas craint de déclarer la guerre aux puissances de l'enfer, ces ennemis invisibles, il n'appréhenda point d'avoir des ennemis visibles, et espéra avec l'assistance de Dieu de vaincre par sa patience, par sa douceur et par son humanité, cette fierté et cette inhumanité qui les faisait craindre. L'effet répondit à son espérance : car après avoir passé quelques jours dans cette vallée et conversé avec ces barbares, il gagna leur affection.
Lorsqu'il allait chercher un lieu propre pour l'exécution de son dessein, il rencontra à sept lieues de Zacatecas une métairie nommée Temaxèque appartenant au capitaine Pedro Carrillo d'Avila. Ce capitaine le voyant si jeune, si bien fait, et de si belle taille, nu-pieds, sans chapeau, et vêtu seulement d'une robe de bure qui lui allait jusqu'aux talons et était ceinte avec une corde, lui demanda où il allait et qui l'amenait en ce pays-là. Il lui répondit qu'il était venu de Castille avec la dernière flotte, et qu'il cherchait un ermitage pour y passer sa vie dans le service de Dieu. Comment, lui dit ce capitaine, osez-vous bien, étant encore si jeune, entreprendre un tel genre de vie ? Lopez lui en donna des raisons dont il demeura satisfait. Puis il ajouta qu'ayant remonté le long du fleuve, il y avait trouvé un endroit propre pour son dessein. Carrillo l'approuva, et lui offrit même de ses gens pour lui bâtir un ermitage. Il le remercia et le pria seu-
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lement de lui permettre d'y travailler et de lui prêter pour cela quelques outils. Ce qu'il lui accorda volontiers.
Ensuite il bâtit de ses mains une petite cellule. Les Indiens l'y aidèrent, et ce fut la première que l'on sache avoir été faite dans la nouvelle Espagne. Le temps a pu détruire ce faible édifice ; mais il ne saurait obscurcir la gloire que ce serviteur de Dieu a méritée d'avoir commencé dans ce lieu-là à faire pénitence.
Il atteignait sa vingt et unième année lorsqu'il entra dans la pratique d'une vie si solitaire, et se voyant engagé dans la carrière où il avait à combattre contre d'aussi puissants ennemis que sont les démons, la première chose qu'il fit fut de se remettre entre les mains de Dieu et d'implorer son secours par ces paroles : « Seigneur, je m'engage ici tout seul dans votre service et m'oublie moi-même. Si je péris, ce sera à vous, et non pas à moi, d'en répondre ». Mais ce jeune et généreux soldat de Jésus-Christ n'entendait pas dire, en parlant ainsi, que du côté de Dieu son âme courût risque de se perdre s'il faisait de son côté tout ce qu'il devait et pouvait. Car cela ne pouvait venir dans la pensée d'un homme qui avait reçu de Dieu des lumières surnaturelles. Cette manière de parler témoignait seulement l'ardeur de son amour pour Dieu.
Dès le moment où Grégoire Lopez se fût ainsi abandonné par un acte d'amour si ardent à tout ce qu'il plairait à Dieu d'ordonner de lui, il sentit des effets visibles de son assistance, et commença de marcher courageusement et à grands pas dans la voie étroite de la pénitence sans jamais tourner la tête en arrière, sans jamais s'arrêter, et sans jamais perdre de vue la lumière par laquelle il plaisait à Dieu de le conduire. Il mâtait son corps par de très-rudes mortifications ; il couchait sur la terre ou sur un air ; il n'avait pour se garantir du froid qu'une mauvaise couverture, et pour chevet qu'une pierre. Tel était l'ameublement de sa cellule ; et elle n'était parée qu'avec des sentences écrites de sa main qui l'exhortaient à mener une vie parfaite. Son abstinence n'était pas seulement très-grande, elle était continue. Il ne mangeait qu'une fois le jour, en petite quantité et des choses peu nourrissantes, ce qu'il observa si rigoureusement jusqu'à la mort que l'on ne put le faire résoudre à s'en dispenser, quelque malade qu'il fût. Il ne goûta jamais de chair : et lorsqu'on lui envoyait par aumône quelques morceaux de bœuf, il les recevait avec actions de grâces pour cacher son abstinence, mais il n'y touchait point.
Le capitaine dont nous avons parlé avait deux fils, l'un nommé Sébastien, et l'autre Pierre. Ce dernier a affirmé avec serment que la cellule de ce saint homme étant proche de la métairie de leur père, il les envoyait vers lui pour qu'ils apprissent à lire et à écrire, ce que Grégoire faisait avec une grande charité, et il leur donnait des instructions admirables pour les porter à aimer et servir Dieu ; et souvent il le trouvait à genoux dans une profonde oraison, les bras étendus en croix, et les yeux baissés. Ces deux frères, pour récompense du soin qu'il prenait d'eux, lui portaient des tourteaux faits de blé sarrasin ; et s'il arrivait qu'ils lui portassent en même temps deux ou trois de ces tourteaux, cela lui causait de la peine : il leur disait qu'un seul suffisait pour huit jours, et il les mangeait tout durs et tout secs. Si leur père et leur mère lui envoyaient quelque autre chose, il le leur renvoyait. Ces deux frères trouvaient quelquefois dans sa cellule des lapins morts, des cailles et des figues, et le serviteur de Dieu, après leur avoir dit que c'étaient des présents de ses bons amis les Chichimèques, il les leur donnait pour les porter à leur mère.
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Lorsqu'il arrivait quelque prêtre chez ce capitaine, on en donnait avis au serviteur de Dieu : il allait entendre la messe avec grande dévotion et revenait aussitôt après dans sa cellule sans parler à qui que ce fût et sans qu'il fût jamais possible de le retenir. On vit un jour ce saint homme, pendant qu'il creusait un fossé dans son petit jardin, tout environné d'anges : ce qui causait tant d'admiration qu'on ne pouvait se lasser de louer Dieu des grâces qu'il faisait à son serviteur.
Quoique l'extrême austérité de vie de Grégoire Lopez, et le manquement de toutes les choses nécessaires le fissent beaucoup souffrir, ses travaux lui paraissaient peu considérables en comparaison des peines intérieures par lesquelles il plaisait à Notre-Seigneur de l'éprouver.
Les tentations les plus communes aux solitaires sont le souvenir du bien que l'on a quitté, l'éloignement de ses proches, le besoin qu'on a d'eux, la douceur dont on pourrait jouir dans le monde, le manquement des commodités de la vie, le travail qui se rencontre dans le chemin de la vertu, la difficulté de la pouvoir acquérir, la faiblesse du corps et la longueur du temps qui reste à passer dans un état aussi pénible que celui où il faut combattre sans cesse contre les sentiments de la nature.
Grégoire Lopez éprouva aussi ce que nous venons de dire, car il avoua un jour à un de ses amis, avec une grande modestie, qu'il avait eu un tel combat à soutenir contre le démon, qu'il en était venu jusqu'à lutter contre lui avec de si grands efforts qu'il avait perdu du sang par le nez et par les oreilles.
Tout le temps que Lopez demeura dans la solitude, le démon tâcha de lui causer de grandes frayeurs pour lui faire abandonner son entreprise, tantôt par des hurlements et des cris de bêtes féroces ; tantôt par la cruauté avec laquelle des Indiens Chichimèques massacraient des Espagnols tout près de lui ; tantôt par diverses tentations intérieures ; et tantôt par les artifices dont il se servait pour le tromper. Une oraison continuelle était le remède dont il se servait en ces rencontres dans lesquelles, pour ne pas succomber, il n'y avait point d'efforts qu'il ne fût obligé de faire.
Son application à se conformer à la volonté de Dieu lui donnait de nouvelles forces pour continuer de marcher dans la voie étroite de la pénitence sans jamais tourner la tête en arrière, sans jamais s'arrêter, et sans jamais perdre de vue la lumière par laquelle il plaisait à Dieu de le conduire. Il mâtait son corps par de très-rudes mortifications ; il couchait sur la terre ou sur un air ; il n'avait pour se garantir du froid qu'une mauvaise couverture, et pour chevet qu'une pierre. Tel était l'ameublement de sa cellule ; et elle n'était parée qu'avec des sentences écrites de sa main qui l'exhortaient à mener une vie parfaite. Son abstinence n'était pas seulement très-grande, elle était continue. Il ne mangeait qu'une fois le jour, en petite quantité et des choses peu nourrissantes, ce qu'il observa si rigoureusement jusqu'à la mort que l'on ne put le faire résoudre à s'en dispenser, quelque malade qu'il fût. Il ne goûta jamais de chair : et lorsqu'on lui envoyait par aumône quelques morceaux de bœuf, il les recevait avec actions de grâces pour cacher son abstinence, mais il n'y touchait point.
Le capitaine dont nous avons parlé avait deux fils, l'un nommé Sébastien, et l'autre Pierre. Ce dernier a affirmé avec serment que la cellule de ce saint homme étant proche de la métairie de leur père, il les envoyait vers lui pour qu'ils apprissent à lire et à écrire, ce que Grégoire faisait avec une grande charité, et il leur donnait des instructions admirables pour les porter à aimer et servir Dieu ; et souvent il le trouvait à genoux dans une profonde oraison, les bras étendus en croix, et les yeux baissés. Ces deux frères, pour récompense du soin qu'il prenait d'eux, lui portaient des tourteaux faits de blé sarrasin ; et s'il arrivait qu'ils lui portassent en même temps deux ou trois de ces tourteaux, cela lui causait de la peine : il leur disait qu'un seul suffisait pour huit jours, et il les mangeait tout durs et tout secs. Si leur père et leur mère lui envoyaient quelque autre chose, il le leur renvoyait. Ces deux frères trouvaient quelquefois dans sa cellule des lapins morts, des cailles et des figues, et le serviteur de Dieu, après leur avoir dit que c'étaient des présents de ses bons amis les Chichimèques, il les leur donnait pour les porter à leur mère.
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Lorsqu'il arrivait quelque prêtre chez ce capitaine, on en donnait avis au serviteur de Dieu : il allait entendre la messe avec grande dévotion et revenait aussitôt après dans sa cellule sans parler à qui que ce fût et sans qu'il fût jamais possible de le retenir. On vit un jour ce saint homme, pendant qu'il creusait un fossé dans son petit jardin, tout environné d'anges : ce qui causait tant d'admiration qu'on ne pouvait se lasser de louer Dieu des grâces qu'il faisait à son serviteur.
Quoique l'extrême austérité de vie de Grégoire Lopez, et le manquement de toutes les choses nécessaires le fissent beaucoup souffrir, ses travaux lui paraissaient peu considérables en comparaison des peines intérieures par lesquelles il plaisait à Notre-Seigneur de l'éprouver.
Les tentations les plus communes aux solitaires sont le souvenir du bien que l'on a quitté, l'éloignement de ses proches, le besoin qu'on a d'eux, la douceur dont on pourrait jouir dans le monde, le manquement des commodités de la vie, le travail qui se rencontre dans le chemin de la vertu, la difficulté de la pouvoir acquérir, la faiblesse du corps et la longueur du temps qui reste à passer dans un état aussi pénible que celui où il faut combattre sans cesse contre les sentiments de la nature.
Grégoire Lopez éprouva aussi ce que nous venons de dire, car il avoua un jour à un de ses amis, avec une grande modestie, qu'il avait eu un tel combat à soutenir contre le démon, qu'il en était venu jusqu'à lutter contre lui avec de si grands efforts qu'il avait perdu du sang par le nez et par les oreilles.
Tout le temps que Lopez demeura dans la solitude, le démon tâcha de lui causer de grandes frayeurs pour lui faire abandonner son entreprise, tantôt par des hurlements et des cris de bêtes féroces ; tantôt par la cruauté avec laquelle des Indiens Chichimèques massacraient des Espagnols tout près de lui ; tantôt par diverses tentations intérieures ; et tantôt par les artifices dont il se servait pour le tromper. Une oraison continuelle était le remède dont il se servait en ces rencontres dans lesquelles, pour ne pas succomber, il n'y avait point d'efforts qu'il ne fût obligé de faire.
Son application à se conformer à la volonté de Dieu lui donnait de nouvelles forces pour continuer de marcher dans le chemin du ciel, et pour résister aux tentations du démon qui étaient si violentes et si fréquentes qu'il ne pouvait s'en souvenir sans que ses cheveux se dressassent sur la tête.
Si les combats que Grégoire Lopez eut à soutenir contre les démons furent très-rudes, les travaux qu'il souffrit de la part des hommes ne furent pas moindres. Comme des soldats Espagnols passaient auprès de sa cellule pour aller combattre les Chichimèques, les uns le nommaient hérétique et luthérien, parce qu'il n'entendait pas la messe, sans considérer qu'il était éloigné de sept lieues du village le plus proche où on la disait et qu'il l'y allait entendre à Pâques ; les autres disaient qu'il était fou d'avoir choisi une demeure si affreuse et si dangereuse qu'il pouvait passer pour un homme mort. Mais le serviteur de Jésus-Christ n'avait rien à y redouter. Car Dieu avait imprimé dans le cœur de ces barbares une telle affection et un tel respect pour lui, que lorsqu'ils massacraient avec leur cruauté accoutumée tous les autres Espagnols qu'ils pouvaient prendre, ils le saluaient par des signes de tête et des mains et lui faisaient des présents : et ceux qui avaient quelque connaissance des chrétiens lui disaient : *Deo gratias*, témoignant ainsi autant de bonne volonté pour lui que s'il eût été de leur nation et leur frère. Au milieu de tant de périls où ces soldats et une telle
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demeure l'exposaient, il continuait toujours de se conformer à la volonté du Seigneur.
Le serviteur de Dieu, durant trois années, répéta sans cesse ces divines paroles : « Que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel », et il s'en trouva tellement fortifié qu'il n'eut plus d'autre volonté que celle de Dieu, de quelque façon qu'il lui plaît de disposer de lui ; et Dieu voulut alors qu'il s'exerçât d'une autre manière qui ne consistât plus en paroles, mais en actions : et cet exercice était un ardent amour pour Dieu et pour le prochain. Il le pratiqua d'une manière si héroïque et si agréable à Notre-Seigneur qu'il alla toujours croissant de vertu en vertu sans se relâcher jamais dans cet exercice d'une parfaite charité.
Grégoire Lopez ayant eu un entretien avec le Père Dominique de Salazar, dominicain, celui-ci conçut tant d'estime et d'affection pour lui qu'il le pressa beaucoup d'aller dans le monastère de Saint-Dominique de Mexico, où on lui donnerait une cellule et la nourriture, disant que par ce moyen il pourrait en toute sûreté passer sa vie dans la retraite, l'oraison et autres exercices de piété auxquels Dieu l'appelait, sans néanmoins être privé des avantages que l'on reçoit dans une communauté de bons religieux. Lopez, touché de ces raisons et du conseil d'un si savant homme et d'un aussi grand serviteur de Dieu, accepta cette offre, ne voyant rien en cela qui l'empêchât de se livrer entièrement à l'oraison et à la contemplation. Ainsi il résolut de s'en retourner à Mexico.
Quand il fut arrivé dans cette ville, il alla au couvent des Dominicains demander le Père Dominique de Salazar pour le prier de lui faire donner une cellule dans cette sainte maison, ainsi qu'il le lui avait promis. Comme il était absent, il dit à quelques-uns des plus vénérables Pères le sujet qui l'avait amené. Ils lui répondirent que l'on ne pouvait lui donner une cellule s'il ne se faisait religieux, et lui offrirent de lui donner l'habit avec grande joie. Après qu'il eut passé quelques jours dans cette maison pour y attendre le Père de Salazar dans l'assistance duquel il mettait toute sa confiance, ces bons Pères l'assurèrent qu'il ne reviendrait pas de si tôt, et que lors même qu'il serait de retour il ne pouvait espérer d'obtenir par son moyen ce qu'il désirait. Ce serviteur de Dieu, jugeant par là que Dieu ne le voulait pas dans une communauté, mais dans une solitude, prit congé d'eux. Ils en témoignèrent beaucoup de déplaisir, et il n'en eut pas moins de son côté de quitter une si sainte compagnie ; mais il s'y crut obligé pour suivre sa vocation en continuant de marcher dans le chemin où Dieu l'avait engagé et dont il avait tiré tant d'avantages pour son âme. Ces bons religieux lui ayant dit que la contrée de Guasteca était fort spacieuse et peu habitée, et que la terre, étant fertile en fruits sauvages, il pourrait y trouver de quoi se nourrir, il s'y rendit aussitôt pour y vivre dans la solitude.
Après avoir mis toute sa confiance en Dieu, il y établit sa demeure, résolu à n'en sortir que lorsqu'il en aurait reçu l'ordre du ciel. Sa nourriture consistait en fruits, en herbes et en racines sauvages.
Ayant eu dès sa première jeunesse un ardent désir de comprendre l'Écriture sainte, il demanda alors à Dieu avec plus d'instance, d'éclairer son esprit et de nourrir son âme des importantes vérités qu'il y a renfermées. Pour se disposer à recevoir une aussi grande faveur de Dieu, il résolut d'apprendre entièrement par cœur l'Écriture sainte, ce qui est presque incroyable, et il avait la mémoire si heureuse qu'il n'oubliait jamais rien de ce qu'il savait. Pendant quatre ans, il consacra quatre heures par jour à une étude si sainte. Dieu lui en donna durant ce temps l'intelligence ainsi que
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celle de la langue latine, et ce fut par des actes continuels d'amour de Dieu qu'il obtint de sa bonté de se communiquer à lui de la sorte.
Quelque temps après il quitta sa solitude et se retira dans un bourg de la Guasteca, où il fut accueilli par un prêtre nommé Jean de Mesa, qui lui donna une chambre dans laquelle, hors le temps qu'il passait à l'église, il demeurait dans une continuelle retraite. Il se tenait d'ordinaire debout ou appuyé contre la muraille, en regardant fixement un crucifix peint contre un autre mur. Ceux qui le considéraient avec attention en cet état n'avaient pas de peine à juger qu'il employait tout ce temps à des actes intérieurs : mais on en jugeait encore mieux par la sainteté de sa vie. Il passait les jours et les nuits dans cette retraite, et n'en sortait que pour aller manger très-sobrement avec son charitable hôte. Il le récompensait abondamment de son hospitalité par des paroles si pleines d'édification et si utiles pour la nourriture de son âme, qu'il lui donnait plus qu'il n'en recevait ; et ce bon prêtre était ravi de voir en lui tant de vertu et de sainteté. Cette chambre n'étant enrichie que de pauvreté, il n'avait pour tous meubles qu'une bible, un globe terrestre et un compas. Il continua dans ce tranquille séjour à vivre dans la même solitude, la même retraite qu'auparavant. Il ne dit jamais à personne qui il était, ni comment Dieu l'avait appelé à son service, ni sa manière d'oraison. Le règlement admirable de sa vie et tout ce qui paraissait de lui à l'extérieur était seulement ce qui le faisait admirer et aimer de ceux qui le voyaient.
Le désir qu'avait Grégoire Lopez de n'être point connu, et le soin qu'il prenait de cacher ses vertus et la conduite de Dieu sur lui, le faisait souvent changer de lieu, à l'imitation des anciens solitaires, qui, par l'appréhension d'être connus et estimés des hommes, changeaient souvent de demeure. Ainsi, après quatre ans de séjour à Guasteca, voyant qu'il y était connu et estimé des Espagnols et des Indiens, il partit pour aller à Atrisco. Comme il approchait de la ville, il fit la rencontre d'un chrétien, nommé Jean Perez Romero, qui lui offrit une chambre chez lui et tout ce dont il avait besoin. Grégoire Lopez accepta l'offre qui lui était faite ; mais Dieu ne permit pas qu'il y demeurât plus de deux ans.
Le démon, qui ne peut souffrir que la lumière que répand la vertu éclaire ceux qui marchent dans le chemin du ciel et les excite à s'y avancer, voyant l'avantage que les hôtes de Grégoire Lopez et plusieurs personnes des environs recevaient de son séjour en ce lieu-là, résolut d'entraver le bien qu'il faisait et se servit, pour cela, de quelques religieux de l'endroit. Ceux-ci voyant dans un homme encore jeune un tel règlement de mœurs, une si grande mortification, et une sagesse, une vertu et une science si admirables dans un homme qui n'avait point étudié et ne portait point l'habit d'aucune religion dans laquelle il eût pu acquérir tant de bonnes qualités, s'en scandalisèrent extrêmement ; et sans considérer que ce n'est pas l'habit qui fait le religieux, et ce que dit le Prophète : « Seigneur, bienheureux est celui que vous instruisez vous-même de vos saintes loix » ; ils l'accusèrent avec tant de chaleur devant l'archevêque de Mexico, que celui-ci crut en devoir faire informer. Après une mûre délibération, il fit connaître, non-seulement l'innocence, mais la vertu et la grande piété de Lopez : ce qui augmenta encore l'opinion que l'on avait déjà de sa sainteté. Il prit bientôt congé de Perez Romero, le laissa avec toute sa famille et ses voisins dans une grande douleur de perdre une compagnie si sainte et qui leur était si avantageuse.
Comme il se rendait à Mexico, il aperçut près de Testuco, de l'autre côté
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Ce fut ainsi que Notre-Seigneur conduisit son serviteur pour le bien de plusieurs âmes qui profitèrent de l'exemple de sa vertu, de sa sainte vie et de ses entretiens. Durant les premiers mois qu'il y demeura, personne ne le connut pour ce qu'il était, et à peine prenait-on garde à lui parce qu'il avait un soin extrême de cacher les faveurs qu'il recevait de Dieu.
Cet excellent solitaire ne s'exerçait point à des actions extérieures de vertu, pour augmenter la piété des fidèles, non qu'il ne les estimât, puisqu'il exhortait les autres à les pratiquer, mais parce que la voie par laquelle Dieu le conduisait était si intérieure qu'il ne le poussait fortement à le faire que dans quelque grand besoin, et qu'il ne s'écartait jamais en rien de ce que Dieu demandait de lui à l'égard de lui-même et des autres.
Pendant que Grégoire Lopez était dans cette maison de la sainte Vierge, plusieurs personnes de toutes conditions venaient de Mexico le consulter touchant leur conscience et leurs peines spirituelles, et tous s'en retournaient consolés ; et l'on commença alors à connaître qu'il avait reçu un don particulier de Dieu pour consoler les affligés et rendre le calme à leur esprit.
Après que le serviteur de Dieu eut passé deux ans dans cette maison de la très-sainte Vierge, il tomba malade et fut contraint d'en sortir. Il s'en alla à l'hôpital de Guastepec, dans le marquisat del Valle, à douze lieues de Mexico. Il y fut reçu par le frère Estevan de Herrera, qui le logea dans sa chambre et le traita avec beaucoup de charité.
Comme notre Bienheureux, qui avait embrassé une pauvreté volontaire, était nourri dans cet hôpital et se trouvait ainsi déchargé de tous les soins temporels dont même dans son plus grand besoin il ne s'était jamais inquiété, il se livrait tout entier à la contemplation pour s'affermir encore davantage dans l'amour de Dieu et du prochain dont il avait depuis si longtemps commencé de jeter les fondements.
Sa santé ne lui permettant pas de servir par lui-même les malades, comme il l'aurait souhaité, il exhortait très-souvent les frères de le faire, et les instruisait de la manière dont ils s'y devaient conduire. Sur quoi il leur parlait avec tant de force qu'ils redoublaient leur ferveur dans ce saint exercice et leur dévotion à servir Dieu. Ainsi il exécutait par eux ce qu'il ne pouvait à son grand regret faire lui-même, et les aidait par ses oraisons continues à se bien acquitter d'une si bonne œuvre. Quant aux autres malades et aux convalescents, il les consolait et les encourageait d'une manière si touchante et si charitable que chacun en était édifié, et rendait grâces à Dieu d'entendre son serviteur leur parler de la sorte. Il avait un don particulier de calmer l'esprit de plusieurs de ces malades que leur mauvaise humeur naturelle ou la violence de leurs maux rendait si chagrins et si furieux que les infirmiers ne pouvaient les supporter.
Quelque grande que fût la retraite de ce saint homme dans cet hôpital, il ne ferma jamais sa porte à ceux qui venaient le trouver pour se consoler avec lui ; plusieurs mêmes lui déclaraient leurs peines et lui parlaient de ce qui regardait leur conscience. Il les consolait tous et les assistait de ses avis sans les refuser à personne : ce qu'il faisait d'une manière si persuasive qu'ils s'en retournaient avec beaucoup de satisfaction et de joie d'avoir pu
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entretenir un homme si admirable. Plusieurs hommes savants et des religieux allaient conférer avec lui touchant l'Écriture sainte, et admiraient tout à la fois l'intelligence si extraordinaire qu'il en avait, et sa sainteté.
Dieu, voulant que cette lampe dont la lumière était si favorable à plusieurs âmes, allait en éclairer d'autres, envoya à son serviteur une maladie que l'on ne connut pas d'abord, et qui se trouva être le pourpre. Son grand courage, sa mortification et sa patience lui firent passer treize jours sans se coucher ; mais enfin la violence du mal le contraignit à se laisser traiter comme un malade.
Après sa guérison, il se rendit à un village, nommé Saint-Augustin, à trois lieues de Mexico. Comme il soupirait sans cesse après la solitude, il chercha avec soin quelque autre lieu proche de Mexico où il put jouir en paix du plaisir d'être séparé du monde. Il choisit un bourg nommé Sainte-Foi, distant de deux lieues de la ville, et s'y bâtit une petite cellule sur le bord d'un ruisseau. Il entra dans cette solitude le 22 mai 1589, et y passa le reste de sa vie dans l'oraison et la contemplation sans en être jamais sorti que deux fois pour aller gagner le jubilé dans l'église du couvent de Saint-Dominique de Tucavaya, qui n'est éloigné de Sainte-Foi que d'une petite demi-lieue.
Il passa près de sept mois dans cette petite maison sans communiquer avec personne. Aussitôt que le jour commençait à paraître, il ouvrait la fenêtre de sa chambre, se lavait les mains et le visage, et employait un quart d'heure et un peu plus à lire la bible. Après cette lecture, il entrait dans un si grand et si profond recueillement que l'on ne pouvait par aucune marque extérieure connaître si c'était une oraison, ou une méditation, ou une contemplation. La présence de Dieu dans laquelle vivait Grégoire Lopez n'était pas stérile, mais féconde et agissante, puisqu'elle produisait toujours de plus en plus des actes d'amour de Dieu et du prochain.
Dieu, sans l'assistance duquel les hommes ne sauraient acquérir de grandes connaissances, était le seul maître qui l'instruisait. Grégoire Lopez joignit à son intelligence de la sainte Écriture la sainteté de la vie qui est le moyen de tous le plus propre pour l'acquérir, selon ces paroles de David : « L'observation de vos commandements m'a donné l'intelligence ». Et saint Jérôme dit aussi en parlant de sainte Marcelle, qu'en observant les commandements de Dieu, elle avait mérité d'entendre l'Écriture sainte.
Dieu n'avait pas seulement donné à son serviteur l'intelligence de l'Écriture sainte, mais il l'avait aussi instruit d'une manière encore plus admirable de la conduite qu'il devait tenir pour marcher sûrement dans le chemin du ciel, et apprendre aux autres à y marcher.
Ce saint homme avait tant de lumière qu'il voyait presque aussi clairement des yeux de l'âme les choses spirituelles que ses yeux voyaient les corporelles, et il savait si bien les distinguer que l'on ne pouvait assez admirer le soin qu'il avait de fortifier ce qui regarde l'esprit, et d'affaiblir ce qui ne regarde que le corps. Dieu lui avait donné un si grand discernement des pensées et des paroles, qu'il distinguait sans peine celles qui étaient inutiles d'avec celles qui ne l'étaient pas, et celles qui venaient de l'esprit de Dieu d'avec celles qui venaient de la nature. Sur quoi il avait coutume de dire : « Ce n'est pas l'amour de Dieu, mais l'amour d'eux-mêmes qui fait que plusieurs parlent de Dieu ». Il disait aussi : « Comme l'amour de Dieu est tout action, il parle peu, et souvent point du tout ». Cette même lumière l'exemptait de tout scrupule et mettait son âme dans une admirable tranquillité. Elle faisait aussi que quelques efforts que le
LE BIENHEUREUX GRÉGOIRE LOPEZ, CONFESSEUR. démon fît pour le tenter dans les choses de la foi, il n'en a jamais eu aucun doute.
Un religieux de l'Ordre de Saint-François lui ayant demandé si, pour se mettre l'esprit en repos de quelques scrupules, il croyait être à propos de se confesser souvent, il lui répondit « que le meilleur était de n'avoir point de quoi se confesser », pour faire connaître par là qu'un prêtre doit être dans une telle pureté, qu'encore qu'il se confesse souvent il n'ait point de péchés à confesser.
Quand des gentilshommes ou des personnes d'un rang plus élevé lui demandaient ce qu'ils devaient faire pour bien vivre dans leur condition, il leur répondait : « Faites pour l'amour de Dieu ce que vous faites, et cela suffit ».
Lorsque l'on disait que quelqu'un était d'une race noble, il pensait aussitôt que la véritable noblesse est d'être enfants de Dieu selon l'esprit. Lorsqu'on disait qu'un tel ou un tel était grand d'Espagne, il considérait que « la principale grandeur consiste à être ami de Dieu, à entendre ses divines paroles, et à faire de grandes actions pour son service ».
Un bon frère lui ayant demandé une règle pour bien faire son oraison, il lui donna un papier écrit de sa main dans lequel étaient ces paroles : « Jésus-Christ Notre-Seigneur est l'admirable maître qui peut vous instruire de la règle que vous demandez pour faire oraison, et cette oraison est toute renfermée dans le Pater noster : mais pour ne vous pas donner sujet de vous plaindre que je vous refuse, je vous dirai que vous n'aurez pour cela qu'à dire ce peu de paroles dont le sens est d'une si grande étendue : Seigneur mon Dieu, éclairez mon âme afin que je vous connaisse et que je vous aime de tout mon cœur ».
Depuis qu'il eut plu à Notre-Seigneur de faire connaître les grâces qu'il avait répandues dans son serviteur, on vit clairement quel était le don qu'il avait reçu pour la conduite de ceux qui le consultaient dans leurs peines et dans leurs doutes. On était ravi de voir la lumière qu'il recevait de Dieu. On était charmé de la douceur de son entretien. On le respectait comme un esprit divin enfermé dans un corps mortel. On était persuadé que Dieu lui-même l'instruisait dans toutes ses actions et dans tout ce qu'il avait à répondre. On venait le consulter comme un oracle du ciel, un prodige de sainteté, et un autre saint Jean-Baptiste dans le désert : il satisfaisait pleinement à tous les doutes qu'on lui proposait. Il instruisait de la manière dont chacun se devait conduire dans sa profession. Il n'y en avait point de si affligés qu'il ne consolât. Il imprimait dans l'esprit de ceux à qui il parlait un ardent désir d'embrasser la vertu. Ses discours étaient tout de feu et embrasaient les cœurs de l'amour de Dieu. On ne sortait jamais d'avec lui sans se sentir consolé, fortifié et encouragé dans le désir de mieux vivre. Ses paroles avaient tant de force qu'elles faisaient accomplir ce qu'elles enseignaient. Il semblait qu'il fût maître des inclinations des hommes par le pouvoir qu'il avait de les leur faire changer, parce que la ferveur de son oraison secondait ses paroles.
Quand on lui disait que quelques personnes parlaient mal de lui, il écoutait sans s'en émouvoir, et disait d'abord : « Nous devons croire qu'ils ont bonne intention ». Il les excusait ensuite le mieux qu'il pouvait en disant « que selon ce qu'ils entendaient parler de lui, ils avaient raison d'en juger ainsi ». Il tâchait non-seulement d'excuser ces personnes, mais aussi leur action sans jamais se justifier : et quelquefois il changeait adroitement de discours. Sa douceur, sa modération et sa retenue dans toutes ses
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paroles étaient admirables. Le frère Maesse Alphonse le reprenant aigrement de ce qu'il n'avait point d'images dans sa chambre, et lui disant qu'il imitait en cela les hérétiques, il lui répondit avec un visage tranquille et sans la moindre émotion : « Ne vous inquiétez pas de cela : il y a des supérieurs à qui vous pouvez vous adresser si quelque chose vous scandalise, et ils sauront bien y remédier ». Ce frère demeura si édifié de cette réponse, qu'il l'eut depuis ce temps-là en fort grande estime.
Ses entretiens étaient toujours de choses utiles et spirituelles capables d'édifier ceux qui s'entretenaient avec lui. Sa manière de converser était douce, polie, si sérieuse et si égale qu'elle répandait un parfum de sainteté. Le ton de sa voix n'était point élevé, mais très-agréable. Ses discours étaient si pieux qu'ils gagnaient le cœur de ceux qui les entendaient : ce qui, joint à sa modestie, le faisait paraître un homme céleste et d'une sainteté visible.
Quelque jugement désavantageux que l'on fit de lui, les uns le traitant d'hérétique, les autres de fou, et d'autres de vagabond, il ne se défendit jamais. Quelques-uns de ses amis l'avertissant d'une grande rumeur que l'on faisait sur son sujet, il répondit : « Dieu me garde de si mal employer mon temps que de m'occuper de cela »; et il demeura aussi tranquille que si on ne lui en eût rien dit.
Il souffrit avec une grande confiance et sans s'en émouvoir les divers jugements que les savants et les ignorants faisaient sur sa manière de vivre si extraordinaire et si nouvelle, quoique cela ait duré plusieurs années et donné sujet à diverses enquêtes faites par des prélats et des personnes très-considérables.
Sa force d'âme fut telle qu'il ne parla jamais à personne de ses peines, ni ne chercha de la consolation dans aucune créature, quoiqu'il rapportât quelquefois des choses qui lui étaient arrivées, lorsque cela pouvait servir au prochain. Rien de ce qui lui arrivait ou qu'on lui disait n'était capable de le divertir de son recueillement, et cette égalité d'esprit qu'il conservait toujours faisait bien voir qu'il était élevé au-dessus de toutes les choses humaines et occupé de la pensée de celles du ciel sans le perdre jamais de vue. Ainsi il n'avait aucun soin des choses du monde, mais se laissait conduire par la Providence, et considérait comme un néant toutes les choses de la terre en comparaison de l'avantage de traiter avec Dieu et d'être toujours attaché à lui, sans que rien le pût distraire de cette pensée, et sans que l'on pût remarquer dans ses actions la moindre chose qui ne convint à un véritable serviteur de Dieu.
Les hommes désirent naturellement passer pour meilleurs qu'ils ne sont. Mais Grégoire Lopez était si éloigné de ce défaut qu'il s'estimait toujours moins que les autres. On l'entendait dire quelquefois : « Depuis que j'ai mené une vie solitaire, je n'ai porté de jugement contre personne ; j'ai cru tous les autres meilleurs et plus sages que moi ; je n'ai donné aucun conseil que l'on ne me l'ait demandé, et je ne me suis jamais établi maître sur les autres ». Quand on le calomniait, il avait coutume de dire : « Je les ai toujours excusés, non-seulement des lèvres, mais de tout mon cœur ».
Comme il avait de lui-même des pensées humbles et se tenait toujours sur ses gardes, il disait, quand ces pensées lui venaient dans l'esprit : « Je ne suis rien ; je ne suis bon à rien ». Il s'était tellement dépouillé de tout désir soit temporel soit spirituel, qu'il disait quelquefois que « depuis qu'il avait embrassé une vie solitaire, il n'avait jamais désiré de rien voir en ce monde, pas même ses parents, ses amis, son pays ». C'est que ne se réjouis-
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sant jamais d'aucune chose temporelle, toute sa joie était en Dieu, et toute sa satisfaction consistait à faire sa volonté et servir le prochain.
Depuis que Grégoire Lopez se fut retiré dans la solitude, il s'abandonna entièrement à Dieu sans vouloir jamais avoir rien qui lui fût propre. Il disait ordinairement sur ce sujet, que « quand un homme se plaît dans la pauvreté extérieure, c'est une marque qu'il est intérieurement riche ». Sa pauvreté volontaire était si parfaite qu'il n'a jamais voulu posséder la moindre chose, ni pourvoir par avance un seul jour à ses besoins, même dans l'usage extérieur des choses qu'on lui donnait. Il demeurait toujours dans cette pauvreté sans avoir égard à ses nécessités présentes. Son amour extrême pour cette vertu lui fit user de divers moyens pour la conserver toujours. Ainsi, quant au vêtement, il n'affecta jamais aucune sorte d'habit : mais il se servait de ceux que Dieu permettait qu'on lui donnât. Il n'a point eu d'autre lit que la terre, tant que sa santé l'a pu permettre. Il était très-sobre dans son manger, et il avait coutume de dire : « Les pauvres doivent prendre soin de leur santé, de peur qu'en faisant des excès dans le manger et le boire, ils ne soient à charge à leur prochain ». Il vécut toujours dans la même abstinence et la même austérité, ne désirant jamais de choses délicates et usant avec grande modération de ce qu'on lui présentait, sans demander jamais rien que ce qu'un véritable solitaire peut demander pour sa nécessité.
Il gardait religieusement la solitude et le silence. Il ne recherchait aucun entretien humain, mais se contentait des consolations qu'il recevait de Dieu dans ses entretiens avec lui, et persévérait fidèlement dans la manière de vivre à laquelle il l'avait appelé.
Ce saint homme, ayant combattu si courageusement les combats du Seigneur, et ayant achevé si heureusement sa course, Dieu voulut, par une mort conforme à sa vie, lui donner la couronne de justice qu'il a promise à ceux qui l'aiment. Au mois de mai de l'année 1596, il tomba malade.
On ne remarqua en lui aucune tristesse, mais une paix, une tranquillité admirable, et une entière conformité à la volonté de Dieu, comme s'y étant préparé par de continues actes et exercices de piété. Toutes ses vertus éclatèrent merveilleusement dans cette maladie, et particulièrement son humilité.
Les douleurs que Grégoire Lopez souffraient dans sa maladie étaient très-grandes ; mais Dieu le faisait souffrir encore beaucoup plus dans son âme que dans son corps, pour lui donner sujet de mériter davantage. À mesure que sa maladie augmentait, sa confusion et sa douleur de ses péchés augmentaient aussi. Ce fut dans ces dispositions admirables que ce grand serviteur de Dieu, plein de foi, d'espérance et de charité, et dans une admirable paix et une extrême tranquillité d'esprit, rendit son âme à son Créateur. Ce fut ainsi qu'il sortit de cette vie pour continuer durant toute une éternité d'être heureusement abîmé dans cet immense océan de l'amour de Dieu dont il avait sans cesse fait des actes avec autant de persévérance et d'application que la fragilité humaine le peut permettre.
C'était un homme véritablement héroïque et digne d'être comparé à ces anciens solitaires si révérés pour leurs éminentes vertus. Il a entendu, comme Abraham, cette voix de Dieu : « Sortez de votre pays ; quittez vos parents, et allez-vous-en dans la terre que je vous montrerai sans retourner jamais dans la Chaldée » ; et ce que Dieu dit aussi par Jérémie : « Fuyez du milieu de Babylone et sauvez vos âmes ». Il conquit par ses vertus un royaume dont la durée sera éternelle. Il finit heureusement sa course. Il
VIES DES SAINTS. — TOME VIII. 85
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garda inviolablement la foi qu'il avait promise à Dieu, et ainsi il a remporté la couronne de justice et suit l'Agneau partout où il va.
Cette mort, ou pour mieux dire cette nouvelle vie arriva le 20 juillet de l'année 1596. Il avait vécu cinquante-quatre ans, dont il en avait passé trente-trois dans la solitude : son visage paraissait être d'un homme vivant et resplendissait de lumière. Il sortait de son corps un parfum qui embaumait toute la chambre où il avait rendu l'esprit. On porta son corps dans l'église du bourg de Sainte-Foi, où il demeura durant toute une nuit ; puis on l'enterra tout proche du grand autel, du côté de l'Évangile. Dieu ayant fait voir par des miracles la sainteté de son serviteur, il se fit un grand concours de peuple à son tombeau.
## CULTE ET RELIQUES.
L'archevêque de Mexico, ayant fondé auprès de l'archevêché un couvent de Carmélites déchaussées, sous le nom de Saint-Joseph, extrêmement estimées par les archevêques et les vice-rois à cause de leur grande régularité et parce qu'il y a eu des religieuses d'une admirable vertu, et désirant enrichir cette maison d'un trésor qui la rendit plus vénérable à tout le monde, crut ne le pouvoir mieux faire qu'en y transférant le corps du bienheureux Grégoire Lopez pour qui la dévotion augmentait de jour en jour.
Le premier jour de mars 1616, l'archevêque fit mettre des os de Grégoire Lopez dans une ouverture faite dans le gros mur de l'église contre le grand autel, du côté de l'épine, avec une grille en avant, y enferma ce précieux trésor dans un petit coffre doublé de velours cramoisi.
Le 24 mai de l'année 1616, l'archevêque de Mexico ouvrit, en présence de plusieurs personnes considérables, le petit coffre où étaient les reliques de Grégoire Lopez, et en tira deux petits os qu'il donna au marquis de Salinas, vice-roi. L'archevêque de Burgos, sur le point de partir pour l'Espagne, visita, le 25 mars 1636, avec toutes les formalités nécessaires, les reliques de saint Grégoire Lopez et en fit faire un inventaire. Il y avait : Six os des bras et des jambes ; un grand os de la cuisse ; quatre os des épaules ; sept os de l'épine du dos ; quatre côtes entières ; quatre os des genoux et des pieds ; et un morceau de son habit enveloppé dans du papier.
L'archevêque prit la tête et le reste des os pour les emporter en Espagne, étant juste que le pays qui lui avait donné naissance conservât une partie de ses reliques.
Extrait de la Vie du bienheureux Grégoire Lopez, par François Losa. Madrid, 1658.
## XXIe JOUR DE JUILLET
### MARTYROLOGE ROMAIN.
A Rome, la fête de sainte PRAXÈDE, vierge, qui, très-bien instruite de tout ce qui concerne la chasteté et la loi de Dieu, et se faisant une occupation continue des veilles, de la prière et du jeûne, passa au repos du Seigneur et fut enterrée sur la voie Salaria, auprès de sa sœur sainte Pudentienne. A Babylone, saint DANIEL, prophète. Vers 626 avant Jésus-Christ. — A Marseille, la fête de saint VICTOR, soldat, qui, ne voulant ni porter les armes ni sacrifier aux idoles, fut mis d'abord dans une étroite prison où un ange le visita ; tourmenté ensuite de diverses manières, il fut enfin broyé sous une meule de moulin, et consomma ainsi son martyre. Trois autres soldats, Alexandre, Félicien et Longin, souffrirent avec lui. — A Troyes, sainte JOLIE, vierge et martyre. — Dans la même ville, le martyre des saints CLAUDE, Juste, Jecondin, et de cinq autres de leurs compagnons, sous l'empereur Aurélien. — A Comans, en Cappadoce, saint Zotique, évêque et martyr, qui fut couronné sous l'empereur Sévère. Vers l'an 264. — A Strasbourg, saint ARBOGASTE, évêque, célèbre par ses miracles. 678. — En Syrie, saint Jean d'Edesse, moine, collègue de saint Siméon Salus ou l'Insensé. VIe s.
## MARTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ.
Aux diocèses de Paris, Lyon, Bayeux, Fréjus et Contances, saint Victor de Marseille, nommé au martyrologe romain de ce jour. — Au diocèse de Clermont, en Auvergne, saint Calais ou Narilof, dont nous avons donné la vie au 1er juillet. — Au diocèse de Limoges, saint Borice, évêque et confesseur, nommé au jour précédent. — Au diocèse d'Arras, saint Walmer, dont nous avons donné hier la vie. — Aux diocèses de Versailles, Limoges et Laval, mémoire de sainte Praxède de Rome, vierge et martyre, citée au martyrologe romain de ce jour. — Au diocèse de Versailles, saint Clair, prêtre et martyr, dont nous avons donné la vie au 18 juillet. — Au diocèse de Laval, saint Séréné, frère de saint Séréné, tous deux reclus aux diocèses de Sécz et du Mans, et dont nous avons donné la vie au 7 mai. — Dans l'ancien monastère de Saint-Ghialain, près de Mons, en Belgique (Hainaut), translation des reliques de saint Sulpice. Il naquit, assure-t-on, dans le village de Livry (Seine-et-Oise), qui avait déjà vu naître saint Gerbold. Lorsque, en 844, les Normands envahirent pour la première fois les côtes du Bessin, Sulpice, qui occupait alors le siège de Bayeux, chercha un refuge contre leur fureur dans le monastère de Livry (Livriacum in Alneto, Ordre de Saint-Augustin, sous l'invocation de la sainte Vierge, fondé en 1186, par Guillaume de Garlande, seigneur de Livry, et sa femme Léonée), au diocèse de Versailles. Ce fut là qu'il trouva la mort. On dégagea son corps du milieu des ruines de l'abbaye pour lui donner une sépulture auprès d'une fontaine qui devint plus tard un lieu de prière. Le 21 juillet 984, Simon, abbé de Saint-Ghialain, enleva furtivement les reliques du Martyr et les transporta dans son monastère, où sa fête était célébrée à pareil jour. 844. — A Quimper, saint Temmen ou Tinidor, évêque de l'ancien siège de Léon, dont nous avons donné la vie au 16 juillet. — A Bodez, sainte Troyécie, vierge et recluse, déjà mentionnée au 8 juin, jour sous lequel nous avons donné sa vie. — A Malines, en Belgique, sainte Reineide, vierge et martyre, dont nous avons donné la vie au 16 juillet. — A Cologne, les saints Nabor et Félix, nommés au martyrologe romain du 12 de ce mois, jour sous lequel nous avons donné leur vie. — A Bourges, sainte SÉVÈRE, vierge, nommée hier au martyrologe romain. 660. — Encore à Cologne, mémoire de sainte Praxède, nommée au martyrologe romain de ce jour. — Dans les Vosges, saint Jean et saint Bénigne, frères jumeaux, disciples de saint Hidalphe, et morts le même jour. Vers 720. — Dans l'ancienne Morinie, saint ANTIMOND, apôtre des Morins et évêque de l'ancien siège de Thérouanne. VIe s.
## MARTYROLOGES DES ORDRES RELIGIEUX.
**Martyrologe des Basiliens.** — Au désert de Scété, en Égypte, saint Arsène, de l'Ordre de Saint-Basile, diacre de l'Église romaine, qui, s'étant retiré dans la solitude, du temps de l'empereur Théodose, parvint à la perfection de toutes les vertus, et eut constamment les yeux mouillés des larmes de la contrition jusqu'à ce qu'il rendit son âme à Dieu. 449.
**Martyrologe des Chanoines réguliers.** — Sainte Praxède, vierge, qui, très-instruite de tout ce qui concerne la chasteté et la loi de Dieu, et se faisant une occupation continue des veilles, de la prière et du jeûne, passa au repos du Seigneur et fut enterrée sur la voie Salaria, auprès de sa sœur sainte Pudentienne. Mais son chef est conservé au Saint des Saints. 164.
**Martyrologe des Cisterciens.** — Saint Henri, empereur. 1024.
**Martyrologe des Dominicains.** — Saint Jérôme Emiliani, confesseur, Instituteur de la Congrégation des Somasques, illustre par ses miracles pendant sa vie et après sa mort ; il fut mis au rang des Bienheureux par Benoît XIV, et des Saints par Clément XIII. 1737.
**Martyrologe des Augustins.** — A Vérone, la fête des bienheureux Bénigne et Caros, qui, dégoûtés du monde, se retirèrent dans un désert, près de Malsesini, dans le diocèse de Vérone, prirent la tonsure monacale et brillèrent par une vie pure et par beaucoup de miracles. IXe siècle.
**Martyrologe des Servites.** — A Orvieto, le bienheureux Thomas Cursin, confesseur, de l'Ordre des Servites, qui se reposa dans le Seigneur le 21 juin. 1343.
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Martyrologe des Camaldules. — Saint Alexis, confesseur, dont il est fait mention le 17 juillet. 404.
Martyrologes des trois Ordres de Saint-François, de l'Ordre des Frères Mineurs et des Mineurs Capucins. — L'octave de saint Bonaventure, évêque, cardinal et docteur de l'Église. 1274.
## ADDITIONS FAITES D'APRÈS LES BOLLANDISTES ET AUTRES HAGIOGRAPHES.
Au diocèse de Mayence, saint Arbogaste, nommé au martyrologe romain de ce jour. — Au diocèse de Naples, sainte Macrine, vierge, dont nous avons donné la vie au 19 juillet. — Chez les Grecs, trois saints Martyrs anonymes de Mélitène, aujourd'hui Malatia, sur l'Euphrate, dans la Petite-Arménie. Ils furent lapidés par les licteurs, en haine de la religion. Règne de Dioclétien. — En Afrique, les saints Victor, Mercurie, Émilien, Hugal, Saphe et Montan, martyrs. — A Césène, en Italie, les saints Martyrs Adrien, Hélie, Victor, Patrocle, Césarien, Adrianitide, Dimèse, Félix, Aurèle, Thymagrate, Théodote, Julien, mentionnés, comme les précédents, au martyrologe de saint Jérôme. — A Susteren, au duché de Juliers (province rhénane), ancien diocèse de Raromonde (Limbourg bollandais), sainte Vastrade, veuve. VIIIe s. — A Fossano, ville épiscopale des États sardes, le bienheureux Oddin Barotto, curé et prévôt de cette ville. Né le 7 juillet 1344, à Fossano, d'une famille noble et ancienne, il s'engagea, dès l'âge de seize ans, dans l'état ecclésiastique. Sous-diacre, il fut admis chez les Chanoines de Fossano, et devint peu après curé de la paroisse Saint-Jean-Baptiste. En 1374, le Chapitre de Fossano le nomma prévôt et curé de sa collégiale ; mais il renonça bientôt à cette dignité pour entreprendre des voyages de dévotion : il fit ceux de Loretto et de Rome. En 1380, revêtu de l'habit du Tiers Ordre de Saint-François, il visita les Lieux Saints où il fut fait prisonnier par les Turcs. Délivré miraculeusement de ses fers, il retourna dans sa patrie en 1382 et fut choisi pour y gouverner la Confrérie du Crucifix, association pieuse et hospitalière : notre Bienheureux fonda alors dans ce but un établissement qui fait encore de nos jours l'orgueil des habitants de Fossano. Il construisit ensuite une église au Chapitre de la collégiale, et se trouva contraint, en 1396, d'en accepter une seconde fois la dignité de prévôt. Une maladie pestilentielle s'étant déclarée à Fossano en 1400, notre Bienheureux mourut victime de son zèle et de sa charité. Des miracles éclatants qui s'opérèrent par son intercession portèrent les fidèles à lui rendre un culte public. Son corps fut placé dans l'église qu'il avait fait construire, et son culte fut approuvé par le pape Pie VII le 3 septembre 1808. 1400. — A Arbèles, aujourd'hui Erbil, ville d'Asayrie, saint Barbadbenciabas, diacre et martyr. La quinzième année de la persécution de Sapor II, il fut étendu sur le chevalet ; puis le bourreau le frappa sept fois au cou sans pouvoir détacher la tête du reste du corps ; enfin il lui enfonça son glaive dans le cœur pour l'achever. 354. — Chez les Grecs et les Russes, saint Ezéchiel, prophète, dont nous avons donné la vie au 10 avril. 570 av. J.-C.
## LE PROPHÈTE DANIEL
An du monde 3429. Vers 626 avant Jésus-Christ. — Roi de Juda : Joachim.
Les prophéties de Daniel sont si exactes, qu'elles semblent aux incrédules un récit du passé plutôt qu'une prédiction du futur.
Saint Jérôme.
Daniel, prince du sang, de la maison des rois de Juda, naquit en Judée, vers la vingt-cinquième année de Josias. Il n'avait guère que dix à douze
Il fit preuve dans ce modeste emploi d'une patience à toute épreuve et d'une modestie qui ne se démentit jamais. Contraint au couvent il allait se réfugier dans quelque coin écarté et y passait de longues heures en prières. Il était très-pauvre et cependant il trouvait moyen dans son ingénieuse charité de soulager les misères d'autrui. Pour cela il ramassait avec soin les restes des frères et se privait lui-même pour ajouter quelque chose à ses aumônes. À sa mort, Orvieto, témoin de ses vertus, fut tout entière sur pied pour vénérer ses dépouilles mortelles. Il expira le 21 juin 1343 ; sa fête a été transférée au 21 juillet. Clément XIII a approuvé son culte le 14 décembre 1788.
LE PROPHÈTE DANIEL.
ans, lorsqu'il fut mené en captivité à Babylone, avec plusieurs autres captifs de la première qualité. Nabuchodonosor ayant donné ordre à Asphenès, gouverneur des eunuques de son palais, de choisir entre les enfants d'Israël et de la race des rois et des princes des jeunes gens qui fussent beaux de visage, bien faits de corps, en qui il ne se trouvait aucun défaut, instruits dans tout ce qui regarde la sagesse, habiles dans les sciences et dans les arts, afin qu'ils demeurassent dans le palais du roi ; Asphenès en trouva quatre à son gré, au nombre desquels fut Daniel, à qui on donna depuis le surnom de Balthazar. Or, Dieu donna à ces jeunes hommes la science et la connaissance de tous les livres, et de toute la sagesse, et il communiqua en particulier à Daniel l'intelligence des visions et des songes. Il fit en même temps qu'ils trouvassent grâce devant le chef des eunuques, en sorte qu'ils obtinrent de lui la permission de ne point manger des viandes de la table du roi, quoique ce prince l'eût ainsi ordonné.
Au temps de la seconde captivité des Juifs, il y avait à Babylone un personnage de leur nation, nommé Joachim. Sa femme était d'une grande beauté et d'une vertu plus grande encore. Elle appartenait, par son origine, à la tribu de Juda, qui, avec la prérogative du commandement, avait conservé jusqu'alors la pureté de l'antique foi. Elle portait le nom de Suzanne, qui signifie *lis*. Ce nom, sans doute, lui avait été donné à sa naissance, à cause de ses grâces enfantines ; mais elle le mérita doublement à cause de la beauté de son âme et de l'éclat de ses vertus. Son père et sa mère l'avaient élevée dans leurs sentiments de religion et de justice ; aussi elle conserva toujours la crainte de Dieu et le respect de sa loi : heureux fruits d'une bonne éducation, douces richesses qui sont le meilleur patrimoine des enfants et la plus belle récompense des sollicitudes de leurs parents et leurs maîtres.
Joachim était fort riche. On l'avait emmené à Babylone comme otage quelques années avant la catastrophe qui jeta toute sa nation dans les fers ; par suite, sa fortune lui était restée. Il en profitait pour venir en aide à ses compatriotes au milieu des privations de l'exil ; sa maison et ses jardins leur étaient sans cesse ouverts ; même on s'y assemblait pour rendre la justice. Une année, on avait établi pour juges deux vieillards qui ne se recommandaient que par de faux semblants de sagesse. Ils allaient souvent à la maison de Joachim, où se rendaient aussi les Juifs impliqués dans quelque affaire. Les consultations et les jugements occupaient la matinée. Vers le milieu du jour, le peuple se retirait, et Suzanne descendait au jardin pour s'y promener. Les deux magistrats restaient quelque temps après la foule écoulée, sans doute comme des hommes préoccupés de graves intérêts, et qui expliquent entre eux, plus au long et dans l'intimité, des choses qu'on ne discute en plein tribunal qu'avec plus de réserve et moins de détail. Là, ils voyaient Suzanne entrer et se promener chaque jour au jardin ; une violente passion se glissa dans leur âme, comme un torrent marche lorsqu'il a rompu sa digue. Longtemps les vieillards cherchèrent une circonstance opportune : ils la découvrirent enfin.
Un jour, Suzanne était entrée dans le jardin, selon sa coutume : deux de ses femmes l'accompagnaient. Les vieillards, cachés à tous les yeux, observaient les démarches de leur victime. Comme il faisait chaud, Suzanne voulut se baigner ; elle donna ordre à ses femmes de lui apporter des essences aromatiques et des parfums, et de se retirer après avoir soigneusement fermé les portes du jardin. Les servantes firent ce que demandait leur maîtresse, et elles sortirent par une issue secrète qui conduisait à la
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maison. Nulle d'entre elles ne soupçonna qu'il y eût le moindre péril à craindre. Lorsque les femmes se furent retirées, les prévaricateurs, quittant leur retraite, ne craignirent pas de faire à Suzanne de coupables propositions ; ils essayèrent de décourager sa vertu et de prévenir sa résistance par la menace d'une vengeance lâche et cruelle. « Nous attesterons publiquement », dirent-ils, « qu'il y avait ici un jeune homme, et que c'est pour cela que vous avez renvoyé vos filles ». Suzanne, mesurant toute la grandeur du péril, poussa un profond soupir, et dit avec autant de sagesse que de vertu : « Il vaut mieux s'exposer, sans crime, à votre fureur, que de commettre le mal devant Dieu ». Puis elle jeta un grand cri et appela du secours. Les vieillards, se voyant trahis, s'enfuirent.
Le lendemain, le peuple se rendit, à l'ordinaire, à la maison de Joachim ; les vieillards s'y rendirent aussi, décidés à mettre en accusation la noble femme qui avait osé leur résister. Ils dirent à la foule : « Faites venir Suzanne, fille d'Helcias, femme de Joachim ». Alors les vieillards racontèrent la fable honteuse qu'ils avaient imaginée pour la convaincre d'adultère. On crut à un témoignage porté par des vieillards et par des juges ; car, chez les Israélites, encore plus que chez les autres peuples de l'antiquité, la vieillesse commandait un absolu respect, et la force et l'activité de la jeunesse s'inclinaient devant l'expérience et la majesté des cheveux blancs. Suzanne ne sut pas trouver une plus forte preuve de son innocence que de se taire devant les hommes. Mais, en même temps, la douce victime de la calomnie invoquait Dieu, à qui les chastes timidités peuvent toujours parler. « Dieu éternel, qui pénétrez ce qui est caché et connaissez toutes choses avant même qu'elles arrivent », dit-elle, « vous savez qu'ils ont porté contre moi un faux témoignage ; et voilà que je meurs sans avoir rien fait de ce qu'ils m'ont méchamment imputé ». L'Éternel écouta cette prière, qui partait de lèvres pures et d'un cœur plein de confiance, et il secourut l'opprimée.
Daniel fut l'instrument de la Providence. Il se trouva intérieurement touché d'une divine et prophétique lumière qui lui fit connaître la calomnie et les moyens de la déjouer. Il dit à haute voix : « Je suis pur du sang qu'on va répandre ». Tout le peuple alors, se tournant vers lui : « Que signifie cette parole que tu prononces ? » Daniel, du milieu de la foule, ajouta : « Êtes-vous donc insensés, vous qui, sans examiner et sans connaître le vrai, prononcez la condamnation d'une fille d'Israël ? Revenez à un nouveau jugement, parce qu'on a porté contre elle un faux témoignage ». On y revint en effet : soit que Daniel, versé dans toutes les sciences de la Chaldée, jouît déjà d'une grande autorité parmi ses compatriotes, soit plutôt qu'ils découvrirent en lui quelque signe extraordinaire, à peu près comme la multitude devine et salue, dans les grands périls, l'homme de génie que Dieu envoie pour les conjurer et les vaincre. De leur côté, les vieillards dirent à Daniel : « Viens, et siège au milieu de nous, et nous instruis, puisque Dieu t'a conféré le même honneur qu'à la vieillesse ». Voulaient-ils braver ou fléchir le jeune magistrat ? Était-ce ironie ou craintive adulation ? Quoi qu'il en soit, Daniel dit à l'assemblée : « Qu'on les éloigne l'un de l'autre, et je les jugerai ». On les sépara de manière qu'ils ne pussent s'entendre, et, s'adressant au premier : « Homme vieilli dans le mal », s'écrie le Prophète, « tes iniquités d'autrefois vont être manifestées aujourd'hui. Tu rendais d'injustes sentences, opprimant les innocents et sauvant les coupables, quoique le Seigneur ait dit : « Tu ne feras point mourir l'innocent et le juste ». Si cette femme est criminelle, dis sous quel
LE PROPHÈTE DANIEL. arbre tu l'as vue parler à son complice ». Le vieillard répondit : « Sous un lentisque ». — « Très-bien », reprit le juge inspiré ; « ton mensonge retombe sur ta tête, car l'ange exécuteur des arrêts divins te divisera en deux ». Il est étonnant sans doute que le vieillard n'ait pas compris où tendait une question si précise, ou qu'il n'ait pas su y faire une réponse évasive. Mais il semble vraiment que les désordres de la volonté retentissent dans l'intelligence, et que la sagesse de l'esprit abandonne ceux qui ont consenti à perdre la sagesse du cœur, Dieu le permettant quelquefois ainsi pour arrêter le cours insolent d'une prospérité vicieuse.
Le second vieillard vint à son tour subir son interrogatoire. Daniel lui dit : « Race sortie de Chanaan et non point de Juda, la beauté t'a séduit et la passion t'a troublé le cœur. C'est ainsi que tu traitais les filles d'Israël, et, te craignant, elles répondaient à tes désirs ; mais la fille de Juda n'a point toléré ton insulte. Maintenant donc, dis-moi sous quel arbre tu l'as vue parler à son complice ». — « Sous un chêne », répondit le vieillard également frappé de vertige. « Très-bien », reprit Daniel, « ton mensonge retombe aussi sur ta tête ; l'ange de Dieu t'attend, le glaive à la main, pour te déchirer et vous faire périr tous deux ».
A la vue d'une contradiction si éclatante, l'assemblée entière jeta un cri d'indignation et bénit Dieu, en qui les affligés ne mettent jamais vainement leur confiance. On s'éleva contre les infâmes vieillards que Daniel venait de convaincre par leur propre bouche, et, d'après la loi de Moïse, on leur fit subir la peine qu'ils avaient appelée sur la tête de Suzanne : ils furent lapidés. La gloire de l'innocence, un moment couverte par la calomnie, reprit son éclat. Helcias, Joachim et leurs amis, rendirent grâces au ciel, moins encore parce que la vie de Suzanne était sauvée que parce que sa vertu était demeurée sans tache.
La seconde année du règne de Nabuchodonosor, ce prince vit en songe une grande statue composée de divers métaux, qui fut mise en pièces par une pierre détachée de la montagne. Quoique ce songe eût entièrement frappé son esprit, il lui échappa toutefois de la mémoire, et, pour s'en rappeler le souvenir et en avoir l'explication, il fit venir dans son palais tous les devins, les mages, les enchanteurs et les philosophes de la Chaldée. Mais, aucun n'ayant pu deviner ce songe du roi, ni en donner l'explication, il prononça contre eux un arrêt de mort. Daniel, averti d'une sentence si cruelle, essaya d'en suspendre l'effet ; il se présenta devant Nabuchodonosor, et, après quelques jours de délai qu'il lui demanda pour implorer l'assistance du Seigneur, il devina le songe que le roi avait eu et lui en donna l'explication. Nabuchodonosor, rempli d'étonnement, se prosterna le visage contre terre, adora Daniel et l'établit intendant de la province de Babylone et maître de tous les mages et de tous les devins du pays.
Plusieurs années après, le roi vit en songe un arbre, au milieu de la terre, qui était excessivement haut. Cet arbre fut abattu, coupé et mis en pièces, mais en sorte que la racine demeura. Les augures, les mages et les devins du pays n'ayant pu lui expliquer cette vision, Daniel lui en donna l'explication et lui dit qu'elle signifiait que bientôt il serait réduit à l'état des bêtes et qu'il serait chassé de son palais. L'événement vérifia l'interprétation de Daniel : ce prince fut réduit, pendant sept ans, à la condition des bêtes, après quoi il remonta sur le trône et régna comme auparavant.
Il ne fut pas longtemps sans retomber dans les mêmes crimes qui lui avaient attiré de la part de Dieu un châtiment si extraordinaire. Son orgueil le porta jusqu'à vouloir se faire regarder comme une divinité. Il se
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fit dresser une statue d'or, avec ordre à tous ses sujets qu'aussitôt qu'on entendrait le son des instruments de musique, chacun eût à se prosterner devant la statue qu'il avait érigée. Daniel était apparemment alors absent de Babylone, au moins ne paraît-il pas dans cette occasion ; mais ses trois compagnons, ayant désobéi à l'ordre du roi, furent jetés dans une fournaise ardente, d'où ils sortirent sans avoir éprouvé la moindre douleur. La grandeur et l'évidence du miracle engagèrent Nabuchodonosor à donner un édit en faveur des Juifs et à conserver aux trois jeunes hommes leurs premières dignités.
Cependant Nabuchodonosor mourut, et son fils Balthasar lui succéda. Le règne de ce dernier prince ne fut pas long ; il mourut la troisième année, la nuit de ce même jour où Daniel lui avait expliqué ce qui avait été écrit par une main invisible sur la muraille de la salle où il faisait un grand festin dans lequel il avait fait un usage profane des vases du temple. Il eut pour successeur Darius le Mède, son oncle maternel. L'estime que ce roi fit de Daniel alluma la jalousie des grands du royaume. Pour se défaire d'un sujet qui les incommodait, ils engagèrent le roi à publier un édit qui défendait à tout homme de faire aucune demande à quelque dieu ou à quelque homme que ce fût, qu'à lui seul, et cela pendant l'espace de trente jours. Daniel, qui avait coutume de prier le Seigneur trois fois par jour, continua ce saint exercice. Mais, ses ennemis, qui épiaient avec grand soin toutes ses actions, l'ayant trouvé priant et adorant son Dieu, en avertirent aussitôt Darius, qui fut obligé de le faire jeter dans la fosse aux lions. Le lendemain matin, le roi, qui n'avait ainsi traité Daniel qu'avec une extrême répugnance, vint à la fosse, y trouva Daniel en parfaite santé, et ordonna qu'on l'en tirât et qu'on y jetât en sa place ses accusateurs. En même temps, il publia un édit en faveur de la religion des Juifs. Ce fut sous le règne de ce prince que Daniel ayant lu dans les écrits de Jérémie une prédiction qui portait que tout le pays de Juda serait désolé et assujéti pendant soixante et dix ans au roi de Babylone, après avoir demandé à Dieu, par de ferventes prières, l'explication de cette prophétie, l'obtint par le ministère de l'ange Gabriel ; il apprit en même temps la mort et le sacrifice du Messie, qui devait arriver au bout de soixante-dix semaines composées de sept années chacune, et qui toutes ensemble faisaient le nombre de quatre cent quatre-vingt-dix ans.
Cyrus succéda à Darius le Mède dans la monarchie des Perses et des Mèdes. C'est au règne de ce prince que l'on rapporte l'histoire de Bel et celle du Dragon, qui étaient adorés par les Babyloniens. Daniel, pour avoir mis à mort ce Dragon et découvert au roi les impostures des prêtres de Bel, fut abandonné à la fureur des Babyloniens, qui le jetèrent dans la fosse aux lions, où il demeura six jours. Il y fut nourri miraculeusement par le prophète Habacuc, et Dieu le préserva de la gueule de ces bêtes féroces, quoiqu'on les eût affamées exprès, afin qu'elles dévorassent Daniel. Le septième jour, le roi étant venu à la fosse, pour y pleurer Daniel, le vit qui était assis au milieu des lions. Il jeta aussitôt un grand cri et dit : « Vous êtes grand, ô Seigneur, Dieu, de Daniel ! » et ayant fait tirer Daniel de la fosse aux lions, il y fit jeter en même temps ceux qui avaient voulu perdre ce Prophète.
On croit que Daniel mourut en Chaldée, dans un âge fort avancé, et qu'il ne voulut point profiter de la liberté que Cyrus accorda aux Juifs, de s'en retourner dans leur pays.
La sagesse de Daniel fut si profonde que, quoiqu'il fût encore jeune,
LE PROPHÈTE DANIEL. elle était déjà passée comme en proverbe : « Vous êtes plus sage que Daniel », disait avec ironie Ézéchiel au roi de Tyr, qui se piquait lui-même de sagesse, « et il n'y a point de secret qui vous soit caché ». Sa sainteté fut si éclatante que, même pendant qu'il vivait, Dieu en fit l'éloge par la bouche du prophète Ézéchiel, qui compare sa sainteté à celle de Noé et de Job, en disant : « S'il se trouve, dans une ville condamnée par le Seigneur, trois hommes du mérite de Noé, de Job et de Daniel, ils seront épargnés en considération de leurs vertus ». Josèphe dit que Dieu le combla de ses grâces et l'éleva au rang des plus grands Prophètes ; qu'il eut la faveur des princes et l'affection des peuples pendant sa vie, et qu'il jouit, après sa mort, d'une réputation immortelle. En quoi cet historien fait paraître plus de bonne foi et moins de scrupule que ceux de sa nation qui sont venus après lui, qui ne mettent point Daniel au nombre des Prophètes, sous prétexte qu'il a vécu dans l'éclat d'une condition relevée et fort éloignée du genre de vie des Prophètes. Matathias, dans le premier livre des Machabées, parle de Daniel avec estime, et le Sauveur lui donne dans l'Évangile le nom de Prophète.
On le représente : 1° ayant près de lui un bélier avec de grandes cornes, ou un bouc à quatre cornes, par allusion à sa prophétie contre les Mèdes ; 2° dans la fosse aux lions, avec la mitre phrygienne et les anaxyrides ou pantalon à grands plis, à cause de son séjour à Babylone et des dignités dont il fut revêtu à la cour des rois de Perse ; 3° entre deux lions qui le respectent, étendant les deux mains comme pour rendre grâces à Dieu qui le protège ; 4° déroulant son cartouche et laissant apercevoir le texte de ses prophéties saillantes ; 5° expliquant les songes de Nabuchodonosor.
[ANNEXE: CULTE. — ÉCRITS.]
Les Grecs font la fête de notre saint prophète le 17 décembre ; ce qui s'observe aussi parmi les Russes ou Moscovites qui suivent leur rite. Les Latins ont varié assez longtemps sur le jour qu'ils devaient assigner au culte de Daniel. On le trouve marqué au 10 avril dans quelques martyrologes de ceux qui portent le nom de saint Jérôme, mais ce ne sont pas les plus anciens. Bode, qui semble être le premier qui l'ait inséré dans les fastes de l'Église d'Occident, l'a mis au 21 juillet, ce qui a été suivi par le Romain moderne. Pierre Natal marque sa mort, non à Babylone, mais dans la Médie, et dit qu'il fut enterré dans la grotte ou le tombeau des rois.
La prophétie de Daniel est divisée en quatorze chapitres ; son nom ne paraît pas à la tête de ses écrits ; mais ce prophète s'y nomme en tant d'autres endroits et s'y désigne d'une façon si particulière, qu'on ne peut douter qu'il n'en soit le véritable auteur. Aussi ne voyons-nous pas qu'on en ait des anciens auteurs, soit juifs, soit chrétiens, les lui ait jamais contestés.
Le livre de Daniel comprend l'histoire de ce qui se passa de plus mémorable pendant quatre-vingts ans, depuis la troisième année du règne de Joachim, roi de Juda, jusqu'à la troisième de Cyrus, roi des Perses. On y voit la prise de Jérusalem, la profanation du temple, la captivité des Juifs, le châtiment que Dieu exerça sur Nabuchodonosor, et la mort funeste de Balthazar, son petit-fils. Les successions des monarchies y sont marquées avec tant de netteté, qu'Alexandre le Grand étant allé à Jérusalem avant la conquête de la Perse et s'étant fait apporter, par le grand prêtre Judée, le livre de Daniel, ne douta point que ce ne fût de lui que se devait entendre ce qui est dit dans le chapitre VIII, que le roi des Grecs devait détruire l'empire des Perses et des Mèdes. Ce qu'il y a de plus remarquable dans cet ouvrage, c'est que l'on y trouve des témoignages très-clairs de Jésus-Christ. « Car il n'écrit pas seulement », dit saint Jérôme, « que le Messie viendra, ce qui lui est commun avec le reste des Prophètes, mais il marque encore le temps auquel il viendra ; il met les rois dans leur ordre, compte les années et en annonce par avance les signes très-manifestes ». C'est, ajoute ce Père, ce qui a porté Porphyre à écrire un volume entier contre le livre de Daniel, « où il nie que ce livre ait été composé par celui dont il porte le nom, et croit qu'il l'a été plutôt par quelqu'un qui vivait en Judée du temps d'Antiochus, surnommé Épiphane ; car le Prophète y parle avec tant de certitude, qu'il ne semble pas aux hommes les plus incréduels avoir prédit des choses futures, mais en avoir raconté des passées ». Le style de Daniel n'a rien de sublime ; mais la grandeur des choses dont il parle relève beaucoup son discours. Le premier chapitre et le commencement du second sont écrits en
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hébreu. La suite, depuis le verset cinquième du second chapitre, jusqu'au huitième, est en chaldéen, quoique en caractères hébraïques. Le reste du livre est en hébreu, excepté les histoires de Suzanne, de Bel et du Dragon, que nous n'avons qu'en grec, de la version de Théodotion, aussi bien que les versets 24, 25 et les suivants jusqu'au 91, du chapitre III, qui renferment les cantiques des trois jeunes hommes dans la fournaise.
Le don que Daniel avait reçu pour l'interprétation des songes a donné lieu à quelques imposeurs de mettre son nom à la tête de plusieurs écrits qu'ils avaient composés sur cette matière. Mais l'Église ne reçoit point d'autre livre de ce Prophète, que celui que nous lisons dans nos Bibles.
Nous nous sommes servi, pour composer cette biographie, de l'Histoire des Saints de l'Ancien Testament, par Baillot ; des Femmes de la Bible, par Mgr Darboy ; et de l'Histoire des auteurs sacrés et ecclésiastiques, par Dom Ceillier.
Événements marquants
- Naissance à Madrid le 4 juillet 1542
- Retraite de six ans en Navarre avec un ermite
- Service comme page à la cour de Valladolid
- Départ pour la Nouvelle-Espagne en 1562
- Vie solitaire dans la vallée d'Amajac chez les Chichimèques
- Séjour à l'hôpital de Guastepec
- Retraite finale à Sainte-Foi près de Mexico en 1589
- Mort en odeur de sainteté en 1596
Miracles
- Apparition d'anges alors qu'il creusait un fossé
- Protection miraculeuse contre les Chichimèques
- Parfum suave émanant de son corps à sa mort
- Guérisons miraculeuses à son tombeau
Citations
Heureux celui qui porte dès son enfance le joug du Seigneur.
Le ciel est ma patrie, et Dieu est mon père.