Révérend Père Muard

Fondateur de la Société des Pères de Saint-Edme et du monastère de la Pierre-qui-Vire

Fête : 19 juin 19ᵉ siècle • vénérable

Résumé

Prêtre bourguignon du XIXe siècle, Jean-Baptiste Muard fut un apôtre des missions diocésaines avant de fonder le monastère de la Pierre-qui-Vire. Marqué par une vie d'extrême pauvreté et de mortification inspirée de Saint Benoît, il créa une communauté alliant prière contemplative et prédication. Il mourut en 1854 après avoir consacré sa vie au salut des âmes et à la restauration de la vie monastique rigoureuse.

Biographie

LE RÉVÉREND PÈRE MUARD,

FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ DES PÈRES DE SAINT-EDME

ET DU MONASTÈRE DES BÉNÉDICTINS DU SACRÉ-CŒUR DE JÉSUS

ET DU CŒUR IMMACULÉ DE MARIE

1854. — Pape : Pie IX. — Empereur des Français : Napoléon III.

Le Révérend Père Marie-Jean-Baptiste Muard, successivement curé des paroisses de Joux-la-Ville et de Saint-Martin d'Avallon, fondateur de la Société des Pères de Saint-Edme, à Pontigny, et du monastère des Béné

19 JUIN.

dictins du Sacré-Cœur de Jésus et du Cœur Immaculé de Marie à la Pierre-qui-Vire, vint au monde le 24 avril 1809, dans la plus pauvre maison de l'un des plus modestes villages de la Bourgogne, à Vireaux, dans le diocèse de Sens.

Son inclination pour la solitude, le silence et le recueillement, se manifesta dès l'enfance; son âme, profondément et comme naturellement religieuse, l'entraînait loin des jeux et des bruyantes futilités du jeune âge; il se plaisait déjà à converser avec Dieu. Nourris des préventions irréligieuses de l'époque, ses parents combattirent de tout leur pouvoir cette piété naissante, mais sans pouvoir la vaincre. La vertu de Jean-Baptiste résista à toutes les séductions et à toutes les violences. Les persécutions ne servirent qu'à la fortifier et à l'accroître. Les parents durent céder, et l'enfant commença ses études chez M. Rolley, curé du voisinage, qui avait su distinguer cette âme d'élite. Lorsque ce digne ecclésiastique présenta son élève au petit séminaire d'Auxerre (1828), il dit : « C'est un enfant, bien petit encore, que je vous amène aujourd'hui, et cependant c'est déjà un grand Saint ». Au petit comme au grand séminaire (1830), il fut un sujet d'édification pour tout ce qui l'entourait. Sa charité, s'enflammant de plus en plus, arriva promptement à cette ardeur qui fait les Apôtres et les Saints. Tel était-il lorsqu'il quitta le grand séminaire de Sens, marqué du caractère ineffaçable de prêtre de Jésus-Christ (1834).

Nommé curé de Joux-la-Ville, paroisse difficile et que pour cette raison on lui avait réservée, il la quitta changée complètement et la plus religieuse du diocèse. Trois années suffirent à cette admirable transformation. Cette paroisse régénérée chérissait son pasteur. De son côté, M. Muard avait pour son troupeau le plus tendre attachement. Mais le désir des missions étrangères ne le quittait pas. Une demande qu'il fit dans ce sens ne fut point agréée par Mgr l'archevêque; le prélat, au lieu de le laisser partir chez les sauvages, l'envoyait dans la ville d'Avallon; il devenait curé de Saint-Martin d'Avallon. Sa réputation l'avait précédé dans cette ville. Il y fut reçu avec de grandes démonstrations de joie. Il fit de nombreuses conversions en peu de temps : son admirable bonté l'y aidait surtout. « Je pense qu'il a bien fait de sortir d'Avallon », disait plus tard un prêtre, « car on l'aimait tant qu'il eût fini par faire tort au bon Dieu ». Malgré tout, le zèle des missions était toujours au fond de son cœur. Il disait : « Si je voyais, d'un côté, le ciel ouvert et Dieu qui m'appelle pour venir prendre ma place dans cet heureux séjour, et que, de l'autre, je reconnaisse la possibilité de voler aux missions étrangères, de gagner des âmes à Jésus-Christ et ensuite de mourir martyr, je dirais à Dieu : *Des âmes, Seigneur, d'abord des âmes, et le ciel après* ». Désespérant d'obtenir une autorisation pour les missions étrangères, il songea aux missions diocésaines. Il eut bientôt la certitude que c'était de ce côté-là que Dieu l'appelait; car la volonté divine se déclara assez évidemment pour que, à cet égard, il ne lui restait pas le moindre doute. Dès ce moment, ses instances auprès de Mgr l'archevêque devinrent plus vives que jamais. Et le prélat finit par lui répondre : « Oh ! prêtre, que votre zèle est grand ! Allez et faites comme Dieu vous l'inspirera ».

Le projet d'une institution des missions diocésaines était depuis quelque temps arrêté dans l'esprit de l'homme de Dieu. Lyon possédait déjà plusieurs établissements dont le but était analogue à celui qu'il se proposait de fonder. Le succès avec lequel il avait prêché plusieurs missions ne l'empêcha pas de se rendre dans cette ville pour étudier ce qui s'y pratiquait. Un de ses amis l'accompagna ; admis chez les Pères Maristes, ils firent plusieurs missions dans les environs de Lyon, à Rive-de-Gier, à La Fouillouse, à Roussillon, à Ferrières ; partout le P. Muard fut étonné des conversions nombreuses que la grâce de Dieu opérait par son moyen. Qui pourrait s'élancer dans une grande entreprise, ayant pour but le salut des âmes, sans faire bénir sa mission par celui à qui saint Pierre a laissé en héritage le titre de « prince des missionnaires ? » Aussi le Père Muard n'hésita pas à faire le voyage de Rome, après en avoir obtenu la permission de son archevêque. A son retour fut fondée la société des Pères de Saint-Edme pour les missions diocésaines ; l'ancienne abbaye de Pontigny sortit de ses ruines pour abriter la nouvelle Congrégation.

Voici comment le Père Muard expose le caractère et indique le but de la Société : « Le but que se proposent les prêtres auxiliaires du diocèse de Sens est de travailler à la gloire de Dieu et au salut du prochain par la prédication. Ils forment une société sous le patronage des sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, sous l'invocation de saint Edme et de saint François Xavier, et sous la haute direction de Mgr l'archevêque de Sens. Elle sera une dans son but, car tous les membres doivent se proposer la même fin, avoir les mêmes vues, employer les mêmes moyens, enseigner la même doctrine et tenir la même règle de conduite.

« Dans un siècle où la religion pleure tant de défections, les prêtres auxiliaires doivent tenir par le fond des entrailles à la sainte Église catholique, apostolique et romaine, recevoir avec un souverain respect ses divins enseignements et porter dans leur cœur une vénération profonde, un religieux amour et un dévouement absolu pour le souverain Pontife, le père commun de toutes les églises, pour le premier pasteur de ce diocèse et pour tous ceux qui gouvernent l'Église de Dieu ».

Commencés en ces temps malheureux, où il y avait comme un débordement d'impiété sur toute la France, les missions du Père Muard et de ses compagnons ne laissèrent pas que d'être fructueuses. Les plus importantes eurent lieu aux paroisses de Sermizelles, d'Island, d'Asnières, de Frênes. Partout le Père Muard conquérait un grand nombre d'âmes par l'ardeur de la prière et par la violence de la mortification. Quand cette première œuvre dont les prémices étaient déjà si consolantes fut achevée, Dieu lui-même inspira à son serviteur l'idée et tout le plan d'une fondation plus hardie et plus grande. Il ne s'agissait de rien moins que d'un grand Ordre, semblable à ceux de l'antiquité chrétienne.

« Le jour anniversaire de son baptême, 25 avril 1845, fête de saint Marc, un vendredi, il revenait de Venonze, où il avait été célébrer la sainte Messe et faire la procession, lorsque tout à coup il a une vue distincte d'un projet tout formé d'une société religieuse qui lui est montrée comme nécessaire, dans le siècle où nous vivons, pour opérer quelque bien. Son âme est dans un état tout à fait passif ; il ne raisonne pas, il voit, il sent, et l'imagination n'y a aucune part. Il voit une société composée de trois sortes de personnes qui doivent suivre un genre de vie à peu près semblable, pour la mortification, à celui des Trappistes ; les uns se consacreront plus particulièrement à la prière, à la vie contemplative ; les autres, à l'étude et à la prédication ; les derniers, en qualité de Frères, au travail des mains. Il voit que leur vie doit être une vie de victimes et d'immolations continues, qu'ils devront faire pénitence pour leurs propres iniquités et pour les péchés des autres, et rappeler les hommes à la mortification et à la vertu par leurs exemples encore plus que par leurs paroles. Pour

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atteindre ce but, il leur faudra pratiquer la pauvreté la plus absolue, renonçant à tout ce qu'ils posséderaient dans le monde, avant de s'engager définitivement dans cette société, se contenter de l'absolu nécessaire et suivre, sur la pauvreté, les conseils évangéliques, à peu près comme l'entendait saint François d'Assise ; consacrer à des bonnes œuvres tout le surplus du strict nécessaire. On donnera pour gardienne à la chasteté la plus exacte modestie et on observera l'obéissance la plus absolue, s'astreignant à la pratique de ces vertus par les grands vœux de religion. Il faudra s'établir en outre dans un lieu pauvre et solitaire, garder un silence presque absolu, n'apparaître au monde que quand le bien des âmes l'exigera et mener dans le siècle la même vie qu'au désert. Cette société dédommagera Notre-Seigneur des outrages qu'il reçoit de la part des pécheurs, et surtout de la part des personnes qui lui sont spécialement consacrées ».

Cette vue qui fut presque instantanée fit sur lui une impression extraordinaire ; il lui sembla que le bon Dieu demandait qu'il se consacrât à ce genre de vie, et qu'il fît les premières démarches pour l'établissement de cette société. De graves et mûres réflexions lui firent voir que cette institution et ce genre de vie, parfaitement en rapport avec les besoins de notre époque, seraient très-propres à apaiser la justice de Dieu irrité contre les hommes et un moyen d'obtenir plus sûrement la conversion des pécheurs. Il sentit qu'il convenait d'opposer au suprême orgueil de notre siècle l'humilité la plus profonde ; à l'insatiable passion des richesses, la pauvreté la plus absolue, et la mortification de la chair au sensualisme qui place la souveraine félicité dans la satisfaction des sens. Il sentit également que, dans ce siècle qui ne prie pas, des hommes d'oraison n'étaient pas moins nécessaires que les prédicateurs. Il reconnut enfin que, dans l'état actuel de la société, de nouvelles maisons religieuses qui voudraient s'établir ne pourraient plus compter sur la charité des fidèles, charité dont les sources tarissent tous les jours, et qu'elles seraient dans l'obligation de subvenir par elles-mêmes à leur entretien ; qu'en conséquence des frères laïques, qui par leur travail feraient vivre la communauté, devenaient nécessaires ; que, en outre, ce serait sauver d'un naufrage presque certain des hommes exposés à se perdre dans le monde.

La volonté de Dieu connue, il ne restait plus qu'à l'exécuter. Le P. Muard ne balança pas un instant. Deux retraites qu'il fit, l'une au presbytère de Piffonds, l'autre à la Trappe de Septfonds, affermirent encore sa résolution. Persuadé que rien de durable en religion ne se fait sans la participation de Rome, le 22 septembre 1848 il se met en route pour la capitale du monde chrétien. Deux compagnons de voyage partent avec lui. L'un est un jeune prêtre sorti du séminaire depuis peu de temps, qui s'appellera le P. Benoît, l'autre un laïque qui a quitté ses parents, son pays et son atelier de charron pour suivre le P. Muard, sous le nom de frère François. L'Ordre futur était représenté dans les trois branches qui devaient le constituer. Ils montent à Notre-Dame de Fourvières, puis à Notre-Dame de la Garde, à Marseille, pour mettre leur entreprise sous la puissante protection de la sainte Vierge.

L'abbé du monastère de Saint-Benoît à Rome, à qui nos pèlerins demandèrent un asile, leur désigna l'ermitage de Subiaco. L'à-propos ne pouvait être plus grand. Nos nouveaux Bénédictins allaient s'essayer à la Régie de Saint-Benoît, au lieu même où le grand Saint avait débuté dans la vie religieuse, lieu témoin de ses grands combats et de ses victoires miraculeuses.

LE DÉVÉREND PÈRE MUARD.

Le P. Muard et ses deux compagnons menèrent dans leur solitude la vie que saint Benoît y avait menée.

Voici comment le P. Muard en parle lui-même dans une lettre : « Nous nous levons à trois heures du matin ; notre couche ne nous retient jamais, au contraire, nous la quittons toujours avec plaisir ; car, se composant de planches et d'une ou deux couvertures, quand on a reposé six heures et demie, on en a assez. Nous allons à trois heures dix minutes réciter Matines à la chapelle ; après les Matines, l'Oraison, Prime et la Messe de communauté. Immédiatement après la Messe on récite Sexte et l'on se remet au travail jusqu'à onze heures et demie. On se rend de nouveau à la chapelle, où l'on dit None, puis on fait l'examen particulier. A midi, on se met à table ; le dîner se réduit à la plus simple nécessité : la soupe et un plat de légumes assaisonnés seulement d'un peu de sel, car nous faisons abstinence d'huile et de beurre, à plus forte raison d'aliments gras.

« Mais, me direz-vous, ce régime n'est pas supportable. — Vous vous trompez ; il est délicieux, et nous trouvons plus de plaisir à manger nos légumes au sel, que les gens du monde autour des tables les plus délicatement servies. Mais il ne faut rien vous cacher, c'est que nous avons un cuisinier qui rend tout excellent : ce cuisinier, c'est la faim. On jeûne tous les jours ; le soir, on fait une collation avec un fruit ou avec le reste des légumes du dîner, que l'on mange froids. — Et avec tout cela, comment vous portez-vous ? — A merveille, nous ne nous sommes jamais si bien trouvés, nous en sommes nous-mêmes étonnés. Pour compléter ce qui regarde notre genre de vie, il faut vous dire que nous gardons entre nous un silence perpétuel ; on ne parle pas même pendant la récréation, on ne le fait que quand il y a nécessité. — Quelle triste vie vous devez mener, me direz-vous ? — Pas du tout, nous n'avons jamais été plus heureux. Oh ! qu'on est bien là où le bon Dieu vous veut ; qu'on est en paix quand on fait sa volonté ! Notre chère solitude est pour nous un véritable paradis, et nous pouvons bien dire que nous passons maintenant les plus heureux jours de notre vie. Je ne m'étonne plus de voir les anciens solitaires tous tenir à leurs déserts, fuir avec tant de soin la compagnie des hommes après avoir une fois goûté les douceurs de la solitude ».

Après une année passée ainsi au désert de Saint-Benoît, le temps vint de faire une visite au souverain Pontife, Pie IX, alors exilé à Gaète, et puis de retourner en France. Le P. Muard eut un long entretien avec le Saint-Père. Il en dit quelques mots dans une de ses lettres : « Le souverain Pontife », dit-il, « m'a fait l'honneur de m'accorder une audience à Gaète. Après avoir entendu avec une bienveillance marquée l'exposé de mon projet, il l'approuva fort, et me dit que c'était bien là, en effet, le moyen de travailler efficacement à la conversion des âmes ; qu'il fallait opposer le contraire aux contraires : ce sont ses propres termes ; qu'il faisait les vœux les plus ardents pour le succès de notre œuvre, et qu'aussitôt qu'elle serait établie, nous eussions à nous entendre avec Mgr l'archevêque de Sens, et qu'il accorderait toutes les approbations que nous pouvions désirer. Le Saint-Père a renouvelé tout récemment les mêmes promesses au R. P. abbé de Saint-Benoît, qui m'écrivit il y a quelque temps que le Pape paraissait porter un intérêt tout particulier à cette œuvre naissante. Ce qui montre ses bonnes dispositions relativement à notre société, c'est qu'il vient d'en fonder une analogue à Rome pour les missions étrangères ».

De retour en France, le P. Muard chercha la solitude la plus profonde, le plus silencieux désert de tout le diocèse de Sens ; il arriva à la Pierre-

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qui-Vire, dans la forêt de Saint-Léger, où se trouve une source qui ne tarit jamais et qui porte le nom de Sainte-Marie. Le lieu lui plut par sa nature aride et son aspect sauvage. M. le marquis de Chastellan, le propriétaire de cette nouvelle Thébaïde, céda, ou plutôt prêta le terrain nécessaire à l'établissement projeté. Les nouveaux Bénédictins portaient la pratique de la pauvreté, jusqu'à ne pas même posséder l'emplacement de leur maison. Tandis qu'on construisait les appartements nécessaires, le P. Muard, ayant appris que le choléra faisait des ravages dans les pays voisins d'Avalon, courut leur porter du secours. L'épidémie sévissait avec une affreuse intensité; il part dans l'espérance de cueillir la palme du martyre de la charité. Il se rendit à Sainte-Colombe, de là à Mussanguis, puis à Tonnerre, où la mort multipliait ses victimes d'une manière effrayante; partout il n'épargna ni veilles ni fatigues pour prodiguer à ces infortunés les soins de l'âme et du corps. Mais il fut atteint lui-même du terrible fléau, et tomba victime de son zèle. En un instant il est aux portes du tombeau. Quelle épreuve ! Cependant sa confiance n'est pas un instant ébranlée, il invoque Notre-Dame de la Salette : « Ma bonne Mère », lui dit-il, « si vous me guérissez, je promets d'aller vous en remercier sur la montagne de la Salette ». Il guérit. Tout aussitôt il va faire un dernier noviciat à la Trappe d'Aiguebelle, accomplit son vœu à Notre-Dame de la Salette, et puis se donne tout entier à la fondation de son monastère, son grand projet et l'œuvre capitale de sa vie.

Le 15 mai 1850, les nouveaux Bénédictins se rendirent à la Pierre-qui-Vire, au nombre de cinq. La maison étant loin d'être achevée, les religieux mirent la main à l'œuvre avec les ouvriers. En même temps qu'ils remuaient des pierres pour la construction de la maison matérielle, le P. Muard travaillait sans relâche à l'édifice spirituel.

La Règle qu'il adoptait était celle de Saint-Benoît, avec quelques modifications exigées par la différence des temps et des climats. « Nous voulons », dit le P. Muard dans son introduction, « nous voulons embrasser la vie des anciens religieux, vie humble, pauvre et mortifiée; or, la Règle de Saint-Benoît nous la présente dans sa perfection.

« Nous voulons des prédicateurs pour évangéliser les pauvres; c'est elle qui, pendant plus de quatre siècles, a donné à l'Église des missionnaires qui ont converti l'Angleterre et tout le nord de l'Europe, et opéré dans le reste du monde des conversions sans nombre.

« Nous voulons des hommes spécialement destinés à la prière et à l'étude; c'est celle qui a formé le plus grand nombre des contemplatifs et des savants du moyen âge.

« Nous voulons des Frères pour le travail des mains : elle entre dans des détails admirables pour tout ce qui concerne le travail et la direction des Frères.

« Voici », ajoute-t-il plus loin, « les principales modifications que nous avons cru devoir apporter à certains articles. La Règle prescrit, depuis le

44 septembre jusqu'à Pâques, un seul repas par jour, sans collation. Nous avons pensé qu'un jeûne si long et si rigoureux serait difficile à observer dans nos contrées, pendant l'hiver, à cause de la rigueur de la saison, et aussi parce que les missionnaires seraient dans l'impossibilité de s'y astreindre au milieu des fatigues de leur ministère ; en sorte qu'il valait mieux mitiger ce jeûne en y ajoutant une assez forte collation le soir, afin de le rendre praticable pour tous, à l'exception toutefois des jeûnes ecclésiastiques, où l'on se conformerait à la Règle.

« Mais, pour compenser cet adoucissement, nous avons cru devoir rendre l'abstinence un peu plus étroite, et nous avons établi qu'on se contentera d'eau pure pour boisson, et de toutes sortes de légumes, de plantes potagères et de fruits pour nourriture.

« Nous prenons à la lettre l'admirable chapitre de la pauvreté pour les membres de la Société, mais nous y ajoutons la pauvreté la plus absolue pour la Société elle-même, qui ne doit posséder aucun fonds, pas même le terrain sur lequel elle ne possédera que les meubles, livres, métiers et instruments de travail nécessaires aux Frères et le produit des ouvrages de ses membres.

« La communauté ne doit prendre sur le produit du travail que ce qui est strictement nécessaire pour son entretien, regardant le reste comme un argent consacré à Dieu et l'employant en bonnes œuvres ».

Parmi les raisons qui l'ont déterminé à cette abstinence, à cette pauvreté absolue, le P. Muard compte la volonté de Dieu, qui lui a été manifestée d'une manière si formelle et si claire, qu'il ne peut en douter.

Les points fondamentaux des constitutions du P. Muard peuvent se réduire à huit : le zèle du salut des âmes, comme but où doivent tendre tous les efforts des Bénédictins du Sacré-Cœur ; la pauvreté, la mortification, l'humilité, l'obéissance et l'amour du travail ; enfin, l'union avec Dieu et la charité fraternelle.

Donnons une idée plus complète encore de la fondation du P. Muard par le tableau d'une journée à Sainte-Marie de la Pierre-qui-Vire. A trois heures, le P. Muard, qui ne cède à personne le privilège de son ministère, agite lui-même la cloche du monastère. A ce signal, tous les Frères éveillés accourent au pied des autels, où ils trouvent déjà le P. Muard prosterné en présence de Dieu.

Bientôt toutes les voix de la communauté s'élèvent dans le silence de la solitude et de la nuit. C'est le Saint-Esprit qu'elles invoquent d'abord, *Veni Creator*. C'est ensuite le Sacré-Cœur de Jésus qu'on adore, arche sainte de la communauté naissante. A ces prières succèdent les premières heures de l'office divin, Matines et Laudes, prières publiques adressées au nom et dans l'intérêt de l'Église universelle, au Dieu créateur, réparateur et sanctificateur de la grande famille humaine. Le R. P. Muard attachait la plus haute importance à ce saint exercice, qui est une des fins principales de l'esprit religieux.

A ces prières, alternativement récitées des deux côtés du chœur, succède le silence le plus complet : les cierges sont éteints, et à la lueur de la lampe, vous voyez ces hommes dans la posture la plus respectueuse, à genoux ou debout, adorer Dieu encore plus profondément : l'oraison commence, elle ne durera pas moins d'une heure.

Arrive un autre exercice, probablement le plus pénible à la nature humaine, il s'agit du chapitre des coulpes. Là les religieux viennent les uns après les autres faire, en présence de leur supérieur et de leurs frères, la

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confession publique des manquements qu'ils ont commis contre la Règle. Ils s'accusent même les uns les autres, et les coupables reçoivent à genoux la pénitence qu'ils ont méritée.

A peine cet exercice terminé, les religieux rentrent dans leur cellule pour y mettre tout en ordre. Le P. Muard, comme un autre, fait son lit, balaie sa chambre. La pauvreté, il est vrai, a abrégé la besogne. Trois ou quatre planches posées sur deux tréteaux, recouvertes d'une nappe et de quelques couvertures, avec un traversin de paille, voilà le lit ; pas d'autre fauteuil qu'un escabeau de bois sans dossier ; puis quelques planches en forme de bibliothèque contre la muraille, un petit coffre, une table de bois blanc et un chandelier, forment tout l'ameublement. Quant aux ornements, ce sont : une grande croix rouge, sans Christ, et quelques images de piété, sans cadres, appliquées au mur.

Le vendredi, chacun des religieux unit ses expiations volontaires à celles de son bon Maître, tout couvert des plaies de la flagellation, depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête. Au son d'une petite clochette que vient d'agiter le vénérable supérieur, chacun des religieux frappe ses épaules nues à coups redoublés.

A six heures le travail commence, travail de l'esprit, travail du corps. Ceux même d'entre les religieux qui se livrent à l'étude, manient chaque jour la pioche et la bêche, tant le P. Muard a d'estime pour le travail des mains. Après un travail assidu de quatre heures, les religieux se rendent à la chapelle pour entendre la sainte messe, après quoi le travail recommence. C'est ainsi que le travail et la prière, à peine interrompus par les moments très-courts du repos et de la récréation, se succèdent du matin au soir dans cette sainte demeure.

Les Bénédictins gardent toute la sévérité de leur Règle, même dans les missions. Pendant les années 1851, 1852, 1853 et 1854, c'est-à-dire jusqu'à la mort du R. P. Muard, des missions fréquentes eurent lieu dans différentes paroisses du diocèse de Sens et même en dehors de ce diocèse. Le succès les couronna toujours ; du reste, il y avait à la Pierre-qui-Vire une mission continuelle pour les nombreux fidèles qui venaient de tous les hameaux voisins.

Les dernières années du R. P. Muard s'écoulèrent ainsi dans la pénitence et dans la prédication. Le dimanche de la sainte Trinité, 11 juin 1854, à six heures du matin, étant agenouillé devant une statue de la sainte Vierge, au monastère de Saint-Colombe-les-Sens, il recevait une grâce extraordinaire : sa mort lui était annoncée comme très-prochaine ; et neuf jours après, le 19 juin de l'an de grâce 1854, à l'âge de quarante-cinq ans, un mois et vingt-cinq jours, le R. P. Marie-Jean-Baptiste du Cœur de Jésus rendait le dernier soupir.

Cette biographie a été composée d'après une Histoire du R. P. Muard, par l'abbé Brullée.

Événements marquants

  • Naissance à Vireaux le 24 avril 1809
  • Entrée au petit séminaire d'Auxerre en 1828
  • Ordination sacerdotale en 1834
  • Curé de Joux-la-Ville puis de Saint-Martin d'Avallon
  • Voyage à Rome et fondation de la Société des Pères de Saint-Edme à Pontigny
  • Vision mystique d'un nouvel ordre religieux le 25 avril 1845
  • Séjour à l'ermitage de Subiaco en 1848
  • Audience avec le Pape Pie IX à Gaète
  • Fondation du monastère de la Pierre-qui-Vire en 1850
  • Mort le 19 juin 1854 après une annonce surnaturelle

Miracles

  • Guérison du choléra après un vœu à Notre-Dame de la Salette
  • Vision distincte du plan de sa future société religieuse le 25 avril 1845
  • Annonce surnaturelle de sa mort prochaine le 11 juin 1854

Citations

Des âmes, Seigneur, d'abord des âmes, et le ciel après

— Texte source

Il faut opposer le contraire aux contraires

— Pie IX cité par le P. Muard