Les 42 Saints Martyrs d'Orient
Martyrs d'Amorium
Résumé
Sous le règne de l'empereur Théophile, quarante-deux officiers byzantins furent capturés lors de la chute d'Amorium et emmenés en Syrie. Après sept ans de captivité et de pressions pour renoncer à leur foi, ils furent décapités sur les bords de l'Euphrate en 845. Leur constance face aux promesses de richesse et de liberté demeure un témoignage majeur de l'Église d'Orient.
Biographie
LES 42 SAINTS MARTYRS D'ORIENT
Vers la fin du règne de Théophile, empereur de Constantinople, qui dépouillait son empire, non-seulement de son plus bel ornement, mais de sa meilleure défense, en brisant les saintes images, les Arabes ou Sarrasins firent sur ses terres de nombreuses incursions. Après avoir battu ses troupes en diverses rencontres, dans l'une desquelles l'empereur pensa périr, les infidèles vinrent assiéger Amore, ville de la Haute-Phrygie. Elle fut vaillamment défendue par les officiers de la garnison, jusqu'à ce que, par la trahison d'un apostat, nommé Baditzès, elle fut lâchement livrée aux ennemis, qui, sans donner lieu à aucune capitulation, passèrent au fil de l'épée les soldats et les habitants, hors ceux qui voulurent renoncer à la foi de Jésus-Christ.
Ils firent prisonniers et emmenèrent en Syrie les principaux officiers, au nombre de quarante-deux, entre lesquels Théodore, surnommé Cratère, ou le Fort, Constantin Calliste, Aëste, Mélessère, Théophile, qui étaient patriciens et avaient de beaux emplois à la cour. On les jeta, chargés chacun d'une triple chaîne, dans de sombres cachots, où l'on ne pouvait même se reconnaître en plein midi ; on leur interdit les commodités les plus communes de la vie ; on les empêcha d'être visités par d'autres que par leurs geôliers et leurs gardes, qui les traitèrent avec beaucoup de cruauté ; on ne leur accorda de pain et d'eau qu'autant qu'il en fallait pour ne pas mourir ; ils n'avaient que la terre pour lit et pour habits des haillons pleins de vermine.
Lorsqu'on les crut suffisamment affaiblis et presque entièrement abattus, on commença à les solliciter de changer de religion ; le kalife leur envoya des docteurs qui passaient pour les plus habiles parmi les Musulmans. Feignant de venir d'eux-mêmes, par compassion, ils apportaient aux prisonniers de l'argent ou des habits, pour les gagner ; car le kalife disait qu'il ne comptait pour rien la conquête d'une ville en comparaison des âmes.
6 MARS.
On alla jusqu'à leur dire que, pour finir leurs malheurs, on se contenterait d'une déclaration extérieure, sans les obliger à renoncer entièrement à leur religion. Les saints confesseurs, soutenus par la grâce de Celui qu'ils servaient, se montrèrent aussi invincibles à ces artificieuses suggestions, qu'ils l'avaient été aux misères qu'on leur avait fait souffrir. On les fatiguait par mille propositions : « Il ne vous convient pas d'être si fiers », leur disaient les Musulmans ; « écoutez-nous, ensuite vous mépriserez nos conseils s'ils ne vous sont pas avantageux. N'aimez-vous pas vos parents, vos enfants, vos femmes, la compagnie de vos amis, les mœurs de votre pays ? Vous n'avez qu'un seul moyen de reconquérir tous ces biens, c'est de dissimuler un peu, de vous laisser circoncire et de faire la prière avec le kalife ; il vous comblera de biens, et la guerre vous fournira quelque occasion de retourner chez vous et de reprendre votre religion ». Les chrétiens répondirent : « En useriez-vous ainsi, si vous étiez à notre place ? » — « Oui », dirent les Musulmans, « car il n'y a rien de plus cher que la liberté ». Et ils le confirmèrent par serment. — « Et nous », répliquèrent les chrétiens, « nous ne prenons point conseil, lorsqu'il s'agit de religion, de ceux qui ne sont pas fermes dans la leur ». Et ils les renvoyèrent confus.
Quelques jours après, il en vint d'autres qui, sous le même prétexte de leur faire l'aumône, commencèrent à plaindre, même avec des larmes, ces braves guerriers, pleins d'esprit et de courage, dont tout le malheur venait de ce qu'ils ne connaissaient pas le prophète ; leur adressant la parole, ils leur disaient : « Quittez cette voie étroite, où le Fils de Marie vous a ordonné de marcher ; entrez dans la voie large pour cette vie et pour l'autre, que le grand prophète nous a montrée. Qu'enseigne-t-il d'incroyable, quand il dit que Dieu peut donner à ceux qui le servent toutes sortes de plaisirs en cette vie, et le paradis en l'autre ? Quittez vos ignorances et ne rejetez pas ces bienfaits ; car, comme il est bon, voyant que les hommes étaient trop faibles, pour accomplir la loi de Jésus, si dure et si difficile, il a envoyé son prophète Mahomet pour les décharger de ce poids et les sauver par la foi seule ».
Loin d'être sensibles à ces coupables plaisirs, qu'on leur mettait devant les yeux, les saints Martyrs se regardèrent les uns les autres en souriant, et répondirent : « Pouvez-vous croire véritable et agréable à Dieu une religion qui donne à la chair toute liberté et soumet la raison aux passions ? Quelle différence y a-t-il entre les bêtes et les hommes qui vivent ainsi ? Pour nous, rien ne peut nous séparer de la charité de Jésus-Christ ».
Enfin, on envoya, pour livrer un dernier assaut aux glorieux athlètes de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des espèces de religieux musulmans, appelés faquirs ; après avoir donné l'aumône aux captifs et poussé l'hypocrisie jusqu'à les baiser, ils parlèrent de la sorte : « Voyez à qui Dieu donne à présent la puissance : est-ce aux Romains ou aux Musulmans ? A qui donne-t-il les terres fertiles et les armées victorieuses ? N'est-ce pas à nous ? Cependant il est juste ; si nous n'observions ses commandements, il ne nous donnerait pas tant de biens, et il ne vous soumettrait pas à nous si vous n'aviez refusé de croire à son prophète ».
L'esprit des généreux captifs de Jésus-Christ fut aussi invincible à ces vains raisonnements, que leur cœur l'avait été à l'éclat d'un faux bonheur : « Permettez », dirent-ils, « que nous vous fassions une question : Quand deux hommes se disputent la possession d'un héritage, si l'un se contente de crier qu'il est à lui, sans produire de témoins, et que l'autre, sans disputer, amène plusieurs témoins dignes de foi, à qui faut-il adjuger l'héritage ? » — « A celui », répondirent les Musulmans, « qui donne de bons témoins ».
LES 42 SAINTS MARTYRS D'ORIENT. 197
— Nos Saints continuèrent : « Jésus-Christ est venu, né d'une Vierge, comme vous le dites vous-mêmes, ayant pour lui tous les anciens prophètes qui ont prédit sa venue. Vous dites que Mahomet est venu apporter une troisième loi ; ne devait-il pas avoir au moins un ou deux prophètes pour garants de sa mission ? Quant à l'avantage que vous prétendez tirer de vos conquêtes, ne connaissez-vous pas celles des Perses, qui ont subjugué presque tout le monde, et des Grecs, qui ont vaincu les Perses, et des anciens Romains, dont l'empire était si étendu ? Suivaient-ils la vraie religion ? N'adoraient-ils pas plusieurs divinités par une idolâtrie insensée ? Dieu donne quelquefois la victoire à ceux qui le servent ; quelquefois il permet qu'ils soient vaincus quand ils l'offensent, pour les châtier par les mains des méchants ».
Ainsi, toutes les fois que les infidèles revinrent à la charge, ils furent obligés de se retirer avec confusion. Sept ans se passèrent ainsi dans des épreuves dont la constance des quarante-deux martyrs sortit toujours victorieuse. Ils rendaient grâces à Dieu de ce qu'il leur donnait ce moyen d'expier leurs péchés passés et priaient pour la conversion des Musulmans ; enfin, on résolut leur mort. Le cinquième jour de mars de l'an 845, le traître Baditzès, qui, comme nous l'avons raconté, avait livré la ville d'Amore, vint le soir à la porte de la prison, appela Constantin, secrétaire du patrice Aèce et compagnon de sa glorieuse captivité, et, lui parlant par un trou, lui recommanda que personne ne les entendît, parce qu'il avait quelque secret à lui découvrir.
Alors il lui dit : « J'ai toujours aimé le patrice, votre maître ; ayant donc appris certainement que le kalife a résolu de le faire mourir demain, s'il ne consent à faire la prière avec lui, je suis accouru vous donner ce conseil qui peut vous sauver la vie. Persuadez-lui d'obéir, et obéissez vous-même, conservant en votre cœur la foi des chrétiens, et Dieu vous le pardonnera à cause de la nécessité que l'on vous impose ».
Constantin, voulant repousser cette attaque avec une arme invincible, fit le signe de la croix contre la bouche de l'apostat, et lui dit : « Dieu te fera périr, tentateur ! Retire-toi, ouvrier d'iniquité ». Alors il rentra dans la prison, et, ayant tiré à part le patrice, son maître, il lui annonça que la porte de la prison et celle du ciel allaient s'ouvrir pour lui, sans lui parler du reste, de peur de l'exposer à la tentation. Constantin, ayant appris cette bonne nouvelle, invita ses compagnons de captivité et de gloire à chanter toute la nuit les louanges de Dieu.
Le lendemain, un officier vint de la part du kalife, avec des gens armés et un appareil terrible ; ayant fait ouvrir les portes de la prison, il ordonna aux plus considérables d'entre les prisonniers de sortir ; ils sortirent au nombre de quarante-deux. L'officier du kalife essaya encore de les gagner en disant : « Vous ne voulez donc pas faire aujourd'hui la prière avec le kalife ? car c'est pour cela qu'il m'a envoyé, et je sais qu'il y en a d'entre vous qui le désirent ; quand on verra comment ils seront honorés, ceux qui auront refusé déploreront leur mauvaise fortune ».
Les nobles guerriers répondirent : « Nous prions le seul vrai Dieu que, non seulement le kalife, mais vous et toute la nation des Arabes, vous renonciez à l'erreur de Mahomet et adoriez Jésus-Christ, annoncé par les Prophètes et par les Apôtres, tant nous sommes éloignés d'abandonner la lumière pour les ténèbres ». — « Prenez garde », dit l'officier, « à ce que vous dites, de peur de vous en repentir ; votre désobéissance vous attirera de graves tourments ». — Ils répondirent : « Nous recommandons à Dieu nos âmes, et nous espérons que, jusqu'au dernier soupir, il nous donnera la force de ne point renoncer à sa foi ». — L'officier reprit : « On vous reprochera, au jour du jugement, d'avoir laissé vos enfants orphelins et vos femmes veuves ; car le kalife pourrait les faire venir ici, et il est encore temps, si vous voulez reconnaître le prophète Mahomet. Les Romains obéissent à une femme qui ne pourra résister aux ordres de notre maître : pour les biens, n'en soyez point en peine ; une année du tribut de l'Égypte peut enrichir vos descendants jusqu'à la dixième génération ».
6 MARS.
Mais nos Saints préféraient s'enrichir pour l'éternité ; ils brûlaient de partir pour leur véritable patrie, qui est le ciel, et où ils espéraient voir un jour et posséder sans crainte leurs femmes et leurs enfants ; ils crièrent d'une voix forte : « Anathème à Mahomet et à tous ceux qui le reconnaissent pour prophète ! »
On les conduisit donc au lieu du supplice, qui était hors de la ville, sur les bords de l'Euphrate, où l'officier qui les avait jugés les suivit pour leur parler encore avant l'exécution, et renvoyer absous ceux que la crainte de la mort aurait intimidés. Il se fit premièrement présenter Théodore Cratère, dont il savait la vie passée : il croyait que les reproches qu'il lui en ferait publiquement produiraient ce que les promesses et les menaces n'avaient pu faire ; car il faut remarquer que Théodore était eunuque, qu'il avait été autrefois ordonné prêtre, et que, ayant quitté l'état ecclésiastique par un esprit de libertinage, il avait pris l'épée et s'était avancé dans les armées et à la cour jusqu'à la charge de protospathaire, c'est-à-dire de premier écuyer, qui était l'une des plus belles de l'empire.
L'officier lui dit : « Toi qui étais prêtre parmi les chrétiens, qui as porté les armes et as tué des hommes, au mépris de ta profession, pourquoi maintenant veux-tu paraître chrétien ? Ne vaut-il pas mieux implorer le secours du prophète Mahomet, puisque tu n'as plus d'espoir en Jésus-Christ, que tu as renoncé ? » — « C'est cela même », répondit Théodore, « qui m'oblige à répandre mon sang pour lui, afin qu'il me pardonne mes péchés. Si votre esclave, après s'être enfui, revenait combattre pour vous jusqu'à la mort, ne lui pardonneriez-vous pas ? » — « Viens donc », continua l'officier, « puisque tu veux mourir ». Aussitôt le Saint alla se mettre sur le sable, et, ayant fait sa prière à Dieu, offrit sa tête au bourreau, qui, en la lui arrachant, lui procura un bonheur sans fin. Les autres le suivirent courageusement et reçurent la couronne du martyre.
Le kalife, ne pouvant s'empêcher d'admirer leur constance, dit, en voyant le renégat Baditzès :
Si celui-ci avait été un vrai chrétien, il ne serait pas devenu « apostat » ; et, à l'instant, il lui fit couper la tête. Ainsi, ce lâche ne put conserver la vie temporelle, à laquelle il avait sacrifié une éternité de bonheur, et l'enfer, qu'il portait depuis longtemps avec lui, garda son âme.
Les Grecs et les Latins se sont accordés à célébrer la mémoire de nos saints Martyrs le 6 mars, qui est le jour de leur mort.
Leur histoire a été écrite par Évode, qui a vécu presque dans le même temps. Il faut joindre à ces Actes ce que les auteurs de l'Histoire éguantine en ont écrit sur la fin de l'empire de Théophite, comme Cédrénus, Zonare, Jean Scylitze, Léon le Grammatrien et les continuateurs de Théophane. Rohrbacher s'y étend aussi fort au long dans son Histoire de l'Église ; c'est de là que nous avons tiré ce que nous en avons dit.
Événements marquants
- Siège et chute de la ville d'Amore (Amorium) par les Sarrasins
- Capture de quarante-deux officiers principaux emmenés en Syrie
- Sept années de captivité et de privations dans les cachots
- Tentatives répétées de conversion à l'islam par des docteurs et faquirs
- Exécution par décapitation sur les bords de l'Euphrate
Citations
Nous ne prenons point conseil, lorsqu'il s'agit de religion, de ceux qui ne sont pas fermes dans la leur.
Anathème à Mahomet et à tous ceux qui le reconnaissent pour prophète !