Sainte Tanche de Saint-Ouen
Vierge et Martyre
Résumé
Vierge originaire de Champagne au VIIe siècle, Tanche fut décapitée à seize ans par un serviteur dont elle avait repoussé les avances. Selon la tradition, elle porta sa tête jusqu'à Lhuître où elle fut enterrée par les anges. Son tombeau devint un lieu de pèlerinage célèbre pour ses nombreux miracles de guérison et de délivrance.
Biographie
SAINTE TANCHE DE SAINT-OUEN,
VIERGE ET MARTYRE AU DIOCÈSE DE TROYES
Une victime agréable à Jésus-Christ, c'est une vierge dont aucune pensée mauvaise n'a terni le cœur, dont aucune action impure n'a souillé le corps.
Saint Jérôme.
La famille de sainte Tanche, selon l'opinion la plus probable, était originaire de Syrie, et vint s'établir en Champagne, dans les environs d'Arcis-sur-Aube. Tanche naquit vers l'an 620, au petit village de Saint-Ouen, près d'Arcis, de parents illustres selon le monde, mais plus nobles encore par leurs vertus; car la culture de leurs terres remplissait, avec la prière et les bonnes œuvres, tous les instants de leur vie précieuse devant le Seigneur. Leur premier soin fut de présenter leur enfant à l'église pour y recevoir le baptême, et ils choisirent un de leurs parents d'Arcis pour la tenir sur les fonts sacrés.
Elle annonça de bonne heure ce qu'elle serait un jour, un lis au milieu des épines, un ange parmi les hommes. Modèle des jeunes filles de son âge, elle se distinguait par la modestie de sa tenue et de son regard, par son amour du silence et de la mortification, par son application aux lectures pieuses et à la prière, par son obéissance prompte et aveugle aux ordres de ses parents, par son empressement à les soulager dans les soins du ménage ou les travaux des champs. Sa parole était si douce, ses manières si prévenantes, son visage reflétait si vivement la pureté de son âme, qu'il suffisait
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de l'approcher pour éprouver l'influence de la vertu. Comme l'Esprit-Saint la conduisait, elle se sentit inspirée de marcher sur les traces de la Vierge Marie, de mépriser le monde avec ses amusements et ses vanités, et de consacrer à Dieu sa jeunesse et sa virginité. Dès lors, l'amour divin qui l'embrasait prit tous les jours de nouveaux développements. Chacun de ses actes était un acte d'amour ; chacun des battements de son cœur, un soupir brûlant vers le ciel.
Elle venait d'atteindre sa seizième année, quand son père et sa mère furent invités par son parrain à passer chez lui les fêtes de la dédicace de l'église d'Arcis. Ils y allèrent et laissèrent Tanche à Saint-Ouen, pour garder la maison. Quand le parrain s'aperçut de l'absence de sa filleule : « Pourquoi », leur dit-il, « n'avez-vous pas amené celle que je chéris comme ma propre fille, et dont les vertus font votre joie et ma propre consolation ? Elle nous eût édifiés par ses pieuses paroles, et eut partagé notre festin de famille ». Et aussitôt, il envoya un de ses valets avec deux chevaux, pour amener la jeune fille.
A la vue du serviteur qui lui déclara la volonté de son maître et le consentement de ses parents, Tanche hésita quelque temps. Devait-elle entreprendre ce voyage, seule avec un étranger ? N'était-il pas prudent de rester à la maison ? Cependant la volonté de ses parents était formelle ; ne pas s'y rendre était évidemment désobéir. Que faire ? La pensée que cet homme devait être sûr et fidèle, puisque son maître l'avait envoyé, fixa enfin son irrésolution. Elle se recommanda à Dieu, se plaça sur la monture qui lui était destinée et partit avec le serviteur.
Ils avaient à peine parcouru quelques kilomètres que le malin esprit s'empara du domestique ; et, quand ils furent arrivés au lieu solitaire appelé La Beigne, il lui dit clairement qu'il désirait lui plaire et obtenir ses faveurs. Tanche, étonnée de pareils discours, lui représenta avec fermeté l'audace d'une semblable proposition, l'injure qu'il faisait à son maître en abusant de sa confiance, surtout le crime horrible dont il voulait souiller son âme, et qui lui faisait perdre la crainte de Dieu. Ces paroles, bien capables de faire rentrer le coupable en lui-même, ne firent que redoubler son aveugle passion, et il osa même proférer des menaces. Alors, la sainte jeune fille, voyant qu'elle n'avait aucun secours à espérer des hommes en ce lieu solitaire, fit en son cœur cette touchante prière : « O Dieu, mon Créateur ! vous voyez le danger où je suis. Je jette les yeux de toutes parts autour de moi, et je n'aperçois personne qui vienne à mon aide. Par votre puissance et votre infinie miséricorde, délivrez mon corps et mon âme des violences de ce suppôt de l'enfer. Envoyez-moi votre Esprit-Saint, qui protège ma chasteté. Ne permettez pas que la malice triomphe de ma faiblesse, mais plutôt que j'expire avec ma couronne virginale, et que j'aille chanter en compagnie des Vierges prudentes le cantique immortel de l'Agneau. O mon céleste Époux, recevez mon âme et l'admettez parmi vos esprits bienheureux ! »
Elle allait continuer sa prière, quand l'infâme valet, plus furieux que jamais : « Que signifient », s'écrie-t-il, « ces prières et ces larmes ? Ou tu vas sur-le-champ obéir à ma volonté, ou tu tomberas percée de mon glaive. J'ai trop attendu, j'ai trop supplié ». — « Malheureux enfant de Satan ! » répond la Sainte. « Quoi ! ta passion t'aveugle à ce point ? Ni mon innocence, ni l'honneur de mes parents, ni la crainte de Dieu n'ont d'empire sur ton âme ! Je l'ai dit, je le répète : plutôt mourir que de consentir au péché ! »
SAINTE TANQUE DE SAINT-OUEN, VIERGE ET MARTYRE.
Elle parlait encore, que le valet se précipitait sur elle, cherchant à la renverser de sa monture. Mais plus prompte que l'éclair, Tanche saute du côté opposé, espérant échapper à la violence par la fuite. C'est en vain : l'infâme est à sa poursuite ; il l'atteint et une lutte s'engage. Voyant enfin que la vertu est forte comme une armée rangée en bataille, le corrupteur ne se contient plus ; il saisit le pommeau de son épée et en frappe inhumainement le visage de la vierge. Le sang coule à flots et épuise ses forces sans amoindrir son courage. Élevant vers le ciel des regards pleins d'amour, elle fléchit les genoux, et au même moment, sa tête tombe sous le glaive du misérable. Mais la peine suivit de près le crime. Le meurtrier disparut aussitôt. On dit que le démon s'en empara sur-le-heure. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne reparut plus. Quant à la vierge, elle se lève, prend entre ses mains sa tête sanglante et s'avance l'espace de deux kilomètres jusqu'à la vallée de Lhultre. Arrivée près d'un épais buisson d'aubépine, elle s'arrête et dépose son fardeau. Tanche expira près du buisson où elle s'était arrêtée. Après sa mort, il s'opéra un grand nombre de miracles par son intercession. En voici quelques-uns :
Un jeune homme de Boulogne-la-Grasse, fait prisonnier par les infidèles, subissait les tourments d'une horrible captivité ; les outrages et les mauvais traitements ne lui étaient point ménagés, et il ne pouvait guère espérer sa délivrance. Dépourvu de tout secours humain, il se tourna vers le ciel, et se souvenant du crédit puissant de Tanche auprès de Dieu, il conjura le Seigneur, par les mérites et la médiation de cette vierge, de vouloir bien briser ses fers et le rendre à la liberté. Sa prière n'était pas achevée, que les chaînes tombaient de ses mains. Croyant à peine à son bonheur, il vole à la porte de son cachot ; elle s'ouvre devant lui, il est libre. Il vint au tombeau de la vierge rendre grâces à Dieu de ce bienfait signalé, et il se plaisait à publier partout la puissance et la bonté de sa libératrice.
Un jeune enfant de Vitry (Marne) était tourmenté d'un flux de sang que les médecins ne pouvaient arrêter. Sa mère désespérée apprend les guérisons merveilleuses opérées par sainte Tanche ; elle voue son enfant à la vierge de Lhultre. On l'amène au tombeau de la Sainte ; on se met en prières ; mais loin de s'arrêter, la maladie redouble d'intensité et l'enfant expire. Déjà l'on disposait le linceul, quand la mère, inspirée du ciel, supplie qu'on mette d'abord son enfant sur le sépulcre de la Sainte. On cède à ses larmes ; on fait une procession ; on chante des psaumes et des cantiques ; on célèbre une messe solennelle. Le prêtre n'avait pas terminé le saint sacrifice, que l'enfant se lève, parle en présence de l'assemblée stupéfaite, demande de la nourriture et se précipite dans les bras de sa mère, ivre de joie et pénétrée de reconnaissance.
Quelques soldats de la suite des comtes Raoul et Daimbert traversaient Lhultre pour le mettre au pillage. Ne trouvant dans les maisons ni vivres, ni argent, ils apprirent que les habitants avaient tout transporté dans l'église pour soustraire à leur rapacité le peu qu'ils possédaient. Ils demandèrent à Raoul la permission de pénétrer dans l'église pour y faire des recherches. Le comte, plein de respect pour la patronne du pays, s'y opposa fortement ; mais il ne put empêcher trois de ces pillards d'assiéger le lieu saint. Les habitants avaient mis à la porte principale la chasse de sainte Tanche, comme une barrière infranchissable ; elle n'arrêta point cependant le premier des soldats qui enfonça la porte et passa outre. Son audace sacrilège reçut aussitôt sa punition, car il tomba à la renverse, se fracassa la tête et fut relevé à demi mort. Un second voulut faire de même, et subit le
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même châtiment. Le troisième, effrayé du sort de ses camarades, essaya d'entrer à cheval par une porte latérale; mais, ô prodige! voici que la vierge, resplendissante de gloire et de majesté, se présente à lui, saisit la monture par la bride et châtie si rudement le téméraire cavalier qu'il reste presque sans vie sur les dalles du temple. Revenus à eux, ces malheureux profanateurs reconnurent leur crime et prièrent Dieu et la Sainte de le leur pardonner. Alors la bienheureuse Martyre leur apparut de nouveau et leur promit le pardon, s'ils renonçaient à porter désormais une main sacrilège sur les choses saintes. Ils s'en retournèrent en parfaite santé, et publièrent partout la puissance de Dieu et la bonté de sa servante qui, en un instant, les avait abattus et relevés, châtiés et guéris.
## CULTE ET RELIQUES.
Dieu lui-même pourrait à sa sépulture; comme pour l'illustre Catherine, il chargea de ce soin les anges dont la vierge avait si parfaitement imité les chastes vertus. Et pour que son tombeau ne fût point profané par la charrue du laboureur ou le séjour des animaux, il fît sur-le-champ produire à la terre des épines serrées, des buissons épais et des églantiers touffes, voulant montrer aux hommes par ce miracle la puissance de la virginité et l'honneur dont il se plaît à la récompenser. La nuit, on y apercevait des formes lumineuses; les malades, en passant par là, éprouvaient un soulagement subit ou une guérison complète.
Cependant le culte de Tanche n'était pas établi. Dieu voulut faire rendre à sa servante les honneurs que méritaient son courage et sa vertu. Il envoya une vision céleste à un pieux habitant d'Arcis, et lui commanda par trois fois de s'acheminer dans la vallée de Lhultre et d'y chercher le corps de sainte Tanche. Longtemps le serviteur de Dieu hésita; ayant pris conseil d'un saint prêtre qui habitait la même ville, et la volonté divine s'étant manifestée de nouveau, ils se mirent tous deux en route sur un char traîné par des bœufs. Comme ils ignoraient le lieu précis de la sépulture de Tanche, ils se laissèrent guider par ces animaux, qui les conduisirent directement au buisson sous lequel repoussent les saintes dépouilles. Ils creusèrent le sol et ne tardèrent pas à découvrir dans un parfait état de conservation la tête et le corps de la vierge-martyre. Ils s'empressèrent de remercier le Seigneur et se préparèrent à transporter le corps saint dans l'église d'Arcis. Mais ils ne furent pas plus tôt arrivés devant l'église de Lhultre que les bœufs, malgré l'aiguillon, refusèrent obstinément d'aller plus loin. Ce prodige leur fit croire que la Sainte voulait reposer dans cette église, et ils se firent un devoir d'y laisser la précieuse relique.
Une foule de prodiges rendit bientôt célèbre le tombeau de sainte Tanche. Les infirmes y retrouvaient la santé; les aveugles, l'orage de la vue; les boiteux s'en retournaient guéris; les possédés étaient délivrés; les prisonniers qui se réclamaient à sainte Tanche recouvraient la liberté, et plus d'une fois la mort rendit ses victimes.
Deux chapelles furent élevées à Lhultre en l'honneur de sainte Tanche. Il n'en reste plus rien; mais sur l'emplacement de l'une d'elles a été bâtie la chapelle actuelle, qui, terminée le 3 octobre 1811, fut bénite le 19 mars 1812.
En 1441, les habitants d'Isles et de Ramerupt, jaloux de l'affluence de pèlerins qu'attirait à Lhultre la réputation de sainte Tanche, prétendirent posséder son corps dans leur église. Cette affaire eut un tel retentissement que Jean VII Léguisé, soixante-quinzième évêque de Troyes, se rendit sur les lieux avec son official et son promoteur, et, après un examen sérieux, reconnut solennellement la présence des reliques authentiques de sainte Tanche, à la chapelle du Bouchet de Lhultre. Cette sentence fut confirmée par une bulle du pape Nicolas V, donnée à Rome le 8 juillet 1442.
À une époque inconnue, les reliques de sainte Tanche furent transportées à Troyes, et son chef était religieusement conservé à Notre-Dame des Nonnaines, dans un reliquaire de cuivre doré et argenté, en forme de tour ronde. Les religieuses de ce monastère en célébraient la mémoire le 17 avril de chaque année. Une nouvelle translation eut lieu, le 20 juillet 1663, par M. Florentin de Hanom Laminoye, vicaire général de Mgr François Malier du Houssay. Le chef de la Sainte fut mis dans un riche reliquaire d'argent ciselé, en forme de vase, soutenu par deux anges et fermé dans sa partie supérieure par un cristal qui permettait de découvrir la précieuse relique. Elle faillit périr dans le sacrilège auto-da-fé qui eut lieu à la cathédrale, en 1793, de la plus grande partie des reliques; mais elle fut préservée par la sœur du sacristain de Saint-Pierre, Tanche Labeuveaux, de Lhultre. Cette précieuse épave fut restituée à l'église de Lhultre, avec un authentique de M. Sibille, évêque intrus, occupant alors le siège de Troyes. En 1836, M. Roisard, vicaire général, fit une nouvelle reconnaissance des reliques de sainte Tanche, et le 3 octobre 1840, Mgr de
Séguin-des-Hons en consacra l'authenticité par un acte épiscopal, qui ne fut publié que le 10 du même mois, jour de la fête de la glorieuse Martyre. Enfin, le 10 octobre 1846, on érige sur le lieu même du martyre de la vierge, une croix commémorative et un petit monument dus à la munificence de M. Pierre Martin.
Encore aujourd'hui, le jour de la fête patronale de Lhultre, on expose le modeste reliquaire contenant le crâne de sainte Tanche, et les fidèles des pays voisins vont en pèlerinage vénérer ces restes précieux, non-seulement le 10 octobre, mais aussi les lundis de Pâques et de la Pentecôte.
Une indulgence de quarante jours a été accordée à perpétuité, par Mgr de Séguin-des-Hons, aux fidèles qui, convenablement disposés, réclament devant les reliques de la Sainte, une fois le Pater et l'Ave, et trois fois l'invocation : Sainte Tanche, priez pour nous. Cette indulgence peut être gagnée trois fois l'an : 1° le jour même de la fête de sainte Tanche (10 octobre) ; 2° le dimanche auquel est remise la solennité ; 3° le lundi de la Pentecôte.
La cathédrale de Troyes conserve une faible portion des ossements de sainte Tanche dans un petit reliquaire où sont aussi ceux de sainte Jule et de sainte Syre. Depuis le 16 mai 1841, l'église de Vaupoissons possède une partie du crâne de sainte Tanche, qui en est la patronne.
Extrait des Saints de Troyes, par M. l'abbé Defer.
Événements marquants
- Naissance vers 620 à Saint-Ouen
- Vœu de virginité précoce
- Invitation à Arcis-sur-Aube par son parrain
- Tentative de viol par un serviteur au lieu-dit La Beigne
- Décapitation par le serviteur après résistance
- Céphalophorie : elle porte sa tête sur deux kilomètres jusqu'à Lhultre
Miracles
- Céphalophorie sur deux kilomètres
- Libération spontanée d'un prisonnier à Boulogne-la-Grasse
- Résurrection d'un enfant de Vitry mort d'un flux de sang
- Châtiment divin de soldats pillards à l'église de Lhultre
- Sépulture creusée par les anges et protégée par des épines
Citations
Plutôt mourir que de consentir au péché !