Saint Auxence (Abbé)
Abbé
Résumé
Originaire de Syrie et ancien garde impérial à Constantinople, Auxence se retira en Bithynie pour mener une vie d'ermite miraculeux. Bien que fuyant le monde, il fut contraint par l'empereur Marcien d'assister au concile de Chalcédoine pour combattre l'hérésie d'Eutychès. Il finit ses jours sur le mont Siope, entouré de disciples et de religieuses, célèbre pour ses prophéties et ses guérisons.
Biographie
SAINT AUXENCE, ABBÉ
Prenez garde à ceux qui causent parmi vous des divisions et des scandales en s'éloignant de la doctrine que vous avez apprise ; les mérites-les. Rom., xvi, 17.
Saint Auxence était originaire de Perse, quoiqu'il fût né en Syrie, où son père, qui se nommait Addas, se retira du temps de l'empereur Constance. L'histoire ne nous apprend rien des premières années de sa vie ; elle nous dit seulement qu'il fit un tel progrès dans la vertu et dans les lettres, qu'il s'acquit la réputation d'un homme de piété, d'érudition et de science. Il ne s'attira pas moins d'estime dans les armes, dont il fit profession après ses études : et il obtint un grade dans la quatrième compagnie des gardes de l'empereur Théodose le Jeune.
Cet emploi ne l'empêcha point de continuer ses exercices de dévotion, et il s'acquitta de ce qu'il devait à Dieu, en faisant son devoir auprès de son prince. Il fit connaissance avec plusieurs personnes vertueuses, et particulièrement avec un saint religieux reclus nommé Jean, qui était dans la banlieue de Constantinople ; il lia amitié avec Anthime, digne prêtre, d'une vie admirable, avec lequel il passait des nuits entières à veiller et à chanter des hymnes et des cantiques de louanges à Dieu dans l'église de Sainte Irène, arrosant la terre de ses larmes et nourrissant son âme du jeûne, de l'oraison et de la parole de Dieu. Le bruit de sa sainteté s'étant répandu par toute la ville, il se retira dans une roche sur la montagne d'Oxie, en Bithynie, à trois lieues et demie de Chalcédoine. Là, il se proposa d'imiter la vie de saint Jean-Baptiste au désert, jusqu'à se vêtir de peaux à l'exemple de ce divin précurseur de Jésus. Quelque soin qu'il prit de demeurer caché, il fut néanmoins bientôt connu : car de jeunes bergers, qui avaient perdu leurs troupeaux, et à qui le Saint les fit retrouver par miracle, en ayant fait le récit à leurs parents, ceux-ci le vinrent voir et lui bâtirent, sur le haut de la montagne, une cellule où il se fit enfermer afin de vaquer plus facilement à l'oraison.
Cependant, plus le bienheureux Auxence s'efforçait de se cacher aux yeux des hommes, plus il semblait que Dieu prit plaisir à faire éclater sa sainteté : dès qu'on eut découvert le lieu de sa retraite, beaucoup de personnes eurent recours à lui, soit pour recevoir ses instructions, qu'il ne faisait qu'au travers d'une fenêtre, soit pour lui demander quelque consolation dans leurs douleurs, soit enfin pour obtenir, par ses prières, la guérison de leurs maladies. On lui amena des aveugles, des lépreux, des paralytiques, des énergumènes et d'autres malades, et il les guérit tous, ou en faisant le signe de la croix sur eux, ou en leur appliquant une huile bénite. Après trois jours d'oraison, il délivra la fille d'un citoyen de Castoména, à laquelle un démon avait ôté l'usage de la parole ; et il rendit la vue à une princesse de Nicomédie, en lui disant ces mots : « Que Jésus-Christ, qui est la véritable lumière, veuille éclairer vos yeux ! »
Il y avait environ dix ans que saint Auxence était sur cette montagne,
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lorsque l'empereur Marcien, qui avait succédé à Théodose le Jeune, fit assembler, sur la demande du grand saint Léon, un concile général dans la ville de Chalcédoine ; six cent trente évêques s'y rendirent de tous les endroits du monde, pour condamner les erreurs d'Eutychès, supérieur d'un monastère de Constantinople, qui confondait les deux natures en Jésus-Christ. L'estime qu'on faisait de saint Auxence était si grande, que l'empereur et les préfets l'envoyèrent prier d'assister au concile, avec ordre de l'amener, alors même qu'il ne voudrait pas. On fit ce que l'on put pour lui persuader de venir ; mais comme il ne pouvait s'y résoudre, les religieux et les ecclésiastiques députés commandèrent à un serrurier de rompre la serrure de sa cellule. Il y travailla inutilement le reste du jour, et le lendemain matin on fit de nouveaux efforts, afin de rompre sa fenêtre, sans en pouvoir venir à bout. Alors le Saint, ayant fait mettre en prières tous les assistants, pour connaître la volonté de Dieu, fit le signe de la croix, prononça ces trois paroles : *Le Seigneur soit béni !* dit au serrurier de travailler, et, en un moment, la fenêtre fut ouverte sans aucune peine. On le trouva si exténué par ses austérités, que, ne pouvant le faire tenir à cheval, on le fit monter dans un chariot.
Ce ne furent que miracles sur son chemin : il délivra plusieurs personnes possédées, et même des animaux ; cela étonna tellement ceux qui le conduisaient, qu'ils ne pouvaient presque croire ce qu'ils voyaient de leurs propres yeux. Les pauvres de la montagne d'Oxie le suivirent jusqu'au monastère de Phile, fondant en larmes, de crainte de le perdre, et lui baisant les pieds par dévotion ; il n'y fut pas plus tôt arrivé, qu'il chassa le démon du corps d'un jeune homme, nommé Isidore, après avoir fait sa prière dans l'église dédiée à saint Jean. Les religieux, s'étonnant de ce qu'il était plusieurs jours sans manger, voulurent l'éprouver : ils mirent dans sa cellule des corbeilles pleines de racines, de dattes et d'autres choses dont les Solitaires se nourrissent, allumèrent une chandelle, et enfermèrent un enfant avec lui pour l'observer. Mais, quelque temps après, ils trouvèrent que la chandelle brûlait encore sans être diminuée, et qu'il n'avait point touché à ce qui était dans les corbeilles. Là-dessus, ils pressèrent l'enfant de dire ce que le Saint avait fait durant tout ce temps : « J'ai », leur dit-il, « vu en dormant une grande multitude de personnes qui louaient Dieu avec lui et une colombe qui lui apportait à manger ».
Mais l'enfant mourut le jour suivant, en punition de ce qu'il avait dit ce dont il avait été témoin, contre la défense du Saint.
Quelque temps après, il fut transféré de ce monastère en celui de Saint-Hypace, situé dans un faubourg de Chalcédoine ; les religieux l'y reçurent avec une extrême allégresse, et le mirent, selon son désir, dans une cellule où on ne lui pouvait parler qu'au travers d'une grille. Le Saint y fit tant de miracles, qu'on fut obligé de laisser les portes du monastère ouvertes, à cause du grand nombre de personnes qui venaient de tous côtés pour le voir : le supérieur, qui était un saint homme, voulait qu'on reçût tout le monde avec beaucoup de charité, de quelque condition que fussent les visiteurs.
Le bienheureux Auxence ne put arriver assez tôt pour le concile ; néanmoins, l'empereur, qui voulut en faire approuver les décrets par un si grand Saint, lui envoya un de ses vaisseaux, et le pria de le venir trouver. Lorsque ce prince le vit, il admira et regarda avec respect l'état auquel ses mortifications l'avaient réduit, et lui parla de cette sorte : « Je sais que vous êtes un vrai serviteur de Dieu ; c'est pourquoi vous devez approuver ce que le saint concile œcuménique a ordonné, afin que vous ne soyez pas une
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pierre de scandale à ceux qui refuseraient de le recevoir ». Le Saint lui répondit : « Qui suis-je, sinon un chien mort ? Et comment me mettez-vous, prince, au rang des docteurs de l’Église, moi qui suis le dernier du troupeau de Jésus-Christ et qui ai si grand besoin d’être instruit par ceux qui en sont les chefs ? » Comme les Eutychiens faisaient malicieusement courir le bruit que le concile favorisait l’opinion de Nestorius, le Saint déclara à Marcien qu’il l’approuvait, supposé qu’il n’eût rien décidé de contraire à celui de Nicée et qu’il eût défini que Notre-Seigneur Jésus-Christ s’était véritablement incarné et n’avait point ôté à la sainte Vierge la qualité de Mère de Dieu ; l'empereur ordonna qu’on lui fît voir les actes du saint Synode, et Auxence, après les avoir bien considérés, protesta qu’il les approuvait de très-bon cœur.
Cet amant de la solitude, au lieu de retourner sur la montagne d’Oxie, pria qu’on le menât sur celle de Siope, dont l’accès est encore plus difficile à cause de sa hauteur. Là, on lui bâtit une cellule où il se fit enfermer sans autre ouverture qu’une petite fenêtre pour parler à ceux qui venaient vers lui. Alors les démons, ne pouvant souffrir une si éminente sainteté, employèrent tantôt la violence et tantôt les artifices pour le tenter et ébranler sa constance, mais ce fut toujours inutilement : les grâces extraordinaires qu’il recevait de Dieu le rendaient invincible. Une multitude incroyable de personnes le venaient trouver pour entendre les pressantes exhortations qu’il faisait afin de porter les âmes à la pratique des vertus et à l’amour divin. Il recommandait particulièrement de ne point aller aux spectacles, rien n’étant plus capable de corrompre la pureté du corps et de l’âme, et d’exciter les passions les plus criminelles. Il enseignait aussi de quelle manière il fallait prier Dieu ; il en donnait même des formules, afin de le faire avec plus de ferveur. Il faisait voir si clairement les vanités de toutes les choses de ce monde et la beauté de celles de l’autre, que plusieurs personnes renoncèrent au siècle pour se consacrer entièrement à Jésus-Christ. Il conseillait de ne pas fêter seulement le dimanche, mais aussi le vendredi : « Comme l’un », disait-il, « se doit passer dans la joie, à cause de la résurrection du Sauveur, et en festin, par la réception de la divine Eucharistie ; l’autre se doit sanctifier par des jeûnes et par des prières, à cause de sa passion ». Il voulait, néanmoins, qu’en obligeant les ouvriers à fêter le vendredi, on ne laissât pas de les payer de leurs salaires comme s’ils eussent travaillé, afin qu’ils ne perdissent rien pour avoir servi Dieu ce jour-là.
On remarque, parmi ceux qui furent touchés des pieux discours du Saint, un nommé Basile ; on raconte que ce Basile, s’étant retiré sur une montagne, dans une cellule, les démons le maltraitèrent tellement, que des personnes, qui avaient coutume de le venir voir pour se recommander à ses prières, le croyant mort, le menèrent sur un chariot au bienheureux Auxence ; mais le Saint l’ayant fait revenir à lui, après l’avoir appelé par trois fois, lui dit : « Levez-vous, et recevez la puissance de terrasser les démons, sans les appréhender jamais plus ». À l’instant même il se leva, reçut le corps adorable et le sang vivifiant de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et s’en retourna dans sa cellule, où les esprits malins n’osèrent plus l’attaquer.
Une femme noble, qui avait été dame d’honneur de l’impératrice Pulchérie, fut aussi tellement pénétrée des exhortations du Saint, qu’elle ne cessa de l’importuner jusqu’à ce qu’il lui eût accordé l’habit religieux, qui consistait en une robe et un grand manteau tissé avec du poil. Une autre encore, de condition, demanda la même grâce : il s’en présenta jusqu’au nombre de soixante-dix, que le Saint fit toutes religieuses. Après avoir bien éprouvé leur vocation, il leur prescrivit certaines règles pour arriver à la
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perfection, et eut soin que l'on bâtît, à un mille de sa cellule, une église auprès de laquelle elles se logèrent ; tous les dimanches et les vendredis, elles l'allaient trouver pour recevoir les salutaires instructions qu'il leur donnait, particulièrement touchant la conservation de la chasteté, la manière de résister aux tentations du démon, l'énormité du péché de celles qui y succombaient, et le bonheur de celles qui demeuraient fidèles à Jésus-Christ.
Outre les grandes grâces que le bienheureux Auxence avait reçues de Dieu, et dont nous avons parlé jusqu'à cette heure, il ne faut pas oublier de dire un mot de l'esprit de prophétie qu'il possédait dans un degré admirable. Il découvrait les choses les plus cachées et marquait le lieu où l'on trouverait ce qui était perdu. Une nuit, durant ses Matines, ayant eu révélation de la mort de saint Siméon Stylite, par l'âme même de ce Bienheureux qui lui apparut, il apprit cette nouvelle à un grand nombre de personnes qui passaient la nuit autour de sa cellule à chanter les louanges de Dieu. Et l'on trouva que cette mort était arrivée à l'heure même qu'il leur avait indiquée.
Enfin, l'an 470, le 14 février, saint Auxence, chargé de mérites et d'années, alla recevoir au ciel la récompense de ses travaux. Son saint corps, que les religieux du monastère de Saint-Hypace demandaient avec de grandes instances, fut accordé aux religieuses dont nous avons parlé ; elles l'inhumèrent dans un lieu que l'on a appelé depuis le monastère de Saint-Auxence, où il s'est fait un grand nombre de miracles. — Le mont Siope porte encore aujourd'hui le nom de Saint-Auxence.
Le martyrologe romain en fait mémoire en ce jour, comme aussi le ménologe des Grecs. Métaphraste, Lipeman, Surius et Bollandus en rapportent la vie écrite par un auteur contemporain ; il y en a un ancien manuscrit dans la bibliothèque de la rue Richelieu, à Paris. C'est de ces écrivains que nous avons extrait ce que nous en venons de dire.
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## LE B. JEAN-BAPTISTE DE LA CONCEPTION
1561-1613. — Papes : Pie IV ; Paul V. — Rois d'Espagne : Philippe II ; Philippe III.
En vous, ô mon Dieu, le repos est profond et la vie sans trouble. Celui qui entre en vous entre dans la joie de son Seigneur ; il n'aura rien à craindre et il aura le souverain bonheur dans le souverain bien.
Aug., Conf., liv. II, ch. 16.
L'an 1394, les religieux Trinitaires des provinces de Castille, d'Aragon et d'Andalousie tinrent un Chapitre général pour se relever du grand relâchement où ils étaient tombés : on résolut qu'en chaque province on établirait quelques maisons où l'on observerait la règle primitive et où les religieux vivraient avec plus d'austérité. Les Trinitaires du couvent de Val-de-Pégnas, fondé le 9 novembre 1596, se conformant aux dispositions de ce Chapitre, changèrent leurs habits pour en prendre de plus grossiers et se déchaussèrent pour aller nu-pieds, ayant seulement de petites sandales de cuir ou de corde à la manière d'Espagne ; mais comme ils abandonnèrent bientôt ces saintes résolutions pour retourner dans les maisons non réformées, le Père Jean-Baptiste de la Conception, qui devint supérieur de ce
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couvent, ayant contribué par son zèle et sa fermeté à maintenir la réforme, en fut regardé comme l'instituteur : Voilà ce qui, joint à la sainteté de sa vie, lui mérite une place dans ce recueil. Il naquit le 10 juillet de l'année 1561, à Almodavar, village d'un territoire que les Espagnols appellent Campodi-Calatrava, au diocèse de Tolède. Son père se nommait Marc Garcias, et sa mère Isabelle Lopez : ils eurent huit enfants, quatre garçons et quatre filles, tous recommandables par leur vertu et leur piété. Cette famille vivait dans une si grande réputation, que sainte Thérèse, passant par Almodavar, ne voulut point prendre d'autre logis ; fixant les yeux sur notre Bienheureux, elle lui dit : « Étudie, Jean, tu m'imiteras un jour ». Dans un second voyage, avant de quitter Marc Garcias, elle demanda encore à voir ses enfants, et, posant les mains sur la tête de Jean, elle dit à sa mère : « Vous avez là un fils qui deviendra un grand Saint : il sera le père et le directeur de beaucoup d'âmes et le réformateur d'une grande œuvre que l'on connaîtra en son temps ». Jean donna lui-même des marques de ce qu'il serait un jour, selon les prédictions de la Sainte ; à peine eut-il atteint l'âge de raison, qu'il imitait les anciens Pères du désert par sa retraite, son silence, ses jeûnes et ses mortifications. À l'âge de dix ans, il redoubla ses austérités, domptant son corps lorsqu'il était à peine capable de se révolter contre l'esprit : ni les représentations de ses pères et mère, ni les prières de ses frères et sœurs, ne purent l'obliger à se modérer dans cette sainte guerre qu'il se faisait à lui-même. Il portait continuellement le cilice, prenait presque tous les jours la discipline et dormait dans une auge de bois, n'ayant qu'une pierre pour chevet. Un jour son père, le voyant sur ce lit de pénitence, ne put s'empêcher de pleurer, et, le prenant dans ses bras, le porta dans sa chambre ; mais à peine ce saint enfant vit-il son père endormi, qu'il retourna au lit qui faisait ses délices. Il jeûnait presque toute l'année au pain et à l'eau ; quelquefois il mangeait un peu de raisiné. Sa mère lui ayant voulu persuader de manger du miel au lieu de raisiné, il ne put s'y résoudre, croyant que c'était un trop grand régal pour lui. Les fêtes et les dimanches, il consentait à manger un peu de viande ; quelquefois aussi il prenait ce qu'on lui donnait, et, faisant semblant de le manger, il le portait aux pauvres, car son plus grand bonheur était de servir Notre-Seigneur en leur personne. Outre le manger, il leur portait souvent du bois, l'hiver, sur ses épaules. Quand il en rencontrait, il les emmenait à la maison de son père, et, pendant qu'une de ses sœurs raccommodait leurs habits, il les nettoyait, leur lavait les pieds, pansait leurs plaies, changeait de vêtements avec eux, et ne les quittait point sans leur avoir humblement baisé les pieds.
Notre-Seigneur daigna lui montrer par un miracle combien cette charité, dans un âge si tendre, lui était agréable : Jean s'était dépouillé de sa chemise pour en couvrir un pauvre attaqué d'une grave maladie ; ce dernier fut aussitôt guéri. À la fin, ses austérités le réduisirent à une si grande langueur qu'il ne pouvait plus marcher. Cet état dura deux ans, et fournit à ses frères et aux domestiques l'occasion de lui faire des reproches sur ses pénitences ; il leur répondit avec douceur : « Que si la pénitence l'avait rendu malade, elle ne manquerait pas de le guérir ». En effet, quelque temps après il recouvra la santé d'une manière surprenante. Je ne dois pas oublier la dévotion qu'il apporta, pour ainsi dire, en naissant, envers la Sainte Vierge. Lorsqu'il était encore au berceau, on était sûr d'apaiser ses pleurs et ses cris en lui présentant une image de cette bonne Mère, qu'il ne pouvait regarder sans qu'aussi tôt le sourire ne vînt sur ses lèvres. Dès que l'âge le lui permit, il récita tous les jours en son honneur le saint Rosaire. À neuf ans, ayant lu qu'une
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sainte enfant avait, à cet âge, consacré à Dieu sa virginité, il courut aussitôt se jeter au pied d'un autel de la Reine des vierges, et la pria avec tant d'amour de le garder toute sa vie sans tache, que cette demande lui fut accordée. Après avoir fait avec succès ses humanités, il fut trouvé capable, à l'âge de douze ans, de commencer sa philosophie au couvent que les Carmes déchaussés avaient dans sa ville natale. Il était le modèle de ses condisciples par sa vertueuse conduite : attentif à tous ses devoirs, exact à les remplir, modeste dans ses manières, réservé dans ses paroles, ami de la retraite, habituellement recueilli, il montrait déjà la gravité de l'âge mûr ; il ne connaissait d'autres lieux que les églises, l'école, l'hôpital et les monastères ; il ne sortait guère que pour accompagner le saint Viatique lorsqu'on le portait aux malades ; les instants que les jeunes gens donnent à leurs divertissements, il les consacrait à la prière : l'oraison et la lecture de la vie des Saints étaient sa plus agréable occupation.
Lorsqu'il eut achevé son cours de philosophie, ses parents l'envoyèrent à l'Université de Baeza pour y étudier la théologie : il s'y livra avec son ardeur ordinaire, mais sans rien perdre de l'innocence de mœurs qui l'avait fait surnommer le saint enfant. Son esprit réfléchi, comprenant de bonne heure la vanité d'un monde qui passe comme une ombre, il résolut de s'en séparer. Il paraissait tout décidé à prendre l'habit religieux chez les Carmes déchaussés, ses anciens maîtres ; mais Dieu, qui le destinait à d'autres desseins, le conduisit à Tolède pour y achever son cours de théologie. Il y logea chez un saint prêtre qui recevait quelques étudiants dans sa maison, et continua d'édifier tout le monde par son application à l'étude et sa vie régulière. Mais comme il n'est pas de solide vertu sans épreuves, Dieu permet que des libertins tâchent de le pervertir : ils emploient d'abord les railleries, les injures, au point de le souffleter ; mais, désespérant de triompher de sa patience, ils l'exposent enfin à la tentation la plus dangereuse : ils introduisent dans sa chambre une misérable créature qui fait tout pour le séduire ; mais le Bienheureux lui crache à la face, et s'enfuit aussitôt dans la cathédrale de Tolède, où se trouvait une image miraculeuse de la très-sainte Vierge, sous la protection de laquelle il s'était mis dès son arrivée dans la ville. C'est à cette Reine, plus puissante que des armées rangées en bataille, qu'il fait hommage de sa victoire ; il tremble d'effroi à la pensée que le monde lui offrirait encore de pareils dangers : il revient à sa première résolution de se réfugier dans un cloître ; seulement son cœur hésite entre les Carmes déchaussés et les Trinitaires ; pour être éclairé dans un choix si important, il a recours au jeûne, à la pénitence ; il implore sa bonne Mère, qui ne reste pas sourde à la prière d'un enfant si chéri. Un jour qu'il priait avec larmes devant l'image miraculeuse, il entendit une voix qui lui disait : « Si tu ne veux pas te tromper, choisis l'Ordre des Trinitaires ». À ces mots, craignant une illusion ou une surprise des sens, il répéta humblement sa prière, et jusqu'à trois fois, il entendit intelligiblement la même réponse. Alors il n'hésita plus à entrer dans le couvent des Trinitaires, à Tolède ; il y prit l'habit à l'âge de dix-neuf ans, le 26 juin 1580. Pendant son noviciat, il eut pour maître le bienheureux Simon de Roxas ; on comprend aisément que, sous un tel guide, il fit de rapides progrès dans la vertu. Le bienheureux Simon, qui connaissait sa vertu, le soumit à de très-rudes épreuves ; un jour, entre autres, il lui fit une réprimande non méritée dans les termes les plus sévères ; au lieu de s'excuser, le saint novice se jette à ses pieds et le prie de lui pardonner ; le maître lui tourne le dos et s'éloigne. Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsque, trois
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heures après, repassant par là, il trouva le Bienheureux toujours prosterné et attendant son pardon.
Voici une occasion où le saint jeune homme fut bien récompensé de son humble charité. Un pauvre religieux était dévoré d'un ulcère si fétide que l'on ne pouvait plus le panser : il se chargea de ce pauvre abandonné et l'environna des plus tendres soins ; mais, dans l'excès de ses souffrances, le malade, au lieu de le remercier, le querellait souvent ; une fois, entre autres, il l'accabla des reproches les plus injustes : pour toute réponse, le Bienheureux accomplit un acte si surnaturel, que la nature frémit au seul récit : il lécha doucement la plaie, qui disparut bientôt après ce prodige de charité ; et, depuis ce jour, il n'éprouva plus aucun dégoût pour les maladies les plus repoussantes. Après une année d'épreuves, passée dans la pratique exacte des observances religieuses et des plus solides vertus, il fut admis à la profession, le jour de la fête de saint Pierre et de saint Paul, en 1581. Les supérieurs, qui connaissaient son mérite, voulurent qu'il étudiât encore pendant quatre ans la théologie sous le Père Simon de Roxas, quoiqu'il eût déjà fait son cours à l'Université, et le chargèrent en même temps de répéter les leçons à ses condisciples : il fit les deux choses avec un égal succès. Il avait reçu du ciel un si rare talent que Lope de Vega l'appelait le plus beau génie de l'Espagne, et il acquit des connaissances telles que le Père Entrade, jésuite, assurait que c'était l'homme le plus érudit de son siècle. Il n'était pas moins zélé pour communiquer son savoir que pour l'acquérir ; il se mettait à la portée de chacun de ses condisciples, leur expliquait avec patience les leçons qu'ils avaient entendues, et les aidait de tout son pouvoir à en recueillir les fruits. D'ailleurs, cette étude de la science fut loin de le détourner de l'étude bien plus importante encore de la sainteté, et les œuvres extérieures les plus humbles étaient toujours celles qu'il préférait : comme balayer les chambres, faire les lits, distribuer la soupe aux pauvres à la porte du couvent ; il quêtait pour les amis de Notre-Seigneur et les siens, il les secouait de toutes les façons : aussi ne le nommait-on dans Tolède que le Père des pauvres. Les bas sentiments qu'il avait de lui-même l'auraient pour toujours éloigné du sacerdoce, mais l'obéissance l'appela à cet honneur dont il se croyait indigne. Il célébra sa première messe avec une ferveur qui toucha le cœur de tous les assistants. Il sembla que le Seigneur, en inondant son âme des plus douces consolations, voulût le préparer aux souffrances qui l'attendaient. Pendant une maladie des plus opiniâtres, on lui fit plusieurs opérations très-douloureuses pour lesquelles on employa le fer et le feu ; elles ne purent lui arracher une plainte : « Taillez, brûlez », disait-il, « traitez-moi sévèrement en ce monde, ô mon Dieu ! afin de m'épargner dans l'autre ». Les médecins, voyant qu'il ne guérissait point, lui conseillèrent de prendre l'air natal, qui ne produisit point sur lui l'effet qu'ils en attendaient. Lorsqu'on désespérait le plus de sa santé, Dieu la lui rendit miraculeusement. De retour à Tolède, il y retomba malade. Alors ses supérieurs, croyant qu'il avait besoin d'un climat plus doux, l'envoyèrent à Séville.
Sa maladie ne le quittait point, car il eut la fièvre pendant douze ans : mais son zèle et sa charité le quittaient moins encore ; il devint l'apôtre de l'Andalousie, qu'il parcourut presque en entier ; on était émerveillé de voir un homme si maigre et si épuisé annoncer la parole de Dieu avec une force et une véhémence qui semblaient tenir du miracle ; mais on était bien plus surpris encore de son savoir et de son éloquence : on le comparait à saint Jean Chrysostome et à saint Bernard. Ses frères, étonnés de ce succès, lui demandèrent de quels livres il tirait ses sermons : — Du livre de la charité,
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leur répondit-il, entendant par là, selon les uns, l’Écriture sainte, selon d’autres, le crucifix. Nous ne rapporterons qu’un exemple des succès qui accompagnaient de tels sermons. Un jeune homme de noble famille qui, cédant à une passion sacrilège, s’apprêtait à violer la clôture d’un couvent, se rend, je ne sais par quel hasard, à la prédication de notre Bienheureux, déjà commencée ; celui-ci, éclairé sur l’état de cette pauvre âme, change le sujet de son discours et représente avec force les horreurs du sacrilège et les terribles punitions que Dieu lui réserve : le pécheur, touché de ce prodige, va se jeter aux pieds du saint prédicateur et avoue sa faute, qu’il lave dans les larmes de la pénitence. Les monstres de l’enfer, furieux de le voir arracher tant de proies de leurs gueules meurtrières, cherchèrent plusieurs fois à le perdre. Une nuit, qu’il allait administrer un malade, ils le précipitèrent dans un puits profond : mais son ange gardien l’en tira aussitôt sain et sauf. Il triompha de la malice des hommes aussi bien que de celle des démons. Il avait entrepris d’évangéliser une foule de Maures qui se trouvaient à Séville ; à force de prières et de jeûnes, il obtint enfin la conversion d’une grande partie de ces infortunés, qui s’étaient d’abord bouché les oreilles pour ne pas l’entendre ; mais il y en eut d’assez obstinés et d’assez criminels, non-seulement pour résister à la vérité, mais pour chercher à faire périr celui qui la leur annonçait, en lui présentant des mets empoisonnés ; il n’eut qu’à faire trois fois le signe de la croix sur ces aliments, aussitôt ils se remplirent de vers immondes. Au lieu d’ouvrir les yeux à cette merveille, ils attendirent une fois notre Bienheureux à quelque distance de la ville pour l’assassiner ; mais Dieu, sans la permission duquel un seul cheveu ne peut tomber de la tête de ses serviteurs, le fit passer au milieu d’eux sans qu’ils pussent l’apercevoir.
À cette époque (1590), une horrible peste ravageait l’Espagne : aucune ville n’eut plus à souffrir de ce fléau que celle de Los-Arcos, où se trouvait le saint missionnaire. Chacun chercha son salut dans la fuite : les malades mouraient sans secours, sans aucune parole de consolation. Un tel spectacle émut les entrailles du Bienheureux, qui se consacra aussitôt au service de ces infortunés. Ayant formé une société de prêtres et de séculiers pieux, il se mit à la tête de cette petite armée, pour aller combattre de tous côtés le fléau sous l’étendard de la charité. Il s’employa, pendant quarante jours, à procurer des aliments aux pestiférés, à leur donner les médicaments nécessaires, à les entendre en confession, à les disposer à bien mourir ; il pensait à tous et n’oubliait que lui-même, au point qu’il arrachait des larmes de reconnaissance à ces infortunés qui le comblaient de bénédictions. Il semblait être partout à la fois, et Dieu honora ce zèle par un miracle : une de ses pénitentes se mourait, et, dans ce moment-là même, le démon lui livrait un furieux assaut ; le Bienheureux lui apparut, quoiqu’il habitât un pays éloigné de quarante milles, et ne la quitta point avant de l’avoir consolée, encouragée, munie des derniers sacrements et de tout ce qui assure le salut de l’âme.
Jean mena cette vie sainte pendant dix-sept ans chez les anciens Trinitaires, jusqu’à ce qu’il alla joindre les autres qui avaient embrassé la Réforme, qu’on avait établie dans le nouveau couvent de Val-de-Pégnas ; il résistait depuis quelque temps à la grâce qui l’y appelait, lorsqu’un jour un orage épouvantable éclata au-dessus de sa tête ; tremblant en présence de la mort, il examina sa conscience et se repentit de n’avoir pas suivi la voix qui le poussait à une vie plus parfaite : il prit la résolution d’embrasser la Réforme ; au lieu de s’apaiser, l’orage redoubla ; mais notre Saint s’étant écrié : « Mon Dieu, je vous en fais le vœu ! » le tonnerre cessa de gronder, le vent de souffler,
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fier, et le soleil reparut. La Sainte Vierge ayant aplani les difficultés qui retardaient son entrée dans le couvent de Val-de-Pégnas, il y prit l'habit de la Réforme le 9 février de l'an 1597. La nuit suivante, il se vit attacher, lui et ses compagnons, sur des croix, à l'exemple de Notre-Seigneur ; il comprit alors les peines qui attendaient tous ceux qui embrasseraient la Réforme : c'est sans doute ce qui le décida à accepter la charge de supérieur, que lui donna le Chapitre provincial de Séville. Il voulut se mettre plus que jamais sous la protection de la Sainte Vierge et prit le nom de Jean-Baptiste de la Conception. Il rétablit les anciens jeûnes dans le couvent et y ajouta la vigile de toutes les fêtes de sa bonne Mère. Mais les religieux se lassèrent bientôt de cette vie de pénitence ; ils se mirent à rechercher leurs aises et à quitter un séjour où il fallait être Saint. Demeuré presque seul, Jean-Baptiste de la Conception eut recours à ses supérieurs ; il n'y eut que le ciel qui daigna le consoler ; un jour, pendant son oraison, il entendit venir du ciel des paroles : « Ne crains rien, Jean ; poursuis ton œuvre, je t'aiderai ». Une autre fois, la Sainte Vierge lui apparaissant, lui dit : « Je te serai propice : je te ferai surmonter tous les obstacles ; avec moi tu finiras par réussir ». Sur de si belles assurances, notre Bienheureux résolut de se rendre à Rome, auprès du souverain Pontife. Je ne saurais dire les combats qu'il soutint, les peines qu'il supporta dans ce voyage : le démon essaya même plusieurs fois, quoique inutilement, de le faire périr. Débarqué dans un port en Toscane, notre Bienheureux ne perdit point cette occasion de visiter sainte Marie-Madeleine de Pazzi, qui vivait alors à Florence en grande réputation de sainteté ; il voulut la consulter sur ses projets. La Sainte, qui l'appela d'abord par son nom, quoiqu'elle ne l'eût jamais vu, lui fit connaître les épreuves qui l'attendaient, et lui prédit qu'il réussirait dans son œuvre : de sorte que le bienheureux Jean la quitta, rempli de consolation. S'étant rembarqué, il prit terre à Civita-Vecchia, d'où il se rendit à Rome.
Il y était à peine arrivé, que ses supérieurs essayèrent de le faire enfermer dans leur couvent, et il ne fallut rien moins qu'un ordre du Pape pour lui conserver sa liberté. Ces mauvais religieux, qui ne pouvaient pardonner à celui qui leur tendait la corde du salut dans leur naufrage, le décrièrent auprès du Saint-Siège, l'accusant de s'être enfui de leur maison de Val-de-Pégnas avec cinq mille écus. Personne ne le secondait dans sa périlleuse entreprise : au contraire, tout le monde l'abandonnait. L'ambassadeur d'Espagne, qui lui voulait du bien, reçut de sa cour l'ordre de le poursuivre, et le Pape, qui l'avait d'abord accueilli avec bienveillance, sembla l'oublier. Accablé de chagrin, malade, il eût succombé sous le poids de tant de souffrances, si Dieu ne l'eût soutenu de sa main toute-puissante. Le démon lui tendit alors un piège bien difficile à éviter. Comme il s'était retiré chez les Carmes déchaussés, qui lui offraient l'hospitalité la plus fraternelle, ces bons religieux, croyant son projet de Réforme chez les Trinitaires presque impossible, le pressèrent de se réunir à eux : plutôt pour se débarrasser de leurs tendres sollicitations que par une résolution bien arrêtée, il consentit à entrer dans le noviciat. Le démon, tout fier de ce succès, continua sa ruse ; il lui apparut un jour vêtu en Carme déchaussé, et lui dit : « Frère Jean, si tu ne prends pas cet habit, tu mourras dans trente jours ». Mais cette apparition trompeuse fut bientôt combattue par une vision céleste ; Dieu montra à notre Bienheureux une multitude innombrable de Trinitaires, rayonnants d'une lumière céleste, qui semblaient demander à Dieu quelque grande grâce, et ils jetèrent un cri d'angoisse qui l'avertit du péril où il était. Pour le fortifier encore davantage, Dieu eut la bonté de se faire voir à lui pendant quelques jours, sous la forme d'un cru-
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cifix devant lequel il avait prié, l'accompagnant partout, le protégeant, et lui indiquant les moyens de conduire son entreprise à bonne fin. Il lui ménagea aussi des consolateurs bien propres à le soutenir sous les croix les plus douloureuses : ce furent saint Camille de Lellis, fondateur des Clercs réguliers, ministre des infirmes, et l'illustre saint François de Sales. Ce saint évêque de Genève se trouvait alors à Rome pour y recevoir la consécration épiscopale. Le bienheureux Jean-Baptiste va le trouver pour lui exposer son dessein ; mais, avant qu'il eût parlé, le saint prélat, éclairé d'en haut, lui dit qu'il connaît cette œuvre, le loue de l'avoir entreprise, l'encourage à supporter avec patience les contradictions qu'il doit éprouver, et enfin lui prédit que Dieu bénira ses efforts.
En effet, après deux ans de sollicitations inutiles, lorsque tout semblait désespéré, Dieu qui termine souvent les affaires pour lesquelles les hommes s'agitent en vain, inspira à Clément VIII de donner, *motu proprio*, un Bref d'approbation pour la réforme des Trinitaires ; ce fut le 20 août de l'an 1599 que notre Bienheureux obtint cet acte si désiré, et qui commençait par ces mots : *Ad militantis Ecclesiae regimen*. Les Trinitaires déchaussés et réformés y étaient autorisés à fonder un nouvel Ordre, avec des supérieurs séparés, des constitutions distinctes et conformes à la règle antique et primitive. Assuré désormais du succès d'une œuvre que Dieu protégeait si visiblement, le saint religieux s'empressa de retourner en Espagne, mais ses épreuves l'y suivirent. D'abord le démon essaya de l'engloutir dans les flots, afin d'engloutir avec lui une entreprise qui devait arracher tant d'âmes à l'enfer ; ensuite il faillit être empoisonné dès son arrivée en Espagne, et il eut une grande peine à faire exécuter le Bref de Clément VIII qui accordait aux Réformés les trois maisons de Val-de-Pégnas, de Ronda et de Bienparada. Il ne put obtenir que la première, encore on ne la lui abandonna que parce qu'on ne pouvait faire autrement, puisque les habitants de ce lieu n'y avaient reçu les Trinitaires qu'à condition qu'ils seraient déchaussés et réformés ; notre Bienheureux en prit possession l'an 1600, et y donna commencement à la Réforme, qui fut réduite d'abord à ce seul couvent. Mais bientôt ceux qui l'avaient abandonné et avaient consenti qu'il lui restât, se repentant d'avoir été trop faciles à l'accorder, voulurent y rentrer : ils y vinrent à dix heures du soir pour chasser les réformés. Comme ils connaissaient la maison, il leur fut facile d'y entrer. Ils vont d'abord à la cellule du Réformateur, qui, sortant au bruit pour voir ce qui se passe, trouve trois ou quatre de ces religieux munis de cordes ; il est saisi et poussé rudement à la sacristie, où il tombe à terre ; on lui lie les mains derrière le dos avec tant de violence, lui mettant les genoux sur les épaules, qu'il en a les bras tout écorchés. On le conduit encore garrotté à une fosse pleine d'eau pour le jeter dedans ; mais là, ces fils révoltés contre leur père, considérant qu'il était si faible qu'il y mourrait bientôt, aiment mieux le mettre dans une prison avec un autre religieux ; enfin, soit remords de conscience, soit crainte du châtiment, lorsque le jour paraît, ils ouvrent la porte de cette prison, qui était une grotte obscure et froide, et s'enfuient précipitamment. Rendu à la liberté, le bienheureux Jean-Baptiste s'occupe de réunir ses enfants restés fidèles, et après avoir fait avec eux une année de noviciat, il prononça de nouveau ses vœux, le 10 décembre de l'année 1600, et la Réforme se trouva ainsi accomplie. Plus d'une fois, lorsqu'il eut à lutter avec la pauvreté, Dieu l'en rendit vainqueur par des miracles éclatants. Un jour que les religieux d'Alcala, un des couvents fondés par notre Bienheureux, n'avaient pas même un morceau de pain, il les encourageait à passer la journée avec patience, dans un jeûne
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parfait, lorsque deux braves jeunes hommes frappent à la porte du couvent et présentent des mets tout apprêtés ; et comme le portier leur demande d'où vient ce don : « Prenez, prenez », lui dirent-ils, « et remerciez le Seigneur ». Une autre fois, étant allé lui-même quêter, il avait reçu douze pains en aumône : il en donna dix à des pauvres, et il ne lui en resta plus que deux qui étaient insuffisants pour la communauté, assez nombreuse alors. Il commanda néanmoins de faire de ce reste autant de petites portions qu'il y avait de religieux, et elles se trouvèrent tellement accrues à l'heure du repas, qu'elles purent rassasier tous ceux qui en mangèrent ; il en resta même encore assez pour le soir, la Providence n'abandonnant jamais ceux qui se confient en elle. Persuadé que rien n'était plus utile pour des religieux que de demeurer dans l'humilité de leur profession, il voulut que ses enfants s'engageassent par vœu à ne rechercher, même indirectement, aucune dignité, et à n'en point accepter sans un commandement exprès de l'autorité légitime, et il obtint du pape Paul V la permission de l'ajouter aux trois vœux de religion. Avec quel bonheur il le prononça lui-même, joyeux de se voir ainsi délivré des charges dont le roi et le duc de Lermo, son ministre, le menaçaient ! Cette sainte rigueur, au lieu de diminuer le nombre des religieux, ne fit que l'augmenter ; la bonne odeur de ce nouvel institut se répandit en peu de temps par toute l'Espagne ; les plus grandes villes désirèrent en avoir des maisons. En 1605, le pape Clément VIII, voyant qu'il y avait huit couvents de cette Réforme, leur permit d'élire un provincial tous les trois ans ; on tint le premier Chapitre à Valladolid, où notre Bienheureux fut élu à cette dignité. Il n'avait point obtenu de si grands succès sans de grandes souffrances et de grands miracles.
Lors de la fondation du couvent de Madrid, il reçut un rude soufflet d'un soldat, à qui il présenta humblement l'autre joue. Plusieurs de ses religieux, le trouvant trop sévère, se plaignirent hautement de lui, et demandèrent au nonce un visiteur pour tempérer les rigueurs de la Règle. Jean les rassembla aussitôt, se mit à genoux devant eux, et, découvrant ses épaules, il leur dit, les larmes aux yeux : « Si je suis cause de cette tempête, jetez-moi à la mer, j'y consens ; frappez ces épaules nues, je les abandonne à vos coups ; mais soutenez, je vous en conjure, sauvez la Réforme ». Les cœurs ne purent demeurer insensibles à de si touchantes paroles ; le visiteur fut nommé, il est vrai, mais ce fut pour rendre au Bienheureux une éclatante justice. Il reprit donc ses fonctions de supérieur, mais il les résigna au bout de trois ans, heureux de rentrer dans l'obéissance. C'est peut-être ici le lieu de dire la belle leçon qu'il donna de cette vertu pendant qu'il était provincial. Il se promenait avec ses novices dans les jardins du couvent : il demanda ce que c'était que l'obéissance ; on lui répondit que c'était une vertu d'un prix inestimable et d'une merveilleuse efficacité. Ayant alors levé les yeux, il vit un petit oiseau qui vint se poser en chantant doucement sur une branche voisine : « Eh bien ! » dit-il au novice qui lui avait répondu, « si vous croyez à l'efficacité de l'obéissance, montez sur cet arbre, prenez l'oiseau et apportez-le-moi ». Le jeune homme s'élança sur l'arbre sans la moindre hésitation, et prenant l'oiseau, qui se laissa faire, il l'apporta tout joyeux à son supérieur. Voici deux autres miracles non moins éclatants : Pendant la fondation du couvent de Cordoue, un maçon qui montait une pierre, perdant l'équilibre, tomba avec elle. Le Père Jean-Baptiste, qui se trouvait sur la place, s'écria en étendant la main : « Au nom de la très-sainte Trinité, arrête-toi ! » La pierre s'arrête aussitôt, le maçon reste comme suspendu dans sa chute : tous deux descendent doucement et arri-
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vent à terre sans se faire aucun mal ; et comme le peuple criait au miracle, l'humble religieux s'enfuit bien vite au fond de son couvent. Un gentilhomme de la ville, qui avait perdu son fils, pria le bienheureux Jean-Baptiste de venir dans son palais consoler sa femme désolée ; il y vint, et ayant placé son scapulaire sur la tête du mort, il le fit lever au nom de la sainte Trinité et le rendit vivant aux embrassements de sa mère.
Enfin, consumé par tant de travaux, ce grand serviteur de Dieu tomba malade à Cordoue, au mois de janvier 1613. Lorsqu'on lui annonça que sa fin était prochaine, il s'écria, dans un transport de joie : « Je me suis réjoui de ce qu'on m'a dit : Nous irons dans la maison du Seigneur ». Il demanda le saint Viatique, et, à l'approche de son Seigneur, qu'il avait servi toute sa vie, qui venait le visiter pour la dernière fois sur la terre, et qu'il allait bientôt rejoindre dans le ciel pour le posséder éternellement, recouvrant toutes ses forces, il sort du lit, se met à genoux et se prosterne la face contre terre ; puis, dès qu'il a reçu cet hôte divin, cet ami de son âme, il demande qu'on le laisse seul avec lui ; on l'entendit alors lui parler doucement : « Seigneur », disait-il, « vous savez que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour exécuter vos ordres ». Témoignage, hélas ! que bien peu d'âmes peuvent se rendre à ce moment suprême ! Il sortait de sa chambre une odeur toute divine, comme du seuil du Paradis. Il reçut ensuite avec la même piété le sacrement d'Extrême-Onction. Au bout de quelque temps, il sortit d'une extase dans laquelle il était tombé, et demanda quelle heure il était. Après qu'on la lui eut fait connaître, il s'écria : « Je mourrai à trois heures. Oh ! la belle heure ! c'est celle où Notre-Seigneur expira sur la croix ». Il essaya d'achever l'office divin en récitant les Complies avec un de ses religieux, mais les forces trahirent son courage. Il prit alors son crucifix et lui adressa de tendres paroles. Il dit aux religieux, qui ne pouvaient retenir leurs larmes : « Pourquoi pleurez-vous ? je vais au ciel, où je vous serai plus utile qu'ici ». Le voyant près de mourir, ils se jetèrent à genoux et lui demandèrent sa bénédiction : il la refusa d'abord parce que le supérieur était là. Il fallut que celui-ci lui en donnât l'ordre en pleurant ; il les bénit alors, embrassa le supérieur avec une grande tendresse, et leur demanda à tous pardon des fautes qu'il avait pu commettre envers chacun d'eux. Il leur dit ensuite ces paroles de Notre-Seigneur : « Ne craignez pas, petit troupeau, car il a plu à mon Père de vous donner son royaume ». Un des religieux s'écria : « Et pourquoi, cher Père, nous abandonnez-vous ? » Le Bienheureux, touché de tant de regrets, prit son crucifix et dit à Notre-Seigneur, à l'exemple du grand saint Martin : « Si je suis encore nécessaire à la Réforme, je ne refuse pas le travail ; que votre volonté soit faite ! » Mais il ajoutait malgré lui : « *Expectans, expectavi Dominum* : J'attends le Seigneur avec impatience ». Ses religieux, voyant que le dernier moment était venu, entonnèrent le Credo ; et comme ils chantaient ces paroles : « Et incarnatus est », l'âme du Bienheureux alla se reposer dans le sein de Celui qui s'était fait homme pour le racheter : c'était le 14 février de l'an 1613. Il avait cinquante et un ans et demi : il en avait passé seize dans la Réforme. L'éclat de sainteté qu'il avait jeté pendant sa vie, et les prodiges opérés à son tombeau portèrent ses enfants à solliciter sa béatification. Elle fut prononcée, après de longs examens, par le pape Pie VII, le 21 septembre 1819, et solennellement célébrée à Rome, dans l'église de Saint-Pierre, le 26 du même mois.
Sa vie a été écrite par le Père Ferdinand de Saint-Louis ; par Hélyot, dans l'Histoire des Ordres monastiques ; enfin, par les continuateurs de la Vie des Saints de Godescard, publiée à Lille, et par M. Darras,
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dans l'édition qu'il nous a donnée de Ribadeneira. C'est surtout de ces trois derniers ouvrages que nous avons tiré ce que nous en avons dit.
Événements marquants
- Service dans la garde de l'empereur Théodose le Jeune
- Retraite sur la montagne d'Oxie en Bithynie
- Participation forcée au concile de Chalcédoine
- Approbation des décrets du concile auprès de l'empereur Marcien
- Fondation d'un monastère de religieuses sur le mont Siope
- Révélation prophétique de la mort de saint Siméon Stylite
Miracles
- Retrouvailles miraculeuses de troupeaux perdus
- Guérison d'une princesse de Nicomédie
- Ouverture miraculeuse de sa cellule par le signe de la croix
- Multiplication de la lumière d'une chandelle
- Nourriture apportée par une colombe
- Arrêt d'une pierre et d'un maçon en pleine chute
Citations
Que Jésus-Christ, qui est la véritable lumière, veuille éclairer vos yeux !
Qui suis-je, sinon un chien mort ?