Saint Anségise

Abbé et réformateur

Fête : 20 juillet 9ᵉ siècle • saint

Résumé

Ami de Charlemagne et de Louis le Débonnaire, saint Anségise fut un abbé réformateur majeur du IXe siècle. Il restaura la discipline et les bâtiments de prestigieuses abbayes comme Luxeuil et Fontenelle, tout en servant l'Empire comme diplomate et intendant. On lui doit notamment la célèbre collection des Capitulaires carolingiens.

Biographie

SAINT ANSÉGISE,

ABBÉ ET RÉFORMATEUR DE PLUSIEURS ABBAYES DE FRANCE

Ami de Charlemagne et de Louis le Débonnaire, honoré par eux dans tout le cours de sa vie, littérateur distingué pour son temps, restaurateur de la discipline régulière dans plusieurs abbayes qu'il dota de biens considérables, saint Anségise est un des hommes les plus justement célèbres du IXe siècle.

Dom Piolin, Éloge du Saint.

La famille de saint Anségise était d'origine franque, et, suivant quelques-uns, issue de sang royal. Son père s'appelait Anastase, et sa mère Himilrade. On ne connaît ni l'année de sa naissance, ni le lieu de son origine ; on présume cependant qu'il naquit vers l'an 770. Le moine qui nous a donné quelques détails sur sa vie ne les commence qu'au moment où il entra dans un monastère pour y faire son éducation, suivant l'usage des jeunes seigneurs de cette époque.

On fit choix pour lui du monastère de Fontenelle, dont l'abbé actuel, saint Girovald, était son parent. Il s'y fit bientôt remarquer par ses heureuses qualités, par ses vertus et son application à l'étude. « Deux choses », dit son historien, « le distinguaient particulièrement : l'art de bien vivre et l'art de bien enseigner ». Après avoir reçu la tonsure des mains de son parent, il fut conduit par lui au palais et remis aux mains de Charlemagne. Ce grand prince, si habile appréciateur du mérite, ne tarda pas à reconnaître le parti qu'il pourrait tirer de son jeune courtisan. Il le chargea tout d'abord de la direction de deux monastères : celui de Saint-Sixte, près de Reims, et celui de Saint-Mummier, vulgairement Saint-Mange, ou Saint-Memmie, au diocèse de Châlons. Sans doute, Anségise s'acquitta de cette commission à la satisfaction du prince ; car, en 807, Charlemagne le nomma, à titre de bénéfice, abbé de Saint-Germer, primitivement Flaviacum, dans le Beauvaisis. Ce monastère avait beaucoup souffert, et était, pour ainsi dire, en ruines. Anségise s'attacha à le rétablir en son entier, en fit reconstruire tous les édifices, et lui procura des revenus considérables. L'histoire fait remarquer qu'il était habile en agriculture, et que ce fut à cet art qu'il demanda non seulement de quoi entretenir le monastère, mais encore le moyen de subvenir aux besoins des pauvres de la contrée. Son active sollicitude s'étendait à tout ; son zèle même ne se bornait point à l'enceinte de

20 JUILLET.

Saint-Germer : il prenait en main la cause des églises, celle des veuves et des orphelins; il nourrissait les clercs pauvres, il accueillait les pèlerins; en un mot, sa charité ne négligeait aucune occasion de s'exercer. Et, comme si ses occupations multipliées n'eussent encore point suffi à alimenter son zèle, Charlemagne le nomma intendant des édifices royaux, sous la direction de l'abbé Einhard. Anségise remplit ce nouvel emploi avec la diligence et l'habileté qu'il portait en toutes choses. Honoré par le prince de plusieurs ambassades, il s'en acquitta avec non moins de succès.

L'abbaye de Luxeuil n'avait pu échapper à l'injure du temps. Au rapport d'Adson, elle était bien dégénérée de sa ferveur primitive. Les troubles politiques qui suivirent la mort de Charlemagne réagirent sur les monastères, et y favorisèrent l'affaiblissement de la discipline. Néanmoins, Louis le Débonnaire s'était souvenu de l'éclat qu'avait jeté sur les siècles précédents l'œuvre de saint Colomban, et avait résolu de la relever, s'il était possible, de son état de décadence. Pour cela, il ne crut pouvoir mieux faire que de lui donner pour chef le sage et pieux Anségise. Dadin ou Dadem venait de mourir; Anségise fut nommé à sa place, à titre de bénéfice (817), et mit immédiatement ses soins à rétablir l'ancienne discipline. On ne peut douter qu'il n'y parvint : car, six ans après (823), ayant été nommé abbé de Fontenelle par le même prince et dans le même but, il estima que le meilleur moyen d'y restaurer la ferveur monastique était d'y conduire des moines de Luxeuil, dont les pieux exemples feraient plus d'effet que tous les préceptes et toutes les exhortations. Ce plan lui réussit. Le relâchement était grand, en effet, dans cette célèbre abbaye : outre que le nombre des religieux avait singulièrement diminué, à peine la règle de Saint-Benoît y était-elle encore reconnaissable. On y vivait, plutôt comme des chanoines que comme des moines. Saint Benoît d'Aniane avait déjà commencé cette réforme; mais il ne fut donné qu'à Anségise de l'accomplir. À l'aspect de leurs frères de Luxeuil, les moines de Fontenelle se piquèrent d'une noble émulation : et bientôt ce fut comme un combat de vertus, qui profita singulièrement aux uns et aux autres.

Du reste, Anségise était lui-même le premier modèle de ceux qu'il dirigeait; « et il n'y a pas lieu de s'étonner », dit son historien, « que des soldats du Christ aient marché noblement dans la voie royale de la croix, quand leur porte-étendard les y précédait si courageusement ». Chez lui, l'exemple venait à l'appui de la leçon; il prêchait par l'action ce qu'il avait d'abord enseigné par la doctrine. Il n'accordait rien aux sympathies personnelles; mais il cherchait en tout la vérité, et tenait pour tous la balance égale. Dans ses discours, il cherchait à instruire, et non à plaire; sa parole n'était jamais vide. Il possédait un talent particulier pour consoler les affligés; en un mot, tout en lui tendait à l'édification et à l'instruction du prochain. Son détachement des biens de la terre était complet; car, quoique, selon l'usage du temps, il lui fût permis de posséder, ou au moins d'administrer, des biens temporels et d'en jouir, son cœur cependant y tenait si peu qu'on pouvait le dire pauvre au milieu de la plus grande fortune. Les monastères et les indigents étaient les objets de ses largesses; il ne se regardait point comme le maître, mais seulement comme l'économe des biens considérables qu'il avait reçus de sa famille. En versant ainsi ses dons dans le sein des pauvres (et la plupart des monastères méritaient ce titre), il songeait à amasser pour lui-même des trésors inaccessibles à la rouille et aux vers. Sa foi vive, sa prudence, sa douceur, sa charité, son zèle, sa parole éloquente, tout contribuait à l'élever dans l'estime de ses subordonnés et

à lui donner cet ascendant auquel rien ne résiste. Il ne négligeait point pourtant la correction fraternelle; mais il savait garder le milieu entre cette molle indulgence qui pardonne tout, et ce zèle âcre et inquiet qui n'excuse rien. Tempérant, par la douceur, l'amertume des reproches, autant il se montrait bienveillant envers ceux qui les acceptaient et en profitaient, autant il devenait sévère envers les obstinés qui persévéraient dans leurs écarts.

Louis le Débonnaire sut, aussi bien que son père, apprécier les éminentes qualités d'Anségise, et en tirer parti. Il l'employa souvent comme ambassadeur, notamment dans un démêlé qu'il eut avec un certain Gautselme, frère de Bernard de Septimanie et fils du duc Guillaume, relativement aux limites de la France et de l'Espagne. On mentionne aussi une ambassade au pape Nicolas, dont notre Saint aurait été chargé par Charles le Chauve.

Mais ces occupations temporelles ne détournaient point Anségise du soin de ses enfants spirituels. Les dons considérables qu'il fit aux diverses abbayes dont il était chargé témoignent du tendre intérêt qu'il leur portait. Il donna en particulier à celle de Luxeuil la croix qui l'accompagnait dans ses voyages, laquelle était toute en or, d'un travail merveilleux, ornée de pierres précieuses, et dont le bâton était revêtu d'argent; un offertoire en or, avec sa patène de même métal; trois calices d'argent doré, ornés de sculptures; un hanap en argent; une aiguière et un vase en argent: le tout artistement travaillé. Il enrichit de nombreuses images en argent l'autel de la sainte Vierge. Il donna encore à l'église du monastère un très-bel ornement couleur de rose; cinq chasubles; douze vêtements ecclésiastiques en soie ou en lin d'Égypte, de diverses couleurs; trois dalmatiques; six autres vêtements ecclésiastiques, et huit tapis précieux. De plus, il releva les murs de l'église Saint-Pierre, qu'il fit orner de peintures, en répara la couverture, et rétablit en entier le portique qui la reliait à l'église Saint-Martin. Les dons qu'il fit à l'abbaye de Fontenelle furent plus nombreux encore. Il enrichit aussi de ses libéralités le monastère de Saint-Germer, auquel il légua des fonds suffisants pour l'entretien des moines; il lui donna également sa bibliothèque, composée des ouvrages des saints Pères Augustin, Ambroise, Jérôme, Hilaire, Grégoire, etc., et fort considérable pour l'époque.

L'an 833, Anségise fut attaqué de paralysie. Sentant que sa mort était proche, il fit appeler les gens de sa maison et ses amis les plus intimes, et leur fit part de ses dernières volontés. C'était encore de nouvelles largesses, dont il confia la distribution à Hildemann, évêque de Beauvais, à deux laïcs, Bertening et Gerlon, et à un moine nommé Landon. Dans ce dernier partage des restes de son immense fortune, Anségise mentionne plus de soixante couvents, églises ou villes; mais, dans le nombre, sa chère abbaye de Luxeuil est encore privilégiée: car, tandis que les autres monastères n'obtiennent généralement qu'une, deux, cinq, quinze, vingt livres au plus, Luxeuil en reçoit vingt-cinq, dont dix pour elle, et le reste pour ses filles Annegray, Fontaine et Cusance.

Anségise mourut le dimanche XIII des calendes du mois d'août (20 juil

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let 833), dans un âge sans doute peu avancé, car sa mère vivait encore. Nous lisons, en effet, qu'il lui légua vingt livres pour être distribuées aux pauvres de Saint-Reginbert ou Ragnebert, monastère aux environs de Lyon, suivant les conjectures de dom Mabillon, et où il avait puisé les premiers éléments des lettres. Il avait été seize ans abbé de Luxeuil, et dix ans abbé de Fontenelle. Sa mort fut amèrement pleurée de tous ses enfants. Si l'on en croit l'historien qui nous sert de guide, il fut enterré à Fontenelle, dans le chapitre, près de l'abside de Saint-Pierre. Adson, un de ses successeurs à Luxeuil, insinue, au contraire, qu'il fut inhumé dans ce dernier monastère, dans l'église dédiée aussi à saint Pierre, et qu'il avait fait restaurer. Mais le premier auteur est plus digne de foi, puisqu'il fut à peu près contemporain du Saint.

On attribue avec fondement à saint Anségise la collection des Capitulaires de Charlemagne et de Louis le Débonnaire, qui porte son nom. Quelques auteurs l'ont cru d'un autre Anségise, archevêque de Sens; mais Sirmond a victorieusement réfuté cette opinion. D'autres l'ont attribuée à un Anségise qui aurait été abbé dans le monastère de Lobbes, sur la Sambre, au pays de Liège; mais on ne trouve point ce nom dans le catalogue des abbés de ce monastère.

Saint Anségise était honoré, dans l'ancien calendrier de Luxeuil, le 20 juillet. On y faisait aussi mémoire, le 20 mai, de l'Invention des reliques de saint Anségise, abbé et confesseur. Les moines de Fontenelle honoraient ce Saint le 20 août et le 19 novembre. Du Saussay le mentionne sous le 18 juillet, et Chatelain sous le 20 juillet et le 20 août.

Extrait de la Vie des Saints de Franche-Comté, par les professeurs du collège de Saint-François-Xavier de Besançon.

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## SAINT JÉRÔME MIANI OU ÉMILIANI,

## FONDATEUR DE LA CONGRÉGATION DES CLERCS RÉGULIERS SOMASQUES

SAINT JÉRÔME MIANI OU ÉMILIANI.

Les armes interrompirent le cours de ses études, et réveillèrent en lui le courage martial que quelques-uns de ses ancêtres avaient fait paraître.

En 1493, les Vénitiens levèrent des troupes, et Jérôme Emiliani s'engagea dans cette milice, sans avoir égard aux pleurs de sa mère, qui, ayant perdu son mari depuis peu, recevait de nouveaux chagrins par l'éloignement de Jérôme, qu'elle regardait comme l'unique consolation qui lui restait dans son veuvage, quoiqu'il fût le dernier de ses enfants : elle appréhendait de le perdre, peut-être de plus d'une manière.

Ce fut donc à l'âge de quinze ans que Jérôme prit le parti des armes, et il se laissa bientôt entraîner au torrent des dissolutions qui règnent parmi la plupart des personnes de cette profession. Les reproches de sa mère et de ses frères n'y faisaient rien : il n'y eut que l'ambition qui mît à ses désordres quelques bornes. Pour parvenir aux grandes charges de la République, il fallait avoir tenu une conduite honorable. L'an 1508, il servit de nouveau dans l'armée que les Vénitiens levèrent pour s'opposer à la ligue de Cambrai formée contre eux par l'empereur Maximilien Ier, le roi de France Louis XII, le roi d'Aragon Ferdinand le Catholique, et le pape Jules II. Le sénat de Venise commit à Emiliani la défense de Castelnovo sur les confins de Trévise. Il y fut à peine entré avec quelques troupes, que le gouverneur, voyant les murailles ruinées par l'artillerie, les ennemis prêts à donner un assaut général, se retira secrètement pendant la nuit, laissant l'épouvante parmi la garnison. Emiliani, pour réparer la lâcheté du gouverneur, fit refaire les brèches, et résolut de défendre la place jusqu'à la dernière extrémité. Il soutint plusieurs assauts, mais enfin le château fut forcé, la garnison presque entière passée au fil de l'épée, et Emiliani jeté dans une obscure prison. Les Allemands lui mirent les fers au cou, aux mains et aux pieds, avec un boulet de marbre, ne lui donnèrent pour toute nourriture que du pain et de l'eau, et lui firent mille outrages.

Rien ne lui semblait plus affreux que la mort qu'il attendait à tout moment. Mais bientôt il craignit quelque chose bien plus vivement que la perte de son corps : celle de son âme. Sans aucun secours humain, il ne voyait de ressource qu'en Dieu : Dieu qu'il avait si longtemps oublié, Dieu qu'il avait si grièvement offensé ! De là des regrets amers sur ses désordres ; il reconnut, en versant un torrent de larmes, que Dieu n'était que juste, et qu'il avait mérité ce qu'il souffrait. Pendant que ces tristes pensées le jettent dans une affliction extrême, tout à coup une illumination divine éclaire son âme et y ramène le calme : il se ressouvient de Notre-Dame de Trévise, la Consolatrice des affligés, le Refuge des pécheurs. Aussitôt, fondant en larmes et en prières, il la supplie d'avoir pitié du plus misérable des pécheurs, et de lui obtenir de son Fils grâce et miséricorde. Il fait vœu de visiter nu-pieds son saint temple à Trévise, d'y faire célébrer des messes, d'y publier ses bienfaits de vive voix et par des tableaux.

A peine a-t-il prononcé son vœu, que la prison est éclairée d'une lumière céleste. La Mère de Dieu lui apparaît, l'appelle par son nom, lui donne les clefs de ses fers et de son cachot, lui commande de sortir et d'exécuter fidèlement sa promesse. Elle le conduit de même à travers l'armée ennemie, jusqu'à la porte de Trévise. Il y entre, se rend à l'église de la Vierge, dépose au pied de son autel les clefs de sa prison, les fers de son cou, de ses pieds et de ses mains, suspend à la voûte son boulet de marbre, publie tous ces faits de vive voix, les fait enregistrer par-devant notaire et peindre dans des tableaux.

A la paix, les villes qui avaient été prises sur les Vénitiens leur ayant été

VIES DES SAINTS. — Tome VIII.

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rendues, ils n'eurent pas plus tôt reçu Castelnovo, que le sénat, pour reconnaître la générosité d'Emiliani qui avait si courageusement défendu cette place, donna ce château à sa famille pour en jouir pendant trente ans, et Emiliani en fut fait podestat ou chef de la justice; mais il n'exerça pas longtemps cet emploi, l'ayant quitté après la mort de son frère, pour aller à Venise prendre la tutelle de ses neveux. Tout en faisant valoir leurs biens, il eut grand soin de les faire élever dans la piété; il leur servit même d'exemple: car, depuis qu'il eut quitté la charge de podestat, il s'acquitta des promesses qu'il avait faites à Dieu de changer de vie; et, ne voulant rien faire sans l'avis d'un sage directeur, il choisit un chanoine régulier de la Congrégation de Latran, qui joignait beaucoup de piété à un profond savoir, et s'abandonna entièrement à la conduite de ce saint religieux, qui lui fit fouler aux pieds tout ce qui ressentait la vanité et le luxe.

Emiliani renonça donc à toutes les douceurs et les commodités de la vie. Il n'eut plus d'autres sentiments de lui-même que ceux qu'une humilité profonde pouvait lui inspirer. Il oublia la noblesse et les dignités de sa maison, et ne retint, de tous les avantages de sa naissance, qu'une certaine politesse, qui lui servit dans la suite à gagner beaucoup d'âmes à Dieu. Il affligeait son corps par des jeûnes et des macérations extraordinaires: il ne lui accordait que quelques heures de sommeil, passant le reste de la nuit à la prière et à l'oraison. Ses occupations, pendant la journée, étaient de visiter les églises et les hôpitaux, procurant aux malades tous les secours spirituels et temporels dont ils avaient besoin. Ses libéralités ne s'étendaient pas seulement sur les pauvres des hôpitaux et les indigents qu'il trouvait dans les rues; mais, lorsqu'il voyait que quelques filles étaient en danger de prostituer leur honneur, il leur procurait des dots et des partis avantageux pour les pourvoir.

Tout le monde fut surpris de ce changement; mais Emiliani l'était encore davantage lui-même, lorsqu'il considérait qu'il avait été si longtemps sans ressentir la pesanteur des chaînes et toutes les horreurs de l'esclavage dont Dieu l'avait délivré: il ne pouvait penser aux désordres de sa vie passée, qu'il ne versât des torrents de larmes. Plus il avançait dans le chemin de la vertu, plus il se sentait embrasé d'amour pour Dieu et pour le prochain. Il eut occasion d'exercer cette vertu dans une famine générale dont l'Italie se ressentit l'an 1528. Les peuples de la campagne, faute de pain, étaient obligés de manger jusqu'aux animaux les plus immondes, ou de se contenter de quelques racines pour conserver leur vie languissante. La mort en enlevait tous les jours et laissait sur le visage de ceux qui restaient de funèbres indices que leur tour ne tarderait guère. Les préfets de l'annone ou des approvisionnements, à Venise, surent d'abord, par leurs soins, remédier à la disette, en faisant venir des blés de plusieurs endroits; mais cette espèce d'abondance qu'ils avaient procurée à la capitale y attira de toutes parts une si grande quantité de monde, que la disette recommença bientôt. Emiliani, plus que tous les autres, eut compassion de tant de misérables; il vendit jusqu'à ses meubles pour les soulager, et sa maison devint un hôpital où il les recevait et leur procurait tous les secours qu'il pouvait leur rendre en cette occasion.

Une espèce de maladie contagieuse ayant succédé à cette famine, saint Jérôme Emiliani en fut attaqué et réduit à une telle extrémité, que, après avoir reçu tous les Sacrements, il n'attendait que le moment de la mort. Mais, appréhendant qu'il n'eût pas assez satisfait pour ses péchés par la pénitence, il demanda à Dieu la santé, pour faire en ce monde une pénitence

SAINT JÉRÔME MIANI OU ÉMILIANI.

plus longue, et pour exécuter ce qu'il jugerait à propos de lui ordonner pour le salut du prochain. Sa prière fut exaucée : ses forces revinrent, il continua ses exercices de piété avec plus de zèle encore. Pour s'acquitter des promesses qu'il venait de faire à Dieu, il rendit compte de l'administration de leurs biens à ses neveux, se dépouilla de la robe de sénateur, revêtit un habit pauvre qu'il avait acheté pour quelque indigent, prit de méchants souliers et parut dans cet état au milieu des rues de Venise. Les uns en faisaient des risées comme d'un homme qui avait perdu l'esprit ; d'autres, qui le connaissaient mieux, admiraient son humilité ; plusieurs restèrent en suspens et attendirent quels seraient les effets de cette nouvelle manière de vivre. On ne tarda guère à les voir.

La famine et la contagion avaient enlevé un grand nombre de personnes, tant à la ville qu'à la campagne ; l'on trouvait partout une foule d'orphelins, privés de parents et de secours, réduits à la mendicité, sans aucune éducation, et par là même exposés à tous les vices. Pour l'amour de Dieu, Emiliani se fit le père et la mère de ceux qui n'en avaient plus. Il disposa une maison pour les recevoir, alla les chercher par les rues et les places, leur procura des maîtres pour leur apprendre des métiers, sans permettre qu'aucun d'eux mendiât davantage, suppléant par sa charité à ce qui manquait encore au bénéfice de leur petit travail. Il avait soin surtout du salut de leurs âmes. Le matin, il leur faisait dire leurs prières, entendre la sainte messe, apprendre à lire, pour écarter toute mauvaise pensée : le travail manuel était varié par des moments de silence, par des lectures qu'on leur faisait, par le chant des hymnes et des litanies, en particulier du saint rosaire. Deux fois par jour, avant et après le travail, il leur apprenait les éléments de la doctrine chrétienne. En se lavant les mains, avant de se mettre à table, ils récitaient le Miserere pour les âmes du purgatoire. Ils se confessaient tous les mois et aux principales fêtes de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge. Ils étaient tous vêtus de blanc. Les jours de fête, notre Saint les conduisait en procession, en chantant des litanies dans les rues et les places de Venise, visiter les principaux sanctuaires ou entendre quelque sermon. Toute la ville accourait à cet édifiant spectacle. On était ému jusqu'aux larmes de voir ce noble sénateur, ce brave capitaine vêtu en pauvre et devenu le père des orphelins.

La piété, la modestie de ces enfants attendrissaient tous les cœurs ; la plupart des spectateurs pleuraient de joie ; d'autres, faisant chœur avec les enfants qui chantaient les litanies de la sainte Vierge, répondaient dévotement *Ora pro nobis*. Ce fut une commotion de piété pour toute la ville. Tout le monde voulut voir la maison des orphelins. Ce que l'on y vit d'admirable attira bientôt des secours suffisants.

Saint Emiliani se mit alors à visiter les environs de Venise. Il trouva une misère plus grande, des jeunes gens et des vieillards réduits à mourir de faim : il eut soin de ses uns et des autres. Venise lui confia l'hôpital des Incurables. Emiliani s'en chargea de grand cœur, de concert avec ses deux amis, saint Gaëtan de Thienne et saint Pierre Caraffe, de Naples. D'ailleurs, il avait encore d'autres puissants soutiens. Quand il voulait obtenir de Dieu quelque grâce particulière, il faisait prier avec lui quatre petits orphelins au-dessous de huit ans, et jamais il ne manquait d'obtenir ce qu'il demandait.

Le zèle d'Emiliani pour les œuvres de miséricorde croissait avec le succès. Voyant donc celles de Venise dans un état prospère, il en confia le soin à quelques pieux amis et vint en fonder de semblables à Padoue et à Vérone. Dans cette dernière ville, il vécut quelque temps inconnu parmi les pauvres,

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mendiant son pain comme eux, afin d'avoir une occasion plus naturelle de les instruire des vérités de la religion chrétienne. L'hôpital de Vérone fut bâti par son entremise. Passé de cette ville à Brescia, en Lombardie, il y fonda une seconde maison d'orphelins, avec le même ordre qu'à Venise. Un riche bourgeois de Brescia voulut en mourant le faire son légataire universel ; mais il refusa la donation et persuada à cet homme de donner son bien au grand hôpital, à condition qu'il serait obligé de fournir les orphelins de médicaments lorsqu'ils seraient malades, de donner des ornements à leur église et de faire bâtir leur maison : ce que saint Charles Borromée, se trouvant à Brescia en qualité de visiteur apostolique, fit exécuter par les administrateurs de cet hôpital.

A Bergame, en Lombardie, et dans les environs, il trouva d'autres occasions d'exercer sa charité. Par suite de la famine et de la peste, la plupart des maisons étaient vides d'habitants, surtout à la campagne. C'était le temps de la moisson : les blés étaient mûrs, mais il n'y avait ni moissonneurs ni faucilles ; la récolte allait être perdue. Emiliani, se faisant tout à tous, ramasse de toutes parts des faucilles et ce qu'il peut engager de paysans, se met à leur tête et scie les blés, malgré les chaleurs insupportables de la canicule en Italie. Pendant que les autres prennent leur repos ou leur repas, il s'applique à la prière, se contentant pour toute nourriture d'un peu de pain et d'eau. Ce n'est pas tout. Pour alléger leur pénible travail, les moissonneurs avaient l'habitude de murmurer quelques chansons frivoles ou même mauvaises. Emiliani, avec sa grâce ordinaire, sut les en détourner. Il entonnait lui-même d'une voix harmonieuse, tantôt l'Oraison dominicale, tantôt la Salutation angélique ou le Symbole des Apôtres ; les autres moissonneurs répétaient après lui, en sorte que toute la campagne retentissait des louanges de Dieu.

Dans la ville même de Bergame, il fonda deux établissements d'orphelins, l'un pour les garçons, l'autre pour les filles. Mais surtout il entreprit une œuvre tout à fait nouvelle : c'était de retirer du désordre les filles et les femmes perdues. En ayant converti quelques-unes, il les plaça d'abord chez des dames vertueuses. Il alla trouver les propriétaires dont les maisons servaient au libertinage, et obtint qu'ils les fermeraient désormais au scandale. Un plus grand nombre de prostituées s'étant converties alors, il les réunit dans une maison à part, avec un règlement pour les affermir dans leurs bonnes résolutions et les préserver de la rechute.

L'évêque de Bergame était alors Louis Lappomani, prélat illustre par sa doctrine et par l'innocence de sa vie, qui fut plus tard un des présidents du Concile œcuménique de Trente. Il fut un généreux soutien de saint Jérôme Emiliani dans ses bonnes œuvres à Bergame. Avec la bénédiction de ce pieux et savant évêque, notre Saint parcourut en apôtre les villages et les hameaux les plus reculés du diocèse, accompagné de quelques enfants des plus instruits dans la doctrine chrétienne. Voici quelle était sa méthode : arrivé dans un endroit, il allait d'abord à l'église implorer la grâce de Dieu et l'intercession du saint patron sur son entreprise. Une clochette apportée exprès invitait ensuite tous les habitants à se réunir. Quand ils étaient un certain nombre, Emiliani s'adressait aux plus pauvres et aux enfants, leur apprenait d'une manière familière les principaux mystères de la foi chrétienne, l'Oraison dominicale, la Salutation angélique, le Symbole des Apôtres, les Commandements de Dieu et de l'Église, quelquefois même à faire le signe de la croix ; car l'ignorance de quelques-uns allait jusqu'à là. Ses petits catéchistes le secondaient à merveille et s'attachaient de préférence

SAINT JÉRÔME MIANI OU ÉMILIANI.

aux enfants de leur âge. Le succès fut prodigieux. Mieux instruits, les pauvres gens de la campagne commencèrent une meilleure vie, renoncèrent à leurs inimitiés, à leurs blasphèmes et à leurs vols. Tous ces vices furent remplacés par les vertus contraires. L'exemple de saint Emiliani était encore plus efficace que ses paroles : nuit et jour ils le voyaient occupé à instruire, à prier ou bien à visiter les malades.

Quand il revint à Bergame, où la renommée avait publié toutes ces merveilles, deux saints prêtres se joignirent à lui : c'était Alexandre Besuzio et Augustin Barilo ; riches des biens de la terre, ils les distribuèrent aux indigents, pour imiter la pauvreté volontaire de saint Emiliani. Dans ce temps-là même celui-ci créait deux nouveaux établissements à Côme, par les libéralités de Bernard Odescalchi, qui finit par lui donner sa propre personne. Un autre associé illustre fut le comte Primus, issu d'une sœur de Didier, l'ancien roi des Lombards, contemporain de Charlemagne.

Il fut alors question plus que jamais entre les pieux amis de se former en Congrégation régulière et de choisir un chef-lieu. Ils ne voulaient point le mettre dans les villes, mais dans quelque endroit retiré qui pût leur servir de séminaire. Le village de Somasque, entre Milan et Bergame, leur parut favorable pour cela. De là leur nom de Clercs réguliers Somasques. On leur a donné aussi quelquefois le nom de Congrégation de Saint-Maïeul, parce que ce Saint est patron d'un collège de Pavie, dont saint Charles Borromée donna la conduite à cette Congrégation. Après avoir cherché une maison commode pour y recevoir les pauvres orphelins, ils y firent leur demeure, et le saint Fondateur y prescrivit les premiers règlements pour le maintien de la congrégation. La pauvreté y paraissait sur toutes choses, tant dans les habits que dans les meubles. Les mets délicats étaient bannis de leur table, et ils se contentaient de la nourriture des paysans et des pauvres. On y faisait la lecture pendant les repas. Le silence était exactement observé et les austérités fort fréquentes. Il y avait une sainte émulation entre eux, à qui pratiquerait le plus de mortifications, et Emiliani était le premier à exciter les autres par son exemple. Ils joignaient à la mortification une prompte obéissance et beaucoup d'humilité, employaient une partie de la nuit à l'oraison, et, pendant le jour, conféraient ensemble des choses saintes, ou s'occupaient de quelque travail manuel, et allaient dans les environs, servir les malades et instruire les pauvres gens de la campagne. Le but principal des Somasques était dès lors et est encore aujourd'hui l'instruction des enfants et des jeunes ecclésiastiques.

En 1540, la Congrégation des Somasques fut approuvée comme Ordre religieux par Paul III. Pie V et Sixte-Quint confirmèrent cette approbation sous la règle de Saint-Augustin, l'un en 1571, l'autre en 1586. Les Somasques n'ont de maisons qu'en Italie et dans les cantons suisses qui professent la religion catholique. Leur Ordre est divisé en trois provinces : celle de Lombardie, celle de Venise et celle de Rome. Le général est triennal et tiré alternativement de chacune de ces provinces.

Saint Jérôme Emiliani se rendit à Milan et à Pavie, pour fonder d'autres établissements, auxquels François Sforza, duc de Milan, contribua beaucoup. Repassant par Somasque, il alla jusqu'à Venise, mais il n'y fit pas un long séjour. Une horrible peste ayant envahi le territoire de Bergame, il y revint promptement servir les malades. Il fut attaqué lui-même et mourut à Somasque, le 8 février 1537, à l'âge de cinquante-six ans.

Il fut béatifié par Benoît XIV et canonisé par Clément XIII. En 1769, le

20 JUILLET.

Saint-Siège approuva un office composé en son honneur, et permit de le réciter le 20 juillet.

On représente saint Jérôme Emiliani : 1° ayant à la main des chaînes et près de lui des boulets, pour rappeler sa captivité ; 2° ayant quelquefois près de lui ou sous ses pieds une cuirasse, pour indiquer qu'il renonça aux dignités militaires ; 3° ayant à ses côtés les petits malheureux qu'il se fit gloire de soulager, comme nous l'avons rapporté dans sa vie.

Il est patron des Somasques, de Venise et de Trévise.

Cl. Vie de saint Jérôme Emiliani, écrite en latin par Augustin Tortora, Milan, 1629 ; Hélyot, Histoire des Ordres religieux ; Redonnant.

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Événements marquants

  • Entrée au monastère de Fontenelle
  • Présentation à la cour de Charlemagne
  • Nomination comme abbé de Saint-Germer en 807
  • Nomination comme intendant des édifices royaux
  • Réforme de l'abbaye de Luxeuil en 817
  • Réforme de l'abbaye de Fontenelle en 823
  • Rédaction de la collection des Capitulaires
  • Attaque de paralysie en 833

Citations

Deux choses le distinguaient particulièrement : l'art de bien vivre et l'art de bien enseigner

— Son historien (cité par Dom Piolin)