Saint Augustin de Cantorbéry

Apôtre des Anglais, Archevêque et Abbé

Fête : 26 mai 6ᵉ siècle • saint

Résumé

Moine romain envoyé par le pape Grégoire le Grand, Augustin débarque en Angleterre en 597 pour évangéliser les Anglo-Saxons. Il convertit le roi Ethelbert de Kent et fonde le siège archiépiscopal de Cantorbéry. Malgré l'échec de l'union avec l'ancienne église bretonne, il jette les bases durables du christianisme anglais.

Biographie

SAINT AUGUSTIN DE CANTORBÉRY,

ET L'ÉVANGÉLISATION DE L'ANGLETERRE

« Hodie glorificati nobis dies redemptionis nostræ, reparationis antiquæ, felicitatis æternæ. »

Voici le jour de la rédemption et de la rénovation qui se lève ; le jour de la réparation des torts antiques et du bonheur sans fin.

Office de Noël, au bréviaire romain.

Rien de moins net que les notions que nous avons en France sur l'ensemble de l'histoire religieuse de l'Angleterre, et surtout sur les commencements du christianisme dans cette contrée, sa décadence au milieu des conquêtes et des invasions, sa disparition et sa réapparition. Au point où nous en sommes arrivés, nous avons pu constater nous-même combien les biographies détachées des divers saints Bretons, Romano-Bretons, Scots, Irlandais, Anglo-Saxons, apportent peu de notions précises aux lecteurs et combien surtout il est difficile de coordonner ces notions.

En abordant la vie du Saint auquel il était réservé de faire à jamais disparaître le paganisme du pays qui était, 450 ans avant lui, la Grande-Bretagne, et qui sera constamment désormais l'Angleterre, nous avons cru faire une œuvre utile de jeter un coup-d'œil général sur l'ensemble de l'histoire religieuse de ce pays. Cela rentre du reste dans le programme que nous nous sommes tracé, de raconter l'origine de chaque église.

Comment la nation anglaise, qui a conservé jusqu'au sein de l'erreur un fond de religion indestructible, est-elle devenue chrétienne ? Comment et par quelles mains le christianisme y a-t-il jeté de si indestructibles racines ?

A cette question capitale, il est permis de répondre avec une précision rigoureuse. Nul peuple au monde n'a reçu la foi chrétienne plus directement de l'Église romaine et plus exclusivement par le ministère des moines.

Si, comme l'a dit un grand ennemi de Jésus-Christ, la France a été faite par les évêques, il est bien plus vrai encore que l'Angleterre chrétienne a été faite par les moines. De tous les pays de l'Europe, c'est celui qui a été le plus profondément labouré par le soc monastique. Ce sont les moines, et les moines seuls, qui ont porté, semé et cultivé dans cette île fameuse la civilisation chrétienne.

Mais avant cette conversion définitive, due surtout à un pape et à des moines sortis des rangs Bénédictins, il y eut dans la Grande-Bretagne un christianisme primitif, dont l'existence fort obscure est néanmoins incontestable.

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Il fut un temps où les nations catholiques aimaient à se disputer la présence et l'ancienneté dans la profession de la foi chrétienne et allaient se chercher des ancêtres directs parmi les êtres privilégiés qui avaient connu, chéri, servi le Fils de Dieu pendant son passage sur la terre. Les Anglais d'autrefois aimaient à se dire qu'ils devaient les premières semences de la foi à Joseph d'Arimathie, à ce disciple riche et noble qui avait déposé dans le sépulcre le corps du Sauveur.

Les Bretons et après eux les Anglo-Saxons et les Anglo-Normands se racontaient de père en fils que Joseph, fuyant les persécutions des Juifs et n'emportant avec lui pour tout trésor que quelques gouttes du sang de Jésus-Christ, avait débarqué à l'ouest de l'Angleterre, avec douze compagnons, qu'il y avait trouvé un asile dans un site désert, entouré d'eau, et qu'il y avait construit et consacré à la bienheureuse Vierge Marie une chapelle dont les murs étaient formés de branches de saules entrelacées et dont Jésus-Christ lui-même n'avait pas dédaigné de célébrer la dédicace.

Ce lieu, prédestiné à devenir le premier sanctuaire chrétien des îles Britanniques, était situé sur un affluent du golfe où se jette la Saverne, et prit plus tard le nom de Glastonbury, et telle avait été, selon l'opinion populaire et invétérée, l'origine de la grande abbaye de ce nom, que vinrent peupler plus tard des moines originaires d'Irlande. Ce sanctuaire des légendes primitives et des traditions nationales de la race celtique passait en outre pour renfermer la tombe du roi Arthur, qui fut, comme l'on sait, la personnification de la longue et sanglante résistance des Bretons à l'invasion saxonne, le champion héroïque de leur liberté, de leur langue, de leur foi, et le premier type de cet idéal chevaleresque du moyen âge, où les vertus militaires se confondaient avec le service de Dieu et de Notre-Dame.

Blessé à mort dans un de ces combats contre les Saxons, qui duraient trois jours et trois nuits de suite, il fut transporté à Glastonbury, y mourut et y fut enseveli en secret en laissant à sa nation la vaine espérance de le voir reparaître un jour, et à toute l'Europe chrétienne une gloire légendaire, un souvenir destiné à rivaliser avec celui de Charlemagne.

Ainsi la poésie, l'histoire et la foi trouvaient un foyer commun dans ce vieux monastère qui fut pendant plus de mille ans une des merveilles de l'Angleterre et qui resta debout, florissant et grand comme une ville entière, jusqu'au jour où Henri VIII fit prendre et écarteler le dernier abbé, devant le grand portail du sanctuaire confisqué et profané.

Ce qu'il y a d'incontestable, c'est que le christianisme fut implanté en

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Bretagne dès le second siècle de l'ère chrétienne ; mais on ne sait rien de positif sur l'origine ou l'organisation de cette église primitive. Toutefois, au dire de Tertullien, elle avait pénétré en Calédonie, au-delà des limites de la province romaine. Elle fournit à la persécution de Dioclétien son contingent de martyrs, et, au premier rang parmi eux, un jeune diacre, Alban, dont la tombe devait plus tard être consacrée par l'un des principaux monastères Anglo-Saxons. Elle apparut aussitôt après la paix de l'Église, en la personne de ses évêques, aux premiers conciles de l'Occident. Elle survécut à la domination romaine, mais ce ne fut que pour lutter pied à pied et reculer enfin avec les dernières tribus du peuple Breton devant les envahisseurs Saxons, après un siècle entier d'efforts et de souffrances, de massacres et de profanations. Pendant tout ce temps, d'un bout de l'île à l'autre, les Saxons promenèrent l'incendie, le meurtre et le sacrilège, renversant les édifices publics comme les maisons particulières, dévastant les églises, brisant les pierres sacrées des autels, égorgeant les pasteurs avec leurs ouailles.

Avant d'être condamnée à cette lutte mortelle contre le paganisme germanique, l'Église Bretonne avait connu les périlleuses agitations de l'hérésie. Pélage, le grand hérésiarque du Ve siècle, le grand ennemi de la grâce, était né dans son sein. Pour se défendre de la contagion de ses doctrines, elle appela à son secours les évêques orthodoxes des Gaules. Le pape Célestin, qui, vers la même époque, envoyait le diacre romain Palladius, comme premier évêque des Scots d'Irlande ou des Hébrides, averti par ce même Palladius du danger que courait la foi en Bretagne, chargea notre grand évêque d'Auxerre, saint Germain, d'aller y combattre l'hérésie pélagienne. Deux fois ce pontife va visiter la Bretagne et la fortifier dans la foi orthodoxe et l'amour de la grâce céleste. Germain, accompagné la première fois par l'évêque de Troyes, et la seconde par l'évêque de Trèves, ne veut d'abord employer contre les hérétiques que les armes de la persuasion. Il prêche aux fidèles, non-seulement dans les églises, mais dans les carrefours et dans les champs. Il argumente publiquement contre les docteurs pélagiens en présence des peuples assemblés et passionnément attentifs, avec leurs femmes et leurs enfants. Soldat dans sa jeunesse, l'illustre évêque retrouve l'ardeur intrépide de son premier métier pour défendre le peuple qu'il venait évangéliser. À la tête de ses prosélytes désarmés, il marche contre une horde de Saxons et de Pictes, déjà ligues contre les Bretons, et les met en fuite en faisant répéter trois fois par toute sa troupe le cri d'Alleluia, répercuté par les montagnes voisines. C'est la journée connue sous le nom de Victoire de l'Alleluia. Heureux s'il avait pu préserver à jamais les vainqueurs du fer des barbares, comme il réussit à les guérir du poison de l'hérésie, car après lui le Pélagianisme ne reparut en Bretagne que pour recevoir un dernier coup au synode de 549. Grâce aux disciples qu'il forma et qui devinrent les fondateurs des principaux monastères de la Cambrie, c'est à notre grand saint Gaulois que remontent les premières splendeurs de la vie cénobitique en Bretagne.

Tout le monde sait qu'en 444, lorsque les Romains abandonnèrent la Grande-Bretagne qu'ils ne pouvaient plus défendre, afin de pouvoir porter leurs troupes sur d'autres frontières de l'empire menacé de toutes parts,

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les Bretons appelèrent à leur secours contre les Pictes ou habitants de l'Écosse, les Jutes, les Angles et les Saxons, peuplades du Nord de l'Allemagne et de la Scandinavie. Ces auxiliaires, si imprudemment appelés par les Bretons, devinrent les conquérants du pays et y fondèrent une nationalité nouvelle, qui a persisté à travers toutes les conquêtes et toutes les révolutions subséquentes. La Grande-Bretagne est devenue et est encore l'Angleterre, comme la Gaule est devenue et est encore la France. En détruisant l'indépendance bretonne, en refoulant dans les régions montueuses du pays de Galles et jusqu'en Armorique les populations qui n'atteignaient pas les longs couteaux, dont ils tracent leur nom, les païens Anglo-Saxons renversèrent et anéantirent pour un temps sur le sol de la Grande-Bretagne l'édifice auguste de la religion chrétienne.

Pendant la période qui s'étend de la moitié du Ve siècle au milieu du VIe, pendant que Clovis fondait la monarchie Franque et que saint Benoît plantait sur le Mont-Cassin le berceau du plus grand des Ordres monastiques, la Grande-Bretagne offrait le spectacle de quatre races divisées, luttant avec acharnement les unes contre les autres : au Nord, les Pictes et les Scots encore étrangers et hostiles à la foi du Christ ; plus bas : dans l'ancienne province romaine de Valentia ou Galloway, d'autres Pictes, évangélisés par saint Ninian ; au Sud-Est, tout le pays qui s'appelle aujourd'hui Angleterre proprement dite, et tombé au pouvoir des Anglo-Saxons ; au Sud-Ouest, la population indigène, restée chrétienne et indépendante, réfugiée dans la Cambrie ou pays de Galles et la Cornouailles.

Mais, comme les Pictes du Nord, les Anglo-Saxons sont encore tous païens ; d'où leur viendra la lumière de l'Évangile ? Ne sera-ce pas peut-être de ces montagnes de la Cambrie, de ce pays de Galles où les vaincus entretenaient le feu sacré des croyances et des traditions de l'Église bretonne, avec son clergé indigène et ses institutions monastiques ?

Non-seulement on ne cite pas un seul effort tenté par un pontife ou un religieux breton pour prêcher la foi aux conquérants ; mais le grand historien de la race anglo-saxonne constate expressément qu'il y avait chez les Bretons de la grande île un parti pris de ne jamais révéler les vérités de la foi à ceux dont ils étaient condamnés à subir la domination ou la cohabitation, et comme une résolution vindicative, quand même ils deviendraient chrétiens, de les traiter en païens incorrigibles. Saint Grégoire le Grand porte contre eux le même témoignage en termes plus sévères encore : « Les prêtres », dit-il, « qui avoisinent la nation des Angles les négligent, et, dépourvus de toute sollicitude pastorale, ils refusent de répondre au désir qu'aurait ce peuple de se convertir à la foi du Christ ».

A la fin du VIe siècle, après cent cinquante ans d'invasion et de luttes triomphantes, les Saxons n'avaient donc encore rencontré, dans aucune des trois populations chrétiennes ou récemment converties (Bretons, Scots et Pictes), qu'ils avaient abordées, combattues et vaincues, ni des apôtres disposés à leur annoncer la bonne nouvelle, ni des pontifes capables de maintenir le dépôt de la foi chez des peuples conquis par eux. En 586, les deux derniers évêques de la Bretagne conquise, ceux de Londres et de York, abandonnèrent leurs églises et se réfugièrent dans les montagnes du pays de Galles,

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emportant avec eux les vases sacrés et les saintes reliques qu'ils avaient pu dérober à la rapacité des idolâtres.

Il fallait donc d'autres moissonneurs. D'où viendront-ils ? Du foyer inextinguible d'où la lumière est déjà venue aux Irlandais par Patrice, aux Bretons et aux Scots par Palladius, par Ninian, par Germain,

A la différence des envahisseurs barbares du continent, les Saxons n'adoptèrent pas la religion du peuple qu'ils avaient subjugué. En Gaule, en Espagne, en Italie, le christianisme avait refleuri et s'était énergiquement affirmé sous la domination des Francs et des Goths; il avait conquis les conquérants. En Bretagne, il disparut sous le poids de la conquête étrangère. Il n'en restait rien dans les pays soumis aux Saxons, quand Rome y envoya ses missionnaires; on y rencontrait à peine quelques églises ruinées, mais pas un chrétien vivant parmi les indigènes; vainqueurs et vaincus erraient également dans la nuit du paganisme.

L'affreux commerce des esclaves, qui a déshonoré successivement toutes les nations païennes et chrétiennes, s'exerçait chez les Anglo-Saxons avec une sorte de passion invétérée. Il fallut des siècles entiers d'efforts incessants pour l'extirper. Ce n'était pas seulement des captifs, des vaincus qu'ils condamnaient à cet excès d'infortune et de honte: c'étaient leurs parents, leurs compatriotes; c'était comme les frères de Joseph, leur propre sang; c'étaient leurs fils et leurs filles qu'ils mettaient à l'encan et qu'ils vendaient à des marchands venus du continent pour s'approvisionner chez les Anglo-Saxons de cette denrée humaine. C'était par ce commerce infâme que la Grande-Bretagne, redevenue presque aussi étrangère au reste de l'Europe qu'elle l'était avant César, rentrait dans le cercle des nations policées, et elle y rentrait comme au temps de César, où Cicéron n'anticipait d'autre profit pour Rome de l'expédition du proconsul que le produit de la vente des esclaves !

Et cependant c'était du fond de cet abîme d'ignominie que Dieu allait faire surgir l'occasion d'affranchir l'Angleterre des entraves du paganisme et de l'introduire, par la main du plus grand des Papes, dans le giron de l'Église en même temps que dans l'orbite de la civilisation chrétienne.

Qui nous expliquera jamais que ces vendeurs d'hommes aient trouvé le débit de leur marchandise à Rome ? Oui, à Rome, dans la pleine lumière du christianisme; à Rome, six siècles après la naissance du divin Libérateur, et trois siècles après la paix de l'Église; à Rome soumise depuis Constantin à des empereurs chrétiens, et où grandissait graduellement la souveraineté temporelle des Papes ! Il en était ainsi cependant en l'an de grâce 380 ou 387, sous le pape Pélage II. Des esclaves de tout sexe et de tous pays, et parmi eux, des enfants, des jeunes gens saxons, se trouvaient exposés en vente dans le Forum romain, comme toute autre denrée. Des prêtres, des moines, se mêlaient à la foule qui venait enchérir ou assister au marché; et parmi les spectateurs apparaissait le doux, le généreux, l'immortel Grégoire. Il apprenait ainsi à détester cette lèpre de l'esclavage qu'il lui fut donné plus tard de restreindre et de combattre, mais non d'extirper.

On a cent fois raconté cette scène que Bède, le père de l'histoire d'Angleterre, avait recueilli dans la tradition de ses ancêtres Northumbriens, et ce dialogue, où se peignent avec une si touchante originalité l'âme pieuse et compatissante de Grégoire, en même temps que son goût étrange pour les jeux de mots. Chacun sait comment, à la vue de ces jeunes esclaves, frappé de la beauté de leurs visages, de la blancheur éblouissante de leur

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Il est naturel de croire que le riche et charitable abbé racheta ces enfants captifs, qu'il les conduisit aussitôt chez lui, c'est-à-dire dans le palais où il était né, qu'il avait changé en monastère, et qui n'était pas loin du Forum où les jeunes Bretons avaient été exposés en vente. Le rachat de ces trois ou quatre esclaves fut ainsi l'origine de la rédemption de toute l'Angleterre. Un chroniqueur anglo-saxon, chrétien, mais laïque, qui écrivait quatre siècles plus tard, constate l'empire des traditions domestiques chez ce peuple. Il dit expressément que Grégoire logea ses hôtes dans le triclinium où il aimait à servir de ses propres mains la table des pauvres, et qu'après les avoir instruits et baptisés, il voulut les prendre pour compagnons, et retourner avec eux dans leur patrie, pour la convertir au Christ. Tous les auteurs sont unanimes à reconnaître qu'à partir de ce moment il conçut le grand projet de conquérir les Anglo-Saxons à l'Église catholique. Il y consacra une persévérance, un dévouement et une prudence que les plus grands hommes n'ont point surpassés. On sait qu'au sortir de la scène du marché des esclaves, il demanda et obtint du Pape d'être envoyé comme missionnaire auprès des Anglo-Saxons, et qu'à la nouvelle de son départ, les Romains, après avoir accablé le Pape de reproches, coururent après leur Pontife futur, et, l'atteignant à trois journées de Rome, le ramenèrent de force dans la ville éternelle.

A peine eut-il été élu Pape, que le grand et cher dessein devint l'objet de ses préoccupations perpétuelles ; dans la sixième année de son Pontificat, il se décida à choisir pour apôtre de l'île lointaine où le transportait sans cesse sa pensée, les religieux de son monastère de Saint-André au Mont-Celius, et de leur donner pour chef Augustin, le prieur de cette chère maison.

Ce monastère est celui qui porte aujourd'hui le nom de Saint-Grégoire, et que connaissent tous ceux qui ont été à Rome.

Où est l'anglais digne de ce nom qui, en portant son regard du Palatin au Colisée, pourrait contempler sans émotion et sans remords ce coin de terre d'où lui sont venus la foi et le nom de chrétien, la Bible dont il est si fier, l'Église même dont il a gardé le fantôme ? Voilà donc où les enfants esclaves de ses aïeux étaient recueillis et sauvés ! Sur ces pierres s'agenouillaient ceux qui ont fait sa patrie chrétienne ! Sous ces voûtes a été

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conçu par une âme sainte, confié à Dieu, béni par Dieu, accepté et accompli par d'humbles et généreux chrétiens, le grand dessein ! Par ces degrés sont descendus les quarante moines qui ont porté à l'Angleterre la parole de Dieu, la lumière de l'Évangile avec l'unité catholique, la succession apostolique et la Règle de Saint-Benoît. Aucun pays n'a reçu le don du salut plus directement des Papes et des moines, et aucun, hélas ! ne les a si tôt et si cruellement trahis.

On ne sait absolument rien de ce qui précéda, dans la vie d'Augustin, le jour solennel où, pour obéir aux ordres du Pontife, qui avait été son abbé, il dut s'arracher avec ses quarante compagnons aux entrailles maternelles de la communauté qui leur servait de patrie. Pour fixer le choix de Grégoire, il faut qu'il ait montré des qualités éminentes comme prieur du monastère. Mais rien n'annonce que ses compagnons aient été dès lors animés du zèle qui enflammait le Pape. Ils arrivèrent sans encombre en Provence et s'arrêtèrent quelque temps à Lérins, dans cette île des Saints de la Méditerranée, où, un siècle et demi plus tôt, Patrice, l'apôtre monastique de l'île des Saints de l'Océan, avait séjourné pendant neuf ans avant d'être envoyé par le pape Célestin pour évangéliser l'Irlande. Mais, là où ailleurs, les moines romains recueillirent d'effrayants récits sur les pays qu'ils avaient à convertir. On leur dit que le peuple anglo-saxon, dont ils ignoraient la langue, était un peuple de bêtes féroces, altéré du sang innocent, impossible à toucher ou à gagner, et qu'on ne pouvait aborder qu'en courant à une perte certaine. Ils prirent peur, et au lieu de poursuivre leur route, ils obtinrent d'Augustin qu'il retournerait à Rome pour supplier le Pape de les dispenser d'un voyage si pénible, si périlleux et si inutile. Loin de les exaucer, Grégoire leur renvoya Augustin avec une lettre où il leur prescrivait de reconnaître désormais pour leur abbé le prieur de Saint-André, de lui obéir en tout, et surtout de ne pas se laisser terrifier par les labeurs de la route, ni par la langue des médisants. « Mieux valait », leur écrivait-il, « ne pas commencer cette bonne œuvre, que d'y renoncer après l'avoir entamée... En avant donc, au nom de Dieu... Plus vous aurez de peine et plus votre gloire sera belle dans l'éternité. Que la grâce du Tout-Puissant vous protège et m'accorde de voir le fruit de votre travail dans l'éternelle patrie ; si je ne puis partager votre labeur, je n'en serai pas moins à la récolte, car Dieu sait que ce n'est pas la bonne volonté qui me manque ».

Augustin était porteur de lettres nombreuses, écrites à la même date par le Pape, d'abord à l'abbé de Lérins, à l'évêque d'Aix et au gouverneur gallo-franc de Provence, pour les remercier du bon accueil qu'ils avaient déjà fait aux missionnaires, puis aux évêques de Tours, de Marseille, de Vienne, d'Autun et surtout à Virgile, métropolitain d'Arles, pour leur recommander très-chaleureusement Augustin et sa mission, mais sans leur en expliquer la nature ou la portée.

Il en agit autrement dans ses lettres aux deux jeunes rois d'Austrasie et de Bourgogne et à leur mère Brunehaut, qui régnait en leur nom sur toute la France orientale. En invoquant l'orthodoxie qui distinguait entre toutes la nation franque, il leur annonce qu'il a appris que la nation anglaise était disposée à recevoir la foi chrétienne, mais que les prêtres des régions voisines (c'est-à-dire de la Cambrie), n'avaient nul soin de la leur prêcher ; en conséquence, il demande que les missionnaires destinés par lui à sonder, puis à sauver les âmes des Anglais, puissent obtenir des interprètes pour les accompagner au-delà du détroit, et un sauf-conduit royal pour garantir leur sécurité pendant leur voyage à travers la France.

VIES DES SAINTS. — TOME VI.

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Ainsi stimulés et recommandés, Augustin et ses religieux reprirent courage et se remirent en route. Leur obéissance remporta la victoire qui avait été refusée à la magnanime ardeur du grand Grégoire. Ils traversèrent donc toute la France en remontant le Rhône et en descendant la Loire, protégés par les princes et les évêques à qui le Pape les avait recommandés, mais non sans subir plus d'une avarie de la part des populations grossières, surtout en Anjou, où ces quarante hommes vêtus en pèlerins, cheminant ensemble, prenant quelquefois leur gîte nocturne sous un grand arbre pour tout abri, furent accueillis comme des loups-garous, et où les femmes surtout se signalaient par leurs hurlements et leurs dérisions.

Après avoir ainsi parcouru toute la Gaule franque, Augustin et ses compagnons vinrent débarquer sur la plage méridionale de la Grande-Bretagne, à l'endroit où elle se rapproche le plus du continent et la même où avaient déjà pris terre les conquérants antérieurs de l'Angleterre. Jules César, qui l'avait révélée au monde romain, puis Hengist avec ses Saxons qui lui apportaient avec son nom nouveau l'ineffaçable empreinte des races germaniques.

Au midi de l'embouchure de la Tamise et à la pente nord-est du comté de Kent, on voit une région qui s'appelle encore l'île de Thanet, bien que le nom d'île ne lui convienne plus, parce que le bras de mer qui la séparait autrefois du continent n'est plus qu'une sorte de ruisseau marécageux et saumâtre. C'est là, à un endroit où les blanches et abruptes falaises de cette plage d'Albion s'interrompent subitement pour ouvrir une anse sablonneuse, auprès de l'ancien port des Romains à Richborough, entre les villes modernes de Sandwich et de Ramsgate, que les moines romains posèrent pour la première fois le pied sur le sol Britannique. On a longtemps conservé et vénéré le rocher qui avait reçu l'empreinte des premiers pas d'Augustin ; on y venait en pèlerinage pour remercier le Dieu vivant d'y avoir conduit l'apôtre des Anglais.

A peine débarqué, le lieutenant du pape Grégoire envoya les interprètes dont il s'était pourvu en France auprès du roi de la contrée où les missionnaires venaient d'aborder, pour lui annoncer qu'ils arrivaient de Rome, et qu'ils lui apportaient la meilleure des nouvelles, la vraie bonne Nouvelle, avec les promesses de la joie céleste et d'un règne éternel en la compagnie du Dieu vivant et véritable.

Ce roi s'appelait Ethelbert, ce qui voulait dire en anglo-saxon Noble et vaillant. Arrière-petit-fils de Hengist, le premier des conquérants saxons, il régnait depuis trente-six ans sur le plus ancien royaume de l'Heptarchie, celui de Kent.

Il devait être naturellement prédisposé en faveur de la religion chrétienne. C'était celle de sa femme, Berthe, qui avait pour père Caribert, roi des Francs de Paris, petit-fils de Clovis. Elle n'avait été accordée à ce roi païen des Saxons de Kent, qu'à la condition de pouvoir observer librement les préceptes et les pratiques de sa foi, sous la garde d'un évêque gallo-franc, Liudhard ou Létard de Senlis, qui était toujours resté avec elle, et venait

seulement de mourir, lorsque Augustin arriva. La tradition constate les douces et aimables vertus de la reine Berthe, en même temps que son zèle discret pour la conversion de son mari et de ses sujets.

On croit que Grégoire tenait d'elle ces données sur l'envie qu'auraient les Anglais de se convertir, dont il avait entendu la reine Brunehaut et ses petits-fils. Cette arrière-petite-fille de sainte Clotilde semblait ainsi destinée à être elle-même la Clotilde de l'Angleterre.

Cependant le roi Ethelbert n'autorisa pas tout d'abord les moines romains à venir le trouver dans la cité romaine de Cantorbéry qui lui servait de résidence. Tout en pourvoyant à leur subsistance, il leur prescrivit de ne pas sortir de l'île où ils avaient débarqué, pendant qu'il délibérerait sur ce qu'il avait à faire. Au bout de quelques jours, il alla les visiter lui-même, mais ne voulut les entretenir qu'en plein air, on ne sait quelle superstition païenne lui faisait redouter d'être victime de quelque maléfice s'il se trouvait sous le même toit que ces étrangers. Au bruit de son approche, ils s'avancèrent processionnellement au-devant de lui.

« L'histoire de l'Église », dit Bossuet, « n'a rien de plus beau que l'entrée du saint moine Augustin dans le royaume de Kent avec quarante de ses compagnons, qui, précédés de la croix et de l'image du grand Roi Notre-Seigneur Jésus-Christ, faisaient des vœux solennels pour la conversion de l'Angleterre ». En ce moment solennel, où sur cette terre jadis chrétienne le christianisme se retrouvait face à face avec l'idolâtrie, ces étrangers suppliaient le vrai Dieu de sauver en même temps que leurs propres âmes toutes ces âmes pour l'amour desquelles ils s'étaient arrachés de leurs cloîtres paisibles à Rome et avaient tenté cette rude entreprise. Ils chantaient les litanies en usage à Rome, sur le rhythme solennel et touchant que leur avait enseigné Grégoire leur père spirituel et le père de la musique religieuse. À leur tête marchait Augustin, dont la haute stature et la prestance patricienne devaient attirer tous les regards, car il dépassait, comme Saül, tous les autres de la tête et des épaules.

Le roi, entouré d'un grand nombre de ses fidèles, les reçut assis sous un grand chêne, et les fit asseoir devant lui. Après avoir écouté le discours qu'ils lui adressèrent en même temps qu'à l'assemblée, il leur fit une réponse loyale, sincère, et, comme on dirait aujourd'hui, vraiment libérale. « Voilà de belles paroles et de belles promesses ; mais tout cela est nouveau et incertain pour moi. Je ne puis tout d'un coup y ajouter foi, en abandonnant tout ce que j'observe depuis si longtemps avec toute ma nation. Mais puisque vous êtes venus de si loin pour nous communiquer ce que vous-même, à ce que je vois, croyez être la vérité et le bien suprême, nous ne vous ferons aucun mal ; au contraire, nous vous donnerons l'hospitalité, et nous aurons soin de vous fournir de quoi vivre, nous ne vous empêcherons pas de prêcher votre religion, et vous convertirez qui vous pourrez ». Par ces paroles, le roi leur signifiait l'intention de concilier la fidélité aux coutumes nationales avec un respect pour la liberté des âmes que l'on retrouve trop rarement dans l'histoire. L'Église catholique rencontrait ainsi dès ses premiers pas en Angleterre cette promesse de liberté qui a été pendant tant de siècles le premier article et le plus fondamental de toutes les chartes et de toutes les constitutions anglaises.

Fidèle à cet engagement, Ethelbert permit aux missionnaires de le suivre à Cantorbéry, où il leur assigna une demeure qui s'appelle encore Stable Gate, la porte de l'Hôtellerie. Les quarante missionnaires firent dans cette ville une entrée solennelle, portant leur croix d'argent, avec le tableau

26 MAI. sur bois où était peint le Christ, et chantant tous à l'unisson ce refrain de la litanie : « Nous te conjurons, Seigneur, par toute ta miséricorde, d'épargner dans ta colère cette cité et ta sainte maison, car nous avons péché. Alleluia ». C'est ainsi, dit un historien monastique, que les premiers Pères et les premiers docteurs de la foi des Anglais entrèrent dans leur métropole future, et inaugurèrent le triomphant labeur de la Croix de Jésus.

Il y avait hors de la ville, à l'Orient, sous le vocable de Saint-Martin, une petite église, qui datait du temps des Romains, où la reine Berthe allait prier et pratiquer son culte. Ce fut là qu'Augustin et ses compagnons allaient, eux aussi, chanter leur office monastique, célébrer la messe, prêcher et baptiser. Les voilà donc tranquilles, grâce à la munificence royale sur les nécessités de la vie, munis du bien suprême de la liberté, et usant de cette liberté pour travailler à la propagation de la vérité. Ils y vivaient, dit le plus véridique des historiens, de la vie des Apôtres dans la primitive Église ; assidus à l'oraison, aux vigiles, aux jeûnes, ils prêchaient la parole de vie à tous ceux qu'ils pouvaient aborder, méprisant tous les biens de ce monde, n'acceptant de leurs néophytes que le strict nécessaire, vivant en tout d'accord avec leur doctrine, et prêts à tout souffrir comme à mourir pour la vérité qu'ils prêchaient. L'innocente simplicité de leur vie, la douceur céleste de leur doctrine, parurent aux Saxons des arguments d'une invincible éloquence, et chaque jour voyait croître le nombre de ceux qui demandaient le baptême.

Le bon et loyal Ethelbert ne perdait pas de vue les missionnaires : bientôt, charmé comme tant d'autres par la pureté de leur vie et séduit par les promesses dont plus d'un miracle attestait la vérité, il demanda et reçut le baptême des mains d'Augustin. Ce fut le jour de la Pentecôte de l'an de grâce 597 que ce roi anglo-saxon entra ainsi dans l'unité de la sainte Église du Christ. Depuis le baptême de Constantin, et si l'on excepte celui de Clovis, il n'y avait point eu d'événement plus considérable dans les annales de la chrétienté. Une foule de Saxons suivit l'exemple de leur roi, et les missionnaires monastiques sortirent de leur premier asile pour prêcher de tous les côtés en construisant çà et là des églises. Le roi, fidèle jusqu'au bout à ce noble respect de la conscience d'autrui dont il avait donné l'exemple avant même d'être chrétien, ne voulut contraindre personne à changer de religion. Il se bornait à aimer davantage ceux qui, baptisés comme lui, devenaient ses concitoyens dans la patrie céleste. Le roi saxon avait appris des moines italiens que nulle contrainte n'est compatible avec le service du Christ. Ce ne fut pas pour unir l'Angleterre à l'Église romaine, ce fut pour l'en arracher, mille ans plus tard, qu'un autre roi et d'autres apôtres durent employer les supplices et les bûchers.

Sur ces entrefaites, Augustin, se voyant désormais à la tête d'une chrétienté importante et conformément aux instructions données par le Pape, retourna en France pour s'y faire sacrer archevêque des Anglais par le célèbre métropolitain d'Arles, Virgile, cet ancien abbé de Lérins que Grégoire avait établi son vicaire sur toutes les églises du royaume des Francs. Revenu à Cantorbéry, il trouva que l'exemple du roi et les travaux de ses compagnons avaient fructifié au-delà de toute attente, à tel point qu'en la solennité de Noël de la même année (597), plus de dix mille anglo-saxons se pré-

sentèrent pour recevoir le Baptême, et ce sacrement leur fut administré à l'embouchure de la Medway dans la Tamise, en face de cette île de Sheppey, où se trouve aujourd'hui une des principales stations de la flotte Britannique et un des grands centres de la puissance maritime de l'Angleterre.

Le premier des néophytes fut aussi le premier des bienfaiteurs de la naissante Église. Ethelbert, de plus en plus pénétré de respect et de dévouement pour la foi qu'il venait d'embrasser, voulut donner un gage éclatant de sa pieuse humilité en abandonnant au nouvel archevêque son propre palais dans la ville de Cantorbéry et en établissant désormais sa résidence royale à Reculver, ancienne forteresse romaine sur la rive voisine de l'île où avait débarqué Augustin. À côté de la demeure du roi, transformée en monastère pour l'archevêque et ses religieux, et sur le site d'une vieille église du temps des Romains, on commença à construire une basilique destinée à devenir, sous le nom d'église du Sauveur ou du Christ (Christ Church) la métropole de l'Angleterre. Augustin en fut à la fois le premier archevêque et le premier abbé.

Augustin, toujours à la recherche des vestiges que l'ancienne foi avait laissés dans la Grande-Bretagne, sut découvrir l'emplacement d'une église chrétienne, transformée en temple païen et entourée d'un bois sacré. Ethelbert lui abandonna ce temple avec tout le terrain environnant. L'archevêque en refit aussitôt une église qu'il dédia à saint Pancrace, jeune martyr de Rome, dont le souvenir était cher aux moines Romains, parce que le monastère du Mont-Celius, d'où ils étaient tous sortis et où leur père Grégoire était né, avait été construit sur des terrains appartenant autrefois à la famille de Pancrace. Autour de ce nouveau sanctuaire, Augustin éleva un autre monastère, dont un de ses compagnons, Pierre, fut le premier abbé, et qu'il destinait à lui servir de sépulture, selon l'usage romain qui plaçait les cimetières hors des villes et au bord des grands chemins. Il consacra cette nouvelle fondation sous l'invocation des apôtres de Rome, Pierre et Paul, mais c'est sous son propre nom que cette fameuse abbaye est devenue l'un des sanctuaires les plus opulents et les plus vénérés de la chrétienté, et qu'elle a été pendant plusieurs siècles la nécropole des rois et des primats de l'Angleterre, en même temps que le premier foyer de la vie religieuse et intellectuelle dans le midi de la Grande-Bretagne.

Dès la première année de sa mission, Augustin avait envoyé à Rome deux de ses compagnons : Laurent, qui devait le remplacer comme archevêque, et Pierre, qui devait être le premier abbé du nouveau monastère de Saint-Pierre et de Saint-Paul, pour annoncer au Pape la grande et bonne nouvelle de la conversion du roi et du royaume de Kent, puis pour lui demander de nouveaux collaborateurs, la moisson étant grande et les moissonneurs peu nombreux ; enfin, pour le consulter sur onze points importants et délicats touchant la discipline et la direction des nouveaux chrétiens.

On comprend la joie de Grégoire ; au milieu des périls et des épreuves

26 MAI. de l'Église, au milieu de ses propres souffrances matérielles et morales, il voyait réaliser le rêve, le plus cher de son âme. Le plus audacieux de ses projets était couronné de succès. Un nouveau peuple venait d'être introduit dans l'Église par sa douce et persévérante activité jusqu'à la fin des siècles, des âmes innombrables allaient lui devoir leur entrée dans la grande confraternité des âmes ici-bas comme dans les joies éternelles de là-haut. Certes, il ne prévoyait pas les grands hommes, les grands Saints, les immenses ressources, les indomptables champions que l'Angleterre devait fournir à l'Église catholique; mais aussi il eut le bonheur d'ignorer la défection qui devait découronner un jour tant de gloire, et cette lâche ingratitude qui a osé méconnaître ou rabaisser chez lui comme chez ses lieutenants l'incomparable bienfait qu'il a conféré au peuple anglais en l'initiant à la lumière de l'Évangile.

Il resta jusqu'à son dernier jour fidèle à l'active sollicitude que lui inspirait sa chère Angleterre. Il envoya à Augustin une nouvelle colonie monastique, munie de reliques, de vases sacrés, de vêtements sacerdotaux, de parements d'autels, de tout ce qu'exigeait la pompe du culte et surtout des livres destinés à former un commencement de bibliothèque ecclésiastique.

A la tête de ce nouvel essaim de religieux, figurait un homme de très-noble naissance, nommé Mellitus, et son confrère Juste, qui devaient occuper l'un après l'autre le siège métropolitain de Cantorbéry, puis Paulin, le futur apôtre de la Northumbrie.

Il confia aux nouveaux missionnaires une longue lettre au roi Ethelbert, où, tout en le félicitant de sa conversion, et en le comparant à Constantin, comme il avait comparé Berthe à sainte Hélène, il l'exhortait à étendre la foi parmi ses sujets, à proscrire le culte des idoles, à renverser leurs temples et à établir les bonnes mœurs par les exhortations, les caresses, les menaces, mais surtout par son propre exemple. Il ajoute : « Vous avez avec vous notre très-révérend frère, l'évêque Augustin, élevé dans la Règle monastique, rempli de la science des Écritures, plein de bonnes œuvres aux yeux de Dieu. Écoutez dévotement et accomplissez fidèlement tout ce qu'il vous dira : car plus vous écouterez ce qu'il vous dira de la part de Dieu, plus Dieu l'exaucera lui-même quand il le priera pour vous. Attachez-vous donc à lui de toutes les forces de votre âme avec la ferveur de la foi ; et secondez ses efforts avec toute la force que Dieu vous a donnée ».

Le même jour, il conférait à Augustin le droit de porter le pallium en célébrant la messe, pour le récompenser d'avoir créé la nouvelle église des Anglais. Cet honneur devait passer à tous ses successeurs sur le siège archiépiscopal. Il le constitue métropolitain des douze évêchés qu'il lui enjoint d'ériger dans l'Angleterre méridionale.

Mais pendant que, aux yeux des hommes, il mettait ainsi le comble à la confiance et à l'autorité dont il investissait Augustin, il lui adressait en secret des avertissements destinés à les préserver des périls de l'orgueil. « Dans notre joie », lui écrivait-il, « il y a grand sujet de crainte. Je sais, très-cher frère, que Dieu a fait par toi de grands miracles dans cette nation. Il faut se réjouir de ce que les âmes des Anglais sont attirées par des miracles extérieurs à la grâce intérieure ; mais il faut craindre que ces prodiges ne portent l'âme infirme à la présomption et ne fassent tomber l'homme au dedans par la vaine gloire encore plus qu'ils ne le grandissent au dehors. Quand les disciples disaient à leur divin Maître : Seigneur, en votre nom, les

dans son État présent de l'Angleterre, part. 3, p. 450 : « Ces hommes (les fanatiques), sous prétexte de déraciner le papisme, la superstition et l'idolâtrie, détruisirent entièrement les deux belles bibliothèques (dont nous venons de parler), ils jetèrent, vendirent, brûlèrent en pièces tous les livres précieux que les protecteurs des lettres avaient eu tant de peine à ramasser dans tous les pays de l'Europe. Leur fureur alla si loin, par rapport à la bibliothèque exagervillienne, qui était la plus ample, la plus ancienne et la mieux composée, qu'il ne nous en reste pas même le catalogue. Ils ne s'en tinrent pas là, ils visitèrent les bibliothèques des collèges particuliers, et y portèrent aussi le ravage. On peut juger de ce qu'ils firent par une lettre qui existe encore, et dans laquelle l'un d'entre eux se vante que le nouveau collège, de forme quadrangulaire, était tout couvert de feuilles de livres déchirés, etc. L'université se plaignit au gouverneur de la barbarie et de l'avidité des visiteurs ; mais ses plaintes ne produisirent aucun effet ; elle ne put sauver qu'un simple volume, donné par Jean Whethamsted, abbé de Saint-Alban, lequel contenait une partie de Valère-Maxime, avec les commentaires de Denys de Burgo. Il n'y a aujourd'hui, dans la bibliothèque bodléienne que ce volume et deux autres, qui viennent des anciennes bibliothèques. L'université, désespérant n'avoir jamais de bibliothèque publique, se défit, en 1555, des pupitres et des tablettes où avaient été les livres ».

On retira des mains des épiciers quelques livres qu'on y avait trouvés par hasard. L'archevêque Parker ramassa aussi quelques morceaux de manuscrits, qu'il légua, partis à la bibliothèque de l'Université, partis à celle du collège de Saint-Renoît de Cambridge.

Thomas Bodley, par une libéralité qu'on ne pourra jamais assez louer, fonda à Oxford une nouvelle bibliothèque publique, qui fut ouverte en 1602. Son exemple eut des imitateurs ; mais ces célèbres protecteurs des lettres n'ont pu, malgré tous leurs soins, recouvrer d'anciens manuscrits, qu'on regrette et qu'on regrettera toujours.

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démons mêmes nous sont soumis ; il leur répondit : Ne vous réjouissez pas de cela, mais de ce que vos noms sont inscrits dans le ciel. Les noms de tous les élus y sont inscrits, et cependant tous les élus ne font pas des miracles... Tandis que Dieu agit ainsi par toi au dehors, tu dois, très-cher frère, te juger scrupuleusement au dedans et bien connaître qui tu es. Si tu te souviens d'avoir offensé Dieu par ta langue ou par tes œuvres, aie toujours tes fautes présentes à ta mémoire pour réprimer la vaine gloire qui surgirait dans ton cœur. Songe que ce don des miracles ne t'est pas donné pour toi, mais pour ceux dont le salut t'est confié... Il y a des miracles de réprouvés, et nous, nous ne savons pas même si nous sommes élus. Il faut donc rudement déprimer l'âme au milieu de tous ces prodiges et de ces signes, de peur qu'elle n'y cherche sa propre gloire et son avantage privé... Dieu ne nous a donné qu'un seul signe pour reconnaître ses élus : c'est de nous aimer les uns les autres ».

Puis aussitôt, voulant relever par un retour de tendre compassion l'ami qu'il vient de corriger, il continue en ces termes : « Je parle ainsi, parce que je désire prosterner l'âme de mon cher auditeur dans l'humilité. Mais que ton humilité même ait confiance. Tout pécheur que je suis, j'ai une espérance certaine que tous tes péchés te seront remis, puisque tu as été choisi pour procurer la rémission aux autres. S'il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur pénitent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, quelle joie n'y aura-t-il pas pour tout un grand peuple qui, en venant à la foi, fait pénitence de tout le mal qu'il a fait ? Et cette joie, c'est toi qui l'auras donnée au ciel ».

Dans une lettre antérieure de Grégoire, adressée, non plus à Augustin, mais à son ami Euloge, patriarche d'Alexandrie, le Pape constate également les miracles qui avaient signalé la mission d'Augustin. Il ne craint pas même de les comparer aux signes et aux prodiges qui avaient accompagné la prédication des Apôtres.

Chose singulière, ni Bède ni aucun autre historien ne donne le moindre détail sur les prodiges qui éveillaient à la fois l'admiration, la gratitude et la prudence de saint Grégoire le Grand. Mais, de tous les miracles possibles, le plus grand est assurément « d'avoir détaché du paganisme, sans violence, un peuple violent, de l'introduire dans la société chrétienne, non pas homme par homme et famille par famille, mais d'un seul coup, avec ses rois, sa noblesse guerrière, ses institutions ». Ce roi qui croit descendre des dieux du paradis scandinave, et qui abandonne sa capitale aux prêtres du Dieu crucifié; ce peuple féroce et idolâtre qui se précipite par milliers au-devant de quelques moines étrangers, et par milliers se plonge dans les ondes glacées de la Tamise, au milieu de l'hiver, pour recevoir le Baptême de la main de ces inconnus; cette transformation si rapide et si complète d'une race orgueilleuse et victorieuse, sensuelle et rapace, par une doctrine uniquement destinée à dompter la cupidité, l'orgueil et la sensualité, et qui, une fois descendue dans ces cœurs sauvages, s'y est imprimée pour toujours, n'est-ce pas là de tous les prodiges le plus merveilleux comme le plus incontesté ?

Enfin, et après toutes ces lettres, Grégoire adressa une réponse très-longue et très-détaillée aux onze questions que lui avait posées Augustin sur les principales difficultés qu'il rencontrait ou qu'il prévoyait dans sa mission. Il faudrait citer en entier cette réponse, monument admirable de

¹ Fleury, en citant cette lettre, dit avec raison : « Rien ne prouve mieux la vérité des miracles de saint Augustin que cet avis si sérieux de Grégoire ».

SAINT AUGUSTIN DE CANTORRÉRY. lumière, de raison conciliante, de douceur, de sagesse, de modération et de prudence, destiné à devenir, comme on l'a dit très-justement, la règle et le code des missions chrétiennes.

Interrogé sur les peines à infliger aux voleurs sacrilèges, et sur la disposition de la loi romaine, qui imposait au voleur la restitution du double ou quadruple, Grégoire prescrit de tenir compte, dans le châtiment, de l'indigence ou de la richesse du larron, mais toujours avec une charité paternelle, et une modération qui retienne l'âme dans les limites de la raison. Quant à la restitution, « à Dieu ne plaise », dit-il, « que l'Église veuille gagner à ce qu'elle a perdu, et cherche à tirer profit de la folie des hommes ! »

A peine eut-il écrit au roi Ethelbert, la lettre où il l'exhortait à détruire les temples du vieux culte national, qu'il se ravisa, et au bout de quelques jours il dépêcha une instruction toute différente au chef de la nouvelle mission, à ce Mellitus qu'il qualifie d'abbé et qu'il avait chargé de porter sa lettre au roi. Il espérait le rejoindre en route. « Depuis le départ de toute la compagnie qui est avec vous », lui écrit-il, « je suis fort inquiet, car je n'ai rien appris des succès de votre voyage. Mais quand le Dieu tout-puissant vous aura conduit auprès de notre révérendissime frère Augustin, dites-lui que, après avoir longtemps roulé dans mon esprit l'affaire des Anglais, j'ai reconnu qu'il ne fallait pas du tout abattre les temples des idoles, mais seulement les idoles qui y sont. Après avoir arrosé ces temples d'eau bénite, qu'on y place des autels et des reliques ; car si ces temples sont bien bâtis, il faut les faire passer du culte des démons au service du vrai Dieu, afin que cette nation, voyant que l'on ne détruit pas ses temples, se convertisse plus aisément, et vienne adorer le vrai Dieu dans les lieux qui lui sont connus ».

C'est le cas de parler ici des divergences qui existaient entre Rome et l'antique église bretonne, voisine des Anglais ; entre Rome et les Chrétientés d'Irlande, de Calédonie.

La dissidence capitale portait sur la date de la célébration de la fête de Pâques. Dès les premiers siècles, des discussions prolongées s'étaient élevées sur le jour où il convenait de célébrer la plus grande fête de l'Église. Le concile de Nicée avait fixé l'époque des solennités pascales au dimanche après le quatorzième jour de la lune de l'équinoxe du printemps, et cette date, sanctionnée par l'Église romaine, avait été portée dans toutes les églises de la Bretagne avec la foi chrétienne, comme par saint Patrice en Irlande, et par saint Colomban en Calédonie. Mais l'église d'Alexandrie s'était aperçue d'une erreur astronomique qui provenait de l'emploi par les chrétiens de l'ancien cycle judaïque ; elle avait introduit un comput plus exact, adopté dans tout l'Orient, et dont il résultait dès le pontificat de saint Léon le Grand (440-461) une différence d'un mois entier entre le jour de Pâques à Rome et le jour de Pâques à Alexandrie. Enfin, vers le milieu du VIe siècle, en 532, on se mit d'accord : Rome adopta la supputation de Denys-le-Petit, qui ne permettait plus de se tromper sur le jour fixé par le concile de Nicée, et l'uniformité de date se trouva rétablie dans l'Église. Mais l'invasion saxonne avait intercepté les communications habituelles entre Rome et les églises bretonnes. Celles-ci conservèrent l'ancien usage romain ; et ce fut précisément l'attachement à cet usage romain qui lui servit d'argument contre les calculs plus exacts que leur apportaient Augustin et ses moines Italiens, mais qu'ils repoussaient comme des nouveautés suspectes, comme une dérogation aux traditions de leurs pères. C'était comme on voit pour

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rester fidèles aux enseignements primitifs de Rome, qu'ils résistaient aux nouveaux missionnaires romains.

S'il y avait eu le moindre dissentiment dogmatique ou moral entre les Bretons et l'Église romaine, jamais Augustin n'aurait commis l'insigne folie de solliciter l'assistance du clergé celtique pour la conversion des païens Saxons. Ce fût semer la confusion et la discorde dans la nouvelle Église qu'il s'agissait de constituer par le concours énergique du christianisme indigène avec les envoyés de Rome.

Rien de plus pénible que de rencontrer dans l'histoire des luttes interminables et passionnées pour des causes ou des questions qui au bout de quelque temps n'intéressent plus personne, et que personne ne comprend plus. Mais ce n'est pas seulement l'antiquité chrétienne, ce sont tous les siècles qui offrent de pareils spectacles. Et à ceux qui se scandaliseraient de l'excessive importance que les âmes les plus pieuses de leur temps ont attachée à de pareilles minuties, il suffit de rappeler l'obstination acharnée qu'ont mise de grands peuples, tels que les Anglais et les Russes, à repousser la réforme du calendrier grégorien, les uns pendant près de deux siècles, les autres jusqu'au sein de l'uniformité du monde contemporain.

Comment se figurer que, pour cette mesquine et misérable différence, les deux Églises soient restées pendant deux siècles sur le pied de guerre l'une vis-à-vis de l'autre ? Puisque les Celtes des îles Britanniques tenaient de Rome même leur ancien usage, pourquoi ne pas la suivre dans son calcul perfectionné, comme dans tout le reste de l'Occident ? Pourquoi vouloir absolument se réjouir quand les Romains jeûnaient, et jeûner quand ils chantaient l'Alleluia ?

N'y avait-il pas une cause plus sérieuse, plus profonde à la dissidence dont la controverse pascale ne couvrait que la surface ? On n'en saurait douter ; et de toutes les causes, la plus naturelle et la plus excusable, c'était l'instinct de conservation nationale, exaspéré par la haine de l'ennemi triomphant et se traduisant par la méfiance de l'étranger, qui semblait le complice de l'ennemi.

Augustin sentait bien qu'il avait besoin des chrétiens celtiques pour mener à bien la grande œuvre que la Papauté lui avait confiée. Formé à l'école conciliante et modérée de saint Grégoire le Grand, imbu de ses récentes instructions, il fut loin de se montrer exclusif, quant aux personnes ou aux usages locaux, et, pour achever la conversion des Saxons, il réclama sincèrement le concours du clergé nombreux et puissant, qui depuis plus d'un siècle était l'âme de la résistance contre les païens et qui peuplait ces grands cloîtres de la Cambrie, où n'avait point encore pénétré l'épée des conquérants.

Mais les Bretons lui opposèrent une résistance jalouse et obstinée. Ils ne voulurent point se joindre à lui pour évangéliser leurs ennemis ; ils n'avaient aucune envie de leur ouvrir les portes du ciel.

Augustin réussit cependant à obtenir que les principaux évêques et docteurs du pays de Galles tiendraient une conférence publique avec lui. On convint de se rencontrer sur les confins du Wessex, près des bords de la Saverne qui séparait les Saxons des Bretons. L'entrevue, comme celle d'Augustin avec Ethelbert après son débarquement, eut lieu en plein air et sous un chêne qui garda longtemps le nom de chêne d'Augustin. Il commença,

SAINT AUGUSTIN DE CANTORRÉRY.

non par réclamer la suprématie personnelle que le Pape lui avait concédée, mais par exhorter les chrétiens celtiques à vivre dans la paix catholique avec lui et à unir leurs efforts aux siens pour évangéliser les païens, c'est-à-dire les Saxons. Mais ni ses prières, ni ses exhortations, ni ses reproches, ni la parole de ses collaborateurs monastiques, jointe à la sienne, rien ne réussit à fléchir les Bretons qui s'obstinaient à invoquer leurs traditions contre les règles nouvelles. Après une contestation aussi longue que laborieuse, Augustin dit enfin : « Prions Dieu, qui fait habiter ensemble les unanimes, de nous montrer par des signes célestes quelles traditions on doit suivre. Qu'on amène un malade, et celui dont les prières l'auront guéri sera celui dont la foi devra être suivie ». Les Bretons consentirent à contre-cœur ; on amena un Anglo-Saxon aveugle, que les évêques Bretons ne purent guérir. Alors Augustin s'agenouilla et pria Dieu d'éclairer la conscience de beaucoup de fidèles en rendant la vue à cet homme. Aussitôt l'aveugle recouvra la vue. Les Bretons furent d'abord touchés, ils reconnurent qu'Augustin marchait dans la voie de la justice et de la vérité, mais ils dirent qu'ils ne pouvaient renoncer à leurs vieilles coutumes sans le consentement du peuple, et demandèrent une seconde assemblée où leurs députés seraient plus nombreux.

Cette seconde conférence eut bientôt lieu. Augustin s'y trouva en présence de sept évêques Bretons et des plus savants docteurs du grand monastère de Bangor, peuplé de plus de trois mille moines. Avant la nouvelle entrevue les Bretons allèrent consulter un anachorète fort renommé parmi eux, par sa sagesse et sa sainteté, et lui demandèrent s'ils devaient écouter Augustin et abandonner leurs traditions. « Oui », dit l'anachorète, « si c'est un homme de Dieu. — Mais comment le savoir ? — S'il est doux et humble de cœur comme dit l'Évangile, il est probable qu'il porte le joug de Jésus-Christ et que c'est ce joug qu'il vous offre ; mais s'il est dur et orgueilleux, il ne vient pas de Dieu, et vous ne devez prendre aucun souci de ses discours. Pour le découvrir, laissez-le arriver le premier au lieu du concile, et s'il se lève quand vous approcherez, vous saurez que c'est un serviteur de Jésus-Christ et vous lui obéirez ; mais, s'il ne se lève pas pour vous faire honneur, méprisez-le comme il vous aura méprisés ». On se conforma aux instructions de l'anachorète, malheureusement en arrivant au concile, ils trouvèrent Augustin déjà assis, comme c'était la coutume des Romains, dit un historien, et il ne se leva pas pour les recevoir. C'en fut assez pour les soulever contre lui. « Si cet homme », disaient-ils, « ne daigne pas se lever pour nous maintenant, combien donc ne nous méprisera-t-il pas quand nous lui serons soumis ? » Ils devinrent dès lors intraitables et s'étudièrent à le contredire en tout. Pas plus qu'à la première conférence, l'archevêque ne fit aucun effort pour leur faire reconnaître son autorité personnelle. Constatons à l'honneur de cette race entêtée et de ce clergé rebelle, mais fervent et généreux, qu'Augustin ne leur reprocha aucune de ces dérogations à la pureté de la vie sacerdotale que quelques auteurs leur ont imputées. Avec une modération scrupuleusement conforme aux instructions du Pape, il réduisit à trois points toutes ses prétentions. « Vous avez », leur dit-il, « beaucoup de pratiques contraires à notre usage, qui est celui de l'Église universelle, nous les admettons toutes sans difficulté, si seulement vous voulez me croire en trois points : de célébrer la Pâque en son temps, de compléter le sacrement du Baptême, selon l'usage de la sainte Église romaine, et de prêcher avec nous la parole de Dieu à la nation anglaise ». À cette triple demande, les évêques et les moines celtiques opposèrent un triple refus, et

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ajoutèrent qu'ils ne le reconnaîtraient jamais pour archevêque. Ils ne repoussaient d'ailleurs que la suprématie personnelle d'Augustin, et nullement celle du Saint-Siège. Ce qu'ils redoutaient, ce n'était pas un Pape éloigné, impartial et universellement respecté à Rome, c'était une sorte de pape nouveau à Cantorbéry, sur le territoire et à la disposition de leurs ennemis héréditaires, les Saxons. Et par-dessus tout, ils ne voulaient pas qu'on leur parlât de travailler à convertir ces odieux Saxons qui avaient égorgé leurs aïeux et usurpé leurs terres. « Non », dit l'abbé de Bangor, « nous ne prêcherons pas la foi à cette cruelle race d'étrangers qui ont traîtreusement expulsé nos ancêtres de leur pays et dépouillé leur postérité de son héritage ».

Or, il est facile de voir laquelle des trois conditions Augustin avait le plus à cœur, par la prédiction menaçante qu'il opposa au refus des moines bretons. « Puisque vous ne voulez pas faire la paix avec des frères, vous aurez la guerre avec des ennemis ; puisque vous ne voulez pas montrer aux Anglais la vie de la voie, vous recevrez de leurs mains le châtiment de la mort ».

Cette prophétie ne fut que trop cruellement accomplie quelques années plus tard. Le roi des Angles du Nord, Ethelfrid, encore païen, vint envahir la région de la Cambrie, où était situé le grand monastère de Bangor. Au moment où le combat s'engageait entre sa nombreuse armée et celle des Gallois, il vit au loin, dans un site élevé, une troupe d'hommes sans armes et tous à genoux. « Qu'est-ce que ces gens-là ? » demanda-t-il. On lui dit que c'étaient les moines du grand monastère de Bangor qui, après trois jours de jeûne, venaient prier pour leurs frères pendant le combat. « S'ils prient leur Dieu pour mes ennemis », dit le roi, « ils combattent contre nous quoique sans armes ». Aussitôt il fit diriger contre eux la première attaque : Le prince gallois, qui aurait dû les défendre, s'enfuit honteusement, et douze cents moines furent massacrés sur-le-champ.

Une calomnie déjà ancienne et réchauffée de nos jours, a prétendu qu'Augustin avait provoqué cette invasion, et désigné le monastère de Bangor aux païens de la Northumbrie. Or, le vénérable Bède constate expressément qu'il était déjà depuis longtemps dans le ciel. C'est bien assez que Bède lui-même, beaucoup plus Saxon que chrétien toutes les fois qu'il s'agit des Bretons, applaudisse plus d'un siècle après ce massacre, et y voie une juste vengeance du ciel contre ce qu'il appelle la milice infâme des perfides, c'est-à-dire contre d'héroïques chrétiens morts pour la défense de leurs foyers et de leurs autels, sous le couteau des païens Anglo-Saxons, par les ordres du chef qui, du témoignage de Bède lui-même, extermina le plus d'indigènes.

Condamné par l'obstination des Bretons à se priver de leur concours, Augustin n'en continua pas moins ce que son biographe appelle la chasse aux hommes, en évangélisant les Saxons. Et cependant, même chez eux, il trouvait parfois une opposition qui se manifestait par l'injure et la dérision, surtout lorsqu'il franchissait les limites du royaume d'Ethelbert. Ainsi, en parcourant cette région du pays des Saxons de l'Ouest, qui s'ap-

pelle aujourd'hui le Dorsetshire, ses compagnons et lui tombèrent au milieu d'une population maritime qui les accabla d'avanies et d'outrages. Ces sauvages païens ne refusèrent pas seulement de les entendre ; ils ne reculèrent pas même devant les voies de fait pour les éloigner, puis en les chassant de leur territoire, avec une grossièreté vraiment tudesque, ils attachèrent aux robes noires des pauvres moines italiens, en signe d'opprobre, des queues de poissons provenant de la pêche dont ils vivaient. Augustin n'était pas homme à se laisser décourager pour si peu. D'ailleurs il rencontrait en d'autres lieux des foules plus attentives et plus reconnaissantes. Aussi persévéra-t-il pendant sept années entières, et jusqu'à sa mort, dans ces courses apostoliques, voyageant en véritable missionnaire après comme avant sa consécration archiépiscopale, toujours à pied et sans bagage, et entremêlant à ses prédications infatigables des bienfaits et des prodiges, tantôt en faisant jaillir du sol des sources inconnues, tantôt en guérissant par son attouchement des malades incurables ou moribonds.

Saint Grégoire le Grand mourut dès les premiers mois de l'an 603, et deux mois après, Augustin suivit son père et son ami dans la tombe. Le missionnaire romain fut enterré, selon la coutume de Rome, sur le bord de la voie publique, près du grand chemin romain qui conduisait de Cantorbéry à la mer, dans l'église inachevée du célèbre monastère qui allait prendre et garder son nom.

On transféra depuis dans la ville les reliques de saint Augustin, et on les déposa dans le porche de la cathédrale. Le 6 septembre 1091, on les releva ; puis, après les avoir renfermées dans une urne, on les cacha dans la muraille de l'Église au-dessus de la fenêtre qui regarde l'Orient. On laissa cependant dans le porche un peu de poussière et quelques-uns des plus petits ossements. En 1221, le chef du Saint fut mis dans une chasse enrichie d'or et de pierreries ; les autres ossements furent renfermés dans un tombeau de marbre orné de plusieurs beaux morceaux de sculpture et de gravure. Les choses restèrent en cet état jusqu'à la démolition des monastères en Angleterre.

La figure de saint Augustin de Cantorbéry palit naturellement à côté de celle de saint Grégoire le Grand ; sa renommée est comme absorbée dans le foyer lumineux d'où rayonne la gloire du Pontife. En outre, les historiens anglais et allemands de nos jours se sont complu à faire ressortir l'infériorité de celui que Grégoire avait choisi pour lieutenant et pour ami. Ils ont rabaissé à l'envi son caractère et ses services, l'accusant tour à tour de hauteur et de faiblesse, d'irrésolution et d'obstination, de mollesse et de vanité, s'attachant surtout à relever et à grossir les apparences d'hésitation et de préoccupation personnelle qu'ils démêlent dans sa vie. Permis à ces étranges rigoristes de lui reprocher d'être resté au-dessous de l'idéal qu'ils prétendent rêver et dont aucun héros de leur bord n'a jamais approché. À notre sens, les quelques ombres qui se projettent sur la noble carrière de ce grand Saint sont faites pour toucher et pour consoler ses semblables, infirmes, comme lui, et chargés quelquefois d'une mission qu'ils estiment, comme lui, au-dessus de leurs forces. On aime à rencontrer ces faiblesses, encourageantes pour le commun des mortels, chez les artisans des grandes œuvres qui ont transformé l'histoire et décidé du sort des nations.

Sachons donc garder intactes notre admiration et notre reconnaissance pour le premier missionnaire, le premier évêque et le premier abbé du peuple anglais ; sachons applaudir ce concile qui, un siècle et demi après sa mort, décréta que son nom serait toujours invoqué dans les *Litanies*

206 26 MAI.

après celui de Grégoire, « parce que c'est lui qui, envoyé par notre Père Grégoire, a le premier porté à la nation anglaise le sacrement de Baptême et la découverte de la céleste patrie ».

La grande fonction de saint Augustin fut de baptiser. Aussi le représente-t-on conférant le Baptême au roi Ethelbert, le plus illustre de ses néophytes ; faisant sourdre une fontaine un jour que l'eau vint à lui manquer pour administrer le sacrement de la régénération : on la montre encore dans le Dorsetshire, et longtemps elle fut réputée miraculeuse ; on peut encore le caractériser au moyen de la croix à longue hampe qui s'attribue aux légats du Saint-Siège.

AA. SS.; Histoire ecclésiastique de Bède ; Montalembert, Moines d'Occident ; Godescard, etc.

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## S. PHILIPPE DE NÉRI, FONDATEUR DE L'ORATOIRE

1515-1595. — Papes : Léon X ; Clément VIII.

Si nous voulons aider avec zèle notre prochain, nous ne devons réserver pour nous-mêmes ni lien, ni heure, ni saison.

Maxime du Saint.

Florence, une des plus belles villes de Toscane et même de toute l'Italie, compte parmi ses gloires d'être la patrie de saint Philippe. Il naquit en cette ville, l'an de grâce 1515, le vingt-deuxième jour de juillet, après minuit. Son père, François de Néri, et sa mère, Lucrèce Soldi, appartenaient à deux illustres familles, et vivaient dans la crainte de Dieu et l'observance de ses commandements. Cet enfant, qui fut nommé Philippe au baptême, mérita, dès l'âge de cinq ans, le surnom de Bon, à cause de sa grande obéissance et du profond respect qu'il avait pour ses parents ; de sorte qu'on l'appelait déjà le bon petit Philippe. Il perdit sa mère fort jeune ; mais la bonté de son caractère, ses manières aimables, sa nature douce et soumise, lui en firent trouver une autre dans les secondes noces de son père : car sa belle-mère, gagnée par ses caresses, et les marques d'affection, de respect dont il la comblait en toute circonstance, l'aima jusqu'à sa mort comme son véritable fils. Ils croissaient ainsi en grâce et en sagesse, comme le petit enfant Jésus ; comme lui, doux et humble de cœur, se montrant si affable, si modeste, si caressant et si officieux, qu'on ne pouvait le voir sans l'aimer. Il n'avait que huit ou neuf ans lorsqu'il reçut du ciel les marques d'une protection bien éclatante. Ayant fait une chute du haut d'un grenier sur le pavé, et ayant entraîné sur lui une jument chargée de fruits, on ne le trouva ni mort ni froissé sous cet animal, qui semblait l'écraser ; et le petit Philippe reconnut cette faveur comme il le devait, par de fréquentes actions de grâces à Dieu, jugeant qu'il ne lui avait prêté la vie que pour l'employer à son service, ce qu'il fit jusqu'à la fin de ses jours.

Touché des exemples et des discours de plusieurs religieux de la ville de Florence, dont il visitait souvent les maisons, il commençait à étudier leurs vertus et à observer leur genre de vie, lorsque son père l'envoya dans la

SAINT PHILIPPE DE NÉRI, FONDATEUR DE L'ORATOIRE.

petite ville de Saint-Germain, qui est au pied du Mont-Cassin, dans la terre de Labour, chez un de ses oncles, nommé Romulus, riche marchand, pour y apprendre le négoce. Romulus, qui n'avait point d'enfants, le prit en telle affection, qu'il le destina à être son héritier; mais, dit le biographe, Philippe, qui aspirait à un commerce bien plus considérable, regarda ces favorables dispositions de son oncle comme un piège que lui tendait le démon, pour le retenir dans les engagements du siècle, et, méprisant sa succession, qui était de vingt-deux mille écus d'or, il s'en alla à Rome pour faire ses études. Il était parti un matin, à l'insu de son oncle, sans provisions, sans argent, se remettant de ses besoins à la bonté du Seigneur. Sa confiance ne fut pas vaine; la charité publique pourvut pendant le voyage à ses nécessités, et, arrivé dans la ville sainte, il rencontra un noble Florentin, nommé Galeotto Caccia, qui lui offrit un généreux asile. Il croyait, il est vrai, ne recevoir chez lui qu'un voyageur; mais, lorsque Philippe, quelques jours après, s'ouvrit à lui de son dessein, déjà gagné par ses vertus, il lui dit qu'il pouvait garder sa petite chambre, et qu'en outre il le fournirait de pain. Le saint jeune homme, reconnaissant, voulut faire l'éducation des deux fils de son hôte, qui, grâce à ses leçons et à ses exemples, devinrent deux petits anges.

Il passa là deux années dans l'isolement le plus absolu des créatures. Il ne faisait qu'un seul repas par jour, et ce repas consistait à manger du pain sec et à boire de l'eau. Cependant il y joignait parfois des herbes ou quelques olives; mais, en retour, il lui arrivait assez souvent de passer deux et trois jours sans prendre aucun aliment. Il ne voulut avoir dans son étroite cellule d'autre meuble qu'un lit, encore ne lui servait-il que de siège, car c'était sur la terre qu'il prenait son repos. Ses habits et son linge étaient placés sur une corde, et ses livres sur une planche. Il ne donnait au sommeil que le temps rigoureusement nécessaire, et son réveille-matin était le puissant attrait qu'il sentait pour l'oraison. Cette vie si édifiante, dans un tout jeune homme, ne put longtemps demeurer cachée. On en parla dans toute la ville, et le bruit s'en répandit jusqu'à Florence. Sa sœur Elisabeth, à qui l'on en fit part, répondit : « Cela ne me surprend pas. Dès ses plus jeunes années, je pus conjecturer, en voyant ses vertus, qu'il deviendrait un grand Saint dans la suite ».

Il menait depuis deux ans cette vie cachée aux yeux des hommes, lorsqu'il se sentit divinement attiré à l'étude de la philosophie. En conséquence, il suivit au collège romain les cours successifs des plus habiles maîtres qu'il y eût alors à Rome. Après avoir achevé sa philosophie, il commença ses études théologiques au collège des Augustins, et les progrès qu'il fit dans cette science furent si remarquables qu'il n'eut plus besoin de s'en occuper dans la suite. Il vécut donc du fonds qu'il avait acquis alors, ses devoirs d'état l'empêchant d'y rien ajouter, et cependant il fut toujours regardé comme un des plus savants théologiens de Rome. Jusque dans ses dernières années, il discutait les questions les plus hautes et les plus subtiles, avec autant de facilité et d'érudition que ceux qui consacrent leur vie à l'étude. Il n'avait pas même oublié les controverses les moins importantes, et l'on était étonné de l'entendre rapporter avec exactitude les sentiments des doctes sur ces sortes de questions, et les raisonnements dont ils les appuyaient.

Est-ce donc qu'il faisait parade de sa science ? Non, sans doute, car il était admirable en humilité; il évitait avec art toutes les conversations où il eût pu laisser paraître quelque science, et à entendre ses phrases courtes,

208 26 MAI. embarrassées et sans suite, on eût cru qu'il ne savait pas parler, lui qui développait si bien ses pensées, et avec tant d'abondance, lorsqu'il était nécessaire. Beaucoup de personnes, dupes de cet artifice, qu'elles étaient loin de soupçonner, le regardaient comme un ignorant ; mais s'il arrivait qu'elles eussent quelque affaire sérieuse à traiter avec lui, elles changeaient bien vite d'opinion sur son compte. La Somme de saint Thomas était toujours près de lui, et il la consultait au besoin. Ce grand Saint, pour le dire en passant, était, à son avis, le théologien par excellence, et dans les controverses il se rangeait volontiers à son sentiment. Avec la Somme, il possédait encore la Bible. C'étaient les deux seuls ouvrages qu'il avait gardés, lorsqu'à la fin de ses études il avait vendu tous ses livres pour en distribuer le prix aux pauvres.

Etant doué d'un esprit aussi souple que profond, aussi gracieux que solide, il s'était appliqué à la poésie dans ses jeunes années, et avait fait beaucoup de vers latins et italiens ; mais, sur ses vieux jours, il les brûla, ainsi que tous ses autres écrits, par aversion pour les louanges humaines.

Sa vertu le rendit encore plus recommandable que sa science. Au collège, il eut toujours soin d'éviter ce qui pouvait blesser la pudeur et la modestie, ces deux aimables vertus qui font l'ornement de la jeunesse ; aussi, la fleur de sa virginité ne fut point flétrie par le vent des passions. Il conserva jusqu'à sa mort une pureté angélique, qui rejaillissait jusque sur son visage, et l'illuminait d'une splendeur céleste. Et pourtant ses condisciples lui suscitaient tous les jours de nouvelles tentations sur cette matière ; ils employaient même quelquefois les moyens les plus honteux, mais aussi les plus séduisants, comme d'envoyer secrètement dans sa chambre des filles prostituées : mais elles ne purent jamais le corrompre ; il sortait victorieux de tous les combats, par la prière, les larmes et la confiance en Dieu. On rapporte particulièrement qu'un jour il résista avec tant de constance à la passion d'une de ces misérables, qui l'avait fait venir sous prétexte qu'elle était malade, que, dans sa confusion et les transports de sa colère, elle lui lança une escabelle à la tête. Pour récompense d'une si glorieuse victoire, il reçut du ciel cette grâce extraordinaire, que, les trente années qu'il vécut depuis, il ne ressentit jamais aucun mouvement de la chair, pas même pendant le sommeil.

Des études de l'école, il passa à celles du cabinet, où il acquit une connaissance profonde des saintes Écritures, des anciens Pères et des canons de l'Église ; de sorte que, comme il avait l'esprit naturellement fort juste et très-solide, avec un talent merveilleux pour s'énoncer nettement et disputer avec méthode, on peut dire que la cause des vérités de la religion ne s'était point trouvée depuis longtemps en de meilleures mains. Mais pendant qu'il ornait son esprit de toutes les connaissances qui regardent la religion, il mortifiait sa chair, et n'oubliait pas de réduire, comme l'Apôtre,

1. Quelques sonnets écrits de la main même de Philippe ont été sortis et sont conservés précieusement à Rome par les Pères de l'Oratoire à Sainte-Marie de Vallonville, une fois appelée communément Chiesa-Nueva. On nous saura peut-être gré de citer deux strophes. L'un de ces sonnets dans lequel le Saint se désole de ne pouvoir assez aimer Dieu :

Ride la terra, e 'l cielo, e l'ora, e i rami, Stan quel i venti, e son tranquille l' onde, E 'l sol mai si lucente non apparse,

Cantan gli angei : Chi dunque è che non ami, E non giojora ? — Io sol, che non risponde La gioja alle mie forze informe e scarse.

Ô doux sourire de la terre, du ciel, de la brise et du feuillage des arbres : paisibles sont les vents, tranquilles les ondes ; jamais le soleil ne parut si brillant.

Les oiseaux chantent : quel est celui qui n'aime pas et ne se réjouit pas ? — Moi seul ! car la joie ne convient pas à mes forces défaillantes et brisées.

SAINT PHILIPPE DE NÉRI, FONDATEUR DE L'ORATOIRE. 209 son corps en servitude, pour le tenir toujours soumis à l'âme. Sa manière de vivre était très-austère ; car il ne mangeait, pour l'ordinaire, qu'une fois le jour, et se contentait souvent de pain et d'eau. S'il ajoutait quelque chose, ce n'était que du fruit ou des légumes mal assaisonnés.

Son oraison était presque continuelle, et, pour s'y donner entièrement, il abandonna ses études, et « prit tout le temps de soupirer à son aise après Dieu, qui était toute la joie de son âme ». C'est dans ce saint exercice qu'il ressentait plus vivement la violence du feu que produisait en lui l'amour divin, et dont on a publié des choses extraordinaires. « Il se trouva un jour tellement embrasé des ardeurs de l'amour, que ces flammes sacrées se répandant impétueusement sur son corps, elles lui dilatèrent, et même, selon quelques-uns, lui rompirent la quatrième et la cinquième côte, pour donner plus d'espace à ces mouvements séraphiques ».

Il ne faisait guère diversion à ces pieux entretiens de son âme avec Dieu qu'en visitant les hôpitaux pour servir les malades, assister et instruire les pauvres. Il rétablit ainsi, par son exemple, cette sainte coutume, que la plupart des serviteurs de Dieu ont pratiquée, d'aller porter des consolations à toutes les douleurs, et du soulagement à toutes les misères dans les maisons de charité, coutume qui, avant cette dévotion de saint Philippe, était extrêmement négligée. Il se passait peu de jours aussi, qu'il ne contentât la dévotion particulière qu'il avait de visiter les sept églises de Rome. Après y avoir répandu son cœur, pendant le jour, au pied des autels, il se retirait, la nuit, au cimetière de Calixte, où il continuait les exercices de sa piété sur les tombeaux des martyrs. Il y avait alors une si douce onction dans ses entretiens avec Jésus-Christ ; ce divin Sauveur parlait de si près à son âme, et l'inondait de si abondantes consolations, que notre Saint était souvent obligé de le prier de diminuer des élans auxquels son cœur ne pouvait plus suffire, et de lui crier avec larmes : C'est assez, Seigneur, c'est assez !

Son exemple lui attira, dans la suite, beaucoup de compagnons, qui voulurent se joindre à lui pour faire régulièrement les mêmes stations. Cette dévotion, qui se pratiquait avec beaucoup d'ordre et de modestie, édifia toute la ville, et ce fut un des moyens dont saint Philippe se servit avec le plus de succès pour retirer beaucoup de jeunes gens de leurs habitudes déréglées, et les porter ensuite à la véritable piété : car il faut remarquer que ce violent amour qu'il avait pour Dieu produisait, entre autres effets, dans son cœur, un désir ardent de voir tous les pêcheurs retourner à lui par une véritable conversion, et se réunir avec les justes pour lui rendre un culte de justice et de vérité dans l'union d'un parfait amour.

Dans le dessein de gagner des âmes à Jésus-Christ, il renonça au repos de sa chère solitude, et parut plus souvent en public ; ce qui donna lieu à une infinité de personnes de vérifier par elles-mêmes les choses merveilleuses que la renommée avait répandues de lui par la ville. Il n'y avait point de jour qu'on ne le trouvât dans quelque lieu d'assemblée, au change, dans les collèges, dans les places et dans les halles même, pour y exhorter tout le monde à la vertu.

Philippe aimait surtout les jeunes gens. Il eût voulu les mettre en garde contre les séductions de leur âge, conserver à leur vertu toute sa fraîcheur, et les persuader de la vérité de ces paroles du prophète : « Bienheureux l'homme qui porte le joug du Seigneur depuis son adolescence ». Il les attendait au sortir des écoles, se mêlait à leurs rangs et conversait avec eux ; il les abordait sur les places publiques, il les cherchait jusque dans les magasins et les comptoirs. « Oh ! mes frères », leur disait-il, « quand

VIES DES SAINTS. — TOME VI.

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commencerons-nous à faire le bien ? » Il y avait dans sa voix et dans ses manières tant d’attraits, que plusieurs, cédant à l’irrésistible ascendant que Philippe exerçait sur eux, renonçaient aux frivolités du monde et se consacraient sans partage au Seigneur. Dieu bénit de telle sorte une charité si agissante, que l’on vit un changement considérable dans tous les lieux qu’il fréquentait. On n’y voyait plus de querelles ; on n’y entendait plus de blasphèmes, de paroles obscènes, injurieuses, ni de mensonges. Plusieurs, non contents de quitter le péché et l’habitude vicieuse, renonçaient entièrement au siècle ; plusieurs aussi devenaient d’excellents ouvriers pour travailler avec lui à la conversion des âmes : et c’est ainsi que cet homme, admirable par la douceur, la persuasion et le feu de la charité, commença cette sainte rénovation sociale par laquelle il régénéra les peuples de l’Italie ; œuvre sublime d’humilité, de patience et de dévouement, qu’il accomplit avant sa mort et que sa congrégation a si glorieusement continuée depuis.

Ce fut alors que, se trouvant assisté par Persiano Rosa, prêtre de la communauté de Saint-Jérôme et son confesseur, il donna commencement à la confrérie de la Très-Sainte-Trinité, en l’église de Saint-Sauveur-del-Campo, pour le soulagement des pauvres du dehors, des pèlerins et des convalescents sortant des hôpitaux, qui n’avaient point d’asile (1548). On admira le bel ordre qu’il y mit, tant pour les exercices de la prière et de l’instruction, que pour les exercices de la charité auxquels on s’engageait. Il était l’âme de ce nouveau corps ; il se trouvait à toutes les fonctions des membres avec une activité surprenante. Comme il embrassait tout l’univers dans son immense charité, son zèle ingénieux lui faisait trouver mille ressources. On le vit bien l’année 1550, qui était celle du grand jubilé, puisqu’il trouva moyen de loger une foule de pèlerins dans des maisons qu’il allait demander chez ses amis et même chez d’autres personnes de la ville. Il leur lavait les pieds, voyant en eux la personne de Jésus-Christ, et les assistait dans tous leurs besoins. Il entretenait même plusieurs familles, que le malheur avait réduites à la dernière misère ; il donnait des dots à de pauvres filles pour les marier selon leur condition.

Mais il avait une sollicitude toute particulière pour les enfants. Il allait souvent par les rues de Rome pour les instruire, les faisait approcher de lui comme autrefois Jésus-Christ dans les campagnes de la Judée, les prenait dans ses bras, les comblait de baisers et de caresses, et leur disait en les quittant, avec un sourire paternel : Amusez-vous bien, mais n’offensez pas le bon Dieu. Quant à ceux qui étaient pauvres, il les regardait comme ses enfants de prédilection, les entretenait dans les métiers et même aux études, avec des aumônes qu’il allait lui-même demander chez les riches, et veillait sur eux comme une tendre mère, jusqu’à ce qu’ils fussent en âge d’avoir une position dans le monde. Il portait aussi des secours aux personnes et

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aux maisons religieuses qui étaient dans le besoin; il semblait que son cœur fût une source intarissable d'où le Seigneur faisait couler dans son Église toutes les œuvres de miséricorde. Aussi appelait-on déjà saint Philippe le père des âmes et des corps. Notre-Seigneur honora toutes ses vertus par une foule de miracles. Une nuit qu'il portait quelque assistance à une pauvre famille, il tomba dans une fosse et en fut retiré par son bon ange. Une autre fois, ce bienheureux esprit lui demanda l'aumône sous la figure d'un pauvre, et prit plaisir à lui voir vider sa bourse pour soulager sa misère apparente.

Malgré ces bonnes œuvres, cette science profonde et cette vertu merveilleuse dont saint Philippe laissait partout où il passait des preuves éclatantes, il n'était encore que simple laïque. Il avait dû du sacerdoce une trop haute idée pour que son humilité lui permît d'y prétendre; en quoi il doit servir de grand exemple aux téméraires qui, loin de trembler à la seule pensée de ce fardeau redoutable, l'ambitionnent comme un moyen d'arriver à une honnête aisance et à quelque considération dans le monde.

Lorsqu'il eut trente-six ans, son confesseur lui ordonna, au nom de Dieu, d'entrer dans les ordres. Il fallut obéir, et d'une manière si prompte, que, de nos jours, cette promptitude passerait pour une précipitation; mais les interstices n'existaient pas avant le concile de Trente. On lui fit recevoir la tonsure, les ordres mineurs et le sous-diaconat dans le mois de mars de l'an 1551, le diaconat le samedi saint, c'est-à-dire le 29 du même mois, et la prêtrise le vingt-troisième jour de mai de la même année. Autant il avait eu de répugnance à recevoir le caractère sacerdotal, autant il mit de zèle et d'empressement à en exercer toutes les fonctions. Il ne passait pas un seul jour sans dire la messe, à moins qu'il ne fût malade, et alors même il ne renonçait pas au bonheur de communier. Avec quelle sainte joie, avec quels transports d'amour il s'approchait de cet auguste Sacrement ! Lorsqu'il célébrait, sa dévotion était si tendre, si vive, qu'en touchant simplement le calice où il devait consacrer, il était inondé de célestes consolations qui rejaillissaient sur son corps et le faisaient resplendir d'une lumière mystérieuse. À l'élévation surtout, son esprit entrait en de tels ravissements, qu'il ne pouvait presque point abaisser les bras et qu'il se sentait comme soulevé de terre par une force invisible.

Peu de temps après son ordination, il entra, sur l'avis de son confesseur, dans la communauté des prêtres libres de Saint-Jérôme, qu'on appelait de la Charité, et il y fut employé à entendre les confessions des pénitents. Il semblait qu'il ne manquât plus à sa charité que ce moyen d'attirer les âmes à Dieu, ce qu'il fit en leur inspirant l'horreur du péché et l'amour de la vertu.

À cette époque, la fervente dévotion des âges de foi avait fait place, chez la plupart des fidèles, à une déplorable tiédeur. Beaucoup de chrétiens se contentaient de se confesser une fois chaque année et de communier aux fêtes de Pâques. Philippe vit dans cette tiédeur la cause de la perte d'un grand nombre d'âmes. Il déploya une pieuse activité pour décider les fidèles à fréquenter les Sacrements et les exercices de piété, et par-dessus tout la confession. Sa chambre était ouverte à toutes les personnes qui voulaient

26 MAI. se mettre sous sa conduite; on y entrait la nuit comme le jour, lors même qu'il était en prières; il les recevait tous avec bonté et leur enseignait par des entretiens familiers la science du salut et les maximes de l'Évangile. C'est ainsi qu'il assembla des disciples et qu'il forma de bons ouvriers pour la vigne du Seigneur, parmi lesquels il faut surtout remarquer : Henri Pietra, qui depuis donna de grands développements à la congrégation des Clercs de la Doctrine chrétienne; Jean Mauzoli, qui renonça courageusement à de grandes richesses, pour acquérir les biens éternels; Thésée Raspa, qui mourut saintement dans la Congrégation de l'Oratoire; François-Marie Tarugi, Jean-Baptiste Modi et Antoine Fucius.

Il serait difficile de compter tous ceux à qui Philippe, encore laïque, fit embrasser les conseils évangéliques. Les monastères des divers Ordres se peuplaient incessamment des nouvelles recrues qu'il leur envoyait. C'est pourquoi saint Ignace, fondateur de la compagnie de Jésus, l'appelait agréablement Philippe la Cloche, et voici comment il expliquait sa pensée : « De même », disait-il, « qu'une cloche de paroisse appelle tout le monde à l'église et reste dans sa tour, ainsi cet homme apostolique fait entrer les autres en religion, et demeure dans le siècle ». Ce grand Saint le pressa plusieurs fois d'entrer dans sa compagnie, mais inutilement. Ce n'était pas faute de vénération pour le saint fondateur, et d'estime pour son Ordre, mais sa vocation, à lui, était de faire des religieux et non de le devenir. Quand il en eut une fois convaincu son illustre ami, celui-ci cessa ses instances.

Philippe savait que la plupart des hommes conservent jusqu'au tombeau les habitudes vicieuses qu'ils ont contractées pendant leur jeunesse. Aussi, quoiqu'il fût très-appliqué à retirer du mal tous les pêcheurs dont il connaissait le malheureux état, quels que fussent leur âge et leur condition, il déploya cependant un zèle tout spécial, plus fructueux encore et plus admirable, pour convertir les jeunes gens et les faire persévérer dans le bien. Il inventa mille moyens ingénieux pour les préserver de toute action qui aurait offensé Dieu, et pour insinuer dans leurs cœurs le désir de la vertu. Dans sa vieillesse, quoique l'excès de ses fatigues eût presque épuisé les forces de son corps, le saint homme ne cessait pas de passer dans les rues de Rome, entouré d'un cortège de jeunes gens, conversant avec eux, selon leurs diverses professions, les exhortant à s'aimer les uns les autres et recevant d'eux de nombreux témoignages d'affection et de respect. Souvent il interrompait sa prière pour aller se promener, jouer, courir avec les jeunes gens, et il gagnait leurs âmes par cette condescendance, et, si je puis dire, par cette camaraderie, toujours prudente, du reste, autant qu'aimable. D'autres fois, il conduisait les jeunes gens sur une plaine, et là, les faisait jouer ensemble à divers jeux de course et d'adresse, tels que le jeu de paume. Ordinairement, il mettait lui-même le jeu en train, puis se retirait sous un arbre ou sur un petit tertre pour lire ou pour méditer quelques traits de la Passion; car il portait toujours avec lui un petit tronc qui ne contenait que le récit de la Passion du Sauveur, selon les quatre évangélistes. Dès qu'il avait lu quelques lignes, il ne pouvait poursuivre, mais demeurait immobile, absorbé dans la contemplation.

Lorsqu'un de ses jeunes gens cessait de fréquenter l'Oratoire et ne venait plus se confesser, la tendre charité de Philippe le poussait à mettre aussitôt tout en œuvre pour ramener l'enfant prodigue auprès du bon père qu'il avait abandonné.

Rien n'était plus connu à Rome, surtout parmi les religieux, que le don

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merveilleux que saint Philippe avait reçu du ciel, pour exciter dans le cœur des jeunes gens l'amour de la vertu et le désir de la perfection. Le Père supérieur des Dominicains du couvent de la Minerve lui confia souvent ses novices, avec la permission de les conduire où il voudrait pour leur récréation, pensant bien qu'ils retireraient un grand fruit de sa conversation toute céleste. Son espérance fut pleinement réalisée. Souvent le Saint leur fit faire le pèlerinage des sept églises, surtout durant le temps du carnaval : alors ils recevaient tous la sainte communion, et disaient que c'était là leur meilleure réjouissance. D'autres fois, il les conduisait dans quelque site agréable ; ils y passaient tout le jour et disaient ensemble sur le gazon. Le saint vieillard prenait un grand plaisir à les voir manger et à être témoin de leur joie. Il avait coutume de leur dire : « Mangez et soyez gais, mes enfants ; n'ayez là-dessus aucun scrupule, car rien ne me réjouit plus que de vous voir joyeux ; votre bon appétit me nourrit ». Lorsque leur repas était achevé, il les faisait asseoir en cercle autour de lui, sur l'herbe ou sur des rochers, et leur donnait de précieux conseils.

Comment décrire la patience de saint Philippe au milieu de ses jeunes gens, et tout ce qu'il supportait dans l'espoir de les tenir éloignés du mal ? Rassemblés dans sa chambre, ils faisaient tout le bruit et tout le tapage qu'ils voulaient, sans que le Saint leur adressât le plus léger reproche. Un gentilhomme romain, qui venait souvent visiter le Saint, fut surpris du bruit que faisaient les jeunes gens ; il demanda à saint Philippe comment il pouvait le supporter. « Pourvu qu'ils ne commettent aucun péché », lui répondit-il, « ils peuvent bien couper du bois sur mon dos, si cela leur fait plaisir ».

En ce temps-là, on ne parlait à Rome que des conquêtes faites dans les Indes par saint François Xavier et ses compagnons. Philippe se procura des lettres de ces hommes apostoliques, et les fit lire dans les réunions spirituelles qui se tenaient dans sa chambre. Il est facile de concevoir l'effet qu'elles durent produire sur une âme aussi fervente que celle du saint homme. « Quel dommage », dit-il à ses disciples, « qu'il y ait si peu d'ouvriers pour recueillir une semblable moisson ! Pourquoi n'irions-nous pas, nous autres, à leur aide ? » Son zèle se communiqua à quelques-uns de ses auditeurs. Ces courageux chrétiens, au nombre de vingt, dirent à leur maître qu'ils étaient déterminés à le suivre aux Indes, pour y travailler à la conversion des infidèles, et répandre leur sang pour la foi, si Dieu les jugeait dignes d'une semblable faveur. Philippe, transporté de joie, fit élever au sacerdoce ceux qui en étaient capables ; et tous se préparèrent à leur prochain départ.

Mais, tandis qu'il méditait sur ce dessein et qu'il priait Notre-Seigneur de l'éclairer, il lui fut dit par une voix intérieure de consulter, à ce sujet, le prieur des Trois-Fontaines, qui était un homme de très-sainte vie, de l'Ordre de Cîteaux. Le Père Augustin Ghettino (c'était son nom), après en avoir lui-même reçu avis du ciel par saint Jean l'évangéliste, qui lui apparut, lui fit réponse : Que Dieu ne le voulait point aux Indes, mais à Rome, où il n'y avait que trop d'infidèles à convertir. Saint Jean-Baptiste vint, dans une vision, dire la même chose à Philippe lui-même. Notre Saint reçut aussi en message deux âmes bienheureuses qui lui apportèrent ces paroles de la part de Notre-Seigneur : *Philippe, la volonté de Dieu est que tu vives dans cette ville comme dans un désert*. Il obéit à ces ordres et résolut de consacrer le reste de ses jours à la seule ville de Rome, où, jusqu'à son dernier soupir, il répandit tant de bienfaits de toute sorte, et où les effets de son zèle furent si nom-

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breux et si utiles à la société, qu'il est incroyable quelle vénération les peuples ont encore aujourd'hui pour sa mémoire.

Il a retiré un grand nombre de pécheurs de l'abîme de leurs crimes, et en a même fait entrer plusieurs en religion, pour y faire une plus grande pénitence. Il a rappelé quantité d'hérétiques au sein de l'Église, et converti même un assez grand nombre de Juifs. L'histoire nous a conservé les noms de trois, plus obstinés que tous les autres, lesquels, après avoir longtemps résisté à ses remontrances, se présentèrent d'eux-mêmes à lui, un jour qu'il venait de dire la messe pour eux. Clément VIII, ayant appris leur conversion miraculeuse, voulut les baptiser lui-même dans l'église de Saint-Jean-de-la-Croix, et donna son nom au plus jeune, qui s'appela Clément. Le plus vieux fut nommé Alexandre, et l'autre Augustin.

Il y avait un nombre presque infini de monde à ses sermons : mais il n'y en avait guère moins qu'il l'allaient consulter en particulier. Il était toujours prêt à les recevoir, sans qu'aucune occupation pût l'en empêcher ; sur quoi il disait ces mots célèbres, dont plusieurs grands Saints se sont fait depuis une maxime : « Qu'il ne pouvait rien arriver de plus agréable à une âme qui aime bien Dieu, que de laisser Dieu pour Dieu ». Il avait une charité extrême pour les malades, et surtout pour ceux qui étaient à l'extrémité : souvent, en les visitant, il leur donnait des consolations intérieures qui délivraient leurs âmes de toutes les tentations que l'ennemi des hommes leur avait suscitées. On rapporte qu'étant un jour dans la chambre d'un agonisant, lorsqu'il dit ces paroles : *Quis est hic*, qui est ici ? les démons en furent si effrayés, qu'on les entendit sensiblement prendre la fuite. Quelquefois, il obtenait de Dieu, par ses prières, la santé de leurs corps aussi bien que celle de leurs âmes ; il ne serait pas difficile d'en produire plusieurs exemples, puisque la bulle de sa canonisation et les histoires de sa vie en sont remplies. C'est assez néanmoins de remarquer ici que le pape Clément VIII, d'heureuse mémoire, ayant fait venir ce saint prêtre en sa chambre, dans une violente douleur de goutte qui le tourmentait horriblement, il n'eut pas plus tôt été touché de ses mains, qu'il en fut délivré.

Voyant l'avidité que les peuples avaient pour venir entendre la parole de Dieu, surtout vers la fin du jour, il institua une prière publique à laquelle ils pussent assister avant de s'en retourner. Pour cet effet, il fit élever un oratoire dans le lieu même des instructions. Dieu regarda avec tant de complaisance ce pieux établissement, et lui accorda de telles bénédictions, que l'on ne parlait plus dans Rome de rien tant que d'aller, vers le coucher du soleil, à l'Oratoire de Philippe de Néri.

Un autre moyen, imaginé par saint Philippe, pour rendre la piété attrayante et montrer qu'elle a aussi ses délassements et ses douceurs, fut l'emploi de la musique dans les exercices de l'Oratoire.

Le plus grand compositeur du xvie siècle, celui dont le génie a élevé la musique religieuse à son plus haut degré de perfection, Palestrina, se fit disciple de saint Philippe et l'aida puissamment à procurer aux confrères de l'Oratoire, le pieux agrément des cantiques spirituels. Palestrina mit en musique plusieurs cantiques et plusieurs hymnes, chantés par les associés de l'Oratoire. Les archives des Pères oratoriens de Sainte-Marie in Vallicella conservent précieusement divers motets inédits de cet illustre compositeur. Grâce à saint Philippe, qu'il aimait comme un père, Palestrina, tout en s'acquérant une gloire immortelle, fit de grands progrès dans la piété. Il mourut saintement, soutenu, à son heure dernière, par celui qui lui avait appris à sanctifier son génie. Atteint d'une pleurésie qui devait défier les

SAINT PHILIPPE DE NÉRI, FONDATEUR DE L'ORATOIRE.

ressources de la science, il fit appeler saint Philippe, qui accourut avec sa charité ordinaire, écouta sa dernière confession et le disposa à recevoir le saint Viatique. Le 2 février 1594, jour de la fête de la Purification de la sainte Vierge, en l'honneur de laquelle il avait publié peu auparavant plusieurs hymnes en musique, il fut exhorté par saint Philippe à désirer d'aller jouir dans le ciel de la fête célébrée à la gloire de la Mère de Dieu. Recueillant ses forces épuisées, Palestrina répondit : « Oui, je désire ardemment d'aller au ciel, et je prie Marie, mon avocate, de m'obtenir de son divin Fils un si grand bonheur ». Dès qu'il eut prononcé ces paroles, il expira.

Plusieurs ecclésiastiques, animés d'une sainte émulation par l'exemple de ses disciples, demandèrent depuis à en augmenter le nombre et à être employés sous lui aux instructions, aux conférences et à la prière. Le bienheureux Saint les conduisait avec tant de douceur, qu'il en faisait ce qu'il voulait. Pour introduire parmi eux une forme d'assemblée, et les unir par quelques liens spirituels, il leur prescrivit des règlements et quelques exercices, qu'ils « reçurent volontiers et qu'ils observèrent exactement ».

Le grand Baronius, qui fut un de ses disciples et de ses enfants spirituels, remarque, au premier tome de ses « Annales sur l'an cinquante-deuxième, que ces règlements sont parfaitement conformes à ceux que l'apôtre saint Paul donne aux premiers chrétiens de Corinthe ».

Ces saints prêtres employaient le matin à faire l'office divin dans l'église des confrères de la nation florentine, qui l'avaient eux-mêmes offerte à saint Philippe. Après midi, ils venaient dans celle de Saint-Jérôme, où, tous les jours, excepté le samedi, il y en avait quatre qui étaient destinés à faire de petits sermons au peuple sur la doctrine chrétienne, la réformation des mœurs et les exemples des Saints. Saint Philippe ne manquait pas de s'y trouver pour écouter tous les autres, et à la fin du discours, il interrogeait les assistants par manière de conférence spirituelle, et concluait toujours par quelques réflexions qui les portaient à l'amour de Dieu, au mépris du monde et à la pratique de la vertu. C'est par ces petits commencements qu'il donna naissance à la célèbre congrégation de l'Oratoire, dont les premières colonnes furent Jean-François Bourdin, depuis archevêque d'Avignon ; Alexandre Fideli ; et cet homme incomparable dont nous avons déjà parlé, nous voulons dire l'éminentissime cardinal Baronius, qui, à la sollicitation de saint Philippe, entreprit ces Annales ecclésiastiques, dont le mérite est si excellent, que tous les siècles qui suivront ne seront pas trop longs pour les louer dignement. Ce grand cardinal disait lui-même que c'était à son saint fondateur qu'il était redevable non-seulement du dessin, mais aussi du progrès et de l'heureux succès de cet ouvrage, et qu'il méritait mieux que lui d'en être appelé l'auteur.

La congrégation dont nous parlons fut confirmée, l'an 1575, par le pape Grégoire XIII, qui, bien informé du mérite de saint Philippe et des grands fruits que l'on pouvait espérer de sa compagnie, lui donna encore l'église de Sainte-Marie, de Vallicella ou de Saint-Grégoire, qui tombait en ruine. On la rebâtit de fond en comble ; et le cardinal Alexandre de Médicis, archevêque de Florence, qui fut depuis élevé au souverain Pontificat, sous le nom de Léon XI, y célébra la première messe.

Voilà de quelle manière ce grand serviteur de Dieu a institué cette illustre communauté.

Voyons les beaux exemples de vertu qu'il a donnés à ses enfants ; nous les tirerons du procès de sa canonisation. Il brûlait d'un si grand amour pour Dieu, que cette divine flamme, comme nous l'avons déjà dit, rejaillissait

216 26 MAI. jusque sur son corps, particulièrement durant la prière, et l'on voyait sortir de tout son visage, et surtout de ses yeux, comme des étincelles de feu, qui marquaient assez le brasier dont son cœur était consumé; on l'entendait souvent commencer ces paroles de l'Apôtre: *Cupio dissolvi et esse cum Christo*, « je désire la dissolution de mon corps, et d'être uni à Jésus-Christ »; mais son humilité ne lui permettant pas de parler en saint Paul, il s'arrêtait tout court et ne disait que ce premier mot *Cupio*.

Cet amour était principalement si ardent et si fort, quand il disait la sainte messe, que, dans les frémissements qu'il lui donnait, il faisait trembler le marchepied de l'autel. Il avait excellemment le don des larmes, et il en versait en si grande abondance, quand il méditait sur la passion de Notre-Seigneur ou sur l'ingratitude des pécheurs, que c'est un miracle s'il n'a point perdu la vue à force de pleurer; et de là on peut juger, d'un côté, quelle haute idée il s'était formée de la majesté de Dieu, et de l'autre, le bas sentiment qu'il avait de lui-même. Il était bien humble, en effet, puisqu'il protestait, comme saint François, qu'il était le plus grand de tous les pécheurs, et dans cette pensée il faisait tous les jours à Dieu cette prière: « Seigneur, donnez-vous de garde de moi, parce que je vous trahirai aujourd'hui, et que je commettrai tous les péchés du monde si vous ne m'en préservez par votre sainte grâce ».

Un jour qu'il était malade à l'extrémité, ses enfants le supplièrent de demander à Dieu sa guérison, et de s'offrir à le servir plus longtemps sur la terre, s'il était encore nécessaire à son peuple, comme saint Martin avait fait. Il leur répondit: « Je ne suis pas saint Martin, je n'ai jamais approché de son mérite. S'il entrait en mon esprit que je vous fusse nécessaire, je me croirais entièrement perdu ».

Il ne faut pas s'étonner, après cela, s'il a toujours fui les dignités et les honneurs ecclésiastiques, si on ne lui a jamais pu faire accepter ni bénéfices ni pensions, et s'il a refusé constamment, non-seulement des évêchés, mais aussi le cardinalat, qui lui fut offert par les papes Grégoire XIII et Clément VIII. Ce fut même par un commandement formel, et en vertu de l'obéissance qu'il devait au Saint-Siège, qu'on parvint à le faire acquiescer à son élection de supérieur général de la nouvelle congrégation qu'il avait fondée; et il n'eut jamais de repos qu'il ne s'en fût fait décharger deux ans avant sa mort, afin de vivre au moins ce peu de temps dans l'obéissance, sous la conduite du grand Baronius, qui lui succéda.

Cette prodigieuse humilité était accompagnée d'une constance et d'une fermeté inébranlables dans les persécutions qu'on lui fit, et qu'on fait ordinairement à tous les Saints. Il fut un jour accusé, devant le tribunal du vice-gérant de Rome, de tenir des assemblées dangereuses, de semer des nouveautés parmi le peuple, et de souffrir des discours impertinents dans les sermons et les conférences publiques de ses disciples. Ce prélat, ainsi prévenu contre lui, le fit venir à son tribunal et le traita fort durement: il lui interdit même le confessionnal pour quinze jours et lui défendit de monter en chaire sans son expresse permission. Philippe reçut cette confusion d'un visage joyeux et sans se justifier, et dit humblement qu'il était prêt à obéir à tout ce qu'on lui ordonnerait et qu'il n'avait jamais eu d'autre dessein que de procurer la gloire de Dieu et le salut des hommes. D'autres personnes, même de sa congrégation, ayant trop légèrement ajouté foi à de faux rapports qu'on avait faits de lui, il les laissa dans cette pensée, ne croyant pas qu'on pût avoir assez mauvaise idée de sa personne, et se persuadant que ces calomnies étaient comme autant de leçons que Dieu lui faisait,

SAINT PHILIPPE DE NÉRI, FONDATEUR DE L'ORATOIRE. pour lui apprendre à s'humilier. Ce qui est encore plus admirable, c'est qu'il excusait toujours, autant qu'il lui était possible, les auteurs de ces calomnies ; particulièrement lorsqu'il parlait avec ceux qui en étaient scandalisés. Enfin, il priait Dieu pour eux et lui demandait pardon de l'offense qu'ils pouvaient y avoir commise.

Sa patience n'a pas moins paru dans les maladies. Il en avait de grandes tous les ans, et l'on a remarqué qu'il reçut jusqu'à quatre fois l'Extrême-Onction. Mais, quelque grandes que fussent ses douleurs, jamais on ne l'entendit dire un seul mot de plainte ; au contraire, on voyait toujours la joie paraître sur son visage, et la douceur était tellement répandue sur ses lèvres, que c'était une grande satisfaction d'être avec lui. Quand il guérissait, c'était plutôt par miracle que par remèdes ; ce qui ne doit pas surprendre, puisque, au rapport des médecins, ce qu'il prenait d'aliment dans la meilleure santé était si modique, qu'il n'était pas naturellement capable de sustenter son corps. On croit donc qu'il n'a vécu si longtemps que par la force qu'il recevait de la sainte Eucharistie. Enfin, pour achever le tableau de ses vertus, nous nous servirons des termes du pape Urbain VIII, qui dit que « ce grand serviteur de Dieu excella tellement en la mortification chrétienne, qu'il s'y est rendu un maître parfait ». En effet, il l'a portée jusqu'à ce point, qu'il renonçait même quelquefois aux lumières de sa raison, pour s'abandonner plus parfaitement à la conduite de Jésus-Christ, et qu'il fit des actions extérieures qui paraissaient peu judicieuses, afin de passer pour faible et léger dans la pensée des hommes du monde.

Mais, comme la gloire est la récompense de l'humilité, il était d'autant plus honoré qu'il cherchait avec plus d'empressement les humiliations et les mépris. Saint Charles Borromée avait tant d'estime et de vénération pour lui, que, toutes les fois qu'il le rencontrait, il se prosternait devant lui et le suppliait de lui permettre de lui baiser les mains. Saint Ignace de Loyola ne faisait pas moins de cas de sa sainteté : et l'on a vu souvent ces deux illustres fondateurs se regarder sans se rien dire, dans l'admiration où ils étaient naturellement de la vertu qu'ils reconnaissaient l'un dans l'autre.

Que dirons-nous de l'étroite amitié qui régnait entre lui et le bienheureux Félix de Cantalice ? Ils ne se rencontraient jamais sans se saluer avec affection, mais d'une façon bien nouvelle : car ce n'était qu'en se témoignant le désir qu'ils avaient de se voir l'un l'autre endurer les fouets, les roues, les chevalets et toutes sortes d'autres tourments pour l'honneur de Jésus-Christ, et souvent ils demeuraient tous deux bien du temps sans parler, comme saisis et transportés de joie.

Enfin, nous ne pouvons omettre que les papes mêmes, Paul et Pie IV, Pie et Sixte V, Grégoire XIII, Grégoire XIV et Clément VIII, l'ont toujours respecté comme un grand Saint. Clément VIII, sous le pontificat duquel il vivait, ayant éprouvé la vertu divine qui résidait dans les mains de Philippe, les lui baisait publiquement et le proposait comme un parfait modèle de sainteté et un exemple accompli de toutes les vertus.

Mais pourquoi les hommes n'eussent-ils pas respecté saint Philippe, puisque le Dieu du ciel l'honorait de ses plus grandes grâces et de ses faveurs les plus extraordinaires ? Souvent il était ravi en extase, et alors on le voyait élevé de terre et tout environné de lumières. Une nuit de la fête de Noël, Notre-Seigneur se fit voir à lui sur l'autel, sous la forme d'un petit enfant d'une beauté admirable, qui ne faisait que de naître. Quelquefois il apercevait dans la sainte hostie une multitude d'anges et toute la gloire du paradis. Il a vu aussi la sainte Vierge soutenir de ses mains le toit de l'église

26 MAI. de Vallicella, qui menaçait ruine, jusqu'à ce qu'il fût hors de péril, et un an avant sa mort, étant dangereusement malade, elle lui apparut encore et le guérit miraculeusement.

Il a vu plusieurs âmes de ses pénitents ou de ses amis s'envoler au ciel, et il entendait en même temps les anges qui en témoignaient leur joie par des cantiques de louange. Il connaissait, par une lumière divine, la beauté de l'intérieur de ceux qui étaient en état de grâce; les visages de saint Charles Borromée et de saint Ignace lui ont souvent paru tout éclatants de lumière.

Non-seulement Dieu lui a fait la grâce de conserver toujours sa virginité, mais aussi ceux qui avaient le bonheur de le voir se sentaient intérieurement sollicités à la pratique de cette aimable vertu, soit par la modestie et la douceur de ses regards, soit par un agréable parfum qui s'exhalait ordinairement de son corps. Il discernait les personnes chastes d'avec les autres, par la bonne ou la mauvaise odeur qu'elles répandaient, et l'imposition seule de ses mains était un puissant remède pour toutes sortes de tentations contre la pureté.

Il pénétrait aussi les cœurs et avait un grand discernement des esprits, de sorte qu'il distinguait les fausses visions des véritables. C'est pourquoi, bien que le démon lui soit apparu souvent et sous diverses figures, il en a toujours triomphé glorieusement, découvrant aussitôt ses artifices. Avec ce don merveilleux, Dieu lui avait encore accordé celui de prophétie et celui des miracles. Il connaissait les choses absentes comme si elles eussent été présentes. Il a paru en même temps dans plusieurs endroits et à diverses personnes fort éloignées. En effet, quoiqu'il fût dans la maison de Saint-Jérôme, on l'a vu fort souvent dans l'église de Sainte-Marie de Vallicella, dite de Saint-Grégoire.

Un de ses pénitents, qui allait de Rome à Naples, ayant été pris par des corsaires, se jeta dans la mer pour se sauver; mais, comme les vagues étaient trop violentes et qu'il était près d'être submergé, notre Saint, qu'il invoqua, lui apparut, et, le tirant de l'eau par les cheveux, le transporta en lieu de sûreté. Une autre fois, sans sortir de Rome, il s'entretint avec une bonne religieuse appelée Catherine, au couvent de Prato, de l'Ordre de Saint-Augustin, dans la Toscane.

La bulle de la canonisation dit qu'il a guéri subitement plusieurs malades, les uns par le signe de la croix, d'autres par son attouchement et l'imposition de ses mains sacrées, d'autres par des prières qu'il faisait à Dieu avec une extrême ferveur, d'autres en commandant seulement aux maladies de se retirer, comme il le fit pour une religieuse oblate de Saint-François, qui avait une fièvre continue; d'autres enfin, en leur appliquant des remèdes tout à fait contraires au mal; ce qui parut en la personne du grand Baronius, son disciple : car, le voyant accablé d'une si grande faiblesse d'estomac et de tête, qu'il ne pouvait retenir aucun aliment, ni s'appliquer à l'oraison ni à l'étude, il lui fit manger en sa présence un pain entier et un citron, et par ce moyen le remit en parfaite santé. Il l'avait déjà guéri une autre fois d'une maladie mortelle en laquelle il était désespéré des médecins; car, comme il savait la perte que ferait l'Église en perdant un homme d'un si grand mérite, il se mit en prière pour demander à Dieu sa guérison; et à l'heure même, le pieux malade s'assoupit et le vit en songe faire de grandes instances auprès de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge pour sa santé. Lorsqu'il se réveilla après ce songe, il commençait à se mieux porter; et, peu de temps après, à l'heure où, selon les médecins, il devait mourir,

SAINT PHILIPPE DE NÉRI, FONDATEUR DE L'ORATOIRE. il se leva en très-bonne santé et prêt à reprendre ses exercices ordinaires de la prédication, de la confession, de la lecture et de la composition.

Les mouchoirs de saint Philippe et toutes les choses dont il s'était servi opéraient de pareils prodiges. Un linge teint de son sang, guérit sur le champ un ulcère horrible, qui avait résisté dix-huit mois à tous les remèdes. Sa puissance s'étendait même jusque sur la mort, comme on le vit pour Paul Fabricius, de la maison des Massimi. Étant mort sans avoir la consolation de voir saint Philippe, qu'il avait demandé avec instance, il ressuscita à son arrivée, lorsque ce Saint l'appela par son nom. Il se confessa à lui et mourut une seconde fois, ayant mieux aimé monter de suite au ciel que de vivre encore sur la terre, exposé aux occasions du péché et au danger de perdre son âme pour toute une éternité.

Pendant que saint Philippe remplissait ainsi toute la ville de Rome de l'admiration de ses actions miraculeuses, l'heure de sa mort approchait. Elle ne lui fut pas imprévue ; car, outre qu'il s'y préparait tous les jours, il eut une vision dans laquelle il apprit le moment même qu'elle devait arriver. Ce fut le 25 de mai 1595, le jour du très-saint Sacrement, de la manière qui suit : Il offrit de très-grand matin le saint sacrifice de la messe avec de grands transports de joie, une abondance de larmes et une ferveur d'esprit extraordinaires ; il entendit ensuite les confessions de quelques-uns des assistants et les communia de ses mains selon sa coutume ; enfin, comme il achevait ces saints exercices, il lui survint un vomissement de sang auquel on ne put apporter de remède. Cet accident l'obligea de se mettre sur un lit pour attendre son dernier moment. On sait qu'il avait déjà reçu plusieurs fois l'Extrême-Onction, et quelques jours auparavant, Baronius lui avait apporté le saint Viatique. Sur quoi l'on rapporte que, dès qu'il vit le saint Sacrement entrer dans sa chambre, il s'écria, tout faible qu'il était, en versant quantité de larmes : « Voici celui qui fait toute ma joie, voici mon amour et mes délices ; je n'estime rien de si cher ni de si précieux que lui. Donnez, donnez-moi celui que j'aime ; donnez, donnez-le-moi promptement ». Et après l'avoir reçu, il dit : « J'ai reçu chez moi le médecin, me voilà content ».

Tous les religieux qui l'entouraient versaient des larmes ; mais c'étaient moins des larmes de tristesse que des larmes d'amour et de joie, de ce que leur bienheureux Père allait prier pour eux dans le ciel.

Le Père Baronius, qui récitait les prières des agonisants selon la pratique de l'Église, l'ayant prié de donner encore une fois sa bénédiction à ses chers enfants agenouillés autour de lui, il ouvrit les yeux, et les ayant levés vers le ciel, il les abaissa aussitôt sur eux avec un regard plein de tendresse, montrant par ce signe qu'il avait obtenu de Dieu la bénédiction qu'ils demandaient ; et ce fut son suprême adieu. Il rendit paisiblement son âme à Notre-Seigneur, qui l'emmena dans la gloire des cieux vers minuit, entre le vingt-cinquième et le vingt-sixième jour de mai, à l'âge de quatre-vingts ans, le quarante-quatrième de son sacerdoce, et le vingtième depuis l'établissement de sa congrégation.

Son corps fut ouvert en présence des médecins et des Pères de la maison, et l'on connut que Dieu lui avait miraculeusement conservé la vie depuis plusieurs années : car on lui trouva deux côtes écartées de leur place naturelle, l'artère qui porte le sang aux poumons vide, et le cœur enflé, desséché en dehors et presque entièrement épuisé ; ce qui était venu, selon toutes les apparences, de ce que l'amour l'avait consumé. Il arriva une chose merveilleuse pendant que l'on fit l'ouverture de son corps ; car, lorsqu'on

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le tournait de côté et d'autre, il se couvrait toujours lui-même de ses mains, comme s'il eût été en vie; et il en avait fait autant la nuit précédente, en présence des Pères, lorsqu'on le lavait: ce qui marque la pureté angélique qu'il a conservée toute sa vie.

On mit le cœur et les entrailles dans la sépulture ordinaire des Pères de la congrégation, et son corps fut exposé dans l'église, où le peuple vint en foule pendant trois jours lui offrir ses marques de vénération; ensuite, par l'ordre des cardinaux de Florence et Borromée, il fut revêtu de ses habits sacerdotaux, enfermé dans une chasse de bois de noyer, et déposé dans une petite chapelle fermée d'une muraille de brique, comme il l'avait prédit lui-même, bien qu'obscurément et sans qu'on comprît alors ce qu'il voulait dire.

Après sa mort, il apparut aussi à plusieurs personnes, particulièrement à une dame appelée Drusine Fantine, qui, ayant la tête fendue et le corps presque tout brisé par une chute, n'attendait plus que le moment de la mort. Il vint la consoler dans ce malheur et lui rendit une parfaite santé. Il fit la même grâce à Léonard Rouël qui était à l'extrémité, lui disant seulement ces paroles: Mon fils, allez en paix; et il fut guéri.

Plusieurs autres miracles furent faits à son tombeau, et par l'attouchement des choses dont il s'était servi ou qui lui avaient appartenu: un enfant mort-né, lui ayant été recommandé, reçut la vie à l'heure même, fut baptisé, et vécut vingt et un jours. On peut voir une foule de prodiges semblables dans le procès de sa canonisation, où nous renvoyons le lecteur. Nous ne pouvons néanmoins omettre ces deux-ci, qui peuvent donner beaucoup d'instruction à ceux qui liront ce livre. Un homme appelé Etienne Calcina, qui portait sur lui par dévotion quelques reliques de saint Philippe, fut tenté par une femme impudique et sollicité au mal: en même temps il sentit ces sacrées reliques qui remuaient sur sa poitrine, et il entendit une voix qui disait: « N'y consens pas, et prends la fuite ». Il obéit aussitôt, et par ce moyen évita le péché. Un autre, nommé Vincent Valois, qui était pressé d'une forte tentation, lisant l'exemple précédent, s'adressa à notre Saint et lui dit: « Pourquoi, mon père, ne recevrai-je pas maintenant de vous la même grâce que celui-là? » Et à l'heure même il fut entièrement délivré.

Sept ans après sa mort, le corps du Saint fut trouvé tout entier, sans nulle corruption, non pas même en ses entrailles, qui exhalaient au contraire une très-agréable odeur. Il fut transporté avec beaucoup de pompe et de cérémonie dans une riche chapelle de l'église des Oratoriens de Rome, qu'un seigneur florentin de l'illustre famille de Néri lui avait fait bâtir, en reconnaissance de ce qu'il avait obtenu un fils par ses mérites, et que, dix-huit mois après, cet enfant avait encore été retiré des portes de la mort par son assistance. Le culte de saint Philippe est populaire à Rome. Des lampes brûlent constamment devant son tombeau. On montre dans la maison de l'Oratoire la chambre qu'il habita: c'est aujourd'hui une chapelle.

Tant de merveilles arrivées durant la vie et immédiatement après la mort du serviteur de Dieu, donnèrent sujet de commencer bientôt à travailler au procès de sa canonisation. La résolution en fut prise dès le temps du pape Clément VIII, et depuis elle fut poursuivie par Paul V, son successeur, à l'instance d'Henri le Grand, roi de France, qui en écrivit d'autant plus volontiers que ce Bienheureux s'était employé avec ardeur pour sa réconciliation à l'Église romaine: enfin la cérémonie en fut faite par le

SAINT PHILIPPE DE NÉRI, FONDATEUR DE L'ORATOIRE. 221 pape Grégoire XV, à la supplication de Louis XIII et de la reine Marie de Médicis, sa mère, l'an 1622, au mois de mars.

Les traits de la vie de saint Philippe de Néri sur lesquels se sont plus volontiers exercés la palette des peintres et le ciseau des sculpteurs, sont les suivants : 1° Notre-Dame lui apparaît soutenant le toit de sa chapelle qui allait crouler. Nous avons fait allusion à cet événement merveilleux ; 2° en habits sacerdotaux, il célèbre la sainte messe. Cela rappelle l'ardente piété avec laquelle il montait à l'autel. 3° Une gravure allemande que nous avons sous les yeux rappelle la rencontre de saint Philippe de Néri et de saint Félix de Cantalice dans les rues de Rome. Le fondateur de l'Oratoire boit sans façon dans la gourde du frère quêteur : d'où l'on peut conclure que c'est là la caractéristique la plus populaire du Saint ; 4° il est entouré d'enfants et de jeunes gens. On sait l'amour qu'il leur portait. Les Oratoriens ont adopté pour blason l'image de sainte Marie in Vallicella, que Baronius fit graver au frontispice de ses Annales et du Martyrologe.

Une relique de saint Philippe de Néri est conservée précieusement chez les Ursulines d'Amiens.

## CONSTITUTIONS DE L'ORATOIRE. — QUELQUES ORATORIENS CÉLÈBRES.

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ancien évêque de Saluce, un des premiers compagnons de saint Philippe. On pourrait aussi nommer d'illustres écrivains, des hommes célèbres dans les sciences et les arts. Mais nous renvoyons à l'histoire ecclésiastique.

Qu'il nous soit permis seulement de rapporter ici, sur certains Pères de la Congrégation, quelques traits particuliers que la multitude d'événements plus importants a fait négliger aux grands historiens.

II. Le Père Erasme de Bertholo, de la Congrégation de Naples, fut très-habile musicien. Il a laissé un grand nombre de compositions religieuses qui respirent une piété douce et tendre, et où la vivacité de l'expression est unie à un caractère de noblesse inimitable. « Ses mélodies », dit l'historien, « simples et naïves, graves et majestueuses, avaient quelque chose de céleste qui charmait l'oreille et touchait le cœur, jusqu'à faire couler des larmes ». Aussi, dès qu'il se célébrait une fête à l'Oratoire de Naples, on accourait en foule aux offices solennels, pour entendre ces chants qui ravissaient les âmes et les remplissaient de consolation. Il courait même le bruit, parmi les artistes de son temps, que ces harmonies dignes des anges étaient moins l'œuvre du génie que l'effet d'une inspiration céleste.

Atteint de la peste, le pieux artiste mourut en odeur de sainteté, et son âme alla dans le ciel, chanter avec les Bienheureux les louanges de Celui qu'elle avait déjà chanté sur la terre.

III. Le Père Thomas Sommerset naquit d'une très-illustre famille alliée à la famille royale d'Angleterre. Pour conserver sa foi pure et intacte, il s'exila volontairement de sa patrie, à un âge encore tendre. Il vint à Pérouse, où, pendant plusieurs années, il se livra aux études profanes et ecclésiastiques. Après son éducation, il fixa son séjour à Rome, et bientôt fut fait camérier d'honneur par deux Papes, Innocent X et Alexandre VII, puis chanoine de Saint-Pierre.

Attiré par l'odeur des vertus que répandait de jour en jour la Congrégation de Pérouse, avec laquelle il avait eu des rapports très-étroits, il se dépouilla généreusement de toutes ses dignités pour embrasser l'institut dans cette maison. Une profonde humilité et une admirable charité pour les pauvres, dans le sein desquels il versait d'abondantes aumônes, furent ses deux inséparables compagnes. Clément IX, voulant envoyer en Angleterre, pour les affaires de la religion, un digne personnage avec le caractère d'intendance, jeta les yeux sur le Père Sommerset. Il le fit partir avec beaucoup d'honneur et de privilèges pour adoucir sa difficile mission. Là, le pieux intendant ayant été découvert par les hérétiques, il tressaillit de joie et d'amour pour Jésus-Christ, à la pensée qu'il allait répandre son sang pour ce divin Sauveur. Mais le roi Charles II l'obligea à se réfugier en Flandre, en lui donnant tous les moyens pour la traversée. De là, il écrivit une lettre très-affectueuse à ses bien-aimés frères de Pérouse, leur racontant ce qu'il avait fait et souffert pour la foi, et leur manifestant le désir qui le dévorait de retourner enfin dans sa chère Congrégation pour y terminer ses jours. Mais il plut à Dieu d'en disposer autrement. Surpris par une maladie mortelle, il passa à une meilleure vie en la ville de Dunkerque, dans la soixante-dix-huitième année de son âge.

IV. Le Père Léandre Colloredo était d'une famille très-illustre en Bohême, en Suède et en Allemagne. À l'âge de dix-sept ans, il embrassa l'institut de l'Oratoire dans la maison de Rome. Il avait des mœurs angéliques et un zèle ardent pour le salut des âmes. Sa piété et sa science engagèrent Innocent XI à lui donner la pourpre. Colloredo, frappé comme d'un coup terrible et inattendu, se jeta aux genoux du Saint-Père et le supplia de l'exempter d'une telle dignité. Mais il fallut céder au commandement formel du vicaire de Jésus-Christ. En dépouillant ses habits de religieux pour revêtir la pourpre, il tira de son cœur un profond et douloureux soupir, et s'écria : *Hodie exui me tunica lætitiæ* ; — « je me suis dépouillé aujourd'hui de la tunique d'allégresse » ; il fut élevé plus tard, et toujours contre son gré, à la charge très-honorable de grand pénitencier.

Il serait difficile de peindre la bonté paternelle, les prévenances touchantes avec lesquelles il accueillait les pécheurs repentants, les apostats revenus à eux-mêmes, les hérétiques détrompés. Une singulière prudence, une force d'âme invincible, une humilité profonde, une héroïque mansuétude, une admirable pauvreté, une pureté virginale, une charité sans bornes, une obéissance aveugle : telles furent les vertus qui brillèrent dans l'illustre cardinal. Voyant les calamités sans nombre qui fondaient sur l'Église, et principalement sur les États pontificaux, il offrit sa propre vie pour satisfaire la justice de Dieu outragée. Son sacrifice fut accepté : il mourut quelque temps après, comme il l'avait prédit plusieurs fois. Rome ne tarda pas à éprouver le fruit de cette sublime immolation. Aussi le Père Colloredo a toujours été regardé comme un grand Saint. Il annonçait les choses futures, pénétrait le secret des cœurs, et il guérit plusieurs malades pendant sa vie et après sa mort. Son corps resta exposé quatre jours entiers avant d'être mis dans le tombeau ; pendant tout ce temps, on remarqua la même flexibilité, la même souplesse, le même teint que ses membres avaient avant la mort. Deux fioles de son sang, que l'on recueillit longtemps après, à l'époque même où le Père Pucetti, des Clercs réguliers de la Mère de Dieu, faisait imprimer sa vie, se conservent encore ; ce sang est toujours liquide, rouge et vif, comme s'il jaillissait de ses veines. Telle fut l'estime qu'on avait pour la science et les vertus de ce saint homme, que tous les étrangers qui venaient à Rome voulaient le voir comme une des premières merveilles de cette ville, qui en est remplie. De toute la chrétienté, les évêques avaient recours à lui comme à leur protecteur et au défenseur de leurs droits.

SAINT PHILIPPE DE NÉRI, FONDATEUR DE L'ORATOIRE. A Vienne, on voyait le portrait du vénérable cardinal, hommage de toute la ville reconnaissante, avec cet éloge tiré de l'Ecclésiastique : *Præcellens in operibus suis*.

Les hérétiques venaient en grand nombre pour le voir et l'entendre. Un d'entre eux ne put s'empêcher de dire un jour, que les avantages de l'Église romaine sur toutes les autres religions resplendissaient d'un éclat bien merveilleux dans un tel personnage. En France, en Espagne, en Allemagne, et jusque dans les îles Britanniques son nom était en vénération.

Les célèbres Pères Maurice, Mabillon, Buinart et Martène en font l'éloge en plusieurs endroits de leurs ouvrages; Mabillon surtout, dans son livre intitulé : *Her italicum...* Parmi les choses les plus agréables et les plus heureuses qui lui soient arrivées à Rome, il compte l'amitié qu'il contracta avec le Père Colloredo. Il en avait entendu parler à Paris, et il dit avoir voulu lui servir plusieurs fois la messe lorsqu'il n'était encore que simple oratorien.

L'empereur Léopold avait pour lui une grande vénération, ainsi que beaucoup d'autres souverains, une foule d'évêques, enfin d'hommes distingués en tout genre.

Le bienheureux cardinal Barbarigo l'appelait l'héritier de l'esprit de saint François de Sales.

Innocent XI faisait tant de cas de ses lumières, qu'il se soumettait pour ainsi dire à ses conseils, toutes les fois qu'il s'agissait de nommer aux dignités ou de condamner des livres erronés ou scandaleux.

Innocent XII le consultait dans les questions les plus graves et les plus délicates; et enfin Clément XI, lorsqu'il était cardinal, conservait comme relique ce qu'il pouvait avoir du Père Colloredo; et, lorsqu'il fut élevé à la papauté, il le regarda toujours comme la plus forte colonne de son pontificat. En apprenant sa mort, il ne put s'empêcher de verser des larmes abondantes sur une si grande perte. Et comme il ne pouvait plus se servir de ses lumières en ce monde, il voulut, du moins, comme il le déclara lui-même, avoir sa protection dans le ciel, et c'est pourquoi, dans toutes ses difficultés, il recourait à lui et l'invoquait comme un Saint.

V. Le Père Pierre Ottoboni, neveu d'Alexandre VIII, évêque de Sabine, archiprêtre de la patriarcale basilique ibérienne, vice chancelier de la sainte Église romaine, secrétaire d'État, fut encore choisi par Louis XIV, roi de France, pour être le protecteur du royaume près le Saint-Siège. On l'a, à juste titre, appelé le *Mécène* de son siècle, le protecteur des savants : il était fort instruit lui-même, et l'un des meilleurs poètes de son siècle.

Il tenait dans son palais une académie des plus beaux génies de Rome, donnant aux uns des conseils, aux autres des encouragements, à tous des éloges et des faveurs.

VI. Le Père Taruggi fut un homme d'une éloquence extraordinaire. Aussi Baronius l'appelait-il *dux verbi*, — « Maître homme en paroles ». Par ses discours aussi bien que par ses vertus, il convertit un grand nombre de pécheurs et fit rentrer dans le soin de l'Église une foule d'hérétiques. Un grand prédicateur disait « que, pour l'entendre, il ferait bien un mille sur les coudes ».

Il montrait une grande habileté et une grande prudence dans l'administration des affaires les plus importantes de l'Église. Le saint pontife Pie V l'associa au cardinal Alexandrin dans la célèbre ambassade qu'il envoya aux princes chrétiens pour les unir contre Sélim II. Grégoire XIII le choisit pour assister à la mort le duc de Clèves, dans le palais pontifical.

Plusieurs princes de l'Europe l'eurent en si singulière estime, qu'ils lui envoyèrent des présents sans qu'il voulût jamais les accepter. Forcé d'obéir au commandement formel du souverain Pontife, il fut sacré archevêque d'Avignon, malgré ses plaintes et ses larmes abondantes. Il supporta de grandes fatigues pour la visite de son diocèse, la réforme des peuples et du clergé, à laquelle il travaillait avec autant de douceur que de fermeté. Les évêques de France eurent pour lui une vénération particulière; ils accouraient tous pour le voir, et l'un d'eux, l'évêque de Verdun, dit à son éloge : *Tam claram virtutis lucem Galliis nostris intuiti Tourusius* (Taruggi), *ut episcopi e remotissimis partibus et angulis ad eum ventitarent, tanquam ad ecclesiasticæ disciplinæ normam et ideam spirantem*.

Ce fut à Avignon qu'il forma, avec le Père de Bérulle, le plan de l'Oratoire de France. — Lorsqu'on lui annonça sa promotion au cardinalat, il ne donna aucun signe de joie, et différa même d'ouvrir les lettres pontificales.

Plus tard, ayant été appelé à Rome par le Pape, il se servit de son autorité pour pacifier les duchés de Mantoue et de Parme, et refusa les présents qui lui furent offerts en reconnaissance. Il fut très-estimé par les hommes les plus vénérables de son temps, entre autres par saint Charles Borromée et saint Ignace de Loyola. Il arrivait parfois que l'amour de Dieu devenait si violent dans son cœur, qu'il se sentait comme brûler intérieurement; cet amour qu'il avait pour Dieu rejaillissait sur les pauvres; pour leur faire l'aumône, il vendit à la fin son manteau de pourpre et son anneau épiscopal.

Il eut le don des larmes au point d'en verser d'abondantes dans ses prédications et dans les fonctions sacrées. Il eut aussi le don de prophétie, fut, plusieurs fois, ravi en extase, et guérit beaucoup de malades.

Dans une de ses visites pastorales, deux bandes de brebis, s'étant séparées du reste d'un nombreux troupeau qui paissait dans le campagne, accoururent à sa rencontre et ne le quittèrent point qu'il ne leur eût donné sa bénédiction.

Dans une autre circonstance, se rendant à Marseille, il appaisa une horrible tempête qui allait

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submerger le navire, par ces seules paroles : *In nomine Domini obmutesce*. Quant à ses talents et à sa science, voici ce qu'en écrivait Vittorelli : *Vir fuit egregius, ad maxima quoque pertractanda optus, longo verum uru, uberitate linguarum sanctorum humanarumque litterarum multiplici eruditione conspicuus ; sermocinandi gratia imprimis elegans, et magne doctrinæ atque in dictis suis non minus sententiarum gravitate quam ornatu insignis*.

Et le grand pontife Léon XI disait de lui : *Se in ea esse sententia ut existimaret neminem in christiana republica tunc temporis existere cui Deus plura et illustriora credidisset*.

VII. Le Père Giustiniani, issu d'une famille princière de Rome, unit à un talent remarquable pour la chaire une bouillité à toute épreuve et une piété séraphique. Le bruit de ses vertus étant arrivé aux oreilles du cardinal Barberini, plus tard Urbain VIII, il le fit consulteur du saint office et visiteur apostolique ; puis l'éleva bientôt sur le siège épiscopal de Montalto.

De là, le Père Giustiniani fut transféré à Nocera, dans l'Ombrie, après la mort d'Urbain. Innocent X lui donna la pourpre, le fit grand pénitencier et bibliothécaire de la sainte Église romaine ; et c'est principalement dans l'exercice de ces deux charges qu'il a immortalisé son nom. Ses talents et ses vertus le désignaient pour successeur d'Innocent X ; mais la mort le prévint. Ses derniers moments couronnèrent dignement une telle vie ; il donna des marques de la plus grande confiance en Dieu, de la plus tendre piété, et voulut que son corps fût mis dans le caveau des Pères de l'Oratoire, en l'église de Vallicella. Les divers ouvrages qui nous restent de lui font preuve de sa science.

VIII. Un des premiers disciples de saint Philippe de Néri fut César Baron né en 1538, à Sera, dans la Terre-de-Labour, et plus connu sous le nom latinisé de Baronius. Il était destiné de Dieu à combattre le protestantisme sur le terrain de l'histoire. Son père se nommait Camille, sa mère, Portia Plombonia. Celle-ci offrit à la sainte Vierge l'enfant qu'elle portait dans son sein, et renouvela son offrande et ses prières lorsque César, à l'âge de trois ans, tomba dangereusement malade. L'enfant guérit, et, ayant entendu plus tard parler de sa guérison miraculeuse, il se voua lui-même au service de la sainte Vierge et se nomma « César, serviteur de Marie ». Il fut envoyé par son père, frappé de son intelligence précoce, à Vérulane, dans le voisinage, pour y faire ses études ; de là il se rendit, à l'âge de dix-huit ans, à Naples, que les troubles de la guerre l'obligèrent à abandonner au bout d'une année de séjour. Il se rendit, conformément aux volontés de son père, à Rome, où il continua ses études de droit civil et de droit canon sous César Costa, plus tard archevêque de Capone.

Baronius fut introduit par Marc Sorano, un de ses amis, auprès de saint Philippe de Néri, fondateur de l'Oratoire de Rome, et dès lors sa carrière fut fixée, quelque effort que fit le saint fondateur pour l'empêcher de prendre trop promptement un parti irrévocable. Baronius entra dans la Congrégation de saint Philippe, et, à côté de ses études toujours actives, servit les malades dans un hôpital. Cette décision si brusque déplut tellement à son père qu'il lui retira tout moyen de subsistance. Baronius, recommandé par saint Philippe, fut accueilli par un homme riche et fort distingué, Jean-Michel Paravicini, qui le garda pendant sept ans et le traita comme un fils. Après de longues épreuves, Baronius, âgé de vingt-cinq ans, reçut la prêtrise et parvint enfin à se réconcilier avec ses parents, dont les vues ambitieuses avaient été déçues.

Lorsque les Florentins obtinrent de saint Philippe que les exercices spirituels se feraient dans l'église nationale qu'ils possédaient à Rome, César Baronius fut chargé du soin de cette église en même temps que Jean-François Bourdin, devenu plus tard évêque d'Avignon, et quelques autres. C'est à cette occasion que Baronius fut promu au sacerdoce : il fut le premier prêtre de l'Oratoire. Les membres de la communauté naissante se rendaient trois fois par jour auprès de saint Philippe qui était resté à Saint-Jérôme, sans que ni les rigueurs de l'hiver, ni les ardeurs du soleil pussent les empêcher de faire ce pèlerinage. Les occupations spirituelles ne remplissaient pas seules leur temps, car le fardeau de l'administration temporelle pesait aussi sur eux. Ils servaient la messe un jour chacun. Tous les samedis ils balayaient ensemble l'église. Pendant longtemps chacun des membres de la petite communauté fit la cuisine à son tour durant une semaine. On vit donc Baronius occuper ses mains, qui écrivaient si doctement les annales de l'Église, à préparer et à cuire des aliments. Plusieurs personnages illustres étant allés le voir pour traiter avec lui de graves affaires, ou éclaircir des points d'histoire, le trouvèrent entouré d'un tablier, lavant les assiettes et les échelles. Ils furent profondément édifiés de ce spectacle et déclarèrent que Baronius avait encore plus de droits à leur vénération lorsqu'il remplissait les fonctions de cuisinier que lorsqu'il écrivait les annales. Du reste, ce digne disciple de saint Philippe embrassait si volontiers cet humble office, qu'il avait écrit gaiement sur la cheminée : « César Baronius, cuisinier à perpétuité ».

Ses prédications dans l'église des Florentins et dans l'Oratoire de Saint-Jérôme furent très suivies, très fructueuses, et attirèrent sur lui l'attention de saint Charles Borromée, cardinal-archevêque de Milan, qui le demanda pour en faire son conseiller. Baronius refusa cette charge, ainsi qu'un canonicat de sa ville natale et la dignité épiscopale que lui offrirent successivement

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les trois papes Grégoire XIII, Sixte V et Grégoire XIV. Des travaux incessants et d'excessives austérités le rendirent souvent malade ; mais saint Philippe pria pour sa guérison, et eut ainsi à conserver à sa société un chef illustre ; car Baronius fut obligé d'accepter les fonctions de supérieur de la Congrégation de l'Oratoire lorsque saint Philippe s'en démit en 1593. Il fut contraint d'accepter les charges et les dignités de confesseur du Pape, de protonotaire apostolique (1593), de bibliothécaire du Vatican et de cardinal (1596) que lui imposa le souverain Pontife. Il allait même, selon toute probabilité, être élu Pape après Clément VIII et Léon XI, tous les cardinaux étant d'accord, quand la cour d'Espagne, blessée de la hardiesse de son ouvrage de *Monarchia Siciliae*, imposa son veto. De reste, sa prudence et sa persévérance auront également le préserver d'une élévation qu'il redoutait ; car son vœu le plus ardent était de renoncer à toutes les dignités pour ne vivre, comme c'était sa vocation, qu'au milieu de ses livres, uniquement occupé de ses études.

Divers traits que nous recueillons dans la vie de saint Philippe nous feront connaître et la manière du maître et les vertus des disciples. On sait que saint Philippe donna la charité comme lien à sa Congrégation. Il ne se contentait pas de la charité intérieure ; il voulait que cette charité fût manifestée par des témoignages extérieurs d'estime et d'amitié. Il voulut aussi que cet amour fraternel s'étendît de tous à chacun et de chacun à tous. Il n'approuvait pas ces sympathies particulières qui établissent en quelque sorte une petite Congrégation dans la grande, et, sous prétexte d'un plus grand profit spirituel, ne procurent à quelques-uns le plaisir d'un entretien choisi que pour priver tous les autres des témoignages d'estime et d'affection qui leur sont dus. Tarugi et Baronius, étant déjà cardinaux, vinrent un soir dîner à la Vallicella. Après le dîner vint la récréation, et Baronius, prenant à part un des Pères, causa longuement avec lui sur un sujet qui les intéressait vivement l'un et l'autre. Tarugi crut devoir faire à ce sujet une correction fraternelle. Il fit remarquer publiquement à Baronius que, par cet entretien particulier, il faisait tort à la charité commune, et que tous les Pères voulaient jouir de sa présence et de sa conversation. Baronius reçut humblement cette observation, et, se souvenant des prescriptions de saint Philippe, vint se mêler à la communauté.

Lorsque Baronius eut présenté au souverain Pontife ses annotations au Martyrologe romain, Sixte-Quint, qui s'intéressait vivement à la publication des Annales, assigna au savant Oratorien une pension ecclésiastique pour lui donner les moyens de poursuivre sa grande entreprise. Dès que saint Philippe eut appris la libéralité du Pape, il saisit cette occasion pour mortifier Baronius, à qui son beau travail historique attirait d'insombrables éloges. « Maintenant que vous avez quelques revenus », lui dit-il, « vous devez contribuer comme les autres aux dépenses de la maison ; vous ne pouvez plus prétexter l'impossibilité ». Ces paroles semblèrent dures à Baronius. Il croyait de son devoir d'employer à la publication des Annales tout l'argent qu'il recevait du souverain Pontife. Il était obligé de faire copier dans la bibliothèque Vaticane beaucoup de manuscrits, et, pour suffire à ces dépenses nécessaires à ses travaux, il avait besoin de toute sa pension. Il eut recours à divers raisonnements pour décider saint Philippe à ne rien exiger de lui, mais le Bienheureux se montra inflexible. Il savait que Baronius finirait par pratiquer de la manière la plus méritoire la vertu d'obéissance. Tourmenté un instant, assailli par diverses pensées, Baronius pria Thomas Boxio de s'entremettre pour lui auprès de saint Philippe, de plaider en sa faveur, et d'ajouter qu'il serait obligé de quitter la Congrégation plutôt que d'employer à autre chose qu'à la publication des Annales les revenus que le Pape venait de lui donner. Boxio se fit l'interprète de Baronius et parla pour lui avec autant d'éloquence que d'habileté, mais rien ne put ébranler la résolution de saint Philippe, qui termina ainsi l'entretien : « Allez dire à César qu'il contribuera aux dépenses communes ou qu'il quittera la maison ; Dieu n'a besoin de personne ». En entendant un arrêt si formel, Boxio crut devoir exhorter Baronius à se soumettre à tout ce qu'exigeait de lui saint Philippe, attendu qu'il lui devait tout ce qu'il avait de science, de piété et de considération. Baronius se rendit à ce conseil fraternellement exprimé. Il alla aussitôt dans la chambre de saint Philippe, s'agenouilla devant lui et, lui demandant humblement pardon, se déclara prêt à donner tout ce qu'il avait. Le Bienheureux le releva en lui disant : « Maintenant tu as fait ton devoir. Je ne veux pas de ton argent ; mais apprends à commencer, une autre fois, par une prompte obéissance ».

Que ne fit pas saint Philippe pour accoutumer Baronius à mépriser la haute réputation qu'il s'était acquise et pour l'enraciner dans la sainte humilité ? Plusieurs fois il l'envoya à l'hôtellerie avec un grand flacon pour acheter une demi-mesure de vin. Lorsque Rome connaissait déjà sa profonde érudition, on le vit dans les funérailles publiques porter la croix devant le défunt, par ordre de saint Philippe ; humiliation qu'il ne pouvait pratiquer, sans être plus mort à lui-même et à l'estime du monde, que le cadavre qu'il accompagnait au cimetière. Aussi Baronius aimait d'une affection pleine de tendresse la Congrégation qui avait servi de berceau à sa vertu, à ses talents et à sa renommée ; il se plaisait à venir oublier dans le silence de l'Oratoire les honneurs de la pourpre. « Voilà », disait-il, « voilà le petit nid où je veux mourir » : — *In initiali meo morior*.

Après avoir inutilement employé tous ses efforts et ses instances pour ne point sortir du sein de la Congrégation, il voulut au moins garder, étant cardinal, les clefs de son ancienne cellule. Pour se consoler, il allait souvent manger à la table des Pères, servait au réfectoire, assistait au

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chœur à Vêpres, administrait à l'église de Vallicella, la sainte Eucharistie aux fidèles, faisait des instructions familières aux jeunes gens, et ne voulut jamais avoir d'autre confesseur que celui de la maison, se confessant comme les simples fidèles dans l'église sans accepter jamais de coussin.

Sur ses vieux jours, il se retira dans quelque chambre voisine de l'église pour terminer sa vie dans sa chère Congrégation. Il y mourut d'une maladie d'estomac, le 30 juin 1667, universellement aimé et honoré, laissant avec la renommée d'un savant de premier ordre celle plus précieuse encore d'un Saint.

Baronius a été déclaré vénérable par le Saint-Siège, au siècle dernier.

Son activité littéraire fut prodigieuse. Outre quelques lettres, nous possédons deux ouvrages importants de Baronius, savoir : ses *Annales ecclésiastiques* et son édition du *Martyrologe romain*. Cette édition parut d'abord à Rome en 1566 ; puis à Venise, 1587-1597, in-4° ; à Anvers, 1589, in-fol., sous le titre : *Martyrologium romanum restitutum, Greg. XIII jussu editum, cum notis Cæs. Baronii*.

Ses *Annales* sont plus célèbres. On sait que quelques théologiens luthériens, Matthias Flacius en tête, cherchant à rattacher la doctrine de Luther aux traditions des premiers siècles, prirent une peine incroyable pour falsifier l'histoire et défigurer tout ce qui était catholique, jusqu'au moindre détail, dans leur célèbre ouvrage : *Centuries de Magdebourg*. Née en 1517, dit Bobrbacher, l'hérésie n'avait ni ancêtre, ni histoire : elle se voyait condamnée par la seule présence de cette Église qui embrasse tous les siècles, qui remonte de nous jusqu'à Jésus-Christ et de Jésus-Christ, par les prophètes et les patriarches, jusqu'à notre premier père, qui fut de Dieu, notre Père qui est au ciel. Mais comme le vieux serpent abusa de la parole de Dieu pour séduire nos premiers parents, pour tenter le Sauveur lui-même, ainsi l'hérésie luthérienne, enfant adultérin, mais reconnu du serpent, abusa-t-elle de la parole de Dieu et de l'histoire de l'Église, pour calomnier l'Église de Dieu et séduire les peuples. Tels sont l'esprit et le but des *Centuries de Magdebourg*, histoire ecclésiastique composée par centuries ou siècles à Magdebourg, par les principaux docteurs du rigide luthérianisme. Comme c'est de l'enfer que sortent toutes les hérésies, comme elles sont elles-mêmes de ces portes de l'enfer qui s'efforcent à prévaloir contre l'Église bâtie par le Christ sur Pierre, il était naturel que l'hérésie luthérienne prît la défense de toutes ses sœurs devancières contre l'Église du Christ et enfin contre le Christ lui-même. Saint Philippe de Néri reconnut qu'il était indispensable qu'on opposât à cette entreprise un ouvrage d'histoire fondé sur l'étude des sources. « C'est une histoire complète qu'il nous faut », dit saint Philippe à son disciple, « à partir de l'avènement de Jésus-Christ jusqu'à l'époque actuelle ; faites des recherches dans tous les écrivains ecclésiastiques, et montrez-nous par qui et comment les églises ont été établies ; ce qu'enseignaient les Pères et ce qu'ont décidé les conciles. Relatez les Actes des martyrs, et faites voir que la foi dut ses progrès aux persécutions. Lorsque vous serez arrivé à la conversion des princes, vous viserez à bien établir cette triste vérité, que l'Église perdit peu à peu en sainteté ce qu'elle gagnait en puissance et en richesses ».

Baronius, effrayé d'une telle entreprise, à laquelle il n'avait jamais pensé, fit ce qu'il put pour la décliner. « Je n'ai rien de ce qu'il faut pour cela », dit-il à son Père ; « accoutumé à parler au peuple, je n'ai qu'un style familier, et l'érudition n'est pas mon affaire ; comment pourrais-je être érudit, moi qui n'ai pas le temps d'étudier ? » Philippe, peu touché de ces excuses, parce qu'il connaissait sa capacité, insista pour qu'il mît la main à l'œuvre ; mais quand, après beaucoup d'instances, il vit que son disciple ne se rendait pas, il eut recours à un moyen plus efficace. « Il paraît », lui dit-il, « qu'il vous faut un commandement. Eh bien ! j'ordonne que, laissant là toute autre occupation, vous rendiez à l'Église le service que je vous demande ». Baronius, foudroyé par cet ordre inattendu, voulut pourtant faire un dernier effort. Il prétendit que le besoin d'un pareil ouvrage étant évident, exciterait le zèle d'hommes plus versés que lui dans les choses ecclésiastiques ; il ajouta même avoir entendu dire qu'Ouphre Panvino, l'un des écrivains les plus érudits de l'époque, s'occupait déjà de ce travail. « Cela peut être », répondit le Père ; « mais, en attendant, faites ce que je vous ordonne, en vous confiant en Dieu, et il vous aidera ». Le respect empêcha Baronius d'insister davantage ; mais il demeurait toujours fort hésitant, dupe d'une illusion à laquelle il plut à Dieu de porter remède.

La nuit suivante, il vit en songe Ouphre Panvino qui le pria de continuer l'ouvrage qu'il avait commencé, et parce qu'il refusait d'obtempérer à son désir, celui-ci eut recours aux prières les plus pressantes. Cependant il résistait encore, lorsqu'une voix se fit entendre, et lui dit : « Cédez, Baronius, ce n'est point Panvino, mais vous que je charge d'écrire les *Annales ecclésiastiques* ». Baronius, reconnaissant la voix de son maître, fut bien surpris de l'entendre parler, quoiqu'absent. Le lendemain, curieux de comprendre ce mystère, il raconta la chose au saint homme qui, dans son adroite humilité, répondit : « Quel dommage que je ne sois pas Joseph ! » À partir de ce moment, Baronius se sentit délivré de ses hésitations. Il se mit à l'œuvre avec courage. Il exposa toute l'histoire de l'Église, dans les conférences de l'Oratoire, en suivant l'ordre des années, depuis la venue du Fils de Dieu, jusqu'au Pontificat du Pape qui régnait alors. Après avoir achevé ce cours d'histoire, il le recommença de nouveau sur l'ordre de saint Philippe. Dans l'espace de trente ans, il exposa sept fois toutes les annales ecclésiastiques. Lorsqu'il eut ainsi approfondi tout ce qui se rapportait à l'histoire de l'Église, saint Philippe lui ordonna de livrer à l'impression ses

SAINT PHILIPPE DE NÉRI, FONDATEUR DE L'ORATOIRE. vantes recherches, pour que la postérité pût jouir du fruit de ses travaux. Il publia le premier volume de ses *Annales*. Saint Philippe, qui avait été le promoteur de cette immense publication, ne la vit pas achever. Dans la préface du tome VIII de ses *Annales*, Baronius ne craint pas de dire qu'il faut attribuer son œuvre à saint Philippe plutôt qu'à lui-même, et que les prières du Saint avaient plus contribué que ses propres travaux au succès de son histoire ecclésiastique. Nous rapporterons ici cette préface qui nous fait apprécier à la fois celui qui l'a écrite et celui à qui elle est adressée.

« Action de grâces au bienheureux Philippe de Néri, fondateur de la Congrégation de l'Oratoire, pour les *Annales ecclésiastiques* de César Baronius, prêtre cardinal de la sainte Église romaine, titulaire des saints Nérés et Achillés, et bibliothécaire apostolique.

« Je n'ai pu parler ouvertement de la part qu'est mon père au plan et à l'exécution de cet ouvrage, pendant qu'il vécut; car non-seulement il n'aimait pas la louange, mais il lui portait une haine irréconciliable. Aujourd'hui qu'il est au ciel, je veux que ma plume, devenue libre, porte au loin le témoignage de la précieuse assistance qu'il me donna dans ce long et difficile travail. C'est justice, et je serais un ingrat, si je pouvais ensevelir dans l'oubli d'aussi importants services; d'ailleurs, outre que la souvenance de nos pères est pleine de douceur, elle n'est pas moins profitable; car elle nous rappelle que nous ne devons pas dégénérer de leurs vertus. Tel est l'avertissement que nous donnent les divins oracles. « Souvenez-vous », dit le prophète Isaïe, « de la roche d'où vous avez été taillés, et de la carrière profonde dont on vous a tirés. Rappelez-vous qu'Abraham fut votre « père, et Sara votre mère (Isaïe, LI, 1, 2) ». En général, il est vrai de dire que toutes les choses prospères, qui arrivent aux enfants, sont dues, en grande partie du moins, à leurs parents. Oh ! quelles obligations n'ai-je pas à ce grand serviteur de Dieu, moi qui fus son disciple depuis ma jeunesse, moi dont il réprima les penchants vicieux, et qu'il préserva de tant de chutes funestes, moi enfin, qui suis redevable à son esprit apostolique du peu de vertus que je possède, et du peu de bien que j'ai fait.

« Je reviens encore à mes *Annales*, pour déclarer à tous ceux qui les liront que mon bienheureux Père en fait l'auteur plus que moi. Quel homme serais-je si, au lieu de partager mes succès avec celui à qui j'en fus redevable, je les attribue à mes seuls talents? Si, comme cet arrogant dont parle le Prophète, je disais, ou laissais croire que « j'ai tout fait par la force de mon bras, » et tout conçu dans ma sagesse ? » Oh ! alors j'attirerais sur ma tête le reproche terrible fait à cet orgueilleux: « Est-ce que la coignée se glorifiera au détriment de celui qui s'en sert? Est-ce que « la scie se soulèvera contre la main qui la met à l'œuvre ? » Dieu me préserve d'un péché qui fut pour avec tant de rigueur; car Dieu renversa ce prince orgueilleux de son trône, et l'envoya vivre avec les bêtes (Isaïe, X, 13, 15).

« Est-ce que je me glorifie dans l'homme, et non dans le Seigneur? A Dieu ne plaise; mais je veux qu'on sache que le Père des lumières s'est servi de ce saint homme pour éclairer et guider mon esprit, afin que l'instrument ait fait la part qui lui revient dans ma juste gratitude. Ô mon Père ! je n'ai pas oublié, et je n'oublierai jamais l'indignation que vous causèrent les *Centuries calomnienses* sorties de Magd[e]bourg, ou plutôt des portes de l'enfer. Vous vous plaigniez à Dieu de tant d'outrages faits à votre Église, et son Esprit vous inspira le moyen à prendre pour les repousser. Ce fut d'opposer le grand jour de la vérité à la nuit du mensonge. Faites, me dites-vous alors, un ouvrage puisé dans les sources pures, qui montre les hommes et les événements tels qu'ils ont été. Je résistai d'abord à vos conseils, me croyant incapable d'un pareil travail; mais je dus céder à votre autorité pour être en paix avec ma conscience. Vous n'oubliiez pas alors, comme je le faisais, que Dieu aime à se servir de ce qui est faible selon le monde, pour confondre ce qui est fort; c'est pourquoi vous choisîtes votre fils le plus jeune et le plus ignorant pour livrer bataille à une armée de savants nourris dans la dispute. Je me mis donc à l'œuvre, quoique de mauvaise grâce, et souvent tenté d'abandonner mon travail; mais vous étiez là, mon Père, m'en imposant par votre présence, me pressant par vos reproches, exigeant de moi, comme un dur exacteur, souffrez que je le dise, l'emploi de mes journées, et ne permettant pas que je m'occupe d'autre chose que de votre entreprise. Mon obéissance, je vous en fais l'aveu, était souvent bien défectueuse; ne consultant que mes forces, sans penser au secours divin que vos prières m'obtenaient, je vous accusais presque de tyrannie, et me plaignais fort surtout de ce que vous ne me donniez pas du moins un de mes frères pour m'aider dans mes recherches. Pardon, mon Père, pardon, je comprends aujourd'hui le secours puissant que je recevais de vous, sans m'en douter.

« Semblable au prophète Élisée qui, en mettant sa main sur la main de Jos, pendant qu'il lançait ses flèches, le fit vainqueur du roi de Syrie; vous aussi vous joigniez à ma main débile votre main puissante, vous aiguisez mon style pour le changer en flèches perçantes, et redoutables à nos ennemis. Ainsi, mon Père, c'était vous qui combattiez, mais avec une main étrangère. Du reste, chacun reconnaîtra dans cette circonstance une des ruses habituelles de votre modestie; car, tout en faisant des merveilles, vous aviez grand soin d'en décliner l'honneur, ne craignant rien tant que les louanges humaines. C'est pourquoi, l'on vous voyait d'ordinaire cacher votre sagesse sous l'apparence de la folie, pratiquant ainsi à la lettre ce conseil de l'Apôtre: « Que celui qui veut devenir sage commence par se faire insensé (I Cor., III) ».

« Mais cette gloire que vous fuyiez avec tant de soin, placée sur la banque céleste, devait un

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jour vous être rendue avec usure. Il est venu ce jour des justices et des rémunérations. La Providence, en brisant le vase terrestre qui tenait votre lampe invisible, l'a mise à découvert; elle brille aujourd'hui d'une lumière éblouissante que porte au loin le bruit de vos miracles. Vous saviez étouffer la voix de ceux que vous faisiez pendant votre vie mortelle; mais Dieu n'a pas permis qu'ils demeurassent toujours cachés. Tout le monde les connaît maintenant, et leur éclat est chaque jour rehaussé par de nouvelles merveilles. Du haut du ciel, mon Père, favorisez ces Annales qui sont votre ouvrage, et achevez par vos prières ce que vos prières ont commencé, afin que les ennemis de l'Église soient terrassés, et que vous ayez seul tout l'honneur de la victoire.

« Saint Basile, tout mort qu'il était, servait encore de directeur à son ami Grégoire. Rendez-moi le même service, ô Père plein de charité, afin que j'achève saintement ma carrière mortelle, et que j'arrive enfin à ce bienheureux repos dont vous jouissez dans le sein de Dieu à qui soient louanges, honneur et gloire dans les siècles des siècles ».

Jusqu'ici nous avons laissé parler le cardinal Baronius; mais nous ajouterons un fait analogue à ce qu'il vient de dire. Quelques jours avant de quitter la terre, le Saint fit venir près de lui son docte disciple, et lui dit : « Sachez, César, que vous ne devez pas être fier de vos Annales. Je puis vous assurer qu'elles sont moins l'effet de vos talents que d'une grâce particulière qui vous est venue d'en haut ». — « Je reconnais, mon Père », répondit Baronius, « et confesse sincèrement que si cet ouvrage a quelque valeur, c'est à vous et à vos prières que j'en suis redevable ». — « Je vous conseille », ajouta le saint homme, « de faire concorder vos légendes avec le Martyrologe romain ; la vérité ecclésiastique apparaîtra plus claire, et les mensonges des ennemis s'évanouiront comme les nuages au lever du soleil ».

Baronius entreprit ce travail avec une incroyable ardeur, étudia les Actes des Conciles, les ouvrages historiques les plus importants et les plus anciens, les Pères de l'Église, latins et grecs, consulta toutes les bibliothèques de Rome et surtout celles du Vatican. À la vue de ces immenses matériaux réunis, un évêque lui demanda avec stupéfaction combien il avait employé de secrétaires pour ce travail; Baronius répondit en souriant : « J'ai été seul à fouler ce pressoir ». Il mit en œuvre tous ces matériaux sous la forme d'Annales, suivant les Centurateurs, et, consacrant un volume in-folio à chaque siècle, il en laissa douze achevés. En outre, il recopia plusieurs fois de sa main cet immense travail. La bibliothèque du Vatican en possède un exemplaire complet de la main de Baronius. Toutefois il n'oubliait, au milieu de ses prodigieux travaux, ni les exercices d'un ascétisme rigoureux ni les autres obligations de sa vocation.

Il n'est pas étonnant qu'il n'ait pas toujours pu dominer toute sa matière. La critique, de son temps, était encore fort arriérée, et la chronologie, comme la géographie, pleine d'erreurs. Il acceptait les observations de chacun, rectifiait ce qui demandait à être corrigé, et disait souvent avec saint Augustin : « J'aime celui qui me reprend avec vérité et sévérité »; ou bien : « J'accepte les blâmes de l'homme juste, pourvu qu'ils soient justes ». Baronius s'excuse des défauts inévitables de son travail en disant : « Si quelqu'un trouvait que je n'ai pas approfondi également tous les points de ces Annales, je demanderais pour ma justification qu'il voulût bien considérer que je n'ai pas eu un seul jour libre d'interruption, de soins de toute espèce, de charges de tout genre et que j'aurais marqué de craie blanche le jour où j'aurais pu me livrer tout entier et uniquement à mon travail ».

Cet immense travail fut continué jusqu'en 1563 par Odoric Raynald, et jusqu'en 1572 par Jacques Laderchi, tous deux de la même congrégation de l'Oratoire. Le dominicain polonais, Abraham Bzovius, continuait Baronius de son côté jusqu'en 1572; le français Henri de Sponde, évêque de Pamiers, jusqu'en 1646, outre un abrégé de Baronius tout entier. Les deux religieux français, Antoine et François Pagi, de l'Ordre de Saint-François, publièrent, sous le nom de critique de Baronius, quatre volumes in-folio, beaucoup moins de corrections que d'additions; et ce serait une grande erreur de croire ou de dire que la critique de Pagi ne consiste qu'à relever des erreurs. La meilleure édition des annales de Baronius, avec leur continuation par ses deux confrères, est celle de Mansi, archevêque de Lucques, qui y a joint, année par année, les corrections et additions des Pagi, avec ses propres observations; le tout en trente-huit volumes in-folio, qui parurent à Lucques de 1738 à 1756.

Les Annales de Baronius avec la première continuation par Raynaldi, Laderchi, les Critiques de Pagi et les Notes de Mansi, s'impriment, en ce moment, à l'imprimerie des Célestins, à Bar-le-Duc.

Les vingt-neuf premiers volumes ont paru.

IX. Malgré l'étendue de cet article, nous ne pouvons nous dispenser de dire un mot de l'Oratoire d'Allemagne et de son fondateur, nous réservant de parler de celui de France à propos du cardinal de Bérulle, dans le volume consacré aux vénérables.

Le vénérable Barthélemy Holzhauser, réformateur de la vie cléricale parmi les prêtres séculiers de l'Allemagne, naquit en 1613, au village de Languenau, près d'Augsbourg, et sortait d'une famille pauvre. Il fit ses études sous des ecclésiastiques charitables qui voulurent bien se charger de lui enseigner le latin et les humanités. Il alla ensuite étudier la philosophie et la théologie à l'Ingolstadt. Ordonné prêtre à Eichstadt, en 1639, il exerça le saint ministère pendant une année dans cette dernière ville. En 1640, il traça un plan pour l'exécution du dessein qu'il avait conçu de

LA B. MARIANNE DE JÉSUS, DE PARÉDÉS Y FLORÉS, VIERGE. 229

former une pépinière de bons et dignes prêtres séculiers. Comme il n'y avait pas encore partout des séminaires à cette époque, que plusieurs pasteurs, dans leurs presbytères, ne répondaient pas à leur haute vocation, et que des ouvriers blanchis dans la vigne du Seigneur se voyaient réduits à passer leur vieillesse dans la pauvreté et dans l'abandon, il voulut : 1° que les jeunes ecclésiastiques fussent élevés pour le service de l'Église, dans une maison particulière, et sous l'autorité d'une Règle déterminée ; 2° que les ecclésiastiques déjà revêtus de fonctions pastorales se réunissent également en communautés, ayant chacune son chef et une Règle conforme à leur vocation, et que les paroisses avoisinantes fussent desservies par eux ; 3° que les prêtres séculiers vieillis dans les exercices du ministère fussent dispensés de toutes fonctions, et entourés des soins convenables dans leurs derniers jours.

C'est par ces mesures que le pieux Holzhauser voulait réformer le clergé, et ses idées furent accueillies dans plusieurs parties de l'Allemagne. Le Tyrol, Salzbourg, Constance, Ratisbonne, la Bavière, Wurtzbourg, Mayence, etc., virent se former et fleurir des communautés de ce genre.

Il a laissé, entre autres ouvrages, une *Interprétation de l'Apocalypse de saint Jean*, qui ne va que jusqu'au cinquième verset du quinzième chapitre, ouvrage étonnant, dit-on, et qui offre une si admirable concordance des temps et des événements, que les autres commentaires de ce livre sacré ne sont en comparaison que des jeux d'enfants. Il le composa à Lenggenthal, pendant qu'il était accablé de grandes tribulations, au milieu desquelles il se livrait à une prière incessante, et passait des journées entières sans boire ni manger, s'isolant de toute société humaine. Comme on lui demandait quel était l'état de son âme, quand il l'avait écrit, il fondit en larmes et répondit : « J'étais comme un enfant dont on conduit la main pour le faire écrire ». Ce commentaire, resté manuscrit pendant plus d'un siècle et demi, n'a été imprimé qu'en 1799. Le vénérable Holzhauser a aussi laissé un livre de visions qui n'a pas encore vu le jour.

Ce digne ministre du Seigneur mourut curé de Bingen, dans le diocèse de Mayence, le 20 mai 1658. On rapporte qu'il guérit plusieurs malades par ses prières et que Dieu le favorisa du don de prophétie. Son institution prospéra de plus en plus et fut confirmée, en 1680, par une bulle du pape Innocent XI. Il était réservé aux révolutions que nous avons vues de nos jours, de détruire, avec tous les autres établissements ecclésiastiques, les séminaires et les maisons encore existants des disciples du vénérable Holzhauser. Voyez *Vit. ven. Barthol. Holzhauser, ab anonymo* 1723, *Ingolstadt*, et *Tyrocin. seminariatic.*, par François Huth.

Le Père Antoine Galante, prêtre de la Congrégation de l'Oratoire romain, a composé fort au long la vie du saint Philippe de Néri. Le Père Hilarion de Ceste, de l'Ordre des Minimes, l'a faite plus en abrégé, en son *Histoire catholique du XVIe siècle*. Saint François de Sales, évêque de Genève, en parle avec beaucoup d'honneur en plusieurs endroits de son *Traité de l'amour de Dieu*. Pour ce que nous en avons dit, nous l'avons tiré particulièrement de la Bulle de sa canonisation, faite par Grégoire XV, et publiée par Urbain VIII. Ce Pape ordonna d'en faire la fête semi-double ; mais depuis ce temps-là, elle est double, en vertu d'un décret de Clément IX. — Nous avons pris ce qui concerne les constitutions de l'Oratoire et les principaux disciples de saint Philippe dans une brochure, aujourd'hui épuisée, que l'on a publiée, en 1852, sous ce titre : *L'Oratoire de Rome*.

Événements marquants

  • Prieur du monastère de Saint-André au Mont-Celius à Rome
  • Départ pour l'Angleterre avec quarante moines sur ordre de Grégoire le Grand
  • Débarquement sur l'île de Thanet en 597
  • Conversion et baptême du roi Ethelbert le jour de la Pentecôte 597
  • Sacre comme archevêque des Anglais à Arles par l'évêque Virgile
  • Baptême de dix mille Anglo-Saxons à Noël 597
  • Conférences avec les évêques bretons au Chêne d'Augustin
  • Fondation de l'abbaye Saint-Pierre et Saint-Paul (devenue Saint-Augustin)

Miracles

  • Guérison d'un aveugle anglo-saxon lors de la conférence avec les Bretons
  • Jaillissement d'une fontaine miraculeuse dans le Dorsetshire pour baptiser
  • Guérisons de malades par attouchement

Citations

Puisque vous ne voulez pas faire la paix avec des frères, vous aurez la guerre avec des ennemis.

— Prédiction aux moines bretons rapportée par Bède