Saint Bernardin de Sienne (Franciscain)
Franciscain, Prédicateur évangélique, Trompette du ciel
Résumé
Membre de l'illustre famille Albizeschi, Bernardin de Sienne fut un prédicateur franciscain majeur du XVe siècle, célèbre pour avoir propagé la dévotion au Saint Nom de Jésus. Après avoir servi les pestiférés et réformé l'ordre franciscain, il parcourut l'Italie, apaisant les factions et refusant plusieurs évêchés par humilité. Il mourut à Aquila en 1444, laissant une œuvre théologique importante et une réputation de thaumaturge.
Biographie
SAINT BERNARDIN DE SIENNE, FRANCISCAIN
On pressait un jour Jean d'Avila, l'apôtre de l'Andalousie, de donner des règles pour enseigner l'art de prêcher. Je ne connais, répondit-il, d'autre art que l'amour de Dieu et le zèle pour sa gloire. Il avait coutume de dire aux jeunes ecclésiastiques, qu'un mot prononcé par un homme de prière en vaudrait plus que des discours éloquents.
Ce digne disciple de saint François naquit à Massa le 8 septembre 1380. Il était de la famille des Albizeschi, une des plus illustres de la république de Sienne. La mort lui enleva sa mère lorsqu'il n'avait encore que trois ans. Son père, qui était premier magistrat de la ville de Massa, mourut aussi avant qu'il eût atteint sa septième année.
Le soin de son éducation fut confié à une de ses tantes nommée Diane. C'était une femme vertueuse qui lui inspira une tendre piété envers Dieu et une dévotion particulière envers la sainte Vierge. Elle l'aima toujours comme son propre fils. Comment, en effet, indépendamment des liens du sang, ne pas aimer un enfant qui avait tant de belles qualités ? Le jeune Bernardin était modeste, doux, humble, pieux ; il faisait ses délices de la prière et de la visite des églises ; sa dévotion le portait surtout à servir la messe. Comme il était doué d'une mémoire admirable, il répétait à ses compagnons les discours de piété qu'il avait entendus, et cela avec autant de fidélité que de grâce. Dès ses premières années, il montrait une grande compassion pour les pauvres. En voici un fait.
Un jour sa tante renvoya un pauvre sans lui rien donner, parce qu'il n'y avait qu'un pain dans la maison pour le dîner de toute la famille. Bernardin en fut sensiblement touché et dit à sa tante : « Pour l'amour de Dieu, donnons quelque chose à ce pauvre homme, autrement je ne pourrai ni dîner, ni souper du jour. J'aime mieux me passer de dîner que de faire jeûner ce pauvre ». La tante fut singulièrement touchée de ses paroles ; elle en prit occasion d'exhorter son neveu à la pratique de toutes les vertus chrétiennes, et même à celle du jeûne, autant que la faiblesse de son âge pourrait le lui permettre. Bernardin s'accoutuma à jeûner tous les samedis en l'honneur de la sainte Vierge, et il garda cette pieuse coutume le reste de sa vie.
À l'âge de onze ans, ses oncles paternels le firent venir à Sienne et le mirent sous la conduite des plus habiles maîtres. Ceux-ci ne se lassaient point d'admirer la pénétration et la beauté de l'esprit de leur disciple ; mais ils admiraient surtout sa docilité, sa modestie et sa vertu.
Son amour pour la pureté était extraordinaire. S'il lui arrivait d'entendre un mot qui blessât le moins du monde cette vertu, il témoignait par la rougeur de son visage la peine qu'il en ressentait. Quoiqu'il fût naturellement poli, complaisant et respectueux envers tout le monde, il n'était plus maître de lui-même, dès qu'un discours indécent frappait ses oreilles. Un homme de qualité ayant prononcé devant lui une parole libre, il l'en reprit d'une manière un peu leste, mais pardonnable dans un enfant, lui donna sous le menton un si grand coup de poing que le bruit en retentit par toute la place où le fait se passait. Le noble libertin devenu la risée des spectateurs se retira confus. Mais cette réprimande le frappa si vivement, qu'il prit dès lors la résolution de se corriger. Effectivement, il veilla si bien sur sa langue, que durant tout le reste de sa vie, il ne retomba plus dans la même faute. Ayant entendu prêcher Bernardin plusieurs années après, il ne put arrêter le cours de ses larmes, tant fut vive l'impression qui se fit sur son âme.
Ce que nous venons de dire ne suffit point encore pour peindre la pureté de Bernardin. Sa modestie était un frein qui retenait les plus dissolus. On n'osait en sa présence s'écarter des lois de l'honnêteté. Toute conversation libre cessait aussitôt qu'il paraissait. « Silence », disaient alors les plus libertins, « voici Bernardin ». Dans ces occasions, le Saint ne se conduisait pas de manière à rendre la vertu ridicule. On remarquait en lui un certain air de dignité qui commandait le respect. Il se trouva néanmoins un libertin qui essaya de le solliciter au crime ; mais il ne retira que de la confusion de son infâme entreprise. Bernardin, non content d'avoir marqué son indignation au corrupteur, anima tellement ses compagnons contre lui, qu'ils le poursuivirent à coups de pierres. Sa beauté ne lui fut jamais préjudiciable, parce qu'il veillait continuellement sur lui-même. Il réclamait aussi avec ferveur la protection de la sainte Vierge, qui se plaît à s'intéresser auprès de Dieu pour les âmes chastes.
Lorsqu'il eut fini son cours de philosophie, il s'appliqua à l'étude du droit civil et canonique ; il se mit ensuite à étudier l'Écriture sainte avec beaucoup d'ardeur. Les autres sciences lui devinrent insipides, et il ne se sentit plus de goût que pour celles qui pouvaient le faire croître dans l'amour de Dieu et dans la connaissance de ses devoirs.
À l'âge de dix-sept ans, il entra dans la Confrérie des disciplinés de Notre-Dame, établie à Sienne dans l'hôpital de la Scala, pour y servir les malades. Ce fut là qu'il commença particulièrement à mater son corps par les jeûnes, les veilles, les cilices, les disciplines et par beaucoup d'autres austérités. Il pratiquait surtout la mortification intérieure de sa volonté ; aussi était-il toujours humble, patient, doux et affable envers tout le monde.
En 1400, quatre ans après son entrée dans l'hôpital, la peste, qui déjà avait désolé une grande partie de l'Italie, attaqua la ville de Sienne. Il mourait chaque jour dans l'hôpital jusqu'à dix-huit à vingt personnes. Tous ceux qui distribuaient aux pestiférés les secours spirituels et corporels furent emportés en fort peu de temps. Bernardin ne perdit point courage ; il engagea douze hommes à se réunir à lui pour servir les malades. Ces généreux chrétiens, oubliant le soin de leur propre vie, affrontèrent toutes les horreurs d'une mort redoutable. Le Saint, se trouvant chargé de tout le soin de l'hôpital, y établit un ordre admirable. Il serait difficile d'exprimer les peines qu'il se donna nuit et jour pour soulager et consoler, autant qu'il était en lui, ceux qui avaient eu recours à sa charité. Dieu le préserva de la contagion du fléau, qui cessa enfin après avoir duré quatre mois.
Bernardin, épuisé de fatigues, retourna chez lui. Il y fut pris d'une fièvre violente qui l'obligea quatre mois à garder le lit. Durant sa maladie, il édifia autant par sa patience et sa résignation, qu'il l'avait fait par sa charité. À peine fut-il rétabli, qu'il reprit son ancienne manière de vivre. Il rendit de grands services, pendant l'espace de quatorze mois, à une de ses tantes nommée Barthéleme : c'était une femme d'une rare piété, qui était devenue aveugle, et qui, outre cela, souffrait beaucoup de diverses maladies.
Après la mort de sa tante, le Saint se retira dans une maison du faubourg de Sienne, et se donna pour clôture les murs de son jardin : là, redoublant de ferveur, il s'appliqua à l'oraison et à la pénitence pour connaître la volonté de Dieu sur lui. Un jour donc qu'il répandait son cœur devant un crucifix, il entendit une voix qui lui disait : « Bernardin, tu me vois dépouillé de tout et attaché à une croix pour ton amour ; il faut donc aussi, si tu m'aimes, que tu te dépouilles de tout et que tu mènes une vie crucifiée ». Pour suivre ces conseils, il résolut d'entrer dans l'Ordre de Saint-François. Il prit l'habit au couvent solitaire de Colombière, à quelques milles de Sienne, la vingt-deuxième année de son âge et le jour de la Nativité de Notre-Dame, qui était aussi celui de sa naissance. Ce fut encore en cette solennité qu'il fit profession, l'année suivante ; que, quelque temps après, il célébra sa première messe, et enfin qu'il prêcha son premier sermon : circonstances très-remarquables, et dont il se servait pour s'animer à servir avec plus de ferveur une si bonne Maîtresse.
Sa ferveur prenait chaque jour des accroissements sensibles. Il ajoutait de nouvelles austérités à celles qui étaient prescrites par la Règle, afin de crucifier plus parfaitement le vieil homme. Il recherchait avec empressement les rebuts et les humiliations. Son plaisir n'était jamais plus grand que lorsqu'en marchant dans les rues, les enfants lui disaient des injures et lui jetaient des pierres, à cause de la pauvreté de son habit et la nudité de ses pieds. « Laissons-les faire », disait-il, « ils nous donnent matière de mérite et occasion de gagner le ciel ». Il montra les mêmes sentiments quand un de ses proches parents lui fit des reproches amers, et alla jusqu'à lui dire qu'il déshonorait sa famille et ses amis par le genre de vie abject et méprisable qu'il avait embrassé.
C'était à l'école du Sauveur qu'il étudiait nuit et jour l'humilité et les autres vertus chrétiennes. Souvent il était prosterné devant un crucifix. Un jour il lui sembla entendre de nouveau Jésus-Christ qui lui parlait ainsi : « Mon fils, vous me voyez attaché à la croix ; si vous m'aimez, et si vous voulez m'imiter, clouez-vous aussi à votre croix, et me suivez : par là vous serez sûr de me trouver ». Ce fut aussi aux pieds de Jésus crucifié qu'il puisa ce zèle ardent pour le salut des âmes.
Comme depuis longtemps il se préparait dans la retraite au ministère de la prédication, ses supérieurs lui ordonnèrent de faire valoir le talent qu'il avait reçu de Dieu. Il trouva d'abord de grandes difficultés dans une faiblesse de voix accompagnée d'enrouement ; mais il en fut délivré par l'intercession de la sainte Vierge, son refuge ordinaire. Durant l'espace de quatorze ans, les travaux de son zèle furent renfermés dans le pays de sa naissance. À la fin, l'éclat de sa vertu trahit son humilité, et il parut dans l'Église comme un astre brillant. On ne l'entendait jamais prêcher, sans éprouver les plus vifs sentiments de religion. Les pécheurs retournaient chez eux remplis de componction, fondant en larmes, et fortement résolus de quitter leurs désordres.
Les hommes venaient déposer entre ses mains les dés, les cartes et les autres instruments des jeux défendus, et les femmes apportaient à ses pieds leurs dorures, leurs cheveux, leurs fards, leurs parfums et les autres drogues que la vanité de ce sexe a inventées pour perdre les âmes en voulant trop embellir les corps.
La parole de Dieu était dans sa bouche comme un glaive tranchant et comme un feu qui consume ce qu'il y a de plus dur et de plus capable de résistance. Aussi l'appela-t-on la Trompette du ciel, le Prédicateur évangélique.
On demandait un jour à un célèbre prédicateur du même Ordre, pourquoi ses sermons ne produisaient point autant de fruits que ceux du Saint? « Le Père Bernardin », répondit-il, « est un charbon brûlant. Ce qui n'est que chaud, ne peut pas de même allumer le feu dans les autres ». Le Saint, ayant été consulté sur la vraie manière de prêcher, donna la règle suivante : « Ayez soin dans toutes vos actions de chercher premièrement le royaume et la gloire de Dieu. Ne vous proposez en tout que la sanctification de son nom. Conservez la charité fraternelle, et pratiquez le premier ce que vous voulez enseigner aux autres : par là l'Esprit-Saint deviendra votre maître ; il vous donnera cette sagesse et cette force auxquelles personne ne peut résister ».
Il n'avait pas moins le don des miracles que celui de l'éloquence. Par le signe de la croix, il guérit plusieurs maladies que les médecins jugeaient incurables. Une petite fille étant venue au monde avec deux ulcères, l'un sur la poitrine, par où sortait le souffle de ses poumons, et l'autre sur le ventre, qui laissait à nu ses entrailles, elle fut guérie par une bénédiction qu'il lui donna. Un autre enfant, qui était presque mort, fut rétabli en parfaite santé de la même manière, et un troisième fut délivré du mal caduc par la force de ses prières. Ses ennemis mêmes avaient part à ses bienfaits : un couvreur, se moquant de lui comme il passait dans la rue, tomba du toit sur lequel il était monté, et se brisa tout le corps ; mais ayant reconnu sa faute, il fut aussitôt guéri par la bénédiction du Saint. Une femme se trouva guérie d'une plaie incurable après avoir touché le bord de ses habits par dévotion. Un pauvre lépreux, à qui il avait donné ses souliers par aumône, ne les eut pas plus tôt chaussés, qu'il se sentit soulagé, et il fut bientôt aussi sain que s'il n'eût jamais été incommodé. Étant un jour obligé de passer un bras d'eau pour se rendre dans Mantoue, où il devait prêcher, et le batelier lui ayant refusé le passage, parce qu'il n'avait point d'argent, il le traversa sur son manteau, sans qu'il se trouvât même mouillé quand il fut à l'autre bord. Prêchant sur Notre-Dame, il lui appliqua ces paroles de l'Apocalypse : « Un grand signe est apparu au ciel », au même instant tout l'auditoire vit en plein jour, sur sa tête, une étoile d'une admirable clarté. Une autre fois, prêchant devant des Grecs qui ne savaient pas l'italien, il se fit entendre par eux aussi parfaitement que s'il leur eût parlé en leur langue.
Ces miracles donnaient de l'autorité à ses paroles, qui n'en recevaient pas moins de l'exemple de ses vertus, car il pratiquait lui-même, à l'imitation de Jésus-Christ, tout ce qu'il enseignait aux autres. En effet, au milieu de ses travaux évangéliques, il n'omettait aucun des exercices de la Règle franciscaine : il assistait à Matines, il disait la messe tous les jours, il donnait le matin une heure entière à l'oraison, durant laquelle personne ne pouvait lui parler. Il tenait si peu à son propre jugement, qu'il consultait en toutes choses les sentiments des autres, et quoiqu'il fût en grande estime et d'une famille fort considérable, il allait néanmoins toujours la tête baissée, et d'une manière si simple, que ceux qui ne le connaissaient pas le prenaient pour un homme de rien, en qui la grâce ne brillait pas plus que la science.
Il eut souvent des combats à soutenir pour la chasteté ; mais il en sortit toujours victorieux. Un jour, faisant la quête, il fut prié par une dame d'entrer chez elle, pour y recevoir l'aumône ; mais lorsqu'il y fut entré, elle lui découvrit effrontément la passion qu'elle avait depuis longtemps pour lui, et lui déclara que s'il n'y consentait, elle allait appeler au secours comme s'il lui faisait violence, et le couvrir ainsi de honte. Un accident si imprévu embarrassa d'abord saint Bernardin ; mais, ayant invoqué la sainte Vierge, il reçut subitement l'esprit de conseil : et non-seulement il se tira avec une prudence admirable de ce danger, mais il excita un vif repentir dans le cœur de cette dame, et lui fit promettre de garder dans la suite une fidélité inviolable à son mari ; ce qu'elle exécuta.
Bernardin s'appliquait surtout à inspirer l'amour de Jésus-Christ et le mépris du monde. Il désirait avoir une trompette dont le son put pénétrer jusqu'aux extrémités du monde, afin de faire retentir aux oreilles de tous les hommes cet important oracle du Saint-Esprit : Enfants des hommes, jusqu'à quand aurez-vous le cœur endurci ? Pourquoi aimez-vous la vanité, et cherchez-vous le mensonge ? O enfants ! jusqu'à quand aimerez-vous l'enfance ? Sans cesse il faisait entendre le tonnerre de sa voix, afin de réveiller ces hommes charnels qui rampent sur la terre, de les porter à aimer Jésus-Christ et à s'élever à la considération des biens invisibles. Le souvenir de l'Incarnation et des souffrances du Sauveur le tirait comme hors de lui-même, et il ne pouvait prononcer le nom de Jésus sans éprouver des transports extraordinaires. Souvent, à la fin de ses sermons, il montrait au peuple ce nom sacré écrit en lettres d'or sur un petit tableau. Il invitait ses auditeurs à se mettre à genoux et à se réunir à lui pour adorer et louer le Rédempteur des hommes.
Quelques personnes malintentionnées prirent de là occasion de s'élever contre lui, et donnèrent une interprétation maligne à certains termes dont il avait coutume de se servir. Elles le peignirent même sous des couleurs noires au pape Martin V. Le souverain Pontife envoya chercher Bernardin, et le condamna à garder le silence pour toujours. L'humble religieux se soumit, sans chercher à faire son apologie. Le Pape revint bientôt des impressions fâcheuses qu'on lui avait données contre le serviteur de Dieu. Après avoir examiné mûrement sa conduite et sa doctrine, il reconnut son innocence, le combla d'éloges, et lui permit de prêcher partout où il voudrait ; il le pressa même, en 1428, d'accepter l'évêché de Sienne : mais le Saint trouva moyen de refuser cette dignité ; il refusa encore, quelques années après, les évêchés de Ferrare et d'Urbin, qui lui furent offerts par le pape Eugène IV.
La première fois qu'il prêcha à Milan, le duc Philippe-Marie Visconti se laissa prévenir contre lui à l'occasion de certaines choses qu'il avait dites dans ses sermons ; il le menaça même de la mort, au cas qu'il tînt dans la suite le même langage. Bernardin déclara généreusement que ce serait pour lui un grand bonheur de mourir pour la vérité. Le duc, pour l'éprouver, ou plutôt pour le surprendre, lui envoya une bourse de cent ducats, en lui faisant dire qu'il voulait par ce présent le mettre en état de fournir plus abondamment aux besoins des pauvres. Le Saint la refusa par deux différentes fois. Une troisième personne étant venue la lui apporter, il la mena avec lui dans les prisons, et donna en sa présence les ducats pour obtenir la délivrance de ceux qui y étaient détenus pour dettes. Un tel désintéressement dissipa tous les préjugés du duc; il conçut pour le serviteur de Dieu une estime et une vénération singulière.
Bernardin prêcha dans la plupart des villes d'Italie. On ne parlait de tous côtés que du fruit merveilleux de ses sermons. Les plus grands pécheurs se convertissaient; les biens mal acquis étaient restitués et les injures réparées; la vertu prenait la place du vice et la piété faisait chaque jour de nouveaux progrès.
Les ravages causés par les factions des Guelfes et des Gibelins donnèrent souvent de l'exercice à son zèle. Ayant appris que le trouble et la division étaient à Pérouse, il se hâta d'aller dans cette ville. En y entrant, il dit aux habitants : « Dieu, que vous offensez grièvement par vos divisions, m'envoie vers vous comme un ange, pour annoncer la paix aux hommes de bonne volonté sur la terre ». Il prêcha quatre discours sur la nécessité d'une réconciliation générale. À la fin du dernier, il s'écria : « Que tous ceux qui ont des sentiments de paix viennent se ranger à ma droite ! » Il ne resta à sa gauche qu'un jeune gentilhomme qui murmurait tout bas. Le Saint lui fit une sévère réprimande, et lui prédit qu'il périrait misérablement. La prédiction ne tarda pas à s'accomplir.
L'empereur Sigismond avait pour lui une grande vénération; il voulut qu'il le suivît à Rome, et qu'il assistât à la cérémonie de son couronnement, qui se fit en 1433. Bernardin revint ensuite à Sienne. Il y employa quelque temps à revoir ses ouvrages, et à y mettre la dernière main.
Au milieu des applaudissements et des honneurs qu'il recevait de toutes parts, il conserva toujours la plus profonde humilité. On voyait par toute sa conduite l'estime qu'il faisait de cette vertu. Un religieux de son Ordre lui demandant un jour ce qu'il fallait faire pour arriver à la perfection, au lieu de lui répondre, il se jeta à ses pieds. Il montrait par là qu'il aimait sincèrement l'humilité, et que cette vertu élève l'âme et l'unit à Dieu; mais le soin qu'il prenait de se cacher aux hommes n'empêchait pas que sa sainteté n'éclatât au dehors. Il fut honoré du don de prophétie et de celui des miracles. Il guérit plusieurs maladies incurables, et l'on dit qu'il ressuscita quatre morts.
On l'élut, en 1438, vicaire-général de son Ordre. Il rétablit l'étroite Observance dans plusieurs couvents, et il en fit bâtir grand nombre de nouveaux, à la plupart desquels il donna le titre de Sainte-Marie de Jésus, car il avait une singulière dévotion pour ces saints noms. Quand il prit l'habit, il n'y avait pas plus de vingt monastères de l'étroite observance en toute l'Italie et environ deux cents religieux; lorsqu'il mourut, il y avait plus de trois cents couvents et au moins cinq mille religieux.
Cinq ans après, il demanda à être relevé de sa charge. Il continua de prêcher dans la Romagne, à Ferrare et dans la Lombardie. Il revint à Sienne en 1444. À la fin de l'hiver de la même année, il se rendit à Massa, où il fit un discours fort pathétique sur l'union et la charité chrétienne. Les commencements d'une fièvre maligne ne purent arrêter la vivacité de son zèle. Enfin il succomba sous la violence du mal, et fut obligé de se mettre au lit en arrivant à Aquila, dans l'Abruzze. Il se disposa à la mort par la réception des sacrements de l'Eucharistie et de l'Extrême-Onction; puis, sentant ses forces diminuer de plus en plus, il pria ses frères de le mettre à terre, afin d'y rendre le dernier soupir de la même manière que son Père saint François. C'est ainsi qu'il passa de cette vie à une meilleure, l'an de grâce 1444, la veille de l'Ascension, à l'heure de Vêpres, comme l'on chantait au chœur cette antienne : « Pater, clarificavi nomen tuum hominibus quod dedisti mihi; nunc autem ad te venio » ; il était âgé de soixante-quatre ans.
Dieu fit bientôt connaître la gloire de son Saint par plusieurs miracles qui furent faits à son tombeau, et qui portèrent le pape Nicolas V à le mettre au catalogue des Saints, six ans après son décès, l'année du Jubilé (1450). Saint Vincent Ferrier l'avait prédit longtemps auparavant, lorsque, prêchant à Alexandrie, en Lombardie, il dit publiquement « qu'il y avait un personnage en son auditoire qui serait la lumière de l'Ordre de Saint-François, de toute l'Italie et de l'Église, et qui serait déclaré Saint avec lui ».
Son corps, renfermé dans une double chasse, dont l'une est d'argent et l'autre de cristal, se garde chez les Franciscains d'Aquila.
La dévotion au saint nom de Jésus date de Bernardin de Sienne. Cette pratique fut d'abord traitée de nouveauté, et le zèle avec lequel le Saint la prêchait lui attira beaucoup de désagréments. C'est pourquoi on le représente en costume de Franciscain, tenant sur sa poitrine le monogramme de Jésus : J. H. S. On raconte qu'un tabletier, qui avait perdu son gagne-pain par suite du succès avec lequel saint Bernardin avait prêché contre le jeu de cartes et les autres jeux de hasard, vint s'en plaindre à lui ; l'homme de Dieu conseilla au marchand de faire des planchette, sur lesquelles serait tracé le nom divin et de les vendre; à ce métier, le tabletier fit fortune. — Aux pieds du Saint est une mitre, pour indiquer qu'il refusa les dignités ecclésiastiques. — De vieilles estampes le représentent volontiers en chaire, car pendant seize années consécutives, d'autres disent dix-huit, il ne passa pas un seul jour sans prêcher. — On le peint encore à genoux devant une image de Notre-Dame placée sur une porte de Sienne. Ceci se réfère à un trait de sa jeunesse, que rapportent tous les Manuels de dévotion envers la sainte Vierge. Ses camarades d'études se moquaient un jour de lui parce qu'il ne cherchait à plaire à aucune dame. « La dame de mes pensées est la plus belle du monde », répondit Bernardin. Et comme la curiosité était piquée, le pieux jeune homme les conduisit devant la statue de la Reine du ciel et de la terre. D'autres racontent autrement le même fait, qui d'ailleurs a pu se produire sous ces deux faces : Bernardin avait une sainte cousine, nommée Tobie, fille de la pieuse Diane; elle avait trente ans de plus que lui, et devenue veuve, avait embrassé le Tiers Ordre de Saint-François. Voyant Bernardin si bien fait et si jeune, elle craignait beaucoup qu'il ne vînt à perdre la pureté de son corps et de son âme. Pour lui conserver ce précieux trésor, elle adressait continuellement des prières à Dieu, à la sainte Vierge et à tous les Saints. Elle lui faisait à lui-même des remontrances à cet égard. Il répondit : Je suis déjà pris par l'amour; je mourrai le jour même où je ne pourrai voir celle qui m'est chère. Bien des fois il ajoutait : Je m'en vais voir celle que j'aime, qui est plus belle et plus noble que toutes les filles de Sienne. Tobie, entendant ces paroles et n'en comprenant pas le sens, était profondément affligée; elle le soupçonnait épris d'amour pour quelque fille mortelle; lui, au contraire, entendait la sainte Vierge Marie. Au-dessus de la porte de Sienne qui conduit à Florence, il y avait une image de la sainte Vierge en sa glorieuse assomption. Bernardin avait coutume de la visiter deux fois par jour, le matin et le soir, et d'y faire dévotement ses prières. C'est d'elle qu'il parlait, quand il disait à Tobie: Je ne puis dormir la nuit, lorsque le jour précédent je n'ai pu voir l'image de ma bien-aimée. Pour éclaircir ses inquiétudes, Tobie l'épia plusieurs jours de suite, à l'heure qu'il venait de lui dire: Je m'en vais voir celle que j'aime. Elle le vit chaque fois s'arrêter devant l'image de la Vierge au-dessus de la porte, se mettre à genoux, réciter dévotement ses prières et puis s'en retourner tout droit et promptement chez lui. La pieuse Tobie voyant tous ses soupçons tourner en consolation spirituelle; dit un jour à Bernardin: Mon cher fils, je vous en prie, ne me tenez pas davantage en suspens, et que je ne sois plus affligée chaque jour à cause de vous. Dites-moi pour qui vous êtes épris d'amour, afin que, si elle est d'un rang convenable, nous puissions vous la procurer pour épouse. Bernardin répondit: O mère, puisque vous l'ordonnez ainsi, je vous découvrirai le secret de mon cœur, que je n'aurais découvert à nul autre. Je suis épris d'amour pour la sainte Vierge Marie, Mère de Dieu, que j'ai toujours aimée, que je désire voir de toutes les forces de mon âme, que je me suis fiancée comme une très-chaste épouse, et en qui j'ai mis toute mon espérance; c'est elle que j'aime souverainement, elle que je cherche, elle que je voudrais contempler sans cesse avec le respect qui lui est dû; mais comme je ne puis l'obtenir en ce monde, j'ai résolu dans mon cœur de visiter chaque jour son image. Et voilà celle que j'aime! À ces mots, la pieuse Tobie ne put retenir ses larmes, elle embrassa Bernardin avec une joie spirituelle et lui dit: Maintenant je mourrai contente, puisque je suis assurée par votre bouche de votre sainte dévotion envers la Vierge Marie.
Les Bollandistes reproduisent dans leurs Appendices de mai un buste de saint Bernardin de Sienne, qui plaira à tous ceux qui se donneront la peine d'y regarder. La tête du Saint, encapuchonnée, est surmontée d'une auréole; les mains sont passées dans les manches. Dans un coin du cadre est le monogramme du saint nom de Jésus. Devant lui sont placées, de manière à former un triangle, trois mitres, qui rappellent les trois évêchés qu'il a refusés. En légende, ces mots: Manifestaci nomen tuum hominibus: « J'ai fait connaître votre nom aux hommes ». Les lecteurs se rappellent que ces paroles se chantaient à l'église au moment où saint Bernardin rendit l'esprit: comme elles faisaient allusion à sa mission apostolique, on ne manqua pas de les lui appliquer et de les lui donner pour devise.
Les Clarisses d'Amiens possèdent des reliques du saint réformateur des Franciscains.
Tiré de ses deux Vies, écrites l'une l'année même de sa mort, par Bernard de Sienne, et l'autre peu de temps après, par Maëti Viggio. Ces deux auteurs avaient connu particulièrement le Saint. Voyse Benachonius, t. v. mai.
La Vie de saint Bernardin a aussi été composée par saint Jean de Capitrian, son fidèle disciple, et par plusieurs autres auteurs, rapportés par le Père Luc Waddinz, en l'année 1488, dans les Annales de son Ordre. Il a laissé beaucoup d'enseignants ouvrages, que le Père de La Haye a fait imprimer en quatre volumes, et qui sont, entre les mains de tous le monde.
Événements marquants
- Naissance à Massa le 8 septembre 1380
- Service des pestiférés à l'hôpital de la Scala en 1400
- Entrée chez les Franciscains à 22 ans au couvent de Colombière
- Prédication itinérante dans toute l'Italie pendant plus de 14 ans
- Refus des évêchés de Sienne (1428), Ferrare et Urbin
- Élection comme Vicaire-général de l'Ordre en 1438
- Mort à Aquila en 1444
- Canonisation par Nicolas V en 1450
Miracles
- Guérison d'une petite fille née avec deux ulcères
- Délivrance d'un enfant du mal caduc
- Guérison instantanée d'un couvreur tombé d'un toit
- Guérison d'un lépreux par le don de ses souliers
- Traversée d'un bras d'eau sur son manteau à Mantoue
- Apparition d'une étoile sur sa tête pendant un sermon
- Don des langues devant un auditoire grec
- Résurrection de quatre morts (mentionnée)
Citations
J'aime mieux me passer de dîner que de faire jeûner ce pauvre
Bernardin, tu me vois dépouillé de tout et attaché à une croix pour ton amour ; il faut donc aussi, si tu m'aimes, que tu te dépouilles de tout et que tu mènes une vie crucifiée
Pater, clarificavi nomen tuum hominibus quod dedisti mihi; nunc autem ad te venio