Saint Thomas de Villeneuve (l'Aumônier)
Archevêque de Valence, l'Aumônier
Résumé
Né en Castille en 1488, Thomas de Villeneuve fut un religieux augustin célèbre pour son érudition et sa charité immense. Devenu archevêque de Valence malgré lui, il vécut dans une pauvreté monastique absolue, consacrant tous les revenus de son diocèse aux pauvres, aux orphelins et aux malades. Surnommé 'l'Aumônier', il mourut en 1553 après avoir distribué ses derniers biens.
Biographie
DE L'ORDRE DES ERMITES DE SAINT-AUGUSTIN, ARCHEVÊQUE DE VALENCE,
Habuit Thomas apostoli sollicitudinem in inquirendo; Aquinatis puritatem in educendo; Cantuarianis caritatis constantiam in defendendo.
Comme l'Apôtre saint Thomas, il a cherché avec soin la vérité, comme saint Thomas d'Aquin, il l'a enseigné dans toute sa pureté ; comme saint Thomas de Cantorbéry il l'a défendue avec courage.
Descr. Canonicat. B. Thomas a Villanova.
Toutes les vertus ont des beautés particulières qui rendent l'homme agréable aux yeux de Dieu ; mais la charité pour les pauvres a surtout des charmes si ravissants, que le Saint-Esprit semble avoir pris plaisir, dans les Livres saints, à en relever le mérite par des expressions magnifiques. Non seulement il en fait de grands éloges, mais il veut aussi que toute l'Église publie les libéralités des hommes charitables, pour montrer qu'il en conserve lui-même un souvenir singulier et que les siècles à venir en doivent garder une mémoire éternelle : *Elemosynas illius enarabit omnis Ecclesia Sanctorum*.
Il faut donc que les ecclésiastiques fassent connaître aux fidèles la vie de ces illustres héros de la charité, afin que, selon l'oracle de l'Esprit-Saint, la postérité n'oublie jamais leurs pieuses libéralités, qu'elle les admire et qu'elle en ait de la reconnaissance jusqu'à la consommation des temps. Saint Thomas de Villeneuve fut un de ces hommes que leur charité rend immortels dans la postérité.
Il naquit au bourg de Font-Plain, diocèse de Tolède, en Castille, l'an de Notre-Seigneur 1488. Son père se nommait Alphonse-Thomas Garcias, et sa mère Lucie Martinez Castellanos. Tous deux, originaires de Villeneuve-des-Infants, petite ville de Castille, étaient nobles, vertueux et riches ; mais ils fussent devenus très-pauvres, à force d'aumônes, si Dieu n'eût multiplié providentiellement leurs ressources. Ils ne vendaient jamais aux marchands les grains qu'ils tiraient de la récolte de leurs terres, aimant mieux avoir du pain en réserve, pour nourrir des faméliques, que des trésors pour enrichir des héritiers. Ils prêtaient sans intérêts du blé aux villageois, pour semer ou pour vivre jusqu'au temps de la moisson. Ils entretenaient des troupeaux de brebis dont le profit était destiné à subvenir aux besoins des indigents. Jamais deux personnes mariées ne furent mieux d'accord pour employer saintement leurs revenus aux nécessités des malheureux. Aussi rapporte-t-on des miracles que Dieu fit pour autoriser et favoriser leur charitable prodigalité. C'est de ces pieux parents que saint Thomas suça, dès le berceau, cette extrême compassion dont nous verrons de si beaux exemples dans la suite. On remarqua que, le jour de sa naissance, une affreuse peste qui désolait entièrement le pays cessa tout à coup ; aussi, la chambre où il naquit a depuis été toujours religieusement honorée comme un lieu sacré. Sa mère eut soin de lui inspirer de bonne heure des sentiments de piété : elle lui enseigna à prononcer le nom délicieux de Marie, ce qui imprima dans son cœur une merveilleuse tendresse pour cette Reine des anges. On a observé qu'il a fait les actions les plus éclatantes de sa vie en quelques-unes de ses fêtes : il prit l'habit religieux au jour de sa Présentation, il célébra sa première messe au jour de Noël, il accepta la dignité épiscopale le jour de sa glorieuse Assomption, et il rendit l'esprit le jour de sa Nativité.
Dès qu'il fut en âge, on l'envoya à l'école, où il devint un modèle de modestie et de bonne conduite. Il servait la messe avec une dévotion qui ne tenait rien de l'enfance. Il se plaisait à balayer l'église et à embellir les autels ; il aimait, tout enfant, à imiter les cérémonies de l'Église ; quand il faisait le prédicateur, il l'était réellement ; il répétait à ses condisciples les vérités qu'il avait retenues du sermon ; il était alors très-pathétique ; il fondait lui-même en larmes et en tirait souvent des yeux de ses auditeurs. À sept ans, il se fit remarquer par son amour envers les pauvres : il donnait son déjeuner au premier qu'il rencontrait, et il s'est plusieurs fois dépouillé pour vêtir ceux des pauvres qui manquaient d'habits. Un jour que sa mère l'avait habillé de neuf, il donna ses vêtements pour reprendre les vieux qu'il avait quittés. Un jour qu'il était seul dans la maison paternelle, il se présenta six pauvres à la porte : il ne put leur refuser la charité ; mais comme il n'avait point la clef de la dépense, il eut recours à six poulets qui étaient encore à la suite d'une poule, et leur en distribua un à chacun. Sa mère, ne les trouvant plus à son retour, lui demanda ce qu'ils étaient devenus ; il lui avoua ce qu'il en avait fait, ajoutant ingénûment que, si un
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septième pauvre se fût présenté, il lui eût aussi donné la poule. Loin de le reprendre de cette libéralité, elle en louait Notre-Seigneur en elle-même, le priant de bénir ces premiers sentiments de charité qu'il lui inspirait par sa grâce, et de les augmenter pour sa plus grande gloire. Il se faisait l'intercesseur de ceux qui demandaient de l'assistance à ses parents, s'informait soigneusement de leur misère, puis la représentait en des termes si touchants, qu'il n'était jamais éconduit. Il prenait quelquefois le dîner qui était préparé pour les moissonneurs, et l'allait porter aux pauvres. Il en faisait de même des autres choses qu'il pouvait attraper, et Dieu, pour confirmer cette conduite extraordinaire, y suppléait par sa Providence.
A cet âge où l'innocence tient la vertu à l'abri des dangers du monde, il commença à pratiquer la mortification, afin de faire sentir à sa chair les douleurs de la pénitence, avant même qu'elle fût susceptible des plaisirs de la concupiscence. Il s'enfermait dans sa chambre pour y passer des heures entières en oraison, et pour y prendre la discipline jusqu'au sang. Il portait un rude cilice, comme une puissante armure qui le tenait à couvert des rébellions de la chair. Il ne put si bien ménager ses austérités que sa mère n'en eût connaissance : on trouva la discipline dont il se servait toute sanglante. Elle fut touchée de voir la mortification de son fils écrite en caractères de sang ; mais elle n'eut garde de l'empêcher, sachant bien que la pureté ne se conserve que parmi les épines, et que le remède le plus sûr pour prévenir les révoltes de la nature, c'est de se fortifier contre elle par de semblables défenses. En effet, le Père Jacques Montiel, son confesseur, a déposé publiquement que jamais notre Saint ne laissa flétrir le précieux lis de sa chasteté, et qu'il la garda pure et entière jusqu'au tombeau.
Ses parents, ayant remarqué les indices qu'il donnait de la bonté de son esprit et de ses inclinations vertueuses, l'envoyèrent étudier, à l'âge de douze ans, à l'université d'Alcala. Il y parcourut toutes ses classes d'humanités et y fit sa rhétorique, sa philosophie et sa théologie avec un succès merveilleux qui attira sur lui les yeux de tout le monde. Mais sa vertu le rendit encore plus admirable que sa science. Il ne proféra jamais un seul mot qui tournât à son avantage, non plus qu'au préjudice du prochain. On ne vit jamais en lui d'aigreur, soit qu'il répondît ou qu'il argumentât dans les écoles, et on le voyait sur les bancs et dans la chaleur de la dispute, aussi modeste et aussi tranquille que s'il n'y eût point été intéressé. On le prenait souvent tout jeune qu'il était, pour l'arbitre des différends que les plus habiles n'avaient pu terminer, et sa charité et son inclination à la paix trouvaient des moyens inconnus à la prudence de la chair pour réunir les esprits les plus animés.
Durant le cours de ses études, il apprit la mort de son père, ce qui l'obligea de se rendre à Villeneuve, plutôt pour adoucir par sa présence la douleur de sa mère, que pour mettre ordre à ses affaires domestiques. Après avoir lu le testament de son père, qui lui laissait, entre autres biens, une belle et grande maison, il l'abandonna à sa mère avec le reste de sa succession paternelle, ne voulant rien partager avec elle : mais en même temps, bien qu'il n'eût alors que dix-sept ans, il lui remontra que, pour faire un bon usage de cette succession, elle la devait consacrer aux pauvres et en faire un hôpital à Villeneuve, où il n'y en avait point encore. Cette vertueuse femme, enchérissant sur ces conseils salutaires, se renferma elle-même dans son hôpital, et passa les années de sa viduité au service des pauvres. Cette action fut si agréable à Dieu, qu'il récompensa la mère de notre Saint, dès cette vie, par plusieurs miracles, comme de multiplier à
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vue d'œil le froment dans les greniers, d'augmenter les toiles et les étoffes qu'elle employait à vêtir les indigents, et de guérir par le signe de la croix plusieurs maladies désespérées.
Thomas de Villeneuve s'en retourna ensuite à Alcala, pour continuer ses études. Sa vertu et son talent y éclatèrent comme auparavant. Les professeurs exhortaient publiquement les autres écoliers à suivre ses exemples et à imiter sa conduite. À vingt-six ans, il enseigna la philosophie ; il eut pour auditeur le célèbre Dominique Soto, que l'Espagne reconnaît pour l'un de ses plus grands théologiens. L'université de Salamanque, informée des succès de notre Saint, parvint à l'attirer dans cette ville pour y enseigner la philosophie morale. Le jeune professeur, insensible aux avantages temporels, se préparait depuis longtemps déjà à la vie religieuse. Il s'appliquait de plus en plus à l'oraison, au jeûne, à la mortification des sens et aux œuvres de charité, surtout à assister les écoliers, pour lesquels il avait une extrême compassion. Il leur distribuait la plus grande partie de ses honoraires. Enfin, après avoir consulté Dieu et délibéré mûrement, il entra dans l'Ordre de Saint-Augustin, dont il prit l'habit le jour de la Présentation de Notre-Dame, au couvent de Salamanque (en novembre 1516). Il entra ainsi dans cet Ordre à peu près dans le même temps que Luther le quittait et consommait son apostasie.
Les vertus qui servirent comme de base et de fondement à l'édifice spirituel qu'il commença à élever dans son noviciat, furent premièrement une oraison presque continuelle. Il demeurait en prière depuis Matines jusqu'à l'heure de Prime, et depuis Prime jusqu'à ce qu'il fallût retourner au chœur. Parmi les livres de dévotion qu'il lisait, il s'attachait surtout à saint Bernard, dont la lecture était pour son âme un délicieux aliment. Il employait l'intervalle entre Vêpres et Complies à repasser sa théologie, afin d'en conserver toujours les idées. C'est ainsi qu'il pratiqua dès son noviciat ce qu'il disait depuis si souvent : que le bon religieux prie en étudiant et étudie en priant. Cette oraison était soutenue d'une humilité très-profonde : ce professeur, si renommé, si applaudi, était le premier aux exercices dont on se sert ordinairement pour éprouver la soumission des novices. Les emplois les plus abjects étaient ceux qu'il recherchait avec le plus d'empressement, et ces vertus étaient accompagnées d'une abstinence fort exacte et d'une austérité que la Règle ne commandait point. Outre les jeûnes de l'Église et de l'Ordre, il en faisait plusieurs autres avec la permission de son supérieur. Il ne dormait que quatre ou cinq heures au plus. Son lit n'était qu'une simple paillasse, et durant l'Avent et le Carême il ne couchait que sur des planches : ce qu'il observa toute sa vie, même étant archevêque.
On peut juger par ces commencements, avec quelle ferveur il fit sa profession. Il y reçut d'autant plus de douceurs intérieures, qu'il ne pouvait voir faire cette cérémonie aux autres sans verser des larmes en abondance. La solitude du noviciat avait suspendu les fonctions de sa charité; mais dès qu'il se vit en liberté de les faire, il les exerça avec une ardeur et une humilité merveilleuses, et l'on peut dire qu'il n'y eut point d'endroit dans le monastère où il ne fit paraître sa charité. Il visitait si souvent les malades, qu'on eût dit que l'infirmerie était sa demeure ordinaire. Il se plaisait à leur donner à manger, à faire leurs lits, à les essuyer dans leurs sueurs, à nettoyer leur chambre et à leur rendre des services encore plus humiliants. Quand il connaissait les besoins de ses frères, il les prévenait et s'offrait à eux avec une promptitude et une allégresse incomparables. Il
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disait que l'infirmerie était le buisson de Moïse, où l'on trouvait Dieu parmi les épines du travail, en servant et supportant les infirmes, et où le cœur s'embrasait des flammes de la charité par des actes d'humilité, de patience, de bonté et de mortification que l'on pouvait y pratiquer. Aussi, lorsque les malades le voyaient entrer, ils regardaient sa visite comme celle d'un ange descendu du ciel, qui venait adoucir leurs amertumes, calmer leurs inquiétudes, tempérer l'ardeur de leur fièvre, apaiser leurs douleurs ; en un mot, leur apporter par sa seule présence des consolations toutes divines.
Ayant été ordonné prêtre quelque temps après sa profession, il célébra sa première messe le jour de Noël, avec une tendresse et une dévotion qu'il n'est pas aisé d'exprimer ; car il fut tellement absorbé dans la contemplation de l'enfance de Notre-Seigneur, que la vue de ce mystère le ravit en extase, particulièrement lorsque l'on chanta le *Gloria in excelsis* et ces paroles de la Préface : *Quia per incarnati Verbi mysterium*, qu'il ne proférait qu'avec des torrents de larmes. Les mêmes sentiments d'amour envers un Dieu enfant lui arrivaient tous les ans : ce qui l'obligeait, étant archevêque, de dire les deux premières messes dans sa chapelle, afin de n'avoir que ses aumôniers pour témoins de ces divines opérations. Son visage était alors si brillant, que l'on ne pouvait en soutenir l'éclat quand on venait à le regarder. Son sacerdoce lui servit d'un nouveau motif pour travailler avec plus de ferveur que jamais à la perfection chrétienne et religieuse. Il disait quelquefois que c'est un fort mauvais signe dans un prêtre lorsqu'on le voit tous les jours approcher des saints autels sans qu'il en devienne meilleur ni plus mortifié. Il vivait dans un recueillement continu, afin qu'ayant toujours l'esprit dégagé et le cœur net, il fût mieux disposé à la célébration des divins Mystères, dont la seule pensée, qui lui était sans cesse présente, lui inspirait d'admirables sentiments de Dieu. Il n'avait aucun moment inutile dans toute la journée ; ceux qui avaient affaire à lui ne le cherchaient ordinairement qu'en l'un de ces cinq endroits, qu'il avait consacrés aux cinq plaies de Notre-Seigneur : à l'autel, au chœur, dans sa cellule, à la bibliothèque ou à l'infirmerie. Il assurait que ces lieux-là étaient sa patrie, où son âme se reposait, et que les autres ne lui étaient que des prisons. Il disait encore que les rues des villes ne devaient point servir de promenade aux religieux, mais seulement de chemin de pèlerinage ; qu'il ne fallait pas faire de visites de civilité ou de pur compliment, mais par un zèle vraiment chrétien et avec un désir sincère de procurer le salut des âmes par de saintes et salutaires conversations. Il ne pouvait voir un religieux oisif et inutile, et il le comparait à un soldat sans armes et exposé à l'attaque de ses ennemis.
Malgré son amour de la vie obscure et cachée, il fut appliqué par ses supérieurs à enseigner la théologie à Salamanque, et il expliqua dans son cours le Maître des Sentences. Il avait l'esprit et le jugement solides ; mais sa mémoire n'était pas si heureuse, ce qui l'obligeait à un grand travail ; toutefois, ce laborieux emploi ne lui fit rien relâcher de ses exercices ordinaires : il continua aussi de visiter les malades, selon sa pieuse coutume. Il ne négligea rien pour rendre ses écoliers savants ; mais il n'avait pas moins de soin pour les porter à la vertu, parce que, disait-il, la science et la grande érudition sans la piété, c'est comme une épée entre les mains d'un enfant, qui ne peut que se faire du mal et nul bien à personne. Il ne portait pas pourtant les choses d'une extrémité à l'autre, car il blâmait également ceux qui, sous prétexte de dévotion, ne s'appliquaient pas assez à l'étude, parce
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que, disait-il encore, si la piété est avantageuse à celui qui la possède, elle ne peut pas l'être à l'Église ni au prochain lorsqu'elle n'est pas accompagnée de la doctrine et de l'intelligence de la sainte Écriture et des Pères ; et c'est un grand abus, ajoutait-il, de croire que l'étude des lettres ne s'accommode pas avec le recueillement du cloître.
On l'employa ensuite à la prédication. Il s'en acquitta avec tant de zèle, qu'il devint aussitôt l'admiration de Salamanque. Les uns disaient qu'il était un saint Paul par la profondeur de sa doctrine ; les autres l'appelaient l'Élie de la loi nouvelle, à cause du zèle qui accompagnait ses discours. Il y en avait même qui le comparaient à un séraphin descendu du ciel, pour ses admirables ardeurs ; il prêcha le Carême dans la cathédrale, lorsque l'Espagne était en combustion par le soulèvement de la plupart de ses provinces contre leur souverain, l'an 1521. Ce fut avec le plus grand succès, d'après le P. Jean de Magnanaton, depuis évêque de Ségovie, qui en parle comme témoin et comme l'une des conquêtes de notre héros. Il fit un si grand nombre de conversions dans cette ville célèbre, que l'on eût dit que Salamanque était devenue un monastère, tant la réformation des mœurs y fut grande et universelle en toutes sortes de conditions et de personnes. Chacun devint tellement embrasé du feu de la dévotion qu'il allumait dans les cœurs, que l'on ne respirait plus que la pénitence, l'oraison, la fréquentation des Sacrements, les œuvres de charité, et généralement la pratique de toutes les vertus chrétiennes. Beaucoup de jeunes gens renoncèrent au monde pour embrasser la vie religieuse ; les noviciats de tous les Ordres de Salamanque se trouvèrent remplis ; les supérieurs furent contraints d'envoyer les postulants dans les autres villes de Castille. Cette vogue extraordinaire fut cause que Charles-Quint voulut l'entendre, et il en fut si satisfait, que, dès la première fois, il le fit son prédicateur ordinaire. Ce prince était avide de ses sermons : quelquefois, pour ne point les perdre, lorsque saint Thomas prêchait hors du palais, il se dépouillait pour une heure de la majesté royale, et se jetait dans l'auditoire en particulier. On voyait bien que sa doctrine n'était nullement étudiée et qu'il travaillait plutôt à gagner les cœurs par l'onction de ses paroles qu'à contenter l'oreille par leur arrangement. Il en apprenait plus au pied du crucifix et dans l'oraison que dans les livres ; aussi n'approuvait-il pas les prédicateurs qui négligent la prière et consument tout leur temps à faire un amas de pensées et de conceptions pour les débiter en chaire. « C'est dans l'oraison », disait-il, « que l'homme reçoit des lumières qui éclairent son esprit et des ardeurs qui échauffent sa volonté. C'est en elle qu'il forme les flèches dont les cœurs des auditeurs doivent être percés. L'étude seule sans l'oraison ne remplit l'entendement que de subtilités et de choses curieuses, et laisse la poitrine froide et glacée, et il est impossible qu'il sorte de là des mouvements de feu et des paroles embrasées ». Ce n'était pas pour détourner de l'étude qu'il donnait ces instructions, mais pour montrer la nécessité de la prière, à laquelle il avouait qu'il était redevable du succès de ses prédications.
Il avait une certaine lumière ou vue intérieure, par laquelle il connaissait les nécessités spirituelles de ses auditeurs ; mais, ce qui est admirable, bien qu'ils fussent de différentes conditions, ils se sentaient éclairés et enflammés par la force d'un même discours, comme s'il eût parlé à chacun d'eux en particulier. Son esprit était si fortement pénétré des vérités qu'il prêchait, que plusieurs fois il lui est arrivé d'être ravi en extase au milieu de son sermon. Un jeudi saint, expliquant ces paroles : *Domine, tu mihi lavas pedes*, il entra si avant dans leur sens, qu'après avoir dit ces mots : « Quoi, Seigneur ! à moi, à moi, vous, vous qui êtes mon Dieu, la gloire des anges et la beauté du ciel », il demeura sans pouvoir passer outre, et l'on n'aperçut plus en lui aucun autre mouvement de vie, sinon que les larmes lui coulaient des yeux en abondance. La même chose lui arriva en prêchant le jour de la Transfiguration, sur ces paroles : *Bonum est nos hic esse*, et à la vêture d'un novice, en expliquant celles-ci : *Soror nostra parvula est*. Ces extases lui étaient ordinaires lorsqu'il contemplait les mystères de la loi de grâce ; mais la plus longue et la plus merveilleuse fut celle qu'il eut étant archevêque, le jour de l'Ascension, sur ces paroles : *Valentibus illis elevatus est* ; car, comme s'il eût accompagné le glorieux triomphe de Notre-Seigneur, il demeura depuis le matin jusqu'à cinq heures du soir dans un ravissement continuel, tout retiré en lui-même et sans qu'il parût en lui aucun signe de vie.
Deux ans et demi après sa profession (1519), il fut élu prieur de Salamanque, quoique, selon la coutume de la province, on n'élevât personne à cette charge qu'après avoir servi l'Ordre pendant sept ans ; mais, à cause de son rare mérite, on fit une exception en sa faveur. Il s'en acquitta si bien, qu'il fut continué au bout de trois ans, puis élu à Burgos et à Valladolid ; et, enfin, il fut deux fois provincial d'Andalousie et une fois de Castille. Son humilité lui faisait regarder ses inférieurs comme ses maîtres, et sa charité les lui faisait traiter comme ses enfants. Dieu lui avait donné le discernement des esprits : connaissant les inclinations des religieux, il les gouvernait avec une douceur et une prudence incomparables ; il commandait plus par ses exemples que par ses paroles, et il se distinguait plutôt des autres par sa sainteté et son exacte observance, que par sa puissance et sa dignité. Il prenait si bien son temps pour la correction, que, comme il lui ôtait ce qu'elle a d'importun et de désagréable, elle était toujours reçue avec docilité et suivie de l'amendement. La mansuétude de son cœur faisait rejaillir sur son visage et sur sa langue tant de charme et d'agrément, que les plus revêches se rendaient à ses remontrances. Lorsqu'il découvrait quelque faute, avant d'en reprendre les coupables, il l'expiait par des jeûnes et des disciplines jusqu'au sang, comme s'il l'eût commise lui-même. On ne peut dire combien par cette voie il a ramené de religieux à leur devoir : les lâches reprenaient leur première ferveur, les faibles se fortifiaient contre la fragilité de la nature, et les opiniâtres revenaient promptement à l'obéissance. Il s'opposait surtout aux nouveautés, qu'il disait être des sources de troubles et de dissensions dans les maisons religieuses, se contentant de faire observer exactement les ordonnances de la province. Il recommandait principalement quatre choses :
Premièrement que les divins offices fussent célébrés avec toute la révérence, l'attention et la dévotion possibles, et que l'esprit accompagnât toujours la voix, tant au chœur qu'au saint autel, Dieu ne versant ses bénédictions sur un monastère qu'à proportion du culte qu'on y rend à sa majesté.
En second lieu, que la méditation et la lecture spirituelle s'y fissent inviolablement, parce que, comme c'est la chaleur naturelle qui conserve la vie animale, aussi c'est la méditation qui donne des forces aux religieux pour faire avec allégresse toutes les fonctions de leur état. Celui qui la néglige est indévot à l'autel, distrait au chœur, léger au cloître, dissipé aux conférences, chagrin et inquiet partout. Le travail l'importune, les obédiences lui déplaisent, les artifices du démon le trompent, les tentations triomphent de sa fragilité ; en un mot, c'est un aveugle sans guide qui
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marche à tâtons, qui bronche à chaque pas, et qui s'égare au milieu même des grands chemins.
Troisièmement, que la paix, l'union et la charité fraternelle fussent gardées sans aucune altération, parce qu'un religieux dans l'aigreur et l'amertume de cœur est l'image d'un réprouvé ; son corps ne sert plus à son âme que d'un enfer portatif où elle souffre déjà les ténèbres de la passion, le feu de la colère, les morsures de la haine, la faim insatiable de la vengeance, le ver dévorant et les alarmes et les inquiétudes de la mauvaise conscience.
La quatrième chose, qu'il avait principalement à cœur, était que personne ne demeurât dans la paresse et l'oisiveté. Il appelait ce vice le plus funeste ennemi de la vertu, la ruine de l'âme, la contagion des mœurs, l'écueil de la chasteté et la source de toutes sortes de désordres. Quoiqu'il fût fort retenu dans l'exercice de son autorité, si un religieux était trouvé vagabond dans le couvent et perdant le temps à rire, à murmurer ou en d'autres actions inutiles et frivoles, il voulait qu'il fût, pour la première fois, repris charitablement ; pour la seconde, qu'il le fût avec véhémence, en plein chapitre ; et que, pour la troisième, il reçût la discipline avec la rigueur que les constitutions enjoignent pour les grandes fautes.
Par ces moyens, il fit fleurir l'observance dans toutes les maisons dont il eut la conduite, soit en qualité de prieur, soit en qualité de provincial. Il observait lui-même la règle avec tant de ponctualité, malgré ses grandes occupations, qu'il confondait ceux qui négligeaient de s'y soumettre. Sa fermeté, toutefois, était si bien tempérée par la douceur, que tous l'aimaient et admiraient sa vertu, dont la bonne odeur se répandait de tous côtés.
La haute réputation qu'il s'était acquise lui donnant beaucoup de crédit, il s'en servit utilement pour assister les affligés. L'empereur Charles-Quint en faisait tant d'estime, qu'il ne lui pouvait rien refuser. Ce prince avait condamné à mort quelques gentilshommes fort considérables convaincus d'un crime de lèse-majesté : les plus grands d'Espagne, l'amiral, le connétable, le cardinal Tavéra, archevêque de Tolède, l'infant même, Philippe, qui fut roi après Charles, son père, s'étaient entremis pour obtenir leur grâce sans avoir pu fléchir le monarque. Saint Thomas va le trouver et lui demande pardon pour les coupables, l'assurant qu'ils étaient repentants de leur crime, et qu'ils seraient dans la suite ses plus fidèles serviteurs. Et aussitôt, sans autre formalité, l'empereur entérina sa requête, au grand étonnement de toute la cour : « Vous ne devez pas trouver étrange », dit-il, « que j'aie changé de sentiment à la prière du Père-prieur des Augustins de Valladolid, ses demandes sont des commandements pour moi. C'est un homme céleste qui tient en sa main la clé des cœurs ; il les remue et les tourne comme il lui plaît. Cet incomparable serviteur et ami de Dieu ne mérite-t-il pas bien qu'on lui rende, dès maintenant, les honneurs qu'on déférerait aux Saints, s'ils demandaient quelque grâce sur la terre, eux à qui nous nous adressons tous les jours pour en obtenir du ciel ? » Cet éloge, de la bouche d'un empereur aussi judicieux que Charles-Quint, vaut mieux que tout ce que nous pourrions dire de cet admirable religieux. Une dame noble de la ville de Burgos ne pouvait pardonner la mort de son fils à un homme qui l'avait tué ; elle en poursuivait vivement la vengeance, sans que toutes les sollicitations des personnes qui avaient quelque ascendant sur elle eussent pu amollir son cœur. Saint Thomas entreprend de la ramener à l'humanité : il va la trouver dans sa maison ;
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mais, ô merveille de la toute-puissance de Dieu dans la conversion d'une femme offensée et outrée de douleur ! dès qu'elle l'aperçut, elle vint au-devant de lui, se prosterna à ses pieds, et, comme si la seule vue de notre Saint lui eût jeté dans le cœur les plus purs sentiments de la miséricorde, elle protesta hautement qu'elle pardonnait au meurtrier. Pour emporter de telles victoires sans combattre, il faut avoir un pouvoir souverain et absolu sur les esprits.
Pendant qu'il faisait la visite des couvents de la province dont il avait la conduite, Charles-Quint le nomma de son propre mouvement à l'archevêché de Grenade ; et, pour lui en donner lui-même le brevet, il le fit venir à Tolède. Mais le Saint supplia l'empereur avec tant d'instance de le dispenser d'accepter cette charge, qu'il ne voulut plus l'en presser davantage. Cependant, Dieu, qui voulait en faire un digne pasteur de son peuple, fit naître bientôt après une occasion de le mettre sur le trône épiscopal ; car, l'archevêché de Valence étant venu à vaquer par la démission de George d'Autriche, oncle de Charles-Quint, élevé à l'évêché de Liège par un bref de Paul III, l'empereur, qui était alors en Flandre, fut obligé d'y pourvoir. Il n'avait point dessein de nommer saint Thomas, de crainte de l'affliger, et d'être refusé encore une fois ; mais il nomma un religieux de Saint-Jérôme : Notre-Seigneur le permettant ainsi pour faire voir que son élection devait être un coup de la Providence, et non pas un ouvrage de la main des hommes. Le secrétaire expédie le brevet, et croyant avoir ouï nommer le P. Thomas de Villeneuve, il le remplit de son nom. L'empereur, fort surpris de ce changement, lui demande pourquoi il n'avait pas exécuté ses ordres : « Sire », répondit le secrétaire, « votre majesté me fera l'honneur de croire que je l'ai écoutée attentivement et qu'elle m'a nommé le P. Thomas ; mais si j'ai mal compris ses ordres, cette faute sera bientôt réparée en expédiant un autre brevet où je mettrai le nom qu'il plaira à Votre Majesté ». — « Non », repartit l'empereur, « ce qui est écrit demeurera écrit, vous avez mieux fait que je n'ai dit, ou j'ai mieux dit que je ne pensais. Je vois bien que cette élection vient de Dieu et non pas de moi ». Thomas était au chœur de son couvent de Valladolid, occupé à chanter Complies avec la communauté, lorsqu'un des officiers du vice-roi, le prince Philippe, fils de Charles-Quint, lui apporta le brevet de sa nomination. Le frère portier, joyeux de cette nouvelle, entra avec précipitation dans le chœur, et s'approchant de notre Saint, qui était prieur, lui annonça d'un ton de voix assez élevé qu'une personne de la cour l'attendait au parloir. Saint Thomas ne sortit qu'à la fin de l'office, et ayant reçu l'ordonnance impériale, il dit tranquillement au messager qu'il irait conférer de cette affaire avec le vice-roi, et condamna le frère portier à se donner la discipline pour n'être pas entré au chœur avec assez de gravité. Le lendemain, il alla au palais, et, après avoir remercié très-humblement le prince de l'honneur que lui faisait l'empereur son père, il le supplia d'appuyer son refus, parce qu'il se reconnaissait incapable de porter le poids de l'épiscopat. Il alla encore le revoir deux ou trois autres fois, pour lui réitérer la même prière ; et, enfin, se prosternant à ses pieds, il lui remit le brevet entre les mains, le suppliant de le pardonner s'il en usait de la sorte, parce qu'il ne le faisait que pour acquitter sa conscience. Plusieurs grands seigneurs vinrent le trouver dans son couvent pour l'obliger de se rendre au choix de l'empereur ; le cardinal de Tolède lui en parla même en particulier dans sa cellule et fit ce qu'il put pour le fléchir. Mais ce fut inutilement. Toutes ses résistances firent juger qu'il fallait employer d'autres
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moyens pour le gagner. On s'avisa donc d'avoir recours à son provincial, afin qu'il lui fît un commandement, en vertu de la sainte obéissance, et sous peine d'excommunication, d'acquiescer à sa nomination à l'épiscopat. Cet expédient eut tout le succès que l'on en espérait ; car, comme il regardait la personne de Dieu dans celle de son supérieur, il se soumit humblement à ses ordres.
Ce fut une perte pour l'Ordre de Saint-Augustin d'être privé d'un si grand homme, surtout parce qu'il avait été député au dernier Chapitre général, tenu l'an 1543, avec deux autres Pères, l'un d'Italie et l'autre de France, pour revoir les constitutions de la Congrégation, qui avaient été altérées en beaucoup d'endroits. Mais ce fut un gain considérable pour l'Église d'avoir un pasteur si vigilant dans l'une des principales chaires épiscopales d'Espagne. Aussi, tout le monde en témoigna de la joie, tandis que lui seul était plongé dans un océan de tristesse. On eût dit, à voir son visage flétri et à compter ses soupirs, qu'il lui était survenu quelque fâcheux accident. La pensée qu'il allait perdre le repos et la sécurité du cloître pour s'exposer aux dangers de l'épiscopat, l'accablait de douleur. La vue du compte qu'il devait rendre de tant d'âmes, au péril de la sienne, le faisait frémir. Il demeurait retiré dans sa cellule sans vouloir même recevoir les visites des amis qui voulaient le féliciter. Il passa ainsi dans les larmes et la prière tout le temps depuis sa nomination jusqu'à son sacre, dont la cérémonie fut faite par l'archevêque de Tolède dans la ville de Valladolid.
Peu de jours après, craignant de faire languir des brebis qui désiraient la venue de leur pasteur, il se mit en chemin à pied pour se rendre à Valence, revêtu simplement de son habit religieux fort usé, avec un chapeau qui était presque aussi vieux que lui, sans autre pompe ni compagnie qu'un seul religieux et deux domestiques du couvent. Sur sa route, il eut la pensée d'aller voir sa mère, qui l'avait prié de passer par Villeneuve-des-Infants. Cela lui parut raisonnable ; mais, après avoir recommandé la chose à Dieu, comme il avait coutume de faire en tous ses doutes, il alla droit à Valence, jugeant que l'église, qui était son épouse, devait être préférée à sa propre mère. Dès qu'il eut mis le pied dans le territoire de son diocèse, qui souffrait depuis longtemps une excessive sécheresse, de laquelle on appréhendait une grande stérilité, le ciel s'ouvrit et donna des eaux en abondance. Il se rendit au monastère de son Ordre, dit de Notre-Dame du Secours, hors des murs de Valence, où il vécut quelques jours comme un simple religieux, allant au chœur et au réfectoire avec les autres. Enfin, le premier jour de l'an 1545, étant âgé de cinquante-six ans, il fit, avec une humilité et une modestie angéliques, son entrée dans la ville épiscopale. À la porte de son église, il ne voulut point se servir des coussins de velours qu'on lui avait préparés ; mais, après avoir adoré la croix, qu'il embrassa avec beaucoup de larmes, il baisa humblement la terre à ses pieds.
La première chose qu'il fit, après ces cérémonies, fut de visiter les prisons de l'officialité, contiguës au palais archiépiscopal ; quand il les vit humides, obscures, semblant moins faites pour des hommes que pour des animaux, il dit en soupirant et en versant des larmes : « J'ordonne qu'on comble ces cachots et qu'on en mure l'entrée ; ils ne conviennent pas à des voleurs publics : comment a-t-on pu y enfermer des prêtres ? A Dieu ne plaise que, sous mon administration, aucun clerc soit jamais condamné à y passer seulement une heure ! C'est par des moyens bien différents que je
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prétends corriger mes frères et les gagner à Dieu ». Les membres de son chapitre, voyant son indigence, lui firent présent de quatre mille ducats ; il fit aussitôt porter cette somme aux administrateurs du grand hôpital, disant à ses prêtres « qu'il regarderait toujours comme fait à lui-même le bien qui serait fait aux pauvres de son diocèse ».
Les honneurs furent loin de changer ses mœurs ; il conserva toujours la modestie et la médiocrité d'un religieux, tant dans ses habits qu'à sa table. Il mit quelques années la même robe qu'il avait apportée du monastère ; et, pendant onze ans qu'il fut archevêque, il n'en eut que deux neuves.
On ne servait à sa table que des mets communs, hors un plat un peu meilleur qu'il faisait ajouter pour les étrangers. Un jour, il fit revendre une lamproie qui avait coûté quatre réaux, afin d'en donner le prix aux pauvres. Outre les jeûnes ordinaires de sa Règle, qu'il observa toujours aussi rigoureusement que dans le cloître pendant l'Avent, le Carême et les veilles des fêtes, il jeûnait au pain et à l'eau, qu'il prenait en secret pour n'être vu de personne. Il ne se servait que de vaisselle de terre, excepté une petite salière et des cuillères d'argent que l'on mettait pour les personnes du dehors. Il se retranchait tous les jours quelque chose pour la nourriture des pauvres. Il remontrait souvent à son maître d'hôtel que le bien de l'archevêché n'appartenait pas à l'archevêque, et qu'il prit bien garde de ne faire aucune dépense superflue, de crainte d'en rendre un compte rigoureux au jugement de Dieu. Il avait plusieurs parents de basse condition ; cependant il ne rougissait pas de les voir chez lui, de les entretenir familièrement et de les reconnaître pour tels en présence des plus grands seigneurs, quoiqu'ils fussent vêtus pauvrement et en villageois ; il leur donnait le nécessaire, sans les élever au-dessus de leur condition. Voilà quelle était la vie domestique de saint Thomas ; voyons maintenant ce qu'il a fait pour le gouvernement de son Église.
Il commença par la visite de son diocèse, qu'il fit avec toute la vigilance possible, allant jusqu'à dans les moindres villages, et prêchant partout avec un zèle apostolique. Il employait le pardon plutôt que la sévérité pour extirper les vices. Par cette voie il gagna une infinité de personnes, dont il n'aurait peut-être fait que des hypocrites ou des désespérés, s'il les avait traitées selon la rigueur des Canons. Après sa visite, il assembla un synode, où il fit faire des règlements pour retrancher plusieurs désordres qu'il avait remarqués dans le clergé aussi bien que dans le peuple. Il est vrai que les chanoines de sa cathédrale s'y opposèrent et lui envoyèrent un notaire pour en appeler au Pape, prétendant que Sa Sainteté les avait exemptés de la juridiction de l'Ordinaire. Mais le Saint, qui ne recherchait que la gloire de Dieu et nullement à étendre son autorité, fit cette belle réponse : « Je ne suis pas leur juge ; eh bien ! Dieu le sera. Ils ne veulent pas obéir à mon Synode et ils en appellent au souverain Pontife ; et moi j'en appelle de leur résistance à Jésus-Christ. Il sait bien le besoin qu'ils ont de réforme. Qu'ils échappent s'ils veulent à ma justice, mais ils n'échapperont jamais à la sienne, et il faut nécessairement qu'ils paraissent devant son tribunal ». Mais ils furent bientôt obligés d'implorer cette même justice à laquelle ils avaient tant de peine à se soumettre.
Le gouverneur, contrairement aux lois d'alors, fit arrêter, juger et condamner un chanoine et un autre clerc qui n'auraient dû comparaître que devant les tribunaux ecclésiastiques. Les chanoines eurent recours à l'archevêque et, lui demandant pardon du passé, le prièrent de défendre les
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immunités de l'Église ainsi violées. Saint Thomas demanda au gouverneur raison de cette injustice. Le gouverneur refusa toute réparation. Alors le prélat fut obligé d'employer les censures. Le duc de Calabre, vice-roi de la province, le fit prier de lever ces censures, et lui manda que, s'il ne le faisait, son conseil était d'avis qu'on saisît le temporel de son Église. Mais saint Thomas, ne s'épouvantant point de ces menaces, lui répondit trois choses qui mériteraient d'être écrites en lettres d'or. La première, que la qualité d'évêque qu'il portait l'obligeait de défendre par le glaive des censures les droits de l'Église lorsqu'ils étaient violés, comme la qualité de ministre du roi d'Espagne obligeait le duc de défendre par les armes l'autorité royale lorsqu'elle était attaquée. La seconde, que si l'on prenait son temporel, ce ne serait pas à lui que l'on ferait tort, mais aux pauvres, auxquels il appartenait : « Car, à moi », disait-il, « quel mal m'en arriverait-il ? Peut-on dépouiller un homme qui est déjà nu ? Est-ce qu'on me chassera de mon diocèse ? Plût à Dieu qu'il me fût permis de le quitter ! je m'en retournerais avec joie dans ma petite cellule, dont je ne suis sorti qu'à regret, et j'y vivrais plus content que je ne le suis dans ce palais ». La troisième, qu'il ne méprisait pas moins sa vie que les biens temporels, et qu'il était prêt à répandre jusqu'à la dernière goutte de son sang pour la défense de l'Épouse de Jésus-Christ, dont la garde lui avait été confiée. Cette fermeté arrêta le vice-roi, et fut cause de la conversion du gouverneur, qui répara publiquement l'injure qu'il avait faite à l'Église. Dans une circonstance où il ne pouvait satisfaire les désirs de l'empereur Charles-Quint, on lui fit observer qu'il risquait d'offenser ce monarque : « Je serais désolé », répondit-il, « de donner à Sa Majesté le moindre sujet de se fâcher contre moi ; mais si je ne puis la contenter sans offenser mon Dieu, voici la clef de notre cellule que je porte toujours à ma ceinture ; elle n'a qu'à me permettre de m'y retirer, je quitterai volontiers mon archevêché et j'irai m'y renfermer ».
Mais de toutes les vertus, celle qui a éclaté le plus en saint Thomas, et qui fait comme le caractère de sa sainteté, c'est sa charité envers les pauvres. Il les aimait si tendrement, et se trouvait toujours si disposé à leur faire du bien, qu'il s'arrachait souvent le morceau de la bouche et se privait du nécessaire pour les secourir dans leurs misères. Il en venait ordinairement chaque jour quatre ou cinq cents dans son palais, auxquels il donnait à manger. Comme on lui représenta que quantité de ces pauvres n'étaient que des fainéants et des vagabonds qui abusaient de sa bonté et trompaient quelquefois ses serviteurs en prenant deux aumônes pour une : « S'il se trouve ici de ces gens-là », dit-il, « c'est au gouverneur et au juge de police à prendre garde, c'est là leur devoir ; le mien est d'assister tous ceux qui se présentent à ma porte. Que nous importe s'ils nous trompent, pourvu que nous leur fassions l'aumône en sincérité de cœur et au nom de Jésus-Christ, dont ils sont les membres ? Peut-être que celui qu'on refusera sera un ange envoyé de Dieu pour éprouver notre charité ». Le revenu de son archevêché se montait à dix-huit mille ducats : il en employait mille pour entretenir quelques chapelains qu'il avait fondés dans sa cathédrale afin d'augmenter le nombre de ceux qui assistaient à l'office de la nuit ; deux mille pour les nouveaux convertis ; quatre mille pour l'entretien de sa maison. Tout le reste, excepté deux mille de pension qu'il payait à Dom Georges d'Autriche, son prédécesseur, était pour les pauvres, sans se rien réserver pour l'année suivante. Il avait la liste des pauvres honteux de chaque paroisse, et les faisait appeler l'un après l'autre, afin de leur donner lui-même l'aumône, sans
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les obliger de se faire connaître à d'autres. Il les allait aussi visiter chaque semaine pour s'informer de leurs besoins et y pourvoir.
Aux personnes qui s'étaient vues autrefois dans l'opulence, et que l'infortune avait réduites à la pauvreté, il donnait de quoi subsister honnêtement. Quand il ne pouvait pas leur faire lui-même la charité, il la leur faisait par l'entremise de quelque prêtre ou de quelque religieux. Il prenait aussi le plus grand soin des enfants trouvés, des malades et des filles pauvres. Il se chargeait des petits orphelins qui étaient sans biens et sans assistance ; et, quand ils étaient en âge, il leur faisait apprendre un état, afin qu'ils pussent gagner leur vie.
Son aumônier était chargé de fournir aux fiévreux et aux autres malades les meilleures viandes pour leur faire du bouillon, et généralement tout ce qu'ordonnait le médecin chargé par lui du soin des pauvres. Il ajoutait quelque chose de particulier pour ceux qui avaient des maux incurables, afin de les consoler et d'adoucir l'aigreur de leur misère.
La compassion qu'il avait pour les filles pauvres, dont la vertu était en péril à cause de leur extrême indigence, le rendait extraordinairement libéral envers elles. Il avait soin de les marier et de leur fournir une dot selon leur condition. Celles qui, malgré une meilleure naissance, étaient dans la même nécessité, recevaient une aumône plus ample. Il n'était besoin d'aucun crédit pour solliciter son zèle ; il ne fallait point exagérer ses besoins pour lui faire ouvrir la main ; il n'était jamais plus content que lorsqu'il pouvait prévenir les indigents par ses libéralités. Il donnait même quelquefois le double de ce qu'on lui demandait, parce qu'il croyait toujours faire trop peu pour les pauvres ; sa charité, qui n'avait ni bornes ni mesure, lui faisait désirer de faire encore davantage.
Plusieurs personnes chargées de dettes furent tirées d'embarras par les sommes qu'il leur distribua pour satisfaire leurs créanciers. Il voulait que tous les pauvres eussent la liberté de lui parler toutes les fois qu'ils avaient besoin de son assistance. Une personne s'excusant de ce qu'elle venait l'importuner pour la seconde fois : « Mon enfant », lui dit-il, « ne me parlez pas ainsi, je ne suis nullement importuné par ceux qui ont recours à moi dans leurs besoins. Ne savez-vous pas que je ne possède ma charge que pour recevoir vos plaintes et y porter tout le soulagement qu'il m'est possible ? » Un seigneur de Valence, à qui le Saint donnait tous les mois quinze écus pour entretenir sa famille, se trouva obligé, par un accident, de recourir à son bienfaiteur ; mais comme l'aumône ordinaire qu'il en recevait le rendait timide, il vint de nuit prier un de ses aumôniers de lui représenter cette nécessité. Saint Thomas en fut sensiblement touché : « Voyez », dit-il, « combien est grande la misère de ce pauvre seigneur, puisque nonobstant les quinze écus ordinaires, il vient, à l'heure qu'il est, nous en demander davantage, qu'on lui donne tout présentement vingt écus » ; et, un moment après, faisant rappeler son aumônier : « Comptez-lui-en quarante », dit-il, « parce que le cœur me dit que ce n'est pas sans grand besoin qu'il vient ici à une telle heure. Tâchez de le consoler, et dites-lui de ma part qu'il se confie en Dieu. On l'avertit un jour qu'un autre seigneur, à qui il donnait aussi quinze écus (c'était son aumône ordinaire pour les nobles), en faisait un mauvais usage : qu'au lieu de les employer aux nécessités de sa maison, il les perdait au jeu, et qu'il serait à propos de les lui retrancher, afin de le rendre plus sage. « A Dieu ne plaise », repartit le saint prélat, « car, s'il fait un mal avec l'aumône que nous lui donnons, il en fera peut-être deux si nous venons à la lui ôter ». Néanmoins, quoiqu'il défendît l'accusé en son
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abscence, il ne laissa pas de le reprendre fortement en particulier, le menaçant de ne lui plus rien donner s'il ne changeait de conduite : cette correction profita beaucoup au coupable.
Un artisan, avec lequel notre Saint n'avait pu s'accorder pour l'achat d'un ouvrage qui ne valait que dix-huit ou vingt sous, se retira assez mal satisfait de son acquéreur, qu'il soupçonnait d'avarice ; mais la nécessité l'ayant contraint d'avoir recours à lui pour en obtenir de quoi marier sa fille, il en reçut soixante écus. Le maître d'hôtel, qui savait ce qui s'était passé la première fois, ne put s'empêcher de dire à l'archevêque : « Il y a quelque temps, Monseigneur, que vous regardiez de bien plus près avec cet homme-là ; vous disputiez avec lui pour dix-huit ou vingt sous, et maintenant vous lui donnez une somme considérable ». — « La dépense que je faisais alors », repartit le Saint, « était pour moi ; mais, présentement, je fais une aumône. Là, il s'agissait de mon bien, ou plutôt d'un bien dont je devais me servir à mon usage ; mais ici, c'est le bien des pauvres. Je ne dois rien dépenser que ce qu'il faut précisément pour mon entretien, encore je ne le dépense qu'avec peine ; mais quand il faut assister les nécessiteux, je n'ai point de peine à le faire avec abondance, puisque c'est leur bien, et que je suis obligé de ne rien épargner pour les soulager dans leurs besoins ».
S'étant laissé persuader par quelques amis de faire une salle dans son palais pour le rendre plus commode, il pleura longtemps cette dépense, qu'il jugea, depuis, peu nécessaire, parce que, par elle, il avait privé les pauvres de l'argent qu'il y avait employé. Il eut aussi un grand regret d'avoir fondé un collège pour de pauvres écoliers dans l'université d'Alcala, parce que, cette ville n'étant pas de son diocèse, il croyait que Dieu lui demanderait un compte rigoureux de ce qu'il avait employé cette somme pour d'autres que pour ses ouailles. Ce qui lui faisait encore de la peine, c'est qu'il en avait donné l'administration aux religieux de son Ordre, appréhendant d'avoir en cela trop suivi son inclination ; et, pour réparer ces deux fautes, quoiqu'aux yeux des hommes elles fussent des perfections, il fonda un autre collège dans l'université de Valence, et y mit des prêtres pour instruire les pauvres de son diocèse.
Les largesses de saint Thomas semblent, à première vue, inexplicables ; mais on cesse d'être surpris, si l'on considère quelle est la vertu de l'aumône, et combien il est ordinaire en Notre-Seigneur de la multiplier entre les mains de ses serviteurs pour leur donner moyen de secourir plus de malheureux. En effet, ses greniers se sont trouvés plusieurs fois pleins de grains, lorsqu'on croyait les avoir vidés à force d'y puiser. La toile qu'on employait à faire des chemises pour les pauvres en fournissait beaucoup plus qu'on ne pouvait espérer selon le cours de la nature, l'argent même se multipliait à mesure qu'on le distribuait ; il en était ainsi pour le pain et pour la farine.
Ces merveilles et beaucoup d'autres ont été justifiées par des preuves authentiques, comme on peut le voir dans les auteurs que nous citerons à la fin de cet abrégé. Ainsi, ayant entre les mains les trésors de la divine Providence, il n'était point nécessaire qu'il tourmentât ses fermiers pour être payé de son revenu. Lorsqu'il s'agissait de donner une terre à ferme, bien qu'elle se publia à l'enchère et qu'il fût libre à chacun d'y mettre le prix, il ne voulait pas pourtant qu'il excédât celui de l'équité. Un jour, ayant appris que deux hommes se piquaient l'un l'autre à qui se rendrait adjudicataire d'une de ces métairies et qu'ils rehaussaient à l'envi à leur
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propre préjudice, il leur envoya dire qu'ils eussent à cesser. S'il arrivait par accident quelque perte à ses fermiers, il supportait ce dommage sans attendre qu'ils lui en parlassent ; il leur remettait par aumône ce qu'il pouvait exiger d'eux par justice.
Cette grande charité, qui lui faisait secourir tous les pauvres dans leurs nécessités corporelles, n'était qu'une suite du zèle qu'il avait pour le salut des hommes. Pour leur conversion, il employait, outre ses prédications et les remontrances particulières, les gémissements aux pieds du Crucifix, et exerçait des austérités rigoureuses sur sa chair innocente. Il aimait mieux répandre des larmes et du sang devant Dieu pour ramener ses diocésains à leur devoir, que de se servir d'autres moyens qui ne lui auraient pas tant coûté, s'il avait voulu user de l'autorité de sa charge. Le libertinage et la débauche, qui étaient arrivés de son temps presque à leur comble, non seulement dans les laïques, mais aussi dans les personnes consacrées à Dieu, donnèrent une ample matière à son zèle. Il menait les pécheurs dans son cabinet pour avoir la liberté de leur décharger son cœur, de leur dire et de faire pour eux tout ce que sa ferveur lui inspirait. Ce cabinet, où il faisait toutes ses dévotions secrètes, était aussi agréable aux gens de bien que terrible et affreux pour les méchants, et, comme si Dieu y eût établi le tribunal de son dernier jugement, les uns y recevaient les avant-goûts du paradis par les bénédictions que le Saint leur donnait ; tandis que les autres, par les accusations de leur propre conscience, y ressentaient par avance les frayeurs et les alarmes de leur condamnation. Là, en leur présence, il se mettait en prières ; puis il leur faisait des exhortations touchantes et capables d'amollir les cœurs les plus endurcis, et, enfin, tout baigné de larmes, il prenait pour eux des disciplines avec tant de rigueur, qu'il ne cessait point de frapper jusqu'à ce que la terre fût teinte de son sang. C'est ainsi que, par ses propres saignées, il guérissait les maladies incurables de ses ouailles.
Averti qu'un ecclésiastique, qu'il avait plusieurs fois repris de sa mauvaise vie, la continuait toujours avec scandale, il le fit venir dans son cabinet, et, après lui avoir remontré le misérable état où il vivait : « Comme c'est peut-être », lui dit-il, « mon indulgence qui a fomenté votre débauche, et que vous n'y êtes resté que parce que j'ai trop tardé à la punir, il faut que, dès maintenant, j'en subisse la peine ». Et aussitôt, se prosternant devant un crucifix, il se flagella si rigoureusement à coups de discipline, que le coupable, ne pouvant plus souffrir les remords de sa conscience, se jeta à ses pieds et lui promit, devant l'image de Jésus-Christ crucifié, qu'il changerait de vie : en effet, il vécut depuis avec autant d'édification qu'il avait auparavant causé de scandale. Le saint prélat réitérait souvent en son particulier cette même pénitence pour des pécheurs endurcis, dont Dieu lui accordait enfin la conversion. Un jour, n'ayant pu, par ses exhortations, gagner un homme débauché, il le toucha et lui fit changer de conduite en lui découvrant une partie de sa poitrine et de ses épaules meurtries et ensanglantées par les austérités qu'il avait faites pour lui : « Voyez, mon frère », lui dit-il, « voyez les marques de la pénitence que je me suis imposée pour vos péchés : si vous êtes assez malheureux pour continuer vos dérèglements en méprisant la miséricorde dont j'use à votre endroit, prenez garde que Dieu, qui est juste, ne vous prive de la sienne ». Il avait une liste de tous les prêtres vicieux, de tous les laïques concubinaires, des joueurs, des usuriers, des personnes mariées qui étaient séparées, et généralement de tous ceux que l'on soupçonnait de quelque vice,
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afin de les reprendre en temps et lieu et de les porter à la correction de leurs mœurs.
La pensée qu'il devait rendre un compte exact de toutes les âmes de son nombreux diocèse l'épouvanta tellement qu'il supplia l'empereur d'obtenir du Saint-Siège la division de Valence en plusieurs évêchés, dont les évêques connaîtraient mieux les besoins de leurs fidèles. Il travailla aussi avec beaucoup d'ardeur à la conversion des Maures, qui occupaient alors une grande partie de l'Espagne. Il demanda plusieurs fois à se défaire de son archevêché, afin de s'appliquer entièrement à cette œuvre ; ne l'ayant pu obtenir, il obtint du moins qu'on entretînt des hommes savants et vertueux dans les paroisses où demeuraient ces infidèles. Sur ses instances, on fonda un séminaire, pour élever les enfants des nouveaux convertis. Il consacrait annuellement à l'entretien de cette maison deux mille écus, qu'il augmentait à proportion du nombre des enfants qui y étaient reçus. Un peu avant le Carême il faisait venir dans son palais les prédicateurs et les confesseurs pour les exhorter à travailler pendant ce temps, qu'il appelait le temps de la moisson de l'Évangile, avec un zèle infatigable à la conquête des âmes.
Cette incomparable ardeur du bien du prochain le faisait soupirer après un Synode général, où l'on put travailler à la réformation des mœurs dans tous les États de l'Église. Il fit beaucoup de démarches pour en obtenir la convocation. Comme il ne cessait point de lever les mains au ciel pour mériter cette grâce, il semble qu'il ait eu révélation qu'elle avait enfin été accordée à l'Église ; car un jour, sortant de l'autel, il assura à un de ses officiers que, dans peu, il verrait arriver ce qu'il désirait avec tant d'empressement. En effet, dès le lendemain, on reçut des lettres du pape Paul III, par lesquelles il indiquait l'assemblée du Concile général de Trente. Cassé de vieillesse et affaibli par les maladies, il lui fut impossible de s'y rendre ; mais il ne laissa pas d'y travailler beaucoup par d'autres voies. La plupart des évêques de Castille passèrent par Valence et vinrent tous loger chez lui. Il les entretint à fond sur les nécessités de l'Église, et leur remontra que ce concile, dont la fin principale était d'extirper l'hérésie naissante de Luther et de Calvin, n'était pas moins nécessaire pour la réforme de la vie et des mœurs, alors presque universellement corrompues. Il leur donna des avis et des conseils que ces mêmes prélats lui avouèrent à leur retour avoir été très-bien reçus de tous les Pères. Il députa à sa place l'évêque de Nuesca, auquel il donna un mémoire plein de belles instructions qu'il avait jugées importantes pour le bien de l'Église. De tous les articles qu'il le chargea de représenter à l'assemblée, nous nous contenterons d'en rapporter deux qui font concevoir l'idée de son dessein.
Il demandait qu'il fût défendu à un évêque de passer d'un évêché à un autre, afin que, ne pouvant rien espérer de meilleur que ce qu'il possédait, il aimât davantage le peuple dont Dieu lui avait donné la conduite. Il voulait encore que toutes les cures et les bénéfices à charge d'âmes fussent remplis par des prêtres natifs du lieu, ou au moins du diocèse.
Ces évêques espagnols essuyèrent pendant la traversée une horrible tempête qui les menaçait d'un évident naufrage : ayant invoqué notre Saint, qui leur avait prédit qu'ils arriveraient heureusement à Trente, ils furent miraculeusement délivrés par ses mérites. Ils le virent au plus fort de la tourmente, marchant à la proue du navire comme pour leur servir de guide, et tenant à la main une crosse, avec laquelle il montrait le chemin, apaisait les vents, aplanissait les montagnes d'eau, domptait la fureur des
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vagues, et abattait entièrement l'orage, tandis qu'en même temps il relevait le courage de ces bons prélats, bannissait la crainte de leurs cœurs et les comblait d'une consolation indicible. C'est ce qu'ils attestèrent eux-mêmes à Trente, et, depuis, à Valence, à leur retour.
Cette fidélité admirable à bien s'acquitter de toutes les fonctions de sa charge devait, ce semble, lui mettre la conscience en repos ; cependant il fut toujours pénétré de la crainte des jugements de Dieu, à qui il devait rendre un compte rigoureux des âmes que sa providence lui avait commises. Il avait une si haute idée des obligations d'un bon pasteur, et son humilité lui inspirait des sentiments si bas de lui-même, qu'il croyait ne les avoir pas suffisamment remplies. Depuis que l'obéissance lui avait imposé ce fardeau, il n'avait eu aucune joie, disait-il, qui ne fût aussitôt traversée par une extrême tristesse que lui causait sa qualité d'archevêque. Cette crainte ne le laissait pas un moment en repos, elle l'inquiétait même jusque dans son sommeil, de sorte que souvent il s'éveillait tout tremblant, et allait à la chambre de son confesseur, qui logeait près de lui, lui crier d'un ton de voix plaintif et alarmé : « Mon père, mon père, pensez-vous que je puisse me sauver avec mon évêché ? Y a-t-il espérance que j'y ferai mon salut ? » Il fit plusieurs instances auprès de l'empereur pour en être déchargé ; mais n'ayant rien pu obtenir de son souverain sur la terre, il eut recours au Roi des rois, et le conjura par des prières très-ferventes accompagnées de larmes en abondance, de le délivrer du danger où il était. Le jour de la Purification de la sainte Vierge, comme il faisait cette même prière, prosterné en terre dans son oratoire, il entendit une voix qui, sortant du crucifix, lui dit : « Thomas, ne vous affligez pas, ayez encore un peu de patience ; le jour de la Nativité de ma Mère, vous recevrez la récompense de tous vos travaux ». Et, comme témoignage incontestable de cette révélation, la bouche du crucifix, qui avait autrefois sué du sang en sa présence, demeura ouverte, quoique auparavant elle fût fermée ; et, ce qui n'est pas moins admirable, on vit des dents de cuivre si bien formées et si distinctes que les plus habiles sculpteurs avouèrent qu'il n'était pas possible d'en faire de semblables avec les instruments de leur art. Depuis, comme s'il eût déjà vu son tombeau ouvert, toutes ses actions ne furent qu'une continuelle préparation à la mort.
Le 29 août suivant, il fut attaqué d'une esquinancie qui l'obligea de se mettre au lit : il prévit l'accomplissement de ce que Dieu lui avait promis. Il fit une confession générale, et voulut recevoir le Viatique qui lui fut apporté processionnellement par son clergé. Trois jours avant sa mort, il se fit apporter cinq mille ducats qui lui restaient, les envoya distribuer aux pauvres des paroisses de la ville, avec défense d'en réserver un seul denier. La veille de son décès il demanda si toute la somme était distribuée ; on lui répondit qu'on avait contenté tous les pauvres et qu'il restait encore douze cents écus que l'on distribuerait incessamment à mesure que l'on découvrirait quelque nécessaire : « Ah ! que dites-vous ? » s'écria le saint archevêque, « faites, je vous en conjure pour l'amour de Dieu, que cet argent ne demeure point cette nuit dans ma maison. Que l'on cherche partout des pauvres ; car ce sont là mes patrons et mes intercesseurs, et qu'on leur en donne si abondamment, qu'il n'en reste plus rien ; autrement qu'on le porte à l'hôpital. Allez, je vous prie, quoiqu'il soit déjà minuit, et ne perdez pas un moment ; ce sera une faveur signalée que vous m'accorderez ». On le satisfait ; la distribution étant achevée, on vint lui dire qu'il ne restait pas un denier des cinq mille ducats : « Oh ! s'écria-t-il plein d'une joie in-
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dicible, que vous venez de consoler ma pauvre âme par cette parole ! » Puis, se tournant vers le crucifix, il lui dit, en versant des larmes de joie : « Mon Dieu, vous m'aviez fait le dispensateur de vos biens en faveur des pauvres, je vous remercie de m'avoir fait la grâce de les dispenser tellement qu'il ne m'en reste plus rien entre les mains ; ainsi, j'aurai le bonheur de mourir en pauvre frère ». Un moment après, le trésorier vint lui dire qu'il avait reçu quelque argent, et lui demanda ce qu'il en voulait faire, aussi bien que de ses meubles, dont il n'avait pas encore disposé : « Tout présentement », répondit-il, comme s'il eût appréhendé que la mort ne le trouvât propriétaire de quelque chose, « que l'on donne cette somme aux pauvres, et que l'on porte mes meubles au recteur du collège que j'ai fondé ». Il ne lui restait donc plus que le lit sur lequel il était couché ; mais, voulant mourir dans une parfaite pauvreté, il le donna au géolier de ses prisons. Et peu après, se souvenant qu'il n'était plus à lui : « Mon ami », dit-il au géolier, « agréz que je meure sur votre lit, sinon je descendrai volontiers et me coucherai sur le carreau, afin d'être plus près de mon sépulcre ». Le samedi soir, veille de la Nativité de Notre-Dame, il reçut l'Extrême-Onction avec une ferveur qui ravit les assistants. Le lendemain, 18 septembre, il fit dire la messe dans sa chambre, et, après la consécration, il commença le psaume : *In te, Domine, speravi*, qu'il récita lentement, et en méditant jusqu'au verset : *In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum*. En prononçant ces paroles, il acheva de vivre sur la terre, pour aller jouir d'une vie éternelle dans le ciel. Ce fut en 1553, la soixante-septième année de son âge et la onzième de son épiscopat.
Paul V, qui l'a béatifié, ordonna dans sa bulle que, dans les images et les tableaux que l'on ferait du Saint, on le représentât en habits pontificaux, la mitre en tête, mais tenant une bourse à la main au lieu de crosse, que l'on figurât des pauvres sans nombre autour de lui, et que l'on écrivit au bas : *Le bienheureux Thomas de Villeneuve, surnommé l'Aumônier*.
## CULTE ET RELIQUES. — ÉCRITS.
## INSTITUT DES FILLES DE SAINT-THOMAS DE VILLENEUVE.
Son corps, qui ne perdit rien, par la mort, de sa beauté naturelle, fut enterré, selon sa dernière volonté, à Notre-Dame du Secours, dans un caveau pratiqué sous le pavé, en face de l'autel dédié à la Mère de Dieu. Au-dessus du tombeau, on éleva un catafalque orné des insignes du saint archevêque. La pompe funèbre qu'on lui fit fut magnifique ; mais ce qui la rendit plus célèbre, ce fut de voir à son convoi plus de huit mille cinq cents pauvres qui faisaient retentir l'air de leurs soupirs et de leurs gémissements, pour la perte qu'ils avaient faite en la personne d'un père et d'un protecteur incomparables. Aussi, sur son épitaphe on ne mit point d'autre éloge que celui d'Aumônier, que l'Église n'a pas manqué de lui donner dans les antiennes propres de son office, comme le caractère singulier de sa sainteté. En 1582, le corps fut levé de terre et transporté dans l'église conventuelle, où il fut trouvé aussi intact qu'il l'était au moment de sa mort, et exhalant une suave odeur. La précieuse dépouille fut ensuite déposée dans une tombe de marbre blanc, au-dessus de laquelle on suspendit une lampe d'argent qui devait brûler nuit et jour.
Les miracles qui se firent à son tombeau donnèrent un grand accroissement à la dévotion qui animait déjà tous les cœurs envers le bienheureux archevêque. On l'invoqua avec encore plus de foi et de confiance, et avec les prières se multiplièrent les prodiges. En peu d'années, toute l'Espagne retentit du nom de saint Thomas de Villeneuve. De toutes parts s'élevaient des milliers de voix pour demander sa béatification. En 1604, le saint corps fut enlevé de la tombe où il reposait, et placé dans la même église, au-dessous du chœur des religieux, entre deux autels. Le 7 octobre 1618, le pape Paul V proclama Thomas de Villeneuve bienheureux. La promulgation des lettres apostoliques eut lieu à Valence le 25 avril de l'année suivante. Au milieu d'un immense concours de fidèles, le chef du bienheureux fut transporté de l'église de Notre-Dame du Secours
SAINT JOSEPH DE COPERTINO, DE L'ORDRE DES FRÈRES MINEURS. 219
dans l'église cathédrale, où il fut déposé dans un riche reliquaire et confié à la garde du chapitre.
Aux termes du bref, la permission de faire l'office du Bienheureux n'était accordée qu'aux Ermites de Saint-Augustin de l'un et l'autre sexe du royaume de Valence, et au clergé régulier et séculier de la ville même de Valence. L'année suivante, cette faveur fut étendue aux religieux et religieuses de l'Ordre de Saint-Augustin, répandus dans les provinces de Castille, d'Aragon et de Catalogne, ainsi qu'à tout le clergé régulier et séculier de Villeneuve-des-Infants. Le pape Grégoire XV, par un indult du 14 mai 1621, étendit à l'Ordre entier cette permission. Enfin, le pape Alexandre VIII le canonisa le 1er novembre 1658.
On a fait imprimer un volume de ses *Sermons* qui, bien que d'un style assez simple et sans les fleurs de l'éloquence humaine, ne laissent pas de respirer cet air de dévotion, aussi bien que le zèle et la charité dont son cœur était animé. Ils sont surtout remplis d'une si grande *auction*, lorsqu'il traite de l'Amour du Bien, de l'Humanité et de la Miséricorde, ses trois principales vertus, qu'il est impossible de les lire sans être touché de ces mêmes sentiments. Comme on a dit de saint Bernard qu'il était le saint Augustin de France, nous pouvons dire aussi de saint Thomas, qu'il a été le saint Bernard d'Espagne.
Le Tiers Ordre de Saint-Augustin serait peu connu en France, sans le zèle du Père Ange Proust, de l'Ordre des Ermites de Saint-Augustin, de la communauté de Bourges, qui, étant prieur du couvent de Lambale, en Bretagne, touché de compassion de voir tant de pauvres sans secours, institua une société de pieuses filles pour le service et le rétablissement des hôpitaux. Ce fut dans l'exemple de saint Thomas de Villeneuve, archevêque de Valence, qu'il puisa cette idée ; il plaça même sa société sous l'invocation de cet illustre père des pauvres, et elle en a conservé le nom.
Le Père Ange Proust donna néanmoins à ces filles la Règle de Saint-Augustin. Plusieurs Maisons furent fondées en Bretagne, à Noncontour, à Saint-Brieuc, à Dinan, à Saint-Malo, à Rennes, à Quimper, à Brest, à Landerneau, à Morlaix, à Châteaubriand, etc. Elles eurent aussi une maison à Paris, au faubourg Saint-Germain, vers les Invalides.
Leur habillement consiste en une robe noire fermée par devant et serrée par une ceinture de cuir ; pour coiffure elles ont des cornettes de toile blanche tombant en forme de voile sur les épaules ; par-dessous ces cornettes, descend un mouchoir de cou en pointe et un tablier blanc lorsqu'elles sont dans la maison. Lorsqu'elles sortent, elles mettent sur leurs cornettes une coiffe de pompon ou gaze noire et par-dessus un grand voile noir ; leur figure est entourée d'une mousseline blanche, jointe sous le menton, et forment un rond, comme les Sœurs de Nevers.
Elles font des vœux simples ; et en les prononçant, on leur met un anneau d'argent au doigt, puis une pauvre femme les embrasse, en leur disant : « Souvenez-vous, ma chère Sœur, que vous devenez la servante des pauvres ».
Nous nous sommes servi, pour composer cette biographie, des *Vies du Saint*, par les Pères Michel Salon, Nicolas Raxi, Claude Malabourg, et Hilarion de Coste. — Cf. *Acta Sanctorum*, tome v de septembre ; *Histoire de saint Thomas de Villeneuve*, par l'abbé Dabert ; et *Esprit des Saints*, par l'abbé Grimes.
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Événements marquants
- Naissance à Font-Plain en 1488
- Études à l'université d'Alcala à l'âge de 12 ans
- Entrée dans l'Ordre de Saint-Augustin à Salamanque en 1516
- Première messe le jour de Noël
- Nomination à l'archevêché de Valence par Charles-Quint
- Entrée à Valence le 1er janvier 1545
- Mort le jour de la Nativité de la Vierge en 1553
- Béatification par Paul V en 1618
- Canonisation par Alexandre VIII le 1er novembre 1658
Miracles
- Cessation de la peste le jour de sa naissance
- Multiplication du grain, de la toile et de l'argent pour les pauvres
- Apparition sur un navire pour apaiser une tempête en mer
- Le crucifix lui parlant pour annoncer sa mort
- Incorruptibilité du corps constatée en 1582
Citations
Le bon religieux prie en étudiant et étudie en priant.
Peut-on dépouiller un homme qui est déjà nu ?
In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum.