Le Bienheureux Alphonse Rodriguez de Ségovie

Frère coadjuteur de la Compagnie de Jésus

Fête : 31 octobre 17ᵉ siècle • bienheureux

Résumé

Commerçant à Ségovie, Alphonse Rodriguez perd sa famille et rejoint la Compagnie de Jésus comme frère coadjuteur à l'âge de 39 ans. Portier au collège de Majorque pendant trois décennies, il se distingue par son obéissance absolue et sa dévotion mystique à la Vierge Marie. Il est le mentor spirituel de saint Pierre Claver.

Biographie

LE B. ALPHONSE RODRIGUEZ DE SÉGOVIE,

FRÈRE COADJUTEUR DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.

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visible et lui dit, avec un regard plein d'amour : « Tu te trompes, mon fils, car je t'aime bien plus que tu ne saurais m'aimer ».

Quel bonheur ne fut-ce pas pour Alphonse de voir celle qu'il chérissait tant ! Toutefois il demeura surpris d'une telle faveur et n'osa répéter ces paroles ; mais il sentit croître en son cœur l'affection qu'il portait à Marie. Il touchait à sa dix-neuvième année, lorsque la Providence envoya à Ségovie deux religieux de la Compagnie de Jésus, et son père eut le bonheur de leur donner l'hospitalité. Alphonse et son frère aîné furent choisis pour les servir à la maison de campagne, où les religieux désirèrent se retirer. Là, ils s'instruisirent dans les vérités de la foi et furent formés aux pratiques de dévotion compatibles avec leur âge. Envoyés, l'année suivante, à Alcala, pour y faire leurs études dans un collège de la Compagnie de Jésus, ils en furent rappelés par la mort de leur père. L'aîné s'adonna alors à l'étude du droit, et le Bienheureux fut chargé de la maison de commerce. Quelque temps après il épousa Marie Suarez, dont il eut deux enfants ; il pratiqua en tout les règles de l'équité et mérita l'éloge que l'Esprit-Saint fait de saint Joseph : que « c'était un homme juste ». Ainsi Notre-Seigneur voulut-il l'attacher entièrement à son service. Les moyens que Dieu emploie pour attirer à lui ne sont pas les mêmes pour tous ses serviteurs. Celui qu'il choisit pour Rodriguez fut le plus sûr : la voie des épreuves. Ce fut alors que le Bienheureux se vit séparé de ce qu'il avait de plus cher au monde, d'une épouse et d'une fille bien-aimées. Dégouté des plaisirs de la vie, il abandonna le soin de ses affaires au reste de sa famille et ne vécut plus dans le monde que comme n'y vivant pas. Il était alors âgé de trente-deux ans, et son unique occupation ne fut plus que de penser à la mort et à son salut. Il fit une confession générale de toutes les fautes de sa vie et en conçut une si vive douleur que, pendant trois ans, il ne cessa de répandre des larmes. Sachant combien la chair est prompte à se révolter contre l'esprit, il joignit la mortification corporelle à la mortification intérieure, en soumettant son corps à de rudes et fréquentes disciplines. Il se revêtit d'un cilice et s'habitua à jeûner le vendredi et le samedi de chaque semaine. Chaque jour il récitait le Rosaire, s'approchait souvent des Sacrements avec les sentiments de la contrition la plus profonde. Notre-Seigneur lui montra bientôt combien lui était agréable cette amère et continuelle douleur de ses péchés. Une nuit que le Bienheureux versait des torrents de larmes, au souvenir de ses fautes, il lui apparut au milieu du brillant et majestueux cortège de douze Saints, parmi lesquels il ne reconnut que le séraphique saint François qui, s'étant approché de lui, lui demanda avec bonté pourquoi il pleurait ainsi. « O cher Saint », lui répondit Alphonse, « si un seul péché véniel mérite d'être pleuré pendant toute la vie, comment voulez-vous que je ne pleure pas, moi qui suis si coupable ? » Cette humble réponse plut à Notre-Seigneur, qui lui jeta un regard d'amour, et la vision disparut. De même que l'apparition de Marie avait augmenté son amour, celle de son divin Fils ne demeura pas sans effet dans l'âme de son serviteur. Alphonse se sentit dès lors un plus grand attrait pour la contemplation. La vie et la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ étaient l'objet de ses méditations continuelles ; il se représentait ce divin Sauveur plein de douceur et conversant avec les hommes pendant sa vie ; puis, couronné d'épines, couvert de plaies, insulté par ceux qu'il voulait racheter, conduit devant Pilate, rencontrant sa très-sainte Mère dans un état si misérable, chargé d'une lourde croix, couronné d'épines et endurant la mort la plus ignominieuse pour le salut du monde.

31 OCTOBRE.

Ah! si notre douleur est grande à la vue de Jésus souffrant, quelle ne doit pas être celle de ceux que ce divin Sauveur s'attache d'une manière particulière! Comme plusieurs autres Saints, notre Bienheureux mérita de voir, des yeux de son âme, tout le détail de ce cruel supplice et d'endurer, dans son corps, pour récompense de son détachement du monde, une partie des douleurs de son bon Maître. En 1568, il eut une vision prophétique des malheurs de Grenade, sous la révolte des Maures; une nuit, qu'il était en prières, il se sentit transporté dans les rues de Grenade, où des troupes de gens armés combattaient les uns contre les autres; puis, tout à coup il lui sembla être transporté au milieu d'une église que ces hommes dévastaient avec fureur, profanant les autels et une magnifique statue consacrée à la Mère de Dieu. Ce triste spectacle arracha des larmes à notre Bienheureux, qui redoubla ses prières.

Chaque fois qu'il avait le bonheur de recevoir la sainte communion, il se rendait de bonne heure aux pieds des autels, afin de se préparer à recevoir dignement le Dieu de toute sainteté. Un jour, c'était pour l'Assomption de Notre-Dame, qu'il avait reçu la divine Eucharistie, il fut ravi en extase au pied du trône de Marie, près de laquelle se tenait saint François et son ange gardien. Notre-Dame l'accueillit avec honneur et présenta son âme à Dieu le Père, qui accepta une offrande si agréable; lorsqu'il fut revenu à lui, ce fut à peine s'il put retourner à sa demeure; ses jambes fléchissaient sous le poids de son corps. Il avait des yeux, mais pour ne point voir; car il ne reconnaissait plus les personnes qu'il trouvait sur son passage; le monde n'était plus pour lui que le néant près de cette patrie céleste, dans les délices de laquelle il était encore absorbé. Dès lors, par une vertu que nous avons peine à comprendre, et si familière aux Saints, son cœur fut entièrement détaché de tout ce qui touchait à la terre. Son fils, âgé de trois ans, plein de grâces, de beauté et d'innocence, était l'objet de sa tendresse; il résolut d'en faire à Dieu le sacrifice. Ne pouvant supporter la vue du péché dans une si aimable créature, il pria Dieu de l'appeler à lui s'il devait l'offenser jamais. Ses vœux furent exaucés: la nuit même, tandis que l'enfant reposait à ses côtés, il sembla le voir mort et revêtu des habits dans lesquels on devait l'ensevelir. L'enfant mourut en effet bientôt après, et le Bienheureux ne pensa plus qu'à se retirer dans un Ordre religieux; il vendit ce qu'il lui restait des biens de ce monde, et se dirigea vers Valence où il connaissait le recteur du collège des Jésuites. D'après ses conseils, il résolut d'apprendre la langue latine et entra chez la duchesse de Terre-Neuve, comme gouverneur de son fils, dom Louis de Mendace. Il était alors dans sa trente-huitième année; il travaillait avec les enfants, supportant avec patience leurs railleries, mais, malgré ses efforts, il fut obligé de renoncer à son dessein.

Cependant le démon, qui ne voyait pas sans peine un si saint homme se dévouer au salut des âmes, résolut de l'éloigner de la Compagnie de Jésus, et voici la ruse qu'il employa: après l'arrivée du Bienheureux à Valence, il y avait un homme aussi âgé que lui, et qui, désirant aussi apprendre la langue latine, se rendait aux mêmes leçons. Cette conformité de goût et d'esprit les lia d'amitié. Ensemble ils se rendaient à l'église pour remplir leurs exercices de piété; mais Alphonse ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que son compagnon, qui lui paraissait très-pieux, ne s'approchait jamais des sacrements. Son désir était la vie érémitique; il lui en parlait souvent et finit par se retirer dans un ermitage à deux journées de Valence, d'où il écrivit à notre Bienheureux pour le prier de l'aller voir.

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Celui-ci s'y rendit, et peu s'en fallut qu'il ne cédât aux instances de ce nouvel ermite, qui le voulait garder près de lui. Toutefois il voulut voir une dernière fois la duchesse de Terre-Neuve et en instruire son directeur. Celui-ci, en le voyant arriver, lui dit : « Où donc êtes-vous allé, Alphonse, depuis le temps que je ne vous ai vu ? je crains beaucoup que vous ne vous perdiez ». — « Et pourquoi ? » répondit le Bienheureux. — « C'est que vous voulez suivre votre imagination, et, en continuant ainsi, il n'est aucun doute que vous n'arriviez à vous perdre ». A ces paroles, Alphonse se jeta à ses pieds et lui dit : « Je fais vœu de ne suivre jamais, pendant ma vie, ma volonté propre, et je vous prie de disposer de moi selon votre bon plaisir ».

Le recteur l'engagea à suivre le dessein qu'il avait formé d'entrer dans la Compagnie. Comme il ignorait la langue latine, et que sa santé, affaiblie par les austérités, ne lui permettait pas de rendre beaucoup de services, il ne fut reçu que sous le titre de Frère convers ou coadjuteur. Lorsqu'il fut sur le point de quitter la duchesse, Dieu lui envoya une nouvelle épreuve. Soudain un grand bruit se fit entendre à sa fenêtre, il ouvre : c'était l'ermite qui venait lui rappeler sa promesse, lui reprocher avec colère d'être un homme de mauvaise foi, et lui commander, avec menace, de l'accompagner à son ermitage. Le Bienheureux, épouvanté, ne se laisse pas gagner par ces menaces et ferme à la hâte sa fenêtre. Il ne revit point cet homme et l'on ne put savoir ce qu'il était devenu.

Nous allons maintenant suivre notre Bienheureux dans une nouvelle carrière. Après six mois de noviciat, commencé à l'âge de trente-neuf ans, le 31 janvier 1571, au collège de Saint-Paul de Valence, il se rendit, à la voix de l'obéissance, à l'île de Majorque, au collège de la Sainte-Vierge, du mont Sion, où il fit les vœux simples, le 5 avril 1573, et la profession solennelle, le même jour de l'année 1585. Ce fut là qu'il passa sa vie, et remplit pendant plus de trente ans l'office de portier, sachant sanctifier les actions de chaque jour et se rendre aussi de plus en plus agréable aux yeux du Seigneur. Le matin, au premier son de la cloche, il se jetait à genoux, remerciait la très-sainte Trinité de l'avoir conservé pendant la nuit, par la récitation du Te Deum, prononçant avec une ferveur extraordinaire ces paroles : Dignare Domine, die isto, sine peccato nos custodare. Après ses autres exercices de piété, il s'acquittait de son office de portier, recevant tous ceux qui se présentaient avec le même empressement que si c'était Notre-Seigneur lui-même. Si quelquefois il recevait des injures, c'était avec la plus grande et la plus sincère humilité qu'il les supportait, et, lorsque sa charge lui permettait de se livrer à son attrait pour la piété, il invoquait Marie en récitant le rosaire et se livrait à l'oraison, pour laquelle il eut, comme tous les Saints, une affection particulière. Puis il priait Notre-Seigneur de le faire mourir plutôt que de le voir consentir à aucun péché mortel. A chaque heure de la journée il avait une invocation spéciale à la Reine des cieux, et, lorsque le moment du repos était venu, il lui recommandait les âmes du purgatoire, pour lesquelles il lui offrait les mortifications qu'il ferait pendant le repos. Souvent la pensée de leurs souffrances lui faisait oublier de prendre de la nourriture. Il avait une si grande modestie dans le monde, qu'on l'appelait le « Frère mort ».

Mais le démon ne pouvait souffrir une telle piété. Il commença à l'attaquer des assauts contre la plus belle des vertus, lui apparaissant sous mille formes hideuses. Le Bienheureux résista toujours. Alors, pour se venger, les démons furieux le précipitèrent du haut d'un escalier très-

élevé; mais les noms de Jésus et de Marie qu'il prononça le sauvèrent. Un jour, il ressentit les ardeurs d'un feu si terrible, qu'il appela à lui le Seigneur. Aussitôt la troupe infernale prit la fuite, et ses plaies furent guéries. Le démon, voyant alors que tous les supplices étaient inutiles, voulut employer la tentation la plus capable d'affliger un Saint : il essaya de lui persuader qu'un jour il abandonnerait le sentier de la vertu, et qu'il serait damné à jamais. Au milieu de ses angoisses, le Bienheureux eut recours à Marie : sa prière habituelle était la récitation du rosaire ; mais, voyant que cette pensée de désespoir augmentait de jour en jour, il s'écria : « Marie, venez à mon aide, car je péris ». Aussitôt Marie lui apparut, resplendissante de la clarté des cieux, mit en fuite tous les démons et rendit la paix à son serviteur. Elle le délivra bientôt après d'une nouvelle tentation et lui dit : « Mon fils Alphonse, là où je suis tu n'as rien à craindre ».

Mais le démon, dont les ruses sont sans nombre, ne se découragea point. Il retint ces paroles, et, après avoir rempli l'âme du Bienheureux de tristesse et d'amertume : « Où est Marie ? » lui dit-il ; « maintenant qu'elle vienne à ton aide ». Aussitôt une lumière divine annonça l'arrivée de Marie, et la troupe infernale fut encore mise en fuite. Après tous ces secours de Marie, on peut comprendre la tendresse filiale que le Bienheureux avait pour elle, se confiant à son aide dans tous ses besoins, et engageant toujours à avoir recours à une si puissante protectrice qui n'abandonne jamais.

Un religieux espagnol, qui depuis a écrit sa vie, étant sur le point de quitter Majorque, alla le voir une dernière fois. L'ayant trouvé tout absorbé en Dieu, il se jeta à genoux pour lui baiser les pieds. Le Bienheureux, étant revenu à lui, rougit de le voir ainsi humilié en sa présence. « Frère Alphonse », lui dit-il alors, « je vais vous quitter ; mais, en mémoire des années que j'ai passées avec vous, donnez-moi, je vous prie, quelque souvenir spirituel ». — « Lorsque vous désirez obtenir quelque chose de Dieu », répondit Alphonse, « ayez recours à Marie, et vous serez alors assuré de tout obtenir ». Lui-même ne cessait de ressentir les effets de cette confiance en la mère de Dieu. Un jour qu'il se rendait, avec un autre religieux, à un château sur le sommet d'une colline, et qu'il marchait difficilement, la sainte Vierge lui apparut, et avec la tendresse d'une mère pour son fils, elle lui essuya le visage avec un linge blanc, et répandit dans ses membres une telle vigueur, qu'il acheva sans difficulté le reste du voyage. Pour le récompenser de la dévotion qu'il avait à l'Immaculée Conception et à l'Assomption, elle lui montra le triomphe que lui fit un ange à son entrée dans le ciel.

On a vu des Saints pratiquer une obéissance aveugle, que l'on a peine à comprendre avec notre raison orgueilleuse, et se rendre aussi très-agréables aux yeux de Celui qui pénètre le plus profond des cœurs. L'amour que notre Bienheureux portait à Notre-Seigneur et à sa très-sainte Mère lui avait fait comprendre aussi qu'en exécutant les ordres de son supérieur, il accomplissait ceux du ciel : ce qui lui rendait le fardeau de l'obéissance doux et facile. Quelquefois on le vit rester des journées entières là où on lui avait ordonné de rester, attendant qu'on se souvînt de lui. Si on se moquait de sa simplicité, il y trouvait une occasion précieuse de s'humilier, qu'il ne voulait pas laisser échapper, afin d'acquérir par là un essor dans le ciel.

Le recteur du collège voulut l'éprouver et lui commanda, un jour, de se rendre au port afin de s'y embarquer, sans lui dire où il devait aller, ni

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sur quel vaisseau il pouvait s'y rendre. Le Bienheureux voulut sortir de suite; mais un religieux, qui avait été prévenu, l'avertit que le supérieur le redemandait; alors il revint sur ses pas. « Où allez-vous », lui dit alors le supérieur, « et sur quel vaisseau vouliez-vous vous embarquer, puisqu'il n'en est aucun au port? » Alphonse lui répondit avec simplicité qu'il allait pratiquer l'obéissance. — « Partez pour les Indes », lui dit une autre fois le recteur. Et le Bienheureux descend de suite et demande à sortir. — « Où allez-vous ? » lui dit le portier. « Je pars pour les Indes », répondit Alphonse, « d'après les ordres du supérieur ». — « Avez-vous sa permission? Si vous ne l'avez, je ne vous laisserai pas sortir ». Puis il alla trouver le recteur qui demanda le Bienheureux. « Et de quelle manière voulez-vous aller aux Indes? » lui dit le recteur. « Je me rendais au port », reprit le Bienheureux; « si j'eusse trouvé un vaisseau, je me serais embarqué, sinon je me serais mis à l'eau, et j'aurais été aussi loin que possible, puis je serais revenu heureux d'avoir tout fait pour obéir ». Heureux amour de l'obéissance, que vous êtes grand, et que de choses vous pouvez inspirer à un cœur généreux!

Le supérieur voulut enfin éprouver ce digne religieux une dernière fois. Il le fit venir et lui dit qu'il était devenu incapable de rendre le plus petit service, qu'il ne pouvait garder aucun sujet inutile, et qu'il eût par conséquent à se retirer. A ces mots, le bon vieillard baisse la tête, et, sans laisser échapper aucune plainte, il se dirige vers la porte d'une maison pour laquelle il s'était dévoué pendant plus de trente ans, et d'où on le chassait sans avoir égard à ses services ni à sa vieillesse. Il en part comme il a toujours vécu, dépouillé de tout. Il prie le Frère de le laisser sortir : « Non », lui répondit celui-ci tout ému; « non, cher Frère, je ne puis vous ouvrir, retournez à votre chambre, et demeurez-y comme à l'ordinaire ». Cet exemple d'une obéissance si touchante et dont le récit fait couler les larmes, fit sur les autres religieux l'effet qu'en attendait le supérieur : car aucun dans la suite ne trouva qu'il fût dur d'obéir.

Le bienheureux Alphonse avait été, pendant presque tout le cours de sa carrière, éprouvé par de rudes tentations. Dans les écrits qu'il a composés par l'ordre de ses supérieurs, il donne, sur la manière de se comporter dans ces circonstances délicates, des avis qui peuvent être utiles à tous les fidèles. Les voici : « Les tentations sont quelquefois si violentes, et les peines dont l'âme est attaquée sont si fâcheuses, qu'il semble que le péril soit inévitable, surtout quand elle se voit privée de toute consolation intérieure et de tous les secours humains et environnée d'une troupe de démons qui la menacent d'une perte infaillible. Que fera donc l'âme qui est si cruellement persécutée par ses ennemis et qui est privée de tout secours divin et humain? Il faut que cette âme, qui se trouve accablée par les peines intérieures ou extérieures, grandes ou petites, se mette devant Dieu, de la même manière que si elle jouissait d'une paix profonde, et comme si elle était dans la ferveur de sa dévotion et de son recueillement.

« Etant ainsi en présence de Dieu, il faut qu'elle mette ses peines, ses tentations et tout ce qui lui donne de l'inquiétude, entre Dieu et lui-même, et qu'elle offre à son Seigneur, par un acte d'amour, toutes ses peines, ses persécutions et ses tentations. Pour réussir dans cet exercice et dans ce combat contre les adversités, il faut que l'âme fasse trois actes, qui sont comme trois flèches avec lesquelles elle vaincra dans peu de temps l'enfer et tous ses ennemis : La première flèche est l'amour, par lequel elle excite sa volonté devant Dieu, pour vouloir et aimer toutes ses souffrances pour

l'amour de lui. La seconde flèche est la mortification, embrassant devant Dieu toutes les peines, toutes les persécutions et les tentations, en faisant des actes contraires. La troisième est la prière qu'elle fait pour obtenir de Dieu la victoire, et c'est par cette aide qu'elle sera victorieuse ; de sorte que pour tirer du fruit des souffrances et n'être pas vaincue par les peines de la tentation, elle doit soutenir le combat par les actes d'amour, ne se contentant pas seulement d'aimer Dieu de bon cœur, mais elle doit encore s'efforcer de vouloir avec le même cœur souffrir les peines présentes par amour, excitant sa volonté à aimer et à goûter les souffrances pour contenter le Seigneur ».

En ce temps-là se trouvait au collège un religieux nommé le Père J. Aguirre, qui, après quelques années de séjour à Majorque, avait reçu l'ordre de partir pour la Catalogne. A cette nouvelle, le Bienheureux se mit en prière pour recommander à Dieu son voyage. Alors la sainte Vierge lui apparut et lui assura que le navire serait pris par les Turcs et que le religieux, s'il s'embarquait, serait emmené captif en Algérie. « Si vous le voulez, vous pouvez le sauver », s'écria alors Alphonse, « et je ne cesserai de vous prier que vous ne l'ayez ramené sain et sauf près de moi ». Ce qu'il demandait arriva en effet ; car le supérieur, on ne sait pourquoi, avait envoyé l'ordre au religieux de revenir, et, comme le vaisseau n'avait pas encore quitté le port, il eut le bonheur de revoir son ami.

Quelque temps après, plusieurs religieux devant s'embarquer pour Valence, le Bienheureux consulta le Seigneur sur ce voyage, et il lui fut répondu qu'ils feraient « un voyage d'or ». Cependant le navire fut pris et les religieux emmenés captifs à Alger. Le voyage toutefois avait été d'or, car les Frères firent un grand nombre de conversions parmi les infidèles. L'un d'eux, Jérôme Lopez, dont la vertu auparavant avait été faible, souffrit les plus cruels supplices plutôt que de renier la foi, et mérita le nom d'apôtre de son temps.

Alphonse Rodriguez fit beaucoup d'autres prophéties et d'autres miracles qui ne sont pas rapportés dans sa vie. Il vit au ciel le trône du bienheureux Claver, son disciple et son ami. Le jour vint enfin, après quarante-cinq années passées dans la pratique des plus admirables vertus, d'aller recevoir la couronne d'immortalité. Il mourut, en prononçant les saints noms de Jésus et de Marie, le 31 octobre 1617, à l'âge de quatre-vingt-six ans. Une pompe extraordinaire fut déployée à ses funérailles, auxquelles assistèrent le vice-roi, tout le clergé et la magistrature. Une foule immense était accourue de l'île entière au bruit de ses vertus.

Notre Bienheureux n'a pas cessé d'être l'objet d'une grande vénération, tant de la part de ses compatriotes que des nations étrangères. De nombreux miracles se sont faits et se font encore à son tombeau. Dès l'an 1627, le pape Urbain VIII fit informer sur ses vertus ; mais il était réservé à Léon XII de l'inscrire sur le catalogue des Bienheureux : ce qu'il fit par un décret du 25 septembre 1724.

On représente le bienheureux Alphonse Rodriguez : 1° Récitant son chapelet ou priant aux pieds d'une image de Notre-Dame : c'est une allusion à sa tendre dévotion à la Mère de Dieu ; 2° ayant un trousseau de clefs pendu à la ceinture ou déposé près de lui, parce qu'il exerça longtemps l'office de portier au collège de Palma, dans l'île Majorque ; 3° en compagnie du bienheureux Pierre Claver, auquel une sainte amitié l'unissait.

Nous avons conservé le récit du Père Giry.

Événements marquants

  • Mariage avec Marie Suarez et naissance de deux enfants
  • Mort de son épouse et de sa fille à l'âge de 32 ans
  • Entrée au noviciat des Jésuites à Valence à 39 ans (1571)
  • Profession solennelle à Majorque (1585)
  • Office de portier au collège du mont Sion pendant plus de 30 ans

Miracles

  • Vision de la Vierge Marie lui essuyant le visage sur une colline
  • Prophétie sur la capture d'un navire par les Turcs
  • Vision du trône céleste de Pierre Claver
  • Guérisons miraculeuses après des attaques démoniaques

Citations

Lorsque vous désirez obtenir quelque chose de Dieu, ayez recours à Marie, et vous serez alors assuré de tout obtenir.

— Paroles rapportées par un religieux espagnol

Dignare Domine, die isto, sine peccato nos custodare.

— Prière quotidienne

Date de fête

31 octobre

Époque

17ᵉ siècle

Décès

31 octobre 1617 (naturelle)

Patron(ne) de

Invoqué(e) pour

obtenir des grâces par Marie, protection contre les tentations du démon

Autres formes du nom

  • Alonso Rodríguez (es)
  • Frère mort (fr)

Prénoms dérivés

Alphonse, Alonso

Famille

  • Marie Suarez (épouse)
  • Inconnu (père)
  • Inconnu (frère aîné)
  • Inconnu (fille)
  • Inconnu (fils (mort à 3 ans))