Saint Jean Népomucène
Martyr de la confession
Résumé
Prêtre et chanoine de Prague au XIVe siècle, Jean Népomucène devint le premier martyr du secret de la confession. Ayant refusé de révéler à l'empereur Wenceslas IV les confessions de l'impératrice Jeanne, il fut torturé puis précipité dans la Moldaw en 1383. Sa langue fut retrouvée incorrompue lors de l'ouverture de son tombeau en 1719.
Biographie
SAINT JEAN NÉPOMUCÈNE
Que confessionem scio, minus scio quam quæ nescio.
Ce que je connais par la confession, je le connais moins que ce que je ne connais pas.
Saint Augustin, Serm. x.
Jean Népomucène fut à la fois fervent anachorète, apôtre zélé et martyr de Jésus-Christ. Ce dernier titre lui est d'autant plus glorieux, que le secret de la confession, auquel il en fut redevable, n'ayant jamais excité la fureur des tyrans, n'avait point encore eu de victimes. Le village de Népomuck, en Bohème, se glorifie de l'avoir vu naître en 1330 et de lui avoir donné son nom. Ses parents n'étaient point illustres par la naissance, mais on voyait briller en eux toutes les vertus dont l'éclat lui est préférable. Sa mère, déjà avancée en âge, ne l'avait obtenu de Dieu que par l'intercession de la sainte Vierge, en qui elle avait une grande confiance. Lorsqu'il vint au monde, des flammes merveilleuses s'allumèrent au-dessus de son berceau, présage de la lumière de grâce qui brillerait en lui dans ce monde, et de la lumière de gloire qui l'attendait dans l'autre. À peine eut-il vu le jour, qu'on désespéra de sa vie; mais il fut arraché des bras de la mort par la protection de la Mère de Dieu, que ses parents implorèrent encore dans l'église d'un monastère de Cîteaux qui était dans le voisinage. Pénétrés d'une vive reconnaissance, ils consacrèrent leur fils à Dieu, à qui ils le devaient deux fois, et n'épargnèrent rien, malgré leur pauvreté, pour lui donner une excellente éducation. Jamais enfant ne fit concevoir de plus belles espérances : il joignait à beaucoup d'esprit et d'application un grand fonds de douceur, de docilité, de candeur et de piété; tous les matins, il allait entendre plusieurs messes dans l'église des Cisterciens, et tous ceux qui l'y voyaient ne pouvaient s'empêcher d'admirer sa modestie et sa ferveur. Lorsqu'il eut appris les premiers éléments des lettres dans la maison paternelle, on l'envoya étudier la langue latine à Staab, ville considérable du pays. Il fit ses humanités et surtout sa rhétorique, avec la plus grande distinction; il acheva ses études à Prague, où il devint docteur en théologie et en droit canon. Il y reçut une dignité bien plus précieuse, qui fut celle du sacerdoce, à laquelle il s'était préparé depuis l'âge de raison par une vie pure, recueillie et pénitente. Il ne se présenta à son évêque, pour recevoir l'onction sacerdotale, qu'après avoir passé un mois dans la retraite et purifié son âme par le jeûne, la prière et la mortification. On lui ordonna aussitôt de faire valoir le rare talent qu'il avait reçu pour la prédication : son évêque lui confia la chaire de la paroisse de Notre-Dame de Tein. Les premiers travaux de son zèle produisirent des fruits admirables. Toute la ville s'empressait d'aller l'entendre annoncer la parole de Dieu, et l'on y vit, en peu de temps, une réforme générale. Les étudiants, alors au nombre de quatre mille, couraient aussi en foule à ses sermons ; les plus libertins ne pouvaient l'écouter sans être touchés, et ils s'en retournaient chez eux pénétrés des sentiments d'une vive componction. L'archevêque et le Chapitre de Prague, voulant s'attacher un homme si rempli de l'esprit de Dieu, lui donnèrent un canonicat qui vint à vaquer, et notre Saint, tout en se montrant très-exact à assister au service, trouva encore du temps pour travailler au salut des âmes, en exerçant ses premières fonctions.
Wenceslas, fils et successeur de Charles IV, faisant sa résidence à Prague, entendit parler avec éloge du serviteur de Dieu ; il désira le connaître et le nomma pour prêcher l'Avent à la cour. Bien que cette commission fût difficile et périlleuse, auprès d'un jeune prince, enivré du pouvoir suprême, livré aux passions les plus honteuses, corrompu par la flatterie, et qui porta depuis le surnom de fainéant et d'ivrogne, Jean accepta ; et son zèle eut tant de succès, que Wenceslas arrêta un instant le cours de ses inclinations déréglées, et, pour marquer son estime, il lui offrit l'évêché de Leitmeritz, qui venait d'être vacant ; mais il ne fut pas possible de le lui faire accepter. Comme on s'imagina que son refus était peut-être fondé sur les dangers et les travaux inséparables de l'épiscopat, on lui offrit la prévôté de Wischeradt, qui, après les évêchés, était la première dignité ecclésiastique de la Bohême, un revenu de cent mille francs y étant attaché avec le titre honorable de chancelier-né du royaume. Mais ce n'est guère connaître les Saints que de leur faire des offres semblables ; s'ils refusent les grandes places, lors même qu'elles présentent des travaux à leur zèle et des croix à leur vertu, que doivent-ils penser de celles qui, pour tout attrait, ne leur montrent que des trésors à recueillir et des honneurs à recevoir ? Ce vertueux chanoine fut aussi inébranlable dans cette occasion qu'il l'avait été dans la précédente. Si, dans la suite, il accepta la place d'aumônier de l'empereur, il ne le fit que pour se mettre à portée d'instruire la cour avec plus d'autorité et conséquemment avec plus de fruit : il se voyait aussi, par là, mieux en état de satisfaire sa tendresse pour les pauvres. Cette place, d'ailleurs, ne l'exposait point aux distractions, et elle ne lui offrait ni ces richesses, ni ces honneurs qui l'avaient si fort effrayé dans les prélatures ; ainsi ce fut l'humilité qui le fixa à la cour, où l'ambition conduit presque tous les hommes. Il y eut la même compagnie qu'il savait avoir partout : Notre-Seigneur et les pauvres. Son appartement devint bientôt leur rendez-vous, et lui-même leur avocat et leur père. La paix et la charité débordaient de son cœur, et lui faisaient concilier les différends qui s'élevaient à la cour et dans la ville, assoupir les querelles, arrêter les procès, de quoi nous avons encore des monuments authentiques. Si l'on s'étonne qu'il pût trouver du temps pour toutes ces œuvres, qu'on se rappelle que les Saints, s'oubliant eux-mêmes, ont beaucoup plus de temps à consacrer aux intérêts du prochain.
Mais il est temps d'arriver à ce qui fera surtout la gloire immortelle de notre Saint. L'impératrice Jeanne, fille d'Albert de Bavière et femme de Wenceslas, laquelle était une princesse ornée de toutes les vertus, touchée de l'onction qui accompagnait les discours de Jean Népomucène, la choisit pour le directeur de sa conscience. Le ciel, pour sanctifier cette vertueuse femme, en la détachant de tout ce qui pouvait partager son cœur, permit que son mari, qui l'aimait avec passion, devint jaloux, soupçonneux, et usât envers elle de toutes sortes de brutalités; elle avait donc grand besoin de notre Saint pour la consoler et la conduire. Toutes les personnes vertueuses de la cour, suivant cet exemple, se mirent sous la conduite d'un homme si versé dans les voies intérieures. On admirait en lui le talent de former des Saints sur le trône, des heureux dans les souffrances, et de faire aimer la vertu au milieu du grand monde, où on la méconnait si souvent comme étrangère. On l'obligea encore de diriger les religieuses du château de Prague, et il les conduisit si bien dans les exercices de la vie spirituelle, que leur maison devint un modèle de la perfection ascétique.
Mais les conseils de notre Saint portèrent surtout un grand fruit dans la personne de l'impératrice : elle n'habitait presque plus que les églises, où elle se tenait à genoux et dans un recueillement qui faisait l'admiration de tout le monde. Ses prières n'étaient interrompues que par le temps qu'elle employait au soulagement des pauvres, et elle tenait à honneur de les servir de ses propres mains. Ses entretiens avec les dames de la cour, qui étaient le seul relâchement qu'elle se permit, ne roulaient que sur les vérités éternelles, et elle y versait une onction qui ne pouvait venir que d'une âme toute remplie de l'amour de Dieu. Elle entretenait ce feu sacré par la fréquentation des sacrements, par de grandes austérités et des mortifications de tout genre.
La crainte de déplaire à son bien-aimé Jésus lui faisait fuir jusqu'à l'ombre du péché, et, s'il lui échappait de ces fautes dont les plus saints ne sont pas exempts, elle lavait bien vite, dans les eaux de la pénitence, une tache qui aurait pu diminuer les délices que l'Époux céleste trouve dans les âmes toutes pures. Jamais elle ne sortait de cette piscine sacrée, que le cœur brisé de componction et les yeux baignés de larmes; aussi elle pleurait, comme ses propres péchés, les égarements de l'empereur; elle demandait à Dieu de le ramener à lui; elle essaya elle-même de le gagner par toutes les marques de tendresse et de soumission: ce cruel n'y répondit que par les soupçons les plus outrageants; il faisait épier ses actions les plus saintes pour y découvrir quelques apparences coupables. Enfin, le démon qui l'obsédait le poursuivant sans cesse, il forma le projet, aussi nouveau qu'extravagant, de se faire révéler par Jean Népomucène tout ce que l'impératrice lui avait dit dans le tribunal de la confession. Il lui fit d'abord des questions indiscrètes, puis levant le masque, il s'expliqua plus clairement. Notre Saint, saisi d'horreur, lui représenta de la manière la plus respectueuse combien un tel projet choquait le bon sens et blessait la religion; mais ce méchant prince, accoutumé à voir tous ses caprices respectés comme des lois, fut outré de cette résistance, à laquelle il devait cependant s'attendre; toutefois, dissimulant son ressentiment, il congédia le Saint avec un morne silence qui ne lui permit pas de douter que sa perte ne fût résolue.
Quelque temps après, on servit sur la table du prince un rôti qui était manqué: par un trait digne des Caligula et des Héliogabale, il ordonne de mettre à la broche le malheureux cuisinier et de le faire rôtir à petit feu. Les courtisans pâlissent d'horreur; mais comme ils connaissent leur maître, ils gardent un honteux silence. Notre Saint, en étant informé, accourut comme un nouveau Jean-Baptiste pour arrêter le crime de cet autre Hérode, qui, pour toute réponse, le fait saisir et jeter dans un cachot, où il le laisse quelques jours, sans permettre qu'on lui donne de la nourriture. Mais la faim fut aussi impuissante sur le courage du serviteur de Dieu que les promesses : on eut beau lui dire qu'il ne recouvrerait sa liberté qu'en déclarant ce qu'il savait de l'impératrice ; il se montra toujours prêt à préférer mille morts à ce sacrilège. Cependant, au bout de quelques jours, l'empereur le fit élargir, le pria d'oublier le passé et l'invita même à venir dîner le lendemain avec lui, comme témoignage public de son estime et de son amitié. Jean s'étant donc rendu le lendemain au palais, y fut très-bien reçu, et, après le repas, Wenceslas ayant congédié tout le monde, le retint tout seul : il s'entretint d'abord avec lui de choses indifférentes ; il s'ouvrit ensuite et employa tous les moyens possibles pour l'engager à découvrir la confession de l'impératrice : « Vous pouvez », lui disait-il, « compter sur un secret inviolable ; si vous déférer à mon désir, je vous comblerai de richesses et d'honneurs ; mais si vous vous y refusiez, vous devez vous attendre à tout, même à la mort ». — « Je n'y consentirai jamais », répondit le saint Martyr ; « et vous-même, sire, souvenez-vous que vous empiétez sur les droits de Dieu, à qui seul appartient le discernement des consciences. En toute autre chose, commandez, je vous obéirai ; mais en ceci, j'ose dire à Votre Majesté ce que répondit saint Pierre aux princes des prêtres : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ».
L'empereur, voyant l'inutilité de tous les ressorts qu'il avait fait jouer, ne contient plus les élans de sa fureur : il ordonne que le Saint soit reconduit en prison et qu'on l'y traite avec la dernière inhumanité. Les bourreaux l'étendent sur une espèce de chevalet ; ils lui appliquent des torches ardentes aux côtés et aux parties du corps les plus sensibles ; ils le brûlent à petit feu et le tourmentent avec la plus horrible barbarie. Au milieu de ce supplice, Jean Népomucène ne prononce d'autres paroles que les noms sacrés de Jésus et de Marie, les armes avec lesquelles le chrétien est toujours vainqueur dans les luttes les plus pénibles. À la fin, on le retira de dessus le chevalet, mais il était presque expirant. Le Seigneur, qui n'abandonne jamais ses enfants lorsqu'ils souffrent pour sa gloire, visita son bien-aimé Martyr dans la prison et remplit son âme des plus douces consolations.
Cependant l'impératrice, informée de ce qui se passait, alla se jeter aux pieds de Wenceslas, qu'elle parvint à fléchir par ses larmes et ses prières ; elle obtint l'élargissement de son pieux directeur. Il reparut à la cour en Saint persécuté, nous voulons dire avec cette sérénité et cet air de contentement qui montraient que ses souffrances lui semblaient une faveur du ciel ; mais, prévoyant bien que le calme ne serait pas de longue durée, et, ayant su par révélation qu'il mourrait bientôt, il se prépara à recevoir la couronne du martyre. Il recommença à prêcher avec plus de zèle que jamais, pour que les derniers instants de sa vie se consumassent en holocauste pour la gloire de Dieu, dans le feu de l'amour céleste. Ayant un jour pris pour texte de son discours ces paroles : « Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus », il répéta si souvent ces autres paroles : « Je n'ai plus guère de temps à m'entretenir avec vous », que l'auditoire comprit aisément que son but était de leur apprendre qu'il touchait à sa dernière heure ; il ajouta même, dit son historien : « Je finis ma carrière, ma fin approche, je mourrai pour les lois de Jésus-Christ et de son Église ». Puis, jetant un regard plein de larmes dans l'avenir, que Dieu lui découvrit, il prédit, en sanglotant, les maux que l'enfer vomirait sur la Bohème avec l'hérésie : les autels profanés, le sanctuaire anéanti, l'usage des sacrements aboli, les conseils évangéliques méprisés, les monastères réduits en cendres, les religieux égorgés,
SAINT JEAN NÉPOMUCÈNE.
les loups entrant dans la bergerie pour dévorer le troupeau de Jésus-Christ, les lois divines et humaines foulées aux pieds.
Trente ans après, ces paroles ne furent que trop accomplies ; Jean Huss et ses sectateurs infectèrent du poison de leur hérésie les sources de la doctrine et de la morale, les sources du bonheur ; les païens, faisant irruption dans l'Europe, poussèrent leur fureur jusqu'à Prague ; enfin, plus tard, la face de l'Allemagne fut changée par Luther ; jamais l'enfer n'avait répandu plus de ténèbres que par sa bouche. Notre Saint, avant de descendre de chaire, dit un dernier adieu à son auditoire ; il demanda pardon aux chanoines et aux clercs de tous les mauvais exemples qu'il pouvait leur avoir donnés. À partir de ce jour, il ne songea plus qu'à obtenir la grâce d'une bonne mort ; persuadé que cette grâce-là, surtout, s'obtient par Marie, qui est le canal de toutes les grâces, il alla à Bruntzel visiter la célèbre image de cette divine Mère, que saint Cyrille et saint Méthode avaient apportée avec la foi chrétienne en Bohême ; il lui demanda qu'ayant obtenu de Dieu sa naissance, ayant veillé sur son berceau, et l'ayant conduit comme par la main dans les sentiers si difficiles de sa vie mortelle, elle voulût bien le soutenir encore à cette heure, l'aider à traverser la mort et l'emmener avec elle dans le sein de Jésus, son Sauveur, son amour, sa félicité immortelle.
Comme il rentrait dans Prague, sur le soir, le cruel empereur, qui était à sa fenêtre, aperçut cette sainte victime, et, le feu de la jalousie se rallumant dans son âme, il le fit amener devant lui. Sans lui donner le temps de se reconnaître, il lui dit brusquement qu'il n'avait qu'à opter entre mourir ou révéler les confessions de l'impératrice. Le Saint regarda son bourreau avec un visage calme et sévère, sans daigner lui répondre, attendant avec intrépidité la couronne qu'on lui préparait.
Wenceslas, outré de dépit, et ne gardant plus de mesure, s'écria : « Qu'on m'ôte cet homme de devant les yeux et qu'on le jette dans la rivière aussitôt que les ténèbres seront assez épaisses pour dérober au peuple la connaissance de l'exécution ». Le saint Martyr employa le peu d'heures qui lui restaient à se préparer à son sacrifice. On le précipita, pieds et mains liés, dans la Moldaw, de dessus le pont qui joint la grande et la petite Prague. Ce pont existe toujours : on ne le traverse qu'avec grande vénération, et les habitants de Prague conservent encore aujourd'hui la pieuse coutume de se découvrir devant le lieu où fut consommé le glorieux martyre, la veille de l'Ascension, qui était le 16 mai de l'année 1383. Aussitôt, des feux parurent sur la rivière ; on voyait une infinité d'étoiles, d'une clarté merveilleuse, surgir comme du milieu des flots, reflets de la gloire dont l'âme de notre Saint brillait dans le ciel. Cependant, son corps sacré descendait doucement le cours de l'eau, accompagné de nouvelles clartés encore plus étonnantes ; il semblait que des flambeaux lumineux le suivissent et le précédassent, rangés dans un ordre admirable, comme dans une pompe funèbre. Toute la ville accourut pour être témoin de ce prodige ; l'impératrice s'empressa d'aller demander à Wenceslas ce que cela signifiait : le prince, frappé de terreur, ne sut que répondre ; il alla cacher sa honte dans une campagne, avec défense à qui que ce fût de l'y suivre ; il lui semblait avoir sans cesse devant les yeux le corps de sa victime, éclairé par les feux du ciel. Quelques années après, la colère divine s'appesantit sur lui ; il fut privé du trône et de la couronne impériale, et mourut d'apoplexie au milieu de ses désordres, sans avoir eu le temps de rentrer en grâce avec Dieu. L'impératrice, inconsolable d'un crime dont elle était la cause involontaire, pleura le Saint jusqu'à sa mort, qui arriva en 1387.
Cependant, on avait recueilli les précieux restes que les eaux avaient apportés respectueusement sur la plage; ils furent d'abord déposés dans l'église Sainte-Croix des religieux de la Pénitence, puis transportés en grande pompe à la cathédrale, au milieu d'un concours prodigieux. On fut obligé de rouvrir le cercueil, pour satisfaire à la pieuse tendresse du peuple, qui voulait contempler une dernière fois les traits du Martyr. Plusieurs malades, dont la guérison était désespérée, recouvrirent la santé par son intercession; tous ceux qui se recommandèrent à lui avec foi obtinrent la faveur qu'ils demandaient. Une odeur admirable, qui sortait du cercueil, faisait assez voir la sainteté du précieux dépôt qu'il renfermait: quand on ouvrit la terre pour lui confier ce trésor céleste, elle offrit elle-même un trésor en échange, comme si le ciel, qui avait commencé les funérailles de son nouvel habitant, eût voulu en faire la dépense jusqu'au bout. On grava sur son tombeau cette épitaphe, qui s'y lit encore aujourd'hui:
Ici est enseveli le très-vénérable Jean Népomucène, docteur, chanoine de cette église, confesseur de la reine, illustre en miracles, qui, pour avoir gardé le sceau sacré de la confession, fut cruellement tourmenté et précipité du pont de Prague dans la rivière de Moldaw, par les ordres de Wenceslas IV, l'an 1383.
Il serait trop long de raconter tous les miracles dont Dieu s'est plu à honorer la mémoire de son serviteur. Nous n'en citerons que quelques-uns: Une femme, appelée Catherine Frolenta, étant tombée, la nuit, dans un puits très-profond, se sentit soulevée hors de l'eau jusqu'à la poitrine, par notre Saint, qu'elle invoqua, et vit le bord du puits tout illuminé; à la faveur de cette lumière, elle aperçut une poutre qui lui servit d'appui, jusqu'à ce que ses cris la fissent délivrer. Voici un autre prodige non moins admirable: une dame d'un rang distingué, condamnée injustement dans un procès, se fait écrire un mémoire pour l'empereur Léopold, et, avant de l'envoyer à Vienne, elle le place sur l'autel de saint Jean Népomucène, en l'honneur duquel elle faisait célébrer une messe. Mais, au moment de le reprendre, elle s'aperçoit qu'il a disparu. Quatre jours après, elle met un second billet sur l'autel, et lorsqu'elle vint le reprendre, elle trouva le premier signé de la main propre et muni du sceau de Sa Majesté impériale, qui ordonnait qu'on rendît justice à la suppliante et que toutes les pièces du procès fussent aussi envoyées à Vienne. Les juges qu'elle alla trouver, ne croyant pas possible qu'on pût aller à Vienne et en revenir en si peu de temps, prirent des informations, et ils apprirent que le billet avait été présenté et la cause de la dame plaidée à Vienne devant l'empereur par un vénérable ecclésiastique, qui n'était autre que saint Jean Népomucène. Les plus illustres familles d'Allemagne furent redevables à notre Saint d'une foule de grâces: par son intercession un incendie fut éteint dans le château du comte Wratislaw; par son intercession Charles d'Althan, archevêque de Bari, fut préservé de tout mal dans l'écroulement d'un balcon du palais Colonna; le cardinal Frédéric d'Althan, vice-roi de Naples, lui fut redevable de sa guérison.
Les empereurs d'Allemagne, de la maison d'Autriche, le regardaient comme leur protecteur; Ferdinand Ier n'entrait jamais dans la métropole sans s'agenouiller devant son tombeau et sans y prier avec ferveur. Cette illustre maison se montra longtemps reconnaissante à son saint Patron de la victoire qu'il lui obtint, en 1620, sous les murs de Prague, victoire qui lui fit recouvrer le royaume de Bohême. La nuit qui précéda la bataille, saint Jean Népomucène et les autres patrons du pays apparurent dans la cathédrale tout rayonnants de lumière; l'armée impériale, soutenue par cet heureux présage et par la protection du saint Martyr, gagna la bataille et reconquit la Bohème. En reconnaissance, les princes de la maison d'Autriche obtinrent enfin la canonisation de saint Jean Népomucène : Benoît XIII en publia la Bulle en 1729.
Le tombeau, qui couvrait des restes si précieux, fut sauvé, par une protection spéciale de la Providence, des profanations des Hussites ; il le fut encore, en 1618, de celles des Luthériens, qui se sont toujours attaqués aux Saints comme à leurs plus grands ennemis. Ayant entrepris de le démolir, ils ne purent jamais exécuter leur dessein sacrilège ; il y en eut même plusieurs qui moururent subitement sur la place, entre autres un gentilhomme anglais. On ouvrit ce tombeau en 1719 ; le saint corps était dégarni de ses chairs ; mais les os étaient encore entiers et parfaitement joints les uns aux autres ; sa langue, que Dieu voulut honorer particulièrement pour avoir si fidèlement gardé le sceau de la confession, se trouva sans aucune corruption, aussi fraîche, aussi vermeille, aussi souple que la langue d'un homme vivant. On la vénère encore dans le même état aujourd'hui, renfermée dans un riche reliquaire. Elle est comme un monument du soin particulier que Dieu a toujours pris d'empêcher que les confesseurs ne révèlent les secrets du saint tribunal ; il le permet ainsi afin que les pécheurs ne soient pas détournés et privés de l'unique espérance de salut qui leur reste ; car nous ne serions plus tenus d'accuser nos péchés si nous n'étions moralement sûrs que celui à qui nous les accusons ne les révélera pas. Que les ministres du sacrement de Pénitence prennent donc pour eux cette maxime d'un Père : « Ce que je sais par la confession, je le sais moins que ce que je ne sais point du tout ! ».
La vénération de ses compatriotes pour ce grand Saint leur a fait élever une église à la place de sa maison paternelle, et un autel marque le lieu de son berceau.
À la cathédrale de Strasbourg, un autel est dédié à saint Jean Népomucène. Au-dessus de l'autel est placé un très-beau tableau représentant la mort du Saint, et à la place du tabernacle est un reliquaire qui contient de ses ossements. En outre, sur beaucoup de ponts en Allemagne, et en Alsace, se trouve sa statue que les passants saluent, comme à Prague, avec beaucoup de respect.
On l'invoque contre les inondations, pour le passage des ponts et des rivières, pour la bonne confession, contre les indiscrétions et la calomnie.
Les attributs du Martyr de la confession sont : 1° un cadenas et une lettre fermée que l'on donne comme les symboles du secret à garder ; 2° le crucifix, qui se place généralement dans la main des prédicateurs ; 3° un pont. Dans nombre de gravures allemandes, on voit au plan supérieur le magnifique pont de la Moldaw, dont les arches majestueuses, surmontées d'une toiture élégante, forment un des ornements de l'antique cité de Prague. Au-dessous, le Saint est étendu, doucement porté sur les eaux. Des étoiles environnent sa tête ; des nénuphars sont tressés en guirlande autour de son corps ; 4° enfin, un dernier attribut est celui d'une langue que tantôt il tient à la main, qui tantôt est placée près de lui dans une auréole : cet attribut signifie et que le Saint a gardé le silence lorsqu'il l'a dû, et que cet organe a été préservé de la décomposition.
Acta Sanctorum et surtout les hagiographes allemands : Russi et Weiss, A. Stalz, etc.
16 MAI.
Événements marquants
- Naissance à Népomuck en 1330
- Études à Staab puis à Prague (docteur en théologie et droit canon)
- Ordination sacerdotale après un mois de retraite
- Prédicateur à Notre-Dame de Tein et chanoine de Prague
- Refus de l'évêché de Leitmeritz et de la prévôté de Wischeradt
- Devient aumônier de l'empereur et confesseur de l'impératrice Jeanne
- Torturé sur un chevalet et brûlé par Wenceslas IV
- Précipité dans la Moldaw pour avoir refusé de violer le secret de la confession
- Canonisation par Benoît XIII en 1729
Miracles
- Flammes merveilleuses au-dessus de son berceau à sa naissance
- Apparition d'étoiles et de lumières sur la rivière après sa mort
- Langue retrouvée fraîche et vermeille 300 ans après sa mort
- Guérison de Catherine Frolenta tombée dans un puits
- Signature miraculeuse d'un mémoire par l'empereur Léopold
Citations
Que confessionem scio, minus scio quam quæ nescio.
Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes.