Le Bienheureux Laurent de Brindes
Général des Capucins
Résumé
Né Jules-César à Brindes, Laurent devint un éminent Capucin, théologien et diplomate au service de la papauté et de l'Empire. Il se distingua par son éloquence, ses missions de paix en Europe et son rôle décisif lors des guerres contre les Turcs. Il mourut à Lisbonne après une ultime mission diplomatique pour défendre le peuple de Naples.
Biographie
LE BIENHEUREUX LAURENT DE BRINDES,
GÉNÉRAL DES CAPUCINS
LE B. LAURENT DE BRINDES, GÉNÉRAL DES CAPUCINS.
Nom, Jules-César montra de bonne heure autant de zèle pour la piété que pour l'étude, et lorsqu'il manifesta l'intention de consacrer sa vie au Seigneur dans l'Ordre de Saint-François, son père, homme vraiment chrétien, pénétré de l'excellence de la vie religieuse, l'encouragea dans cette sainte entreprise plutôt qu'il ne l'en détourna. Mais ce père bien-aimé vint à mourir avant d'avoir vu son fils revêtir l'habit de bure, et lorsque Jules-César adressa à sa mère demeurée veuve, les mêmes instances pour qu'elle lui permît de se séparer du monde, le cœur de la pauvre femme se fendit à l'idée de perdre encore la société de son fils unique, et de l'ensevelir dans la retraite d'un cloître. Qui prendrait soin d'elle au déclin de l'âge, qui lui aiderait à supporter la vie après la perte d'un époux chéri, qui serait sa société, son soutien, son existence ?
« Dieu », répondit l'enfant ; « c'est sa voix qui m'appelle, c'est sa main qui me conduira, ce sont ses desseins que je veux servir comme un instrument docile. C'est lui qui vous donnera la force, la consolation, l'espoir et la gloire peut-être d'avoir un fils martyr, mort pour sa foi et pour le bonheur des âmes, à l'exemple du divin Maître ». Sa parole avait tant de persuasion, son âme tant de chaleur, que la mère accomplit le sacrifice, et Jules-César entra au couvent de Saint-Paul, à Brindes, où il ne tarda pas à gagner l'estime de ses maîtres, la confiance et l'affection de ses compagnons. Sous la direction du Père Giacomo, prédicateur célèbre auquel il était spécialement confié, notre Bienheureux fit bientôt d'étonnants progrès dans ses études, à la grande satisfaction de ses maîtres, que sa docilité et son intelligence récompensaient largement de leurs soins.
Selon une ancienne coutume, qui s'était conservée à Brindes et dans quelques autres villes d'Italie, les enfants qui se recommandaient par leur piété exemplaire et leur parole vive, étaient écoutés par le peuple comme de petits apôtres. Ils faisaient dans les églises de véritables discours, et il n'était pas rare de les voir produire sur la foule une impression que des prédicateurs plus autorisés n'auraient pas obtenue. Jules-César s'acquittait de ce soin avec un rare bonheur ; animé par le souffle vivifiant du Saint-Esprit, il savait faire passer dans les âmes le feu qui l'embrasait, et sa jeune éloquence énergique et naïve produisait les effets les plus salutaires ; les enfants de son âge surtout l'écoutaient avec admiration ; il savait reprendre doucement leurs défauts, leurs mauvaises habitudes ; il les rendait meilleurs, et leurs parents lui en avaient la plus grande reconnaissance. C'est ainsi que le Seigneur se sert souvent des humbles pour accomplir ses plus grands desseins, et répand la semence féconde de sa parole par la bouche d'un petit enfant.
A cette époque, un événement considérable vint changer tout à coup le genre de vie de notre Bienheureux ; une flotte turque qui côtoyait depuis longtemps les bords de la Pouille, débarqua un jour sur le pays une armée d'hérétiques qui mirent en cendres la ville épiscopale de Castro ; la frayeur envahit toute la contrée, et les parents de Jules-César, sa mère et son oncle, allèrent se réfugier avec lui à Venise, pour échapper au fléau dévastateur. Les fugitifs trouvèrent un abri chez l'oncle de Rossi, qui habitait encore cette ville. Ce digne homme, prêtre séculier, était chargé de recevoir chez lui et de gouverner les jeunes gens qui suivaient les leçons du collège Saint-Marc, de cette ville ; doué d'un grand savoir et d'une piété profonde, il reçut avec joie son neveu parmi ses disciples ; il savait déjà quel trésor de bonté, de piété et d'intelligence il venait d'acquérir, et il ne négligea rien pour faire porter à ce jeune arbre plein de promesses tous les heureux fruits qu'on avait droit d'en attendre. Les élèves de l'école Saint-Marc portaient la soutanelle, et Jules-César dut quitter sa robe de cordelier pour prendre ce nouveau costume ; mais tel était le respect qu'on avait déjà pour lui, telle aussi la confiance dans l'excellence de sa vie, déjà remplie des faveurs du ciel, que quelques-uns de ses parents recueillirent pieusement l'habit qu'il venait de dépouiller et le conservèrent comme une précieuse relique ; le simple contact de ce saint objet enflammait leur cœur de l'amour divin, et le procès apostolique ouvert à Venise pour la canonisation de notre Bienheureux rapporte qu'il opéra plusieurs prodiges.
Le don des miracles échut de bonne heure en partage à notre Bienheureux, et voici comment le Seigneur en permit la première manifestation. C'était un jour de grande fête à Venise ; le doge célébrait, selon l'usage, ses fiançailles avec la mer, et les flots disparaissaient sous la multitude de gondoles qui les sillonnaient en tous sens, escortant et acclamant la galère du prince, fièrement assis au milieu de ses sénateurs en robe de pourpre et en grand apparat. Jules-César et sa pieuse famille avaient fui la ville et ses réjouissances, pour aller passer la journée dans un couvent de Capucins qu'ils visitaient souvent, de l'autre côté de l'eau. Tout à coup, une tempête effroyable s'amoncelle dans les nues et menace d'engloutir le fragile appareil de ces démonstrations mondaines ; en ce moment Jules-César traverse le détroit ; debout à l'avant de la barque, les mains croisées sur sa poitrine, il adresse au Seigneur une fervente prière ; son bras, inspiré, s'étend sur les flots pour les conjurer au nom du Dieu tout-puissant. O prodige ! les nuées se dissipent, les flots s'apaisent avec la colère du ciel, et les visages, passant de la crainte à l'espérance, se tournent avec reconnaissance vers celui qui, d'un signe de croix, vient de sauver tout un peuple d'un naufrage inévitable. Mais lui touche à peine le rivage, qu'il se dérobe aux acclamations de la foule ; son cœur aussi est plein de reconnaissance ; il a hâte d'atteindre sa retraite pour se prosterner aux pieds du Sauveur et le remercier avec effusion de s'être servi d'un si faible bras pour opérer un si grand prodige.
Cependant la voix du Seigneur, qui avait appelé Jules-César vers le cloître, n'avait pas cessé de se faire entendre à lui ; parmi les élèves de son oncle il en avait rencontré un qui lui avait voué une affection particulière et qui fut le digne confident de ses secrètes aspirations. Lorsque les travaux de l'étude leur laissaient quelques loisirs, ils se rendaient ensemble chez les Capucins, dont la vie austère et régulière les séduisait particulièrement ; ils conféraient avec eux, priaient dans leur église, et les suivaient même au réfectoire, tant ils se sentaient attirés par un genre de vie si conforme à leur goût et à leurs désirs. Bientôt, ne doutant plus de leur vocation, les deux amis s'en ouvrirent aux Pères du couvent, qui les conduisirent au provincial, seul chargé d'admettre ou d'éconduire les postulants. Le Père Laurent de Bergame, ainsi se nommait le provincial, voulut s'assurer par lui-même des dispositions de nos deux jeunes gens et leur faire subir une épreuve ; sans les interroger aucunement sur leur vie passée, leurs parents ou leurs études, il les conduisit dans une cellule, et dans cet humble réduit leur fit un sombre tableau des sacrifices qu'il leur faudrait accomplir, des austérités que comporte la vie religieuse, des peines et des fatigues de toutes sortes qu'ils auraient à endurer ; puis, leur montrant les murs nus et la chambre vide, il leur parla de la prière comme du seul charme qu'il eussent à espérer dans cette retraite.
« Que cette cellule renferme un crucifix », s'écria Jules, « et elle sera pour moi plus belle que les salles somptueuses des plus riches palais ». A cette mâle réponse, le provincial comprit que la vocation de ces deux jeunes gens leur venait d'en haut ; touché jusqu'aux larmes d'un si héroïque courage, il les fit inscrire au nombre des postulants, et bientôt il leur remit une lettre d'obédience pour qu'ils se rendissent à Vérone, au couvent du noviciat.
Ce fut le 18 février 1575 que Jules-César entra chez les Capucins de Vérone ; ces religieux purent bientôt connaître le trésor qu'ils avaient acquis et qu'ils possédaient. Attentif à tous ses devoirs, le premier à tous les offices du jour et de la nuit, fidèle dans l'observation des moindres points de la Règle, soumis envers ses supérieurs et respectueux envers ses frères, Jules s'attira l'affection de tous. Il ajouta plusieurs jeûnes et beaucoup d'austérités à ceux qui sont prescrits par la Règle de Saint-François. Trouvant son unique bonheur à s'entretenir avec Dieu, le temps de la prière lui semblait toujours trop court ; ce qui relevait encore son mérite, c'est que, quoiqu'il remplit ses obligations avec l'exactitude la plus scrupuleuse, il évitait en tout la singularité. Loin que cette vie austère altérât la sérénité de son âme, il avait conservé quelque chose de la naïveté de l'enfance, et il se mêlait naturellement aux innocentes récréations accordées aux novices ; on rapporte qu'il aimait à caresser dans le jardin un petit agneau avec lequel il jouait, parce que la douceur et l'innocence de cet animal lui rappelaient celles du divin Sauveur qui l'avait choisi pour symbole. A la fin de son année de probation, il prononça ses vœux et prit le nom de Laurent, sous lequel il fut connu depuis ; c'est ainsi que nous l'appellerons désormais. Quoiqu'il soit d'usage chez les Capucins que les sujets qui viennent de faire profession demeurent deux ou trois ans sous la direction d'un gardien, afin qu'ils s'affermissent dans la piété qu'ils ont dû acquérir pendant leur noviciat, les supérieurs crurent pouvoir sans aucun danger dispenser Laurent de cette nouvelle épreuve, et l'envoyèrent de suite finir ses études à Padoue. Laurent s'y appliqua avec une ardeur extraordinaire ; il comprit que la science et la littérature ouvrent à l'homme studieux des horizons immenses, et que, si la piété et la dévotion n'y puisent pas toujours de nouvelles forces, du moins on y trouve toujours une source de jouissances et de victoires inconnues aux esprits moins cultivés ; par ses études solides et bien dirigées, il se prépara, sans le savoir peut-être, au ministère difficile qu'il eut à remplir plus tard auprès des grandes puissances de l'Europe ; son esprit se délia et s'assouplit dans la lecture de l'Écriture sainte et des Pères de l'Église, qu'il était arrivé à comprendre dans leur langue, hébraïque, grecque ou latine ; les grandes leçons du passé, les magnifiques enseignements des docteurs lui devinrent familiers ; l'histoire, la philosophie, la théologie n'eurent plus de secrets pour lui, et lorsqu'il eut plus tard à discuter avec les Juifs, à combattre l'hérésie ou à défendre, dans maintes circonstances délicates, les intérêts de la foi et de l'Église, il entra toujours dans la lice, armé de toutes pièces, également rompu à l'attaque et à la défense, fort de sa cuirasse sans défaut et de son armure trempée à la bonne fournaise.
Laurent fut aidé dans sa passion pour l'étude par une prodigieuse mémoire. Pour n'en citer qu'un exemple, il assista un jour au sermon d'un célèbre prédicateur dominicain ; il l'écouta avec une attention si soutenue, qu'à son retour au couvent il fut en état de le transcrire mot à mot ; le Dominicain, informé de ce fait, refusa de le croire ; il se rendit auprès du gardien des Capucins, pour s'assurer de la vérité ; mais quand il eut parcouru le manuscrit de Laurent, il fut obligé d'avouer qu'il était complètement et littéralement conforme au sien.
Notre Bienheureux ne devait point tarder à mettre en pratique les leçons qu'il avait puisées dans la lecture de la Bible et des auteurs chrétiens ; quoique le ministère important de prêcher la parole de Dieu ne soit pas ordinairement confié aux diacres, les talents distingués et la piété exemplaire de Laurent déterminèrent ses supérieurs à le faire monter en chaire avant qu'il fût promu au sacerdoce ; s'il n'en eut pas une grande joie, modeste et défiant de lui-même comme il était, il le fit par obéissance. Ce fut à Venise, dans l'église Saint-Jean, en présence de sa famille, que notre religieux se fit entendre pour la première fois ; dès les premiers mots, l'on put se persuader qu'il ne tromperait point les espérances que l'on avait placées en lui. Sa parole, pleine et sonore, commandait et captivait d'abord l'attention ; puis elle devenait insinuante et pénétrait plus avant dans les cœurs ; lorsqu'il les avait ainsi préparés et qu'il les tenait comme suspendus à ses lèvres, il donnait libre cours aux flots de son éloquence et répandait partout avec profusion les lumières de la vérité. Aussi, dès les premiers jours du Carême qu'il prêcha à Venise, nombre d'âmes égarées se rendirent au tribunal de la pénitence, ramenées au bercail par la pénétrante parole de Laurent ; une femme, entre autres, riche et belle, mais qui s'était laissé corrompre au contact du luxe et des plaisirs du monde, ne put résister à l'onction de ses discours ; d'abord rebelle à la vérité qui coulait des lèvres du prédicateur inspiré, fermant volontairement ses yeux à l'évidence, elle se sentit bientôt vaincue par la puissance de l'homme de Dieu : son cœur s'ouvrit malgré elle, la lumière y pénétra, le remords l'envahit ensuite, et ses yeux dessillés ne purent retenir ses larmes ; humble et confuse autant qu'elle avait été superbe et coupable, elle voulut sur-le-champ abjurer ses erreurs aux pieds du ministre du Seigneur ; elle retrouva la paix de son âme et ne parut plus dans ce monde qu'elle avait trop aimé, que pour l'édifier par sa piété et son repentir.
Gênes, Naples, Pavie, Padoue, Vérone, Vicence, retentirent tour à tour de l'éclat de cette puissante parole ; Laurent recueillait sur son passage les témoignages de l'enthousiasme que suscitait son talent, et, ce qui lui était bien plus sensible, les conversions des pêcheurs. Un jour, à Vicence, il fut appelé auprès d'une enfant malade : « Que la sainte Vierge vienne à votre secours et vous rende la santé », dit le religieux en faisant sur elle le signe de la croix ; et la jeune fille put se lever aussitôt pour aller à l'église remercier sa bienfaitrice. De pareils miracles augmentaient encore davantage la foi qu'on avait en lui. A Padoue, il s'éleva avec force contre les désordres auxquels se livraient publiquement les jeunes gens qui fréquentaient l'Université ; la jeunesse incrédule et curieuse qui avait envahi l'église s'efforça en vain d'opposer l'ironie et les sarcasmes au langage de vérité que parlait Laurent. Les visages devinrent bientôt sérieux, les cœurs endurcis s'amollirent ; la parole du Bienheureux était comme une semence mystérieuse qui, à peine répandue, germait et portait ses fruits ; combien de ces jeunes gens, tout à l'heure si dissolus et si impies, imploraient avec larmes la clémence divine, et demandaient grâce au glaive flamboyant qui les avait meurtris en les inondant de lumière ; aussi les désordres disparurent, et ceux qui, en dépit de toutes les exhortations, restèrent attachés aux vices, durent rechercher l'ombre et fuir les regards du public.
Notre humble religieux voulait se contenter de l'ordre de diacre qu'il avait reçu ; la sainteté du caractère sacerdotal et l'importance de ses fonctions, en le remplissant de crainte, l'empêchaient d'y aspirer. Lorsque ses amis le pressaient sur ce point, il se défendait, en citant l'exemple de saint François qui, malgré sa haute piété, les faveurs signalées et les grâces qu'il obtenait du ciel, ne se laissa jamais persuader de recevoir la prêtrise. Mais l'humilité de Laurent ne pouvait résister à l'obéissance ; il fut promu au sacerdoce, déterminé par le commandement que lui en avaient donné ses supérieurs ; il se prépara à cette sainte cérémonie par de longs exercices de pénitence et par la prière. Après son ordination, il reprit les travaux du ministère évangélique. Une mission importante lui était réservée, qui demandait un homme nourri comme lui dans les fortes études, et dont il s'acquitta à sa louange et à la gloire du nom chrétien : ce n'était plus le prédicateur qui allait laisser déborder sur une foule attentive et émue les flots de son éloquence entraînante, c'était le savant, le théologien, qui allait se servir de son érudition et de sa logique impitoyable pour confondre l'erreur et la fausse science des plus terribles ennemis de la foi. Informé du mérite du Père Laurent, le pape Clément VIII ne trouva pas d'instrument plus digne des hauts desseins qu'il méditait sur la conversion des Juifs dont il déplorait les erreurs en désirant ardemment de les éclairer ; il le fit donc venir, et lui ayant communiqué ses intentions, le bénit et le fit descendre dans l'arène. Chez lui, point de parti pris, point de prévention ni d'animosité : une bible hébraïque à la main, il se rend au milieu des rabbins qui, le voyant si plein de son sujet et si familier avec la langue qu'il leur parle, le prennent d'abord pour l'un des leurs ; ses manières affables, son ton courtois et poli lui concilient tout d'abord la bienveillance de ses adversaires ; ils sont curieux de l'entendre, ils se pressent en foule autour de lui ; l'intérêt fait place à la défiance, et l'attention de l'auditoire encourage le champion de la foi catholique. Les entretiens sont fréquents, ils se multiplient ; le frère Laurent puise dans sa foi et dans son érudition des arguments irrésistibles ; la foule des Juifs est émue ; ignorante comme toutes les foules, elle se laisse gagner par les insinuations du religieux. O triomphe ! quelques-uns des plus solides piliers du judaïsme se rangent à son avis, le doute envahit les autres, et un nombre considérable de prosélytes viennent demander le baptême, sans que les rabbins restés fidèles à leurs erreurs puissent accorder au soldat de Jésus-Christ autre chose que de l'admiration.
Charmé de ce résultat, le pape Clément VIII, qui était alors à Ferrare, manda auprès de lui le frère Laurent ; il le fit prêcher publiquement devant lui dans sa propre chapelle, et ne lui ménagea pas l'expression de sa satisfaction et de sa reconnaissance. Ces succès étonnants valurent bientôt au Père Laurent les plus hautes dignités de son Ordre. En 1587, il fut chargé d'enseigner la théologie et l'Écriture sainte dans la province de Venise ; en 1590, à peine âgé de trente et un ans, il fut élu gardien d'une voix unanime dans le chapitre tenu à Padoue par le chapitre de cette province ; son humilité et sa modestie souffraient intérieurement de tous ces honneurs ; il s'y soumit per obéissance et remplit ces différentes fonctions à la satisfaction de tous. L'année suivante, il était provincial en Toscane ; puis, quelque temps après, à Venise. Nous passerons rapidement sur les détails de son administration, qui fut aussi prudente qu'habile, et nous ne parlerons de cette époque de sa vie que pour citer quelques miracles qui prouveront assez de quelles faveurs Dieu ne cessa de semer la carrière de notre Bienheureux. En voici trois que nous empruntons à la vie de notre Saint par le révérend Père Laurent d'Aoste.
« Parmi cette foule qui se pressait (à Venise) au couvent des Capucins, se trouvait un jour un pauvre aveugle qui s'y était fait conduire dans l'espoir de pouvoir se recommander aux prières du saint provincial, et d'obtenir par elles sa guérison. Ne pouvant pas pénétrer jusqu'au Père Laurent, il suppliait à haute voix ceux qui l'entouraient de le mener près de lui. Sa confiance ne fut pas trompée ; le Bienheureux l'ayant aperçu, s'approcha lui-même de notre aveugle, et fit un signe de croix sur ses yeux. Ce même signe qui, dans la même main, avait déjà, quinze ans auparavant, apaisé les flots de l'Adriatique, exerçant encore la même puissance, ouvrit subitement à la lumière les yeux de cet infortuné. A la vue de ce miracle proclamé avec toute l'effusion de la reconnaissance par celui qui en avait été l'objet, la foule étonnée, attendrie, se laissa aller à son enthousiasme et porta le thaumaturge en triomphe.
Une autre fois, « comme il se rendait de Padoue au couvent de Bassano, on lui présenta deux femmes possédées du démon. Usant alors du pouvoir que Dieu lui avait donné sur cet esprit de ténèbres, le Père Laurent fit sur elles le signe de la croix, en lui ordonnant, au nom de Jésus, de cesser à l'instant de tourmenter ces créatures de Dieu. L'une d'elles fut aussitôt délivrée, et, se tournant vers l'autre, notre Bienheureux lui dit : Ma fille, allez en paix et consolez-vous ; le Seigneur vous laissera encore quelque temps dans l'affliction, mais le jour n'est pas éloigné où elle cessera ». On reconnut dans la suite l'exacte vérité de cette prédiction.
« Un médecin de Vérone, qui ne se piquait guère de religion, avait épuisé vainement toutes les ressources de son art et de sa tendresse pour guérir sa femme atteinte d'une maladie mortelle. Dans sa douleur et son désespoir, il apprend l'arrivée du saint provincial des Capucins, dont il avait entendu raconter tant de merveilles. Bien qu'il se fût jusque-là montré incrédule à ce sujet, sollicité par quelques membres de sa famille, il alla le trouver pour le prier de venir voir sa femme. Le Père Laurent accueillit avec bonté cette demande, et se rendit auprès de la malade. Il l'exhorta d'abord à ramener sa foi et à mettre toute sa confiance en Dieu ; puis il lui imposa les mains et la guérit radicalement. Transporté de joie et de reconnaissance, le mari publia partout que le Père Laurent avait ressuscité sa femme, puisqu'elle avait un mal incurable qui devait naturellement la conduire au tombeau en quelques jours ; et alors on vit se produire une autre espèce de prodige : Les confrères du médecin, qui avaient souvent été consultés sur la maladie de cette femme, pénétrés des mêmes sentiments, reconnaissant humblement que la santé et la maladie, la vie et la mort, sont entre les mains de Dieu, que tous les efforts des facultés humaines demeurent impuissants et inefficaces, à moins que Dieu ne les bénisse, conçurent l'heureuse pensée de présenter au provincial tous les malades de la ville, dans l'espoir d'obtenir pour eux par ses prières la même faveur. Un acte de foi aussi vif et aussi éclatant devait être récompensé et le fut en effet, par un grand nombre de guérisons, parmi lesquelles on peut citer celle de deux femmes dont l'une, atteinte d'un cancer, en fut délivrée par un signe de croix et sans qu'il restât sur elle aucun vestige du mal ; et l'autre vit disparaître à jamais de fréquents accès d'épilepsie, en mangeant le reste d'un pain servi à son libérateur ».
En 1596, le Père Laurent fut député au chapitre général qui se tenait à Rome ; il n'avait à cette époque que trente-neuf ans ; mais on fit moins d'attention à son âge qu'à son mérite, et il fut nommé définiteur général, l'une des places les plus élevées et les plus importantes de l'Ordre. Il rendit dans ce poste de grands services à sa congrégation et au public ; car sa capacité dans les affaires n'était pas moins grande que son talent pour l'éloquence. Une prudence admirable tempérait le zèle qui l'animait ; il savait parfaitement quand il fallait presser, et quand il fallait céder ; il connaissait le temps de parler et le temps de se taire, et soit qu'il traitât avec ses supérieurs, ses égaux ou ses inférieurs, il accommodait très-bien à la circonstance et ses manières et ses discours.
Ici commence pour le Père Laurent ce qu'on pourrait appeler son rôle politique, si, dans les différentes missions qu'il eut à remplir auprès des plus illustres souverains de l'Europe, les intérêts de la foi et de la religion n'eussent pas toujours été sa préoccupation unique et le seul but de ses négociations. Nous le voyons d'abord partir pour l'Allemagne, avec onze frères de son Ordre et deux frères lais, pour instituer des couvents de Capucins à Prague et à Vienne ; accueilli d'abord avec bonté par l'archiduc Matthias, qui gouverne l'empire en l'absence de son frère Rodolphe, retenu en Hongrie par les armements menaçants de la Turquie, le Père Laurent se heurte bientôt au mauvais vouloir et aux embâches des hérétiques et des ennemis de la foi ; le célèbre astronome Tycho-Brahé, protestant endurci, gouverne à son gré l'esprit de l'empereur, auquel il enseigne les sciences : son ascendant est tel sur ce prince, qu'il le détermine à repousser les avances des Capucins, et même à les chasser de l'empire. Déjà les religieux rassemblent leur besace et leur bâton ; le Père Laurent renferme dans son écrin la petite statue de la sainte Vierge qu'il a apportée de l'Italie comme une sainte protectrice de l'œuvre qu'il voulait accomplir ; dans de touchants adieux, le saint religieux rappelle le but sacré qui l'avait conduit en Allemagne, la modestie de ses prétentions, ses regrets d'être obligé de reprendre le large, après avoir entrevu le port et la délivrance ; les bons catholiques, parmi lesquels sont des princes et des ministres de l'empire, ne peuvent cacher leur émotion et leurs larmes. Guidés par le doigt de Dieu, si visible dans tous ces événements, ils vont trouver l'empereur et se jettent à ses pieds. Alors se passe une scène que raconte ainsi l'auteur que nous avons déjà cité :
« Sire », dirent-ils, « nous sommes pénétrés de la plus vive douleur, à cause du départ des Pères Capucins. Nous venons d'entendre le Père Laurent ; il nous a fait des adieux si touchants que nous n'avons pu nous empêcher de pleurer ». — « Mais », dit Rodolphe, « comment feront-ils pour emporter en Italie tous leurs bagages ? » — « Que Votre Majesté n'en prenne nul souci : le Père commissaire a publiquement protesté qu'étant venus ici ne portant avec eux qu'un crucifix, un bréviaire, un bâton de voyage, ils n'emporteraient avec eux que ces trois choses ». Alors l'empereur, troublé et visiblement attendri, s'écria en levant vers le ciel des yeux pleins de larmes et de repentir : « Le Père Laurent, c'est un apôtre ! c'est un saint ! Je ne puis pas les bannir, ces religieux ; ils ne partiront pas, je ne veux pas qu'ils partent, je ne le veux pas ! » Ainsi se réalisa la prophétie du Père Laurent, qui disait à ses frères pour les exhorter à la patience : « C'est la cause de Dieu, il saura la défendre ». Les dispositions de l'empereur étant ainsi heureusement modifiées, nos religieux purent fonder à Prague, à Vienne et à Gratz, trois couvents qui furent l'origine des trois provinces de l'Ordre de Saint-François d'Autriche, de Bohême et de Styrie.
L'institution de ces trois couvents établit entre le religieux et l'empereur des relations étroites, dont tous deux n'eurent qu'à se féliciter ; l'occasion ne tarda pas à se présenter pour Rodolphe de mettre à profit les qualités éminentes qu'il avait reconnues dans le Père Laurent, et, lorsqu'il eut besoin, devant les menaces toujours plus pressantes des Turcs sur les frontières de l'empire, de faire appel à ses voisins pour l'aider à repousser une attaque imminente, il ne trouva personne plus digne d'une pareille mission que le saint religieux dont le renom de piété et de prudence était déjà universel. Le Père partit aussitôt et réussit pleinement : sa chaleureuse parole entraîna tous les princes d'Allemagne, même les plus timides ; des secours en hommes et en argent arrivèrent de toutes parts, et une armée imposante fut réunie sous les ordres de l'archiduc Matthias. Mais ce n'était pas assez pour Rodolphe que le concours du Père Laurent lui eût aidé à doubler ses forces ; il sentit qu'un homme d'aussi bon conseil et d'une foi si ardente, serait d'un grand secours au milieu même de l'armée, et, sûr d'avance de l'assentiment du saint religieux, il fit demander au Pape la faveur de donner cet aumônier général à ses troupes. On vit alors le Père Laurent au milieu des camps, exhortant partout les soldats à la discipline, leur rappelant qu'ils étaient avant tout chrétiens et qu'ils devaient se fier à Dieu avant de compter sur leur épée. Le jour de la bataille arrivé, il monta à cheval et paraît aux premiers rangs, vêtu de son habit religieux et le crucifix à la main. L'attaque des Turcs est furieuse, mais l'armée catholique résiste et se serre autour de l'homme de Dieu : elle se précipite à sa suite et charge à son tour vigoureusement les infidèles ; un moment le Père Laurent est cerné par l'ennemi ; on le dégage, et quand on veut lui signifier que ce n'est pas là sa place : « Vous vous trompez », dit-il, « c'est bien ici que je dois être ; avançons, avançons, et la victoire est à nous ». A ces paroles, l'élan des troupes est tel, que l'ennemi, culbuté, frappé de terreur, s'enfuit dans toutes les directions. Lors de la béatification du bienheureux, on voyait, au-dessus d'une des portes du Vatican, un médaillon rappelant ce glorieux épisode de sa vie, avec cette inscription : « Le bienheureux Laurent de Brindes sauve l'Autriche en détresse, et le crucifix à la main, met en déroute les ennemis du nom chrétien ».
Cette victoire amena la retraite des Turcs de toutes les positions qu'ils occupaient au-delà du Danube, et les mit pour longtemps dans l'impossibilité de rien tenter contre la main qui venait de les châtier si rudement. Quant au Père Laurent, sa gloire s'en accrut encore : l'empereur et les princes chrétiens le comblèrent de remerciements et d'éloges ; ce qui lui fut beaucoup plus sensible, ce fut l'amitié que lui témoignèrent le duc Maximilien de Bavière et le duc de Mercœur qui, nouveau croisé, avait équipé une petite troupe à ses frais, et quitté la France pour s'enrôler sous les bannières catholiques contre les infidèles ; cette amitié étroite, indissoluble, toucha au cœur le Père Laurent ; lorsqu'il lui fallut se séparer du duc de Mercœur, qu'il ne devait plus revoir, il versa d'abondantes larmes, et le noble duc, qui n'oublia jamais son compagnon de victoire, favorisa en son honneur de dons particuliers les Capucins de France.
La guerre étant finie de la manière extraordinaire que nous venons de rapporter, le Père Laurent songea aussitôt à quitter l'Allemagne ; il prit congé de l'empereur, qui ne le vit partir qu'avec peine, et il s'achemina vers l'Italie. Il s'arrêta cependant à Gratz, au couvent qu'il venait de fonder ; il y trouva toutes choses florissantes et y passa les fêtes de Pâques. Le Jeudi saint, les Pères rassemblés dans la chapelle étaient prosternés en prière, lorsqu'une lumière éblouissante envahit tout à coup le chœur : au milieu d'une auréole de gloire, et entouré des légions des anges, le divin Maître apparaît lui-même, s'approche du Père Laurent et le communie de sa main ; les autres religieux reçoivent chacun à leur tour la divine nourriture des propres mains du Seigneur, qui disparaît avec les clartés éblouissantes qui l'entourent, lorsqu'il a accompli ce charitable office ; ce miracle, attesté par tous les témoins, témoigne une fois de plus des bontés de Dieu pour notre Bienheureux, et des insignes faveurs dont il croyait juste de récompenser son zèle et sa piété.
Si le Père Laurent eût fait le moindre cas des dignités que la plupart des hommes recherchent si avidement, il eût été grandement satisfait du nouvel honneur qui l'attendait à Rome lorsque, après avoir parcouru toute l'Italie au milieu des ovations qu'il essayait en vain d'éviter, il arriva à Rome, pour la réunion du chapitre de son Ordre ; à l'unanimité des voix, il fut nommé général de tous les Ordres de Saint-François, malgré sa répugnance pour de pareilles fonctions et ses dénégations réitérées. Le Pape ayant approuvé l'élection, le saint homme dut se soumettre, et il n'eut plus d'autres pensées que de se montrer digne de la confiance illimitée qu'on lui témoignait. Il se mit en route sur-le-champ pour commencer la visite des différentes provinces de l'Ordre, et l'on peut dire sans craindre de dépasser la vérité que cette œuvre pénible et difficile d'inspection, de réglementation et de réforme, accomplie avec un zèle, un dévouement et un tact admirables, constitueront aux yeux de la postérité la plus belle période de sa vie et la plus méritoire, sinon la plus brillante et la plus admirée. Partout sur son passage, on l'entoure, on l'acclame : « Voilà le Saint, voilà le Saint » ; mais lui se dérobe à ces démonstrations enthousiastes ; il gagne le couvent qui est le but de son voyage, et, avant de prendre aucun repos, il visite dans tous ses détails les lieux qu'il est venu inspecter ; il se fait rendre un compte exact de la situation matérielle et morale de ses frères, de leurs ressources, de leurs dépenses, de leurs besoins. Ici c'est une église pauvre et nue qu'il rencontre à côté d'une habitation commode et presque luxueuse ; il en fait au gardien de sévères reproches : « Dieu d'abord, vous ensuite », dit-il presque rudement ; « n'avez-vous pas honte de tous ces tableaux, de toutes ces riches tentures, de ce foyer ardent et de cette table garnie, quand à côté de vous votre chapelle menace ruine, et que la pluie du ciel inonde le sanctuaire ? » Là, au contraire, c'est sur l'autel un luxe inouï de vases précieux, d'objets d'art ciselés et d'un grand prix : « Dieu n'a que faire », dit-il, « de cette magnificence ; avez-vous donc oublié votre vœu de pauvreté ? » et il ne craint pas de briser de sa main sur le sol tout ce qu'il trouve indigne de la simplicité de Saint-François et de la majesté sévère du culte. Cependant il ne trouvait presque toujours que des éloges à donner à ses frères, et plus il avançait dans sa tournée d'inspection, plus il se félicitait dans son cœur de trouver si florissante et si parfaitement conforme à la pensée du fondateur la situation de la plupart des couvents de l'Ordre. En même temps, il semait sa route de nombreux miracles.
Un jour de pauvres religieuses viennent le trouver et lui exposent la situation misérable de leur communauté, en le suppliant de faire quelque chose pour elles ; le Père Laurent monte en chaire et dépeint la détresse de ces pauvres servantes du Christ avec des accents que lui seul savait trouver dans son cœur ; en terminant son allocution, il jette son manteau au milieu de l'assistance, en disant : « C'est tout ce que je possède, et je le donne de grand cœur ; à votre tour, donnez un peu de votre superflu », et les aumônes abondent de toutes parts. Les sœurs insistèrent longtemps pour que le saint religieux reprît son manteau ; mais il n'y voulut pas consentir. Les bonnes sœurs obtinrent par sa vertu la faveur de plusieurs guérisons miraculeuses.
Une autre fois, on amène devant lui une petite fille de sept ans, complètement paralysée et infirme ; le Père Laurent fait sur elle le signe de la croix, mais sans la guérir en apparence. Le lendemain, une petite compagne de l'enfant lui demande pourquoi elle ne marche pas puisqu'elle a été bénie par le Père Laurent : « Tu n'as donc pas la foi ? » ajoute-t-elle ingénument. L'enfant, frappée subitement de cette idée, concentre toute sa croyance sur cette pensée que Dieu a pu la guérir, et aussitôt ses jambes se dénouent, elle se met à courir et se précipite joyeuse dans les bras de sa mère émerveillée.
Lorsque le temps de son généralat vint à expirer, notre Bienheureux put croire qu'il lui serait enfin permis de réparer dans le repos ses forces épuisées par les longues pérégrinations et les fatigues de toutes sortes, et de terminer dans une modeste retraite une vie que des infirmités précoces semblaient devoir abréger. Ce vœu ardent de son cœur ne devait pas se réaliser : il était à peine de retour à Rome, que le Pape jeta les yeux sur lui pour remplir le poste élevé de nonce apostolique et ambassadeur extraordinaire du Saint-Siège en Autriche ; l'empereur Rodolphe était de nouveau assailli d'embarras de toutes sortes ; les Turcs étaient toujours en armes sur ses frontières, et son frère Matthias, qu'il avait nommé au gouvernement de l'Autriche proprement dite et de la Hongrie, ne songeait à rien moins qu'à se faire proclamer roi de ces deux provinces. L'empereur demandait avec instance un conseiller prudent et habile dans ces circonstances difficiles, et le Père Laurent, qui connaissait déjà ces contrées, qui avait rendu au souverain de si réels services, était désigné d'avance pour une pareille mission. Il se résigna et partit ; cette fois encore il sut faire preuve de la sagesse prudente et de l'habileté consommée que nous lui connaissons déjà ; sa seule présence en Autriche contient les infidèles qui le craignent comme la foudre et n'osent s'exposer à une nouvelle déroute ; d'autre part, sa parole touchante et persuasive parvient à réconcilier les deux frères, et l'éventualité d'une scission dans l'empire est désormais écartée. L'épisode le plus important de son ministère auprès de l'empereur est la lutte qu'il eut à soutenir contre le Danois Laïser, pour défendre la foi catholique contre les injures des hérétiques protestants. Ce théologien, disciple de Luther, ne craignit point de prêcher l'abolition du catholicisme en Autriche, et son parti, déjà nombreux et hardi, n'eût pas manqué de triompher de la faiblesse de l'empereur si le Père Laurent, avec sa parole vive et entraînante, n'eût mis un frein aux empiétements de ces audacieux, et rétorqué victorieusement leurs doctrines.
Une ligue protestante s'étant formée dans le nord de l'Allemagne pour la défense des intérêts luthériens, le duc de Bavière, catholique fervent, conçut le projet de constituer une ligue catholique pour protéger les États soumis au Saint-Siège contre les hérétiques et contre les Musulmans ; et comme le roi de France, Henri IV, avait promis son concours à la première, la ligue catholique n'hésita pas, pour contre-balancer cette puissante influence, à demander l'appui de Philippe III, roi d'Espagne. Ce fut encore le Père Laurent qui fut chargé de sonder les intentions de ce souverain et de le gagner à la cause sainte. Philippe reçut le religieux comme un homme dont il connaissait depuis longtemps la piété et le mérite, et prêta une oreille bienveillante à ses ouvertures. Le Père Laurent n'eut pas de peine à le convaincre ; puis, le succès de sa mission une fois assuré, il conçut le projet de profiter de sa présence en Espagne pour rendre à la cause de l'Église un service plus direct et plus immédiat. D'accord avec les intentions du pape Paul V, il proposa à Sa Majesté Catholique de tenter un effort pour expulser les Maures d'Espagne. On vit alors se renouveler presque identiquement les faits qui s'étaient passés quelques années auparavant sur les bords du Danube. Sous la conduite de Pierre de Tolède, un petit corps d'armée se dirige vers les possessions des Maures, confiant dans sa valeurux chef et surtout dans la présence du saint religieux qui a déjà fait ses preuves contre les infidèles. L'espoir des troupes n'est point déçu ; malgré leur infériorité numérique, elles expulsent rapidement les Maures de leurs meilleures positions, châtient les rébellions, et font un nombre considérable de prisonniers. Le moment n'était pas venu de délivrer complètement l'Espagne du boulet qu'elle traînait au pied ; cependant cette première expédition, suivie d'un plein succès, ne laissa pas de préparer utilement les voies à celle qui devait plus tard affranchir totalement le sol de ce pays. Pierre de Tolède attribua au Père Laurent tout le succès de cette campagne, pendant laquelle notre Bienheureux accomplit encore plusieurs miracles.
De retour à Madrid, notre saint religieux n'eut plus qu'une pensée : laisser en cette ville une trace de son passage, en y fondant un couvent de Capucins. Le roi Philippe lui devait trop de reconnaissance pour ne pas mettre à profit l'occasion qui s'offrait de lui être utile à son tour : il accorda donc au Père Laurent un vaste emplacement et une riche subvention, si bien qu'avant son départ celui-ci eut la joie de bénir le nouveau couvent qui sortait de ses fondations.
De Madrid, notre Bienheureux se rendit en Bavière, où, sur les instances du duc Maximilien, il avait été nommé ambassadeur extraordinaire du roi d'Espagne avec l'assentiment du Pape. Toutes ces dignités pesaient lourdement sur le Père Laurent qui songeait depuis longtemps à rentrer dans l'obscurité, et à finir ses jours dans la retraite ; mais Maximilien était le chef de la ligue, et, toujours menacé d'une attaque des hérétiques, il avait besoin des lumières du Père Laurent pour lequel il avait autant de vénération que d'amitié. Lui se soumettait toujours, car le Pape ordonnait, et il ne savait qu'obéir. Dans ce poste élevé, à Munich, il eut le bonheur de conjurer plusieurs fois une guerre imminente, et de résoudre toujours pacifiquement des différends qui ne semblaient pouvoir se trancher que par l'épée. L'esprit de Dieu était manifestement avec lui, nous en avons encore plusieurs preuves. « Un jour », dit son principal biographe, « pendant qu'il célébrait le saint sacrifice de la messe, après la consécration, Notre-Seigneur Jésus-Christ lui apparut visiblement dans la sainte hostie, sous la forme d'un petit enfant qui se plaisait à caresser son dévot serviteur et lui souriait avec une grâce toute divine. Aux clartés célestes qui illuminaient toute la chapelle, le frère Adam de Rovigo, qui servait la messe, vit aussi l'enfant Jésus, tomba comme mort au pied de l'autel, et demeura dans cet état pendant un demi-quart d'heure. Ayant repris ses sens, il se prosterna pour adorer le divin Sauveur jusqu'à ce que l'hostie consacrée eut repris sa forme sacramentelle. Quelles furent alors les émotions de l'âme si tendre de notre Bienheureux !... il n'y a qu'un habitant du ciel qui pourrait les décrire ».
« Environ un mois après, on vit sur la tête du Père Laurent, au saint autel, trois couronnes en forme de mitre, resplendissantes de clarté : deux de couleur blanche, la troisième ornée de franges rouges ; on put les voir et les contempler pendant un quart d'heure. En disparaissant aux yeux des assistants, elles restèrent visibles pour notre bienheureux dont l'âme, si étroitement unie à Jésus-Christ, avait déjà eu l'avant-goût de la gloire des vertus dont ces couronnes étaient le symbole ».
Parmi les miracles qu'il accomplit aussi à cette époque, nous citerons la guérison de la duchesse de Bavière qui semblait atteinte d'une hystérie incurable et condamnée à une stérilité irrémédiable ; après avoir célébré longuement le saint sacrifice en sa présence et à son intention, il la bénit et la délivra sur-le-champ de toutes ses douleurs ; de plus, il lui annonça la naissance d'un fils héritier du nom, des mérites et du rang de son père. Cette nouvelle la combla de joie, ainsi que le duc et toute sa cour.
Une autre fois, dans une cérémonie publique, on amena devant lui à l'église, couché sur un brancard, un pauvre paralytique qui ne semblait pas devoir demeurer longtemps en ce monde. « Levez-vous », lui dit le Père Laurent en passant devant lui, et le malheureux se dressa sur ses jambes, mais sans pouvoir changer de place. Comme on s'étonnait de ne pas le voir remuer davantage, il dit à ceux qui l'entouraient : « Quand le Père Laurent reviendra, il m'ordonnera de marcher, et je marcherai ». En effet, le saint religieux repassa devant lui et dit : « Marchez, mon fils, et soyez béni, parce que vous avez cru » ; et le paralytique, rempli de joie, se mit à courir, annonçant à tous sa délivrance.
Après un court apostolat dans la Saxe et le Palatinat destiné à soutenir le zèle des catholiques et à les fortifier contre les doctrines perfides des hérétiques, le Père Laurent revient en Bavière ; puis il va saluer à Vienne le nouvel empereur Matthias, lui recommande les couvents qu'il a fondés dans cette ville et à Prague, et regagne enfin l'Italie, espérant toujours ne plus la quitter, et jouir après tant de fatigues d'un repos bien mérité. Mais le temps n'en était pas encore venu. Au chapitre général de l'Ordre tenu à Rome en 1617, il fut nommé une seconde fois définiteur, et peu après provincial de Gênes, au grand déplaisir des religieux de Venise, qui avaient espéré l'attirer et le retenir parmi eux.
Toujours humble et soumis quand le Pape avait parlé, notre Bienheureux partit pour Gênes, où son zèle apostolique et son habileté diplomatique eurent occasion de se donner libre carrière : des différends très-graves qu'il sut résoudre, entre le roi d'Espagne et le duc de Savoie ; un conflit à main armée qu'il eut le bonheur de faire cesser entre le duc de Parme et le duc de Mantoue, portèrent au plus haut degré sa réputation de diplomate pacificateur. Les miracles que nous allons rapporter témoignent de son ardent désir de faire du bien dans sa province, et prouvent combien ses efforts étaient agréables au Seigneur qui ne se lassait pas de le seconder. Nous laissons encore la parole au Père Laurent d'Aoste, qui raconte avec tant de charmes ces touchants épisodes de la vie de notre Bienheureux.
« Une jeune fille de dix ans, nommée Apollonie, était atteinte depuis quatre ans d'une paralysie qui affectait tous ses membres ; on la portait d'un lieu à un autre comme un petit enfant. A cette paralysie des jambes s'était jointe celle de la langue : la malade était devenue muette. On vint la présenter au Père Laurent qui faisait sa visite dans le pays, avec prière de la bénir. Notre Bienheureux regarda cette enfant avec une grande compassion, la bénit et lui imposa sa main sur le front. La mère de la malade la voyant revenir dans le même état, sans mouvement et sans parole, lui dit : Ma chère fille, maintenant que tu as reçu la bénédiction du saint Père, pourquoi ne prononces-tu pas dévotement le saint nom de Jésus ? Aie confiance, et tu seras guérie ! L'enfant crut à la parole de sa mère, et dit d'une voix faible, mais intelligible : Jésus ! en regardant sa mère, ivre de joie. Les habitants du village, attirés par le bruit des démonstrations de cette femme, furent tous témoins du miracle. Il en restait pourtant encore un à faire ; car la malade avait bien recouvré la parole, mais non le mouvement. On la rapporta donc le lendemain au provincial, qui la bénit une seconde fois et lui rendit, avec la parole, l'usage de tous ses membres ».
« A Gênes, une femme dévorée par une fièvre brûlante était sur le point de mourir. Déjà elle s'était préparée à ce passage par la réception des sacrements. Un de ses cousins, religieux capucin, pria le provincial de vouloir bien la visiter. Celui-ci se rendit auprès d'elle et lui fit sur le front un signe de croix, en disant : Maintenant mourriez-vous volontiers ? — Je suis résignée à la volonté du bon Dieu, répondit la malade ; j'avoue cependant que je désirerais vivre encore pour mes petits enfants, trop jeunes pour se passer de moi. — Consolez-vous, lui dit en souriant notre Bienheureux ; vous ne mourrez point encore ; il plaît à Notre-Seigneur de vous rendre la santé. Cette mère, tout attendrie, le pria de bénir un de ses petits enfants qu'une légère indisposition retenait au lit. Le père Laurent satisfait à sa demande ; mais tout à coup, en considérant cet enfant, il se mit à soupirer doucement et dit d'un ton ému : Âme bénie, ô cher petit enfant, qui bientôt seras un petit ange au paradis ! Le lendemain, la mère se levait bien guérie, et l'enfant s'envolait au ciel.
Cependant les Capucins de Venise ne se lassaient pas de réclamer la présence du saint religieux qui jettait sur l'Ordre de Saint-François et sur la catholicité un si vif éclat. Venise était sa patrie, quoiqu'il n'y fût pas né : c'était le berceau de ses ancêtres, et c'était de cette ville qu'il était parti pour remplir, en Italie, en Allemagne, et jusqu'en Espagne, les devoirs de son pieux ministère. Le Père Laurent ne pouvait résister plus longtemps aux supplications de ses frères ; ayant donc rempli fidèlement tous les devoirs de sa charge, il partit pour Venise, où l'appelaient de si vives amitiés et de si chers souvenirs.
Nous n'insisterons pas sur les détails de ce voyage qui fut pour le Bienheureux une longue suite d'ovations et de réceptions touchantes. Les villes et les villages venaient à sa rencontre, se disputant l'honneur de garder sa personne et de lui offrir un gîte pour reposer la nuit. Ses membres perclus par la goutte ne lui permettaient pas de longues courses ; il était forcé de s'arrêter dans les moindres villages, à la grande joie des habitants, qui obtenaient toujours de lui quelque chose, une guérison miraculeuse ou une sainte relique. Il arriva enfin à Venise, épuisé de fatigues, et le véritable triomphe qui l'accueillit à son entrée dans cette ville porta autant de préjudice à sa santé qu'il indisposait son extrême modestie.
Partout où il se trouvait, chez un prélat illustre ou dans une grande communauté, il lui fallait satisfaire l'ardente curiosité de la foule qui réclamait à grand bruit sa bénédiction. Ne pouvant suffire à contenter tous ceux qui demandaient son intercession pour la guérison de leurs infirmités ou pour l'apaisement de leur conscience, le Père Laurent avait rédigé par écrit sa bénédiction, qu'il envoyait à ceux qu'il ne pouvait pas voir.
Cette formule nous a été conservée, et nous la rapportons ici d'après le Père Laurent d'Aoste :
« Bénédiction du bienheureux Laurent de Brindes. Jésus, Marie.
« Par ce signe et par la vertu de la sainte croix, et par l'intercession de la Vierge Marie, que le Seigneur vous bénisse et vous ait dans sa sainte garde ! Que le Seigneur vous montre sa sainte face et qu'il ait pitié de vous ! Qu'il tourne vers vous son visage et vous donne la paix ! Qu'il vous rende la santé après laquelle vous soupirez, par Notre-Seigneur Jésus-Christ ! Que par le signe de la croix Jésus-Christ vous guérisse, lui qui guérit toutes les langueurs, toutes les infirmités, et délivre tous ceux qui sont possédés du démon ! Que Jésus-Christ et la Vierge Marie vous bénissent par le signe de la sainte croix !
« Frère LAURENT DE BRINDES, capucin ».
Nous citerons encore les traits suivants du séjour du Père Laurent à Venise, rapportés par le même auteur.
Surpris un jour par ses infirmités, à quelques milles de distance de la ville, il se trouva dans l'impossibilité de retourner à pied au couvent. Le curé du lieu avait inutilement cherché un cheval, une mule, pour le faire transporter à Venise ; il n'y avait dans tout le village qu'un jeune cheval indompté et fougueux qui désarçonnait tous ceux qui avaient la témérité de le monter. Néanmoins, dans l'espoir que Dieu saurait bien, en cette occasion, faire respecter à cet animal la sainteté de son serviteur, le curé le lui offrit, en le prévenant que personne n'osait s'en servir parce qu'il jettait à terre tous les meilleurs cavaliers. Malgré cet avis, notre Bienheureux n'hésita point à prendre cette monture. Il se mit à la caresser et la bénit en disant : « Petite créature du bon Dieu, prends patience et ne me fais pas de mal ; il faut que tu me portes jusqu'au couvent, parce qu'il m'est impossible de marcher ». A ces mots, le noble animal baisse la tête, comme pour assurer le cavalier de son obéissance, le laisse s'installer tranquillement sur son dos et le porte avec la douceur d'un agneau jusqu'au couvent, où les confrères du Père Laurent l'attendaient avec inquiétude ; et le reçurent avec une joie égale à leur admiration, en voyant combien la Providence l'avait protégé. Sa mission accomplie, l'animal fut caressé et béni une dernière fois par le saint homme ; puis, débarrassé de son précieux fardeau, il reprit sa fougue ordinaire et partit au grand galop.
Un jour que la douleur retenait le Père Laurent sur son grabat, deux jeunes religieux d'un autre Ordre demandèrent à le voir. Conduits dans sa cellule, ils s'agenouillèrent devant lui et le supplièrent de leur donner quelque avis dans l'état de désolation spirituelle où ils se trouvaient, et qui les tentait fortement d'abandonner la vie monastique. Il s'en excusa d'abord, leur disant qu'il ne lui appartenait pas de leur donner des conseils ; qu'il y avait dans leur congrégation des hommes éclairés, sages, expérimentés dans l'art de la direction des âmes, et qu'ils devaient s'adresser à eux. Mais, pressé par de nouvelles instances, profondément touché du triste état de ces jeunes gens, il finit par leur répondre : « Souvenez-vous, mes enfants, qu'une mère qui a commencé par nourrir de son lait son petit enfant, l'accoutume peu à peu à une nourriture plus solide. Ainsi en agit le Seigneur envers nous : durant notre enfance spirituelle, lorsque nous commençons à le servir, il a pitié de notre faiblesse, il nous fortifie avec le lait des consolations intérieures, avec les douceurs de la vertu ; puis quand nous sommes parvenus à un certain degré de vertu, il nous alimente du pain des forts, c'est-à-dire de sécheresses, d'aridités, de tribulations de toutes sortes, pour nous rendre vaillants dans les combats de la foi, et nous faire marcher à pas de géant dans les voies de la perfection. Ne soyez donc pas étonnés ni attristés de cette espèce d'abandon de Dieu dont vous vous plaignez ; mais restez fermes dans vos résolutions, et espérez en Dieu, même contre toute espérance ; il aura pitié de vos âmes et les consolera ! » Ces paroles, accompagnées de la bénédiction du saint homme, rendirent à ces religieux la joie du cœur, la paix de l'âme, et ils s'en retournèrent en remerciant Dieu et en bénissant son serviteur.
La réunion du chapitre général rappela à Rome notre Bienheureux qui se séparait avec regrets de ses frères bien-aimés de Venise, qu'il ne devait plus revoir ; comme s'il l'eût pressenti, il leur fit de touchants adieux et laissa plus d'une fois les lambeaux de ses vêtements entre les mains de la foule qui se les disputait comme de précieuses reliques. Arrivé dans la ville éternelle, il reçut la visite des plus grands personnages et des plus saints prélats, qui le vénéraient à l'égal d'un saint et l'aimaient comme un père. Notre Bienheureux recevait ces hommages avec modestie et s'inclinait souvent le premier aux genoux de ceux qui venaient précisément pour lui présenter l'expression de leur profond respect.
Il méditait encore une fois dans son cœur la pensée de demander au chapitre la faveur d'une pieuse retraite, désirant plus ardemment que jamais se renfermer dans un couvent et s'absorber tout entier dans la méditation et dans la prière ; mais les événements en décidèrent encore autrement, et une dernière mission plus épineuse que toutes les autres devait couronner sa longue carrière qui se termina dans ces négociations.
Pour exposer brièvement les faits qui déterminèrent le départ du Père Laurent pour le Portugal, nous rappellerons que le royaume de Naples appartenait alors à la couronne d'Espagne, qui en avait confié le gouvernement à un vice-roi, le duc d'Ossuna. Cet homme, d'un caractère dissimulé, habile, mais peu loyal, se livrait depuis quelque temps à des exactions qui révoltaient tous les esprits. Les réclamations qui s'élevaient de toutes parts devinrent bientôt si vives, que, devant la menace d'une guerre civile et d'un embrasement général du royaume, le Saint-Père résolut d'intervenir, et d'informer le roi d'Espagne des méfaits de son représentant. Les principaux habitants de Naples se réunirent secrètement et adoptèrent à l'unanimité la résolution de charger le Père Laurent de porter leurs griefs devant Philippe III. En vain notre saint religieux voulut se récuser, en alléguant son âge et ses infirmités croissantes ; en vain il exposait aux délégués qu'un des leurs présenterait bien plus clairement la situation ; le Pape, consulté, confirma le choix fait par les habitants de la ville, et le Père Laurent dut encore une fois partir. De pareils sacrifices sont d'un homme de courage, autant que d'un homme de cœur ; celui qui, brisé par l'âge et par les douleurs, prenait en main la cause d'autrui et sacrifiait sa vie pour la réparation d'une injustice, celui-là était bien l'homme de Dieu et le disciple de saint François, n'ayant d'autre flambeau que la foi, d'autre moyen que sa parole, d'autre but que le bonheur de ses semblables.
Après avoir échappé miraculeusement aux satellites du vice-roi qui le faisait chercher comme un larron et n'eût pas reculé devant un crime pour l'empêcher d'accomplir sa sainte mission, le Père Laurent se rendit à Rome pour y recevoir la bénédiction pontificale, ainsi que les instructions du Saint-Père pour Sa Majesté catholique. De Rome il écrivit au duc de Bavière, pour lequel il avait une amitié si vive, et lui annonça qu'il partait pour un long voyage qui, vu son âge, pouvait bien être le dernier avant son passage au ciel ; il lui faisait de touchants adieux ; il lui recommandait avec ardeur de sauvegarder toujours les intérêts de la foi, comme il n'avait cessé de le faire par le passé, et d'apprendre de bonne heure à son fils qu'il est moins méritoire pour un homme d'être le souverain d'une grande nation, que le sujet soumis du Roi des rois.
A Gênes, où notre Bienheureux débarqua d'abord, il reçut les adieux d'une foule enthousiaste qui menaçait de le garder à vue pour qu'il ne pût fuir ; les Pères de tous les couvents partageaient presque les sentiments exagérés de la foule, et peu s'en fallut que le Père Laurent n'abandonnât forcément son voyage. Un matin cependant, à la faveur d'un déguisement, il put gagner le port et prendre le large sans être autrement inquiété. Ce voyage, comme tous les autres, fut signalé par de nombreux miracles. A Gênes, il rencontre un pauvre aveugle qui, averti sans doute par le ciel du passage de notre Bienheureux, s'écrie avec confiance : « Père, guérissez-moi ». — « Comment savez-vous », répondit le Père Laurent, « qui je suis, et si je peux vous guérir ? » Le pauvre homme fut fort troublé de cette question ; rien, en effet, n'avait pu l'assurer de la présence du Père Laurent, si ce n'est un avertissement d'en haut ; mais, après un moment, il reprend avec la même foi : « Vous êtes le Père Laurent ; Père, guérissez-moi ». Notre religieux, frappé lui-même d'un tel prodige, étend sa main sur lui, et lui rend par ce signe l'usage de la vue. Des paralytiques, des boiteux, des aveugles sont également guéris par son intercession, ce qui fera comprendre facilement que la ville de Gênes l'ait vu s'éloigner avec peine. En mer, de nouveaux miracles s'accomplissent encore. Ici c'est une tempête furieuse qu'il conjure d'un signe de croix, comme autrefois dans le golfe de Venise ; là, c'est une barque de pêcheurs, qu'il bénit pieusement en lui promettant une pêche abondante ; et en moins d'une heure les filets sont tellement remplis, que le bateau, près de sombrer sous le poids du poisson, regagne en toute hâte le port.
Enfin, l'on arrive à Barcelone, et notre Bienheureux débarque aux applaudissements d'une multitude enthousiaste qui l'entoure en criant : « Voilà le Saint, voilà le Saint ». Mais le Père Laurent avait hâte de gagner Madrid, et il ne s'arrêta pas à Barcelone. Quel que fût son rang élevé d'ambassadeur, quelle que fût l'importance de la mission qu'il allait remplir, notre religieux ne voulut point se départir des habitudes ordinaires des Frères Mineurs en voyage : il résolut donc d'aller à pied, mendiant son pain sur sa route, et demandant un abri contre la pluie, contre le froid, aux arbres du chemin ou aux cabanes des bergers. Si la nuit ou ses accès de goutte le surprenaient à une grande distance de toute habitation, il se reposait sur Dieu du soin de pourvoir à sa nourriture, et jamais il n'en manqua. Enfin, après deux cents lieues d'un voyage pénible, le Père Laurent arriva à Madrid ; mais quel ne fut pas son déplaisir d'apprendre que le roi venait de quitter cette résidence pour passer en Portugal, royaume qui, par la mort du roi Sébastien, venait d'être réuni à sa couronne ! Notre Bienheureux s'arme donc d'un nouveau courage, et, après quelques jours de repos, poursuit sa route. Il arrive épuisé à Lisbonne, et cependant demandé sur-le-champ à voir le roi ; une audience lui est accordée, et notre Bienheureux peut enfin exposer sa mission devant le roi charmé de le voir et de l'entendre ; dans un second entretien que Philippe lui accorde le soir même, il développe tous les griefs des Napolitains contre le vice-roi, dépeint sous de sombres couleurs la situation de ce malheureux peuple, et demande hardiment au roi la destitution du duc d'Ossuna. Cependant celui-ci a de puissants protecteurs à la cour ; il fait agir tous ses amis et cherche à conjurer par tous les moyens le péril dont il se sent menacé ; mais la parole franche et hardie du Père Laurent ne tarde pas à confondre toutes les impostures ; la chaleur de son langage, lorsqu'il parle des opprimés, la vérité qui déborde manifestement de son cœur et se répand sur toute sa physionomie, triomphent de toutes les ruses, et au bout de dix jours le roi signe la destitution du duc d'Ossuna.
Ni le roi, ni le Père Laurent ne devaient connaître les heureux changements que la destitution du vice-roi devait apporter dans la situation du royaume de Naples ; la mort allait les ravir l'un et l'autre, l'un près de l'autre, comme si le Seigneur eût voulu, dans sa sagesse, que l'âme naturellement faible de Philippe III reçût, au moment de quitter la terre, les enseignements vivifiants et les consolations puissantes que le cœur de notre saint religieux savait si bien répandre. Le Père Laurent lui prédit hardiment sa mort, et quoique lui-même dût le précéder dans la tombe, il lui donna cet avertissement pour l'engager à mettre ordre aux affaires de son royaume, et à songer sérieusement à son éternité.
C'était en l'année 1619, le Père Laurent approchait de sa fin, et il en eut le pressentiment ; lorsqu'il se mit au lit à la suite d'un accès de goutte qui ne paraissait pas plus grave que les autres, il dit tout de suite aux deux Pères qui ne le quittaient pas que c'était sa dernière maladie. Une fièvre assez violente le fatiguait nuit et jour, et ses douleurs devenues insupportables l'empêchaient de faire aucun mouvement ; il prit alors ses dispositions pour terminer saintement sa carrière avant de perdre la lucidité de son esprit ; ayant appelé auprès de lui ses deux compagnons, le Père Jérôme de Casanova et le Père Jean-Marie de Montfort, il les fit approcher de son lit, et les regardant avec tendresse, tenant leurs mains dans les siennes, il leur dit : « Mes chers confrères, voici le moment où ma pauvre âme va être délivrée de la prison de son corps, où elle gémissait depuis si longtemps, pour entrer dans son éternité. Je vous demande pardon de toutes les peines que je vous ai causées, bien qu'involontairement, et de tous les mauvais exemples que je vous ai donnés ». Ici le saint homme, profondément ému, garda le silence et se mit à pleurer ; puis, reprenant un instant après son discours, il ajouta : « Je vous remercie de tout cœur de la grande charité dont vous avez usé à mon égard, ainsi que des travaux et des fatigues que vous avez acceptés et endurés si patiemment pour moi jusqu'à ce jour : que Dieu vous en récompense en vous comblant de toutes ses grâces ! Désormais, vous voilà seuls ici, loin de votre pays et de votre province, exposés à de nouvelles tribulations ; mais ayez confiance, comptez fermement sur l'assistance divine et le faible concours de mes prières. Je vous prie encore, frères bien-aimés, d'aller de ma part, après ma mort, vous prosterner aux pieds de notre révérendissime Père général, et de le supplier de me pardonner les fautes que j'ai commises depuis mon entrée dans cette sainte religion, ainsi que les scandales par lesquels je l'ai peut-être affligé. Remerciez-le de ses bontés pour moi et recommandez-moi à ses prières, en l'assurant que la démarche que je vous charge de faire, je l'eusse faite moi-même si mes forces me l'eussent permis. Et puisque, en qualité de chef suprême, il représente l'Ordre tout entier, demandez qu'il accepte, au nom de toutes les provinces qui m'ont été confiées, et surtout de ma chère province de Venise, le témoignage d'humilité, d'affection et de reconnaissance que je dépose humblement à ses pieds ».
Nous avons rapporté ces touchants adieux d'après le Père Laurent d'Aoste, parce qu'ils montrent bien quelle onction et quelle humilité étaient sur les lèvres de notre Bienheureux quand il parlait de lui, même au seuil de l'éternité. Il recommanda encore à ses frères une grande croix pleine de reliques qu'il portait toujours sur sa poitrine et par laquelle il accomplit tant de glorieux miracles. C'était un présent du duc de Bavière, que Laurent destinait au couvent des Clarisses de Brindes, sa ville natale ; ces religieuses la conservèrent toujours parmi leurs plus précieuses reliques.
L'heure suprême approchait pour notre Bienheureux ; ses derniers moments furent d'un saint. Quoique torturé par la souffrance, il trouvait un sourire et une bonne parole pour tous ceux qui venaient lui donner le dernier adieu ; Pierre de Tolède, avec lequel il avait chassé les Maures, vint le visiter sur son lit de douleur et se mit à fondre en larmes : « Ne pleurez pas sur moi », dit le Père Laurent, « je touche à l'éternelle félicité, mais réservez ces pleurs pour l'humanité souffrante qui a tant besoin de compassion et de généreux exemples ». L'Extrême-Onction lui fut administrée par deux frères Observantins du couvent de Lisbonne ; muni de cette consolation suprême, son visage s'épanouit dans une sérénité radieuse, et ses lèvres répétaient doucement ces simples paroles : « Dieu soit loué ! soit louée la bienheureuse Vierge Marie ». Le Père Jean-Marie de Montfort voulut soulager sa poitrine oppressée du poids de la grande croix suspendue à son cou ; mais notre Bienheureux la pressa plus fort sur son cœur, en faisant signe qu'il la voulait embrasser étroitement jusqu'à son dernier soupir. Après qu'il eut étendu sa main vers l'assistance par un suprême effort, pour donner à tous sa bénédiction dernière, son âme s'envola vers le Seigneur dans le séjour des félicités éternelles. Ce fut le 22 juillet 1619 : le Père Laurent de Brindes était âgé de soixante ans, il en avait passé quarante-cinq en religion.
Nous renonçons à peindre la douleur que ce triste événement fit naître dans toutes les âmes : le roi Philippe en fut consterné, et lorsque la nouvelle de cette mort arriva en Italie, ce fut un deuil général. Le corps du Bienheureux quitta Lisbonne pour être ramené à Venise ; mais à Villafranca, les Clarisses de la ville, aidées par la propre fille de Pierre de Tolède, s'emparèrent de cette sainte dépouille et l'ensevelirent dans leur couvent. Les deux compagnons de notre religieux en eurent une grande affliction : ils s'étaient promis de conduire ce dépôt sacré au milieu de ses frères de Venise ; tous leurs efforts pour arriver à ce but demeurèrent inutiles ; ils obtinrent seulement d'emporter son cœur, dont une partie fut remise au duc de Bavière, et l'autre au couvent des pauvres Clarisses de Brindes, avec la grande croix qui leur était destinée.
Pour résumer en quelques lignes ce que nous venons d'écrire sur le Père Laurent de Brindes, nous ne pouvons mieux faire que de rapporter, d'après le Père Laurent d'Aoste, le portrait qu'a tracé de notre Bienheureux l'abbé Tisbiardo dans son panégyrique prononcé à Modène :
« Le Père Laurent de Brindes était un homme honoré des Papes, estimé des princes, acclamé par les peuples. Vertueux jusqu'à l'héroïsme, il fut humble sans bassesse, magnanime sans ostentation, courageux sans orgueil. Sa foi eût transporté des montagnes, son espérance défiait toutes les épreuves, et sa charité ne connaissait pas de bornes. Unissant la vie active à la vie contemplative, il se livrait à des travaux incessants pour la défense de l'Église et le salut du prochain, sans perdre jamais de vue la sainte présence de la Majesté divine. Investi de cette force d'en haut à laquelle rien ne résiste, il surmonta toutes les difficultés, renversa tous les obstacles que la malice des hommes ou les puissances de l'enfer opposaient à ses entreprises. Devenu le fléau de l'hérésie et de l'impiété, il leur porta, par la seule puissance de sa parole, de plus rudes coups que n'auraient pu faire les princes de la terre avec leurs armées. Dieu, qui l'avait prédestiné à de si grandes choses, l'avait prévenu de ses plus riches bénédictions et l'avait doté de ces qualités naturelles qui exercent sur les hommes un empire souverain : une haute stature, un front large et élevé, des yeux perçants et doux, une bouche gracieuse et souriante, un visage noble et rayonnant d'intelligence, un esprit juste, vif et pénétrant, un cœur tendre et généreux, un aspect grave et néanmoins attrayant, un langage toujours digne, mais empreint d'une suave aménité ; tout cela embelli, rehaussé par une vertu qui resplendissait dans tous ses traits, dans tous ses gestes et dans toutes ses paroles, formait un ensemble en quelque sorte si décisif qu'il était impossible de le voir sans se sentir dominé, subjugué, entraîné comme par une âme supérieure, sans le vénérer, sans l'aimer. En un mot, il fut l'homme le plus prodigieux de ce siècle et le plus utile à l'Église ».
Cinq années après la mort du Père Laurent, des suppliques furent adressées au pape Urbain VIII par l'empereur Ferdinand II, par le duc de Bavière et par les gardiens de différents couvents pour la béatification du saint religieux. Cinquante ans après, selon la Règle expresse instituée par le souverain Pontife, les procès commencés subirent une nouvelle instruction, et la Congrégation des Rites commença son enquête sur les écrits laissés à Venise par le Père Laurent. Cependant les formalités à remplir ayant subi différents retards, ce ne fut que le 29 mars 1783, que la Congrégation des Rites décida unanimement que l'on pouvait sûrement procéder à sa béatification. Le pape Pie VI approuva cette décision par un décret du 17 avril suivant, et le 1er juin de la même année, il publia, de la manière la plus solennelle, le décret de béatification dans la basilique du Vatican ; il fixait au 7 juillet la fête de notre Bienheureux.
Voici les faits qu'on a le plus généralement reproduits dans les images de saint Laurent de Brindes : 1° l'Enfant Jésus lui apparaît pendant qu'il célèbre la sainte messe et le caresse de ses petites mains ; 2° il est à la tête des escadrons chrétiens qui repoussent l'armée turque : le vaillant duc de Mercœur avoua que la présence du bienheureux Laurent lui avait valu bien des généraux devant Albe royale, 3° comme à tous les prédicateurs de la guerre sainte, on peut lui mettre en main l'étendard de la croix ou un drapeau militaire.
Saint Laurent est particulièrement honoré à Lisbonne, à Brindes, à Villafranca del Vierzo et chez les Capucins.
## ÉCRITS DU BIENHEUREUX LAURENT DE BRINDES.
Les écrits qu'a laissés le Père Laurent, et qui sont restés en manuscrits, sont les suivants :
1° Dissertation dogmatique contre Luther et Laïser, en latin, en hébreu et en grec ; 2 vol. in-fol. ; 2° Sermons pour le Carême ; 2 vol. in-fol. ; 3° Sermons pour l'Avent ; 2 vol. in-fol. ; 4° Dominicales ; 3 vol. in-fol. ; 5° Sermons sur les Évangiles ; 1 vol. in-fol. ; 6° Panégyrique des Saints ; 1 vol. in-fol. ; 7° Discours sur la sainte Vierge ; 1 vol. in-fol. ; 8° Explication de la Genèse ; 1 vol. in-4° ; 9° Réponse à un libelle de Laïser ; 1 vol. in-fol. ; 10° Explication des prophéties d'Exéchiel ; 1 vol. in-4° ; 11° Quatre lettres sur la parfaite observance de la Règle séraphique ; 1 vol. in-4° ; 12° Traité de prédication pour le nouveau prédicateur ; 1 vol. in-4° ; 13° Plans et matériaux pour des sermons ; 1 vol. in-fol.
L'examen qu'ils ont subi près de la Congrégation des Rites leur est entièrement favorable, et il faut regretter, avec les personnes privilégiées qui ont eu le bonheur de les parcourir, que ces solides écrits n'aient jamais été imprimés et livrés à la publicité pour la grande gloire de notre Bienheureux et l'édification des fidèles catholiques.
Palmier Séraphique.
7 JUILLET.
Événements marquants
- Entrée chez les Capucins de Vérone le 18 février 1575
- Mission de conversion des Juifs sous Clément VIII
- Fondation de couvents à Prague, Vienne et Gratz
- Bataille contre les Turcs avec l'archiduc Matthias
- Élection comme Général de l'Ordre
- Ambassadeur en Espagne et en Bavière
- Mission finale à Lisbonne pour la destitution du duc d'Ossuna
Miracles
- Apaisement d'une tempête en mer par un signe de croix
- Apparition de l'Enfant Jésus durant la messe
- Guérison instantanée de nombreux paralytiques et aveugles
- Apparition de trois couronnes lumineuses au-dessus de sa tête
- Apprivoisement d'un cheval indompté
Citations
Que cette cellule renferme un crucifix, et elle sera pour moi plus belle que les salles somptueuses des plus riches palais.
C'est la cause de Dieu, il saura la défendre.