Saint Merry (Médéric)
Prêtre et Abbé de Saint-Martin d'Autun
Résumé
Noble d'Autun entré au monastère à treize ans, Merry devint abbé de Saint-Martin avant de chercher la solitude dans le Morvan. Rappelé à ses fonctions par son évêque, il finit sa vie en pèlerinage à Paris, vivant en reclus près du tombeau de saint Germain. Il est célèbre pour ses miracles, notamment la libération de prisonniers.
Biographie
SAINT MERRY OU MÉDÉRIC,
PRÊTRE ET ABBÉ DE SAINT-MARTIN D'AUTUN
*Nihil est tam gratum Deo sacrificium, quam zelus animarum.*
Aucun sacrifice ne plaît tant à Dieu que le zèle pour le salut des âmes.
S. Greg. Mag. Sup. septem Paul. Pœnit.
Pendant que l'abbaye de Saint-Symphorien était gouvernée par Hermenaire, depuis évêque d'Autun, et celle de Saint-Martin, sa sœur, par Héroald, un pieux enfant d'une noble famille d'Autun se présentait à la porte du monastère de Saint-Martin, demandant une place parmi les jeunes novices qui habitaient le saint asile. Médéric ou Merry (Medericus) était le nom de cet enfant béni. Il n'avait que treize ans, et déjà son âme, trop élevée pour se contenter des choses d'ici-bas, dégoûtée du monde avant même de l'avoir bien connu, prévenue d'une grâce spéciale, aspirait à monter plus haut, se tournait spontanément vers le ciel. Ange exilé sur la terre depuis peu d'années et pourtant las de son exil, il accourait empressé à cette invitation du divin maître : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués..., et vous trouverez le repos de vos âmes ». Les parents de Merry fondaient sur lui les plus belles espérances ; et longtemps ils avaient combattu, croyant toujours pouvoir la vaincre, une résolution qui venait si prématurément déjouer leurs projets d'avenir pour leur fils bien-aimé. Mais la persévérance toute virile et vraiment extraordinaire que mit l'enfant prédestiné à lutter contre les craintes et les regrets, les efforts et les entraînements de l'amour d'un père, de la tendresse d'une mère, contre les promesses et les séductions du monde qui lui souriait dès son entrée dans la vie, leur révéla enfin une vocation divine. N'osant résister davantage à l'appel d'en haut ; ne pouvant plus méconnaître ni refuser le sacrifice que le ciel exigeait d'eux si manifestement, ils avaient voulu au moins s'associer à la généreuse démarche de leur fils et venaient de le conduire eux-mêmes au monastère pour le donner à Dieu.
Voilà donc le jeune oblat qui, à l'exemple de Samuel et de Marie, mère de Jésus, franchit le seuil sacré du cloître pour consacrer à Dieu les prémices de sa vie et dit avec le divin Maître, par la bouche du Prophète : « Je viens, Seigneur, pour faire votre volonté ». Pendant la célébration des saints mystères, au moment même de l'oblation des dons eucharistiques,
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en présence de cinquante-quatre religieux rangés en cercle autour de l'autel et priant pour celui que l'adoption allait initier aux labeurs et aux joies célestes d'une nouvelle famille, l'enfant conduit par ses parents, la tête couronnée de fleurs, comme une innocente victime, s'approche et présente l'eulogie du pain et un calice que le prêtre officiant reçoit comme des arrhes offertes au Seigneur. Ensuite il s'agenouille. On étend alors sur lui les bords longs et flottants de la nappe de l'autel ; et ses parents écrivent une cédule de renonciation ou de consécration, promettant avec serment de ne plus rien lui donner en propre, ni par eux-mêmes ni par autrui. Il est revêtu de l'habit monastique et dépouillé de sa chevelure. C'en est fait : Merry appartient à l'Église ; l'abbé du monastère est devenu le père adoptif du fils que Dieu vient de lui envoyer. Souvent alors les parents offraient d'eux-mêmes leurs enfants. Cette oblation était une sorte de recommandation monastique, mais bien différente de la recommandation du palais, en usage à l'époque mérovingienne. L'un était une inféodation, l'autre un anoblissement, un honneur ; celle-là une espèce de servitude, celle-ci un affranchissement, un bonheur exceptionnel. L'enfant ainsi donné perdait peu et gagnait beaucoup : il acquérait ce qui nous rend aujourd'hui si justement fiers ; il était, de quelque condition qu'il fût, libre, émancipé, inviolable, appelé à la plus noble existence, à l'éducation la plus libérale, la plus haute que l'on connût alors. Il ne dépendait plus que de Dieu, de la règle, de ses devoirs, de sa conscience. Ainsi, perfectionnement individuel, adoucissement des institutions sociales de cette époque : tel était le double but d'un usage qui dut cesser lorsque ce but put être atteint par d'autres moyens ; et c'est pourquoi, plus tard, les conciles retardèrent jusqu'à l'âge mûr la profession des oblats.
Si quelquefois des enfants étaient amenés au monastère par leurs parents avant qu'ils comprissent assez bien toute la portée de cet acte solennel, il n'en fut pas de même du jeune Merry. Chez lui l'oblation avait été parfaitement réfléchie, libre, spontanée ; et l'on vit bientôt qu'il était venu pour se donner tout entier, corps et âme, à Dieu. Les austérités ordinaires de la vie religieuse ne suffirent pas à sa ferveur. N'oubliant jamais qu'il s'était offert, à l'exemple de Jésus-Christ, comme une victime pour ses péchés et ceux des autres, il immolait tous les jours sa chair par le glaive de la pénitence, ne prenant qu'à de longs intervalles un peu de pain d'orge ou quelque autre vile nourriture et ne buvant que de l'eau. Tous les religieux, ses frères, l'admiraient comme un prodige que les anciens Pères du désert n'avaient pas surpassé. Et encore ils ne savaient pas tout : le saint jeune homme, aussi humble que mortifié, cachait avec soin sous tous ses vêtements ordinaires un très-rude cilice. « Ce grand serviteur de Dieu », dit son biographe, « se souvenait que le premier homme s'était perdu par la sensualité et par l'orgueil, et il voulait expier, il voulait combattre l'un de ces deux vices en retranchant à son corps presque le strict nécessaire, et l'autre, en dérobant aux yeux des hommes toutes ses mortifications par les saints artifices de l'humilité. Mais l'éclat de ses vertus, malgré les voiles dont il s'efforçait de les couvrir, franchit même les murs de l'abbaye et ne tarda pas à se répandre au loin. Bientôt on accourut de toutes parts pour voir le saint religieux dont la renommée publiait tant de merveilles, pour s'édifier de ses exemples et de ses paroles, consulter sa sagesse et remporter quelques bonnes pensées, fruits des instructions qu'on recueillait comme des oracles sur ses lèvres inspirées. Ainsi, continue l'historien, en prenant un ton de solennelle emphase, « accourait des bouts du monde la reine de Saba pour
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entendre le sage Salomon ; ainsi les multitudes quittant leurs foyers se pressaient sur les pas du Sauveur, attirées par ses miracles, par les charmes de sa parole, par les charmes de sa bonté ».
Cependant l'abbé du monastère tomba malade, et, après de longues souffrances, s'en alla vers le Dieu auquel, en vrai religieux, il n'avait cessé de tendre par l'aspiration de toute sa vie. Alors l'évêque d'Autun, qui embrassait tout dans sa sollicitude de pasteur, les brebis comme les agneaux, recommanda aux moines de choisir un homme capable de préserver des dents du loup ravisseur le troupeau de Jésus-Christ et de garder si bien le bercail, que le divin Maître retrouvât un jour toutes les brebis qui auraient été confiées à ses soins vigilants. Le choix était fait d'avance : Merry fut élu abbé par acclamation, et la foule accourue au monastère salua la nouvelle de l'élection de mille cris enthousiastes. Tout le monde était heureux. Le vénérable évêque, qui voyait combler ses vœux les plus chers, l'était plus que personne. Aussitôt se tournant vers le nouvel abbé : « Ô flambeau du Christ », dit-il d'une voix solennelle ! « Ô vase choisi dans les trésors du Seigneur ! recevez de la part du Dieu éternel la mesure avec laquelle vous devez distribuer à son troupeau les aliments spirituels destinés à le nourrir. Guidez-le par les préceptes et les conseils de l'Évangile, afin que vous méritiez d'entendre un jour de la bouche du juge miséricordieux ces paroles : « Courage ! bon et fidèle serviteur. Parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t'établirai sur beaucoup d'autres : entre dans la joie de ton maître ».
Envisageant dans la charge importante qui venait de lui être imposée, non les honneurs, mais uniquement les devoirs, Merry redoubla d'exactitude, si toutefois c'était possible, pour l'accomplissement des moindres pratiques de la vie religieuse. « Un supérieur », disait-il, « c'est la règle personnifiée, la règle vivante ». Modèle de tous, il en était aussi le serviteur, conformément à cette parole divine qu'il aimait à répéter sans cesse : « Le Fils de l'Homme n'est pas venu en ce monde pour être servi, mais pour servir. De même celui qui sera le premier parmi vous devra être le serviteur de ses frères ». Placé à la tête d'une famille religieuse, il aimait surtout à s'en montrer le père. Jamais à lui-même, toujours aux autres, sans cesse attentif aux besoins corporels et spirituels de ses enfants, il veillait non-seulement sur leur conduite extérieure, mais encore sur leur cœur. « Gardez-vous », leur disait-il souvent, « des mauvaises pensées comme des mauvaises actions ». Et afin de pouvoir appliquer le remède où était le mal, il voulait que tous lui dévoilassent avec une simplicité enfantine et un abandon tout filial leur état intérieur. Sa miséricordieuse charité, sa manière de traiter les âmes pleine d'habileté autant que de douceur, étaient si bien connues que chacun s'empressait de lui découvrir ses dispositions les plus intimes, et se retirait meilleur et plus heureux. Un moine, entre autres, tourmenté d'une tentation violente, alla en faire l'humiliant aveu. Aussitôt le saint abbé l'enveloppa de sa tunique, et s'adressant au démon qui se plaignait hautement d'être obligé d'abandonner sa proie : « Tais-toi, misérable », lui dit-il, « et sors de cet homme. Non, tu ne posséderas plus un vase que Jésus-Christ a purifié de son sang divin ». Le pauvre religieux, délivré de l'infernale obsession, parvint sous la direction de Merry à une si éminente sainteté que Dieu même voulut la manifester par des prodiges. Un autre moine, victime aussi de l'esprit malin, ne pouvait pas rester un seul instant à l'église. Dès qu'il était entré, on le voyait aussitôt sortir, avant même qu'il se fût mis à genoux. Tous les avertissements avaient été inu-
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tiles. Alors Merry crut devoir recourir aux remèdes surnaturels, bénit un peu de pain et le lui donna. Il n'en fallut pas davantage pour guérir cette âme tourmentée.
Cependant notre Saint, sans cesse enlevé à lui-même par les affaires, fatigué du gouvernement dont il se croyait indigne, assiégé chaque jour par une multitude de personnes qu'attirait auprès de lui la renommée de ses vertus et de ses miracles, gémissait d'une nécessité qui l'arrachait à ses intimes communications avec le ciel et alarmait son humilité. Il s'était réfugié dans le cloître pour fuir le monde, et voilà que le monde semblait s'obstiner à le poursuivre jusque dans sa retraite. C'en était trop : il ne pouvait plus vivre, il étouffait dans cette atmosphère où ses aspirations vers le ciel étaient sans cesse gênées, où tout l'empêchait de suivre son attrait irrésistible pour la vie contemplative ; et il en chercha une autre qui fût en harmonie avec son tempérament spirituel. Un jour donc, à l'insu de la communauté, il quitta son monastère comme autrefois saint Jean de Réome, et courut s'enfoncer dans les solitudes du Morvan, pour converser enfin tous les jours, à loisir et en toute liberté, seul à seul avec Dieu. Après avoir erré quelque temps dans ces lieux sauvages, profondément sillonnés par de nombreuses et sombres vallées, qu'enferment d'abruptes montagnes couvertes de forêts, dont le vaste silence n'est interrompu que par le bruit du torrent, il s'arrêta à quelques lieues d'Autun dans un bois désert et s'y construisit un petit ermitage. Là, vaquant jour et nuit au commerce intime avec le ciel, il restait de longues heures abîmé dans la prière, épanchait son âme en saints ravissements et aspirait en longs désirs l'éternelle félicité. Là, pensait-il, caché dans le secret de la face du Seigneur, il pourrait voir ses jours s'écouler, pieux et calmes, loin des soucis de l'administration et de tous les bruits du monde, inconnu et oublié, en attendant l'oubli, le silence et le repos de la tombe. Son espérance fut trompée : la gloire qu'il fuyait s'attacha malgré lui à ses pas pendant sa vie, comme à sa mémoire après sa mort. Le lieu désert où il avait planté sa tente pour achever le pèlerinage de sa vie prit un nom, et ce nom fut celui de Celle, ou cellule de saint Merry, qu'il a toujours porté et qu'il porte encore aujourd'hui. On alla visiter la fontaine où l'homme de Dieu s'était désaltéré, le rocher sur lequel il allait prier. Le désert même avait parlé, et il se peupla. Les pèlerins accoururent de toutes parts, et une église remplaça l'humble cellule. Tout autour se groupèrent des chaumières : le village de la Celle était créé et attestait que là naguère avait vécu un Saint.
Dès que sa disparition subite de l'abbaye fut constatée, tous les frères, tristes et désolés comme des enfants qui se voient tout à coup devenus orphelins, donnèrent les premiers instants à la douleur ; puis, sortant de la stupéfaction morne et indécise dans laquelle ils étaient plongés, ils se répandirent de tous côtés cherchant et demandant leur père. Enfin, après d'inquiètes et nombreuses investigations, ils parvinrent à découvrir le lieu de sa retraite. Le difficile était de l'en tirer. Ils mirent tout en œuvre pour le gagner, alléguant les raisons les plus puissantes, faisant valoir les motifs les plus capables d'agir sur son âme tendre et timorée, s'adressant à la fois à son cœur et à sa conscience. Ils le priaient de revenir pour l'amour de Dieu et de ses fils spirituels, lui représentaient qu'il acquerrait plus de mérites pour le ciel en consacrant sa vie au bonheur de ses frères, à l'édification du prochain, au bien des âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ, aux œuvres fécondes du zèle, qu'en travaillant, dans un isolement stérile, à sa propre et unique perfection. Prières, représentations, tout fut inutile.
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Le Saint croyait que Dieu le voulait au désert, et ses pauvres enfants, d’abord si joyeux d’avoir retrouvé leur père, s’en retournèrent bien tristes : ils ne le ramenaient pas et restaient orphelins. Quel moyen prendre ? Un seul pouvait leur réussir. Ils allèrent tout en larmes faire part de leur douleur au vénérable évêque d’Autun. Ansbert, à cette nouvelle, partit aussitôt avec eux ; et il ne fallut rien moins qu’un ordre appuyé d’une menace d’excommunication pour arracher le solitaire aux douceurs de sa thébaïde.
Merry qui ne voulait, qui ne cherchait que le salut de son âme et la volonté du ciel, avait vu l’expression de cette volonté souveraine dans la manifestation si formelle de celle de son évêque : il obéit donc, mais en offrant à Dieu son retour au milieu des hommes, comme le plus grand sacrifice de sa vie. Toutefois, il remplit avec un nouveau zèle toutes les fonctions de sa charge, dépensant comme auparavant, non par goût, mais par devoir, et par conséquent d’une manière d’autant plus méritoire, sa vie tout entière au service du prochain ; et jamais sa sainteté ne jeta un plus vif éclat. On ne savait ce que l’on devait le plus admirer en lui, ou sa charité, ou les miracles dont Dieu la récompensait. En même temps que sa prière humble et puissante rendait la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, l’usage de leurs membres aux paralytiques, les paroles de salut brûlantes de foi, embaumées de piété, qui sortaient de sa bouche, guérissaient les maladies de l’âme plus tristes encore et souvent plus rebelles que les maladies du corps. C’est ainsi que ramené à la vie active et publique, et s’y livrant par héroïques efforts, par de continuelles luttes contre sa nature qui l’appelait à la contemplation, il imita jusqu’au bout le divin Maître dans ses sacrifices et dans sa bonté, et passa comme lui en faisant le bien.
Mais le jour de la délivrance et du repos éternel approchait. Pour l’y préparer sans doute, Dieu permit, avant de rappeler son âme de la terre, qu’il fût quelque temps déchargé du poids de ses sollicitudes quotidiennes. Parmi les religieux de l’abbaye il en était un nommé Frodulphe (vulgairement saint Frou), que Merry estimait et affectionnait particulièrement. Le saint abbé l’avait tenu autrefois sur les fonts du baptême et s’était consacré depuis à son éducation. Il l’aimait comme un fils et le soignait comme un disciple qui savait le comprendre. Versant dans cette jeune âme son âme tout entière, il l’avait élevée à la plus haute perfection. Frodulphe rendait en vertus et en amour filial ce qu’il recevait de sublimes leçons et d’affection paternelle. De plus, il partageait tous les goûts de son maître chéri et vénéré, ou plutôt de son père. Comme lui, peu content de la vie commune du cloître et n’aspirant qu’à la solitude du désert ; comme lui aimant à savourer les délices de la vie contemplative, avant-goût du ciel, à imiter dans un corps mortel la vie des séraphins. Un jour, par pitié et par amour pour le saint abbé dont il connaissait les peines, les désirs les plus intimes, et aussi pour suivre son propre attrait, il lui proposa avec de vives instances un pèlerinage au tombeau de l’illustre abbé de Saint-Symphorien, saint Germain de Paris, son compatriote et son modèle. Merry accepta l’invitation. Les voilà donc tous deux qui s’acheminent à pied vers le but de leur pieux voyage. Arrivé au monastère de Champeaux-en-Brie, près Melun, Merry ne put aller plus loin. Forcé par la maladie de s’arrêter dans cette sainte maison, il y séjourna longtemps. Heureux de pouvoir offrir à Dieu ses souffrances, converser librement avec lui, jeûner tout à son aise et passer le jour et la nuit de longues heures à l’église, il remerciait la Providence
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de lui avoir ménagé ces quelques moments de calme pieux dans une famille de frères. Mais bientôt se reprochant cette vie tranquille, il sortit, dès que la maladie le lui permit, de son repos forcé, et chercha dans l'exercice de la charité chrétienne l'occasion d'acquérir de nouveaux mérites pour le ciel.
S'étant rendu à Melun avec l'espérance d'y trouver quelques personnes auprès desquelles il pût satisfaire cette passion sublime qui le poussait à faire du bien, le saint abbé entendit de l'église, au moment où l'office finissait, les cris lamentables des prisonniers, pauvres gens détenus sans doute pour n'avoir pu s'acquitter envers le fisc. Aussitôt ému d'un profond sentiment de pitié, à l'exemple de saint Germain pour lequel il avait un culte spécial, il se rendit auprès du dépositaire de l'autorité publique pour lui demander l'élargissement des infortunés captifs. Ne l'ayant pas trouvé, il s'adressa directement au souverain Maître. Sa prière fut exaucée : les portes de la prison s'ouvrirent d'elles-mêmes. Aussitôt la foule du peuple témoin du miracle fit éclater par mille cris enthousiastes son admiration et sa joie, pendant que le Saint, auteur après Dieu de ce prodige obtenu par la charité, se hâtait de rentrer au monastère de Champeaux pour y cacher sa gloire.
Il y resta quelque temps encore ; mais voyant que sa maladie traînait en longueur, et désireux d'accomplir son pèlerinage, il se procura un grossier véhicule et partit pour Paris, en regrettant de ne pouvoir continuer à pied sa route, comme il l'avait commencée. Sa réputation était si grande que les habitants du pays accouraient tous sur son passage, les mains pleines de présents. Il acceptait avec affabilité et reconnaissance ces dons de la piété populaire et les faisait distribuer aux pauvres, n'usant pour lui-même que des modestes attelages qui se relayaient le long du chemin pour traîner son pauvre chariot. Cette humble marche fut transformée par l'éclat des miracles qui l'accompagnèrent en une sorte d'ovation, et la misérable voiture, en char de triomphe. À moitié chemin, un homme, nommé Ursus, qui s'était rendu avec beaucoup de peine sur le passage de Merry, s'en retourna entièrement débarrassé d'une fièvre violente et obstinément tenace. Une femme appelée Bénédicte, malade et possédée du démon, fut à l'instant même guérie et délivrée. À la villa de Boneil et à Charenton, le Saint, dont le cœur formé par la piété chrétienne s'ouvrait toujours à la compassion, demanda et obtint la grâce de quelques malheureux détenus. Pendant le trajet de Melun à Paris, la fatigue l'obligea de s'arrêter en un lieu alors inhabité et sans nom. La piété des peuples ne l'oublia pas : ce petit coin de terre sanctifié par la présence du saint abbé d'Autun garda son souvenir et son nom. On y bâtit un oratoire autour duquel les pieux fidèles aimèrent à grouper leurs habitations ; et le village de Saint-Merry prit naissance. On honora encore sa mémoire non loin de là, à Lynais où fut fondée une collégiale.
Le serviteur de Dieu put enfin entrer dans Paris. Il était tout souffrant, mais la joie d'atteindre enfin le but tant désiré de son pèlerinage, lui fit oublier toutes ses douleurs. Après avoir longtemps répandu son âme en prières, agenouillé au tombeau de l'ancien abbé de Saint-Symphorien, il alla reposer son corps brisé par la fatigue et la maladie dans une petite cellule attenante à l'église de Saint-Pierre, qui était à cette époque hors des murs de la cité, alors encore bien modeste, destinée à tant de magnificence et de grandeur. Après y avoir vécu en reclus, pendant près de trois ans, ne pouvant plus que souffrir et prier, le bon et fidèle serviteur entendit la voix du
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divin Maître qui l'appelait à la récompense éternelle, rassembla ses disciples, leur révéla le jour de sa mort et acheva, dit le biographe, tous ses préparatifs pour le mystérieux passage du temps à l'éternité, de la terre au ciel. Puis ayant dit adieu à ses amis, à ses enfants spirituels, à son cher Frodulphe, il exhala son dernier soupir (29 août 700) mêlé à une dernière aspiration vers Dieu : *Inter verba orationis migravit ad Dominum*. Cette grande et belle âme, qui s'était toujours sentie étrangère en ce monde et n'avait aspiré qu'à la céleste patrie, y était enfin pour jamais.
On représente saint Merry tenant des chaînes, ou faisant ouvrir par des anges la porte d'une prison. On le voit aussi regardant le ciel d'où plusieurs étoiles semblent descendre vers lui. La raison de cette dernière peinture est que l'on a voulu exprimer ainsi l'avis céleste qui lui fut donné de sa mort.
## CULTE ET RELIQUES.
La chapelle de Saint-Pierre, où Merry fut inhumé, devint célèbre par les miracles qu'y opéraient les reliques du saint abbé et par le culte public établi en son honneur au siècle suivant, sous Charles le Chauve. Dès lors insuffisante et d'ailleurs tombant en ruines, elle fut reconstruite et transformée en une grande église, en 884, par Odon le Faucennier, le même qui se distingua, deux ans plus tard, à la défense de Paris. Alors le prêtre Théodebert, qui la desservait, désireux de rendre aux restes vénérés du moine autunois les honneurs qu'ils méritaient, pria Gurlin, évêque de Paris, d'en faire la translation solennelle. Le pontife, empêché par les graves sollicitudes des affaires publiques, se fit représenter par ses archidiacres. La cérémonie fut magnifique. Tout le clergé et tous les religieux de Paris y assistèrent avec une grande multitude de peuple. Au chant du *Te Deum* et des psaumes, on releva les os du Saint de la crypte où ils avaient été placés d'abord, pour les mettre dans une chasse d'argent enrichie de pierres précieuses et soutenue par deux anges, exposée au-dessus du maître-autel à la vénération publique. Adalard, comte d'Autun et abbé de Saint-Symphorien, fit en cette circonstance de riches donations à la nouvelle église qui fut dès lors placée sous la double invocation de saint Pierre et de saint Merry. Mais elle n'a conservé que ce dernier vocable : on l'appelle aujourd'hui encore, à Paris, l'église de Saint-Merry. Les diocèses d'Autun et de Paris qu'unissaient déjà les rapports si intimes établis par saint Germain et saint Dractevée, par la chapelle et le culte de saint Symphorien, virent donc encore resserrés par Adalard, par l'église et le culte de saint Merry, les liens chers et sacrés qui rattachaient déjà l'une à l'autre leur histoire respective. Ainsi partout où allaient les Saints, le souvenir, le respect et la confiance des peuples les suivaient ; ainsi s'établissaient comme des courants qui, partant de plusieurs centres principaux, faisaient abondamment circuler, pendant tout le moyen âge, la vie religieuse dans le corps social, d'un bout de la France à l'autre. L'Église de Champeaux reçut une partie des reliques du Saint qui l'avait autrefois illustrée de sa présence. Le monastère autunois, justement fier d'avoir élevé et eu ensuite pour abbé un si grand serviteur de Dieu, fonda une messe solennelle en son honneur, afin de consacrer la mémoire et d'obtenir le secours d'un frère chéri, d'un père vénéré, d'un protecteur puissant auprès de Dieu.
Tiré de l'*Histoire de saint Symphorien et son culte*, par M. l'abbé Dinet.
## SAINTE SABINE, MARTYRE À ROME (119).
Après la mort de la vierge Sérapie qui eut la tête tranchée près de l'arc de Faustin, à Rome, sous l'empereur Adrien, la très-noble veuve Sabine qu'elle avait convertie à la foi et engagée au service des pauvres, des malades et des prisonniers, fut dénoncée au préfet Helpidius et amenée au prétoire. « N'es-tu pas Sabine, la veuve de l'illustre Valentin ? » lui dit le préfet. « C'est moi-même ». — « Pourquoi donc as-tu osé te joindre aux chrétiens et refusé d'adorer les dieux ? » — « Je rends grâces à Jésus-Christ Notre-Seigneur qui a daigné, par sa servante Sérapie, me délivrer de mes souillures et de la puissance du démon, afin que je ne tombe plus dans l'erreur où vous êtes en l'adorant ». — « Ainsi tu prétends que les dieux que nous adorons, nous et les augustes,
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nos souverains, sont des démons ! » — « Ah ! combien je voudrais vous voir adorer le Dieu véritable qui a créé toutes choses et qui gouverne à son gré les êtres visibles et invisibles, au lieu d'adorer les statues des démons avec lesquels vous brûlerez, vos empereurs et vous, dans des feux éternels ». — « Si tu ne sacrifies pas », dit le préfet irrité, « je jure que je vais te condamner sans retard à la peine du glaive ». Et la noble romaine répondit : « Non, je ne sacrifierai point à tes démons, car je suis chrétienne, le Christ est mon Dieu, je l'adore et je le sers : à lui seul je dois sacrifier ». — « Nous ordonnons », dit aussitôt Helpidius, « que Sabine, en punition de sa désobéissance aux dieux et de ses blasphèmes contre nos maîtres les augustes, soit frappée du glaive et tous ses biens confisqués ».
Quand le bourreau eut fait son œuvre, des chrétiens enlevèrent le corps de la sainte Martyre et l'ensevelirent dans le tombeau qu'elle avait fait construire elle-même, près de l'arc de Faustin, et qui déjà gardait les restes de sainte Sérapie. En 425, un prêtre d'Illyrie, nommé Pierre, bâtit une église à sainte Sabine sur le lieu du supplice, au mont Aventin. Cette église, donnée à saint Dominique par Honorius III, appartient au fils du bienheureux Patriarche et on y vénère, sous l'autel majeur, les corps des deux saintes Martyres.
Vers le milieu du XIXe siècle, l'église de Lassey, en Auxois, dédiée à saint Martin, évêque de Tours, reçut la moitié du chef de sainte Sabine. Peu à peu la dévotion des fidèles à cette relique insigne déposséda Saint-Martin de son antique patronage ; le village lui-même oublia son nom celtique pour prendre celui de la Sainte qu'il porte aujourd'hui.
Cette généreuse Martyre était honorée à Périgueux le 29 août. On faisait une procession de Sainte-Sabine (la font Laurière) dans les temps de grande pluie ou de grande sécheresse. Cette fontaine, disait-on, était sortie miraculeusement de terre, et sainte Sabine était pour les Périgourdins ce que sainte Geneviève est pour les Parisiens.
Tiré des *Saints de Dijon*, par M. l'abbé Duplus, et de Notre fournies par le R. P. Curien, de Toulouse.
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## SAINT ADELPHE,
## DIXIÈME ÉVÊQUE DE METZ ET CONFESSEUR (Ve siècle).
Saint Adelphe, dixième évêque de Metz, exerça les fonctions pastorales après saint Ruf, et gouverna pendant dix-sept ans le troupeau confié à ses soins. Par ses miracles, il protégea les chrétiens contre la fureur des idolâtres, dont il effraya les uns et convertit les autres. Il s'endormit doucement dans le Seigneur, le 28 du mois d'avril. Quoique l'histoire authentique de sa vie se soit perdue dans les désastres subis par la ville de Metz, on n'en doit pas moins croire à son éclatante sainteté, manifestée, selon ce qu'écrit Paul Diacre, par de nombreux miracles.
Saint Adelphe fut d'abord inhumé dans la célèbre crypte de Saint-Clément de Metz (auparavant Saint-Pierre-aux-Catacombes), puis transféré dans l'abbaye bénédictine de Neuvillers (Nouveau Villare, Nous Ville), au diocèse de Strasbourg, par Drogon, évêque de Metz, et frère de Louis le Débonnaire, vers l'an 826. L'abbaye de Neuvillers, située au pied du mont Scaurus, qui sépare l'Alsace des Vosges, avait été fondée, vers l'an 723, par saint Sigisbold ou Sigebond, évêque de Metz, de concert avec saint Firmin, son chorévêque, à qui il donna la direction du nouveau monastère. Les nombreux miracles opérés à cette translation, et depuis, ont rendu le culte de saint Adelphe très-célèbre. Un témoin oculaire ou informé par des personnes dignes de foi, en fit une relation qui fut publiée, en 1506, par Wimphelinge, sur un manuscrit de la bibliothèque de Philippe, comte de Hanau (Électorat de Hesse) et baron de Lichtenberg (Prusse rhénane), et réimprimé par le Père Stilling dans le Recueil des Bollandistes.
Les religieux de Neuvillers célébraient tous les ans, le 29 août, cette glorieuse translation, et leur église, dédiée d'abord sous l'invocation des apôtres saint Pierre et saint Paul, n'était plus connue, au XVe siècle, que sous le nom de Saint-Adelphe. L'abbaye, qui relevait, au temporel, de l'évêché de Metz, demeura sous la Régie de Saint-Benoît jusqu'en 1496, époque à laquelle elle fut transformée en collégiale de Chanoines séculiers, par les soins d'Albert, évêque de Strasbourg. Neuvillers fut ruiné pendant les guerres de religion, et il n'en reste que l'antique église, qui fut desservie par quelques chanoines jusqu'à la fin du siècle dernier. Les reliques de saint Adelphe sont encore à Neuvillers,
au milieu du grand autel de l'église qui porte son nom. Robert de Bavière, évêque de Strasbourg, fit, en 1468, l'ouverture de la châsse qui les contenait ; il les déclara authentiques et permit de les exposer à la vénération des fidèles.
Tiré du *Propre de Metz*, du *Godescard*, et de Notre fournies par M. l'abbé Noël, curé archiprêtre de Brisy.
Événements marquants
- Entrée au monastère de Saint-Martin d'Autun à l'âge de treize ans
- Élection par acclamation comme abbé de Saint-Martin d'Autun
- Retraite érémitique dans les solitudes du Morvan (La Celle)
- Retour forcé à Autun sous la menace d'excommunication de l'évêque Ansbert
- Pèlerinage à Paris au tombeau de saint Germain
- Vie en reclus pendant trois ans près de l'église Saint-Pierre à Paris
Miracles
- Libération spontanée de prisonniers à Melun par la prière
- Guérison d'un moine possédé par le don d'un pain bénit
- Guérison de la fièvre d'un homme nommé Ursus
- Délivrance de la possédée Bénédicte
- Ouverture miraculeuse des portes de prison à Boneil et Charenton
Citations
Un supérieur, c'est la règle personnifiée, la règle vivante.
Inter verba orationis migravit ad Dominum