Saint Raymond Nonnat
Cardinal, de l'Ordre de Notre-Dame de la Merci
Résumé
Religieux de l'Ordre de la Merci au XIIIe siècle, Raymond Nonnat se dévoua au rachat des chrétiens captifs en Afrique, allant jusqu'à s'offrir comme otage à Alger où il subit le martyre du cadenas aux lèvres. Nommé cardinal par Grégoire IX, il mourut en 1240 après avoir reçu la communion des mains des anges. Il est invoqué pour les femmes en couches et les innocents accusés.
Biographie
SAINT RAYMOND NONNAT, CARDINAL,
DE L'ORDRE DE NOTRE-DAME DE LA MERCI DE LA RÉDEMPTION DES CAPTIFS.
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il lui rendit ses respects et ses hommages avec plus de loisir, d'application et de repos. La divine Providence seconda aussi ces saintes dispositions : car, au pied d'une montagne où il conduisait ordinairement son troupeau, elle lui fit trouver un petit ermitage avec une chapelle dédiée à saint Nicolas ; il y avait dans ce sanctuaire une image de la sainte Vierge, qui devint l'objet de son assiduité, de sa dévotion, et son asile dans ses tentations et dans ses peines.
Satan n'oublie rien pour détourner les fidèles des voies de leur salut ; il fait ses plus grands efforts dans les commencements, lorsqu'une âme entreprend de se donner à Dieu, afin d'empêcher le progrès d'une vertu naissante : il ne manqua pas de dresser ses embûches pour surprendre le jeune Raymond ; et, pour mieux réussir dans sa tentation, il lui apparut sous la figure d'un autre berger qui venait, par civilité, lui rendre visite ; il lui fit d'abord mille honneurs, puis, entrant plus avant en conversation avec lui, il lui représenta que les avantages de la naissance, de la fortune et de l'esprit, devaient l'éloigner de cette vie champêtre qui, disait-il, est plus propre à des bêtes sauvages qu'à des hommes raisonnables nés pour la société, d'autant plus que l'on est privé de toute consolation humaine et de tout secours spirituel et temporel.
Tout ce discours ne fut pas capable d'ébranler le courage de Raymond ; au contraire, ayant entendu sur la fin quelques paroles contre la chasteté, que le démon y mêla par adresse, il lui tourna le dos tout d'un coup et appela la sainte Vierge à son secours. Mais il n'eut pas plus tôt prononcé le saint nom de Marie, que, comme s'il eût brisé la tête à ce serpent déguisé, il le vit disparaître avec un cri horrible. Raymond, tout étonné de cette aventure, courut à son ermitage et se prosterna le visage contre terre, aux pieds de sa sainte Protectrice, pour lui demander de nouveau son assistance contre les attaques de Satan ; il reçut sur-le-champ de cette bonne Mère une si grande abondance de grâces et de consolations intérieures, qu'il se consacra de nouveau à une si favorable Maîtresse, et promit de lui rendre ses services avec plus de fidélité que jamais.
Les bergers d'alentour, voyant souvent notre Saint aller dans cet autre sacré, eurent la curiosité de savoir ce qu'il y faisait : et, comme ils le trouvaient toujours en prières et à genoux, ou prosterné devant l'image de la sainte Vierge, au lieu d'être touchés d'une piété si sensible, ils y virent de la simplicité et une perte de temps ; leur malice alla jusqu'à l'accuser, auprès de son père, de négliger la garde de ses troupeaux. Le père, ne pouvant croire une pareille lâcheté d'un fils qui lui avait toujours été parfaitement obéissant, résolut de venir lui-même reconnaître la vérité du fait. Il partit peu de temps après, et prit le chemin de la montagne où son fils avait coutume d'aller ; mais, quand il arriva à l'endroit où paissait son troupeau, il fut bien surpris de voir un jeune garçon d'une beauté admirable et tout éclatant de lumière, qui le gardait. Sa vue lui inspira tant de respect, que, n'osant l'aborder, il passa outre pour descendre dans l'ermitage dont on lui avait parlé, et il trouva effectivement son fils à deux genoux et priant devant l'image de la sainte Vierge ; il le considéra quelque temps en cet état, puis il lui demanda qui était ce beau jeune homme à qui il avait confié la garde de son troupeau. Raymond, qui ignorait ce miracle de la divine Providence, ne sachant que répondre, se jeta à ses pieds et, fondant en larmes, lui demanda pardon de sa négligence. Le père, qui connut par cette conduite que tout ceci était l'ouvrage de la main de Dieu, lui en rendit ses actions de grâces, et ne voulant pas interrompre davantage la dévotion de son fils, il s'en retourna chez lui fort content et plein de joie. Raymond, de son côté, tout troublé de cette aventure, retourna pour se consoler aux pieds de sa céleste Mère ; elle lui éclaircit ce mystère et lui déclara que c'était elle qui avait envoyé un ange pour garder ses brebis, pendant qu'il était occupé à la servir.
Une si rare faveur remplit le cœur de Raymond d'une grande confiance envers Marie ; il la pria avec instance de lui faire connaître l'état dans lequel il pourrait lui être le plus agréable. Cette aimable Maîtresse, touchée de la ferveur d'un disciple si fidèle, lui apparut sous une forme sensible, comme elle avait déjà fait plusieurs autres fois, et lui dit que son désir était qu'il quittât cette solitude et qu'il s'en allât à Barcelone, pour y prendre l'habit religieux dans un Ordre qui y était établi en son nom, sous le titre de Notre-Dame de la Merci ou de la Rédemption des captifs. Raymond reçut cette nouvelle avec une joie incroyable, et après avoir prié, par ordre de la même Vierge, le comte de Cardone de faire consentir son père à cette vocation, il fut envoyé par lui-même à Barcelone, où il fut admis au noviciat et reçut l'habit de l'Ordre de la Merci des mains de saint Pierre Nolasque.
On ne saurait exprimer avec quelle ferveur ce saint religieux marchait dans le chemin de la perfection ; sa piété parut aux yeux de tout le monde si haute, si solide et si éminente, que peu d'années après sa profession, il fut digne d'un emploi qui demandait une vertu consommée. Saint Sérapion, religieux du même Ordre, avait été choisi pour aller faire un voyage chez les barbares, afin d'y délivrer des captifs ; mais, comme il était sur le point de partir, une affaire importante obligea ses supérieurs de prendre d'autres mesures et de l'envoyer en Angleterre. Il fallut nommer un rédempteur en sa place ; on lui demanda son avis ; il implora pour cela les lumières d'en-haut, et fut inspiré de nommer Raymond, dont il connaissait le zèle, et qui lui avait même souvent découvert, comme à son maître de noviciat et à son directeur, le désir ardent qu'il avait d'exposer sa vie pour une entreprise si dangereuse et si pénible, quoiqu'il n'eût encore que trente ans.
Raymond accepta cette commission avec bien du plaisir, et, peu de temps après, il passa en Afrique et s'arrêta au port d'Alger, retraite des pirates, marche où les corsaires infidèles allaient avec toute liberté exposer en vente les chrétiens qu'ils avaient faits esclaves dans leurs courses. Le nombre de ces pauvres captifs était alors si grand, que le fonds que saint Raymond avait apporté ne se trouva pas suffisant pour les racheter tous. Mais, comme la charité de ce généreux rédempteur était extrême, il ne voulut laisser aucun de ces malheureux dans la servitude ; ainsi, après être convenu du prix de leur rançon et avoir distribué ce qu'il avait d'argent, il les fit tous mettre en liberté, et se donna lui-même en otage jusqu'à ce que le surplus du paiement fût arrivé.
Le saint personnage, se voyant chargé de fers, remerciait Dieu de lui avoir donné une si belle occasion d'endurer quelque chose pour l'amour de Celui qui a souffert la mort de la croix pour le rachat de tous les hommes. On ne peut dire les cruautés et les outrages que les barbares exercèrent sur lui pendant le temps de sa captivité. Ils furent si excessifs, que le cadi ou juge du lieu, qui craignait enfin que ces tourments ne le fissent mourir, ce qui leur aurait fait perdre la somme pour laquelle il était en otage, fut contraint de faire crier à son de trompe, que personne n'eût à le maltraiter davantage, et que s'il venait à mourir, ceux de qui il aurait été maltraité
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en répondraient, et paieraient toute la rançon que l'on attendait pour sa délivrance.
Raymond profita du peu de liberté que lui donnait cette trêve pour exercer sa charité de toutes les manières qu'il fût possible. Souvent il allait visiter les basses-fosses, où l'on amenait continuellement de nouveaux chrétiens : il les confirmait dans la foi, et les consolait dans leurs disgrâces ; il instruisait même les infidèles, et il en convertit plusieurs des plus obstinés, entre autres, deux maures de haut rang qui reçurent de ses mains le saint baptême.
Ces pieuses pratiques de Raymond ne purent demeurer si secrètes, que le pacha, nommé Sétim, n'en eût connaissance ; il en fut si courroucé, qu'il commanda sur-le-champ que le saint fût empalé, et ce cruel arrêt aurait été exécuté si les intéressés à la rançon des captifs, dont il tenait la place, n'eussent modéré la colère de ce barbare : il changea donc le supplice de la mort en celui d'un grand nombre de coups de bâton, qu'il fit décharger sur cette innocente victime, avec l'inhumanité qui est ordinaire aux infidèles.
Ce supplice, tout violent qu'il était, fut si peu de chose pour son courage, qu'il ne fut pas capable d'arrêter son zèle ni de l'empêcher de continuer à instruire ceux qui lui faisaient paraître quelque désir de savoir les principes de la religion chrétienne, et à fortifier les chrétiens, que la rigueur des tourments et des fers, l'ennui de la prison ou le désespoir d'être délivrés, rendaient chancelants dans la foi. Le pacha fut de nouveau informé de cette sainte hardiesse de Raymond : ce qui le fit monter à un tel excès de violence, qu'après l'avoir fait fouetter tout nu, au coin de toutes les rues de la ville, il ordonna qu'il serait conduit au grand marché, que là le bourreau lui percerait les deux lèvres avec un fer chaud, et lui mettrait un cadenas d'acier à la bouche pour l'empêcher de parler ; que la clef en serait sous la garde du cadi, qui ne la donnerait que quand il jugeait nécessaire de le faire manger ; enfin, qu'en cet état, il serait jeté dans un cachot, chargé de chaînes et de fers.
Cet illustre Saint, au lieu de s'affliger d'un si triste sort, remerciait Dieu de toute l'étendue de son cœur ; il ne pouvait plus ouvrir la bouche pour publier ses louanges ; mais il ouvrait son cœur pour lui parler le langage de l'amour, par ses oraisons, ses désirs et ses transports. Un jour que son esprit était fortement occupé à la contemplation, il fut ravi en une extase si profonde dans l'obscurité de sa basse-fosse, qu'il demeura longtemps dans la suspension de tous ses sens : les Maures qui étaient chargés de lui, venant pour lui apporter du pain, le trouvèrent en cet état couché par terre, la tête appuyée sur sa main gauche et montrant de la main droite, dans un livre, ce verset du psaume cvm : *Ne auferas de ore meo verbum veritatis usquequaque* : « Mon Seigneur et mon Dieu, n'ôtez jamais de ma bouche la parole de vérité ». Ils furent bien surpris de cette nouveauté ; mais leur étonnement fut bien plus grand lorsque, l'ayant fait revenir à lui, ils l'entendirent, la bouche toute cadenassée, prononcer à haute voix ce verset du psaume LXXXIX : *In æternum, Domine, permanet verbum tuum* : « Votre parole, Seigneur, subsiste éternellement ». Cependant ces barbares furent assez endurcis pour attribuer cette merveille à un enchantement, si bien que, pour l'obliger à se taire, ils le chargèrent de coups de bâton et de coups de pieds, et lui laissèrent le cadenas à la bouche, sans lui donner à manger ce jour-là.
Saint Raymond demeura l'espace de huit mois dans ces tourments et
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dans ces angoisses, qu'il souffrit toujours avec une joie et une constance admirables. Au bout de ce temps, les religieux de son Ordre arrivèrent avec les fonds dont on était convenu pour sa délivrance; ils eurent pourtant encore beaucoup de peine à le retirer de sa captivité. Le cadi, qui était extrêmement avare, faisait le mécontent, et le Saint lui-même, tout embrasé du feu de la charité, eût bien voulu y demeurer tout à fait, pour la consolation des autres esclaves. Il fut pourtant remis en liberté et partit d'Alger, mais non pas sans récompense de ses travaux; car les religieux qui l'accompagnaient lui firent savoir que le pape Grégoire IX, ayant été informé des merveilles de sa vie et de la pureté de ses actions, l'avait élevé au cardinalat, et que, pour marque singulière de son affection, il lui avait donné cette dignité sous le titre de Saint-Eustache, qui était celui qu'il avait lui-même lorsqu'il fut élu chef de l'Église. Raymond fut si peu touché de cette nouvelle, que, préférant toujours la mortification, la pauvreté et la modestie religieuses à tous les honneurs du monde, il ne voulut jamais changer d'habit, de logement, ni de vie; de sorte qu'étant arrivé à Barcelone, il rentra dans son couvent et continua de vivre de la même façon qu'il avait fait auparavant, sans faste et sans aucune pompe extérieure, bien que le comte de Cardone lui eût fait préparer un appartement dans son palais.
C'était trop peu que le bienheureux Raymond fût couronné des hommes; Dieu voulut aussi le couronner lui-même. Comme son amour et sa compassion pour les malheureux étaient sans mesure, il arriva qu'un jour d'hiver, la saison étant très-rigoureuse, notre Saint rencontra dans les rues un pauvre vieillard mal vêtu et tout tremblant de froid. Cet objet lui toucha sensiblement le cœur. Il en eut compassion, et, ayant embrassé le pauvre comme pour le réchauffer, il lui fit l'aumône et lui donna même son chapeau pour le couvrir; de sorte qu'il s'en retourna nu-tête chez lui. La nuit suivante, Notre-Seigneur, pour récompenser une action si héroïque, lui fit voir, dans la ferveur de son oraison, un très-agréable parterre, semé de mille fleurs différentes: la Reine des anges, et un grand nombre d'autres vierges, cueillaient de ces fleurs et en composaient une couronne d'un parfum et d'une beauté merveilleuses. Une vierge de la compagnie demanda pour qui était cette couronne: la sainte Vierge répondit que c'était pour celui qui avait ôté son chapeau de sa tête pour couvrir celle d'un pauvre. En même temps toute cette glorieuse troupe s'approcha de lui, pour la lui mettre sur la tête; bien loin de s'en réjouir, notre Saint s'en affligea extrêmement, et, dans l'excès de sa confusion et de sa douleur, il poussa sa plainte vers le ciel: « O infortuné que je suis, j'ai perdu ce que j'avais gagné! Hélas! devais-je recevoir en ce monde la récompense d'un petit bien que je n'avais fait que pour la gloire de Dieu et pour plaire à mon Sauveur crucifié!» A peine eut-il achevé ces paroles, que tout ce qu'il avait vu disparut, et qu'il ne trouva plus auprès de lui qu'un pauvre homme affligé, qui avait la tête ceinte d'une couronne d'épines. Il considéra ce pauvre avec attention, et, reconnaissant que c'était Jésus-Christ lui-même, il voulut se jeter à ses pieds, pour lui rendre ses hommages. Alors le Sauveur, ôtant cette couronne d'épines de dessus sa tête, lui dit: « Ta sainte Mère, mon cher fils, qui est aussi la mienne, voulait te couronner de fleurs; mais, puisque tu ne veux pas d'autre gloire en ce monde que celle de ma croix, voici que je t'apporte mes épines». Saint Raymond prit cette couronne et se la mit sur la tête, mais avec tant de violence, qu'elle le fit revenir de son transport. Il fut longtemps tout consolé de joie de ce qu'il avait vu, et il en retint cette belle maxime, que toutes nos bonnes actions
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doivent être faites purement pour l'amour de Dieu, et sans rechercher d'autre intérêt que celui de sa gloire.
Le pape Grégoire IX, qui apprenait tous les jours les merveilles que Dieu opérait par son Serviteur, le bénissait mille fois de lui avoir inspiré de choisir un si grand Saint pour l'associer au sacré collège des cardinaux, et, comme il avait un désir extrême de le voir et de le tenir auprès de lui pour suivre ses conseils, il lui manda de venir le trouver à Rome. L'humilité de Raymond lui donnait du mépris pour tous ces honneurs auxquels il se voyait appelé ; mais, ne voulant pas perdre le mérite de l'obéissance qu'il devait au Saint-Siège, il se mit en état de satisfaire à la volonté de Sa Sainteté. Il alla pour cela demander la bénédiction de saint Pierre Nolasque, fondateur de son Ordre, qu'il reconnaissait toujours pour son supérieur, tout cardinal qu'il était ; il alla aussi chez le comte de Cardone, dont il était le père spirituel, pour lui rendre ses dernières visites.
Toute sa Congrégation et toute la Catalogne se promettaient de grands avantages de ce voyage ; mais il plut à Dieu, par les secrets impénétrables de sa Providence, de rendre ses espérances bien courtes : car, dès que le bienheureux Raymond fut entré dans la maison du comte de Cardone, qui était à deux journées de Barcelone, il fut saisi d'une fièvre très-violente, accompagnée de convulsions et de tous les symptômes qui pouvaient être les marques d'une mort prochaine. Il voulut s'y disposer par les moyens ordinaires que l'Église présente à tous les fidèles. Mais les religieux de la Merci dépendaient du curé du lieu, qui était absent ; il fallut l'attendre pour lui administrer les derniers Sacrements. Alors cet homme divin, qui craignait de mourir sans être muni du saint Viatique, éleva les yeux au ciel, et pria Dieu de ne pas permettre qu'il fût privé de ce bien qu'il désirait avec tant d'ardeur, quoiqu'il s'en reconnût indigne ; et aussitôt il entra, par la porte de la salle où il était couché, en présence du comte, des religieux et de plusieurs autres personnes qui l'assistaient, une belle procession d'hommes inconnus, revêtus d'habits blancs, comme les Pères de la Merci, et tenant chacun un flambeau allumé à la main. Notre-Seigneur les suivait ayant un saint ciboire entre ses mains ; mais la lumière qu'il répandait était si grande, que tous ceux de l'assemblée en furent éblouis : de sorte que personne ne put voir ce qui se passa dans la suite d'une action si miraculeuse.
Elle dura une bonne demi-heure ; après quoi la procession s'en retourna dans le même ordre qu'elle était venue, avec cette différence seulement, qu'en venant, les religieux n'avaient paru que depuis la porte de la chambre jusqu'autour du lit, et, au retour, ils prirent le chemin de la rivière qui arrose le pied du village, et la passèrent à pied sec, marchant sur les eaux comme sur la terre ferme, et disparurent ensuite. Le comte et tous les assistants, qui étaient sortis pour voir la fin de cette merveille, trouvèrent à leur retour le saint Cardinal, les genoux en terre, les yeux baignés de larmes, le visage et les mains levés vers le ciel, et comme sortant d'un profond ravissement ; on lui demanda ce qui s'était passé ; mais il ne dit que ce mot de David : « Que le Dieu d'Israël est bon à ceux qui ont le cœur droit et innocent ! » Enfin, il avoua qu'il avait reçu le très-auguste Sacrement de nos autels. Ainsi, tous ses désirs étant accomplis, peu de temps après il rendit son esprit à son Créateur, en prononçant ces paroles du Sauveur expirant sur la croix : « Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains » ; ce qui arriva l'an de Notre-Seigneur 1240, seize ans avant le décès de saint Pierre Nolasque.
Son visage, après sa mort, devint beau et éclatant comme celui de Moïse, quand il descendit de la montagne, où il venait de parler avec Dieu ; et, bien que la chaleur de la saison fût extrême, et qu'elle fût encore augmentée par le grand concours du peuple qui venait de tous côtés, pour honorer ses précieuses dépouilles, son corps néanmoins ne donna jamais aucune marque de corruption ; il répandait au contraire, par toute la salle, une odeur plus suave que le baume et que les parfums les plus précieux, et il se fit même beaucoup de guérisons surnaturelles, en faveur de ceux que la piété y avait amenés et qui avaient le bonheur de le toucher.
Cependant il fallut penser au lieu où l'on mettrait en dépôt un si précieux trésor, et il s'éleva à ce sujet un nouveau différend entre le comte de Cardone, qui le voulait retenir, et les religieux de la Merci, qui le voulaient emmener dans leur couvent. Pour apaiser leur contestation, on convint que le saint corps serait mis dans une chasse et ensuite chargé sur une mule aveugle, qui ne serait guidée que par son propre instinct, et que le lieu où elle s'arrêterait serait choisi pour cette sépulture. Cet accord fut fidèlement exécuté : car, la mule, ayant marché quelque temps, alla s'arrêter enfin proche de l'ermitage de Saint-Nicolas, où le serviteur de Dieu avait vu naître sa dévotion envers la sainte Vierge, et où cette bonne Mère lui avait fait goûter ses faveurs. Jamais il ne fut possible de faire aller plus avant cette bête : elle fit trois fois le tour de l'ermitage, et ensuite elle tomba morte à la porte de la chapelle. On reconnut que la volonté de Dieu était que les reliques sacrées de saint Raymond Nonnat fussent déposées en ce lieu, comme elles le furent en effet.
Ce bienheureux rédempteur avait fait beaucoup de miracles durant sa vie. Il avait délivré, par sa bénédiction, toute la Catalogne, d'un mal contagieux qui faisait mourir les bestiaux et portait partout la désolation et la famine ; il avait empêché, même en son absence, qu'une dame faussement accusée d'adultère, ne fût tuée par son mari, en rendant les coups de poignards qu'il lui porta inutiles et sans effet, quoique cet homme crût assurément l'avoir tuée. Il avait donné mille secours extraordinaires, soit spirituels, soit temporels, à ceux qui s'étaient recommandés à ses prières. Nous venons de dire qu'il en fit encore davantage, peu de temps après son décès et avant sa sépulture ; mais ceux qu'il fit à son tombeau, dans cette chapelle de Saint-Nicolas, dès qu'il y fut déposé, sont sans nombre... C'est ce qui obligea saint Pierre Nolasque de demander à l'abbé et au Chapitre de Solsoua, érigé depuis en évêché, la propriété de cette chapelle, qui leur appartenait, pour y bâtir un couvent de son Ordre. Sa demande lui fut accordée, et le couvent qu'il y fit bâtir s'est, depuis, beaucoup augmenté. Ce fut là que le saint Cardinal lui apparaît dans la gloire immense dont il jouissait, et lui fit connaître que, l'année suivante (1256), il viendrait posséder avec lui les délices du bonheur éternel. Il continue de faire encore de semblables prodiges, particulièrement pour le secours des femmes qui meurent dans les douleurs de l'enfantement, pour la conservation des animaux domestiques et des bestiaux qui lui sont recommandés, pour la justification des innocents faussement accusés, et pour le soulagement des malades affligés de la fièvre. Benoît XIII, que la France et l'Espagne tenaient pour Pape, le mit au nombre des Saints : ce qui a été ratifié, non seulement par le Concile de Constance, mais encore par beaucoup de Papes qui l'ont suivi. On l'a mis, depuis, dans le martyrologe et dans le bréviaire romain, et on en fait maintenant l'office par tout le monde chrétien.
Avant de finir cette vie, nous devons remarquer que plusieurs historiens distinguent deux voyages qu'il fit en Barbarie, pour la délivrance des captifs : l'un, sous les auspices de saint Sérapion, où il ne demeura pas en otage ; l'autre, en chef, qui est celui dont nous avons parlé. Ils ajoutent qu'entre ces deux voyages il fut élu procureur général de son Ordre, et qu'en cette qualité il alla à Rome, où il travailla généreusement à obtenir les Bulles de confirmation de ce saint institut. Ce fut là qu'il fut connu du pape Grégoire IX, qui n'était encore que cardinal, et des autres membres du sacré collège ; ce qui fit que, depuis, ce Pape, étant informé des merveilles qu'il faisait à Alger, l'éleva lui-même à la dignité de cardinal ; il ne fut rappelé en Espagne que pour son second voyage en Afrique. D'autres auteurs ne font point cette distinction et ne lui attribuent qu'un voyage ; mais il y a plus d'apparence qu'il en a fait deux. Toutes les chroniques de cet Ordre parlent de lui avec beaucoup d'honneur.
On le représente : 1° avec un cadenas aux lèvres ; 2° quelquefois avec trois couronnes ou même quatre, et l'on y joint aussi la palme ; 3° avec une couronne d'épines sur la tête : cette représentation n'est pas fréquente, mais elle se rapporte à un trait de la vie du Saint ; 4° avec un ostensoir à la main, pour indiquer que, comme il se mourait, et que l'on ne trouvait pas le prêtre qui devait lui apporter le saint viatique, des anges vinrent le lui présenter.
Sa vie a été imprimée en latin, en espagnol, en italien et en français. Nous en avons un bel abrégé dans le martyrologe des Saints d'Espagne, au 14 novembre, jour où son image vénérable fut mise avec grand honneur, par le cardinal Virginius des Ursins, dans son titre de Saint-Eustache, à Rome.
Événements marquants
- Vie de berger et dévotion à l'ermitage Saint-Nicolas
- Entrée dans l'Ordre de la Merci à Barcelone
- Voyage en Afrique (Alger) pour le rachat des captifs
- Se livre comme otage et subit le supplice du cadenas aux lèvres
- Élévation au cardinalat par Grégoire IX
- Vision de la couronne d'épines offerte par le Christ
- Mort à Cardone et communion miraculeuse apportée par des anges
Miracles
- Un ange garde son troupeau pendant qu'il prie
- Parle malgré un cadenas scellé sur ses lèvres
- Communion miraculeuse apportée par le Christ et des anges à son lit de mort
- Mule aveugle guidant son corps vers son lieu de sépulture
- Corps demeuré incorruptible et odoriférant
Citations
Ne auferas de ore meo verbum veritatis usquequaque
In æternum, Domine, permanet verbum tuum