Saint Savin de Barcelone
Anachorète et Apôtre du Lavedan
Résumé
Noble espagnol du VIIIe siècle, Savin renonce à ses titres pour se faire moine à Poitiers avant de s'isoler comme ermite dans les Pyrénées. Installé au plateau de Pouey-Aspé, il y mène une vie d'extrême mortification, s'ensevelissant vivant dans une fosse. Sa sainteté, marquée par de nombreux miracles, fit de lui l'apôtre et le protecteur de la vallée du Lavedan.
Biographie
SAINT SAVIN DE BARCELONE;
ANACHORÈTE ET APÔTRE DU LAVEDAN
VIIIe siècle.
Je suis seul à me connaître, seul aussi je dois mesurer la peine à l'étendue de mes fautes. Chacun doit faire ce qu'il peut; je fais ce que je dois.
Maxime du Saint.
Saint Savin naquit en Espagne, dans le VIIIe ou le IXe siècle, d'un comte de Barcelone, qui était, dit-on, frère de Hentilius, comte de Poitiers et parent des rois de France, s'il faut en croire certains historiens. Ayant perdu son père de bonne heure, le jeune Savin devint la consolation et le seul espoir de sa mère affligée, qui, à son tour, entoura son enfance de ses plus doux soins, de sa plus tendre sollicitude. Elle voulut s'occuper activement elle-même de l'éducation de son fils, afin de le rendre chaque jour plus digne des hautes destinées qui l'attendaient.
Ce fut donc à la vigilance, au dévouement de sa pieuse mère, qui le formait à la fois pour Dieu et pour le monde, qu'il dut l'avantage de passer sa jeunesse dans la plus parfaite innocence. Les vertus que l'on remarqua en lui, dès son enfance, firent comprendre à quel degré de perfection il parviendrait dans la suite. Adolescent encore, il se montrait déjà digne de la puissance et des honneurs qui paraissaient lui être destinés. Il répondait, par sa piété et par le développement de son intelligence, à la sage et pieuse éducation que sa tendre mère lui faisait donner sous ses yeux. Aussi, le premier usage qu'il fit des richesses et des grandeurs, fut de soulager les pauvres et de s'adonner aux bonnes œuvres.
Savin, sur qui la Providence avait des vues particulières, sentit tout à coup naître dans son cœur le projet d'aller visiter son oncle Hentilius, comte de Poitiers. Sa mère, qui connaissait la haute renommée du comte, un des plus grands seigneurs de France, comprit facilement qu'un voyage dans ce pays pourrait être très-profitable à l'héritier de la puissance comtale de Barcelone, en le mettant à même d'étudier les mœurs de cette grande nation, et de s'initier, sous un parent si distingué, à tous les secrets d'une administration qu'il devait plus tard exercer lui-même. La seule pensée de se voir séparée pour longtemps de l'unique objet de sa tendre sollicitude dut être bien sensible à son cœur maternel; mais elle sut mettre l'intérêt de son fils au-dessus des sentiments de la nature, et consentit à ce voyage, qui devait, hélas! lui coûter tant de larmes.
Savin partit, le cœur brisé du regret de laisser sa mère dans la désolation; mais, comme il obéissait à la grâce bien plus qu'à son propre goût, il se félicita, dans la suite, d'avoir eu le courage de rompre si résolument l'unique lien qui eût pu le retenir dans le monde. Il se sépara donc de sa mère en lui adressant un adieu qu'il présumait bien devoir être le dernier. Comme son intention n'était pas d'aller faire ce voyage pour s'instruire des usages du monde, ni pour satisfaire sa curiosité, il évita avec soin l'air
SAINT SAVIN DE BARCELONE, ANACHORÈTE.
contagieux des grandes villes qui devaient naturellement se trouver sur son passage ; il rechercha de préférence les solitudes où les disciples de saint Benoît avaient fondé leurs monastères, afin d'apprendre d'eux la véritable science qui fait les Saints. Il traversa le comté de Foix et passa par la petite ville du Mas-d'Azil, ainsi que nous l'apprennent les vieilles légendes, et arriva enfin à Poitiers, chez son oncle.
Hentilius sut bientôt apprécier le mérite et l'intelligence précoce de son neveu ; et, sans tenir compte de l'âge, il voulut lui donner une marque non équivoque de la plus haute confiance, en le chargeant de l'éducation de son fils, héritier futur de sa puissance. Ce bienheureux enfant ne pouvait, en effet, trouver un meilleur maître pour former en même temps son esprit à la science, son cœur à la bravoure chevaleresque de l'époque et son âme à la plus solide piété. Un emploi d'une si haute distinction pour un jeune homme ne changea rien aux premiers sentiments de Savin. Ennemi de la mollesse et supérieur aux atteintes de la vanité, il partageait son temps entre la prière, les devoirs de son état et le soin des pauvres. Il vivait avec simplicité ; ses jeûnes étaient rigoureux ; sa table frugale. Comblé des bienfaits du comte, il aurait pu se donner le plaisir du luxe et des brillants équipages ; mais il réduisit toutes ses dépenses, afin d'augmenter son superflu, qu'il employait entièrement en œuvres de charité. « La vertu dans un homme ignorant », dit un auteur, « paraît une marque d'imbécillité aux yeux de l'impie ; mais quand la vertu et la science sont réunies dans le même homme, cela impose aux plus scélérats ». Aussi le jeune Savin, qui possédait l'une et l'autre, n'eut pas de peine à s'attirer l'estime et la sympathie des officiers qui étaient au service de son oncle. C'est dans ce poste honorable qu'il consacra tout son temps et tout son zèle à éclairer l'esprit de son cousin, en lui enseignant la plus pure doctrine. Il sut pénétrer ce jeune cœur des sentiments d'une piété sincère, qu'il lui inspirait par ses discours et plus encore par ses exemples.
Le fils de Hentilius, docile à la voix d'un si bon maître, fit de rapides progrès, surtout dans la pratique de la vertu, que son cousin savait si bien lui faire aimer. Savin, avec cette douce parole qui persuade et qui entraîne, lui peignait quelquefois les charmes mystérieux de la retraite et les joies pures de la contemplation ; d'autres fois, il lui représentait les dangers si fréquents que l'on rencontre dans le monde, où d'ailleurs il n'y a point de situation qui n'ait ses peines et ses amertumes, où le bonheur n'est jamais exempt de soucis et de chagrins. Oui, tout est danger pour la vertu dans le monde, disait Savin : danger dans la naissance, qui usurpe des privilèges et des dispenses contraires à l'esprit du christianisme ; danger dans l'élévation, où l'on est exposé aux basses flatteries et aux fausses louanges ; danger dans les affaires, dans les emplois, où il faut souvent opter entre la conscience et la fortune ; danger dans l'amitié même, où l'on ne trouve parfois qu'ingratitude, perfidie, trahison ; danger dans les exemples, où le vice perd son horreur par le nombre de ceux qui le préconisent ; danger dans les richesses, qui amènent le faste, le luxe, le jeu, les plaisirs corrupteurs ; danger dans la pauvreté, quand elle n'est pas chrétiennement supportée.
Tous ces dangers s'offrent à la fois à l'imagination de Savin. « Quittons », dit-il à son cousin, « quittons le monde, retirons-nous, fuyons, sortons de Babylone, sauvons notre faible vertu de l'air contagieux qu'on y respire. Comment pourrions-nous observer constamment la loi de Dieu au milieu d'un monde où tout engage à la violer ; où le vice environne et presse de
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toutes parts? Le plaisir s'y présente partout, approuvé par l'exemple, applaudi par les maximes, consacré par les coutumes et par les bienséances même. Heureuses les âmes pleines de générosité qui font à Dieu le sacrifice de toutes les jouissances mondaines! Dans nos cœurs est renfermé le dangereux foyer, le feu caché de la luxure; le moindre souffle suffit pour l’allumer. Qui nous garantira des périls d’un monde où le crime est presque nécessaire? L’état religieux, le cloître. Derrière ce rempart, que nous placerons entre les hommes et nous, nous n’aurons plus à craindre la contagion des scandales et des maximes d’un monde corrompu. Pendant que Savin parlait ainsi, son cousin l’écoutait comme on écoute un oracle; et ces paroles firent une telle impression dans son cœur, que, se laissant aller à la voix impérieuse d’une vocation irrésistible, disant adieu à de brillantes destinées et aux douceurs de la famille, rompant avec le passé et renonçant à l’avenir, le jeune élève de Savin disparut comme un fugitif de la maison paternelle. Honneurs, richesses, amis, parents, il avait tout quitté pour aller chercher dans un cloître la pauvreté, l’humilité profonde! C’est dans un monastère dédié à saint Martin, près de Poitiers, qu’il se retira pour suivre la Règle de Saint-Benoît.
Qui pourrait donner une idée du cruel chagrin de la comtesse, privée tout à coup d’un fils, objet de toute sa tendresse et de son orgueil maternel? Cette mère désolée va à l’instant trouver Savin. Elle se jette à ses pieds; elle le supplie, avec une déchirante douleur, de lui faire retrouver au plus tôt ce fils bien-aimé, qu’on avait confié à ses soins pour le rendre digne des hautes destinées auxquelles l’appelait sa naissance, et non pour l’arracher ainsi à sa famille. Il fallait donc que Savin partît sans délai, et qu’il allât engager son cousin à sortir du monastère pour rentrer dans la maison paternelle. Il partit donc pour le monastère et fit appeler son cousin; mais, bien loin d’entrer dans les vues de la comtesse, il encouragea le jeune religieux à persévérer dans sa première résolution. Bien plus, aux conseils il ajouta l’exemple; ce même jour, on vit dans ce monastère les deux cousins, fils de deux comtes, revêtus du saint habit de bure de l’Ordre de Saint-Benoît, à qui le Seigneur avait dit: « Venez, suivez-moi ». Et pendant trois ans, dans les austérités du cloître, ces deux jeunes amis qui auraient pu, environnés des honneurs du monde, donner des ordres à leurs vassaux, se vouèrent, par amour pour Jésus-Christ, à l’obéissance, au silence et à la pauvreté.
Mais ce n’était pas assez pour Savin, à qui l’esprit de Dieu inspirait le désir d’embrasser les saintes rigueurs de la vie solitaire. Il confia cette idée à l’abbé du monastère, qui n’osa d’abord ni blâmer, ni approuver une pareille inspiration, de peur de contrarier les desseins de Dieu, et peut-être aussi pour garder quelque temps encore un religieux qui édifiait toute la communauté par sa grande exactitude à observer les moindres règles, et qui donnait l’exemple de toutes les vertus. Cependant, la persévérance de Savin triompha de tous les délais et de tous les obstacles. Un jour enfin, il obtint la permission de partir avec un seul compagnon de voyage. Il dirigea ses pas vers les montagnes de Bigorre, s’abandonnant à la conduite de la divine Providence, qui fixa le terme de son pèlerinage dans la belle vallée du Lavedan, au pied des Pyrénées. En passant par Tarbes, il n’oublia point d’aller s’incliner avec respect devant l’évêque qui occupait alors le siège de saint Justin et de saint Fauste. Il lui exposa son dessein et lui demanda son agrément et sa bénédiction. À trente-six kilomètres de cette ville, sur les flancs de la montagne qui donne sur la vallée du Lavedan, se trouvait un
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monastère de l'Ordre de Saint-Benoît, qui avait été fondé sur les ruines d'un ancien château ou fort, d'une date bien reculée, peut-être de l'ère gallo-romaine, comme semble l'indiquer le nom de *Palatium*-*Émilianum*, qui lui est resté jusqu'à la mort de saint Savin.
Après avoir reçu la bénédiction et les instructions de l'évêque du diocèse, ce fut vers cette solitude que notre pèlerin dirigea sa marche. Il se présenta au monastère, où il fut cordialement accueilli par Forminius, qui en était l'abbé. Mais, sachant bien déjà que la vie monastique n'était pas assez sévère pour lui, vu les desseins de perfection que le Seigneur lui inspirait, Savin résolut de s'enfoncer plus avant dans les montagnes pour y embrasser la vie austère de l'ermite. Pour plus de sûreté, il ouvrit son cœur à Forminius, en lui faisant part du projet qui l'avait amené dans ces lieux. L'abbé, reconnaissant dans son hôte l'empreinte d'une vocation divine, s'empressa de le seconder dans sa résolution ; et ne pouvant pas garder auprès de lui un si précieux trésor, il voulut au moins le retenir dans un lieu assez voisin ; il le conduisit à trois ou quatre kilomètres du monastère. Ils fixèrent leur choix sur le plateau appelé Pouey-Aspé. C'est de ce plateau qu'on peut plonger ses regards dans la vallée pour en contempler la richesse et la beauté. Mais cette pensée dut être étrangère au choix de Savin. Ce qui lui rendait ce site préférable à tout autre, c'est qu'à une certaine distance, en face, au-dessus de la petite paroisse de Villelongue, entre deux rochers qui couvrent un vallon solitaire, il apercevait un ermitage qui avait été sanctifié longtemps auparavant par un jeune Espagnol, saint Orens. Ce fut donc sur le plateau de Pouey-Aspé que Savin résolut de passer sa vie, en face des précieux et touchants souvenirs qui faisaient en quelque sorte revivre à ses yeux son ancien compatriote. Il se mit d'abord à l'œuvre pour construire la cellule qui lui était indispensable ; mais ce ne fut guère qu'un abri, encore mal assuré, contre la férocité des bêtes des forêts voisines. La construction de cette modeste cabane, qui n'avait que sept ou huit pieds de longueur sur quatre ou cinq de largeur, et qui devait être plutôt une dure prison qu'une habitation ordinaire, ne dut pas coûter beaucoup de temps à notre Saint. Ce qui lui donna le plus de peine, ce fut le transport des matériaux, à cause de la difficulté des sentiers, qui étaient presque inaccessibles. L'abbé Forminius, qui l'avait sans doute aidé dans ce travail, laissa notre ermite dans la solitude et rentra dans son monastère, ravi d'avoir dans le voisinage un homme d'une si grande sainteté. Souvent il allait le visiter pour s'édifier par l'exemple de ses vertus toutes célestes.
Savin se trouvant encore trop bien logé dans son habitation, qui méritait pourtant le nom de misérable réduit plutôt que de cellule, inventa un raffinement de mortification. Il creusa une fosse, longue de sept pieds et profonde de cinq, où il s'ensevelissait tout vivant, prenant ainsi pour lit un véritable tombeau, dans lequel l'eau suintait de toutes parts, surtout aux temps pluvieux. Forminius, étant revenu pour le visiter quelque temps après leur première séparation, demeura tout surpris de voir que Savin se fût creusé cette tombe sans en avoir auparavant manifesté le dessein, et il lui demanda le motif de cette exagération de pénitence : « Je suis seul à me connaître », répondit l'ermite, « seul aussi je dois mesurer la peine à l'étendue de mes fautes. Chacun doit faire ce qu'il peut ; je fais ce que je dois : *ut potes, fac quælibet, ego feci quod expedit* ». Là, comme autrefois Elie sur le mont Carmel, notre Saint se livrait à la prière, à la contemplation et aux plus rudes pratiques d'une vie mortifiée. Il serait difficile d'exprimer jusqu'à quel point il porta l'esprit d'oraison et avec quel zèle il
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embrassa les plus rigoureuses austérités. Ses veilles étaient longues et ses jeûnes à peu près continuels. Son occupation la plus ordinaire était la contemplation. Revêtu d'une simple robe, qui dura miraculeusement l'espace de treize années, il marchait les pieds nus sur les pointes aiguës des rochers, même pendant la saison la plus rigoureuse. Seul dans cette retraite sauvage et souvent glacée, où sa cellule, tremblant sous la violence continuelle des vents, le menaçait de l'exposer sans défense à la voracité des bêtes féroces, qui abondaient dans les forêts voisines, il gardait son âme inaccessible à toute crainte humaine, entièrement absorbée dans l'amour de Dieu et toute brûlante du désir d'être unie pour toujours à son bien-aimé. Il aurait pris plutôt du poison que de se rendre coupable de mensonge, dit la légende. Il regardait le jurement comme un sacrilège. Il n'était pas à l'abri des attaques du démon; mais aidé de la grâce de Dieu, il surmontait, par la prière et par la patience, les tentations qui venaient l'assiéger et le distraire de ses saintes contemplations.
Quoique Savin ne s'occupât, à vrai dire, que des progrès spirituels de son âme, cependant les besoins physiques se faisaient quelquefois vivement sentir; et comme, pendant les fortes chaleurs de l'été, les eaux qui sortaient des fentes des rochers venaient à tarir autour de sa cellule, les ardeurs de la soif l'obligeaient à se porter un peu plus loin pour aller puiser l'eau qui lui était nécessaire. Il devait alors passer par la prairie d'un certain Chromatius, qui habitait le petit village d'Uz, que l'on trouve à deux kilomètres environ de l'ancien ermitage. Un jour que notre Saint traversait cette prairie pour arriver à la source qui lui fournissait sa boisson, le propriétaire inhumain voulut au moins lui faire acheter cher ce faible soulagement. Il commanda à un homme de sa maison d'aller chasser à l'instant ce trop hardi solitaire, qui n'avait pas craint de s'introduire dans sa propriété. Cet ordre sauvage ne fut que trop bien exécuté. Le domestique, après avoir injurié le Saint, s'oublia même jusqu'à le frapper brutalement. Mais Dieu, qui souffre quelquefois que les justes soient éprouvés par les méchants, veut aussi en certaines occasions, quand il le juge convenable dans sa sagesse, prendre en main la défense de l'innocent opprimé; et alors il laisse tomber sur le crime tout le poids de sa malédiction, afin de nous faire comprendre que sa toute-puissante justice amène toujours, tôt ou tard, la glorification de la vertu et le triomphe de l'innocence.
Un châtiment providentiel s'appesantit soudain sur ces deux êtres méchants qui avaient offensé Dieu même dans un de ses plus chers serviteurs, et vint leur prouver qu'on n'insulte pas toujours impunément à la vertu. Celui qui avait frappé le Saint fut à l'instant possédé du démon, tandis que le maître perdit, sur le moment même, l'usage de ses yeux. Savin, dont la charité était immense, fut désolé de voir qu'il était la cause, quoique bien innocente, de ce double malheur. Il tomba aussitôt à genoux et supplia le Seigneur de vouloir rendre le bien pour le mal à ce malheureux qui venait de le traiter si indignement. Ses prières désarmèrent la vengeance divine: le valet fut à l'heure même délivré du démon qui le possédait, et il ne put s'empêcher de reconnaître qu'il devait sa délivrance à Savin lui-même, qu'il venait d'outrager et de battre si cruellement. Mais le maître, Chromatius, qui avait commandé l'outrage, resta longtemps encore aveugle, jusqu'à ce qu'il fût, comme on le verra plus loin, guéri à son tour par les mérites du Saint qu'il avait voulu écarter de ses terres d'une manière si brutale. Par suite de toutes ces circonstances, Savin se décida à ne plus aller puiser de l'eau à cette fontaine.
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Comme un second Moïse, mettant toute sa confiance en Dieu, il frappa le rocher de son bourdon, et aussitôt il en jaillit un filet d'eau vive, qui coule encore, mais assez faiblement : on dirait que cette source a voulu suivre la décroissance de la naïve simplicité, de la foi pure et de la ferveur évangélique de nos premiers chrétiens. À côté de cette fontaine miraculeuse se trouve, taillée dans le roc, une petite niche à laquelle on arrive au moyen de deux ou trois marches en pierre.
Savin, qui n'ignorait pas qu'on ne saurait véritablement aimer Dieu sans aimer le prochain, avait une tendre charité pour tous les hommes. Il les portait tous pour ainsi dire dans son cœur. Il aurait volontiers sacrifié sa vie pour les assister, surtout spirituellement. Ne pouvant plus partager ses richesses, puisqu'il s'était dépouillé de tout, il ouvrait du moins sa cellule comme son cœur à tous les malheureux qui venaient le visiter pour trouver auprès de lui quelque consolation. Il travaillait, par ses exhortations, à détruire dans leurs âmes le règne du péché, afin d'y établir celui de la justice. L'ingratitude, les mauvais traitements même, nous venons de le voir, ne rebutaient jamais son inépuisable charité. Il regardait les hommes comme des malades plus dignes de compassion que de colère. Il les recommandait à Dieu dans le silence de la retraite, et sollicitait sans cesse sa miséricorde en leur faveur. Jamais aucun de ceux qui venaient le voir ne le quittait sans avoir obtenu, par son intercession, ou la santé du corps, ou quelque grâce encore plus précieuse pour son âme.
Il serait bien difficile de rapporter ici tous les miracles opérés par cet illustre Saint. On lit dans son Office, composé par les religieux qui résidaient au monastère voisin de sa cellule, qu'il avait fait un grand nombre de miracles par lettres. La tradition, qui a toujours aimé à perpétuer en ce pays le souvenir des prodiges opérés par notre saint ermite, se trouve consignée dans deux tableaux à compartiments, peints sur bois et admirés à juste titre par les connaisseurs. On y voit les principaux traits de la vie de saint Savin.
Un prêtre, qui allait remplir quelque fonction de son ministère, dut traverser le Gave de Cauterets en un point voisin de Pierrefitte. Dans le trajet, en ce moment fort dangereux, le cheval fut renversé, et le prêtre lui-même tomba dans le torrent. Il était menacé d'être bientôt englouti, sinon broyé entre les rochers qu'entraînait la force des eaux qui, devenues furieuses à cause de la fonte des neiges, roulaient avec fracas des blocs énormes détachés des montagnes voisines. Dans un danger si pressant, le prêtre eut néanmoins assez de calme encore pour penser à mettre toute sa confiance en Dieu et pour se recommander aux prières du solitaire de Poney-Aspé. Tout à coup, le prêtre se trouve comme poussé vers le rivage, qu'il regagne sain et sauf. Il voit avec étonnement, sur ce même bord, son cheval sauvé miraculeusement comme lui-même. Convaincu qu'il ne devait son salut qu'aux prières de saint Savin, et plein de reconnaissance pour ce signalé bienfait, il entreprit immédiatement l'ascension de l'ermitage pour aller remercier son sauveur.
Une pauvre mère, habitant la vallée même, et qui s'appelait Gaudentia, était dans la désolation en voyant que son sein tardif refusait la nourriture nécessaire à son petit enfant, qu'elle voulait pourtant allaiter elle-même. Après avoir inutilement épuisé tous les moyens auxquels elle put naturellement recourir, elle tourna ses regards uniquement vers Dieu ; mais, reconnaissant son indignité, elle résolut d'aller implorer la protection de saint Savin. Elle prit donc son enfant entre ses bras, et, pleine de con-
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fiance, elle entreprit, accompagnée de son mari, le pèlerinage de Poney-Aspé. Là, les larmes aux yeux, et présentant à Savin l'innocente et chétive créature, elle le supplie de vouloir sauver l'objet de toute sa douleur et de sa tendresse. Le Saint, touché de compassion, se met en prières comme un second Élysée, et aussitôt Dieu rend à la mère ce que la nature lui avait si longtemps refusé. Dès ce moment, Gaudentia voit son sein lui donner en abondance le lait qui doit nourrir son enfant. Savin était tellement enflammé de l'amour de Dieu qu'un soir, pour dissiper les ténèbres de sa cellule, il n'eut qu'à approcher de sa poitrine un petit morceau de cierge qu'il tenait à la main; la flamme s'y communiqua aussitôt, et, par un double miracle, ce flambeau éclaira toute la nuit sans se consumer.
Le saint ermite, sentant, un jour, que le terme de son pèlerinage en cette vallée de larmes était enfin venu, envoya quelqu'un avertir Forminius de l'extrémité où il se trouvait. L'abbé du monastère était prié instamment de venir voir Savin dans la journée même, pour l'assister dans ses derniers moments, et lui donner encore sa bénédiction. L'abbé, retenu sans doute par des soins qui ne souffraient pas de retard, répondit au messager qu'il n'irait voir le saint solitaire que le lendemain. D'ailleurs, deux de ses religieux, Sylvien et Flavien, assistaient depuis quelques jours l'ermite malade dans sa cellule, et on le croyait en bonne convalescence. Saint Savin dépêcha un second messager à Forminius, avec prière de le venir voir dans la journée, ajoutant qu'il aurait, le lendemain, une occupation plus pressante. Le Saint voulait par là faire allusion à sa mort. Cependant, Forminius crut pouvoir attendre; mais il se trompa.
Pendant les treize années qu'il avait passées dans la solitude, le Saint n'avait eu qu'un but: celui d'édifier et de sanctifier la vallée du Lavedan; ses vœux, ses prières, ses macérations tendirent constamment vers cette unique fin. Aussi, avant de mourir, il voulut lui-même se choisir un successeur qui devait avoir pour héritage la continuation de cette œuvre de charité qui était celle de son cœur. Après avoir disposé du peu qu'il avait et donné ses derniers conseils aux moines qui l'assistaient, saint Savin ne songea plus qu'à se préparer au bonheur suprême de recevoir, pour la dernière fois, le pain des anges qui devait lui servir de viatique. Puis, les mains tendues vers le ciel, les yeux fixés sur l'image de son Sauveur, il s'endormit du sommeil de la paix en rendant sa belle âme à son Créateur.
Le glas funèbre des cloches du monastère et de l'église paroissiale de Saint-Jean annonça aux habitants de la vallée que Savin n'était plus. Ce ne fut, dans tout le Lavedan, qu'un cri général de douleur et de regrets: l'ami et le bienfaiteur du pays, le consolateur des affligés, un saint ermite, venait d'être ravi à la terre, qu'il avait édifiée par tant de vertus et de pénitence. Dès que Forminius eut acquis la triste certitude de la mort de Savin, il donna ses ordres pour faire transporter dans le monastère les restes mortels de ce grand serviteur de Dieu, qu'il regardait déjà comme un trésor de reliques bien précieuses; et, pendant qu'on se mettait en mesure de lui obéir, il se prépara lui-même, ainsi que tous ses religieux, pour aller recevoir ces saintes dépouilles, à l'entrée du village, avec toute la pompe et tous les honneurs de l'Église.
## CULTE ET RELIQUES.
Saint Savin reçut la sépulture dans le monastère même du Palais-Émilien, où les populations accoururent en foule de toutes parts pour accompagner à leur dernière demeure et contempler une
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fois encore les dépouilles mortelles du saint ermite. Un miracle authentique, qui se fit avant même que son corps eût été déposé dans la tombe, prouve qu'on ne met pas en vain sa confiance dans la protection des Saints que Dieu vient de ravir à la terre.
Ce cruel voisin qui avait si indignement fait outrager notre ermite, et que nous avons laissé sous le coup de la vengeance divine qui le frappa subitement de cécité, Chromatius, reconnut enfin sa faute; et, plein de repentir autant que de confiance, il s'était fait conduire au lieu même où devait passer le corps du Saint en traversant le village d'Uz. Quand le moment est venu, on avertit Chromatius; il s'approche en tremblant du cercueil; il le touche avec confiance, en priant le Saint de vouloir lui pardonner sa brutalité d'autrefois, et aussitôt ses yeux se rouvrent miraculeusement à la lumière. Tout le cortège poussait des cris d'admiration et de joie.
L'office du Saint consacre la vérité de ce fait, et le tableau placé par les soins des moines dans la basilique en éternise la mémoire; on voit encore aujourd'hui, sur la façade d'une maison d'Uz, devant laquelle s'arrêta le convoi, une niche avec la statue du Saint, en souvenir de ce même miracle.
Plus tard, le précieux corps de saint Savin fut solennellement déposé au fond de la grande abside de l'église qui a remplacé le Palais-Émilien. C'est cette belle église du style roman que l'on voit encore aujourd'hui, et qui a mérité d'être classée parmi les monuments historiques de l'État.
Les habitants du lieu, pleins de reconnaissance et de vénération pour la mémoire du saint anachorète, firent construire une chapelle sur la place même de son ermitage, et ôtèrent à leur commune le nom de Villahencer, pour lui donner celui de Saint-Savin, qui lui est resté depuis. Cette chapelle, qui a traversé tant de siècles et reçu tant de pèlerinages, ayant fini par tomber en ruines, a été récemment reconstruite.
On conserve aussi, comme des reliques, une calotte et un peigne qui, d'après une pieuse et respectable tradition, avaient appartenu à Savin. On garde encore dans l'église une châsse en cuivre argenté, qui renferme quelques ossements de l'illustre solitaire. On l'expose, en certains jours de fête, à la vénération des fidèles, et on la porte processionnellement, dans l'intérieur de la paroisse, le dimanche qui tombe dans l'octave de la fête du Saint. La fête se célèbre le 11 octobre.
Le bruit des miracles opérés sur le tombeau de saint Savin, qui servit longtemps d'autel, conformément aux coutumes des premiers siècles, attira de tous les alentours une foule de pèlerins qui venaient implorer l'appui d'un si puissant protecteur pour obtenir de Dieu quelque grâce particulière. Et même aujourd'hui, après tant de révolutions et de bouleversements, malgré l'indifférence du siècle en matière de religion, combien de femmes chrétiennes viennent encore s'agenouiller auprès du tombeau du Saint, pour demander la conversion d'un époux qui passe sa vie sans pratiques religieuses, la conservation d'un enfant chéri qu'une maladie dévore, ou qui se trouve, loin de sa famille, exposé aux fureurs des tempêtes, aux périls des combats ! Beaucoup d'étrangers viennent, tous les ans, des établissements thermaux, pour demander, par l'intercession de saint Savin, quelque grâce particulière pour eux-mêmes ou pour ceux qui leur sont chers.
On vient aussi quelquefois de fort loin pour demander que le saint Sacrifice soit célébré dans l'église où reposent ses saintes reliques, avec la ferme espérance d'obtenir plus sûrement ainsi une faveur toute spéciale que l'on désire. Tantôt, c'est la naissance d'un fils ou l'heureuse délivrance d'une épouse qui est sur le point de devenir mère; tantôt c'est la grâce de connaître sa propre vocation, sur laquelle on n'a que des obscurités ou des doutes; tantôt c'est la guérison d'une personne dangereusement malade, que l'on voudrait à tout prix conserver encore.
Comme saint Savin avait commencé sa carrière religieuse à Poitiers, dans le monastère de Ligugé, où il avait suivi son cousin pour y faire ses vœux et y consommer son généreux renoncement aux plus belles espérances qui l'attendaient dans le monde, Mgr Pie, évêque de Poitiers, voulant donner une marque publique et éclatante de sa vénération pour les reliques du bienheureux solitaire, est allé, en 1851, faire un pèlerinage à son tombeau. M. Flurin, qui était alors curé de la paroisse, lui offrit quelques reliques du Saint, que le pieux évêque accepta avec la plus vive reconnaissance.
Le 11 mai 1850, Mgr Laurence, évêque de Tarbes, voulant s'assurer si les reliques du Saint avaient été respectées par le vandalisme révolutionnaire de 93, fit ouvrir son tombeau en présence d'un nombreux clergé. Après un religieux examen, il fut constaté que le tombeau était resté dans l'état décrit en 1634 par F. Gérard, visiteur de la Congrégation de Saint-Maur pour la province d'Aquitaine. Les reliques furent ensuite placées sur le grand autel et exposées à la vénération des fidèles, après quoi, ayant été scellées du sceau de l'évêque, elles furent remises dans le tombeau.
Nous avons extrait cette biographie d'une petite brochure intitulée : Vie de saint Savin, anachorète du Lacedon, par M. l'abbé Abbadie, curé de Saint-Savin. Tarbes, 1861.
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Événements marquants
- Naissance à Barcelone d'un père comte
- Voyage à Poitiers chez son oncle Hentilius
- Éducation de son cousin et entrée commune au monastère de Ligugé
- Retraite de trois ans à Ligugé sous la règle de Saint-Benoît
- Départ pour les Pyrénées et installation au plateau de Pouey-Aspé
- Vie d'ermite pendant treize ans dans une cellule et une fosse-tombeau
- Mort après avoir annoncé sa fin à l'abbé Forminius
Miracles
- Jaillissement d'une source en frappant le rocher de son bourdon
- Cécité de Chromatius et possession de son valet, suivies de leur guérison
- Sauvetage d'un prêtre et de son cheval de la noyade dans le Gave
- Rétablissement de l'allaitement chez Gaudentia
- Cierge s'allumant au contact de sa poitrine et ne se consumant pas
Citations
Je suis seul à me connaître, seul aussi je dois mesurer la peine à l'étendue de mes fautes. Chacun doit faire ce qu'il peut; je fais ce que je dois.
ut potes, fac quælibet, ego feci quod expedit