Bienheureux Pierre Claver
Apôtre des Nègres
Résumé
Jésuite espagnol du XVIIe siècle, Pierre Claver consacra sa vie au salut des esclaves africains à Carthagène. Se définissant comme 'l'esclave des nègres pour toujours', il soigna les malades, baptisa plus de 300 000 personnes et multiplia les miracles de charité. Il mourut en 1654 après une vie d'austérité et de dévouement héroïque.
Biographie
LE BIENHEUREUX PIERRE CLAVER,
APÔTRE DES NÈGRES
Dans la vie religieuse, la route la plus courte et la plus sûre pour arriver à la perfection, est celle de l'obéissance aux supérieurs.
Maxime du bienheureux Pierre Claver.
Don Pedro Claver et dona Anna, sa femme, appartenaient à deux des plus nobles familles d'Espagne. Mais ce qui les distinguait surtout, c'était une éminente piété. Ils vivaient dans le bourg de Verdu, en Catalogne, loin du monde et de ses plaisirs bruyants. Quoique jeunes encore, ils commençaient à s'affliger de la stérilité de leur union, et leurs plus ferventes prières à Dieu étaient pour avoir un fils. « Si vous n'y mettiez pas d'opposition », dit un jour la jeune femme à don Pedro, « je promettrais à Dieu de lui consacrer le fils qu'il nous donnerait... peut-être alors nous exaucerait-il ? » — « Si Dieu nous accorde un fils, chère Anna », répondit don Pedro, « il sera à lui avant d'être à nous : il est le maître : s'il l'appelle à son service, je l'en bénirai ».
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sur lui; il est le maître : s'il l'appelle à son service, je l'en bénirai ».
Ces vœux si saints furent exaucés : Dieu leur donna un fils qui reçut le nom de Pierre. Ses pieux parents l'offrirent à Dieu, et ils lui firent sucer avec le lait la tendre piété dont ils étaient animés : l'enfant béni répondit à leurs soins au-delà de toutes leurs espérances. On eût dit qu'il aimait la vertu avant de la connaître ; il en devinait pour ainsi dire le prix, et, à mesure que sa raison la lui fit mieux comprendre, son âme s'y attacha davantage. Quand il fut en âge d'étudier, on résolut de l'envoyer à Barcelone : c'était un sacrifice bien plus grand pour sa mère ; mais elle l'aimait plus pour Dieu que pour elle-même, et ce voyage était dans les vues de la Providence, qui destinait le jeune Pierre à la Compagnie de Jésus.
En effet, arrivé à Barcelone, le pieux écolier, pour éviter les pièges qui sont semés sous les pas du jeune homme dans les grandes villes, renferma tous ses plaisirs dans la société des Pères jésuites. C'était dans leur collège qu'il allait se délasser après l'étude ; c'était là qu'il avait choisi le directeur de sa conscience ; c'était là qu'il aimait à recevoir des conseils ; c'était là qu'il étudiait les modèles de la perfection à laquelle il se sentait appelé. Son corps seul sortait de cette sainte Compagnie ; son cœur, ses espérances, son avenir spirituel y restaient. Ses parents, auxquels il demanda la permission d'ensevelir ainsi dans un monastère l'honneur et l'appui de leur maison, la consolation de leur vieillesse, restèrent d'abord comme écrasés sous le poids de cette accablante nouvelle. Ils comptaient le partager avec Dieu dans l'état ecclésiastique, mais non le lui abandonner tout entier et lié par les vœux monastiques ! Mais ce premier mouvement de la nature fut bientôt arrêté avec le secours de la grâce ; ils accordèrent leur consentement et envoyèrent même leur bénédiction à ce fils chéri, qui entra au noviciat de Tarragone. Ses premiers sentiments furent de joie et de reconnaissance envers Dieu, se regardant comme le passager qui vient d'échapper au naufrage et touche la terre sur laquelle il sera désormais en sûreté.
Dès le premier jour, les exercices de la vie religieuse lui parurent aussi familiers que s'il les avait pratiqués toute sa vie ; on disait de lui que l'esprit qui avait prescrit les règles de la Compagnie à son saint fondateur était passé dans le jeune Claver, pour les lui faire pratiquer. Il avait dès lors pour maxime qu'il faut : 1° chercher Dieu en toutes choses, et tâcher de le trouver en tout ; 2° faire tout pour la plus grande gloire de Dieu ; 3° employer toutes ses forces pour parvenir à une obéissance si parfaite, qu'on soumette sa volonté et son jugement au supérieur comme à la personne même de Jésus-Christ ; 4° ne rien chercher en ce monde que ce que Jésus-Christ lui-même y a cherché, c'est-à-dire à sanctifier les âmes, à travailler, à souffrir, à mourir même pour leur salut.
Pierre Claver était si saint que, lorsqu'il eut fait ses vœux, ses supérieurs le retinrent encore deux mois pour l'édification du noviciat. Son humilité lui persuada que ce délai lui était nécessaire pour se perfectionner dans les vertus religieuses. Au bout de ce temps il fut, selon l'usage, envoyé à Girone pour achever ses études. Il y fit de tels progrès, qu'en peu de temps il put prononcer deux discours, l'un en latin et l'autre en grec : ils lui attirèrent des applaudissements qui le couvrirent de confusion. Il étudiait par devoir seulement. Le désir, la curiosité de savoir, n'étaient pour rien dans son travail : l'esprit d'obéissance, le bon plaisir de Dieu, guidaient seuls toutes ses actions. « L'étude », dit le P. Pleuriau, « ne lui fit jamais rien omettre de ses exercices de piété ; son travail même était une prière. Il le commençait en s'adressant à Dieu ; il le continuait avec Dieu ; il le finissait
absorbé en Dieu, lui demandant de lui apprendre surtout à l'aimer souverainement et uniquement ».
Quelle ne fut donc pas sa joie lorsqu'on l'envoya étudier la philosophie à Majorque, où il se promettait de recevoir surtout des leçons de sainteté du frère Alphonse Rodriguez, qui exerçait alors au collège l'office de portier, et que Dieu éclairait de lumières intérieures d'autant plus abondantes qu'il s'ensevelissait dans la fonction la plus obscure. Dès son arrivée, Pierre Claver va le trouver. Ces deux anges de la terre se reconnaissent en se voyant. Intérieurement éclairés sur le mérite l'un de l'autre, ils sont saisis mutuellement du même respect, de la même confiance, du même amour. Ils se prosternent en même temps l'un devant l'autre, ils se comprennent sans se parler, leurs âmes viennent de se joindre, de s'unir en Dieu pour ne plus se séparer ! Ils demandèrent au supérieur la permission de se réunir tous les jours, à une heure fixée, pour s'entretenir de choses spirituelles. Dans ces célestes colloques, l'âme de Rodriguez passa tout entière dans celle de son bien-aimé disciple.
Pour récompenser et en même temps encourager le zèle de frère Alphonse à l'égard de son disciple, Dieu révéla au saint vieillard la gloire qu'il destinait à notre bienheureux et lui découvrit les trônes brillants de gloire et de majesté dont il est parlé dans l'Apocalypse. Tous ces trônes étaient occupés par les Saints qui avaient acquis le plus de mérites pendant leur vie sur la terre. Le frère Alphonse admirait cette gloire, ses yeux en étaient éblouis, son âme en était charmée ; il jouissait de ces magnificences divines qui le ravissaient, lorsque son ange lui fit remarquer un trône vide plus élevé, plus éclatant que ceux dont il était environné. Encouragé par la bonté de son guide céleste, le saint religieux lui dit : « Ce trône, attend sûrement quelqu'un ! Pour qui donc est-il préparé ? » — « Pour ton disciple Claver », lui répondit l'ange. « Il le méritera par d'héroïques vertus et par le zèle prodigieux qui lui fera gagner à Jésus-Christ une multitude d'âmes dans les Indes Occidentales ».
De quelle vénération le même vieillard ne fut-il pas dès lors pénétré pour l'Apôtre qui devait sauver un si grand nombre d'âmes et procurer tant de gloire à Dieu ? Il crut devoir lui laisser pressentir les grands desseins de Dieu avant leur séparation ; il alla le trouver et lui dit : « Mon cher frère, je ne puis assez vous exprimer la douleur de mon cœur à la pensée que Dieu est ignoré de la plus grande partie de la terre, parce que ses ministres manquent pour ces missions lointaines. Que de larmes ne demande pas la vue de tant de peuples qui s'égarent, parce qu'on ne leur présente aucune lumière pour les conduire, qui périssent, non qu'ils veuillent se perdre, mais parce qu'on ne fait aucun effort pour les sauver ! On voit tant d'ouvriers inutiles là où il y a peu de moissons !... Et là où elle est abondante, il y a si peu d'ouvriers !... Quelle multitude d'âmes n'enverraient pas au ciel, s'ils allaient en Amérique, tant de ministres qui vivent en Europe dans une sorte d'oisiveté ! On redoute la fatigue qu'il y aurait à les chercher, et on ne craint pas le péril et le crime qu'il y a de les abandonner ; on méprise les richesses de ces contrées, on en méprise les hommes !
« La charité ne peut donc aller sur ces mers que la cupidité sillonne depuis si longtemps ? Il arrive dans les ports de l'Espagne des flottes entières chargées de leurs trésors : quel nombre d'âmes n'y pourrait-on pas conduire au port de la félicité éternelle ! Pourquoi faut-il que l'amour du monde soit plus ardent pour l'acquisition des uns, que ne l'est l'amour de Jésus-Christ pour l'acquisition des autres ? Tout barbares que paraissent ces
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hommes, ce sont des diamants, encore brutes à la vérité, mais dont la beauté dédommage assez de la peine qu'il en coûte pour les polir.
« O saint frère de mon âme ! quel vaste champ à votre zèle ! Si la gloire de la maison de Dieu vous touche, allez aux Indes ! Allez-y gagner tant de milliers d'âmes qui s'y perdent ! Si vous aimez Jésus-Christ, allez, oh ! allez recueillir son sang répandu sur des nations qui n'en connaissent pas le prix ; travaillez avec lui jusqu'à la mort pour le salut des hommes... ! »
Pierre Claver suivit les conseils de son saint ami. Il en reçut un présent bien cher à son cœur : c'étaient quelques livres, écrits de la main de son père spirituel. Après deux années de théologie, il obtint la permission d'aller travailler à la gloire de Dieu dans les Indes Occidentales.
Pour se rendre de Barcelone à Séville, lieu de l'embarquement, il passait si près de Verdu, qu'il n'avait qu'une lieue de plus à faire pour voir ses parents, dont il savait toute la tendresse pour lui, prendre congé d'eux et leur dire un dernier adieu ; car il ne devait plus les revoir en ce monde. C'était satisfaire un sentiment bien légitime, et donner à ces chers parents une consolation bien permise, il est vrai : mais c'était aussi l'occasion d'un mérite qui ne se présenterait plus, et notre Saint ne voulut pas la perdre. Il n'avait pas tant travaillé jusqu'ici à vaincre la nature pour la laisser triompher en ce moment. Il savait d'ailleurs que la douleur de ses pieux parents deviendrait aussi pour eux un mérite de plus. Il passa sans les voir et s'embarqua dans le courant d'avril 1610. Le voyage devait être long. Pierre Claver voulut en sanctifier tous les instants et les utiliser pour la gloire de Dieu.
Il se chargea du soin des malades de l'équipage, qu'il soignait avec le dévouement de la plus tendre charité ; il préparait leurs médicaments et les leur faisait prendre, essuyait leur visage, donnait lui-même à manger aux convalescents, disposait les plus malades à recevoir les Sacrements, et ne les quittait ni le jour ni la nuit. Obligé de manger à la table du capitaine, il tâchait de se dédommager de cet honneur en réservant ce qu'on lui servait de plus délicat pour ses chers malades, moins bien servis que lui.
Sa touchante bonté lui avait si bien attiré tous les cœurs, qu'il disposait de tout le monde. Il avait fixé une heure à laquelle tous les marins se réunissaient pour entendre l'explication du catéchisme, qui était suivie de la récitation du chapelet. On ne jurait plus, personne n'eût osé dire une parole inconvenante en sa présence, et si un matelot s'emportait, quand le Bienheureux était absent, il suffisait pour le calmer de lui dire qu'on en parlerait au P. Claver.
Malgré la rigueur du climat, le port de Carthage était le rendez-vous de tout le commerce maritime. C'était là que les marchands d'esclaves les déposaient et les mettaient en vente. C'était là que d'autres marchands se rendaient pour les acheter et les revendre dans tous les pays environnants, spéculant sans pitié, comme sur de vils animaux, sur ces pauvres nègres venus du même père qu'eux, et comme eux rachetés par le sang de Jésus-Christ. Notre Saint ne put voir ces infortunés sans se sentir pour eux un cœur de père. Il obtint d'abord la faveur de travailler à leur salut, sous la direction du P. de Sandoval, qui mourut après avoir exercé ce saint ministère avec les plus grands fruits, épuisé de fatigue, couvert d'ulcères, accablé de douleurs, mais plus rempli encore de mérites, et heureux de laisser l'apostolat des nègres, comme un saint héritage, entre les mains du P. Claver. Se voyant seul chargé de cette belle mission, notre Saint y con-
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sacra toute sa vie. Au moyen d'aumônes, qu'il va quêter de porte en porte, il se procure des interprètes, se rend avec eux sur le rivage, dès qu'il apprend l'arrivée d'un bâtiment négrier, et il l'apprend toujours très-vite, car il a promis d'offrir plusieurs fois le saint sacrifice pour les personnes qui seraient les premières à lui apporter cette heureuse nouvelle, et tout le monde brûlait du désir d'obtenir un tel avantage. La plupart des malheureux nègres croyaient qu'on les arrachait à leur patrie, à leurs familles, pour teindre les pavillons avec leur sang, et caréner les vaisseaux avec leur graisse. Quel bonheur pour eux de rencontrer un ami parmi ces Européens qui les traitaient avec tant d'inhumanité !
Ils paraissaient tous émus, en voyant ce saint Prêtre si tendrement occupé d'eux, leur distribuer les petites provisions qu'il avait apportées ; les aider de sa main à descendre à terre ; recevoir les malades dans ses bras et les porter dans les chariots qu'il avait fait disposer pour eux. Il ne les quittait qu'après les avoir tous conduits dans les négreries ou dans les logements qui leur étaient destinés. Quand ils étaient tous casés, le bon père retournait les voir dans leurs cases, les uns après les autres, et, après les avoir recommandés à leurs maîtres, il leur promettait de revenir au plus tôt.
Il s'informait des enfants nés pendant le voyage : il les baptisait ; puis il s'occupait des plus malades qu'il disposait à recevoir les sacrements, s'ils étaient chrétiens ; ou à recevoir le baptême, s'ils ne l'avaient pas reçu. Ce ministère rempli, il passait aux malades moins pressés, et leur donnait des soins qu'on peut appeler maternels. On le voyait leur rendre les services les plus bas, les plus répugnants à la nature, et, les appuyant ensuite sur sa poitrine, il les embrassait avec la plus compatissante affection.
Il allait chercher ces pauvres esclaves dans les négreries et dans les cases. Ces négreries étaient de vastes magasins, sombres et humides, où les esclaves étaient entassés pêle-mêle, comme on ne voudrait pas entasser les plus sales animaux. Là, point de lit, point de siège, pas une planche, pas une couverture, rien : les quatre murs, la terre du sol, et sur ce sol humide, dans cette espèce de cave à peine éclairée par quelques rares ouvertures qui semblaient ne laisser pénétrer qu'à regret un faible courant d'air, bien insuffisant pour tant de poitrines, on voyait des centaines de nègres ayant à peine l'espace nécessaire pour étendre leurs corps exténués par l'excès du travail. Hommes et femmes, vieillards et enfants, malades et infirmes, tous étaient jetés là sans le moindre sentiment de pitié, et dans un tel dénuement de toutes choses qu'ils appelaient la mort à grands cris, avant que la charité du saint Missionnaire ne leur eût appris à espérer et à souffrir. À cette situation désolante pour ces malheureux, il faut ajouter l'odeur fétide qui s'exhalait de ces poitrines, de ces corps, de ces plaies, et on aura la mesure des répugnances que notre héroïque Apôtre avait à supporter pour pénétrer dans ces lieux de misère et de douleur dont nous ne pouvons que donner une idée bien imparfaite.
Il n'est point d'industrie que sa charité n'employât pour gagner ces pauvres âmes à Notre-Seigneur : il savait qu'on ne pouvait s'en faire comprendre qu'en parlant à leurs sens. C'est pourquoi il avait composé quelques tableaux propres à leur représenter nos mystères. Avant de partir, il se livrait à de rigoureuses pénitences et ensuite allait devant le Saint-Sacrement implorer la miséricorde divine et les lumières du Saint-Esprit. Après son oraison, il prenait son bâton terminé en forme de croix, et, un crucifix de bronze sur la poitrine, et sur l'épaule une besace renfermant d'un côté ses petites pro-
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visions accoutumées pour les malades, de l'autre un surplus, les saintes huiles et tous les objets nécessaires pour préparer un autel, il se mettait en chemin avec le frère qui devait l'accompagner et qui pouvait à peine le suivre, tant l'ardeur de sa charité accélérait sa marche.
A son arrivée, il s'occupait d'abord des malades dont il lavait le visage avec des eaux parfumées, afin d'atténuer la force des mauvaises exhalaisons qui infectaient l'air ; après quoi il leur donnait tous les soins que nous l'avons vu prodiguer aux nouveaux débarqués, administrait ceux qui étaient en danger et les laissait tous pénétrés de cet excès de charité qui leur apportait de si douces consolations. Le Bienheureux se rendait ensuite à l'endroit convenu pour faire le catéchisme à ceux qui n'étaient pas retenus par les travaux ou la maladie.
Il arrivait quelquefois que, parmi les esclaves, il y en avait dont les ulcères étaient un objet de dégoût pour les autres ; alors le charitable Apôtre les mettait ensemble et les couvrait de son propre manteau. Et quand il n'avait pas l'occasion de l'employer à cet usage, il en faisait un siège pour les infirmes, afin qu'ils fussent assis moins durement. Souvent il le retrouvait dans un état si dégoûtant, qu'on était obligé de le laver à plusieurs reprises pour arriver à le nettoyer imparfaitement. Encore en obtenait-on difficilement la permission. La mortification du Bienheureux était telle, qu'il eût remis son manteau dans l'état où on le lui rendait alors, si ses interprètes ne l'en eussent empêché.
Le saint Apôtre ne se contentait pas d'enlever les âmes au démon, il s'employait avec le même soin à les conserver à Jésus-Christ ; il les surveillait continuellement, comme un bon père fait à l'égard de sa famille. Il restait des heures entières sur la place publique, pour recueillir des aumônes ; il allait ensuite, la besace sur le dos, les distribuer dans les négreries ou les cases, secourant encore plus les âmes que les corps. Les jours de fête, il allait chercher lui-même ses chers enfants et les conduisait à l'église du collège, pour leur faire entendre la messe. Jamais il n'en rencontrait dans les rues sans leur adresser des paroles d'édification. Il disait souvent aux vieillards, avec l'accent de l'autorité : « Songez, mon ami, que la maison est déjà vieille, et qu'elle menace ruine ! Confessez-vous, pendant que vous en avez le temps et la facilité ». Aux pécheurs il jetait en passant ces paroles redoutables : « Dieu compte tes péchés ! le premier que tu commettras sera peut-être le dernier ! » Il n'en fallait pas davantage pour en convertir un grand nombre ; d'autres étaient gagnés à Dieu par sa seule vue ; saisis d'un irrésistible remords, on les voyait courir à lui, se jeter à ses pieds, lui demander sa bénédiction, le supplier de leur pardonner et lui promettre de vivre plus chrétiennement. Les nègres passaient toujours les premiers au confessionnal du Père Claver ; il éloignait doucement les personnes de distinction : « Senor », disait-il aux hommes, « vous ne manquerez pas de confesseurs dans la ville, je suis celui des pauvres ». Et s'adressant aux femmes : « Senora, voyez mon confessionnal, il est beaucoup trop étroit pour l'ampleur de vos robes, il n'y peut entrer que de pauvres négresses ; allez à un autre, je suis le confesseur des esclaves ». Mais plusieurs ne se décourageaient pas, et, comptant sur la charité du Bienheureux, ils attendaient patiemment que la foule des nègres fût écoulée, et obtenaient ensuite la faveur qu'ils désiraient. La fatigue de ce travail soutenu, l'odeur et la chaleur apportées par une telle agglomération de nègres, les piqûres des moustiques, dont il se laissait dévorer sans les éloigner jamais, le rude cilice qui le couvrait entièrement, toutes ces souffrances réunies acca-
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blaient l'infatigable Apôtre ; il tombait souvent sans connaissance. Le soir, il fallait le recevoir dans ses bras et le porter au réfectoire, où il ne prenait, pour rétablir ses forces, qu'un morceau de pain avec quelques patates grillées. Rentré dans sa chambre, il se délassait de sa journée de labeur, par de sanglantes disciplines et tout au moins deux heures d'oraison, souvent bien davantage ; il travaillait ainsi depuis six ans, lorsque, vers la fin de l'an 1622, il reçut l'ordre de se préparer à faire ses derniers vœux. Il en fut d'abord couvert de confusion, parce qu'il se regardait comme indigne de la dignité de profès : mais il y vit bientôt un moyen de se lier pour toujours à ses chers nègres ; il va se jeter aux pieds du supérieur, et lui exprime son désir d'ajouter aux vœux ordinaires celui de servir les esclaves jusqu'à la mort. On lui accorda cette faveur pour seconder les vues de Dieu sur lui. Il signa la formule de ces vœux : « Pierre, esclave des nègres pour toujours ». Ainsi, désormais, il n'a plus le droit d'avoir de cœur que pour les aimer, plus de force que pour les servir. Voyons quelques traits de toutes les vertus qu'il poussa jusqu'au dernier héroïsme, pendant les quarante années de son admirable apostolat : sa plus grande charité était pour les malades et les mourants ; si on venait la nuit demander un Père pour les assister au dernier moment, il voulait toujours que ce fût lui : « Appelez-moi à quelque heure que ce soit », disait-il au portier, « ceux qui travaillent beaucoup ont besoin de repos ; mais pour moi, qui fais si peu de chose ici, je n'en ai pas besoin ».
Quelque longue que fût la maladie, son zèle ne se lassait jamais. Un pauvre nègre resta infirme durant quatorze ans, et durant quatorze ans le charitable Père lui prodigua les plus tendres soins : il le prenait dans ses bras, et le déposait doucement sur son manteau ; il faisait son lit, puis il le recouchait avec le même soin, après l'avoir affectueusement embrassé. Dieu aidait ou consolait son zèle en lui révélant le danger de ses chers nègres près de mourir, ou le sort de leurs âmes sorties de ce monde. Une pauvre indienne, abandonnée dans une case, y rendait les derniers soupirs ; le Père se présenta, la trouve sans pouls, sans mouvement : elle était froide... il se met en prières, son cœur de père saignait cruellement !... Bientôt la malade reprend la vie, mais seulement ce qu'il en fallait au saint Apôtre pour la disposer à recevoir le baptême ; dès qu'elle fut ainsi purifiée, son âme quitta la terre pour retourner à Dieu.
Le Bienheureux venait un jour de passer toute une après-midi à visiter des malades, il rentrait au collège, accablé de fatigues, lorsque tout à coup il s'arrête, pousse un profond soupir : « Mon frère », dit-il à celui qui l'accompagne, « allons par ici ; entrons dans cette maison, nous n'y serons pas longtemps ». Il va et pénètre dans une demeure où deux pauvres femmes, fondant en larmes, le reçoivent avec la reconnaissance qu'elles auraient témoignée à un ange sauveur : « Où est la malade ? » demande le bon Père. On le conduit dans une petite chambre, où il trouve une femme à la mort. Il l'exhorte, la confesse, lui donne l'absolution, et elle meurt.
Appelé près d'une malade qu'il visitait habituellement, le Père Claver apprend qu'elle vient de mourir. Vivement affligé de n'être pas arrivé à temps pour la confesser, il prie avec larmes, conjurant la divine miséricorde de lui pardonner ce retard involontaire et demandant grâce pour l'âme à laquelle il n'avait pu donner les derniers secours. Mais tout à coup il se relève, son visage était radieux de bonheur : « Une telle mort », dit-il à la famille éplorée qui l'entourait, « une telle mort est plus digne de notre envie que de nos larmes. Cette âme n'est condamnée qu'à vingt-quatre
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heures de purgatoire ; tâchons d'abréger sa peine par l'ardeur de nos prières ». Et, tout étonné de ce qu'il venait de dire, l'humble Père se hâta de sortir, confus de l'opinion qu'il laissait de lui.
Les objets de sa préférence étaient les malades qui inspiraient à d'autres une invincible répulsion. Ne vivant que pour faire mourir en lui la nature, il saisissait avec empressement tous les moyens de la vaincre, ou plutôt de la maintenir sous la domination de la grâce, qu'il recevait avec d'autant plus d'abondance qu'il la secondait davantage ; il demeurait là où, par manque d'air vital, par les miasmes fétides et délétères qu'exhalaient la petite vérole, les plaies et une foule d'autres maladies, plusieurs jésuites n'ont pu faire que passer ou se sont évanouis au bout d'un instant ; et quand la nature menaçait de faiblir, voici comment il l'écrasait sans pitié : Appelé un jour chez don Ignatio Torme, riche armateur, pour confesser un nègre entièrement couvert d'ulcères, et qu'on avait jeté dans l'endroit le plus reculé, afin de n'en avoir ni l'odeur, ni la vue, le saint Jésuite fut épié dans cette œuvre de sublime dévouement par l'armateur et par quatre Espagnols, de ses amis, avides de contempler la charité si extraordinaire dont on leur avait tant parlé. Placés à distance et ne pouvant être vus, ils ne perdirent aucun des mouvements du Bienheureux.
Le saint Apôtre, au premier abord, est saisi d'horreur !... Il allait reculer !... mais à l'instant il s'arrête, confus de sa lâcheté... Il s'éloigne du malade, va se prosterner et gémir devant Dieu de ne savoir pas servir un frère racheté au prix du sang de Jésus-Christ. Il se donne une rude discipline et retourne au malade. Il avance, sur ses genoux, jusqu'à lui, il baise toutes ses plaies, confesse ce pauvre nègre et passe quelques moments près de lui, le consolant avec l'expression de la plus tendre affection. L'héroïque Apôtre se retire plus humilié que jamais de son peu de vertu, et bien persuadé qu'il avait manqué de charité au premier moment. L'armateur et ses amis, pénétrés de vénération pour le Bienheureux, seraient allés en ce moment se jeter à ses pieds pour lui demander sa bénédiction, s'ils n'avaient craint d'avouer leur pieuse indiscrétion.
Dieu récompensa par des miracles cette charité, qui était elle-même comme un miracle permanent. Le frère et l'interprète qui l'accompagnaient ne purent supporter l'odeur repoussante qui remplissait une case : ils s'enfuirent. Quelle ne fut pas leur surprise, en rentrant, de respirer un air pur et frais près d'un mourant couvert d'ulcères ?
Il guérit une négresse en posant son manteau sur elle : les sauvages débarqués le matin demandèrent à connaître une religion qui opère de telles merveilles et reçurent la grâce du baptême. Le baptême devenait aussi entre ses mains un moyen de guérison. On avait dit à un jeune esclave, dangereusement malade, que, s'il pouvait, pendant que le bon Père le confesserait, toucher seulement son chapelet, en demandant au bon Dieu de le guérir, à cause de tout le bien que le bon Père faisait aux nègres, il guérirait. Il le fit, et fut guéri. Plusieurs esclaves ayant été foudroyés, le Père Claver arrive, conduit par une inspiration céleste ; et, voyant les malheureux étendus sans vie, il lève les yeux et les mains vers le ciel, et obtient leur résurrection du Père des miséricordes.
Un jour, toute la maison de don Francisco de Sylva était en grande agitation : on avait trouvé une esclave étendue par terre sans mouvement ; le médecin, comme tout le monde, jugea qu'elle était morte d'une apoplexie foudroyante. Le Père Claver, apprenant cet événement, accourt chez don Francisco, qui lui dit en le voyant : « Ah ! mon Père, elle n'était point bap-
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tisée ! Quel malheur ! et qui l'aurait pu prévoir ! » — « Eh quoi ! dit le Bienheureux, « le bras de Dieu est donc raccourci ? C'est un bon Père ! Allons, un peu de foi et de confiance en lui !... Où est l'esclave ? » — « Venez, mon Père ». Et don Francisco le conduit près du cadavre. Le Père Claver adresse à Dieu une courte et fervente prière ; puis il appelle la morte et lui demande si elle veut être baptisée. Aussitôt elle ouvre les yeux : « Oh ! oui, mon Père, je le veux de tout mon cœur ? » Le bon Père la baptisa, et aussitôt elle se leva en pleine santé.
Un autre prodige résulta en quelque sorte de celui-ci. Le Père Claver avait défendu de jeter l'eau qui avait servi au baptême de la négresse. Un domestique, ignorant cette défense, la jeta dans un vase où quelques plantes étaient desséchées depuis un à six mois. Peu de jours après, ces plantes reverdirent et produisirent des fleurs d'une rare beauté et du parfum le plus exquis.
Les étonnants travaux de Pierre Claver ne furent jamais un obstacle à sa régularité dans la maison à laquelle il était attaché. Il était le modèle de la plus parfaite observance dans l'intérieur, comme il était au dehors le modèle des vertus apostoliques. C'est ce qui fit désirer au recteur du collège de l'avoir pour ministre. Son humilité s'effraya de ce choix. Se voyant inférieur à tous ses frères, qu'il jugeait infiniment plus parfaits qu'il ne l'était lui-même, il s'étonna de la confiance qu'on lui témoignait, et se permit de faire observer à ses supérieurs l'insuffisance de son mérite et de sa capacité. Mais toutes ses instances furent vaines, il fallut obéir. On vit bientôt régner la plus grande régularité dans la famille dont il fut le père ; afin que, sous aucun prétexte, nul ne fût dispensé de l'observance, il fit en sorte que tout le monde fût pourvu du nécessaire.
Craignant que les Frères, à cause de leur service, ne pussent éviter des retards et des inexactitudes, il faisait une partie de leurs travaux. Il balayait, rangeait, nettoyait, aidait le cuisinier, l'infirmier, le secrétaire : il était à tout, mettait la main à tout, et cherchait sur toutes choses à s'humilier et à servir tout le monde. Les malades étaient, pour ainsi parler, ses enfants gâtés ; il se faisait leur serviteur et leur infirmier : le Père recteur, voyant qu'il avait donné au Père Claver toutes les charges de la maison, en lui donnant celle de ministre, crut devoir la lui retirer ; mais la Compagnie de Jésus ne pouvait se résigner à laisser sous le boisseau une sainteté si éclatante : on le nomma maître des novices à Carthagène. Le Bienheureux se soumit comme toujours à la volonté de ses supérieurs ; mais, comme toujours, il s'humilia profondément devant Dieu de ce témoignage d'estime qu'il croyait si peu mériter. Il augmenta la rigueur de ses pénitences, et prolongea ses oraisons pour se préparer à porter cette nouvelle charge de maître des novices. Il s'agissait de former des Saints, et le Père Claver se trouvait si imparfait lui-même ! Cependant, encouragé par la pensée qu'en formant les autres à la perfection, il pourrait travailler davantage à se perfectionner lui-même, et qu'il trouverait un stimulant dans la nécessité d'appuyer de ses exemples les leçons qu'il serait obligé de donner, il entra en fonctions, appuyé sur sa confiance en Dieu.
Son premier soin fut d'enseigner à ses disciples à vivre de recueillement, d'oraison, d'humilité, de mortification et d'obéissance aveugle aux ordres des supérieurs. Les sujets les plus ordinaires de ses instructions furent ensuite : le détachement complet de tout ce qui peut retenir l'âme à la terre, et l'empêcher d'aller à Dieu et de s'unir à lui ; le désir ardent de tout ce qui peut l'élever à la plus sublime perfection ; les moyens de se
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vaincre, de se dompter, de briser sa volonté propre jusqu'à n'en avoir plus d'autre que celle de Dieu.
Ces enseignements étaient admirablement secondés par les exemples du maître : les novices assuraient que le Père Claver n'avait jamais exigé d'eux que ce qu'il pratiquait de la manière la plus parfaite. Mais notre saint Apôtre ne retranchait rien de ses occupations du dehors : on fut donc obligé de le décharger du noviciat pour qu'il pût se livrer tout entier à sa charité et à son zèle. Les malades de l'hôpital Saint-Sébastien ne lui suffirent plus. Il alla soigner et consoler les lépreux de l'hospice Saint-Lazare. Pendant les jours gras, un officier espagnol le rencontra hors de la ville, courant tout joyeux : « Eh ! mon bon Père, où allez-vous donc si allègrement ? » lui dit-il. — « Cher senior, je vais faire mon carnaval avec mes lépreux de Saint-Lazare », lui répondit avec gaîté cet autre Vincent de Paul. Il les réunissait à la porte de l'église, les exhortait à éviter la lèpre du péché, mille fois plus horrible aux yeux de Dieu, que la leur ne pouvait l'être aux yeux des hommes ; puis, s'asseyant sur une pierre, il les confessait. Si le temps était froid, il couvrait le pénitent de son manteau ; s'il le voyait trop souffrant, trop fatigué, il lui faisait poser sa tête sur ses genoux, le soutenait de son bras, ou le tenait doucement appuyé sur sa poitrine. Il avait une prédilection marquée pour les lépreux que leurs plaies plus hideuses avaient fait reléguer dans des loges séparées. Ces pauvres malheureux, qui n'avaient plus de bras, le bon, l'heroïque Père les faisait manger, et, si la souffrance leur retirait le goût, le courage d'accepter les aliments qu'il leur présentait, pour les exciter et les encourager, il allait jusqu'à en prendre un morceau dans le même plat, et le mangeait devant eux. Il faisait ce que fait la mère pour son fils enfant.
L'église de l'hospice tombait en ruines ; il sut trouver, pour la reconstruire, des ouvriers, des matériaux et de l'argent. Il fit plus, il travailla lui-même, portant le bois, les pierres, la terre, tout ce qui était le plus lourd. On lui envoyait ses repas du collège des Jésuites ; mais, comme il ne voulait pas, chez ses malades, être mieux nourri qu'ils ne l'étaient eux-mêmes, il leur distribuait, à tour de rôle, ce qu'on lui apportait ; et, pour satisfaire son esprit de mortification, aussi bien que sa charité, quand ses lépreux avaient fini, il reprenait le plat et mangeait leurs restes !
Une flotte espagnole amenait des prisonniers anglais et hollandais devant Carthagène, avec défense de toucher terre et de sortir du galion, sous aucun prétexte. Le Père Claver, qui courait après les âmes à sauver comme après une sainte proie, demande et obtient la permission de travailler à la conversion des hérétiques. Il a bientôt gagné le cœur d'un prélat anglais, qui eut le bonheur et le courage de se convertir ; son exemple est bientôt suivi : rebelles à la grâce qui les éclaire, plusieurs hérétiques, il est vrai, à défaut d'arguments, accablant d'injures le saint Apôtre, le frappent, déchirent ses vêtements. Mais leur violence même leur devient une occasion de salut ; car ils voient quelque chose de surnaturel dans la douceur du Père Claver ; sa patience, au milieu des outrages, les a vaincus : plus de six cents abandonnent l'erreur. Les Hollandais trouvèrent la santé de l'âme dans la maladie du corps. Une épidémie s'étant déclarée parmi eux, on les transporta à l'hôpital Saint-Sébastien ; là ils furent pris dans les filets de la charité de notre Bienheureux. Se voyant soignés, comme ils l'eussent été par les mains d'une mère, tous demandèrent à être catholiques, tous ne cessaient de répéter que la religion du Père Claver était la meilleure, puisqu'elle faisait tant de bien.
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Avec les mêmes armes, il fit les mêmes conquêtes parmi les nombreux musulmans qui se trouvaient à Carthagène. Quelques-unes lui coûtèrent cependant de bien dures mortifications, de bien longues oraisons, des larmes bien amères ! Mais Dieu finissait toujours par lui accorder le salut des âmes, qu'il achetait à ce prix, et souvent il faisait des prodiges pour lui donner cette consolation, après la lui avoir fait attendre quelquefois plusieurs années. Parmi les pauvres, qui venaient à la porte du collège recevoir les aumônes distribuées par le Père Claver, se trouvait un Turc d'une nature intraitable, insensible aux bienfaits, dur, cruel même : Ahmet ne répondait aux soins du bon Père que par l'insulte et l'outrage, et pourtant la meilleure part de l'aumône était toujours pour Ahmet. Ahmet était le mendiant de prédilection du saint Jésuite, parce qu'il lui était un sujet de mérite, et que c'était une âme bien difficile à gagner. Il y avait bien des années que durait cette lutte d'ingratitude d'Ahmet contre la charité du Père Claver, lorsqu'un matin, bien avant la distribution des aumônes, le pauvre musulman vient tomber aux pieds du saint Jésuite : « Mon Père ! pardonnez-moi, je ne puis résister à tant de bontés ! Instruisez-moi, mon Père, faites-moi chrétien. Votre religion rend meilleur que celle du Prophète ! »
Les âmes les plus désespérées, les plus impies, des frénétiques, des apostats, ne pouvaient résister à la tendre charité de notre Bienheureux. Il est vrai que sa compassion incomparable ne reculait devant rien, pas même devant les miracles. Un de ses malades ayant envie de manger des fruits dont la saison était passée, le Père Claver lui en apporta des plus frais et des plus beaux qu'on eût jamais vus dans le pays : le prieur fit prendre des informations dans toute la ville et les environs, et il se convainquit que le Saint n'avait pu obtenir les fruits que de Dieu seul. Un jour qu'il distribuait ses aumônes dans une salle de l'hospice Saint-Sébastien, le ciel voulut le glorifier sur le théâtre même de ses vertus : on vit une lumière éblouissante entourer sa tête et se répandre sur son visage avec un éclat merveilleux : lorsque, pénétré de vénération, on se fut approché pour baiser la main qui, en faisant tant de bien, méritait tant de gloire, il avait disparu : son humilité avait obtenu un second miracle pour échapper aux applaudissements que lui attirait le premier. Son zèle ne pouvait être satisfait, tant qu'il lui restait une âme à sauver, une misère à adoucir, un cœur à consoler. Il voulut encore s'occuper des prisons de Carthagène, pénétrer dans tous les cachots, visiter chaque prisonnier.
Là, comme partout, il fit à Dieu d'admirables conquêtes. Les criminels les plus redoutables, il les soumit à son irrésistible et si douce influence ; les pécheurs les plus endurcis, il les convertit ; les natures les plus rebelles, il les vainquit. Tous les prisonniers le chérissaient : on n'entendait plus ni blasphème, ni impïeté, ni jurement dans les prisons de Carthagène. Le Bienheureux en avait banni tout cela, tous se confessaient régulièrement, et les prières se faisaient chaque jour en commun.
Le bienheureux avait une grâce particulière pour adoucir aux criminels l'horreur de la sentence de mort qui pesait sur eux. Ils montaient au gibet avec joie, bénissant la divine Miséricorde qui leur donnait un tel moyen d'expiation : leur mort semblait un objet digne d'envie. Quand leur âme était partie vers la récompense éternelle due à leur repentir, on trouvait sur leur corps des instruments de pénitence, dont ils s'étaient servis pour expier eux-mêmes leurs crimes : ce qui était un sujet de grande édification.
Ces immenses travaux, qui auraient suffi pour épuiser et sanctifier tant
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de personnes à la fois, ne firent jamais négliger au Père Claver ses nègres bien-aimés, dont il s'était fait l'esclave, et l'esclave pour toujours.
Il redoublait ses soins pour ceux qui étaient destinés à quitter Carthagène, et dont le chagrin ne pouvait être plus grand que le sien. Il était continuellement avec eux, il les consolait. Le jour de l'embarquement, ce bon Père les accompagnait au port, leur renouvelait ses recommandations, les embrassait les uns après les autres, leur donnait sa bénédiction, les recommandait au capitaine, et ces pauvres enfants se séparaient de lui avec des cris de douleur qui lui brisaient le cœur. Il restait sur la plage jusqu'au moment où les vaisseaux levaient l'ancre. Alors les Indiens, restés sur le pont, lui faisaient encore des signes de tendres adieux, auxquels il répondait en versant des larmes ; car il voyait leur âme exposée aux dangers d'une mer bien plus terrible que celle qui engloutit les corps, et il craignait que le démon en empêchât quelques-unes d'aborder au port du bonheur éternel. Pour ceux qu'on emmenait dans l'intérieur du pays, il allait les voir à peu près tous les ans ; les pluies torrentielles, les orages violents, les chaleurs brûlantes, rien ne pouvait l'arrêter.
La ville de Carthagène ne renfermait pas seulement des païens, des hérétiques et des mahométans, il y avait des catholiques dont le mauvais exemple était bien propre à mettre obstacle à la conversion de ceux qui ne l'étaient pas encore. Depuis les premiers jours de septembre jusqu'aux derniers de décembre, une foule d'étrangers affluaient dans cette ville et semblaient apporter avec eux, allumer par leur présence, et laisser après eux toutes les passions. Le Père Claver entreprit de les exciter à la pénitence pendant leur séjour, et, lorsqu'ils étaient partis, de guérir les plaies qu'ils avaient faites. Les querelles, les jeux, les blasphèmes, semblaient fuir devant lui : il les poursuivait partout, dans la tente, dans l'atelier, dans les magasins. Un des désordres qui l'affligea le plus, était l'immodestie des femmes dans les formes de leurs vêtements. Voici comment il les combattit : il portait partout avec lui un petit tableau, qu'il avait fait faire d'après les lumières qu'il recevait dans ses oraisons ; ce tableau représentait plusieurs démons tourmentant une femme vêtue selon les exigences du monde. Quand le Père Claver rencontrait une femme qu'il savait être dans cet usage, il l'abordait tout simplement, en sortant de sa poche le petit tableau qu'il lui mettait sous les yeux, lui promettant, de la part de Dieu, qu'elle offensait ainsi sans scrupule, un traitement tout semblable pour l'avenir, si elle continuait à préférer la loi mondaine à la loi évangélique.
Ce moyen, qui aurait pu être une imprudence et une indiscrétion entre les mains d'un autre, avait, dans les siennes, les plus heureux résultats. Il ne se contentait pas de corriger les désordres de tous genres, il travaillait aussi à les prévenir, en s'occupant beaucoup des enfants. Il allait dans les maisons, demandait à voir les enfants, à qui il faisait toujours une courte instruction, proportionnée à leur âge, et il leur inspirait une tendre dévotion à la sainte Vierge.
Toutes les personnes distinguées de Carthagène auraient voulu recevoir ses avis particuliers et se mettre entièrement sous sa conduite ; un très-petit nombre obtint cette faveur : il donnait toujours la préférence à ses chers esclaves. Les maîtres étaient obligés de les laisser passer avant eux. Il ne se présentait chez des personnes distinguées que pour les confesser en cas de maladie, ou pour leur demander l'aumône ; hors ces deux cas, il n'allait jamais chez elles.
Parmi les dons surnaturels dont Dieu le favorisa, le plus remarquable
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est peut être celui de sauver les âmes du désespoir. Il délivra une femme d'une violente tentation de suicide, avec un crucifix qu'il lui dit de mettre sur son cœur pendant la messe. Il en rencontra une autre dans les rues de Carthagène, qu'il arrêta par ces mots, dits avec une grande douceur : « Où allez-vous ? » Elle se trouble et ne répond pas. — « Donnez-moi ce que vous portez », ajoute le saint Apôtre. La jeune femme obéit en tremblant. Elle sort de sa poche un bout de corde avec lequel elle voulait se pendre au premier arbre qu'elle rencontrerait placé loin du chemin hors de la ville, et le remet au Père Claver, en lui racontant le sujet de son désespoir. Il mit le baume des consolations célestes sur cette plaie, et la guérit. Étant continuellement uni à Dieu, il avait part à sa science de l'avenir. Dom Gabriella de Mendez, gouverneur de Sainte-Marthe, devait faire un voyage en Espagne avec sa famille ; Théodora, sa femme, alla voir le Père Claver et lui demanda sa bénédiction et ses prières : « Senora », lui dit-il, « allez avec la bénédiction de Dieu, ce voyage sera heureux ; mais peu après vous aurez à en faire un bien plus important ». — « De quel voyage parlez-vous donc, mon Père ? » reprit-elle. « Senora », dit-il, « je parle du grand voyage... » — « Mais, mon Père... » — « Oui, senora, peu après votre arrivée en Espagne, il faudra que vous alliez dans une autre vie : préparez-vous donc à ce grand voyage ». Cette prédiction se réalisa de point en point : Théodora mourut saintement après une heureuse traversée.
Il faudrait un livre entier pour raconter ses miracles ; nous nous contenterons d'en ajouter deux à ceux que nous avons déjà rapportés. Un jour, il se présente chez un malade pour lequel on l'avait appelé. Il était trop tard, le malade était mort. Le Bienheureux prend son crucifix, le pose sur le cadavre et dit à la famille, en sortant précipitamment : « Ne désespérez pas, Dieu peut le guérir ». Il n'avait pas fait dix pas dans la rue, qu'on court le rappeler. Il rentre près du mort et le trouve en parfaite santé. Dieu semblait se plaire à ne rien refuser à ce cœur si tendre et si compatissant. Une jeune négresse portait sur sa tête un panier plein d'œufs qu'elle allait vendre au marché. Un espagnol la rencontre sur son passage, pendant que l'attention de l'esclave, portée ailleurs, l'empêchait de le voir si près d'elle. L'espagnol, furieux de voir une négresse ne pas se déranger pour lui céder le pas, lui donne un soufflet si violent, que le panier tombe et avec lui tous les œufs. La pauvre négresse, désolée à la vue de ses œufs cassés, jetait des cris qui mirent tout le voisinage en émoi ; elle était inconsolable. Le Père Claver passait en ce moment ; il approche, demande la cause du mouvement, et, touché au cœur du malheur de la jeune esclave, il va jusqu'à elle pour la consoler. « Eh ! ma pauvre enfant, qu'y a-t-il ? qu'avez-vous pour pleurer ainsi ? » — « Ce que j'ai ? Voyez, mon Père ! voyez, c'était là tout mon bien ! » — « Eh bien ! ma fille », reprit le bon Père, « remettez vos œufs dans votre panier et ne pleurez plus ». En disant ces mots, il touchait les œufs du bout de son bâton les uns après les autres, et, à mesure que son bâton les touchait, les œufs revenaient à leur premier état. L'esclave les ramassait, croyant rêver ! Quand elle eut fini, elle se retourna pour remercier le bon Père : il avait disparu.
Mais il est temps d'aller jusqu'à la source de tant de sainteté, de pénétrer dans l'âme de notre Bienheureux, qui était comme le sanctuaire de toutes les vertus. Nous ne pouvons mieux peindre son amour pour Dieu qu'en disant qu'il lui était continuellement uni ; en passant dans les rues, il ne voyait rien, il n'entendait rien. Il suivait la voix, la lumière intérieure qui le conduisait, il allait où Dieu l'appelait. Tous les instants dont il pou-
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vait disposer étaient pour l'oraison ; ce qui faisait dire au P. Sébastien de Morillo, recteur du collège : « Je n'ai jamais pu savoir le moment où le P. Claver finit son oraison. A quelque heure que j'entre dans sa chambre, je l'y trouve en prières et si perdu en Dieu, qu'il ne me voit ni ne m'entend ». Il prenait deux ou trois heures de sommeil, jamais davantage ; encore ce repos était-il interrompu par de brûlantes aspirations vers Dieu.
Il apparut souvent environné d'une auréole de lumière, dont les yeux ne pouvaient supporter l'éclat. Une fois qu'on entra dans sa chambre, après le coucher, on la trouva remplie d'une clarté éblouissante. On cherche inutilement le Saint ; enfin, on l'aperçoit en l'air, les genoux ployés, comme s'ils eussent posé à terre, et son crucifix dans ses mains. Il descendit doucement vers le sol avec le jour.
Son attrait le plus cher était la Passion de Notre-Seigneur ; il avait de petites images qui en représentaient le mystère ; il pressait dans ses mains celle qui rappelait le mystère qu'il voulait méditer, et de cette considération il s'élevait insensiblement jusqu'à la plus sublime contemplation. Les jours où ses occupations extérieures lui laissaient quelques instants de liberté, il allait faire une station à un grand crucifix placé dans le lieu le plus retiré de la maison, et plusieurs fois on l'entendit y prononcer de brûlantes paroles d'amour, alors qu'il s'y croyait absolument ignoré de tous les religieux. On s'assura que tous les vendredis il sortait mystérieusement de sa chambre, au milieu de la nuit, portant une corde au cou, une couronne d'épines sur la tête, une croix sur les épaules ; il allait dans les endroits les plus solitaires de la maison, faire autant de stations que Notre-Seigneur en fit pendant sa passion avant d'arriver au Calvaire.
Notre Bienheureux aimait à parler des indicibles souffrances du divin Sauveur ; il en parlait souvent, et toujours avec des larmes de reconnaissance et d'amour qui ravissaient ceux qui avaient le bonheur de l'entendre. Pendant la semaine sainte, son visage portait l'empreinte d'une si grande douleur, que les plus indifférents en étaient profondément impressionnés, et voyaient en lui l'image vivante de Jésus allant au Calvaire pour y expier tous les péchés du monde.
Quand les nègres étaient malades, et que le Bienheureux devait leur apporter le saint Viatique, il allait auparavant balayer et nettoyer lui-même leur case ; il la parfumait et mettait sur leur lit un couvre-pieds d'étoffe de soie, qu'il s'était fait donner pour cet usage, afin de témoigner plus de respect pour la présence de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et faire mieux comprendre la nécessité de ce respect à tous les nègres présents. Et, malgré ses immenses occupations, il se confessait chaque matin avec une grande douleur et une grande abondance de larmes ; puis il passait une demi-heure devant l'autel pour se préparer à y monter. Il offrait le saint Sacrifice avec une ferveur séraphique dont les assistants étaient pénétrés jusqu'aux larmes.
Après Dieu, c'était la divine Marie que le Bienheureux aimait le plus tendrement. Il portait sur sa poitrine un petit livre de méditations sur les mystères de la vie de la sainte Vierge : de petites gravures représentaient chacun de ces mystères. Le Bienheureux les regardait souvent avec amour, les baisait, les pressait sur son cœur, et les méditait habituellement ; il appelait Marie la Mère du bel amour. On l'entendit souvent répéter au milieu de ses ravissements : « O bonne Mère ! apprenez-moi, je vous en conjure, apprenez-moi à aimer votre divin Fils ! Obtenez-moi une étincelle
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de ce pur amour dont votre cœur brûle toujours pour lui !... ou prêtez-moi le vôtre, afin que je puisse le recevoir dignement en moi ! »
La veille des fêtes de la sainte Vierge, Pierre Claver se préparait à les célébrer par une augmentation de pénitences corporelles. Il confessait, dans l'après-midi, les enfants des écoles, pour leur inspirer de bonne heure l'amour de Marie. Le lendemain, il prenait part au dîner qu'il servait à ses pauvres mendiants, à la porte du collège, et pendant lequel il faisait faire de la musique pour les réjouir, disait-il, en l'honneur de Marie ; après le dîner, ou le petit festin de ses pauvres, comme il l'appelait, il leur faisait une exhortation sur la fête, puis il récitait le chapelet auquel tous répondaient.
Notre Bienheureux avait une si grande dévotion pour l'Immaculée Conception et l'Assomption de la sainte Vierge, qu'il la félicitait souvent, avec des larmes de consolation, de ces deux privilèges ; il aimait à en parler à ceux qui avaient le bonheur de posséder sa confiance ; et il lui arriva même une fois, chez un ami, de s'oublier jusqu'au ravissement. Non content d'implorer la protection de son ange gardien, de saint Pierre, son patron, et de saint Ignace de Loyola, qu'il appelait son père, il avait encore choisi vingt-quatre Saints pour le protéger à chaque heure du jour et de la nuit, afin, disait-il, qu'il n'y eût pas une seule heure de sa vie où il ne se sentît appuyé près de Dieu par un avocat particulier.
Sa charité pour le prochain le suivait au-delà de cette vie. Il offrait le saint Sacrifice, augmentait ses pénitences, imaginait de nouvelles mortifications pour le soulagement des âmes du purgatoire ; il demandait pour elles les prières des pieux fidèles, et tâchait de faire bien comprendre à ses nègres la nécessité de prier pour leurs frères morts.
On pourrait appeler sa vie un martyr continuel. Chaque partie de sa vie était une souffrance qu'il unissait à celle de son Sauveur sur la croix. Pendant les quarante-quatre années qu'il vécut dans la Compagnie de Jésus, il ne se permit jamais un seul regard de curiosité. La beauté de la campagne, la parure même des autels, spectacles si innocents, il en privait ses regards. Sa chambre avait vue sur le port : il ne l'ouvrit pas une fois, il n'osait pas même regarder à travers les carreaux à l'arrivée des flottes qui faisaient accourir la ville entière, ne reconnaissant d'autre patrie que le ciel. Les nouvelles d'Espagne ne pouvaient que lui être indifférentes ; il s'informait seulement s'il y avait des malades sur les vaisseaux arrivant, et quelquefois aussi si les princes chrétiens étaient en paix. Ses repas ressemblaient à la légère collation qu'on prend pour les jeûnes les plus rigoureux. Il refusait la viande, disant qu'elle était trop nourrissante pour sa constitution ; il couchait sur une simple natte ou sur une peau de bœuf : un morceau de bois lui servait d'oreiller. Pendant plusieurs années il se contenta même de la terre nue, et quand il était malade, il descendait de son lit la nuit pour s'étendre sur le plancher. Il se donnait régulièrement trois disciplines jusqu'au sang. Il portait deux croix de bois grossièrement taillées : l'une sur son dos, la seconde sur sa poitrine ; chaque partie de son corps avait un instrument particulier de pénitence. Ce vêtement de douleur était complété par une couronne d'épines et des gants qu'il avait faits lui-même avec de petites cordes de crin ; c'était toujours ainsi qu'il récitait son bréviaire ; et, pour s'humilier davantage devant la Majesté divine, il ajoutait alors une corde à son cou, comme la porte le criminel condamné par la justice humaine.
Bien n'égalait son angélique patience à supporter tout ce qui lui pou-
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vait être pénible ou désagréable. Quelques jeunes Espagnols, irrités de ses réformes, menacèrent la vie du saint Apôtre ; ils poussèrent la fureur jusqu'à se jeter sur lui le poignard à la main : « Si la volonté de Dieu est que je meure », leur dit-il avec douceur, « voilà ma vie, vous pouvez la prendre ». Ils furent aussitôt désarmés et se convertirent. Un de ses supérieurs ne cessa de l'éprouver pour s'assurer de sa vertu ; il alla jusqu'à lui dire qu'il était un ignorant, qu'il ne savait pas même le latin. Le saint Religieux garda le silence ; et comme on insista, il n'ouvrit la bouche que pour avouer qu'on avait raison, qu'il était un ignorant. Plus tard on lui dit pourquoi il n'avait pas dit un mot pour se justifier, lui dont la capacité était bien connue : « Il importe peu », répondit-il, « de passer pour savant ou pour ignorant ; mais il importe beaucoup d'être humble et obéissant ».
Tout, dans le P. Claver et autour de lui, prouvait combien il aimait la sainte pauvreté qu'il appelait sa mère. Pendant quelques années, il n'eut d'autre chambre qu'un cabinet sombre, étroit, incommode, et dont il était obligé de sortir pour pouvoir écrire. Se conformant sans cesse à son divin Maître, qui n'avait pas même une pierre pour reposer sa tête, il s'arrangeait toujours de manière à s'emparer, pour son usage, de ce qui était regardé comme hors de service. Les vêtements les plus usés, les plus raccommodés, étaient pour lui ; il fallait un ordre de son supérieur pour le déterminer à les renouveler. Il avait de la recherche jusqu'à dans les moindres choses pour satisfaire son amour de la pauvreté.
Il prenait tous les bouts de chandelles, même les plus courts, pour son usage particulier ; jamais il ne voulut une chandelle entière. Il écrivait sur des revers de papiers inutiles et ne se servait que de bouts de plumes déjà usés par les autres Pères. Il ramassait les restes de pain pour s'en nourrir préférablement. Souvent, dans l'après-midi, il rentrait encore à jeun et accablé de fatigue, ne trouvant rien à manger, parce que le cuisinier l'avait oublié. Cet oubli lui paraissait tout naturel, et il excusait le Frère auprès de celui qui le blâmait.
Notre Bienheureux porta la pratique de l'obéissance aussi loin que celle de la pauvreté. Bien certain de faire la volonté de Dieu en faisant celle des supérieurs, il était heureux d'obéir avec le plus complet abandon. Après sa mort, on trouva dans ses papiers toutes ses pensées sur la sainte obéissance, renfermées dans ces quelques lignes : « Dans la vie religieuse, la route la plus courte et la plus sûre pour arriver à la perfection, est celle de l'obéissance aux supérieurs. Je m'en rapporte plus à une seule de leurs paroles qu'à cent révélations particulières ».
Il disait encore : « On ne peut bien décider pour soi-même, on ne peut se bien voir soi-même, on ne peut se bien juger soi-même. On a donc besoin des yeux et du jugement d'un autre ». Un supérieur, pour éprouver son obéissance, bien qu'il fût très-âgé et infirme, le réprimanda sévèrement pour une chose insignifiante, et lui ordonna de demeurer à genoux. Le Saint obéit et attendit plus d'une heure la permission de se relever. Il ne faisait jamais sa volonté, mais toujours celle qu'il pouvait considérer pour la volonté de Dieu. À défaut de véritables supérieurs, il obéissait à des égaux, à des inférieurs même. S'il avait à s'occuper dans la cuisine, il se découvrait devant le cuisinier et lui demandait humblement ses ordres. S'il n'avait qu'un simple nègre pour compagnon, dans ses missions, il lui obéissait en tout. Toutes ces vertus recevaient leur éclat de l'humilité, qui les débarrassait de tout ce qu'elles pouvaient avoir de terrestre. « L'homme humble », dit-il dans quelques mots écrits de sa main et trouvés après sa
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mort, « désire que ceux qui le font souffrir soient persuadés, non qu'il est humble, mais qu'il est en effet méprisable ».
Il eut, toute sa vie, les plus bas sentiments de lui-même, comme on le vit en mille occasions ; lorsqu'il arrivait qu'on lui demandait conseil sur une affaire importante, il répondait : « Je ne suis pas capable de donner un avis là-dessus ; voyez les Pères du collège, ils ont plus de science et de sagesse que moi. Je ne suis bon que pour les esclaves et pour les pauvres ». Quand on lui demandait de prier pour une affaire, il répondait : « Bon moyen pour la faire manquer ! » Peut-être, dit son historien, l'accuserait-on de manquer de dignité. Cela est vrai, très-vrai, il manquait absolument du sentiment que le monde décore de ce nom, et qui n'est autre chose qu'un des mille déguisements de l'orgueil. Le Père Claver ne connaissait d'autre dignité, pour le chrétien, que sa ressemblance avec le divin Modèle, dont la face adorable fut couverte d'ignominies, dont la couronne fut composée d'épines, dont le sceptre fut un roseau, dont le trône fut une croix.
Tant de vertus, pratiquées pendant quarante années jusqu'à l'héroïsme, avaient attiré à Pierre Claver une vénération qui mettait à ses pieds toute la ville de Carthagène. Sa réputation de sainteté s'étendait au loin dans les Indes, et atteignait aux différentes extrémités du monde par les étrangers qu'il convertissait chaque année ; et la vénération qu'il inspirait s'accroissant chaque jour, tous les Ordres, tous les rangs, tous les âges, s'empressaient de la lui témoigner.
Les évêques, qui venaient dans cette ville, n'auraient pas voulu la quitter sans le voir et lui demander ses prières pour leurs diocèses. Les généraux de l'armée, les commandants des flottes, les personnages les plus marquants, allaient le voir à leur arrivée, n'entreprenaient rien d'important sans lui avoir demandé ses prières, et ne partaient pas sans avoir obtenu sa bénédiction et pris congé de lui.
Les gouverneurs de Carthagène venaient souvent lui recommander le salut de la ville. Tout le monde, en un mot, le consultait dans les cas difficiles, et on recevait ses avis comme si Dieu lui-même eût parlé par son saint Apôtre. Ce qu'on ne croirait peut-être pas, si la chose n'eût été certifiée par des milliers de témoins, c'est qu'aux époques d'armements, et aux arrivées des flottes, où chacun était occupé de ses intérêts avant tout, si on apercevait le Père Claver, tout était oublié pour lui. On quittait ses affaires pour courir au Saint, se jeter à ses pieds, lui demander sa bénédiction, lui baiser les mains. On l'entourait, il ne pouvait plus avancer qu'il n'eût béni tout le monde. Les enfants mêmes se pressaient autour de lui, et criaient tous à la fois : « Saint Père Claver, priez pour moi ! » Telle était la vénération affectueuse qu'il inspirait à tous. Chacun voulait avoir de ses reliques, on allait jusqu'à retenir les cheveux que le barbier lui coupait.
Dans la maladie qu'il subit en 1634, on fut obligé de le saigner : le supérieur ordonna de recueillir son sang, pour le conserver : et tous les Pères du collège voulurent en avoir quelques gouttes ; on imbiba des linges du sang du Bienheureux, on en donna à chaque religieux de la maison, et tous le gardèrent avec le respect dû seulement aux reliques des Saints.
L'Époux des âmes, quelque sainte que fût celle du Père Claver, voulut la purifier encore par des souffrances toutes particulières avant de l'appeler à lui ; ayant été attaqué de la peste qui ravageait Carthagène, le Bienheureux resta infirme jusqu'à la fin de sa vie terrestre. Sa plus grande souffrance
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était sans doute de ne pouvoir plus se consumer dans le service du prochain : il était réduit à se voir servi lui-même. Il fallait le faire manger en lui portant les aliments à la bouche ; il fallait le lever, le coucher, l'habiller ; il fallait le soutenir pour le faire marcher. Mais cela ne l'empêchait pas de se faire porter au confessionnal, où il restait jusqu'à ce qu'il tombât épuisé sans connaissance. Il visitait encore les hôpitaux ; quand il sentit que c'était pour la dernière fois, il embrassa ses chers lépreux, leur fit les plus tendres adieux et se recommanda à leurs prières. Le nègre, qu'on lui avait donné pour le soigner, était d'une nature sauvage, presque sans cœur et sans intelligence ; ce fut l'instrument dont Dieu se servit pour éprouver à chaque instant la patience de son serviteur : son humeur, ses brusqueries, devinrent un supplice pour le saint Apôtre, qui ne répondait à ses excès de dureté que par des excès de tendresse. Lorsque le nègre, au lieu de deux chandelles, n'en apportait qu'une pour la nuit, un miracle la faisait durer jusqu'à l'aurore. Car le Saint ne dormait presque plus, et, passant toutes les nuits à s'entretenir avec Dieu, il désirait avoir de la lumière dans sa chambre, pour se donner la douce consolation de voir son crucifix et les objets de piété qui l'entouraient.
Vers le milieu de l'année 1654, le Père Claver dit au frère Gonzalès, qui l'affectionnait beaucoup : « Je mourrai prochainement, et ce sera très-certain le jour d'une fête de la sainte Vierge ». Il fit demander à dona Isabella d'Urbina, sa fille spirituelle, qu'il associait à toutes ses bonnes œuvres, de lui envoyer sa chaise à porteurs, afin qu'il pût l'aller voir. Arrivé chez elle, il lui dit : « Ma fille, c'est la dernière fois que je viens vous confesser ; je vais mourir prochainement. Notre-Seigneur a eu la bonté de me promettre que je mourrais le jour de la Nativité de la sainte Vierge ».
L'avant-veille de cette belle fête, où notre Bienheureux s'entretenait de sa mort avec le frère Gonzalès, il lui exprima le désir d'être enterré à la porte de l'église devant son confessionnal, afin d'être pour ainsi dire foulé aux pieds après sa mort, comme il aurait voulu l'être pendant sa vie.
Le frère mit son humilité à une rude épreuve en lui demandant combien il avait baptisé de nègres pendant son apostolat ? Le Père Claver réfléchit un instant et ne put s'empêcher de dire avec une sorte d'embarras : « Je crois que j'en ai baptisé plus de trois cent mille ». Le 7 septembre, lorsque l'infirmier entra, il trouva le saint Jésuite sans mouvement. Le calme de son visage, la sérénité du sourire resté sur ses lèvres, l'expression céleste de tout l'ensemble, firent croire d'abord qu'il était plongé dans une douce extase, mais on s'aperçut bientôt qu'il allait quitter la terre. La Communauté se presse autour de lui pour voir comment meurent les Saints : toute la ville de Carthagène demande à être témoin de ce beau spectacle ; on avait d'abord l'intention de ne laisser pénétrer que les principaux personnages, mais la porte est assaillie par la foule qui redoublait ses cris : « Nous voulons voir le Saint ! nous voulons le voir avant qu'il soit mort. C'est notre père, il est à nous, nous voulons le voir ! » La chambre fut envahie et pillée, car chacun voulut une relique du Bienheureux. On ne lui laissa que la couverture posée sur lui et le portrait de son saint ami, le frère Rodriguez, qu'un religieux défendit jusqu'au bout. On lui baisait les mains, on l'invoquait tout haut au milieu des larmes et des sanglots. Les nègres découvrirent ses pieds sacrés et, les baisant avec une tendresse inexprimable, ils répétaient qu'ils perdaient tout en perdant « le bon père des nègres, qui s'en allait avec le bon Dieu, et qui ne les emmenait pas ».
FÊTE DU SAINT NOM DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE. 621
Après minuit, le Bienheureux s'affaissa d'une manière sensible. On fit la recommandation de l'âme, et dès qu'elle fut finie, pendant que les assistants en pleurs répétaient les noms de Jésus et de Marie, entre une et deux heures du matin, le mardi 8 septembre, fête de la Nativité de la sainte Vierge, le saint Apôtre partit pour occuper dans le ciel la place qui avait été montrée au Père Rodriguez. Son corps sembla reprendre la couleur de la vie aussitôt après sa mort : il exhalait une odeur si suave et si extraordinaire, qu'elle pénétrait l'âme.
La ville de Carthagène fit les frais des funérailles : il y eut un concours qu'on ne rencontre peut-être dans la vie d'aucun autre Saint. Il fallait avoir recours à la force publique pour empêcher le saint corps d'être mis en lambeaux.
Il opéra deux miracles en faveur de ceux qu'il avait le plus aimés sur la terre. Son cher fils spirituel, le duc d'Estrada, beau-frère de dona Isabella d'Urbina, ayant obtenu la faveur de mettre la palme dans la main du Bienheureux, la main s'ouvrit d'elle-même et la saisit, et, lorsque ses nègres chéris vinrent l'entourer tout en larmes, lui demandant de ne pas les oublier, de les bénir, de prier pour eux, d'être leur bon père toujours, une sueur embaumée se répandit sur son visage : « C'est pour nous », s'écrièrent-ils, « c'est pour nous que le bon Père sue ! il veut que nous ayons des reliques de lui. On ne nous en aurait pas donné ! mais lui nous aime ! merci, bon Père ! » En parlant ainsi, ils recueillaient cette sueur comme une rosée céleste avec des linges qu'ils se partageaient comme le plus grand des trésors.
Le premier mois de l'an 1657, on ouvrit le cercueil, où les restes précieux du Père Claver avaient été enfermés. Malgré l'humidité et la chaux dont on l'avait entouré, on le trouva entièrement sain. La chair avait la fermeté et la fraîcheur de la vie : il fut déclaré vénérable en 1747 par Benoît XIV ; enfin, le 16 juillet 1850, le souverain pontife Pie IX le mit au rang des Bienheureux. La cérémonie de la béatification eut lieu dans l'église de Saint-Pierre du Vatican, le 21 septembre 1851.
On le peint entouré de nègres qu'il baptise, catéchise, dirige, bénit ou administre, parce que sa grande occupation à Carthagène fut d'enseigner les principes et la pratique de la religion aux pauvres esclaves africains.
Nous avons tiré ce récit de l'Histoire du bienheureux Père Claver, par M. d'Anrignac.
Événements marquants
- Naissance à Verdu en Catalogne
- Entrée au noviciat de Tarragone
- Rencontre avec Alphonse Rodriguez à Majorque
- Embarquement pour les Indes Occidentales en avril 1610
- Vœu de servir les esclaves jusqu'à la mort en 1622
- Quarante années d'apostolat auprès des nègres à Carthagène
- Béatification par Pie IX le 16 juillet 1850
Miracles
- Résurrection d'une esclave non baptisée
- Multiplication/réparation miraculeuse d'œufs cassés
- Guérison d'un infirme par le toucher d'un chapelet
- Lumière surnaturelle entourant sa tête pendant l'aumône
- Lévitation pendant l'oraison
Citations
Pierre, esclave des nègres pour toujours
Dans la vie religieuse, la route la plus courte et la plus sûre pour arriver à la perfection, est celle de l'obéissance aux supérieurs.