Sainte Catherine de Sienne
Vierge
Résumé
Fille d'un teinturier de Sienne au XIVe siècle, Catherine se consacre à Dieu dès l'enfance et rejoint les Mantellate dominicaines. Mystique de premier plan, elle reçoit les stigmates et dicte des traités théologiques majeurs malgré son absence d'instruction formelle. Son influence politique fut décisive pour le retour de la papauté à Rome et la gestion du Grand Schisme d'Occident.
Biographie
SAINTE CATHERINE DE SIENNE, VIERGE
Alleluia. Sideribus cunctis fulgentior est Catharina, Et decus æternum est hæc quoque virginibus, Alleluia.
Alleluia. Catherine l'emporte en éclat sur tous les autres, et sa gloire rehausse éternellement celle des vierges. Alleluia.
Missel dominicain.
Il y avait autrefois à Sienne, au cœur de la Toscane, une honnête et laborieuse famille d'artisans. Elle habitait une humble maison que l'on voit encore à Sienne dans la rue de l'Oca, non loin d'un grand monastère de l'Ordre de Saint-Dominique ; la piété du moyen âge édifia dans la suite, tout auprès de cette maison devenue célèbre, une chapelle pieuse qui fut l'objet de fréquents pèlerinages. Le chef de cette famille était un honnête teinturier de la ville de Sienne. Il avait nom Giacomo di Benincasa. C'était un membre de la noble famille de Benincasa. Comme Joseph, cet humble rejeton de la maison de David, il retrempait dans les sueurs du travail le rameau humilié de sa généalogie méconnue, et il protestait dans sa personne, en faveur de la loi divine, contre cette orgueilleuse loi des hommes qui proscrivait encore le travail du sein des races aristocratiques. Sa femme Lapa était le modèle des vertus du mariage, et elle élevait sagement dans la crainte de Dieu ses nombreux enfants : elle en eut vingt-cinq. Le travail et la prière habitaient au milieu d'eux. C'était comme un sanctuaire des grâces divines : celle qui les réunit toutes, fut Catherine, un des derniers fruits de cette union, Catherine, l'illustre, la savante, la prédestinée, la gloire de ses parents et de sa patrie, à laquelle la république de Sienne voulut donner son nom, comme un surnom de famille. Et cela est si vrai qu'on n'a jamais connu cette Sainte autrement que sous ce nom : Sainte Catherine de Sienne. Il n'y a pas de titre au-dessus d'un tel titre parmi les hommes.
Il y a autour de l'enfance de cette Sainte déjà, comme une auréole qui annonce ce qu'elle devait être un jour. Ce n'est que douceur, suavité, prédilections humaines et divines. On la nomma dans sa famille et parmi les amis de son père Euphrosyne, c'est-à-dire plaisir du cœur, pour exprimer la joie et la paix qu'apportait sa douce présence. En elle brillait toute la sainte innocence, la douceur sans nom de cet âge heureux que le Sauveur Jésus, ce beau lis sans tache, a désigné comme le doux symbole de la prédestination.
Élevée, suivant l'expression du bienheureux Raymond de Capoue, qui a écrit sa vie et qui a signé ce beau livre du nom de son confesseur indigne, élevée comme une enfant qui appartenait à Dieu, elle montra des vertus inconnues à cet âge. Elle donnait tout ce qu'elle avait, et ne recherchait déjà que l'imitation du divin modèle, qui fut l'étude de toute sa vie. À cinq ans, Catherine savait la salutation angélique, et comme elle avait pour sa mère du ciel une tendresse instinctive, et qu'elle ne pouvait encore l'honorer que de cette manière, elle récitait à chaque instant du jour cette douce prière, quelquefois en s'agenouillant à chaque marche de l'église ou de la maison paternelle. Et alors, bien souvent les Anges venaient soulever la petite Catherine, qui se trouvait transportée chez son père sans que ses pieds eussent touché la terre. Cette fraîche dévotion faisait la joie de son père, et attirait sur elle les regards complaisants de Dieu, qui destinait à sa gloire cette frêle créature.
Le signe des faveurs célestes ne tarda pas à paraître à l'aurore de cette vie qui devait être si belle, si remplie. Un jour, Catherine avait alors six ans, sa mère l'envoya, avec son petit frère Étienne, un peu plus âgé qu'elle, chez sa sœur Bonaventure, mariée aux environs de la ville. Lorsqu'ils revenaient tous les deux, par cette descente qu'on appelle la Valle-Piatta, la petite Catherine vit tout à coup dans les airs, sur le sommet de l'église de Saint-Dominique, un trône resplendissant où était assis Notre-Seigneur, revêtu d'ornements pontificaux, entouré de saint Pierre, de saint Paul, et de saint Jean l'Évangéliste. L'amour de Jésus-Christ avait déjà envahi l'âme de Catherine tout entière. Le Sauveur fixa sur elle un regard majestueux et empreint d'une délicieuse tendresse. Puis il la bénit en souriant. Cette vue jeta la petite Catherine dans l'extase, et lui fit oublier que son petit frère marchait toujours. Le petit Étienne, en effet, s'arrêta un peu plus loin, et comme il ne voyait pas Catherine, il accourut près d'elle, et lui prenant la main, il lui dit : Que fais-tu là ? Pourquoi ne viens-tu pas ? — Mais Catherine demeurait insensible, et elle souriait toujours à sa douce vision. Enfin, comme si elle s'éveillait d'un long sommeil, elle abaissa ses yeux et dit à son frère : Si tu voyais les belles choses que je vois, tu ne m'aurais pas ainsi troublée. — Quand elle releva les yeux pour ressaisir cette apparition céleste, tout avait disparu. L'enfant pleura et se reprocha d'avoir baissé les yeux.
De ce moment, Catherine ne conserva de l'enfance que sa candeur ; il n'y avait plus rien en elle qui ne fût parfait. Déjà son cœur était plein de l'amour de Dieu, et sa volonté complètement soumise à celle d'en haut. Elle commença à se recueillir dans la prière et l'oraison ; et, signe précoce de sa vocation, elle réunissait autour d'elle de petites filles auxquelles elle faisait partager les exercices de sa piété. Il y avait déjà des austérités monastiques dans les pratiques de cette piété enfantine.
Comme sainte Thérèse, saint Bruno, et les plus grands Saints, la solitude avec ses rêveries, son majestueux silence plein d'harmonies, vaste comme la voix de Dieu lui-même, la solitude, cette école des plus hautes vertus, tenta cette âme d'élite dès le matin de sa vie. — Un jour, comme sainte Thérèse, ce dégoût prématuré des choses du monde l'entraîna vers les campagnes solitaires qui environnent la ville de Sienne. Dans le renfoncement d'une grotte qui avoisinait les chemins, elle crut trouver le désert. Tout parlait à sa jeune imagination ; aussitôt elle se mit en prières, et son âme ardente éleva son corps au-dessus de la terre. Mais Dieu lui fit connaître qu'elle était trop jeune et trop faible pour ce genre de vie. L'Esprit-Saint la rappela à la maison paternelle. Elle obéit ; mais en sortant de cette grotte, ces routes désertes par lesquelles elle devait regagner la ville, lui firent peur. Et puis il y avait si loin encore pour revenir à la Valle-Piatta. Enfin, que dirait sa mère, toute sa famille, de cette longue absence ? Elle pria et elle se sentit aussitôt transportée comme par une force surnaturelle à la porte de la ville. On l'avait crue chez sa sœur Lysa. Elle dit ceci longtemps après à son confesseur, le bienheureux Raymond.
L'intelligence qu'elle avait des choses divines lui fit comprendre qu'il y a dans l'ordre de la perfection un degré supérieur, que c'est cet état d'innocence et d'ignorance complète de la vie des sens, qu'on appelle l'état de virginité. Elle sentit qu'il y a une exquise pureté que la majorité des hommes ne connaît point, ou du moins qu'ils n'ont pas le courage de pratiquer au-delà de l'adolescence, et sans laquelle pourtant est impossible cette union ineffable avec le Créateur qui est le premier besoin ressenti par les âmes d'élite. Peut-être aussi ses yeux étaient-ils tombés un jour sur cette page du livre divin où le Sauveur, dans un mot, révèle à ses disciples, encore aveuglés par la chair, ce grand signe de la prédestination céleste, et peut-être que son cœur était attaché à cette belle page. Ces mots, vides de sens pour tant de belles intelligences arrivées à leur maturité, n'avaient pas été muets pour cette enfant de sept ans. Un jour qu'elle était seule devant Dieu, et que personne ne pouvait l'entendre, elle se jeta aux genoux de la bienheureuse Vierge Marie, ce modèle et cette gardienne des vierges, et les yeux pleins de larmes, prosternée humblement, elle prit à témoin l'Immaculée Reine de la pureté du vœu solennel qu'elle allait faire pour toute sa vie.
« O bienheureuse Vierge », lui dit-elle, « mère de ce bel amour que Dieu a mis dans mon cœur, et qui, je le sens, est la plus parfaite des affections de ce monde, vous qui la première avez conservé pour le Dieu jaloux, la pureté de votre corps et de votre cœur, daignez ne pas considérer la profonde indignité de votre servante, et accordez-lui de recevoir pour époux celui qu'elle désire de toutes les forces de son âme, votre divin fils Jésus. Et moi, je vous promets ici, à lui et à vous, de conserver mon innocence pour l'amour de lui, et de ne jamais recevoir d'autre époux ».
Le Seigneur entendit sa promesse, et plus tard il la consacra par une union mystique devant la cour céleste.
Après ce vœu, Catherine marcha à grands pas dans les voies saintes ; crucifier son corps, humilier l'amour-propre, ce qui est encore de toutes les macérations la plus agréable à Dieu, c'était toute son occupation. Elle se priva de viande, et quand on lui en servait, elle la donnait à son petit frère Étienne. Avec les vertus saintes, grandirent aussi dans ce cœur l'amour des âmes et le désir de la gloire de Dieu. Aussi aimait-elle d'une tendresse exquise les Saints qui avaient le plus travaillé à ces deux grandes œuvres de la vie : la conversion des pécheurs et la glorification du nom de Dieu. Saint Dominique était un de ceux qui en avaient fait le but spécial de leur vie. Catherine fut prise pour ce Saint et pour son angélique vertu d'une vénération et d'une tendresse particulières, et elle résolut d'entrer un jour ou l'autre dans un monastère de l'Ordre de Saint-Dominique.
Il y eut même un moment dans son cœur la pensée de se dépayser, de prendre des habits d'homme et d'entrer dans l'Ordre des Frères Prêcheurs. On avait vu autrefois une grande Sainte oublier son sexe et le laisser ignorer aux autres, mourir dans les saintes solitudes sous l'habit des cénobites ; mais le projet auquel elle s'arrêta fut d'entrer dans l'Ordre des Sœurs de Saint-Dominique.
Il y avait alors en Italie un grand nombre de monastères de femmes de cet Ordre ; il y en avait deux à Sienne, et on appelait ces religieuses les Sœurs ; on les reconnaissait de loin à leur grand manteau noir de la Pénitence de Saint-Dominique, et à cause de cela on les nommait les sœurs Mantelées, Mantellate. Catherine résolut d'aller trouver ces religieuses et les pria de la recevoir parmi elles, et de lui laisser porter leur habit.
Mais Dieu voulut qu'une grande épreuve vînt encore fortifier sa vocation.
Cette épreuve, presque toutes les femmes qui ont quitté le monde pour servir Dieu uniquement et sans réserve l'ont connue ; chez les unes, elle est née d'elles-mêmes, et de ce levain de vanité que ce sexe délicat et gracieux tire de sa propre beauté. Chez les autres, elle naît d'un autre genre d'obstacles encore moins aisé à vaincre, des contradictions que leur cœur sent s'élever autour de lui et qu'il peut rencontrer dans un monde qu'elles estiment encore ou dans une famille dont elles redoutent l'improbation ou la douleur.
La famille de la petite Catherine avait fait pour elle d'autres projets : sa mère Lapa voulait la marier. Déjà une des sœurs aînées de Catherine, Bonaventure, avait fait un mariage qui réjouissait sa mère ; et elle-même s'occupait à trouver à sa jeune sœur un bon établissement. L'amour de Dieu et son service n'étaient pas incompatibles avec le mariage, on avait même vu des mères de famille sanctifiées par leurs enfants. Tous ces raisonnements n'affaiblirent pas le dessein encore secret de Catherine, mais elle se laissa aller aux désirs de sa mère et de sa sœur. Tout en gardant sa foi pure au dedans d'elle-même, elle se laissa vêtir avec élégance, elle accepta toutes les parures dont on relevait sa fraîcheur et sa beauté. Elle soigna son corset, elle se fit jolie et chercha à plaire ; mais elle secoua à temps cet engourdissement de sa piété. Elle se réveilla de ce sommeil de son âme et elle s'en punit cruellement.
Quant à sa jeune sœur, elle expia aussi ce crime involontaire d'avoir voulu enlever à Dieu un cœur fait pour lui seul. Elle mourut prématurément, et Catherine eut à pleurer pour elle-même et sur cette sœur chérie. Elle offrit à Dieu larmes et jeûnes pour cette chère âme, et elle eut la consolation d'être éclairée d'en haut sur ses destinées éternelles. Dieu lui fit grâce, mais sa mère n'avait pas renoncé à ses vues sur Catherine ; l'espérance de se voir revivre dans de nombreux petits-enfants flattait son orgueil. À ses yeux toute la gloire d'une femme étant dans la fécondité de ses entrailles, elle la pressa plus que jamais. Un dominicain, ami de cette famille, fut prié d'user sur Catherine de toute son autorité. Elle fit à ce saint moine la confession de son cœur, et lui ne chercha pas à ébranler de si beaux desseins. Eh bien ! lui dit ce confident de son pieux secret, s'il est vrai que vous n'ayez plus aucun désir de ce monde, donnez-en à votre famille un signe extérieur, coupez vos cheveux. C'est ainsi seulement que vous marquerez sérieusement votre résolution.
Couper ses beaux cheveux noirs, l'orgueil de sa mère, la parure de sa jeunesse, le fallait-il ?
Catherine n'hésita pas, elle mit les ciseaux dans ses belles tresses, et elles tombèrent. Elle prit un voile et en couvrit sa tête découronnée pour cacher à sa mère cette sorte de larcin fait à sa tendresse. Lapa s'en aperçut enfin, sa douleur lui ôta tout d'abord le sentiment de la colère. Mais ensuite, ce fut une explosion de récriminations. Penses-tu, dit-elle, échapper à nos vues sur toi rien que par là ? Tes cheveux croîtront, et quand ton cœur devrait en être déchiré, nous te forcerons bien de prendre un mari.
Alors Lapa, pour détourner Catherine de la direction qu'avaient prise ses idées, lui donna pour occupation de régler tout l'intérieur du ménage : elle aidait la servante presque dans les détails les plus grossiers, et il lui restait à peine le temps de suivre ses plus stricts devoirs religieux. Elle ne perdit pas patience, et la grâce de Dieu la soutint dans cette nouvelle contradiction. C'est alors qu'elle se fit comme une cellule au dedans d'elle-même, où elle s'enfermait avec Dieu pendant que son corps était absorbé par le travail. En servant son père, elle s'imaginait servir Notre-Seigneur Jésus-Christ. En servant sa mère, elle croyait servir la sainte Vierge ; ses frères et ses sœurs lui représentèrent les disciples et les saintes femmes.
Mais son père, homme plus pieux et plus clairvoyant que tout le reste de sa famille, discerna cette vocation invincible jusque dans cette soumission à des ordres qui la privaient de ses heures de méditations et de ses œuvres saintes. Dieu fit un miracle pour venir en aide à sa bonne foi et à sa piété. Il vit un jour paraître sur sa fille prosternée en prières, loin de tous les yeux, une colombe blanche comme la neige. C'était un avertissement céleste, et Giacomo comprit qu'il ne pouvait lutter avec Dieu. Le plus grand obstacle à la vocation de Catherine se trouva vaincu.
Dans Catherine aussi se trouvèrent rompus au même instant les liens qui l'attachaient à la terre. Le même jour elle assembla sa famille, déclara à tous le vœu par lequel son cœur s'était engagé au Seigneur irrévocablement, et le refus absolu qu'elle faisait de toute alliance en ce monde. Éclairé par l'esprit d'en haut, son père ne résista plus, il ordonna même qu'on la laissât en toute liberté suivre la vocation qu'elle avait choisie.
L'amour trop sensible de Lapa pour sa fille Catherine céda à l'autorité de Giacomo, et elle immola bien à regret à ce Dieu contre lequel son désespoir luttait encore, toutes les espérances qu'elle avait fait reposer sur cette chère enfant.
Catherine se fit comme une cellule dans la maison de son père où toutes les pratiques de la pénitence assujétirent à son esprit victorieux sa chair si pure. Alors commença pour elle une vie d'austérités et de privations si fortes, que les plus grands Saints n'en ont pas connu au-delà de ce degré. Discipline, châssis de fer, cilice, privation de nourriture, aucun de ces martyres volontaires de la pénitence ne fut inconnu à sa jeunesse. Une de ses plus dures austérités fut une lutte journalière contre le sommeil : quelquefois il était fort tard que Catherine discourait encore avec son confesseur, le bienheureux Raymond de Capoue, sur les choses de Dieu. Son âme et son corps veillaient, et cependant ce saint homme, vieilli dans le service de Dieu et la vie la plus sainte, s'affaissait sur lui-même et dormait. Alors elle l'éveillait doucement et lui disait : Est-ce ainsi que le corps doit l'emporter sur les choses de l'esprit, et est-ce à un homme de Dieu que je parle des choses divines ?
Elle finit par arriver à l'âge de vingt ans, en pouvant vivre uniquement de pain, d'eau et d'herbes crues.
Mais ce ne fut pas sans une certaine décroissance de sa santé et de ses forces. Longtemps la tendresse de sa mère lutta contre cette vie pénitente. Elle l'arrachait le soir à son cilice et aux planches sur lesquelles reposaient la nuit ses membres délicats et amaigris, pour la mener dormir dans son lit à elle. Du côté de Catherine c'était aussi une lutte continuelle contre cette tendresse qui combattait la grâce, et son esprit de pénitence était si ingénieux qu'il parvenait toujours à détruire les soins que sa mère prenait de son pauvre corps.
Un jour, elle l'emmena aux eaux ; les eaux de Sienne étaient fort renommées au moyen âge. C'était par une belle matinée d'été, dans une belle vallée que bordaient presque les Apennins ; sous l'ombrage odorant des citronniers et des orangers se trouvait le bassin des baigneurs ; tout en ce lieu devait parler de repos et de mollesse à cette jeune fille. Catherine peut-être sentit tout le danger qu'il y avait pour son âme dans cette mystérieuse attraction qui existe entre les harmonies de la nature et la vie de nos sens, et tout de suite elle voulut assujétir en elle une bonne fois à la grâce tous ses instincts sensuels. Elle témoigna à sa mère le désir de n'entrer dans l'eau que lorsque tout le monde serait parti. La foule des baigneurs ne tarda pas à s'écouler, et aussitôt Catherine d'entrer dans l'eau ; mais sous prétexte de se rendre le bain plus profitable, elle se tint à l'ouverture des canaux qui amenaient l'eau sulfureuse. Et qu'on juge du supplice qu'elle infligeait en ce moment à un pauvre corps affaibli, qui se trouva tout brûlé par ces flots d'eau bouillante.
L'auteur de sa vie raconte qu'elle lui disait plus tard avec sa simplicité de colombe, et comme pour écarter de cette pénitence tout son mérite réel : « Je pensais pendant ce temps-là aux tortures de l'enfer et du purgatoire ; je suppliais mon Créateur que j'ai tant offensé, de changer pour moi ces tourments mérités en ces douleurs que je souffrais volontiers, et dans l'espoir de cette miséricorde, j'oubliais tout ».
Savez-vous, vous qui lisez l'imparfaite narration de cette vie d'ange, quelles étaient ces offenses qu'elle expiait si cruellement ? Ces offenses, son confesseur, un homme véridique, digne de toute créance, n'a pas craint de nous le dire, c'étaient de légers manquements à l'esprit de la grâce : c'était peut-être un instant de l'un de ses jours désobéi à la constante pensée de Dieu ; c'était, le croirons-nous ! l'oubli de quelque pieuse habitude, ou un quart d'heure de sommeil que lui reprochait peut-être cette grâce de Dieu, qui régnait victorieuse et souveraine dans sa chair subtilisée par la force de l'esprit.
Nous avons souvent entendu blasphémer autour de nous ces saintes rudesses, ces héroïques emportements de l'esprit contre la chair. Ce n'est même pas seulement le vulgaire qui a osé s'élever contre cette vie d'austérité et de pénitence que, seule, la loi de liberté individuelle défendrait contre ses anathèmes. Des livres écrits par quelques plumes vénérées, éloquentes dans les choses humaines, mais inhabiles dans les choses de Dieu, ont été les organes quelquefois fanatiquement impies de cette réprobation d'un siècle irréligieux et perverti. Nous qui sommes encore dans le monde, qui y tenons par tant de liens, osons interpréter cependant la raison de cette vie ascétique. La foule ne voit dans ces disciplines, ces haires, ces cilices, que le sang qui les teint. Sur ces corps de Saints, elle ne voit que les plaies qu'ils se sont faites eux-mêmes dans une sainte barbarie ; et pourtant si quelque vertu miraculeuse sort de ces plaies pour notre bien, c'est parce que c'est la main même qui tient à ce corps qui les y a creusées, qui les y a nourries. Quelle énergie de corps et d'âme ne révèlent pas tous ces tourments volontairement soufferts ? Et sans ces emportements de l'esprit contre la chair, qui sait jusqu'à quel point la chair se fût emportée elle-même contre l'esprit ?
Tous les droits que le corps abdique, il les cède à l'esprit ; toutes les forces, toutes les facultés dont il se refuse l'exercice, affluent vers l'âme. Ce corps exténué, amaigri, épuisé, n'est plus une barrière entre l'âme et son Créateur, entre l'homme et l'infini ; c'est à peine un voile qui protège contre l'indiscrète curiosité des indifférents les mystérieux entretiens de cette âme avec Dieu. Élevée au-dessus d'elle-même, subtilisée, cette âme voyante ne connaît plus de ténèbres ; une lumière surnaturelle descend au dedans d'elle-même et la relie aux mystères du royaume de Dieu dont chaque jour elle appelle l'avènement avec d'ineffables ardeurs. Devenue plus clairvoyante que tous les savants selon le monde, elle perçoit, elle, l'immensité de ce Dieu, sa majesté, sa sainteté incomparable si outragée, si méconnue par l'humanité coupable. Alors les forfaits des pécheurs lui apparaissent dans toute leur horreur; ses manquements à elle-même prennent des proportions relatives à la grandeur de cette majesté offensée, de cette nature impeccable de Dieu, devant qui la plus haute vertu n'est elle-même que ténèbres et imperfections. Alors cette âme sainte voit avec terreur les Anges se voiler de leurs ailes devant le Dieu trois fois Saint; et comme la justice de ce Dieu lui demande des holocaustes, et qu'il n'en veut point hors de nous-mêmes, cette créature d'élite s'offre à cette justice. Elle s'offre elle-même, c'est-à-dire qu'elle offre sa chair innocente pour être consumée par le feu de l'esprit; c'est-à-dire qu'elle accomplit, qu'elle réalise dans la loi du Christ les sacrifices de la loi primitive; c'est-à-dire qu'à ce feu sacré qui brûle dans le chaste sanctuaire de son âme, toujours sans se consumer, elle jette l'aliment toujours renouvelé de toutes les passions, de tous les instincts, de toutes les convoitises de la nature corrompue.
Et voilà pourquoi la douleur est absente de toutes ces douleurs inventées, amoncelées volontairement sur ces corps de Saints et de Saintes. Voilà pourquoi ils souriaient à la souffrance, et fuyaient le plaisir.
Cependant la mère de Catherine, Lapa, ignorante des mystères de cette vie intérieure, avait grand'peine à comprendre aussi la raison de cette vie de pénitence dans sa fille, si pure, si douce, si charitable. Elle se désolait chaque jour, et ne cessait de se plaindre de ce que sa belle Catherine, autrefois si forte, si robuste, qu'elle portait sans fatigue jusqu'au grenier de la maison la charge d'un âne ou d'un cheval, n'était plus qu'une chétive créature qui n'avait de force qu'en parlant de Dieu et des choses célestes. Ce fut aussi une grande douleur pour elle que de voir Catherine prendre l'habit des Sœurs de la Pénitence. Jusqu'à l'entrée de Catherine parmi ces sœurs, on n'avait vu là encore que des veuves et des femmes mariées. Ces sœurs vivaient même au dehors, dans leur famille. C'est de ce moment seulement que ce Tiers Ordre des Sœurs de la Pénitence de Saint-Dominique prit une forme plus régulière et plus parfaite.
Ce fut un beau jour pour cette jeune fille que celui où elle monta avec sa mère à l'église de Saint-Dominique et où, devant ses sœurs en religion rassemblées de bonne heure dans le sanctuaire, elle reçut l'habit symbolique qu'elle désirait si ardemment depuis son enfance, la tunique blanche, symbole d'innocence, le manteau noir, symbole d'humilité. Innocence et humilité, ce fut là toute sa vie. Car l'illustration à laquelle était appelée cette simple fille du peuple de Toscane ne devait rien ôter à l'angélique pureté de ses mœurs, ni à la simplicité de tout son être.
Il y eut encore en elle, dès ce moment, un redoublement de ferveur et de piété. Elle fut de ce moment trois ans à observer si bien le silence monastique qu'elle ne parla de tout ce temps que pour se confesser. La pauvreté aussi fit partie de sa vie; elle renonça à tout, au milieu même de l'abondance qui régnait dans la maison de son père, où elle se regardait comme une servante, et non comme l'héritière de toute cette aisance. Quant à la chasteté et à l'obéissance, ces deux autres vœux si sévères de la vie de religion, c'était depuis longtemps la base de toute sa vie.
Qui pourrait dire ses veilles, ses prières, ses méditations, ses gémissements? Celui qu'elle aimait, l'objet ineffable de tous ses soupirs, entendait ces gémissements de son esprit, souvent il daignait à son appel venir encourager sa servante; et cette vision céleste l'absorbait tellement que l'extase arrêtait sur ses lèvres les mots commencés. Ces communications si étroites et si intimes avec l'Esprit de Dieu expliquent comment son âme avait assez de forces pour soutenir son corps épuisé par l'abstinence; car elle restait souvent un espace de temps illimité sans prendre de nourriture. Elles expliquent aussi comment cette simple fille révéla au moyen âge cette doctrine admirable, qui est un miracle inexplicable dans une femme privée de toute science selon les hommes.
Digne fille de saint Dominique et de saint Thomas d'Aquin, ces deux dévotions chères à son cœur avec la dévotion à sainte Madeleine que Dieu lui-même lui donna pour patronne dans une de ses visions, le premier fondement de la doctrine de sainte Catherine de Sienne est le parfait détachement de soi-même jusque dans la pensée du cœur. Dieu lui avait dit dans une apparition : « Ma fille, ne pense qu'à moi : si tu le fais, je penserai sans cesse à toi ». Au sujet de sa doctrine, sainte Catherine eut dès lors de nombreuses visions. Mais, comme pour l'éclairer sur la nature de ces révélations, et la rassurer contre le malin esprit à qui cette âme sainte fut toujours une redoutable ennemie, le Sauveur se montra à elle un jour et lui enseigna la manière de discerner les inspirations de l'Esprit-Saint d'avec celles du démon. « Mes visions », lui dit-il, « commencent par la terreur et continuent dans la paix. Leur début fait sentir une certaine amertume qui se change peu à peu en douceur, tandis que les inspirations du malin esprit commencent par troubler l'âme par une fausse joie. Mais elles finissent par la tristesse et les ténèbres; car mes voies sont bien différentes de celles de l'enfer. Les visions qui viennent de moi procurent aussi l'humilité, et les autres enflent d'orgueil : car l'orgueil est père du mensonge, et l'humilité est inséparable de la sainteté ».
Ce ne fut depuis qu'une perpétuelle communion de Catherine avec Dieu. Parlait-elle à quelqu'un, souvent ses visions célestes la surprenaient au milieu de cette conversation, nécessaire sans doute, mais humaine. Une âme qui est à Dieu, pensait-elle, doit lui appartenir non-seulement en vue du ciel, mais plus encore en vue de l'union par l'amour. « Pourquoi vous occuper de vous ? » disait-elle souvent dans la suite à ses disciples et à son confesseur même. « Laissez agir la Providence, au milieu des plus grands dangers, elle a les yeux fixés sur vous, elle vous sauvera toujours ». Elle a consacré dans ses œuvres des Chapitres admirables à cette divine Providence qu'elle exaltait de toute la force de son amour.
Aussi cette Providence de Dieu l'aime-t-elle et la garde-t-elle d'une façon presque toujours miraculeuse. Elle se trouva ainsi savoir lire et écrire par un prodige, un jour que, découragée de ses efforts inutiles, elle le conjura de lui venir en aide.
Un des sublimes enseignements de la doctrine de Catherine est encore celui-ci : « L'âme unie à Dieu », dit-elle, « l'aime autant qu'elle déteste la partie sensuelle de son être ». L'amour de Dieu engendre la haine du péché, et lorsque l'âme voit que le péché prend racine dans les sens, elle les hait et s'efforce d'anéantir le péché qui est en eux. Cette haine sainte commence dans l'âme par un certain mépris d'elle-même, et ce mépris la protège contre les séductions des hommes et du démon. Ainsi saint Paul disait autrefois : « C'est dans ma faiblesse qu'est ma force ». Parole féconde que les Saints ont développée dans leurs actes sublimes. Il faut voir de là, combien dans ses enseignements Catherine fustige en ses disciples l'amour-propre, « père de l'orgueil », disait-elle, « et de tous les vices ». Quand elle disait cela, elle parlait sur les ruines de son propre cœur immolé à Dieu seul depuis longtemps. Mais avant d'être élevée à ces merveilles de la sagesse incréée et de l'amour divin, Catherine avait eu à lutter avec l'esprit des ténèbres. L'antique serpent avait soufflé à ses oreilles de jeune fille des paroles impures. Il avait jeté le trouble et le désespoir dans l'âme fervente de la chrétienne. Il le faut dire à la gloire de Catherine, et pour l'éternelle consolation de toutes les âmes chrétiennes, qui, plus que les âmes mondaines, connaissent les angoisses de la tribulation.
Un jour, Catherine tomba dans des doutes mortels, car elle fut tentée dans son âme avant que de l'être dans ses membres, ainsi qu'il est arrivé aux plus grands Saints. Ennemi de ses pénitences et de ses macérations, l'esprit du mal lui insinua que Dieu l'allait abandonner dans les voies extraordinaires où il l'avait conduite; et que si l'on peut retrouver sa route dans les chemins battus, on ne le saurait plus jamais, une fois jeté dans ces chemins mystérieux qui conduisent ou à une perfection presque impossible, ou à une damnation presque certaine. Quel moment! quel supplice! Hélas! tous les tourments de ce monde ne sauraient offrir l'image de cette affreuse perplexité. Aspirer à Dieu, à la perfection, et voir s'éloigner comme un mirage menteur ce ciel d'amour et de pureté dont l'âme a fait dès ce monde sa fin et sa vie! Tomber de là, non dans les sentiers communs, mais dans la fange qui les borde! Oh! quand les anciens avaient créé cette figure fantastique et effrayante de leur Tantale au supplice, ils avaient eu la vision de l'âme chrétienne dévorée de cette soif du ciel que rien ne peut éteindre que le ciel même, de cette soif aiguillonnée encore par cette épouvantable tentation.
« Pauvre fille, murmurait à Catherine une voix sardonique et cruelle, quelle audace, quelle témérité dans ton désir de la perfection! Penses-tu t'élever impunément au rang des anges, toi, fragile créature, pétrie du même limon que tous ces pécheurs? Oublie ces rêves insensés! tu es jeune encore; pendant que tes yeux ont encore quelque éclat, que ton front a gardé sa jeunesse, fixe l'un de ces cœurs que tu as dédaignés jusqu'à ce jour. Là seulement est la sécurité, là seulement est le bonheur. Vois Rachel, vois Sara, Rébecca. Ne sont-ce pas de saintes femmes? Et penses-tu t'élever jamais au-dessus de ces modèles des femmes fortes?» Et Catherine, chancelante de terreur, mais forte de sa foi et de sa confiance, répondait: « Je me confie en celui qui fait ma force, au Christ que j'aime, et non en moi». Que les cœurs chrétiens retiennent bien ceci et qu'ils s'arrêtent à ce tableau. Il y a des moments dans la vie où ce souvenir, ce seul souvenir, peut les sauver du désespoir. Cette confiance persévérante, cette droiture de son esprit et de son cœur qui la fixa à cette pensée comme à un point d'appui, cette confiance sauva Catherine. Le mauvais esprit alors quitta son âme. Il s'empara de la femme. Il y entra par la pensée, cette messagère du ciel et de l'enfer. Il l'entoura donc des tableaux les plus honteux, des images les plus grossièrement sensuelles. Ce supplice dura longtemps. Catherine détournait les yeux, et la rougeur montait à son front pudique. Mais derrière elle, les mêmes images reparaissaient. Obsédée, elle fuyait, comme autrefois saint Jérôme fuyait sa grotte sainte, sa cellule étroite, toute remplie de chasteté et de souvenirs de pénitence; elle allait demander à tous les sanctuaires de Sienne sa délivrance; mais partout elle portait avec elle ces fantômes de l'enfer. Les autels de saint Dominique, céleste protecteur de toutes les chastetés en péril, étaient les confidents de ses terreurs et de ses angoisses. Mais Catherine, éprouvée, n'oubliait pas la prière, ce canal de tout secours divin. Elle augmentait au contraire ses sacrifices, le nombre d'heures qu'elle donnait à l'oraison, à la pénitence. Fidèle aux inspirations de la grâce, elle s'excitait à une haine sainte d'elle-même et profitait de son humiliation apparente pour offrir au Seigneur un plus parfait sentiment de sa pauvreté spirituelle. Quelquefois elle restait de longues heures comme anéantie au pied de la croix. Puis elle se levait pour servir Dieu avec plus de courage.
C'est par cette humilité, cette soumission constante, que Catherine triompha d'une épreuve si terrible. Elle avait duré plusieurs jours. Elle s'éloigna, et pour longtemps. C'est alors que, prosternée, elle sentit l'Esprit-Saint éclairer son cœur de cette lumière féconde qui lui fit sentir la nécessité de ces épreuves dans la carrière de la sainteté. La béatitude est au bout, mais les épreuves et les douleurs sèment cette route. Hélas ! que de larmes ont marqué sur cette terre le passage de ces Saints que notre cœur chérit, que notre culte honore ! Mais Jésus, en les appelant après lui, leur avait dit : Que celui qui veut me suivre laisse tout là et qu'il prenne ma croix. Et eux, généreux jusqu'à une sainte folie, ils ont dit : Seigneur, ce n'est pas assez de votre croix, nous vous rendrons sang pour sang !
C'est ce que Catherine de Sienne disait, elle aussi, à son Seigneur dans ses communications avec lui qui n'étaient visibles que pour elle seule. Après cette épreuve cruelle, la consolation et la joie abondèrent dans son cœur. Le Sauveur lui-même lui apparut comme dans son sacrifice du Calvaire. « Où étiez-vous, Seigneur, lui demanda doucement Catherine, pendant que ma pensée était souillée de toutes ces images ? — J'étais dans ton cœur, ma fille, lui dit l'Époux, et j'y étais ravi par la fidélité que tu me gardais pendant ce douloureux combat ».
Au milieu des torrents de félicités qui remplirent sa vie à dater de ce jour, Catherine revenait encore à ce souvenir avec délices. La pensée de ce qu'elle avait souffert inondait d'émotion et de reconnaissance son âme délivrée. Comme saint Jérôme, elle se prenait quelquefois à regretter cette époque militante de sa vie. C'avait été pour elle un pas immense dans la vertu.
Ici commencent la vie publique de Catherine, ainsi que parle son saint confesseur, et son action bienfaisante sur toute la chrétienté. Comme dit encore le bienheureux Raymond de Capoue : Une telle lumière ne pouvait rester sous le boisseau, et ne fallait-il pas montrer à tous les regards la ville placée sur la montagne ?
C'est alors aussi qu'eut lieu dans la vie de Catherine cette union mystique entre elle et son Seigneur bien-aimé, vision digne de l'admiration des anges, qui a saisi l'imagination de nos artistes d'élite, et qu'ils ont reproduite tant de fois dans la peinture et dans la légende.
Un jour, — on était à la veille du Carême, et tous, chrétiens et mondains, célébraient par toutes les folies d'usage les dernières allégresses du carnaval, — Catherine était seule dans sa cellule, et elle adorait de toute son âme ce Dieu que tout oubliait autour d'elle. « Seigneur », dit-elle dans son extase sainte, « rendez-moi forte, afin que rien ne puisse jamais me séparer de votre amour ». Une voix, la voix divine de l'Époux, lui répondit : « Sois en paix, je t'épouserai dans la foi ».
A ces mots, l'Époux descendit lui-même, et avec lui parurent devant Catherine éblouie la resplendissante Vierge Marie, patronne sacrée de toutes les Vierges du ciel et de la terre, puis saint Jean l'Évangéliste, avec son regard d'aigle et sa pureté de colombe, le victorieux saint Paul, saint Dominique, illustre par ses mœurs d'ange et ses doctes travaux, enfin avec eux tous, le roi David, cet éternel modèle de l'amour pénitent ; en présence de tout ce cortège de saintetés et de vertus, la Vierge Immaculée, mère du pur amour, prit dans ses mains divines la main droite de Catherine et la présenta à son Fils en lui demandant pour elle l'anneau mystique. Un anneau d'or orné de quatre pierres précieuses qui entouraient un diamant magnifique, brillait dans la main du Sauveur. Sans doute il y avait là encore une figure intelligible seulement à la piété de Catherine et des Saints.
Le Sauveur présenta la bague à sa fiancée et la lui mit au doigt en disant : « Moi, ton Créateur avec mon Père céleste, moi ton Rédempteur, je t'épouse à présent dans la foi, et tu la conserveras pure jusqu'au jour où nous célébrerons dans le ciel les noces éternelles ».
La vision disparut, mais l'anneau resta au doigt de Catherine. Elle seule le voyait ; pour tous, il était invisible. Il ne la quitta jamais, et elle ne se lassa jamais de l'admirer.
De ce moment, Dieu voulut que ce zèle, que Catherine nourrissait dans son cœur pour sa gloire et le salut des hommes, portât son fruit. Déjà, à cette époque, quelques-uns étaient scandalisés de la grandeur de ses révélations et de l'héroïsme de ses vertus. Car l'onction de la parole divine était souvent sa seule nourriture, et elle se refusait pendant longtemps les aliments, sans que pourtant elle tombât en défaillance. Un célèbre ascète de Florence en fut scandalisé comme les autres. Il le lui témoigna, et Catherine se défendit, dans une lettre modeste et tout empreinte de force et de grâce, des soupçons que sa conduite avait fait naître dans l'esprit de cet homme.
Ainsi Catherine eut souvent à subir des contradictions redoutables dans sa famille, et même dans sa famille spirituelle. Les uns la traitaient d'hypocrite, les autres la raillaient. Un religieux de l'Ordre de Saint-Dominique l'accabla une fois d'outrages cruels, Catherine ne lui répondit que par le silence, et charitable autant que patiente, elle le défendit contre le Père Raymond et les religieux de son Ordre qui voulaient traiter avec sévérité un homme que la grâce trouvait si rebelle.
Le Seigneur lui dit un jour : L'orgueil des hommes est devenu intraitable, ma justice les confondra par un équitable jugement. Je veux leur donner une confusion salutaire, et pour cela, dans ma divine sagesse, je leur enverrai des femmes ignorantes et faibles par nature, mais sages et puissantes par ma grâce afin de confondre leur orgueil. Catherine devait être une de ces femmes privilégiées, la plus illustre peut-être. Dieu lui ordonna formellement de paraître en public, lui promettant d'être avec elle par sa grâce, et c'est ce que témoignèrent admirablement plusieurs faits merveilleux de sa vie de famille. Portée par l'humilité de son esprit et de son état à remplir, dans ses rapprochements avec sa famille, les offices les plus dédaignés de tous et des serviteurs eux-mêmes, Catherine reçut cependant la grâce de n'être jamais troublée dans ses intimes communications avec Dieu, même au milieu des plus rudes travaux domestiques, et souvent on la vit soulevée de terre durant ses extases, comme autrefois sainte Marie-Madeleine : son corps suivait son âme pour montrer la vertu de l'Esprit qui l'attirait. Un jour qu'elle était assise auprès du feu pour surveiller les viandes qu'on faisait rôtir, Catherine eut une de ces extases qui l'arrachaient à la terre. Sa belle-sœur survint qui, voyant cela, habituée qu'elle était à voir sa sœur dans cet état de ravissement, continua son ouvrage. Elle emporta les viandes quand il en fut temps et laissa Catherine livrée à sa vision ; quand elle revint après, elle trouva Catherine sur les charbons ardents. Or, le feu était très-grand. Aussitôt la jeune femme effrayée s'enfuit en criant : Hélas ! hélas ! Catherine est toute brûlée ! Quand on retira la jeune fille, son corps et ses vêtements étaient intacts. Il n'y avait pas trace de brûlure, pas même de poussière ni de cendre attachée à l'étoffe de sa robe. « Le feu céleste qui embrasait son âme, dit un de ses confesseurs, avait arrêté le feu de la terre ». L'Esprit-Saint la préservait aussi des pièges où l'attirait souvent l'esprit malin. On raconte qu'un jour cet ennemi des hommes, dans sa fureur contre Catherine, la jeta dans un grand feu devant ceux qu'elle instruisait. Tandis que les assistants poussaient des cris de frayeur et s'efforçaient de la retirer du feu, elle se relevait seule en souriant, et ses vêtements n'étaient pas même endommagés. Catherine regarda tranquillement autour d'elle, et elle dit toute riante à ceux qui la regardaient, aussi effrayés de ce miracle qui la sauvait qu'ils l'avaient été de cet accident étrange : « N'y faites pas attention, c'est la mauvaise bête ».
Cette mauvaise bête, sainte Thérèse l'a connue aussi, quand sa sainteté se perfectionnait dans les combats. Cette mauvaise bête, Dieu le Père, pour notre rédemption, lui permit bien d'oser transporter sur la montagne la personne immatulée de notre Sauveur. Pourquoi n'aurait-elle pas son rôle dans les tourments et le martyre de nos Saints les plus illustres ?
Catherine fut aussi précipitée dans un bourbier par cette puissance de l'enfer. Elle revenait ce jour-là bien tranquillement à Sienne sur son âge, et quelques frères de Saint-Dominique l'entouraient. Mais là, comme toujours, la récompense suivit l'épreuve.
Un jour que la Sainte était restée longtemps en prières à l'église Saint-Dominique, et qu'elle revenait chez elle, elle se trouva environnée d'une immense lumière. Elle s'arrête, et voit le Sauveur tenant entre ses mains un cœur resplendissant de vie et de beauté. — Elle, tremblante, s'humilie et se prosterne devant son céleste Époux. — Mais le Christ vient à elle avec bonté, et lui ouvrant le côté, il place dans son sein ce cœur au lieu du sien-même. Depuis longtemps la fidèle Catherine avait dit à son bien-aimé : Seigneur, ôtez-moi mon cœur. — Ma fille, dit le Sauveur, voici mon cœur que je vous donne, et par lui vous vivrez toujours. Les compagnes de Catherine affirmèrent qu'elles avaient vu à son côté une cicatrice rouge qui témoignait de la vérité de ce qu'elle disait.
Depuis ce temps Catherine porta au dedans d'elle, non pas seulement ce feu symbolique de la charité, mais un feu ardent et véritable, et ce feu renouvela en elle tout son être et toutes ses vertus.
Dans sa modeste cellule descendaient toutes les poésies, toutes les félicités du ciel. Tantôt c'était la Reine des anges elle-même, tantôt c'était saint Thomas d'Aquin, saint Jean l'Évangéliste, qui lui prodiguaient leurs sublimes enseignements. Un autre jour elle reçut pour patronne la bienheureuse Marie-Madeleine, et elle connut d'elle en un instant cette suavité d'amour, cet abandon généreux qui l'avait attirée du sein des délices mondaines aux pieds du Christ. — Depuis ce temps, elle ne nomma plus sainte Madeleine que la douce amoureuse, sa mère.
Aussi que pour tous les Saints, la vraie nourriture de Catherine était la viande et le breuvage eucharistiques, et son union avec le Sacrement de l'autel était si intime, si continuelle, que la seule vue du pain sacré la rassasiait quelquefois.
Son confesseur raconte qu'il semblait que la victime eucharistique, comme si elle eût été impatiente d'aller résider dans ce tabernacle de pureté et de sainte adoration, vint un jour se placer d'elle-même sur la patène au moment où il s'avançait pour donner la communion à son illustre pénitente. — Souvent des témoins affirmèrent que la sainte hostie, au moment de la communion, s'élançait des mains du prêtre jusqu'aux lèvres de Catherine. — Ce n'étaient que miracles et faveurs du ciel.
Elle voyait les anges servir la messe, un voile d'or à la main. Elle entendait les chœurs célestes. Elle voyait les Saints, la Vierge elle-même, ravis d'admiration devant les abaissements du Dieu de l'autel.
Elle communiait tous les jours et elle croyait avec le grand nombre des Saints que l'homme pécheur, après avoir purifié sa conscience par l'absolution, ne doit pas, sous le seul prétexte de son indignité, s'éloigner de la table sainte.
A ce sujet, elle écrivit à un chevalier de la république de Florence une lettre remarquable dont voici quelques lignes : « Il ne vous convient pas de faire comme beaucoup de gens imprudents qui manquent à ce qui est commandé par la sainte Église, disant : Je ne suis pas digne ! et ils passent un long temps dans le péché mortel sans prendre la nourriture de l'âme. — O coupable humilité ! Eh ! qui ne voit que vous n'en êtes pas digne ! N'attendez pas, car vous ne serez pas plus digne à la dernière heure qu'à la première. — Avec notre propre justice nous ne serons jamais dignes, mais Dieu est celui qui est digne, et qui nous fait dignes par sa dignité qui est infinie, qui ne diminue jamais ».
La vie active de Catherine n'est pas moins digne d'admiration, pas moins semée de merveilles que ne l'est sa vie mystique, et que ne le fut plus tard sa vie enseignante. — L'aumône était comme une récréation pour son cœur. Elle aimait surtout à user des biens que son père, homme droit et juste, lui remettait pour l'aumône en faveur des misères cachées et honorables que la société des villes cache dans son sein. Il y avait à Sienne de ces nobles et chastes misères qui se voilaient, honteuses de leurs dénuements. Catherine les allait chercher discrètement. De sa main amie elle rassasiait ces vénérables affamés, elle substituait un lit au grabat, remplissait la huche de pain nouveau, apportait le vin, le blé, l'huile, et, en même temps, des larmes de sympathie, une compassion fraternelle faisaient accepter avec bonheur des dons qu'on eût rougi de mendier à l'opulence altière. — Elle allait seule, le matin à la dérobée, chez ces pauvres. Dieu lui ouvrait miraculeusement leur porte, qu'elle refermait en se sauvant après avoir laissé là ses offrandes.
Un jour qu'une maladie cruelle la retenait au lit, elle sut qu'une pauvre veuve de son voisinage n'avait plus de pain à donner à ses enfants. Son cœur saigna de compassion, et elle pria, afin que le Seigneur lui donnât assez de force pour pouvoir s'en aller secourir cette détresse. Le lendemain, elle se lève avant le jour, glane dans les greniers de la maison paternelle, se charge de pain, de vin, de blé, d'huile et de tout ce qu'elle trouve d'aliments sous sa main. Mais comment, faible et malade, emporter seule toutes ces provisions ? il y en avait presque la charge d'une mule. Dieu lui viendra en aide. Les forces peuvent-elles manquer aux serviteurs fidèles que la Providence a élus ses trésoriers en ce monde ? Elle met une partie de sa charge sur ses épaules, une autre à sa ceinture, elle en prend une autre à deux mains, et soulève tous ces fardeaux en invoquant Dieu. Son espérance n'est pas trompée. Elle se met en marche, légère comme un messager d'en haut ; elle ne sentait seulement pas peser sur elle cette charge, qui était de près de cent livres. — Elle court ; elle arrive. — Mais près de la maison de la veuve, son pas se ralentit, son fardeau se fait sentir. Elle prie avec ferveur et la force lui revient. — La porte de la pauvre demeure n'était pas fermée par le haut. Elle l'ouvre et dépose sa charge à l'intérieur. Mais le poids en était si considérable qu'en tombant elle réveille la pauvre veuve. — Déjà Catherine fuyait et conjurait son divin époux de lui rendre les forces qu'il venait de lui retirer en lui ôtant son fardeau. — La veuve avait reconnu son habit. Elle savait que cette bienfaitrice qui se cachait était Catherine, Catherine dont l'aumône matinale, comme celle de saint Nicolas, venait réjouir le réveil des malheureux, Catherine dont la charité fraternelle donnait au pauvre, comme saint Martin, la plus grande moitié de son manteau.
Un jour, à l'église des Frères Prêcheurs de Sienne, un pauvre lui demanda l'aumône; elle n'avait rien, mais refuser à un pauvre était pour elle une amère douleur. Elle regarda donc sur elle ce qu'elle pouvait lui donner: la fiancée du Seigneur n'avait ni bagues ni perles, car sa parure, sa gloire est intérieure. Ses yeux s'arrêtèrent sur une croix d'argent qui était attachée à un de ces petits cordons garnis de nœuds, sur lesquels on récite l'Oraison dominicale et qu'on appelle pour cette raison des Pater noster. Elle détacha cette croix et la donna au pauvre, qui la reçut avec joie et se retira. La nuit d'ensuite, comme Catherine priait, le Sauveur lui apparut tenant à la main la même croix tout ornée de pierres précieuses. — Reconnais-tu cette croix, ma fille, lui dit-il. — Je la reconnais, dit Catherine, mais elle n'était pas si belle lorsqu'elle était à moi. — Hier, dit le Seigneur, tu me l'as donnée avec amour, et moi je te promets qu'au jour du jugement je te la rendrai telle qu'elle est, afin qu'elle devienne ta gloire. — Il disparut, mais il reparut encore souvent à Catherine sous l'habit des pauvres. Un jour elle donna à l'un de ces pauvres, dont la figure inconnue cachait à son cœur celui qu'elle aimait, sa robe, la seule qu'elle s'était gardée. Le Seigneur lui rendit le lendemain une tunique semée d'or et de perles précieuses. Prémices des récompenses éternelles qui figuraient déjà ce manteau de gloire dont Dieu revêtira ceux qui auront couvert ses membres glorieux, dans la triste nudité des pauvres de ce monde! Un autre jour le Sauveur renouvelait en sa faveur, dans la maison de son père, ce miracle de l'eau changée en vin aux noces de Cana. Les souffrances sans remède, les maux que la science avait renoncé à guérir, attiraient surtout la compassion de Catherine.
Il y avait à Sienne une malheureuse, nommée Tecca. La lèpre couvrait son corps, et ses plaies répandaient l'infection autour d'elle: tout l'abandonnait. La charité insatiable de Catherine adopta cette infortunée. Elle l'entourait de soins, se faisait son esclave et ne craignait pas de l'embrasser comme une amie. Tous ceux qui souffraient n'étaient-ils pas ses amis? Cette malheureuse s'accoutuma à ces soins, à cette tendresse, miracle d'une religion d'amour et de sacrifice; elle ne voulut plus permettre à Catherine de s'absenter le dimanche pour l'office divin. La lépreuse, qui se croyait due tous ces soins, blasphémait et calomniait sa bienfaitrice. La mère de Catherine la conjurait de laisser cette méchante vieille, mais la charité de Catherine ne se rebutait pas; elle contracta enfin cette horrible lèpre qu'elle combattait dans Tecca. Ce malheur ne l'arrêta pas dans sa tâche; mais celui qui guérit et qui sauve s'était assez réjoui du généreux courage de sa bien-aimée. Tecca mourut, et elle n'eut pas plus tôt rendu le dernier soupir que la lèpre de Catherine disparut tout à coup, et que ses mains qui l'avaient contractée tout d'abord devinrent plus blanches et plus éclatantes de beauté qu'auparavant.
Une autre exerça aussi cruellement sa patience: c'était une religieuse de son Ordre, Palmerina. Son orgueil blessé, une sourde envie, avait excité dans son cœur une haine envenimée contre cet ange de vertus; elle jeta sur cette réputation sans tache d'ignobles calomnies. Dieu la punit, elle fut attaquée d'une maladie mortelle, et elle se trouva à l'agonie. Pendant ce temps, Catherine s'accusait de tout ce mal, et elle conjurait son divin Sauveur de ne pas laisser cette âme quitter le monde sans lui avoir inspiré des sentiments de charité et de douceur. C'est alors que, dans une extase, elle vit par l'esprit de Dieu combien est belle une âme, une de ces âmes que le Sauveur a aimées jusqu'à descendre du ciel pour les racheter.
La puissante prière de Catherine retardait toujours l'agonie de Palmerina, et le dernier combat de cette pauvre femme était quelque chose d'effrayant. Catherine en eut la révélation, et elle versa tant de larmes qu'elle obtint enfin de Dieu la conversion de ce cœur endurci qu'un rayon de miséricorde vint éclairer à son heure dernière. Elle s'accusa de sa faute et reçut le baiser et le pardon de Catherine exaucée.
La paix et la joie la suivaient partout. Ici elle sauvait l'honneur d'une noble famille, là elle réconciliait des ennemis politiques, ailleurs l'appelaient les infirmités les plus rebutantes. Calomniée souvent par ceux qu'elle secouait, elle vit se renouveler l'ingratitude de Tecca et de Palmerina dans une autre religieuse de son Ordre, Andrea, dont elle lavait sans dégoût les ulcères et les plaies. Cette malheureuse atteignit Catherine dans sa réputation. La vierge ne tenait à son honneur devant les hommes que pour l'honneur de celui dont elle avait à glorifier le nom sans tache. — Mais l'exquise pudeur de cet honneur même conserva toute sa délicatesse. La vertu vraie et sincère porte avec elle une dignité, un calme que rien ne saurait ébranler. Andrea fut touchée de la grâce. — Son cœur se rendit à la douceur qui s'échappait du sourire de cette vierge qu'elle persécutait. Elle protesta hautement de cette angélique innocence, et Dieu fut glorifié encore cette fois dans la personne de sa servante.
Mais ce ne fut pas tout, et Catherine devait jeter sur les discordes politiques, qui divisaient sa patrie, l'onction et la paix divine, aussi est-elle appelée l'ange pacificateur de Sienne.
En 1368, une révolution terrible avait inauguré le Mont des Réformateurs, car les républiques italiennes furent toujours déchirées par leurs discordes intestines. — Les républicains de Sienne abattus tombèrent sous la rude domination des plébéiens dont la tyrannie soupçonneuse épiait les citoyens jusqu'à l'intimité la plus secrète de la famille. Le noble Agnelo d'Andrea fut arrêté pour n'avoir pas invité un réformateur à une grande fête qu'il donnait dans sa villa près de Sienne.
De sa paisible cellule Catherine entendit les menaces de l'émeute et les cris de mort que cette foule en révolte jetait au sénateur Ludovic de Magliano, et, ange de paix, elle écrivait à la duchesse sa femme des paroles d'espérance et d'encouragement pour la conjurer de demeurer ferme au service de Dieu au sein de la tribulation.
Elle avait converti aussi ce jeune chevalier de Pérouse que la république de Sienne immola à son ombrageuse tyrannie, Nicolas Rulda, accusé de révolte et de complot par le Mont des Réformateurs. Le gouvernement populaire lança contre lui une sentence de mort. — L'âme fière de ce patricien ne s'abaissa point à demander grâce. Il offrit sa tête à la haine populaire. — Mais sa jeunesse avait été licencieuse, et l'amitié de Catherine le réconcilia avec la divine justice. À sa voix le repentir descendit dans son cœur. — Il mourut en héros.
Il avait exigé de Catherine qu'elle le conduisît au supplice, afin que la prière de cette vierge l'escortât au pied du trône de Dieu. — Sainte Catherine de Sienne, dédaignant les haines que cette bonne œuvre pouvait lui susciter, le suivit au lieu où il devait être exécuté. Catherine lui sourit à ses derniers moments, et ce fut le plus sublime tableau que l'on pût voir dans les épisodes de ces révolutions sinistres, que cette sainte fille auprès de ce billot, que cette enfant du peuple exhortant ce patricien à mourir en martyr, et que ce sang de la noble Italie jaillissant sur le manteau virginal d'une fille d'artisans.
Déjà depuis longtemps Catherine était plus qu'une simple vierge chrétienne. — Elle était aussi la femme forte, celle qui répand partout la paix, l'ordre, le travail. Elle porta surtout l'ordre dans le monde spirituel, et à cette époque elle commença à poser la première pierre de cette fondation mystique, de cette école qui fait sa gloire.
On avait vu dans l'antiquité des femmes illustres enseigner quelquefois des doctrines de philosophie. La célèbre Hypatia avait été l'une des gloires de son siècle en ce sens.
L'exemple d'une femme enseignant et parlant en public n'était donc pas nouveau, surtout dans ces républiques italiennes si voisines des chauds climats de la Grèce.
Mais l'exemple d'une femme, quelque sainte qu'elle fût, parlant tout haut théologie et sainteté, voici qui devait assurément attirer l'étonnement public dans cette catholique Italie du moyen âge. Sainte Brigitte dans ses révélations, sainte Hildegarde, avaient toutes deux illustré leur sainteté par de savants écrits qui avaient aidé l'Église à cette protestation de notre glorieux moyen âge contre le rationalisme religieux dont le fantôme se dressait menaçant. Sainte Catherine de Sienne fit plus, elle osa prêcher hautement sa doctrine. — Elle la proclama, et jeta aux échos de Sienne, de Pise, de Rome ses mystiques enseignements. Elle fut l'un des chefs glorieux de cette école mystique, la seule qui établit l'harmonie entre l'esprit et le cœur, la seule qui ne séparât pas la puissance de connaître de celle d'aimer. Catherine se souvint qu'il avait été dit autrefois un mot sublime : Aimer, c'est savoir, et dédaignant la vérité abstraite, elle ramena instinctivement toutes les spéculations à l'amour.
Le plus grand miracle de cette vie si belle et si pleine de prodiges est peut-être ce don miraculeux de science et de force que l'Esprit-Saint lui envoya et qui fit un philosophe, un théologien illustre de cette fille du peuple qui n'avait jamais rien appris.
Du moment où elle commença à parler en public, elle attira à elle des multitudes d'hommes et de femmes qui descendaient des montagnes et des pays environnants pour entendre sa parole d'amour et de consolation. — Des monastères mêmes sortaient de leur clôture pour l'entendre. — Et c'est un spectacle étrange, que cette jeune fille inspirée appelant autour d'elle toute une école composée de parents, d'amis, de prêtres, de chevaliers, de soldats, de jeunes femmes, de religieux, de laïques tous unis, tous comme une seule famille dans la même foi, la même doctrine, le même amour, la même espérance, tous soumis à cette âme supérieure qui les dominait de toute la grandeur et la force qu'elle avait reçues de Dieu, tous la louant, invoquant la puissance que sa prière avait acquise sur le cœur de Dieu et glorifiant ce Dieu dans son humble servante.
Nous regrettons d'avoir donné trop de place à la vie obscure de Catherine pour pouvoir insister davantage sur ce tableau remarquable où de grands hommes de son temps, groupés par une admiration sincère autour d'elle, la proclament, d'une voix unanime et non suspecte, la femme la plus illustre du moyen âge.
La doctrine mystique qu'enseigne Catherine se résume en deux mots : amour et patience. C'est là toute sa vie, c'est là aussi sa doctrine. Dans cette doctrine, sainte Catherine de Sienne ne sépare pas de l'amour silencieux et extatique, des douceurs de l'oraison, la vie active de la charité qui se répand sur l'humanité souffrante et pécheresse en flots généreux et féconds.
Ce ne fut pas d'elle-même que cette illustre élève de l'amour du Christ osa prêcher ses frères et leur révéler les miracles et les lumières surnaturelles infuses dans son âme. Son humilité la défendit longtemps de tant d'honneurs. Mais l'inspiration est un ordre de l'Esprit-Saint. — Ni l'ignorance de ses élus, ni la barbarie des hommes ne peuvent l'empêcher de se produire et de sortir du cœur et de l'intelligence des Saints. — Qui a pu l'arrêter dans les Prophètes ? Est-ce que Zacharie, le grand prêtre, frappé par la justice de Dieu dans l'organe même de sa parole, ne sentit pas se délier les liens qui retenaient sa langue pour obéir à l'Esprit qui soufflait à son oreille le nom de Jean lorsqu'il fallut nommer le précurseur du Messie ?
Donc, en face des écoles turbulentes des plus illustres universités de l'Europe, Catherine ouvrit son école mystique comme un jardin délicieux où les doux enseignements de l'amour divin attendaient les âmes malades que le doute ou le rationalisme avait frappées. — Toute la gloire de cette sainte mission ne venait à Catherine que de son humble obéissance aux mouvements de la grâce, de cette grâce qui l'avait prise dans les langes de l'enfance et qui l'avait conduite, docile et victorieuse, aux plus hauts sommets de la perfection chrétienne. — C'était toute la philosophie de la croix, dont elle avait reçu l'insufflation du Sauveur lui-même dans les jours obscurs et pénibles de sa vie mortifiée et solitaire !
On a tout dit des enseignements de Catherine quand on a nommé ses disciples. Le premier, selon la grâce, est le bienheureux Raymond de Capoue. — Le second est un artiste, un artiste dont la foi ardente fit presque un maître, André Vanni. Raymond de Capoue était de l'Ordre de Saint-Dominique. Il fut un des successeurs de Catherine avec le Père Tommaso della Fonte et Barthélemy de Sienne, tous les deux aussi de l'Ordre des Frères Prêcheurs. Maîtres et disciples de leur pénitente, ils venaient, après la confession sacramentelle, écouter Catherine, et restaient assis aux pieds de cette vierge, écoutant l'Esprit parler par sa bouche pure et innocente. Quant au Père Barthélemy, c'était un homme éminent. Apôtre de la Toscane, il recueillit le premier les chroniques du Tiers Ordre. — Il fut l'ami de Catherine ; il l'avait connue jeune, et rien n'est plus doux ni plus pur que le récit qu'il fit de la naissance de leur sainte amitié. Il l'accompagna plus tard dans ses voyages à Pise, à Lucques, à Avignon, à Gênes, à Florence et à Rome. — Catherine, suivant ce don de connaissance parfaite qu'elle avait des âmes, sentait dans son cœur comme l'écho de toutes les souffrances et de toutes les impressions que ressentait, à quelque distance que ce fût, ce cœur qui lui était si cher. Il en était ainsi pour quelques autres de ses disciples privilégiés, Étienne Macconi, par exemple.
La conquête de cette âme lui avait été moins facile. Elle l'avait saisie au milieu du fougueux emportement des plaisirs. Pressé d'un ardent désir de délivrance pour sa chère patrie, ce jeune homme plein de passions vives et généreuses avait résolu de mettre fin aux luttes aristocratiques et aux haines politiques qui divisaient la république siennoise. Il osa choisir pour arbitre entre sa noble famille et quelques nobles races rivales ennemies, Catherine, dont la sainteté était devenue une autorité. Catherine résolut de donner à Dieu cette belle âme. Elle y arriva. Dès les premières exhortations que lui insinua la Sainte sur l'irrégularité de sa vie, les yeux d'Étienne se mouillèrent de larmes. « Le doigt de Dieu est là », dit-il. Ce jeune homme était venu là pour le salut des autres, il y trouva le sien.
Catherine ne fut pas longtemps à procurer la paix que sollicitait Étienne à force de prières. Un jour qu'elle s'était mise en oraison dans l'église de San-Christophe, attendant en vain le rendez-vous qu'elle avait fixé aux représentants de ces races rivales, voici que la grâce rompt tout à coup cette haine héréditaire, rivée pour ainsi dire à leurs nobles blasons. Ils entrent dans cette église où paraît Catherine en extase, environnée déjà comme d'une auréole. En cet instant la paix et la charité descendent dans l'âme de ces rudes chevaliers. — Catherine alors se lève, leur parle de Dieu et des biens que produit la concorde. Elle exige d'eux le mutuel pardon, le mutuel oubli de leur vieille haine. Elle unit leurs mains, elle les confond dans son baiser de sœur. Tous pleurent, tous demandent cette union, cette fraternité que leur prêche si bien l'ange de la patrie, et Catherine glorifie Dieu qui seul peut faire de semblables miracles.
Étienne fit de rapides progrès dans la vertu. Il ne quittait presque pas cette chapelle souterraine de l'hospice de Sainte-Marie della Scala où Catherine réunissait ses amis et ses disciples pour prier avec elle, et où elle avait elle-même son petit oratoire. — Plus d'une fois sa douce amie, qu'il nommait sa mère, et qui avait aussi pour lui toutes les tendresses et les angoisses maternelles, le délivra d'un péril, l'arracha au danger d'une conjuration. Sa prière sauva aussi d'une fièvre dévorante Néri, un ami d'Étienne, jeune et brillant chevalier qu'elle forma aussi à l'humble école du Christ. Ardent, plein de l'orgueil de son sang, le glaive de l'humilité lui parut d'abord cruel et fit saigner son cœur à ses premières blessures. Catherine accoutuma cette âme fière à porter docilement le joug de l'Évangile. Mais ce fut avec l'affection clairvoyante d'une mère, par des soins progressifs et délicats qu'elle la fortifia et qu'elle l'éleva.
Ce fut à la foi encore timide de ce jeune homme qu'elle adressait ce reproche : Je veux, mon fils, que tu ouvres l'œil de ton intelligence, que tu voies l'amour de Dieu pour toi, et que tu perdes la crainte. La crainte est un oubli de cette doctrine qui t'a été enseignée, elle dessèche l'âme et le corps et les retient dans une continuelle tristesse.
Ce Néri devint un des plus ardents défenseurs de la foi au moyen âge. — Plus tard il négocia, par l'ordre de Catherine, la paix de l'Église avec la reine Jeanne de Naples. — Il mourut peu après Catherine dans un ermitage des montagnes de l'Ombrie.
Après ceux-là venait Vanni, qui peignait dans l'enthousiasme de la foi ce beau couronnement de la Vierge qu'on admirait dans un des palais de Sienne. Catherine l'avait connu étant âgée à peine de vingt ans. Ce jeune artiste, une imagination de poète, un cœur de héros, avait subi la domination de cette belle âme si chaste, si élevée, si ardente. — Il avait pour elle un sentiment exquis où l'admiration, le respect, la tendresse venaient se fondre en une affection d'élite. Un jour qu'il la surprit ravie en extase dans la chapelle de Saint-Dominique de Sienne, Vanni peignit avec son cœur ce portrait de Catherine qu'on vit longtemps sur ce mur. Dans la suite, l'artiste devint capitaine du peuple. Ce jour-là il reçut de Catherine une lettre admirable qu'on a conservée et qui est tout un traité d'économie sociale et politique.
Un autre disciple de Catherine fut Matthieu de Cenni, un homme admirable, un cœur de feu, capable des plus héroïques entreprises de la charité. Il fut un jour à l'extrémité, à l'hôpital, de la Miséricorde où il combattait de tous ses soins les ravages que fit à Sienne la peste terrible de l'an 1374. Catherine l'apprend, elle court à son cher enfant. « Allons », lui dit-elle, « debout, Matthieu. Il n'est point temps de rester dans le repos ». Et son cher malade se leva plein de joie. La prière de Catherine, le vœu de sa tendresse l'avait sauvé.
A trois milles de Sienne s'élevait au moyen âge le monastère de Lecceto. Là vivaient des ermites de l'Ordre de Saint-Augustin. Catherine aimait ce monastère. Perdu dans les solitudes de cette fertile campagne d'Italie, il faisait oublier à l'âme fidèle qu'à ses pieds mugissaient les passions et les convoitises de la terre. Ce fut là que s'établit vraiment le siège de l'école de Catherine. Tous les souvenirs qui se rattachent à son nom béni sont là. — Près de l'église est cette chambre devenue célèbre où elle se retirait pour être seule avec Dieu. — Elle trouva dans ce monastère encore un disciple, un Anglais venu dans ces solitudes on ne sait comment. Elle y trouva aussi le frère Antoine de Nice, dont toute la vie fut consacrée à la défense de l'Église, et un autre frère, Jean Tantucci. Celui-là appelait Catherine humblement son maître. Elle y connut aussi le frère Félix da Massa, et ce bienheureux frère Jérôme, amant passionné des divins mystères de la Rédemption.
Après eux venaient des femmes dont les noms se sont illustrés en s'attachant au sien. Il y en eut un grand nombre dans les rangs de ces Mantelates, religieuses de la Pénitence de Saint-Dominique. Celles qui sont devenues les plus célèbres sont : la noble Jeanne Pazzi, une ardente Florentine dont Catherine aimait le bon cœur et la belle intelligence. Jeanne de Capa, — consolée par Catherine, au milieu de la terrible émeute de Florence qui l'avait frappée de terreur ; guérie d'une fièvre dangereuse par son intercession, elle la suivit et l'aima. Il y avait aussi Cecca, dont on voit le tombeau à la Minerve, Cecca la rieuse, la folle, comme disait doucement Catherine. Enfin, il y avait l'aimable Alessa ; Alessa, une fille de la race illustre des Sarracini. Cette charmante jeune femme était demeurée veuve à vingt ans. Comme Asella, tant louée par saint Jérôme, elle déroba au monde sa jeunesse et ses illusions flétries, sous le voile des Mantelates. C'est ainsi qu'elle connut Catherine, et qu'elle s'attacha à elle. Alessa survécut à cette chère amie ; et quand les saintes reliques de Catherine, portées en triomphe, passèrent dans les rues de Sienne, c'était sur le bras d'Alessa en deuil que s'appuyait Lapa, la vieille mère de Catherine, autrefois rendue à la vie par les prières de cette vierge, pour de longues années. Tous les disciples de Catherine, laïques et religieux, ont témoigné des prodiges de son éloquence admirable, incompréhensible dans une femme élevée comme elle l'avait été. Les savants de son siècle l'interrogeaient ébahis. « D'où vient tant de science », se disaient-ils, « à une femme obscure qui n'a jamais rien appris ? » Tout ce qu'elle savait lui venait directement de Dieu, comme elle le dit assez dans le livre qu'elle composa durant ses extases. Il lui arrivait souvent de dicter à deux ou trois secrétaires à la fois sur des sujets divers, et sans aucun embarras.
Sa parole séduisait tout le monde, et ses détracteurs eux-mêmes avaient la bouche pleine de louanges quand ils l'avaient vue. De tous côtés on venait l'entendre.
De là, de cette illustration, de cette sainteté, le poids qu'elle eut dans les destinées de l'Église et de son pays. Tant de travaux pourtant n'arrêtaient point les pratiques ordinaires de sa piété et de sa charité active. Elle était l'honneur de son peuple, et cependant les plus humbles d'entre les Saints la voyaient prosternée dans leurs sanctuaires. Elle affectionnait entre tous le monastère de Monte-Pulciano, une fondation du treizième siècle où reposaient les reliques d'une sainte jeune fille du pays, morte dans la fleur de sa jeunesse, sous l'habit des servantes de Dieu et dans l'odeur des vertus. C'était sainte Agnès de Monte-Pulciano. Humble fleur de l'Apennin, son tombeau recevait les hommages de toute la catholicité italienne. On prétend que lorsque Catherine s'avança pour lui baiser les pieds, cette sainte du ciel, comme si elle tressaillait en reconnaissant une sainte de la terre, souleva doucement l'un de ses pieds et le présenta à Catherine.
Dans ce monastère de Monte-Pulciano, fondé sous la Règle de Saint-Dominique, Catherine enferma tout ce qu'elle aimait de sa famille : deux nièces, ses enfants chéries, filles de sa sœur Lysa. Ces deux liens l'attirèrent quelquefois encore à Monte-Pulciano. La vocation de sa chère Eugénie fut surtout l'objet de ses soins, et quand elle en était éloignée, elle lui écrivait des lettres presque semblables à celles que saint Jérôme adressait de sa solitude de Bethléem à ces jeunes prêtres qu'il voulait être l'honneur de l'Église et l'édification des fidèles.
A un autre monastère, le vieux couvent de Santa-Bonda, elle avait une amie, la sœur Constance, avec laquelle elle passait quelquefois de longues et douces heures d'intimité, comme elle le faisait avec Alessa à Sienne. En revenant vers sa ville natale, elle s'arrêtait quelquefois avec quelques-uns de ses frères au château della Rocca. Un jour, après avoir réconcilié deux chevaliers du voisinage, ennemis depuis longtemps, elle délivra une pauvre femme tourmentée par l'esprit malin en lui faisant sur la gorge, où il se tenait, le signe de la croix.
Ce château della Rocca appartenait à de nobles amis de Catherine que la tyrannie du Populaire épiait de loin, parce que cette illustre famille lui était suspecte. Au Nord de ce magnifique domaine, se déroulait une des plus belles vallées de l'Orica. Ce séjour aurait fait les délices de Catherine sur la terre, si ses rêves du ciel n'eussent fermé d'avance son cœur à tous les désirs, même les plus purs, de ce monde ; car elle aimait cette nature qui lui parlait de Dieu si hautement. Elle aimait le chant matinal des oiseaux, les bruits du soir dans la campagne, les fleurs, toutes ces poésies que la main de Dieu a semées sur la terre. Au sommet des Apennins elle cherchait à saisir les soupirs des feuilles agitées par le vent, et les harmonies de cette nature majestueuse et sauvage. Elle aussi, elle était poète ; et tous les Saints l'ont portée dans leur cœur, dans leur intelligence, la Poésie, que la Fable elle-même avait faite la fille du ciel.
Catherine tint d'une autre famille le superbe château de Belcaro, où le Pape l'autorisa à établir une communauté de Mantelates. Là seulement le Tiers Ordre devint régulier. Elle avait déjà fondé le monastère de Notre-Dame des Anges.
Au retour d'un de ces pèlerinages, elle trouva à Sienne le deuil et la douleur. C'était l'année 1374 ; la guerre civile déchirait la république siennoise. A ces horreurs se joignait la peste. L'Ange de Sienne ne manqua pas à son pays. Catherine ne pouvait lui refuser tous les secours de sa prière et de sa charité. Elle et ses compagnes y furent sublimes.
Le salut des âmes l'appela ensuite à Pise. Quelques frères et quelques Mantelistes l'accompagnèrent dans ce voyage. Elle était là chez Gérard Buonconti, et son arrivée fut une fête. — L'archevêque, des seigneurs, des religieux, des prêtres, des enfants de familles illustres, firent son cortège. On y voyait la petite Tora, qui devint plus tard la bienheureuse sainte Claire Gambacorti. Dans la maison de Gérard elle renouvela, par la force de sa prière, ce miracle d'un tonneau vide devenu tout à coup plein d'un vin délicieux et inépuisable.
Cependant, deux grandes pensées agitaient l'âme de Catherine : la pacification de l'Église, la mère chérie, pour laquelle elle se sentait dévorée de zèle et d'amour, puis cette pensée si féconde du moyen âge : la guerre sainte des croisades.
Elle avait à Pise de fréquents entretiens avec l'ambassadeur de Chypre, et elle lui communiquait le pressentiment qu'elle avait des prochains malheurs dont un long schisme allait déchirer l'Église. Elle en faisait aussi la confidence à ce bon Père Raymond qui la suivait partout. Elle voyait cette croisade, objet de tous ses vœux, reculée bien loin encore par les discordes qui séparaient les peuples chrétiens. — Ce fut peut-être la douleur qui consuma sa vie.
Pérouse venait de se révolter, et Catherine, qui prévoyait tous les maux à venir, fit tout pour empêcher la révolte à Pise, à Lucques et dans le reste de la Toscane. — A Lucques, elle avait déjà fondé comme une colonie mystique avec laquelle elle correspondait.
Ce fut à Pise que Catherine demeura morte pendant tout un jour. Ses sœurs, ses frères pleuraient autour d'elle ; tout à coup revinrent les battements de son cœur, et on l'entendit s'écrier : « O mon âme, que tu es malheureuse ! »
Tous se réjouissaient de voir leur mère, leur bienfaitrice revenue parmi eux ; seule elle pleurait, parce que son âme, qui avait déjà peut-être entrevu les splendeurs de Dieu, redescendait sur cette terre d'exil.
Et en effet, Catherine le révéla. — Elle avait entrevu tous les mystères de l'autre vie, la gloire des justes, la confusion des pécheurs : Elle avait vu la divinité, et le Père céleste lui avait dit : « Considère toutes ces choses, et redescends sur la terre pour révéler mes jugements aux hommes, et pour les convertir et les enseigner. Tu les instruiras de la doctrine spirituelle, et je te donnerai ma divine sagesse contre laquelle ne peuvent rien les contradictions du monde ».
Peu de temps après, dans une de ses extases, et comme Catherine, dévorée de cette charité généreuse que connurent tous les Saints, demandait au Sauveur d'être admise à l'honneur d'avoir part aux souffrances de la croix, elle reçut sur son corps tous les stigmates de la Passion. Ces douleurs qu'elle avait tant désirées étaient cruelles. — Elle comprit alors quel était cet amour immolé qui avait sauvé le monde ; elle comprit combien « ce cœur avait aimé les hommes ». Ces plaies divines et miraculeuses se voyaient encore sur elle, même après sa mort.
Les travaux de Catherine pour l'unité de l'Église sont l'illustration de la dernière partie de sa vie.
Le quatorzième siècle finissait dans des convulsions étranges. Ce n'étaient que discordes dans tous les États de l'Europe. Discordes politiques, civiles, religieuses, l'incendie était partout, et partout terrible. L'Allemagne, la France, l'Angleterre, l'Espagne étaient déchirées au dedans, ou menacées au dehors. Les républiques n'étaient pas plus heureuses. Dans les Pays-Bas et dans les républiques italiennes, la tyrannie populaire faisait regretter ou désirer le joug du plus dur despotisme.
Dans la république de Sienne, cette tyrannie populaire n'était pas représentée par un seul, comme il en est même dans les monarchies les plus calamiteuses ; — car le gouvernement libéral, cette grande hérésie politique, a ses sectes comme toutes les hérésies. — Le mont des Réformateurs, le mont des Neuf, le mont des Douze, donnaient à la république autant de maîtres qu'ils avaient de membres. Les Visconti ravageaient la Lombardie, — Naples était frappée de terreur sous la domination de Jeanne, — Rome, abandonnée par les Papes d'Avignon, était dans un état pire encore, l'anarchie la déchirait.
Et cependant l'Italie, dévorée par tant de fléaux, dominait encore les nations par son âme et par son esprit. Le Droit et la Poésie y avaient atteint toute leur splendeur. — Pétrarque et Boccace y représentaient le Génie de la Poésie. — Et Catherine, offrant dans ses écrits et ses discours la gravité, la rectitude d'un homme d'État à côté de son poétique mysticisme, personnifiait en elle seule le Génie du Droit et le Génie de la Poésie. — En ce sens elle ne fut pas seulement l'honneur de son siècle et de son pays ; elle offre comme un résumé de leur caractère.
Cependant, les États pontificaux, reconquis par Gilles Albornoz, refiguraient pendant que la lutte des Papes avec cette terrible maison de Visconti recommençait. Il se fit une ligue dans la chrétienté, formée des principales puissances de l'Europe. Sur ces entrefaites, les légats qui avaient succédé au sage gouvernement d'Albornoz avaient, par leur ambition et leur rapacité, soulevé la république de Florence jusqu'à là si dévouée au Saint-Siège. La haine contre le clergé alla chez les Florentins jusqu'à l'abolition des tribunaux canoniques, et jusqu'au massacre des prêtres. — A Prato la même révolte avait eu lieu. Galéas Visconti profita de ces faits. La révolte prit encore des proportions plus vastes. Le vieil esprit gibelin organisa le gouvernement de la terreur. — Pérouse, Bologne et plus de soixante villes des États du Pape firent cause commune avec Florence. C'était plus que le sentiment de l'indépendance patriotique qui était l'âme de la révolte. Le digne et excellent Grégoire XI le sentit et en fut frappé. Mais il protesta contre les événements par son interdit. Il le devait.
Le commerce florentin fut abattu dans cette lutte sanglante. Les vexations et du pillage que leur faisaient subir les nations chez lesquelles tout leur commerce s'était réfugié, les Florentins essayèrent une démarche de conciliation auprès de Grégoire : elle échoua. Qui allait rétablir l'harmonie entre cette puissance populaire déchaînée et la puissance spirituelle de l'Église romaine ? Les choses étaient dans un état désespéré. Catherine, à la nouvelle de tous ces maux, était demeurée consternée. — Elle aimait son pays avec cette énergie qu'elle portait dans ses plus douces affections. Et l'Église, combien plus elle l'aimait ! quelle amertume, quels combats pour son cœur !
Un jour elle se leva, comme un demi-siècle plus tard devait se lever Jeanne d'Arc l'inspirée, — une fille du peuple aussi. — Elle portait ce jour-là le salut de la chrétienté dans son cœur. Alors commença entre Catherine et Grégoire XI une sublime correspondance. Elle nous initia à une politique nouvelle qui ne parle pas le langage de la diplomatie commune ; c'est la vraie politique, la seule bonne, celle qui éclaire, qui pacifie. Elle prie, elle conjure ce Pontife: — « Hélas! mon doux Père », lui écrit-elle, « au nom de Jésus crucifié, je vous prie d'agir avec bonté et de vaincre la malice et l'orgueil de vos enfants par la patience, l'humilité et la douceur. Vous savez, Père, qu'on ne chasse pas le démon par le démon, mais par la seule vertu. Hélas! Père! la paix, la paix pour l'amour de Dieu, afin que vos enfants ne perdent pas l'héritage de la vie éternelle. La paix et non plus la guerre! marchons sur nos ennemis portant l'étendard sacré de la croix et armés du glaive de la douce et sainte parole de Dieu. Je ne puis rien de plus; ayez pitié des deux et amoureux désirs que je vous offre avec mes larmes pour la sainte Église. Pour moi, je donnerai volontiers ma vie pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. — Jésus, amour ». Telle est donc la politique de Catherine: Prière, larmes, pardon, paix. C'est la politique de la croix.
Non-seulement c'était sa politique, mais elle n'était pas d'un autre parti que de celui de la justice. Pendant qu'elle demandait au Pape la paix, pour que la civilisation chrétienne pût aller au secours des Lieux Saints, et pour que cessât cette captivité de la papauté d'Avignon, elle cherchait à redresser le vice réel de l'administration des légats, qui avaient été le grand levain dans ces révoltes. — Elle peignait dans ses lettres, pleines de sens et d'équité, la source de tant de maux, et elle écrivait aux princes et aux seigneurs pour ranimer dans leurs cœurs le sentiment patriotique et le respect des droits populaires.
Les tentatives des Florentins pour la paix échouèrent encore une fois. Il n'y avait plus que Catherine qui pût la procurer. Elle se leva malade, partit en envoyant au-devant d'elle Raymond de Capoue; elle osa aller elle-même demander la paix à Grégoire. Cette paix, le rétablissement de la papauté à Rome, c'était tout le rêve de Catherine.
Mais elle acheta chèrement le succès. Il fut cruellement retardé par la mauvaise foi des Florentins, qui semblèrent longtemps se jouer de la patience de ce bon Pontife. Les cardinaux eux-mêmes, jaloux de voir les avis de Catherine toujours prépondérants dans les conseils du Pape, s'attaquèrent à la sainteté de cette vierge. Trois d'entre eux surtout, des hommes éminents par la science, essayèrent de la surprendre dans ses discours. Catherine fut inébranlable, et elle les confondit par l'humilité et la sagesse de ses réponses; ils avouèrent au Pape que l'Esprit-Saint parlait par cette bouche pacifique et inspirée.
Dans ce séjour à Avignon, Catherine accomplit une grande entreprise. Elle osa proclamer devant le souverain Pontife les vices de la cour romaine. Elle osa demander au nom de la doctrine immaculée du Christ la réforme de ces abus.
Elle parlait de toutes ces choses avec une éloquence oratoire et une rectitude qui charmaient Grégoire, et qui emportaient sa volonté. — Il la faisait venir souvent et lui ordonnait de parler des choses de Dieu en plein consistoire; ses discours étaient dignes de l'admiration publique. Quelques-uns sentaient en elle se remuer l'inspiration divine; mais d'autres, envieux, jaloux, affectaient d'être scandalisés. Il s'en fallait peu qu'ils la présentassent au peuple comme sorcière, ainsi que le peuple anglais l'osa faire plus tard pour Jeanne d'Arc.
La cour d'Avignon lui fut hostile, car on savait que la mission de Catherine était de ramener à Rome la papauté triomphante. Elle décida enfin cette grande question. — Sainte Brigitte, une autre sainte illustre, venait de mourir, et ses prophéties avaient ébranlé aussi le Pape. Enfin l'heure de ce départ tant désiré par Catherine arriva. Le Pape quitta solennellement Avignon, et il alla se rasseoir sur le tombeau de saint Pierre (17 janvier 1377). Grégoire avait exigé qu'elle partît en même temps que lui. Toulon et les autres villes qu'elle traversa voulurent voir cette fille que la cour papale avait en sa haute estime et dont la sainteté faisait tant de bruit. Elle fit encore là du bien.
Il lui fallait maintenant pacifier Florence, où le vent de la révolution soufflait toujours. Catherine demanda la paix avec la cour romaine. Elle l'obtint du parti guelfe, qui était la fleur de la nation. Le comité des Huit ne la voulut pas; cette querelle engendra de nouvelles discordes.
Dans cette lutte suprême, les Huit furent vainqueurs. La populace était avec eux, ce fut un horrible carnage. Catherine apparaissait à ces misérables, comme la plus illustre hostie à sacrifier à la patrie, au bien public. Menacée avec tous les siens, entourée de vociférations effrayantes, poursuivie, Catherine, le sourire aux lèvres, se félicitait en elle-même de pouvoir donner sa vie et son sang pour l'Église. Elle espérait peut-être que ce sang apaiserait les fureurs populaires, qu'il dissiperait l'ivresse de ces forcenés et ferait refleurir la paix dans la Toscane. La populace la plus redoutable de Florence, les Ciompi ou cardeurs de laine, la cherchait de toutes parts. Elle présenta sa tête à leurs hallebardes levées. — Elle se jette au milieu de ces furieux et tombe à genoux aux pieds de leur chef : « Tu cherches Catherine », leur dit-elle, « la voici. Fais ce que Dieu te permettra, mais ne fais aucun mal à ceux-ci qui sont à moi ».
Le chef de la conjuration populaire s'arrête à sa vue. Ce courage, ce mépris de la vie, l'inspiration qui la guidait toujours dans les grandes heures de sa destinée, donnaient à Catherine un prestige que soutenait sa sainteté bien connue. « Retirez-vous », lui dit-il. « Fuyez, de grâce », comme s'il avait craint qu'un de sa troupe osât porter la main sur cette élue.
Mais Catherine ne se relevait pas. « Non », dit-elle, « je veux mourir ici, je veux donner mon sang pour ce Dieu dont vous outragez les vicaires, pour vous, pour votre salut. C'est là mon unique désir ». Cette troupe fut émue. Et ce chef forcené s'enfuit les yeux pleins de larmes, comme s'il eût été la victime poursuivie et non le bourreau.
De ce jour la révolution se calma dans Florence, et peu à peu Catherine vit s'avancer cette paix pour laquelle elle s'était offerte en holocauste.
Les villes des États pontificaux étaient près de se rendre; la République florentine sentait ses intérêts politiques et commerciaux menacés par cette révolution même, qui n'avait abouti qu'à des tribunaux de sang. Grégoire ne demandait qu'un peu de bonne volonté. Catherine, comme la colombe de l'arche, porta de l'un à l'autre camp le rameau d'olivier, et la paix de Sarzana termina sa mission politique. Son nom fut chargé des bénédictions de la république. A Sienne elle fut reçue en triomphe (mars 1378).
Aussitôt, cette femme humble et forte alla cacher sa gloire dans sa cellule solitaire della contrada dell'Oca. Là elle dicta à ses disciples bien-aimés ce livre admirable qui résume sa doctrine, et qui est le chef-d'œuvre de ses travaux, le Dialogue, un des monuments les plus importants de la théologie mystique.
Catherine n'est pas étrangère à la réforme de l'administration temporelle du Pontificat qui réparait toute l'odieuse conduite des légats. La constitution de Grégoire XI assura le bonheur et la liberté aux populations des États du Pape.
Au joug débonnaire de Grégoire XI succéda le gouvernement droit, juste, mais sévère d'Urbain VI. Ce noble Pontife voulut établir la réforme ecclésiastique dans toute sa rigueur. Ses cardinaux s'unirent contre lui. Un schisme éclata dans l'Église. Ce fut encore une nouvelle douleur et de nouveaux travaux pour Catherine.
Lorsque Urbain VI n'était encore qu'archevêque de Bari, il avait connu Catherine à la cour d'Avignon, et il savait sa vertu et son influence sur l'esprit des peuples. Il l'appela à Rome par un ordre formel, car la Sainte sentait venir ses derniers jours sur la terre, et elle avait besoin de solitude et de recueillement.
Urbain VI la reçut avec bienveillance et comme une vraie puissance qu'elle était d'ailleurs, par le mérite et la sainteté. — Elle fit aux cardinaux, en plein consistoire, un discours si sage, si imposant, sur la Providence particulière de Dieu dans le gouvernement de son Église, qu'elle fortifia le cœur éprouvé du nouveau chef de l'Église, et, à la prière d'Urbain, elle se dévoua à la défense de l'unité.
Elle appela à l'obéissance au souverain Pontife tous les princes de l'Europe; son second soin fut de chercher par des lettres pleines de cœur, et animées de l'énergique sentiment du devoir, à ramener les trois cardinaux auteurs du schisme. Ensuite, comme elle craignait que la France, fille aînée de l'Église, ne fortifiât le schisme en donnant son adhésion, elle écrivit au roi Charles V lui-même, pour lui demander sa récognition en faveur d'Urbain VI. Ce n'était pas une petite démarche. Le roi Charles V était long à prendre ses décisions, et se fit-il trompé, il n'y fit pas revenir. De plus, la France ne cachait pas ses sympathies pour les Papes français d'Avignon. Ce qu'on avait prévu arriva. Charles V se déclara pour Clément VII qui siégeait à Avignon.
La France fut excommuniée. En haine de son influence, l'Angleterre se fit urbaniste. L'Allemagne, la Hongrie avaient déjà offert leur obéissance à Urbain VI, par les négociations de Catherine.
Mais Clément VII, en démembrant les États pontificaux au profit d'un prince de la maison de France, se rendit impopulaire en Italie. Catherine eut donc l'avantage de prêcher pour la patrie commune menacée, en même temps que pour l'unité de l'Église, tandis que la France n'avait pour alliée que Jeanne de Naples; toutes les nations chrétiennes s'étaient lignées contre elle.
On vit alors, au milieu de cette grande querelle de la chrétienté, s'élever la voix de deux femmes, les plus illustres peut-être de ce temps, toutes deux sœurs en sainteté, toutes deux éminentes en mérite. Ce fut sainte Catherine de Sienne, l'arbitre de l'Italie, et une autre Catherine, fille de sainte Brigitte, à qui Urbain, qui la connaissait, disait: « Ma fille, on voit bien que vous avez été nourrie du lait de votre mère ». La grande pensée de la réformation de l'Église unit ces deux femmes illustres. Des sympathies mutuelles de leur pensée politique, naquit cette belle et sainte amitié qui fait leur gloire. Sainte Catherine de Sienne, la plus éminente des deux, était dans ces douces relations la plus humble encore des deux, et c'était elle qui allait chaque jour chercher l'entretien de son amie au Viminal, où était l'humble monastère des religieuses Clarisses que dirigeait Catherine de Suède.
Catherine tenta de ramener à la vraie Église le cœur endurci de Jeanne de Naples. Elle entama avec cette reine une longue correspondance. Mais l'aveuglement et la cruelle légèreté de Jeanne lassèrent la patience de Catherine. Jeanne, déchue depuis longtemps de son trône par ses crimes, n'y avait plus qu'un pied en quelque sorte. Catherine s'adressa à Charles Durazzo.
Ce jeune prince répondit à son appel. Il reconnut publiquement Urbain VI, et vengeur des crimes de la reine de Naples, appelé par les vœux des Napolitains, il recueillit l'héritage de cette princesse.
La dernière consolation humaine qui attendait Catherine en ce monde, fut la victoire qu'Urbain VI remporta dans Rome même contre une bande de Bretons, partisans de l'antipape Clément VII. Catherine se priva de ses disciples bien-aimés pour offrir leurs bras à la défense de la papauté, Raymond et Étienne étaient partis. Ils avaient surpris à ses paupières des armes prophétiques. C'était son dernier adieu.
L'année 1380 fut la dernière de cette glorieuse vie qui s'était donnée, distribuée à tous. Elle expira le 29 avril. C'était le jour de la fête de saint Pierre, martyr, ce bienheureux dominicain qui rendit l'âme en écrivant avec son sang ces mots : Je crois en Dieu.
Les angoisses que lui causaient ses révélations sur l'avenir de l'Église furent pour cette Sainte comme une passion douloureuse. Elle criait au Seigneur, et demandait grâce pour cette Église, épouse de son divin Fils. « Prenez », criait-elle, « ô mon Créateur, ce corps que j'ai reçu de vos mains. Ne pardonnez ni à la chair, ni au sang, rompez-le, jetez-le dans des brasiers ardents ; brisez mes os, pourvu qu'il vous plaise de m'exaucer en faveur de votre vicaire... »
Elle écrivit avant sa dernière heure au bienheureux Raymond : « Mon ami, ma vie se distille pour l'Église, douce épouse du Christ. Je marche dans la voie arrosée du sang des martyrs. Je prie Dieu de me laisser voir bientôt la rédemption de son peuple ».
L'esprit malin, son ennemi, lui suscita un combat terrible à ce moment suprême, car la mort des Saints du Seigneur est quelquefois pleine de tribulations et d'angoisses. Le spectacle de cette lutte dernière, et des souffrances de cette âme qu'au seuil du ciel même l'enfer voulait ravir encore, fit tressaillir les pieuses femmes et les Saints qui l'entouraient. Cette souffrance fut longue, mais enfin le tentateur la laissa ; le sourire reparut sur les lèvres de Catherine, et ses hymnes de reconnaissance au Dieu qui l'attendait ne finirent plus qu'avec sa vie.
Ses adieux à ceux qu'elle aimait furent sublimes. Son aimable Étienne, conduit aux pieds de Catherine mourante par une inspiration du Saint-Esprit, reçut ses dernières paroles. Il se retira dans l'Ordre des Chartreux, ainsi que Catherine le lui avait prédit.
Il y avait à Rome une pieuse veuve, Sémia, qu'elle admettait dans sa familiarité. Elle avait fait un rêve cette nuit même, un rêve prophétique qui lui montra les miséricordes de Dieu sur Catherine, et la présentation au ciel de cette nouvelle sœur des vierges.
Plusieurs de ses disciples reçurent aussi l'avertissement du triomphe éternel de leur mère bien-aimée. Catherine elle-même apparut, à l'heure de sa mort, au Père Raymond, son directeur spirituel qui était alors à Gênes, et lui fit connaître son bonheur.
La nouvelle de cette mort fut une calamité dans l'Église, un deuil pour toute l'Italie. Le corps de sainte Catherine, paré de l'habit de Saint-Dominique, avec le voile de laine blanche et le manteau noir, fut porté à la Minerve et déposé dans une chapelle de Saint-Dominique. Ses funérailles durèrent trois jours. Les miracles abondèrent depuis dans cette chapelle bénie.
Mais la République de Sienne fut jalouse de Rome, et elle demanda au Pape une relique de cette fille de ses entrailles. Le Pape lui donna cette tête qui avait porté tant de hautes, tant de nobles pensées. L'arrivée de cette relique précieuse à Sienne fut un triomphe encore plus complet que le premier pour la mémoire vénérée de Catherine. Tous les habitants de Sienne, laïques et religieux, grands et petits, pauvres et riches, allèrent saluer le Chef bienheureux de la Sainte.
La République de Sienne honora à l'égal d'un lieu saint la maison de Giacomo, où Catherine avait grandi en âge et en vertus.
Cette pauvre cellule de la Fullonica, toute pleine des ravissements de Catherine, des parfums de sa pureté, et de ses soupirs vers le ciel, cette cellule où elle travaillait avec ses compagnes, où, en vraie italienne, elle mêlait souvent aux paroles saintes une mélodie musicale sortie de son cœur de poète, cette cellule elle-même est aujourd'hui un oratoire magnifique. L'art a paré ce sanctuaire, l'opulence l'a enrichi de ses dons. Enfin le culte de la catholicité l'honore et le consacre.
Avant 93, Paris possédait quelques-uns de ses ossements dans le grand couvent des religieux de Saint-Dominique. L'église de Mailly (Somme) possède actuellement de ses reliques.
Le pape Pie II la canonisa en 1461, quatre-vingt et un ans après sa naissance au ciel, et Urbain VIII, dans la réforme du Bréviaire, transféra sa fête au 30 avril. Par décret du 13 avril 1866, Pie IX a établi sainte Catherine de Sienne, la seconde patronne de Rome.
Voici comme on représente la sainte patronne de Sienne :
1° Notre-Seigneur lui apparaît, et pour la récompenser de sa charité envers les malades, lui permet d'appliquer sa bouche sur la plaie de son côté; 2° saint Dominique la revêt de l'habit de son Ordre; 3° on la voit tenant un chapelet à la main, agenouillée, avec le même saint Dominique aux pieds de la sainte Vierge. C'est pour exprimer qu'après le fondateur de la dévotion du Rosaire, nul n'a plus travaillé à le répandre que sainte Catherine de Sienne; 4° sur une ancienne gravure en bois du XVe siècle, on la trouve debout, tenant un crucifix accompagné d'un lis et d'une palme. De la même main, elle tient encore un livre sur lequel est écrit : Jesu dolce, Jesu amore; de l'autre, un cœur enflammé avec cette légende sur une bande-rôle : Cor mundum crea in me, Deus. Au-dessus deux Anges volent en suspendant trois couronnes sur sa tête, celle de la science, celle de la virginité et celle du martyre (par les stigmates sans doute); 5° mais la manière la plus caractéristique de la représenter est assurément la suivante : Figure en pied, costume des religieuses dominicaines, sur la tête une couronne d'épines, un crucifix à la main sur lequel s'épanouit un bouquet de lis; aux pieds, aux mains, au côté gauche, les stigmates figurées par des étoiles à sept rayons ou plis; 6° Fra Bartolomeo, de l'Ordre de Saint-Dominique, a peint le mariage mystique de sainte Catherine.
Outre les lettres et le dialogue, on a de sainte Catherine un traité de l'Obéissance, un de la Discrétion, un de l'Oraison et un quatrième de la Providence. Il y a dans tous un grand fond de théologie mystique.
La Vie de sainte Catherine, qui occupe cent-vingt-six pages in-folio dans les Ballandistes, 4. 112 d'avril, a d'abord été composée par le Père Raymond de Capoue, son confesseur : nul mieux que lui ne connaissait la Sainte : il parle en témoin oculaire. Voir aussi une lettre du Père Étienne Conrad, prieur de la Chartreuse de Paris ; le batin de la canonisation rapportée par Surtos et les Ballandistes ; les admirables lettres de la Sainte ; son Histoire, par Chavin de Malan, 2 vol. in-8°, Paris, 1814.
SAINT ADJUTEUR, SEIGNEUR DE VERNON, ERMITE.
Événements marquants
- Vœu de virginité à l'âge de sept ans
- Entrée dans le Tiers-Ordre de Saint-Dominique (Mantellate)
- Mariage mystique avec le Christ
- Réception des stigmates à Pise
- Médiation pour le retour du Pape Grégoire XI d'Avignon à Rome
- Soutien au Pape Urbain VI durant le Grand Schisme d'Occident
Miracles
- Lévitation durant la prière
- Multiplication du vin et du pain
- Échange de cœur avec le Christ
- Guérison de la peste et de la lèpre
- Incorruptibilité partielle et stigmates invisibles de son vivant
Citations
Jesu dolce, Jesu amore
La paix, la paix pour l'amour de Dieu, afin que vos enfants ne perdent pas l'héritage de la vie éternelle.