Vénérable Benoîte Rencurel

Bergère du Laus

17ᵉ siècle • venerable

Résumé

Benoîte Rencurel, humble bergère du Dauphiné, fut la destinataire d'apparitions mariales quotidiennes pendant cinquante-six ans à partir de 1664. Sous l'inspiration de la Vierge, elle fonda le sanctuaire de Notre-Dame du Laus dédié à la conversion des pécheurs. Malgré les persécutions jansénistes, elle mena une vie de prière et de charité héroïque jusqu'à sa mort en 1718.

Biographie

NOTRE-DAME DU LAUS ;

ET LA VÉNÉRABLE BENOÎTE RENCUREL.

ET LA V. BENOÎTE RENCUREL,

NOTRE-DAME D'ÉRABLE, NOTRE-DAME DES FOURS, ETC.

J'ai demandé le Laus à mon divin Fils pour la conversion des pêcheurs et il me l'a octroyé... J'ai destiné cette église à la conversion des pêcheurs. La très-sainte Vierge à sœur Benoîte en 1664 et 1665.

Notre-Dame du Laus, située à huit kilomètres de Gap, a été fondée il y a deux siècles par une simple bergère nommée Benoîte Rencurel, et plus tard appelée communément sœur Benoîte, parce qu'elle s'était associée au Tiers Ordre de Saint-Dominique.

Cette âme d'élite, ayant entendu un prédicateur dire en chaire que la sainte Vierge est toute bonne et toute miséricordieuse, conçut un violent désir de la voir et demanda à Marie, avec les plus ardentes prières, de se montrer à elle. Marie le lui accorda, et lui apparut, non pas une fois, mais fréquemment, et cela pendant cinquante-six ans entiers.

Ce fut sans nul doute par une secrète disposition de la Providence que l'enfant qui, du berceau à la tombe, devait être en butte aux plus mauvais traitements des esprits infernaux et leur résister si courageusement, naquit le jour où l'Église célèbre la fête du noble Archange, vainqueur de Lucifer.

En effet, le 29 septembre 1647, dans le petit village de Saint-Étienne, séparé du Laus par une étroite prairie, naissait, dans une famille de pauvres paysans restés inconnus au monde, une petite fille, à la naissance de laquelle personne ne prit garde. On ignorait que dans peu d'années les anges l'appelleraient « ma sœur », et qu'elle serait l'élève et la fille chérie de la Reine des anges et des hommes. Au sein d'une pauvreté laborieuse, acceptée avec piété, la première enfance de Benoîte Rencurel s'écoula sous le toit de chaume que bientôt elle devait quitter pour voir sa pauvreté héréditaire s'accroître encore et son humble condition s'abaisser de plus en plus. Toute l'éducation et l'instruction données par la mère Rencurel à sa fille se bornèrent à lui recommander d'être toujours sage et de bien prier Dieu, et, pour bien prier Dieu, elle ne lui enseigna que le Pater et l'Ave Maria ; mais avec ces prières, tombées des lèvres divines et angéliques, on peut réciter le Rosaire : c'en était assez pour apprendre toute la science du salut à notre jeune enfant ; le Rosaire devint vite sa dévotion de prédilection, et souvent les saints anges vinrent le réciter visiblement avec elle. Benoîte n'avait que sept années lorsque Dieu appela à lui son père Rencurel, et l'année suivante un indigne parent dépouillait la veuve et les trois orphelins de leur toit de chaume et de leurs petits champs. Le pain manqua, et Benoîte, à huit ans, entra comme bergère au service de deux maîtres à la fois, car un seul n'aurait pu la nourrir pendant la famine qui régnait alors dans le pays ; elle gardait donc en même temps, chaque jour, deux troupeaux pour un morceau de pain noir, que ces deux maîtres lui servaient à tour de rôle pendant huit jours. En quittant sa mère, Benoîte ne lui avait demandé pour tout don qu'un chapelet.

Les deux maîtres de Benoîte ne se lassaient pas d'admirer sa piété, sa douceur, sa docilité, et s'étonnaient fort de ne voir en elle aucun de ces petits défauts inhérents à l'enfance. Contente du morceau de pain dur et grossier qu'elle recevait chaque matin au départ, elle ne déroba jamais rien à ses maîtres ; jamais sa main ne s'étendit même pour cueillir en passant le long des vergers sans clôture une pomme ou un grain de raisin. Son morceau de pain trempé dans l'eau du torrent composait tout son repas. Son jeune cœur était déjà si embrasé de l'amour divin, que peu lui importait la nourriture matérielle ; mais comme on ne peut aimer Dieu sans aimer les hommes, qu'il a tant aimés, elle les aima en Dieu et pour Dieu. Aussi son unique morceau de pain ne lui appartenait même plus dès qu'elle rencontrait un enfant qui avait faim, et elle le partageait avec lui. Bientôt sa charité la porte à tout donner, et voici à quelle occasion : Jean Rolland, un de ses maîtres, pouvait sans peine, malgré la disette croissante, ôter à sa table sept morceaux de pain en quinze jours ; mais il n'en était pas de même chez son autre maître, Louis Astier, dont elle gardait le petit troupeau en même temps que celui du riche fermier Rolland. Cependant, comme la femme Astier aimait sa douce bergère, elle préférait lui donner, aux dépens de son appétit, la même quantité de pain qu'en des jours meilleurs. Benoîte, après avoir reçu sans mot dire ce pain si rare, le distribuait secrètement aux six petits enfants Astier, qui le mangeaient sans comprendre que ces fragments de pain étaient comme des morceaux de la vie de la pieuse enfant. Quant à elle, Benoîte se disait pour se fortifier : « Ah ! c'est bien assez que je mange la semaine prochaine chez mon autre maître ». Elle partait donc à jeun pour conduire ses troupeaux dans la montagne ; elle revenait à jeun et se couchait de même, et cela pendant sept fois vingt quatre heures consécutives ! Elle souffrait tant de la faim, que le sang lui jaillissait de la bouche et des narines ; mais les anges des Alpes recueillaient chaque goutte de ce sang si pur, pour le faire retomber plus tard en torrent de grâces sur les pêcheurs.

Avec son pain, son cœur et ses rosaïres, Benoîte donnait sa compassion à tous les malheurs qui arrivaient à sa connaissance. Un jour, elle apprend qu'une femme vient de perdre connaissance et que son état est grave ; aussitôt elle court vers l'église en entraînant après elle toutes les petites filles qu'elle rencontre sur son chemin, et, de concert avec elles, récite le rosaire avec une grande ferveur. Avant de s'éloigner de son troupeau, elle lui avait dit avec cette foi qui transporte les montagnes : « Tu ne toucheras point à ce pré, ni à celui-ci, ni à celui-là », et le troupeau, pendant son absence, resta à brouter paisiblement dans le lieu qu'elle lui avait désigné.

Après le Rosaire, la troupe enfantine vint voir la malade, toute prête à retourner à l'église s'il en était besoin. Mais Dieu l'avait exaucée : la malade avait recouvré la connaissance et la parole, et le premier usage qu'elle en fit, fut pour remercier et bénir ces enfants et surtout Benoîte. Aux prières, la jeune et sainte bergère savait à l'occasion joindre les exhortations. Elle parlait avec tant d'éloquence de Dieu, du ciel, de l'enfer, qu'elle trouvait le chemin des cœurs les plus endurcis. C'est ainsi que Jean Rolland, l'un des deux maîtres qu'elle servait à la fois, homme brutal, colère et blasphémateur, vaincu par l'éloquence de sa douce bergère, donna à tout le pays l'exemple d'une conversion aussi inattendue qu'éclatante. C'était donc par l'exercice des plus sublimes vertus que Benoîte se préparait, sans le savoir, pour la plus grande mission à laquelle elle était prédestinée.

Benoîte comptait dix-sept printemps ; son angélique pureté qui réjouissait le regard des anges et impressionnait même les gens grossiers au milieu desquels elle vivait, l'avait rendue particulièrement chère à la Reine des Vierges.

Un beau jour du mois de mai 1664, elle avait conduit ses troupeaux sur la montagne de Saint-Maurice, et elle était entrée dans la chapelle en ruine dédiée à l'illustre chef de la légion thébaine, pour y réciter son chapelet, lorsque ce saint lui apparut et l'engagea à conduire désormais son troupeau dans la vallée de Saint-Étienne, parce que ce serait là que, selon son désir, elle verrait la sainte Vierge.

Le lendemain, dès l'aurore, le troupeau prenait de lui-même le chemin de la vallée, et Benoîte le suivait d'un air joyeux, sans se rendre compte de ses pensées. Il y avait au fond du vallon et à l'entrée du bois une petite grotte où elle avait l'habitude de se retirer pour dire son Rosaire.

A peine arrivée en face de la grotte, Benoîte y vit une dame d'une beauté incomparable tenant entre ses bras un enfant d'une beauté non moins admirable. Malgré la prédiction du Saint, la sainte et naïve bergère ne pouvait croire que la sainte Vierge fût descendue du ciel pour exaucer l'immense désir qu'elle avait de la contempler ; elle croyait donc n'avoir devant les yeux qu'une simple mortelle, et elle lui offre ingénument un morceau de son pain noir. La dame sourit de cette simplicité enfantine et ne lui répond rien.

Le jour suivant et pendant tout près de quatre mois, Benoîte contempla dans ce lieu celle qui fait la joie des anges et l'ornement du ciel. Dès le premier jour, la figure de la jeune bergère parut aux yeux de tous transfigurée comme son âme, sa beauté avait pris un cachet tout céleste, et ses paroles avaient acquis une vertu irrésistible. Elle faisait part de son bonheur à tout le monde avec une simplicité joyeuse, et chacun, en voyant le changement qui s'était opéré en elle, se disait : « Si c'était la sainte Vierge qu'elle voit ! » Quant à l'humble bergère, elle ne le savait point encore et ne songeait même point à demander à celle qui lui donnait toute cette joie qui elle était.

Avant de faire de Benoîte son amie et la dispensatrice de ses grâces, la sainte Vierge daigna en faire son élève, et lorsqu'elle se fut étroitement attaché l'âme de la jeune bergère par l'attrait irrésistible de sa beauté, elle commença à lui parler, et ce fut pour l'instruire, l'éprouver, l'encourager. Pour se mettre à la portée de l'intelligence peu cultivée de l'enfant des montagnes, elle descendit à des familiarités qui nous étonneraient, si nous ne savions que la bonté de Marie est sans borne. Elle ne dédaigna même pas de lui apprendre à prier, comme le font les mères, en répétant mot à mot une prière à leurs enfants ; c'est ainsi qu'elle lui apprit ses litanies, encore inconnues dans le pays, et en lui enjoignant de les apprendre à son tour à ses compagnes et de les répéter chaque soir avec elles. Les jeunes filles d'Avançon et de Valserre se mirent promptement comme celles de Saint-Étienne à réciter chaque soir les litanies de la divine Vierge ; toutes les processions qui arrivent au Laus les chantent en gravissant la montagne ; toute messe célébrée à l'autel de Marie est suivie de ses litanies, qu'on redit encore tous les samedis et tous les dimanches sur un air qui ne s'entend qu'au Laus et qui remue toutes les fibres de l'âme ! Si presque tous les habitants de la vallée croyaient que c'était vraiment la très-sainte Vierge qui apparaissait à Benoîte, quelques-uns doutaient encore ; mais lorsque deux impies, qui avaient blasphémé publiquement contre la belle dame de Benoîte, eurent reçu un châtiment rigoureux et exemplaire, tout le monde crut qu'en effet l'Étoile de la mer s'était levée sur cette heureuse vallée. Le bruit de ces choses traversa les montagnes et arriva à Gap, tandis que M. Grimaud, homme capable et intègre, juge de la vallée, ordonna à Benoîte de demander à celle qui lui apparaissait si elle ne serait point la Mère de Dieu, et si elle ne voulait point qu'on lui élevât en ce lieu une chapelle ?

Benoîte adressa donc à la belle dame la demande que le pieux juge lui avait suggérée ; la sainte Vierge lui répondit :

« Je suis Marie, Mère de Jésus », puis elle ajouta : « Mon Fils veut être honoré dans cette paroisse, mais non dans ce lieu... » La sainte Vierge, voulant autoriser publiquement la croyance à la révélation qu'elle venait de faire, commanda ensuite à Benoîte d'amener les filles de Saint-Étienne en procession à la grotte ; celle-ci répondit à cet ordre avec sa profonde ingénuité : « Possible qu'elles ne voudront pas croire : écrivez-le ». — « Cela n'est pas nécessaire », répondit la Mère des miséricordes en disparaissant.

Non-seulement les filles de Saint-Étienne se rendirent avec empressement à la procession ordonnée par Marie, qui eut lieu le 30 août ; mais M. Fraisse, curé de la paroisse, et le juge de paix, y vinrent aussi pour observer attentivement ce qui se passerait, et ils en dressèrent procès-verbal. La très-sainte Vierge apparut à Benoîte devant tous, et comme, lorsque tout le monde fut retiré, elle était restée à prier dans le vallon, Marie lui apparut de nouveau et lui dit : « Vous ne me verrez plus dans ce lieu ! ». Cette vallée était en effet trop peu étendue pour qu'on pût y élever une église.

Pendant un mois entier, Benoîte ne vit plus sa divine maîtresse ; elle en éprouvait une si vive douleur que, encore un peu de temps, elle n'aurait pu y survivre. Elle dirigeait de préférence son troupeau dans un pâturage d'où son œil explorait sans cesse les deux versants de la montagne, tandis qu'elle demandait en gémissant aux nuages qui passaient sur sa tête, aux oiseaux qui voltigeaient aux quatre vents du ciel, s'ils ne lui apporteraient pas bientôt des nouvelles de sa bien-aimée.

Un jour béni, de l'autre côté du torrent et à mi-côte de la colline derrière laquelle s'abrite le Laus, elle reconnaît, malgré l'éclat extraordinaire qui l'environne, la divine Vierge ; elle s'écrie : « Oh ! ma bonne mère, pourquoi m'avez-vous si longtemps privée du bonheur de vous voir ? » puis elle traverse, avec le secours d'une de ses chèvres, le torrent grossi, et se jette aux pieds de la Reine du ciel.

Tout ce que Benoîte révéla de cette apparition, c'est que la sainte Vierge lui dit : « Vous ne me reverrez plus que dans la chapelle du Laus, cherchez-la, vous la reconnaîtrez aux suaves odeurs qui s'en exhaleront dès la porte ! ».

Dans la solitude si profonde alors du Laus, quelques pieux montagnards avaient, en 1640, élevé une petite chapelle dédiée à Notre-Dame de Bon-Rencontre. Cet humble édifice, couvert en chaume, ne renfermait qu'un espace d'un peu plus de deux mètres, un autel en maçonnerie qui, pour tout ornement, avait deux flambeaux de bois et un saint ciboire en étain. C'était là que la Reine du ciel attendait la jeune bergère, comme dans l'étable de Bethléem elle avait reçu les bergers de la Judée. Benoîte ne connaissait pas cette chapelle, elle la cherchait en pleurant, lorsque attirée par l'odeur des parfums annoncés, elle la découvre enfin ; elle entre, et en voyant la radieuse Vierge sur l'autel, elle tombe à genoux, muette de bonheur. La Mère de Jésus lui fait entendre sa voix céleste, mais c'est pour lui reprocher doucement les larmes qu'elle a versées et l'exhorter à la résignation. Benoîte répond humblement à sa bonne Mère : ce n'est plus qu'ainsi qu'elle parlera de Marie, et cette appellation, nouvelle dans l'église, est restée dans toute la vallée où la très-sainte Vierge est toujours invoquée sous le nom de la Bonne-Mère.

Benoîte, en se relevant, voit l'autel déjà si pauvre par lui-même, et où la Reine du ciel ne dédaigne pas de poser ses pieds tout couverts de poussière ; elle s'écrie : « Ma bonne Mère, agrééz que je détache mon tablier pour le mettre sous vos pieds, il est tout blanc. — Non, répond la sainte Vierge, gardez-le ; dans peu, rien ne manquera ici, ni nappes, ni ornements ; je veux y faire bâtir une église en l'honneur de mon très-cher Fils et au mien, où beaucoup de pécheurs et de pécheresses viendront se convertir ; elle sera grande comme je la veux ; et c'est là que je vous apparaîtrai souvent. — Où prendra-t-on de l'argent pour bâtir cette église ? demanda la jeune fille qui connaissait la grande misère du pays. — Soyez sans inquiétude, l'argent ne manquera pas, et je veux que ce soit celui des pauvres ».

On était alors à la fin de septembre 1664 ; après un long entretien, Marie congédia la bergère pour qu'elle fût rentrée chez ses maîtres avant la nuit. Chaque jour, jusqu'au printemps suivant, Benoîte revint passer de longues heures aux pieds de sa céleste maîtresse, autant que la neige et ses devoirs le lui permettaient.

Marie, qui la préparait à entrer dans le Tiers Ordre de Saint-Dominique, lui apprenait dès lors à unir la vie active à la vie contemplative, et l'avertissait toujours, afin qu'elle la quittât assez à temps pour que son devoir n'en souffrit pas et qu'elle continuât à travailler et à obéir dans son humble condition de bergère. Elle voulait lui apprendre à mépriser les vaines parures du monde et à ne s'occuper que de l'ornement de son âme ; elle lui défendit donc de porter une belle robe que le gouverneur de Gap, M. du Saix, lui avait envoyée. Elle la formait peu à peu, avec une douceur et une patience de mère, pour la mission à laquelle elle la destinait, et elle lui recommandait sans cesse de bien prier pour les pécheurs. Elle lui en fit si bien sentir l'importance, que déjà la jeune bergère se montrait animée du plus grand zèle de remplir sa tâche sublime. On ne la rencontrait plus que les yeux empreints d'une douce gravité et son rosaire à la main. Dans ses apparitions, la sainte Vierge lui avait appris que nulle offrande ne lui était plus agréable que celle de la couronne mystique du Rosaire, que nulle prière n'était plus efficace pour arracher les pécheurs de l'abîme du mal et les âmes souffrantes de l'abîme du purgatoire : aussi prit-elle depuis lors la résolution à laquelle elle ne faillit jamais, de réciter chaque jour, en outre de plusieurs autres prières, quinze rosaires et quinze chapelets pour honorer doublement le nombre sacré des mystères du Rosaire, et comme le jour ne lui suffisait pas pour tant de prières, pendant le sommeil de ses maîtres, elle quittait sans bruit la maison, et, malgré les ténèbres, le froid et la pluie, elle allait s'agenouiller sur le seuil de l'église du village, où les premiers rayons du jour la trouvaient souvent encore. Quelquefois, ainsi que cela arriva au glorieux saint Dominique, un ange lui ouvrait la porte de l'église, et depuis les anges l'assistèrent dans plusieurs circonstances de sa vie. Un jour de ce même automne 1664, ses maîtres l'avaient envoyée couper de l'herbe, non loin de l'église de Valserre ; elle entra dans le lieu saint avec l'intention de n'y faire qu'une courte prière ; mais bientôt son âme quitta la terre et s'éleva vers les régions célestes. Lorsqu'elle revint de son extase, le soleil avait déjà disparu derrière les montagnes, et la nuit arrivait rapidement ; elle sort avec inquiétude de l'église et trouve, avec une joyeuse surprise, que pendant qu'elle faisait l'office des anges, un esprit céleste avait fait le sien, coupé et lié un gros paquet d'herbes avec la corde qu'elle avait laissée à la porte de l'église.

Pendant ce temps, le public attendait avec une religieuse impatience, pressentant que de grandes choses se préparaient dans ce lieu, et pendant tout l'hiver, les filles d'Avançon bravèrent les glaces et les neiges pour aller chaque jour chanter au Laus les litanies et les cantiques de la divine Marie.

Le nombre des visiteurs devint bientôt si grand, qu'il fallut, pour entendre leurs aveux et leur donner la communion, dresser des confessionnaux et des autels dans la campagne. Le 25 mars 1665, en particulier, moins d'un an après la première apparition ; des flots de peuples envahirent la chapelle, autrefois déserte ; et le 3 mai suivant, il s'y rencontra trente-cinq paroisses à la fois, marchant chacune sous sa bannière. Marie récompensa tant de zèle pour sa chapelle par des guérisons miraculeuses, des conversions inattendues, des prodiges divers dont le récit est consigné dans les volumineux manuscrits qu'on conserve au Laus. Un des plus remarquables fut obtenu par le juge même du lieu : il avait une fille muette de naissance ; il en demanda la guérison dans la sainte chapelle, et elle lui fut aussitôt accordée.

Le 14 septembre de la même année, arriva au Laus le vicaire général du diocèse, accompagné de plusieurs hommes de grand mérite ; il venait faire une enquête juridique sur les faits dont tout le monde parlait. A l'annonce de cette enquête, l'humble bergère s'enfuit effrayée dans le bois, pour prier et consulter la sainte Vierge, et revint bientôt rassurée par elle. Benoîte répondit à tout avec beaucoup de calme et d'à-propos ; et sur l'observation qu'on lui fit que, s'il ne se faisait plus de miracles, on l'éloignerait du Laus, et qu'on démolirait la chapelle : « Après tout ce que j'ai vu et entendu », dit-elle, « je ne doute pas qu'il ne s'en fasse encore plus à l'avenir que par le passé ». L'enquête terminée, le vicaire général tenta deux fois de partir ; et deux fois il en fut empêché par une pluie violente, qui commençait au moment où il montait à cheval. Ce ne fut pas sans un dessein de Dieu. Car le lendemain même, il fut témoin d'un miracle éclatant qui s'opéra dans la chapelle du Laus. Catherine Vial, privée de l'usage de ses jambes desséchées, et tellement repliées en arrière qu'elles paraissaient collées sur son corps, fut subitement guérie, le dernier jour de sa neuvième. Le grand vicaire dressa procès-verbal du fait ; les témoins le signèrent, et la guérison fut si complète, qu'un mois après, sa paroisse étant venue en procession remercier la sainte Vierge, c'était Catherine Vial elle-même qui portait la bannière.

Nonobstant ces faits, il y eut des hommes qui accusèrent Benoîte de tromper le peuple par ses rêveries ; on voulut l'arrêter et la mettre en prison ; et trois fois la sainte Vierge la déroba aux poursuites de ses persécuteurs. Des personnes pieuses même se liguèrent contre elle, soutenant qu'elle n'avait aucune vertu, et essayèrent de la faire chasser du Laus par les supérieurs ecclésiastiques. En réponse à ces accusations, Dieu, vers ce même temps, opéra au Laus un nouveau miracle. Un des premiers officiers de la cour de Savoie, orgueilleux et impudique, violent et emporté, entre dans la chapelle la tête haute, les yeux égarés, sans donner aucune marque de respect. Tout à coup, il se sent saisi d'horreur de lui-même ; et immobile pendant plus d'une heure, il repasse dans sa conscience les crimes de sa vie, en conçoit une douleur profonde, va se confesser et sort converti, pleinement réconcilié avec Dieu.

Cette chapelle où s'opéraient tant de prodiges, pouvait à peine contenir dix à douze personnes ; et la foule, qui se pressait tout autour, avait à subir les intempéries des saisons. Il était donc indispensable de la remplacer par une église plus vaste. En 1665, Benoîte, sans ressource aucune que sa confiance en Marie, entreprend l’œuvre. Elle en trace les fondations, de manière à établir le chœur et le maître-autel de la nouvelle église dans l’emplacement même de la chapelle de Bon-Rencontre ; puis elle appelle à son aide toutes les âmes qui aiment la sainte Vierge, et leur communique sa sainte ardeur. Une pauvre femme, qui vivait d’aumônes, se présente la première, et offre une pièce d’or ; les habitants des environs apportent chacun son offrande, les uns en nature, les autres en argent ; tous ceux qui montent au Laus prennent une ou plusieurs pierres dans le torrent qui coule au bas du vallon, et les apportent sur la hauteur. Un an fut ainsi employé à préparer les matériaux ; et quand tout fut prêt, on se mit à l’œuvre. Benoîte, de son côté, présidait elle-même aux travaux, les activait et les dirigeait. Elle préparait les repas des ouvriers, faisait la prière avec eux, et leur disait de temps en temps des paroles de salut ; d’autres fois elle y entremêlait des avis utiles pour prévenir les accidents, de sorte que, pendant toute la durée des constructions, pas un seul blasphème ne fut entendu, pas un seul accident n’arriva. En quatre ans, cette église fut achevée. Ce grand édifice avait commencé avec rien ; les mains des pauvres en avaient assemblé les matériaux, les aumônes des fidèles en avaient creusé les fondements, la Providence en éleva les murs, et la confiance en Dieu l’acheva. Le portail seul restait à faire, mais l’archevêque d’Embrun, ambassadeur de France en Espagne, étant tombé à Madrid gravement malade, se souvint des prodiges qu’opérait Notre-Dame du Laus. Il l’invoqua, et fit vœu de bâtir le portail s’il revenait à la santé. Promptement guéri, il exécuta promptement son vœu ; et ainsi il ne manqua plus rien au saint édifice.

Benoîte était dans sa vingtième année lorsqu’on posa la première pierre de l’église qui, quatre années après, fut achevée et reçut le nom de Notre-Dame du Laus. Le 25 décembre, après la messe de minuit, un grand nombre d’esprits célestes célébrèrent l’inauguration de la nouvelle église, en faisant trois fois le tour de l’édifice sacré au chant du Gloria in excelsis. Sœur Benoîte, qui était restée, selon sa coutume, à prier dans le lieu saint, suivait la procession angélique. Les personnes qui se trouvaient à l’extérieur étaient pour ainsi dire éblouies par la vive clarté qui brillait par les fenêtres et enivrées par les suaves parfums qui s’exhalaient de l’église, quoique les portes en fussent fermées. Les premiers historiens de Notre-Dame du Laus sont unanimes pour parler des suaves et célestes parfums du Laus, et ils en parlent comme d’un fait public dont une infinité de personnes peuvent rendre témoignage. Ces parfums étaient quelquefois si intenses, qu’ils se répandaient de la chapelle dans toute la vallée. Le vicaire général de Gap s’exprime ainsi à ce sujet : « Les odeurs de Marie sont si suaves, si délicieuses, et donnent une si grande consolation que celui qui les sent croit déjà jouir par avant-goût du ciel. A mesure qu’elles frappent l’odorat, elles élèvent l’âme et toutes ses puissances, et remplissent le cœur de joie ; les parfums des fleurs ne sont rien en comparaison de ceux-ci, parce qu’ils sont des écoulements de la divinité ».

Sœur Benoîte, qui respirait ces parfums à leur source et dont tous les sens étaient épurés par la sainteté, en était toute pénétrée. Lorsqu’elle revenait d’avec sa bonne Mère, son visage, comme celui de Moïse descendant du Sinaï, paraissait tout lumineux, ses vêtements restaient longtemps et profondément imprégnés de la céleste odeur, et son âme était tellement enivrée de consolations, que pendant plusieurs jours elle ne pouvait ni boire, ni manger, ni dormir. Les suaves parfums étaient donc pour la foule qui ne voyait pas la sainte Mère de Dieu, une preuve sensible de sa présence, puisqu'ils étaient moins une grâce particulière qu'un attribut de la nature céleste de Marie.

D'après les observations de Benoîte, les hiérarchies angéliques se distingueraient par des parfums que Dieu répand en abondance sur toute l'étendue des cieux comme un élément de bonheur, aussi bien que par la clarté, l'agilité et les autres éléments plus ou moins connus de la céleste félicité. Ainsi la jeune bergère avait remarqué que, si tous les anges exhalent de doux parfums, tel ange embaumait plus fortement ou différemment de tel autre, mais toujours d'une manière bien inférieure à la Reine des anges et des hommes. Pour les parfums qui s'exhalaient de la sacrée et adorable personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'elle eut le bonheur de contempler plusieurs fois, ils surpassaient d'une manière infinie tout ce qu'elle avait éprouvé en ce genre. Nous ne pouvons nous étonner qu'il en soit ainsi des âmes bienheureuses, puisque notre Père Saint-Dominique et sœur Benoîte sa digne fille ont donné, étant encore sur la terre, des marques de ce privilège, ainsi que plusieurs autres Saints. Tout ce qui appartenait à la sainte bergère était parfumé ; son haleine, tout ce qu'elle touchait et l'air qu'elle traversait. Elle n'avait point encore parlé que le souffle de ses lèvres prévenait délicieusement l'odorat avant d'aller remuer le cœur, et ce parfum était d'autant plus suave et plus pénétrant, que les transports de son amour actuel pour Dieu étaient plus grands. Lorsque son cœur s'était encore réchauffé au foyer de l'amour par une fervente communion, une extase, une vision, elle enivrait alors de ses parfums tous ceux qui l'approchaient.

Les parfums de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la sainte Vierge, des anges et de notre sœur Benoîte, composent ce que la tradition a nommé les bonnes odeurs du Laus : le charme si pieux de ce mot dure encore, et de loin en loin des âmes privilégiées perçoivent les célestes parfums du Laus.

Au moment où Benoîte jouissait du succès de son œuvre, il s'éleva contre elle des contradictions inouïes, surtout dans les rangs du clergé alors infecté du venin janséniste. La haine alla jusqu'à fabriquer et afficher, aux portes de la cathédrale d'Embrun, un interdit contre cette sainte fille, avec menace d'excommunication contre tout prêtre qui célébrerait dans la chapelle du Laus. On mit en jeu la jalousie et l'intérêt, en représentant que la dévotion nouvelle à Notre-Dame du Laus détruirait l'antique dévotion à Notre-Dame d'Embrun, qui était en possession de recevoir de nombreux pèlerins apportant de riches offrandes. L'ancien grand vicaire, protecteur du Laus, était mort ; celui qui le remplaçait ne connaissait point l'état des choses. Mais, dans cet abandon général, Benoîte ne désespéra point. « La dévotion du Laus, lui dit son bon ange, le 18 mars 1700, est l'œuvre de Dieu, que ni l'homme ni le démon ne sauraient détruire, et qui subsistera jusqu'à la fin du monde, fleurissant toujours plus, et faisant de grands fruits partout ». En effet, le nouveau grand vicaire mande Benoîte à Embrun, la soumet à un sérieux examen, en conclut que la dévotion à la chapelle du Laus vient de Dieu, et que la vertu de l'humble bergère est non-seulement incontestable, mais éminente. Chose remarquable, pendant quatorze jours que Benoîte resta à Embrun pour cette affaire, elle ne prit aucune nourriture ; et ni sa santé ni ses forces n'en furent altérées. La veille de son départ, passant la journée en prières à la métropole, elle reçut pendant la grand'messe une visite de la sainte Vierge, laquelle l'exhorta à la patience contre les persécutions qui pourraient lui survenir encore. Le lendemain, au moment d'arriver au Laus, elle vit en vision Jésus crucifié, tout couvert de sang ; et cette vue lui déchira le cœur, au point qu'elle en perdit la parole pendant deux jours. Marie vint la consoler, en lui recommandant de prier pour les pécheurs, pour qui Jésus-Christ a tant souffert. Le nouvel archevêque d'Embrun, Mgr de Genlis, fut pour elle un second consolateur. Ce prélat, venu au Laus, fut tellement ému en entrant dans l'église, qu'il s'écria : *Vere Dominus est in loco isto* ; vraiment Dieu est ici. Il interrogea ensuite Benoîte ; et ses réponses, qu'il écrivit de sa propre main, lui inspirèrent tant de vénération pour sa personne, qu'il déclara n'avoir jamais rencontré ni vertu plus solide ni fille plus simple.

Néanmoins, sans cesser d'admirer Benoîte, Mgr de Genlis la laissa persécuter. A la pitoyable rivalité de la métropole, le Jansénisme, fort puissant alors, vint prêter son concours et livra à notre héroïque bergère une guerre longue, perfide et ténébreuse. On attribue aussi aux Jansénistes le dessein de la faire passer pour sorcière et condamner comme telle. Il fut encore question d'enlever, en même temps que Benoîte, le pieux ermite de Notre-Dame de l'Érable, voisin du Laus, pour publier ensuite qu'ils s'étaient sauvés ensemble.

Cependant les populations, toujours entraînées par la grande voix des miracles, continuaient à affluer au Laus, lorsqu'on trouva moyen de ralentir leur zèle en remplaçant les saints prêtres qui, dès l'origine, s'étaient consacrés au nouveau pèlerinage, par des directeurs Jansénistes qui firent pénétrer avec eux le désespoir et le découragement dans le sanctuaire de Marie. L'ennemi était donc au cœur de la place ; le refuge des pécheurs était fermé, Benoîte elle-même n'avait plus de confesseur ! Il y eut alors dans l'élan des populations vers le Laus un temps d'arrêt forcé que ses historiens ont appelé : Eclipse du Laus... Mais bientôt à l'éclipse devait succéder un radieux soleil.

L'image de Marie, qui faisait la gloire d'Embrun, disparut sans qu'on pût la retrouver, et un demi-siècle plus tard, non-seulement le Laus, mais Embrun, était donné au diocèse de Gap, qui, dès l'origine, s'était montré dévoué au nouveau sanctuaire de Marie.

Benoîte, de son côté, reçut des consolations proportionnées à ses terribles épreuves. Outre les fréquentes apparitions des anges et de quelques Saints, notre sœur jouit à six reprises différentes de la vision du chaste Joseph, l'époux de Marie et le père nourricier de l'Enfant Jésus, qu'elle eut le bonheur de contempler plusieurs fois sous la forme d'un gracieux enfant, dans la sainte Eucharistie, avant que, devenue plus avancée encore dans les voies de la perfection, elle le contemplât dans les douleurs de sa passion. De toutes ces apparitions, celle qui la charmait le plus était la douce présence de sa bonne Mère qui la comblait de mille faveurs. Un jour, quelques bons ouvriers ayant offert, par charité, à la pauvre mère de Benoîte de donner à sa petite vigne la culture dont elle avait besoin, elle chargea sa fille de les y conduire et de leur servir leur modeste repas. En attendant, Benoîte entre dans l'église qui était tout près de la vigne. A peine y était-elle entrée, que la divine Vierge lui apparaît, et qu'elle tombe dans une extase qui dura le reste de la journée et toute la nuit suivante, de sorte que les ouvriers durent pourvoir eux-mêmes à leurs besoins. Leur charité ne s'en était pas formalisée, et le lendemain matin on les vit continuer leur travail dans la petite vigne de la pauvre veuve. Benoîte ne savait avec quelle excuse elle pourrait aborder ces braves gens, lorsque la Reine du ciel, avant de la laisser sortir de la chapelle le matin, remplit son tablier de roses fraîches et d’un parfum exquis pour qu’elle les distribue aux ouvriers, qui les reçurent comme un précieux don du ciel, car on n’était qu’au 15 mars, et aucune végétation ne paraissait encore sous l’âpre climat alpestre.

Plus tard, dans sa cinquante-deuxième année, Marie accorda, le jour de l’Assomption 1698, une grâce plus signalée encore à notre pieuse sœur, en l’emmenant après elle au ciel, où bientôt, sans qu’avec saint Paul elle pût dire si c’était avec ou sans son corps, elle nagea dans des flots de lumière, d’harmonie et de parfums, en traversant les diverses phalanges des bienheureux : « Au rang le plus élevé », lui dit sa divine conductrice, « sont les martyrs vêtus de rouge ; viennent ensuite les vierges vêtues de blanc, et les couleurs variées distinguent au rang inférieur les autres bienheureux ». Parmi ceux-ci, Benoîte reconnut un doux directeur, morts depuis plusieurs années, et sa pieuse mère qui la regardait avec une tendresse ineffable. Elle eût voulu leur parler, mais Marie l’entraîna plus loin, et elle vit encore beaucoup de choses si admirables qu’elle ne pouvait pas les rendre. Au moment où la nuit touchait à son terme, le même cortège angélique, qui avait emmené la sainte bergère, la rapportait dans sa cellule, tellement enivrée de consolations qu’elle passa quinze jours sans prendre aucune nourriture. Ce ne fut que par obéissance qu’elle confia à son directeur cette vision si remarquable. Un soir de la Toussaint, notre sœur resta fort tard au pied de la croix d’Avançon à prier pour les âmes du purgatoire, lorsque, selon son expression, elle aperçut sortir de la vallée une nuée d’un quart de lieu, et composée d’une multitude d’âmes sous formes humaines, ayant à leur tête la sainte Vierge et deux anges. Une âme, se détachant de l’immense cohorte, vint à elle et lui dit : « Nous sommes des âmes qui sortons du purgatoire. Pendant notre vie, nous sommes venues ici prier avec confiance la Mère de Dieu, qui nous délivre dans ce beau jour ; ses mérites, ainsi que vos prières et vos souffrances, chère sœur, ont abrégé le temps de notre expiation. Avant de nous introduire dans la céleste patrie, la divine Vierge nous conduit rendre grâces à Dieu dans son sanctuaire ». Lorsque cette multitude eut remercié, dans l’église du Laus, Jésus et Marie de sa délivrance, elle monta au ciel, où Benoîte la suivit du regard et de ses désirs. La familiarité des anges et de notre pieuse sœur était comme celle qui existe sur la terre entre des frères et sœurs bien unis, tant sa pureté sans tache la rapprochait des esprits angéliques. Lorsque le démon l’avait déposée sur quelque roche inaccessible, son ange venait l’en retirer, il lui frayait le passage à travers les rocs, les glaces et les broussailles chargées de neiges ; il la ramenait des lieux inconnus où elle se trouvait perdue, il l’aidait à franchir le torrent impétueux qui lui barrait le passage, et, dans les nuits obscures, il devenait lumineux pour éclairer son chemin. Plus de vingt fois, lorsqu’elle fut laissée par le démon sur le toit de la chapelle de Notre-Dame de l’Érable, un ange l’aidait à en descendre, lui ouvrait la porte de la chapelle et y récitait le rosaire avec elle. Sans doute, pour la soutenir dans ses cruelles épreuves, l’esprit céleste lui énumérait toutes les grâces qu’elle avait obtenues, tous les maux qu’elle avait détournés, tous les pécheurs qu’elle avait convertis. Lorsque les persécutions que le démon lui faisait endurer eurent atteint leur apogée, les anges, sous la forme nouvelle de petits oiseaux qui chantaient, priaient et parfumaient l’air, venaient assister à son sacrifice, non pour la soulager, mais pour la vénérer. Comme ils étaient lumineux, elle les regardait de temps en temps : un jour, elle les voyait blancs ; le lendemain, rouges ; un autre jour, les deux couleurs s'alternaient dans la couronne qu'ils formaient en volant au-dessus de sa tête. Rien ne convenait mieux, en effet, autour d'une victime si pure et si éprouvée, que la couleur de la virginité unie à celle du martyre ; et, afin qu'elle n'oubliât pas les mystiques rapports qu'avaient ses douleurs avec la passion du Christ, les célestes oiseaux chantaient le plus habituellement, en l'accompagnant à son retour dans sa cellule, les litanies de la Passion. Cependant une fois, afin qu'elle éprouvât, comme son Sauveur, la douleur d'un complet isolement, elle resta deux jours, sans aucun secours, sur le roc où l'aigle niche, où Satan l'avait rudement laissée tomber.

Lorsque les Jansénistes étaient les maîtres au Laus, un ange offrit à Benoîte de lui donner son Bien-Aimé ; le tabernacle s'ouvrit de lui-même, l'ange prit le ciboire et bientôt Jésus entrait dans le cœur de la sainte bergère, pendant qu'un autre ange assistait à la pieuse cérémonie. Les deux directeurs, qui l'avaient quittée pour aller recevoir au ciel la récompense de leur foi et de leur zèle, venaient, comme les anges, la visiter, l'encourager et la consoler. Un jour, au moment où la vision s'éloignait, Benoîte témoigna de son désir de quitter la terre pour la suivre au ciel : « Pas encore, répondit l'âme bienheureuse de son directeur, patience ; il faut encore souffrir ».

Cependant les hommes hostiles qui desservaient le pèlerinage furent éloignés, et l'autorité diocésaine leur substitua les prêtres de Sainte-Garde, vrais hommes de Dieu, qui firent refleurir la solitude du Laus. Benoîte, voyant ainsi toutes choses en bon état, comprit que sa mission était finie, et qu'elle n'avait plus qu'à se préparer à la mort. Un ange vint le lui annoncer ; et ce fut pour elle le sujet d'une grande joie. Elle mourut en odeur de sainteté, le jour des saints Innocents 1718, âgée de soixante et onze ans et trois mois ; et, depuis ce moment, sa mémoire est de plus en plus vénérée ; la voix publique demande sa canonisation, et cédant à tant de vœux autant qu'à ses convictions personnelles, Mgr Bernadou, évêque de Gap, instruit en ce moment le procès, recueille les informations pour les transmettre au Saint-Siège, auquel seul il appartient de prononcer.

Sœur Benoîte fut ensevelie près du maître-autel et de cette balustrade de la communion, dont si souvent pendant sa vie mortelle elle avait éloigné les âmes indignes d'y participer. Quoiqu'une neige épaisse fût tombée les jours précédents et eût rendu les chemins impraticables, le concours du peuple qui assista à ses funérailles fut si considérable que l'acte mortuaire de notre sœur crut devoir en faire mention. La foule en larmes se pressait autour du cercueil découvert pour voir encore une fois les traits de celle qu'elle appelait sa mère et sa bienfaitrice, et faire toucher à son corps ou à ses vêtements des croix, des chapelets, des médailles, etc. ; enfin une grosse pierre fut scellée sur le sépulcre et déroba, aux yeux de tous, ce corps saint, et le don des miracles, promis par la sainte Vierge, continua à faire connaître aux générations suivantes la puissance auprès de Dieu de l'intercession de sa servante. Cette pierre se voit toujours dans l'église du Laus, à fleur de sol, avec son inscription, gravée par une main inhabile, et ainsi conçue : *Tombeau de la sœur Benoîte, morte en odeur de sainteté, le 28 décembre 1718*. Un tableau de 1688, qui se voit encore dans l'église du Laus, nous donne une idée des traits de notre sainte bergère. Elle était grande et belle, tous ses membres étaient dans une parfaite harmonie avec sa taille. Les lignes de son visage sont si pures et si suaves, qu'en les considérant on est plutôt frappé de l'aspect d'une âme que de celui d'un corps. Sa petite bouche semble créée exclusivement pour prier. Ses cheveux sont noirs ainsi que ses yeux, qui ont quelque chose de voilé ; sa figure pâle est brunie et dorée par le soleil, quoique la peau en soit restée fine et un peu brillante ; un mélange de foi, de douce gravité et de résignation donne à tout son être une expression de religieuse mélancolie. Elle est vêtue d'une serge grossière, filée et tissée au village, et qui a pris la forme du costume habituel des montagnes.

Depuis la mort de sœur Benoîte, les étrangers comme les habitants du pays vénéraient la pauvre chaumière où elle était née à Saint-Étienne, comme un lieu sacré ; Mgr Depéry l'avait acquise et l'avait restaurée lorsque, le 28 janvier 1850, un violent incendie dévora presque tout le village de Saint-Étienne. Les flammes, qui auraient dû dévorer des premières et en entier la pauvre chaumière, s'arrêtèrent comme repoussées par une main puissante et invisible, lorsqu'elles furent entrées à l'endroit où était l'alcôve, berceau de Benoîte. Les débris que le feu avait respectés furent recueillis comme des reliques, et entrèrent dans la nouvelle construction. Sur une plaque de marbre noir, placée au front de la maison, on lit l'inscription suivante :

ICI EST NÉE LE 29 SEPTEMBRE 1647, BENOÎTE RENCUREL, FONDATRICE DU LAUS.

CETTE MAISON A ÉTÉ ACHETÉE ET RESTAURÉE EN 1850 PAR Mgr JEAN-IRÉNÉE DEPÉRY, ÉVÊQUE DE GAP.

L'endroit où naquit notre sœur, et où la très-sainte Vierge daigna si souvent converser avec elle, a été converti en une gracieuse chapelle, placée sous le vocable de Notre-Dame de l'Enfance. Dans cette maison de sœur Benoîte, Mgr Depéry a fondé une école pour les petites filles de Saint-Étienne ; la religieuse, chargée de la diriger, devra toujours ajouter à son nom celui de Benoîte ; elle aura aussi toujours un petit jardin, une chèvre et des brebis, pour ressembler à la sainte bergère du Laus.

Les prêtres de Sainte-Garde continuèrent avec grandes bénédictions leur ministère à Notre-Dame du Laus jusqu'en 1791. Alors ils furent brutalement chassés : leur maison, leur mobilier, l'église, et ce qu'elle contenait, les tableaux, les ex-voto, les riches ornements de la statue, tout fut vendu à vil prix ou livré aux flammes ; ce qui n'empêcha pas les habitants de Réalon, paroisse à quelque distance d'Embrun, de venir processionnellement au Laus prier pour la cessation de la sécheresse qui désolait le pays. Sous le règne même de la Terreur, les pèlerins venaient prier à genoux devant la porte de la chapelle fermée. Au retour de l'ordre, Mgr Miollis, qui, comme évêque de Digne, avait le Laus sous sa juridiction, en vertu du concordat, racheta la sainte chapelle avec le presbytère, obtint, quelques années après, le couvent avec les biens qui en dépendaient, et y établit les Oblats de Marie, fondés à Marseille par Mgr de Mazenod. Ceux-ci y demeurèrent jusqu'en 1841, où ils cédèrent la place à la société des missionnaires du diocèse de Gap, qui y exercent encore et y exerceront longtemps leur saint ministère.

SAINT JÉRÉMIE, PROPHÈTE. 229

Le pèlerinage, ainsi pourvu de bons ouvriers, reçut de Pie IX, quelques années après, le plus grand honneur que puisse accorder le Saint-Siège. Le souverain Pontife envoya, par deux protonotaires apostoliques, deux magnifiques couronnes, l'une destinée à la Vierge, l'autre à l'Enfant Jésus ; et le 23 mai 1855, eut lieu, pour la cérémonie du couronnement, une des plus magnifiques fêtes qui se puissent voir sur la terre. Le Cardinal de Bordeaux la présidait, entouré des archevêques d'Aix, d'Avignon, de Turin, des évêques de Digne, de Grenoble, de Gap, de six cents prêtres et de quarante mille fidèles. C'était plus qu'il n'en fallait pour réveiller la dévotion au pèlerinage et rehausser sa célébrité. Aussi, depuis cette époque, la foule y est prodigieuse ; on y compte, chaque année, jusqu'à quatre-vingt mille pèlerins. Les uns choisissent, pour ce pieux voyage, le jour de la Nativité, qui en est la fête patronale ; les autres, la Fête-Dieu, la Saint-Jean, la Saint-Pierre ou le Rosaire ; d'autres le 23 mai, anniversaire du couronnement ; mais le plus grand nombre viennent aux fêtes de la Pentecôte.

Année dominicaine et Notre-Dame de France.

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## SAINT JÉRÉMIE, PROPHÈTE (590 av. J.-C.).

Jérémie, le second des quatre grands prophètes, sortait d'une famille sacerdotale, et naquit à Anzithob, petit bourg près de Jérusalem, vers l'an 645 avant Jésus-Christ. Il fut sanctifié dans le sein de sa mère, et destiné dès lors à la mission qu'il devait bientôt remplir ; car il commença à prophétiser, étant à peine sorti de l'enfance, vers l'an 629 avant Jésus-Christ, sous le règne de Josias, roi de Juda, et il continua sous ses successeurs. Les malheurs qu'il prédisait aux Juifs de la part de Dieu, tels que la prise de Jérusalem, la captivité de ses habitants, la peste et les autres fléaux, indisposèrent contre lui les principaux de la nation ; mais ce qui mit le comble à leur colère, c'est la sainte liberté avec laquelle il les reprenait de leurs désordres. Lorsque Jérusalem fut prise, l'an 606 avant Jésus-Christ, par Nabuzardan, général des Babyloniens, le vainqueur lui laissa la liberté de rester en Judée. Jérémie en profita pour consoler et encourager ceux de ses compatriotes qui avaient échappé à la mort et à la captivité. Mais, comme il continuait à leur prédire des calamités, en punition de leurs crimes, ils le jetèrent dans une fosse remplie de boue, et il y aurait péri sans un ministre du roi Sédécias, qui l'en fit retirer à temps. Lorsque les Babyloniens vinrent de nouveau assiéger Jérusalem, l'an 598 avant Jésus-Christ, le saint Prophète était plongé dans un cachot, et la prise de la ville le rendit à la liberté. Ce fut contre son gré, et en foulant aux pieds ses menaces prophétiques, que les Juifs, pour se soustraire à la tyrannie de Nabuchodonosor, émigrèrent en Égypte, et il fut contraint de les y accompagner avec Baruch, son disciple et son secrétaire. Comme il ne cessait de leur annoncer de la part de Dieu les maux qui allaient fondre sur eux, ils résolurent de se débarrasser d'un homme qui ne leur faisait que de sinistres prédictions, et ils le lapidèrent à Taphné ou Tanès, l'an 590 avant Jésus-Christ. « Les chrétiens », dit saint Épiphane, « avaient coutume d'aller prier sur son tombeau, et la poussière qu'ils en détachaient leur servait d'antidote contre la morsure des aspics ». Il est honoré par les Grecs et par les Latins ; chez ces derniers, sa fête n'est célébrée nulle part avec plus de pompe qu'à Venise, qui se glorifie de posséder une portion de ses ossements. Ses Prophéties, en cinquante-deux chapitres, sont suivies de ses Lamentations. « Jérémie », dit saint Jérôme, « a une diction moins relevée qu'Isaïe et d'autres prophètes, mais sa simplicité est quelquefois sublime. Dans son langage typique, on rencontre des expressions pleines d'énergie. Rien de plus touchant et qui exhale une douleur plus profonde et mieux sentie que ses Lamentations ».

Dans les arts, on caractérise Jérémie par un texte quelconque de ses prophéties, tracé sur un cartouche, et par des pierres — instrument de sa mort — qu'il tient dans les plis de sa robe. Voir les œuvres de Michel-Ange, de Martin de Vos, de Jean Leclerc, etc.

Événements marquants

  • Naissance le 29 septembre 1647 à Saint-Étienne
  • Première apparition de la Vierge Marie en mai 1664 au vallon de Saint-Étienne
  • Découverte de la chapelle de Bon-Rencontre au Laus en septembre 1664
  • Construction de l'église du Laus entre 1665 et 1669
  • Entrée dans le Tiers Ordre de Saint-Dominique
  • Période de persécutions par les Jansénistes (Éclipse du Laus)
  • Mort en odeur de sainteté à l'âge de 71 ans

Miracles

  • Guérison subite de Catherine Vial (jambes desséchées)
  • Guérison de la fille muette du juge Grimaud
  • Parfums célestes et suaves émanant de l'église et de Benoîte
  • Apparition de roses fraîches le 15 mars
  • Multiplication mystique du travail (ange coupant l'herbe à sa place)
  • Incombustibilité de sa maison natale lors de l'incendie de 1850

Citations

J'ai demandé le Laus à mon divin Fils pour la conversion des pêcheurs et il me l'a octroyé.

— Paroles de la Vierge à Benoîte

Vere Dominus est in loco isto

— Mgr de Genlis en entrant au Laus