Bienheureux Jean de Britto
Martyr
Résumé
Jésuite portugais du XVIIe siècle, Jean de Britto consacra sa vie à l'évangélisation des Indes, adoptant les coutumes locales pour convertir des milliers de personnes dans le Maduré. Malgré les persécutions des Brahmes et l'opposition de la cour de Lisbonne qui voulait le retenir, il retourna au Marava où il fut arrêté. Il mourut martyr par décapitation le 4 février 1693 après avoir converti le prince Tériadéven.
Biographie
LE BIENHEUREUX JEAN DE BRITTO, MARTYR
Prædicatio dicitur quasi prædiva actio. Prêcher est l'action auguste par excellence. Collecteur.
Depuis que saint François Xavier avait ouvert à l'Évangile les Indes et le Japon, d'autres apôtres, animés par son exemple, se pressèrent sur ses traces pour cultiver les champs qu'il avait défrichés. Le Bienheureux, dont l'Église célèbre aujourd'hui le martyre, fut un de ceux qui le suivirent de plus près. Le ciel, qui l'avait appelé à cette noble carrière, sembla aussi le former lui-même aux vertus apostoliques et le préparer à sa glorieuse destinée.
Né à Lisbonne, le 1er mars 1647, d'une des plus nobles familles de Portugal, Jean de Britto montra, dès son enfance, des inclinations et des qualités qui firent présager les vues que Dieu avait sur lui : caractère à la fois doux et ferme, cœur généreux, il ne se plaisait qu'aux choses sérieuses et aux pratiques de la religion. Sa vertu, à l'âge de neuf ans, était déjà assez forte pour affronter les dangers de la cour, lorsqu'il y fut introduit en qualité de page de Dom Pedro, fils de Jean IV. Il partagea avec d'autres jeunes gentilshommes les études littéraires de l'Infant, et il se distingua parmi ses compagnons autant par ses succès que par sa piété. Tandis que les autres ne se préoccupaient que des honneurs de leur position, il aspirait déjà à la vie apostolique et se nourrissait du récit des travaux des missionnaires. Plein d'admiration pour ceux de saint François Xavier, il conçut pour lui une tendre dévotion, que le Seigneur récompensa par des faveurs miraculeuses. Étant tombé dangereusement malade, il demanda sa guérison à son saint patron, et lui promit de porter pendant un an l'habit de la Compagnie de Jésus, s'il recouvrait la santé. Il obtint cette faveur, et remplit sa promesse. Au bout d'un an, il déposa ces saintes livrées, mais il conserva le désir de les reprendre pour ne plus les quitter. En effet, dès qu'il eut atteint l'âge d'accomplir sa résolution, il se mit à écarter tous les obstacles que lui opposaient sa famille et la cour, et, le 17 décembre 1662, il entra au noviciat de Lisbonne.
Vainqueur du monde, Jean de Britto ne pensa plus qu'à se pénétrer de l'esprit de Jésus-Christ et à profiter des moyens qu'il trouvait dans son nouvel état, pour se former à la perfection évangélique. Il marcha à si grands pas dans cette voie, qu'il fut pour tous ses confrères un modèle de charité, d'humilité, d'obéissance et de ferveur.
Sa vertu ne se démentit point dans les études auxquelles il fut appliqué après les épreuves du noviciat : au contraire, elles fournirent à son zèle un nouvel aliment ; il s'y livra avec ardeur pour en tirer toutes les ressources qu'il devait un jour employer dans l'exercice du ministère apostolique. Grâce à de si saintes intentions, à ses talents, à son aptitude, à son application, il fit des progrès surprenants dans les cours de belles-lettres, de philosophie et de théologie. Il n'avait pas encore terminé le dernier lorsqu'il exécuta le projet qu'il avait depuis longtemps formé de se consacrer au
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salut des Indiens. Sa famille, sa parenté, la cour amoncelèrent les difficultés pour l'empêcher de sortir de sa patrie; mais, à force de constance et d'énergie, il parvint à les renverser; et le 25 mars 1673, il s'embarqua pour les Indes, avec vingt-sept de ses confrères, qui devaient partager ses travaux.
La navigation fut d'abord très-heureuse; mais arrivé sous la ligne, le vaisseau fut pour ainsi dire enchaîné par un calme de plusieurs jours. Les passagers ne purent résister à cette atmosphère de feu: bientôt le navire n'offrit plus qu'un affreux spectacle de morts et de mourants. Jean de Britto, guéri un des premiers, consacra toutes ses forces au service des malades; il déploya envers eux une charité si généreuse, qu'elle lui mérita le titre de Nouveau Xavier. Cependant, comme des soins ne suffisaient pas à tant de maux, il invoqua le secours du ciel par l'intercession de l'apôtre des Indes. Aussitôt il s'éleva un vent favorable, et le vaisseau, reprenant sa course, arriva au port de Goa, après avoir essuyé au cap de Bonne-Espérance une terrible tempête, à laquelle l'arracha aussi la prière de notre Bienheureux.
Le premier soin des missionnaires, en débarquant à Goa, fut d'aller remercier sur son tombeau saint François Xavier de la protection qu'il leur avait accordée, et de le prier de leur obtenir le zèle dont il avait été lui-même animé. Ce fut surtout le vœu du P. de Britto. Il ne tarda pas à montrer qu'il était animé du même esprit que son illustre patron: en attendant le moment d'entrer dans sa mission, il exerça son zèle dans la ville de Goa, auprès des classes les plus misérables et les plus abandonnées de la société. Les travaux auxquels il se livra alors abattirent souvent ses forces, mais ils enflammèrent son courage et augmentèrent en lui le désir d'en supporter encore de plus grands. Il devait les trouver dans la mission du Malabar.
La Compagnie de Jésus avait établi, dans la presqu'île en-deçà du Gange, plusieurs missions, qui étaient partagées en deux provinces. La première embrassait les missions du Maïssour, d'Agra, du Mogol, du Thibet, et, plus tard, celle de Carnate. Dans la seconde étaient comprises les missions de Ceylan, de Mélitapour, de Bisnagar, de Golconde, du Bengale, du Maduré, de Travancore, de Zancovin et la chrétienté de Saint-Thomas. Ce fut dans la mission du Maduré que le P. de Britto exerça son zèle.
Dans ce pays, plus encore que dans les autres contrées des Indes, les missionnaires rencontraient de sérieux obstacles dans les mœurs des Indiens, dans l'horreur que leur inspiraient les Pranguis, c'est-à-dire les Européens; dans l'attachement qu'ils avaient pour leurs traditions, leurs usages, leurs superstitions; dans les mutuelles antipathies des castes; dans la puissante jalousie des Brahmes, qui formaient la première; dans les chaleurs brûlantes du climat, dans les troubles politiques, les guerres intestines, qui bouleversaient continuellement le pays. Pour vaincre tous ces obstacles, les missionnaires se condamnaient aux plus cruelles privations: conformément au conseil de saint Paul, ils se faisaient tout à tous pour gagner tout ce monde à Jésus-Christ; ils adoptaient les usages, les coutumes légitimes des Indiens; ils s'incorporaient aux castes, en subissaient les lois, pour les amener à celles de l'Évangile. Ainsi le P. de Britto entra dans la classe mitoyenne des Rajahs, et se présenta aux peuples du Maduré avec le titre et le costume de Pandavam-Souami.
Sa mission du Maduré s'étendait sur tout le royaume de ce nom, sur ceux de Velour, de Gingi, de Taujaour et du Marava. Les rois de ces divers États se faisaient alors une guerre acharnée, et des bandes ennemies promenaient partout le ravage, le désordre, le pillage et la mort. Les fléaux de
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la famine, de la peste, des inondations, se réunissaient souvent au fléau de la guerre pour dévaster ce malheureux pays.
C'était au milieu de ces obstacles et de bien d'autres que les missionnaires étaient parvenus à fonder de nombreuses chrétientés ; le P. de Britto eut aussi à lutter contre les mêmes difficultés pour maintenir l'œuvre de ses confrères. Quelque grands que fussent les dangers, ils n'égalaient point son zèle. Après l'avoir comme essayé dans la chrétienté de Colei, où il établit une admirable ferveur, il fut chargé de toutes les chrétientés comprises dans le district de Tattouvantchéri, et bientôt après, de celles des districts du Nord. Dans les unes comme dans les autres, il déploya un courage surhumain, une ardeur infatigable, une charité sans bornes : continuellement occupé à les visiter, à les instruire, à leur distribuer les secours de la religion, il se trouvait surtout parmi les plus affligées et les plus malheureuses ; le jour, la nuit, tout son temps et toutes ses forces leur étaient consacrés : souvent il était obligé de recueillir des peuplades entières chassées par la guerre, et de leur créer, dans les bois ou sur des montagnes désertes, une nouvelle patrie où il pourvoyait à leurs nécessités temporelles comme à leurs besoins spirituels. Pour elles il souffrait la faim, la soif, les intempéries du temps, traversait des fleuves à la nage, luttait contre la puissante et implacable haine des Brahmes, affrontait les persécutions des tyrans, s'exposait aux coups des sicaires chargés de lui ôter la vie. Le Seigneur le délivra des dangers qui l'enveloppaient de toutes parts, ainsi que des maladies mortelles que lui causèrent souvent ses excessives fatigues ; mais il déchargea sa colère sur les ennemis de son serviteur : les uns périrent dans des fleuves débordés, d'autres furent consumés avec leurs habitations par le feu du ciel ; plusieurs trouvèrent la mort dans les embûches mêmes qu'ils avaient tendues au saint missionnaire. Des châtiments si terribles, les miracles continuels qu'opérait le P. de Britto, et les prodiges plus surprenants encore de son zèle, donnèrent à son ministère une merveilleuse efficacité : des peuplades entières de païens se convertissaient à l'Évangile, et formaient de nouvelles chrétientés qui rivalisaient de ferveur avec les anciennes.
Les supérieurs du P. de Britto, frappés de ses succès autant que de ses qualités et de sa sainteté, lui confièrent, en 1682, le gouvernement de toute la mission du Maduré. L'homme de Dieu ne se consola de l'honneur de cette charge que par la difficulté de la remplir. Elle devait en effet le condamner aux plus cruelles souffrances, à des travaux inouïs. Jamais le Seigneur n'avait soumis la mission du Maduré à de plus rudes épreuves, et il ne fallait rien moins qu'un nouveau Xavier pour la soutenir dans de pareilles circonstances. Les royaumes qu'elle comprenait étaient en proie à une anarchie affreuse : les guerres des années précédentes avaient brisé bien des têtes et des couronnes ; des vassaux rebelles ou de hardis brigands se disputaient ces débris ; les uns s'emparaient d'une ville, d'autres se rendaient maîtres d'une forteresse, tous pressuraient les peuples et ravageaient la campagne. À la faveur de ce désordre, il se formait partout des bandes de brigands qui offraient leurs services aux divers partis et se payaient par le pillage. Les Brahmes, ces implacables ennemis des chrétiens, profitaient à leur tour de la confusion générale pour assouvir leur haine ; et comme ils exerçaient sur les populations un grand ascendant, les chefs de tous les partis, de toutes les bandes, s'empressaient de se prêter à leur vengeance pour obtenir leur appui. Les néophytes étaient donc, dans toute l'étendue de la mission, calomniés, dénoncés, ruinés, chassés, poursuivis. La persécution
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tion éclatait tantôt dans une chrétienté, tantôt dans une autre, souvent dans des districts entiers. Quoique le P. de Britto fût admirablement secondé par plusieurs de ses confrères, il volait toujours là où le danger était plus grand et les besoins plus pressants : il soutenait par sa présence le courage de ses enfants, ranimait leur foi, relevait leurs espérances, leur rappelait les enseignements de notre religion, les retrempait dans les sacrements et dans les cérémonies du culte, leur donnait des règles de conduite sans cesser de leur procurer des secours. Quelquefois il leur obtenait, par sa prudence, les faveurs des gouverneurs, qu'il éclairait sur les impostures des Brâmes ; mais, plus souvent, il avait à partager avec eux les cruautés dont les accablait le fanatisme païen, et il ne pouvait leur donner d'autre consolation que celle qu'il éprouvait lui-même à la vue de leur constance. Telle fut, en peu de mots, la conduite de ce grand homme pendant les quatre ans que dura sa charge. Nous ne pouvons ici entrer dans les détails : on peut les lire dans son histoire ; il nous suffira de rappeler brièvement les horribles tourments qu'il subit dans le Marava, la dernière année de son administration. En 1669, une sanglante persécution avait presque anéanti la chrétienté du royaume de Marava : les néophytes, qui avaient échappé à la mort ou à l'exil, s'étaient réfugiés dans les bois ou dans les chrétientés voisines ; mais ensuite ils étaient rentrés peu à peu dans leur pays ; ils y pratiquèrent leur religion en secret, la transmirent à leurs enfants et en étendirent prudemment la connaissance autour d'eux. Les Missionnaires du Maduré suivaient avec attention la renaissance et les progrès de la religion dans le Marava ; ils se rendaient souvent sur les confins de cet État, y entretenaient des rapports avec les chrétiens, leur envoyaient des catéchistes habiles qui leur portaient, de leur part, des enseignements et des règles de conduite. Par ces saintes industries et par d'autres que suggérait la charité, la chrétienté du Marava se reconstitua insensiblement et devint enfin si nombreuse, que les Brâmes, effrayés, entreprirent de renouveler la persécution de 1669. Le P. de Britto en ayant été averti, courut au secours de ses enfants, bien résolu de partager leurs souffrances, s'il ne pouvait les leur épargner. Il entra dans le Marava le 5 mai 1686. Il pénétra dans les bois où de nombreux néophytes, sous la direction de leurs catéchistes, se livraient à leurs devoirs religieux, et dans d'autres réduits, où ils abritaient leur culte. Il consacra les jours et les nuits à exercer en leur faveur les fonctions du ministère. Il essuya des privations, des fatigues inouïes, mais il en fut récompensé par des succès prodigieux. Outre les milliers de chrétiens qu'il admit aux sacrements de pénitence et d'eucharistie, il eut la joie de donner à l'Église, en deux mois, deux mille soixante-dix enfants de plus.
Malgré les précautions que prenaient les chrétiens pour dérober aux Brâmes la présence du Père parmi eux, leur empressement à profiter de ses soins et de ses peines révéla leur secret. Les Brâmes se mirent donc à la recherche du missionnaire et donnèrent l'éveil à toutes les autorités du pays. Le P. de Britto, ainsi traqué, ne tarda pas à tomber entre les mains de ses ennemis. Il allait porter les bienfaits de son zèle d'une chrétienté à une autre avec deux catéchistes et quatre néophytes, lorsqu'ils furent rencontrés et saisis par un détachement des troupes de Coumarà-Poullei, commandant général des armées du Marava, qui revenait d'une cérémonie expiatoire. Ces soldats, excités par leur propre fanatisme et par le désir de plaire à leur chef, se jetèrent avec une brutalité sauvage sur leurs prisonniers, les accablèrent d'outrages et de coups et les traînèrent ensuite à Mangalam, où se trouvait Coumarà-Poullei. Celui-ci, loin de réprimer cette
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insolente soldatesque, sembla vouloir lutter avec elle de grossièreté et de barbarie. Après avoir accueilli par des insultes et des menaces le P. de Britto et ses compagnons, il les fit enchaîner sur la place publique et les livra, pendant toute la nuit, à ses soldats et à la populace, qui leur firent souffrir des traitements inhumains. Coumarà-Poullei fut encore plus cruel que ses ministres : le lendemain, comme les confesseurs de la foi ne cessaient de louer Jésus-Christ, au lieu de le renier, il les meurtrit de coups, les fit jeter plusieurs fois, pieds et mains liés, dans une mare d'eau sale, où on les laissa jusqu'au moment où ils allaient être suffoqués, puis on les enferma dans une espèce de tanière, où ils ne reçurent d'autre soulagement que le témoignage de leur conscience et le secours de la grâce. Le jour suivant, Coumarà-Poullei fit renouveler sur eux les mêmes tourments et de plus cruels encore. Il les fit ensuite traîner à sa suite à Caléiarcoil et, de là, à Pagany, où il les condamna à de nouveaux supplices. Le P. de Britto y eut la plus large part. Par ordre de Coumarà-Poullei, il fut dépouillé jusqu'à la ceinture, et étendu sous les feux du soleil, sur une roche plate, mais semée, sur sa surface, d'aspérités aiguës. Ensuite huit bourreaux, armés de bâtons et de fouets de cordes, déchargèrent à coups redoublés leurs instruments sur son corps, déjà tout couvert de plaies. Lorsque les bourreaux sentirent leurs bras fatigués, ils se mirent à fouler leur victime, comme pour la broyer sous leurs pieds. Ils la laissèrent presque sans vie exposée aux ardeurs d'un soleil brûlant. Enfin ils la traînèrent par les cheveux et par les bras dans un cachot. Les autres confesseurs subirent divers genres de tourments ; mais Silvei-Mayagan, le principal catéchiste du P. de Britto, eut le même sort que son maître : on lui déchargea sur la tête de si violents coups de rotin, qu'un de ses yeux, arraché de son orbite, lui pendait sur la joue. On le traîna en cet état dans la prison du P. de Britto qui, en le voyant entrer, lui tendit les bras, le pressa sur son cœur, baisa respectivement ses plaies, remit son œil à sa place et le guérit par la vertu du signe de la croix.
Ce miracle ne changea pas les dispositions de Goumarà-Poullei à l'égard des confesseurs de la foi : vaincu par leur constance, il les condamna à être empalés, après avoir eu les mains et les pieds coupés. Mais il n'osa pas exécuter sa sentence avant d'en avoir obtenu la confirmation du roi de Marava. Tandis qu'il l'attendait, il soumettait chaque jour ses victimes à des cruautés raffinées. Les confesseurs, animés par le P. de Britto, offraient à Dieu toutes leurs souffrances pour mériter le martyre qu'on leur promettait. Ils chantaient ensemble les louanges du Sauveur, qu'ils n'avaient cessé de bénir dans leurs épreuves, et appelaient de tous leurs yeux la mort qui devait les réunir, dans le ciel, au chœur des martyrs. C'était surtout le vœu de notre Bienheureux, dont la grande âme n'aspirait qu'à souffrir pour l'amour et la gloire de son divin Maître. Mais le Seigneur, qui le destinait à de nouveaux sacrifices, se contenta cette fois de ceux qu'il venait de lui offrir. Le roi de Marava ne ratifia point la sentence de son ministre, il se borna, après avoir entendu les confesseurs, à leur interdire désormais l'entrée de ses États. Quant à Coumarà-Poullei, accusé plus tard d'avoir conspiré contre son souverain, il subit le supplice auquel il les avait condamnés.
Le P. de Britto, délivré de ses fers, se rendit au collège de Topa pour rétablir ses forces épuisées et attendre l'occasion de retourner vers les chrétientés, au milieu desquelles il avait trouvé de si terribles épreuves. Déjà il se disposait à rentrer dans le Marava, lorsque le P. Provincial le disputa en
VIES DES SAINTS. — TOME II.
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Europe pour les affaires des missions des Indes. Le saint missionnaire, non moins obéissant que zélé, se résigna à la volonté de son supérieur, sans perdre l'espoir de ressaisir, un jour, la palme du martyre. Il partit accompagné des vœux et de l'admiration de ses collaborateurs : « Le P. de Britto », écrivit alors un d'eux, « est vraiment un apôtre, un génie extraordinaire sous tous les rapports. Depuis que je suis entré dans cette mission avec lui, il en a multiplié les chrétientés et les fidèles. Il n'a profité de ses pouvoirs de supérieur que pour soulager les autres ; il se réservait toujours les travaux les plus pénibles. Quelle activité ! Quel zèle ! Il affrontait tous les périls pour sauver des âmes et étendre le royaume de Jésus-Christ, pour l'amour duquel il a été pris plusieurs fois et condamné à des tourments affreux. Pour moi, je n'aurai jamais assez d'affection dans le cœur pour reconnaître dignement les obligations et les faveurs que je dois à cet illustre missionnaire, à ce grand apôtre de notre temps ».
Ces témoignages de vénération, le P. de Britto les recevait non-seulement de ses collaborateurs, mais encore de tous ceux qui le connaissaient. En Portugal, où l'on avait appris ses travaux, ses entreprises, ses miracles et ses souffrances, il fut accueilli avec un saint enthousiasme : partout on se disputait le bonheur de le voir et de l'entendre ; la cour enviait sa présence à sa parenté ; sa famille la réclamait sans cesse ; les évêques voulaient qu'il allât bénir et édifier leurs peuples ; les universités prétendaient à la même faveur ; les monastères, toutes les communautés religieuses demandaient à leur tour d'assister à la messe et aux exhortations d'un Saint ; des populations entières se pressaient sur son passage pour recevoir sa bénédiction.
Insensible à de si honorables empressements, le P. de Britto ne se préoccupait que des intérêts de la gloire de Dieu : il se rendait là où il croyait pouvoir la procurer ; il n'accordait au monde que les devoirs que la religion même lui défendait de refuser. Du reste, quelque part qu'il se trouvât, il se souvenait toujours qu'il était missionnaire du Maduré : ses chers Indiens étaient plus présents à sa pensée que les personnes qui l'entouraient. Il ne prenait par jour qu'un seul repas ; du riz, des légumes et de l'eau faisaient toute sa nourriture ; une planche ou une peau d'ours étendue sur la dure, lui servait de lit ; enfin il conservait dans ses habitudes toutes les privations auxquelles se condamnaient les missionnaires du Maduré. Quand on lui demandait pourquoi il ne profitait pas de son séjour en Portugal pour réparer ses forces, ou pour en acquérir de nouvelles : « Eh quoi ! répondait-il », « mes frères supportent au Maduré les travaux du ministère apostolique, les fatigues des voyages, le poids du jour et de la chaleur ; ils sacrifient leur santé, leur vie, à la gloire de Jésus-Christ ; mes néophytes eux-mêmes, mes enfants, bravent les persécutions : et moi, lâche soldat, je m'abandonnerais ici aux douleurs de l'oisiveté ! Que dirait le grand Xavier ? que dirait saint Ignace, mon père ? que dirait Jésus, mon chef et mon maître ; si, content d'avoir effleuré du bout des lèvres les bords du calice, je n'aspirais pas au bonheur de le boire jusqu'à la lie ? »
Plein de ces pensées, le P. de Britto ne se consolait d'être séparé de sa mission que par les services qu'il lui rendait en Europe. Il lui en rendit en effet de très-grands pendant son séjour en Portugal : il recruta pour elle de nombreux et généreux ouvriers ; il recueillit des secours temporels pour ses néophytes ; il régla des différends qui gênaient le zèle des missionnaires. Dès qu'il eut ainsi assuré les intérêts de sa mission et terminé les affaires qui l'avaient appelé en Europe, il se disposa à retourner aux Indes. Pierre II, qui avait résolu de lui confier l'éducation de son fils, employa toute sorte
de moyens pour le retenir en Portugal, mais rien ne put arrêter le P. de Britto. Il partit enfin pour les Indes, le 8 avril 1690, accompagné de vingt-cinq de ses confrères, qui avaient sollicité cette faveur.
Tous, malheureusement, ne devaient pas arriver au terme du voyage : deux moururent en route, victime de l'épidémie qui se déclara sur le navire. Dans cette occasion, le P. de Britto renouvela ces prodiges de zèle et de dévouement qu'il avait opérés dans son premier voyage. Ses forces ne purent suffire aux efforts de sa charité : épuisé de fatigue, il fut lui-même atteint du fléau, et bientôt la maladie le réduisit à l'extrémité. Comme le capitaine et les officiers du vaisseau s'inquiétaient vivement de son sort : « Donnez, s'il vous plaît », leur dit l'homme de Dieu, « tous vos soins à mes compagnons, qui en ont un plus grand besoin ; ne vous inquiétez pas de moi : mes néophytes m'attendent ; de nombreux catéchumènes veulent recevoir le baptême de mes mains, Dieu ne permettra pas que je meure loin d'eux ». En effet, le P. de Britto recouvra la santé, et il put arriver sain et sauf à Goa.
Loin d'y prendre le repos dont il avait besoin, il s'y livra aux ardeurs de son zèle, en attendant le moment de rentrer dans sa mission. Cependant l'estime de son souverain faillit l'arracher aux travaux apostoliques. Persuadé qu'il ne pouvait pas confier à un maître plus habile l'éducation de l'Infant, Pierre II agissait à Rome pour faire revenir le P. de Britto en Portugal. Il céda enfin aux observations du P. Général ; mais, pour donner quelque satisfaction à ses regrets, il entreprit de faire élever le saint missionnaire sur le siège archiépiscopal d'Amangalam ou de Crangalor. Toutes ces tentatives échouèrent devant l'abnégation du P. de Britto. Le martyre avait pour lui plus d'attrait que les dignités de l'Église ; le désir de le souffrir, qui l'avait pressé de retourner aux Indes, le pressait aussi de rentrer dans la mission du Maduré.
Mais, avant de le rendre à ses néophytes, Dieu inspira aux supérieurs la pensée de le charger de visiter toutes les résidences de la province du Malabar, comme s'il eût voulu mettre une dernière fois sous les yeux des missionnaires celui qui était le modèle de tous et dont il devait bientôt agréer le sacrifice. Le P. de Britto s'acquitta de cette mission à la grande satisfaction de Dieu et des hommes. « Malgré les désordres et les guerres intestines qui continuaient à désoler ce malheureux pays », dit un de ses historiens, « il en visita toutes les chrétientés, reçut les bénédictions des néophytes, les combla des siennes, ranima leur foi et leur ferveur ; il communiqua son courage aux missionnaires ; et bientôt toutes les missions du Malabar furent enflammées du feu sacré qui consumait son cœur. Ce mouvement extraordinaire entraîna les païens eux-mêmes : ils vinrent en foule demander au P. de Britto les enseignements de la foi et le Sacrement du Baptême ».
Cependant le zèle de l'homme de Dieu aspirait sans cesse à d'autres travaux et à de plus grandes souffrances ; la couronne du martyre tentait toujours sa sainte ambition. Il avait hâte d'aller la ressaisir au Marava. D'ailleurs, les PP. de Mello et Joseph de Carvalho, qui, pendant son absence, avaient consacré leurs soins à cette mission, venaient de succomber aux persécutions et aux mauvais traitements des Brahmes, et leur mort la laissait sans secours. Le P. de Britto rentra donc dans le Marava, le 27 mai 1691, malgré le fanatisme des Brahmes, qui favorisaient aussi dans ce royaume les troubles de la guerre. Il parcourut successivement plusieurs chrétientés, accueillant les néophytes qui accouraient en foule auprès de lui, conférant le baptême à des milliers de catéchumènes, instruisant les païens que la grâce
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lui amenait en grand nombre. Lorsque, au bout de deux ou trois semaines, il avait conféré le baptême à cinq ou six cents catéchumènes, entendu les confessions de quinze cents à deux mille néophytes, c'est-à-dire autant qu'il s'en présentait, distribué à tous ses enseignements et ses avis, il se hâtait d'aller chercher les mêmes travaux dans d'autres localités. « Tel était l'ébranlement causé par son nom », dit le même historien, « que les néophytes et les infidèles, au nombre de plusieurs milliers, sans attendre qu'il eût atteint le but de sa course, l'arrêtaient souvent en pleine campagne et lui demandaient ou l'instruction religieuse, ou le baptême, ou les autres sacrements. Le P. de Britto suspendait alors sa marche, élevait un autel en plein air, dressait une cabane, et, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits de suite, il satisfaisait aux pieux désirs de cette multitude ».
De tels succès enflammèrent la colère des Brahmes : ils semèrent mille pièges sur les pas du P. de Britto, conjurèrent sa mort et mirent à sa poursuite des agents chargés d'exécuter leur projet. L'homme de Dieu ainsi traqué par tant d'ennemis acharnés à sa perte, se réfugiait tantôt dans les forêts, tantôt dans quelque chrétienté isolée, où il passait la nuit et le jour à confesser les néophytes, à instruire et à baptiser les catéchumènes ou les païens que lui amenaient d'intrépides catéchistes. Enfin il s'établit, sur les confins du Marava, dans la principauté indépendante de Mouni, dont le souverain, quoique idolâtre, lui permettait le séjour. De là, il faisait souvent des excursions apostoliques dans l'intérieur du pays, vers les chrétientés trop éloignées pour aller chercher à Mouni les bienfaits de son zèle. Son ministère fut partout si heureux, qu'il augmenta cette église d'un très-grand nombre de nouveaux fidèles. Le P. Bouchet, si modéré dans ses appréciations, n'osa pas, dans sa déposition juridique, calculer les conversions opérées par notre Bienheureux : « Je sais seulement », dit-il, « comme missionnaire voisin du Marava, que, dans cette dernière occasion, le vertueux Jean de Britto se livra tellement à la prédication de l'Évangile et à la conversion des Gentils, qu'il en baptisa plusieurs milliers. Je ne connais aucun missionnaire qui ait gagné plus d'âmes à Dieu et à l'Église ». Le P. Bouchet avait cependant connu les PP. André Freyre, Louis de Mello, François Laynez, qui avaient converti chacun de quinze à vingt-cinq mille idolâtres. Il en avait baptisé lui-même plus de trente mille. Tous les témoins appelés à déposer sur ce fait, affirmèrent qu'on ne pouvait compter le nombre de ceux que le P. de Britto, depuis son retour au Marava, régénéra dans les eaux du baptême. Souvent, il lui arriva, comme à saint François Xavier, que ses bras, appesantis par la lassitude, ne pouvaient plus se mouvoir au gré de son zèle ; les catéchistes les soutenaient alors sur leurs mains afin qu'ils puissent suffire à l'administration de ce sacrement.
Tant de travaux méritèrent enfin au P. de Britto la couronne du martyre, après laquelle il soupirait depuis si longtemps. Non loin de Mouni se trouvait la principauté de Giroupullei, où Tériadéven, dont la famille dépossédée du trône de Marava par Ranganádadéven, se consolait de cette injuste usurpation par l'affection que lui conservaient les peuples. Ce prince, frappé de ce qu'il apprenait du P. de Britto, conçut le désir de connaître une religion prêchée par un si saint homme. Il fut affermi dans sa résolution, d'abord par les leçons d'un catéchiste, puis par une guérison miraculeuse que celui-ci opéra sur lui en invoquant le nom du Dieu des chrétiens. Le P. de Britto, pressé par les instances de Tériadéven, se rendit auprès de lui, l'examina sur son instruction religieuse, sur les motifs de sa conversion, et l'admit au baptême, après l'avoir engagé à ne conserver de ses femmes que celle qu'il
LE BIENNEUREUX JEAN DE BRITTO, MARTYR.
avait épousés la première. Parmi les épouses renvoyées était la nièce de Ranganádadéven, tyran du Marava. Pleine de fureur, elle courut à Ramanadabouvam, capitale du royaume, pour allumer, contre le saint Missionnaire, celle de son oncle et le fanatisme des Brahmes. Elle y réussit trop bien.
Ranganádadéven, irrité de l'insulte faite à sa nièce, manda auprès de lui Tériadéven, et lui reprocha sévèrement sa conduite. Mais il fut plus hardi contre le P. de Britto, il donna ordre de l'arrêter, de le conduire, chargé de fers, à la capitale, et d'incendier toutes les chrétientés des environs de Mouni. Le P. de Britto, qui s'était attendu aux ordres du tyran, avait déjà pris des mesures pour y soustraire ses néophytes. Pour lui, il alla au-devant des sicaires de Ranganádadéven, qui le chargèrent de coups et d'outrages, l'enchaînèrent avec deux catéchistes et un Brahme chrétien, et les traînèrent à coups de rotins jusqu'à la ville d'Anoumandacouri. Le P. de Britto était couvert de plaies, de poussière et de sang : au lieu de lui donner le temps de respirer, les bourreaux l'exposèrent, sur la place publique, aux insultes d'une populace brutale dont il fut le jouet le reste du jour et pendant la nuit : on lui crachait au visage, on lui déchirait les habits, on déchargeait sur sa tête et sur tout son corps des coups de poing et de bâton. L'homme de Dieu trouvait tant de consolation au milieu de ses tourments, qu'il refusa les moyens d'y échapper que lui offrait un de ses catéchistes accouru à son secours.
Le lendemain, il fut conduit avec la même inhumanité à Ramanadabouvam, où il fut jeté dans un étroite prison, en attendant le retour du tyran, alors absent de sa capitale. Pendant ce temps-là, le P. de Britto et ses compagnons se préparaient à leur sacrifice par des actes d'une piété sublime. Leur prison retentissait sans cesse des louanges du Seigneur ou des prières qu'ils lui adressaient. Quelquefois l'homme de Dieu, transporté de bonheur à la pensée du martyre, s'écriait comme hors de lui-même : « Ô mon Sauveur et mon Dieu ! vous avez été saisi pour moi un vendredi, j'ai été saisi pour votre cause un vendredi ; mettez le comble à vos faveurs, et faites que, comme vous êtes mort pour moi sur l'arbre de la croix, je donne aussi ma vie pour vous, mais de telle manière que mon corps mis en pièces serve de pâture aux oiseaux du ciel, ou aux bêtes féroces, car il ne mérite pas les honneurs de la sépulture ». Nous verrons bientôt que le Seigneur entendit sa prière.
Cependant, le prince Tériadéven et les principaux catéchistes du Père de Britto, accourus à Ramanadabouvam au bruit de son arrestation, prenaient d'actives mesures pour obtenir la délivrance de leur commun maître. Mais le saint missionnaire en ayant été informé, leur adressa des lettres où il les conjurait instamment de ne pas lui ravir, par un attachement indiscret, le bonheur de mourir pour la foi. Il écrivit aussi aux autres missionnaires et aux chrétientés, les priant de demander pour lui au Seigneur la grâce du martyre.
Ses vœux allaient enfin être satisfaits. Ranganádadéven, rentré dans sa capitale, fut aussitôt circonvenu par les prêtres des faux dieux qui, par d'atroces calomnies, s'efforcèrent d'enflammer sa colère contre l'homme de Dieu. Ils furent confondus par le prince Tériadéven ; mais le roi ne s'associa pas moins à leur colère pour assouvir son ressentiment et venger sa nièce et ses dieux. Il fit comparaître le Père de Britto et ses compagnons devant son tribunal, dressé dans la plaine voisine, et environné d'un formidable appareil militaire. À la vue du saint missionnaire, il s'emporta contre lui et contre la loi chrétienne en invectives, en imprécations, en blasphèmes : il
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ne l'interrogea que pour l'insulter et pour motiver la sentence qu'il était décidé à porter contre lui. Il allait le faire passer par les armes, lorsque Tériadéven s'avança pour lui reprocher une condamnation si injuste, et lui en faire craindre les conséquences.
Tériadéven était aimé des troupes et de toute la nation. Le tyran n'osa ni le châtier, ni le contredire : comme s'il eût voulu lui donner quelque satisfaction, il commua publiquement la peine de mort en celle de l'exil, et assigna pour séjour, au Père de Britto, la ville d'Oréiour, située sur le fleuve Pambarou, aux confins du Marava. Mais ensuite il envoya à son frère, Ouréiardéven, gouverneur de cette province, l'ordre secret de faire périr le serviteur de Dieu. Il se contenta de renvoyer les autres prisonniers dans leur cachot, d'où Tériadéven les fit sortir libres peu de jours après.
Quant au Père de Britto, il fut conduit par un peloton de soldats à Oréiour, lieu prétendu de son exil, mais, en réalité, théâtre de son sacrifice. Il n'en doutait pas, et cette conviction lui inspirait un bonheur et un encouragement qui étonnaient ses gardes. Il parvint à Oréiour le 31 janvier 1693.
Ouréiardéven, moins cruel que son frère, conçut pour le saint missionnaire tant d'estime et de vénération dans les entretiens qu'il eut avec lui, qu'il penchait à le mettre en liberté. Mais, Couroumpapoullei, son premier ministre, homme d'un caractère féroce, païen fanatique, le menaça de la colère du roi, s'il n'accomplissait pas ses ordres. Enfin, le 4 février, mercredi des cendres, le faible Ouréiardéven abandonna le saint confesseur à son premier ministre.
« Le Père de Britto », dit un de ses historiens, « l'avait prévu, peut-être même Dieu lui avait-il révélé ce dénouement ; car, sans aucun avis étranger, dans la nuit du 3 au 4 février, il s'enveloppa soigneusement tout le corps d'une toile fine, afin, dit-il à deux capitaines chrétiens qui lui en demandaient la raison, qu'il fût prêt à partir au premier signal, et que, lorsqu'on le dépouillerait pour lui trancher la tête, il se trouvât dans un état décent. Aussi quand, vers le milieu du jour, les satellites vinrent tirer le Saint de sa prison, il se présenta à eux le visage riant, et leur dit : « Me voici, je suis tout prêt ». Il sortit aussitôt, et marcha vers le lieu du supplice, comme au terme de ses désirs.
« À mille pas de la ville, sur les bords du Pambarou, s'élevait une éminence qui dominait la rivière et la plaine : c'était là que le serviteur de Dieu allait offrir son sacrifice. En y arrivant, il demanda au chef de la troupe la permission de se retirer un peu à l'écart pour remettre son âme entre les mains de son Dieu. Il tomba aussitôt à genoux, et, la face tournée vers l'Orient, il resta comme ravi en extase.
« Cependant une multitude innombrable environnait le monticule : un peu plus loin était un groupe de néophytes qui avaient voulu suivre leur Père jusqu'au bout de sa carrière. Tous, païens et chrétiens, avaient les yeux fixés sur l'homme de Dieu, et confondus dans un même sentiment d'admiration ils semblaient tous respecter, par un immense silence, la prière du martyr.
« Pendant ce temps-là, le bourreau chargé de l'exécuter arrive sur le monticule, un cimeterre à la main. On le voit hésiter à la vue du Père de Britto en extase. N'osant l'interrompre dans sa prière, il prend machinalement une pierre et aiguise le tranchant de son arme. Cependant un envoyé du ministre vient le presser de remplir ses ordres. Le Père de Britto alors fait le signe de la croix, se lève, et, le visage resplendissant d'une joie divine, il s'avance vers le bourreau, l'embrasse affectueusement, et lui dit : « Mon
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ami, j'ai prié mon Dieu; j'ai fait de mon côté ce que je devais faire, exécutez maintenant l'ordre qui vous est donné ». En disant ces mots, il se met à genoux, salue encore une fois de ses regards le ciel où son âme va bientôt s'envoler, et présente sa tête au bourreau; celui-ci, d'une main mal assurée, la lui abat à coups redoublés de cimeterre. Ensuite, selon l'ordre qu'il en avait reçu, il coupe au martyr les pieds et les mains, les attache, ainsi que la tête, à la ceinture du buste, et les suspend ensemble au sommet du poteau planté à cet effet sur la colline.
« À la vue de ces restes vénérables, un frémissement général court parmi les spectateurs : la multitude presque silencieuse s'écoule peu à peu; les païens, sous l'impression d'une admiration mêlée de stupeur, se demandent quelle est donc cette religion qui inspire à ses disciples un tel héroïsme, et les chrétiens s'applaudissent de professer une loi qui, publiée sur le Calvaire, est encore scellée du sang de ses apôtres ».
Ce fut aussi le sentiment qu'inspira dans toute la mission la nouvelle du martyre du Père de Britto : elle enflamma le zèle des missionnaires, affermit les néophytes dans leur foi, et y ramena une foule d'infidèles. Le nom du martyr devint pour tous un objet de vénération : on l'invoquait dans les familles, on allait le prier sur son tombeau. Et le Seigneur, qui voulait glorifier la mémoire de son serviteur, accordait à son intercession de nombreux et éclatants miracles. C'est pourquoi l'Église, secondant la volonté du ciel, fit examiner ces témoignages de la sainteté du P. Jean de Britto; et, le 21 du mois d'août 1833, elle l'offrit solennellement, par l'organe de son chef, aux respects et à l'imitation de ses enfants.
On a représenté le bienheureux Jean de Britto prêchant à des nègres; mais ce sont là des nègres imaginaires : il n'en existe pas dans la presqu'île du Gange; pour être dans la vérité, il faudrait reproduire le type du pays.
Ce beau récit nous a été envoyé par le R. P. Prat, de la Compagnie de Jésus.
Événements marquants
- Naissance à Lisbonne le 1er mars 1647
- Entrée au noviciat de la Compagnie de Jésus le 17 décembre 1662
- Départ pour les Indes le 25 mars 1673
- Nomination comme supérieur de la mission du Maduré en 1682
- Retour en Europe pour les affaires des missions en 1687
- Second départ pour les Indes le 8 avril 1690
- Baptême du prince Tériadéven
- Martyre par décapitation à Oréiour le 4 février 1693
Miracles
- Guérison miraculeuse de Jean de Britto enfant par l'intercession de saint François Xavier
- Cessation d'un calme plat en mer par la prière
- Apaisement d'une tempête au Cap de Bonne-Espérance
- Guérison de l'œil du catéchiste Silvei-Mayagan par un signe de croix
- Guérison miraculeuse du prince Tériadéven par l'invocation du nom de Dieu
Citations
Prædicatio dicitur quasi prædiva actio.
Mon ami, j'ai prié mon Dieu; j'ai fait de mon côté ce que je devais faire, exécutez maintenant l'ordre qui vous est donné.