Catherine Mechtilde du Saint-Sacrement

Institutrice des Religieuses de l'Adoration Perpétuelle

Fête : 6 avril 17ᵉ siècle • vénérable

Résumé

Catherine de Bar, en religion Mère Mechtilde du Saint-Sacrement, est la fondatrice de l'Institut des Bénédictines de l'Adoration Perpétuelle. Née dans les Vosges, elle traverse les guerres de Lorraine avant d'établir à Paris, sous la protection d'Anne d'Autriche, un ordre dédié à la réparation des outrages envers l'Eucharistie. Sa vie fut marquée par d'intenses souffrances physiques et une mystique centrée sur l'état de victime et l'amour pur.

Biographie

LA RÉVÉRENDE MÈRE CATHERINE MECHTILDE

DU SAINT-SACREMENT, INSTITUTRICE DES RELIGIEUSES DE L'ADORATION PERPÉTUELLE

1698. — Pape : Innocent XII. — Roi de France : Louis XIV.

Cette femme illustre vint au monde à Saint-Dié, dans les Vosges, le 31 décembre 1614; elle fut baptisée le lendemain sous le nom de Catherine. Son père se nommait Jean de Bar, et sa mère Marguerite Guyon; ils eurent un grand soin d'élever leurs enfants dans la sagesse chrétienne : parmi ces enfants, Dieu se choisit la petite Catherine et la favorisa de grâces très singulières, dès ses plus tendres années. Elle n'avait pas encore atteint l'âge de trois ans, qu'elle se sentit portée à se donner entièrement à Dieu d'une manière particulière; et l'impression qu'elle en a conservée lui a toujours fait penser qu'elle appartenait à Dieu et qu'elle ne devait vivre que pour lui.

Étant plus avancée en âge, une formule des vœux que l'on prononce dans l'Ordre de Saint-François d'Assise tomba entre ses mains; elle la trouva si conforme à ses sentiments, qu'elle ne se lassait point de la répéter. Jésus-Christ commença à lui faire part de sa croix, dès l'âge de huit ans, par une maladie qui lui ôta l'usage de la vue; mais l'ayant recouvrée, non sans un secours spécial, Dieu lui ménagea une autre épreuve, par la mort de sa mère qu'elle aimait tendrement; le bon usage qu'elle fit de cette affliction fit connaître qu'elle était déjà bien au-dessus de son âge: car elle fut se jeter aux pieds de la sainte Vierge, la priant de lui servir de mère, et depuis elle y eut toujours recours dans ses pressants besoins. Elle fit sa première communion à l'âge de neuf ans, contre la coutume, parce que l'on vit en elle des dispositions qui permettaient de lui avancer cette grâce. Les bénédictions dont elle fut prévenue dans cette action furent comme un germe sacré qui en fit naître une infinité d'autres dans la suite de sa vie.

Toujours en garde contre la légèreté commune aux jeunes personnes de son âge, au milieu des petites parties de plaisir qu'elle formait avec ses compagnes, elle se dérobait secrètement pour aller prendre des disciplines si rudes, qu'elle en tombait quelquefois en défaillance. À l'âge de quatorze à quinze ans, le récit des effroyables sacrilèges commis par les hérétiques contre le très-saint Sacrement, dans le temps des guerres d'Allemagne de l'année 1629, la touchèrent si vivement, qu'animée d'un zèle ardent pour venger les intérêts de la gloire de cet auguste Mystère, elle s'offrait dès ce temps-là à la divine Majesté pour en être la victime; ce fut un présage des grands desseins que Dieu avait sur elle pour l'établissement de l'Adoration perpétuelle, dont elle est devenue depuis la digne institutrice.

La crainte des dangers qu'on court dans le monde la fit entrer, malgré les instances de ses parents et de ses amis, dans un monastère des Annonciades des Dix-Vertus, situé dans le bourg de Bruyères, à quatre lieues de Saint-Dié; elle y reçut l'habit en 1632, et y prit le nom de Saint-Jean l'Évangéliste. La supérieure de cette maison, qui était fort expérimentée dans les voies de Dieu, connut les grâces particulières dont Dieu favorisait cette jeune novice: elle la conduisait conformément à son attrait; il n'y avait point de mortification qu'elle ne voulût entreprendre, et la sage supérieure lui laissa aussi la liberté de faire beaucoup plus de pénitences qu'elle n'en permettait aux autres novices, dont Dieu ne demandait pas ce qu'il exigeait de la sœur Saint-Jean; il permit qu'en ce même temps la Communauté fût attaquée de fièvres malignes, qui mirent presque toutes les religieuses hors d'état d'assister à l'office divin et à l'oraison commune: la sœur Saint-Jean, qui fut préservée de cette dangereuse maladie, se trouvait souvent seule à Matines, et alors voulant suppléer pour les absentes, elle s'en acquittait avec une piété extraordinaire. Les démons lui dressèrent de fréquentes embûches. Ayant surmonté ces attaques, elle fut éprouvée par des tentations plus subtiles; car, étant obligée de quitter elle-même l'office divin pour servir d'infirmière à la Mère prieure, le démon lui suggéra qu'elle était appelée à un état plus parfait, qu'elle ne pouvait remplir en cette maison les obligations de la vie religieuse. La vertueuse novice triompha de tous ces assauts par un secours spécial de la sainte Vierge, à qui elle représentait toutes les peines et les terribles agitations dans lesquelles elle se trouvait, la priant de lui obtenir du secours et la prenant pour sa principale Mère maîtresse. Cette prière eut un heureux succès; et notre novice assure, dans ses écrits, qu'elle reçut une protection très spéciale de la sainte Vierge, depuis qu'elle se fut adressée à elle avec une parfaite confiance.

Le temps de sa profession approchant, elle s'y prépara par une retraite de quarante jours, pendant lesquels elle reçut des grâces et des lumières admirables, touchant la perfection de l'état religieux; elle passa la nuit de la veille du jour de sa profession dans l'église, devant le Saint-Sacrement, où son cœur lui sembla se consumer dans les flammes de l'amour divin, en attendant le moment heureux de son sacrifice. Après sa profession, elle fit encore une retraite de dix jours, que l'on appelle communément dans l'Ordre le Silence de l'Épouse, pendant lequel il n'est pas même permis de parler à la supérieure. Notre nouvelle professe fit de si grands progrès dans toutes les vertus religieuses, que, dans une conjoncture où la communauté se trouva sans supérieure, le provincial jugea à propos d'en donner, par commission, le gouvernement à sœur Saint-Jean, quoiqu'elle n'eût alors que dix-neuf ans.

Il fallait avoir la prudence et la sagesse dont le ciel l'avait favorisée pour soutenir les disgrâces qui arrivèrent à la communauté dont on lui avait confié le soin. À peine avait-elle pris quelque connaissance des affaires de cette maison, qu'elle fut avertie que des soldats ennemis (la Lorraine était alors le théâtre de guerres sanglantes) approchaient du monastère, et qu'il fallait au plus tôt en sortir si elle et ses religieuses ne voulaient être exposées à leurs insultes. Elle profita fort heureusement de cet avis, et sortit avec ses filles; l'armée arriva, le bourg et le monastère furent pillés et brûlés; elle demeura pendant deux ans et demi dans le monde avec sa communauté, dont elle avait un soin particulier, tant pour le spirituel que pour le temporel; le temps des élections étant arrivé, elle fut élue sans aucune difficulté pour supérieure dans toutes les formes ordinaires.

L'état des affaires de la province, qui était dans un trouble continuel, l'obligea de quitter Épinal, où elle était alors, et où elle souffrait une extrême misère; et, en vertu d'une obédience du supérieur de son Ordre, elle alla à Saint-Dié, lieu de sa naissance, chez son père, où elle demeura environ six semaines avec sa petite communauté. Pendant le séjour qu'elles y firent, Dieu permit qu'elle eût connaissance du monastère des Bénédictines de Ramberviller, situé à quatre lieues de Saint-Dié, dont la supérieure lui offrit un asile dans sa maison. Elle accepta cette offre et se rendit à Ramberviller avec sa communauté, où elle goûta avec un nouveau plaisir les charmes et les délices de la solitude, du silence et de la régularité, vivant avec ses filles selon les règles de leur profession: ce qui dura l'espace de quatorze ou quinze mois, pendant lesquels cette vertueuse supérieure faisait tous les jours de nouvelles prières à Dieu pour connaître sa sainte volonté sur elle dans la pénible situation où elle se trouvait.

La mère prieure, ayant découvert les trésors de grâces que Dieu avait renfermés dans la Mère Saint-Jean, ne pensa plus qu'aux moyens de l'attirer à l'Ordre de Saint-Benoît. Un jour qu'elles s'entretenaient ensemble sur l'impossibilité de rétablir le monastère de Bruyères et sur les fâcheux accidents auxquels les religieuses étaient exposées dans un temps de guerre, la Mère Bernardine lui représenta l'obligation qu'elle avait de veiller à la sûreté de sa personne, ajoutant que les saints Canons permettaient de passer d'un Ordre dans un autre plus austère; la Mère Saint-Jean réfléchit là-dessus, et ayant conçu d'ailleurs une très haute estime de la Règle de Saint-Benoît, qu'elle voyait observée à la lettre en cette maison, elle pria beaucoup pour connaître la volonté de Dieu dans une affaire de cette importance. Elle consulta les plus habiles docteurs, qui décidèrent que non seulement elle pouvait faire ce changement, mais qu'elle le devait dans une pareille conjoncture; après quoi elle travailla à obtenir les permissions nécessaires qui lui furent accordées; ensuite, son premier soin fut de placer le peu de religieuses qui lui restaient dans plusieurs maisons de leur Ordre. Elle prit l'habit de Saint-Benoît, le 2 juillet 1639. Son nom fut changé en celui de Mechtilde: elle eut heureusement pour maîtresse la vénérable Mère Benoîte de la Passion, morte en odeur de sainteté dans ce monastère, en 1668.

La Mère Mechtilde fit enfin sa seconde profession le 11 juillet 1640; ce fut dans ce temps qu'elle commença à avoir part aux communications les plus sublimes dont Dieu favorise ses épouses quand il lui plaît. Elle devint en peu de temps un parfait modèle de perfection pour toute la communauté; mais le doux repos dont elle jouissait en cette maison fut bientôt interrompu par la continuation des guerres, qui réduisirent enfin le monastère de Ramberviller à une si extrême pauvreté, que, par un commandement du grand vicaire de Toul, plusieurs religieuses de cette maison, dont la Mère Mechtilde était du nombre, allèrent se réfugier dans la ville de Saint-Mihiel où elles gardèrent toutes leur Règle avec une édification qui leur attira l'estime et la vénération de tout le pays.

Elles souffrirent en ce lieu au-delà de ce que l'on pourrait exprimer; les secours qu'on leur avait promis leur manquèrent; tout le monde leur portait compassion, mais on n'était pas en état de leur donner le soulagement dont elles avaient besoin, ce qui les obligea à chercher du secours ailleurs. Le 21 août 1641, elle partit de Saint-Mihiel avec une de ses compagnes; elles arrivèrent à Paris le 29, et descendirent chez Madame Le Gras, fondatrice et première supérieure des Filles de la Charité. Le lendemain, saint Vincent de Paul, général des Pères de la Mission, les conduisit à Montmartre, et les présenta à Madame de Beauvilliers, qui en était abbesse, et qui les reçut, accompagnée de sa communauté, avec tous les témoignages de bienveillance que l'on pouvait attendre de la charité la plus tendre et la plus parfaite. La Mère Mechtilde n'oublia point ses compagnes; elle obtint qu'on les ferait venir, et elles furent placées dans diverses abbayes de l'Ordre de Saint-Benoît. Quelque temps après, une dame leur ayant offert une maison à Saint-Maur, à deux lieues de Paris, pour leur servir d'hospice, elles s'y réunirent, l'an 1643, sous la conduite de la Mère Bernardine de la Conception, qui céda bientôt sa place à la Mère Mechtilde et retourna à Ramberviller.

Ce fut à cette époque que la Mère Mechtilde connut M. de Bernières, trésorier de France à Caen, et le Père Jean Chrysostome, ex-provincial des religieux Pénitents, qui s'est rendu recommandable par la grande expérience qu'il avait dans les états d'oraison les plus sublimes et par le généreux mépris qu'il faisait de toutes les choses de la terre. Ce grand homme comprit parfaitement l'étendue de la grâce de la Mère Mechtilde; il allait souvent la voir à Saint-Maur, pour conférer avec elle des moyens les plus sûrs de tendre à la perfection. Il a dit souvent qu'il trouvait plus de spiritualité dans le petit réduit de Saint-Maur que dans toute la grande ville de Paris et que, tout théologien qu'il était, la Mère Mechtilde du Saint-Sacrement lui avait appris des secrets qu'il ne trouvait point dans les livres.

Ce sage directeur connut qu'il fallait laisser à la Mère du Saint-Sacrement plus de liberté qu'elle n'en avait de s'exercer dans les pratiques de la pénitence; elle continuait néanmoins, depuis longtemps, à être incommodée d'une toux très fâcheuse, et elle paraissait si fortement attaquée du poumon, qu'on jugea que, si on n'y apportait un prompt remède, elle n'en pourrait échapper. La Mère Bernardine de la Conception, appréhendant de la perdre, la fit traiter par les plus habiles médecins de Paris; mais ce fut inutilement. Le Père Jean Chrysostome jugea qu'il fallait lui laisser entreprendre un genre de vie très austère. Elle retrancha donc beaucoup de son sommeil; on la voyait continuellement en oraison; elle prenait tous les jours la discipline; ses jeûnes étaient très exacts et elle observait avec tout cela de se rendre avec une fidélité inviolable à tous les offices du chœur et de la communauté.

La Mère prieure ne consentit qu'avec peine à toutes ces mortifications; mais elle se vit obligée de quitter là-dessus son propre jugement pour ne pas s'opposer aux desseins de Dieu sur la Mère Mechtilde qui, tout infirme qu'elle était, passait, outre ce que nous avons dit, trois heures en prière toutes les nuits, dans un lieu où il faisait très froid, ayant les pieds et les genoux nus, et allait secrètement, avant et après Matines, dans un lieu écarté, s'offrir à la divine Justice, déchirant son corps jusqu'au sang par de rudes flagellations; elle porta longtemps une ceinture de fer, armée de pointes aiguës, qui entrèrent bien avant dans sa chair; mais comme elle ne pratiquait ces austérités qu'avec permission et sous l'obéissance, elle quitta cette ceinture aussitôt qu'on le lui eut ordonné; mais, ne voulant admettre aucun témoin qui pût prendre connaissance de cette horrible mortification, elle eut assez de courage pour l'arracher elle-même avec violence. Dieu seul a connu la douleur qu'elle souffrit en cette cruelle opération, dont elle fut dangereusement malade, et demeura incommodée jusqu'à la fin de ses jours.

Dans le temps dont nous parlons, elle fut obligée d'aller occuper la place de supérieure dans un prieuré de l'Ordre de Saint-Benoît, à Caen, dont la marquise de Monis était fondatrice; elle gouverna cette maison avec une prudence et une douceur admirables pendant l'espace de trois ans. On eût souhaité la conserver encore un second triennat, et Mme de Monis lui offrit même de la faire prieure perpétuelle; mais la communauté de Ramberviller, pour parer ce coup, l'élut pour supérieure avant que le triennat de la maison de Caen fût fini.

Peu de jours après que cette digne Mère fut arrivée à Ramberviller, la guerre ayant recommencé, la ville fut assiégée et prise. Plusieurs soldats vinrent à la porte principale du monastère et firent tous les efforts imaginables pour l'enfoncer, sans jamais pouvoir y parvenir; la Mère Mechtilde, portant une figure de la sainte Vierge entre ses mains, leur fit demander en allemand ce qu'ils souhaitaient; ils répondirent qu'on laissât entrer quelqu'un d'entre eux pour reconnaître s'il n'y avait pas quelque bourgeois caché dans leur maison, et qu'ils ne feraient aucun mal. La vénérable Mère du Saint-Sacrement, se confiant à Dieu, fit ouvrir la porte; trois soldats seulement entrèrent, mais un tremblement les saisit si fort qu'ils passèrent devant les offices du monastère sans oser y entrer, priant avec instance les religieuses de les mettre dehors, et ils sortirent sans leur faire aucun mal.

La ville et le monastère dont nous venons de parler souffrirent alors de si rudes attaques que la R. Mère Mechtilde, pour des raisons majeures, fut obligée de retourner à Paris et d'emmener avec elle quatre des plus jeunes religieuses; elle y arriva le 24 mars 1651 et alla trouver ses sœurs, qui avaient quitté leur hospice de Saint-Maur, trop exposé aux courses des soldats, pour venir demeurer dans le faubourg Saint-Germain. Ce fut là que Dieu lui fit connaître combien il est nécessaire de souffrir pour le nom de Jésus-Christ, surtout quand on veut préparer des âmes à de grandes œuvres. Tout était dès lors dans un effroyable désordre à Paris, puisque c'était dans le temps des barricades, où chacun avait peine à subsister, à cause de la multitude énorme qui s'était réfugiée dans la ville; et, comme on trouvait difficilement des vivres pour les pauvres du pays, les religieuses, étant regardées comme étrangères, avaient encore beaucoup plus de difficultés à obtenir ce qui leur était nécessaire seulement pour ne pas mourir.

Dans ce temps d'extrême pauvreté où cette petite communauté se trouvait, Dieu permit encore que la Mère du Saint-Sacrement tombât très grièvement malade d'une fièvre continue, avec inflammation du poumon, qui la réduisit en peu de temps à l'extrémité; l'évêque de Babylone, qui demeurait dans le voisinage et qui connaissait le mérite de cette digne Mère et des autres religieuses, étant venu dire la messe dans leur pauvre chapelle, pour donner la communion à la malade, ne put contenir ses larmes, voyant cette vénérable religieuse couchée, toute vêtue, en l'état où elle était, sur la paille, sans couverture ni autre commodité. Étant de retour chez lui, il lui envoya par aumône un des matelas de son lit; le médecin de Mme d'Orléans assura qu'elle n'avait pas trois jours à vivre. Le jour de Saint-Denis on la crut morte, et, chose surprenante, elle fut l'espace de trois mois entre la vie et la mort. Cette digne disciple du Calvaire fit tout le bon usage que l'on pouvait souhaiter de cette terrible maladie; elle observa dans ce temps-là tous les exercices de la vie intérieure, comme si elle avait été en très bonne santé; elle se laissait aller à un parfait abandon et à une généreuse conformité à tous les ordres de la divine sagesse.

Après toutes les épreuves dont nous venons de parler, la sagesse divine, qui a ses temps pour l'exécution de ses desseins, jugea à propos d'accomplir en la Mère Mechtilde celui de l'établissement de l'Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement de l'autel. Plusieurs personnes d'une piété rare assurèrent que Dieu voulait se servir d'elle pour cette grande œuvre. La comtesse de Châteauvieux, qui reconnut l'élévation de l'esprit et la grâce de la Mère Mechtilde, lui promit de l'assister en tout ce qu'elle entreprendrait pour la gloire de Jésus-Christ. La marquise de Bauves lui fit offre de dix mille livres, la marquise de Sessac de six mille, et Mme Mangot de trois mille, si elle voulait établir cette Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement parmi ses filles.

Mme de Châteauvieux eut des peines inconcevables pour surmonter les difficultés de la Mère Mechtilde du Saint-Sacrement en cette affaire, parce qu'elle ne pouvait se résoudre, disait-elle, à quitter sa pauvreté, ni à donner son nom pour une affaire d'éclat; et il n'y eut que l'autorité d'un grand prélat, à qui elle fit la déclaration de ce dessein dans une confession, qui la détermina à acquiescer à l'exécution de cette belle œuvre. Le contrat de fondation fut passé le 14 août 1652, signé par les quatre dames ci-dessus dénommées. La reine Anne d'Autriche approuva cet établissement et donna ordre que l'on y travaillât incessamment; elle voulut même, dans les lettres patentes, prendre le titre de *Fondatrice*, afin que les religieuses pussent jouir des privilèges qui sont accordés aux maisons qui sont de fondation royale, sans empêcher, néanmoins, que la comtesse de Châteauvieux et la marquise de Bauves jouissent de tous les honneurs attachés à cette qualité, comme étant les principales bienfaitrices du monastère. Sa Majesté donna ordre au gouverneur de Paris, M. de l'Hôpital, de faire savoir ses intentions là-dessus aux échevins, qui donnèrent tous avec plaisir leur consentement, et on en fit expédier des lettres particulières.

La Mère Mechtilde, qui était toujours attentive à se retirer et à se cacher pour vaquer aux exercices intérieurs de l'oraison, fit tout ce qu'elle put pour n'être point déclarée supérieure; mais, n'ayant pu s'en excuser, elle se trouva contrainte de se charger de ce fardeau, et, voyant toutes les affaires en fort bon train du côté des puissances séculières, elle pensa sérieusement à se faire autoriser du côté des supérieurs ecclésiastiques, qui contribuèrent autant qu'ils purent par leur pouvoir à affermir cette belle œuvre. Les affaires de ce saint Institut étaient en cette heureuse situation, lorsqu'il plut à Dieu d'éprouver encore la Mère Mechtilde par mille difficultés et embarras. On la censura sur tout: elle souffrit mille affronts: on voulut lui faire entendre que jamais des filles n'auraient la force de soutenir l'Adoration perpétuelle pendant les jours et les nuits des plus rudes saisons de l'hiver; que c'était une entreprise trop hardie et trop téméraire. On dressa des informations contre sa vie et ses mœurs; on interpréta malicieusement ce qui s'était passé dans les autres endroits où elle avait demeuré. On parla de la soumettre à une espèce d'inquisition pour examiner ses voies et ses états spirituels.

La digne religieuse ne se troubla jamais dans toutes ces différentes attaques: elle les supportait avec une patience angélique. Elle se joignait intérieurement à ceux qui l'accusaient, et elle adhérait à leurs raisons. Écrivant là-dessus à son confesseur, elle lui dit: « Notre-Seigneur me fait une grâce qui n'est pas petite; c'est qu'en tout ce dont on peut m'accuser et m'humilier, je trouve que ceux qui me blâment ont raison. Cela est si juste, que je n'ai aucune parole pour m'en excuser». Voici encore comme elle s'explique sur ce sujet, écrivant à M. de Bernières: « Plusieurs personnes me ménagent des croix autant qu'elles peuvent, et si Notre-Seigneur me laissait ressentir ce qui se fait et ce qui se dit, peut-être que je croirais être bien crucifiée; mais je ne vois rien que Jésus-Christ partout, et dans toutes les rencontres fâcheuses, tout en Dieu, et Dieu en tout. Je ne veux plus rien que me perdre en son amour. Priez Notre-Seigneur qu'il me détruise comme il lui plaira; qu'il fasse son œuvre en m'anéantissant. Il me semble que je prends en cela trop de satisfaction, et je crains de n'y être pas assez morte ».

Elle avait pris pour devise ces paroles du Cantique, qu'elle avait un peu changées: *Fulcite me opprobriis: stipate me pudore et confusione quia amore langueo*: « Soutenez-moi par la multitude des opprobres, fortifiez-moi en me couvrant de confusion et d'ignominie, parce que je languis d'amour». Elle avait un attrait particulier pour honorer l'immutabilité de Dieu; elle aimait en Dieu cet attribut, non seulement par une estime spéciale qu'elle en concevait, mais en tâchant aussi de s'y conformer et de l'imiter autant qu'elle pouvait en demeurant toujours égale et toujours la même dans tous les événements les plus terribles et les plus fâcheux de la vie, ne se plaignant jamais de rien, n'exagérant jamais les maux dans ses maladies les plus douloureuses et les plus aiguës, respectant avec une parfaite soumission tous les ordres de Dieu et s'y conformant avec complaisance. On a admiré en elle cette constance et cette égalité d'esprit, surtout pendant les dix dernières années de sa vie, qui ont été pour elle des années de pure souffrance, pendant lesquelles elle prenait plaisir à se voir détruire et se consumer dans l'état de victime qu'elle portait habituellement. Si la Mère Mechtilde recevait avec tant de conformité et d'humilité toutes les oppositions et les adversités qui lui arrivaient au sujet de son nouvel Institut, et si elle ne pensait qu'à s'abaisser et à se détruire, Dieu, d'autre part, qui était le principal auteur de ce dessein, la comblait de bénédictions et fit donner la perfection à son ouvrage; car enfin, après qu'on eut loué une maison d'une grandeur raisonnable, où l'on pût garder la clôture, la reine voulut faire elle-même la cérémonie de poser la croix sur la porte, ce qui eut lieu le 12 mars 1654, et ensuite cette pieuse princesse s'étant rendue dans la chapelle où le très-saint Sacrement était exposé, elle y vint faire un sacrifice de toutes les grandeurs humaines, devant cet adorable Sauveur, et, le flambeau à la main, elle rendit hommage de tout ce qu'elle était à son souverain Seigneur. C'est depuis ce jour-là que les religieuses dont nous parlons ont eu le privilège d'exposer, comme elles font tous les jeudis, le très-saint Sacrement, et de pratiquer en leurs maisons, jour et nuit, l'adoration perpétuelle de ce divin mystère; et c'est pour cela qu'on les nomme les Filles du Saint-Sacrement. Elles demeurèrent quelques années dans cette maison, située dans la rue Férou, en attendant qu'elles pussent en trouver une à acheter, qui leur fût convenable. Après plusieurs recherches, elles s'arrêtèrent enfin au faubourg Saint-Germain, dans la rue Cassette, où elles achetèrent une maison; sitôt qu'elle fut en état, la Mère Mechtilde y fit venir sa communauté: ce fut le 27 mars 1659 que se fit cette translation; Henri de Maupas, alors évêque du Puy, et depuis évêque d'Évreux, fit la bénédiction de ce nouveau monastère le jour de l'Annonciation.

Cette vénérable institutrice choisissait, pour l'adoration, les heures les plus incommodes; elle y passait ordinairement depuis onze heures du soir jusqu'à quatre heures du matin, sans compter d'autres heures pendant le jour; c'est qu'elle se regardait comme une victime consacrée à Jésus-Christ. Aussitôt qu'elle eut pris cette qualité, elle commença à le devenir et à l'être réellement par état, Notre-Seigneur lui faisant porter les peines dues aux pécheurs, en son corps, par des maladies continuelles, et en son âme, par des dispositions intérieures si crucifiantes, qu'elles auraient été capables de la faire mourir, si elle n'avait été soutenue par une force supérieure; aussi a-t-elle avoué qu'elle aurait alors reçu très volontiers la mort comme une grâce singulière. Pendant plus de sept années elle endura ces terribles épreuves, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur; les détresses et les angoisses lui semblaient être le poison de l'enfer dont elle buvait tous les jours à pleine coupe. Tous les remèdes humains auxquels elle se soumettait par obéissance et par condescendance aux désirs de sa communauté, ne lui servaient ordinairement de rien. Lorsque les médecins l'avaient condamnée à mourir, elle recevait quelquefois une guérison subite, qui surprenait tout le monde. Étant attaquée de plusieurs maladies que l'on jugeait être incurables, et méprisant en cet état tous les remèdes humains, elle demanda avec de grandes instances à sa communauté, qu'elle trouvât bon qu'elle fît une retraite pour se disposer au grand voyage de l'éternité. Après de grandes oppositions, on lui laissa pleine liberté de faire tout ce qu'elle souhaiterait sur l'article de cette retraite: dès ce moment, elle s'enferma dans sa cellule, et personne n'y entra pendant le temps de six semaines qu'elle fut renfermée; elle n'en sortait que pour aller à la messe communier avec la communauté; elle ne parlait à personne: on lui portait dans un panier ce qu'il lui fallait pour ses repas et on le laissait à sa porte. C'est dans le temps de cette retraite qu'elle composa le petit livre qui a pour titre: *Le véritable esprit des religieuses Adoratrices perpétuelles*, etc.

Cette digne Mère, qui n'avait plus qu'un souffle de vie quand elle entra dans la retraite dont nous venons de parler, en sortit avec une santé parfaite et un tempérament tellement changé et fortifié, qu'elle devint en état de soutenir sans peine les fatigues inévitables des nouveaux établissements qu'elle fit dans la suite. Après avoir souffert des contradictions, des insultes, des médisances, des impostures et mille autres maux de la part des hommes, et même du côté des démons qui ne pouvaient supporter le nouvel établissement de l'Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, elle a eu la consolation et la satisfaction de voir de son vivant neuf monastères établis et étroitement unis avec le premier par l'uniformité de la Règle et des Constitutions qu'elle a dressées par le mouvement de l'Esprit divin, qui lui a inspiré le premier dessin de l'Institut. Voici l'ordre de leur fondation: Le premier monastère est celui de la rue Cassette; la croix fut posée en grande cérémonie sur la porte de cette maison, le 27 mars 1659. Le second monastère est celui de Toul, fondé le 8 novembre 1664. Le troisième est celui de Ramberviller, qui fut établi en 1666, au mois d'avril. Le quatrième est celui de Nancy, qui fut agrégé à l'Institut en 1669, au mois de février. Ensuite on établit celui de Rouen, et ce fut le jour de la Toussaint de l'année 1677 que l'on y exposa pour la première fois le très-saint Sacrement, et l'Adoration y a toujours continué depuis ce temps-là. Le sixième est le second de Paris, situé dans la rue Saint-Louis, au quartier du Marais. On y vint demeurer le 21 septembre 1684. Le septième est celui de Caen, qui fut associé en 1685, le 30 septembre. Le huitième est celui qui a été établi en Pologne, dans la ville de Varsovie, en 1687, au mois d'octobre. Enfin le neuvième, qui est celui de Châtillon, fut fondé le 22 octobre 1688.

Les souffrances et les peines de la mère Mechtilde augmentèrent dans les dernières années de sa vie comme pour achever de la perfectionner. Elle les avait prédites à plusieurs de ses filles, lorsqu'elles la félicitaient, ou sur ses talents, ou sur les heureux succès de ses affaires et de ses établissements, ou sur les applaudissements et les honneurs qu'elle recevait de la part des personnes de la plus haute distinction: « Vous me voyez maintenant », leur disait-elle, « dans une espèce de prospérité et d'honneur devant les hommes, mais les choses doivent changer, et un temps viendra que ces louanges que l'on me donne, que ces applaudissements, ces amitiés, ces témoignages de bienveillance et d'affection, se tourneront en mépris, en indignation, en haine, en médisance et en détraction ».

Sous le pesant fardeau de ces croix, tant intérieures qu'extérieures, cette illustre disciple du Calvaire ne se plaignit jamais, suivant en cela l'obligation qu'elle s'était imposée, par un vœu spécial; elle était très éloquente quand elle discourait sur les souffrances, et elle assurait qu'elles faisaient le souverain bonheur de cette vie. Elle disait agréablement que l'Invention de la Croix était une fête ordinaire, et qui arrivait tous les jours, parce que tous les jours on trouve à souffrir; mais qu'il n'en était pas de même de l'Exaltation de la Croix, et qu'il n'y avait rien de plus rare que de voir honorer et accepter avec complaisance les croix, parce qu'elles font horreur à la nature et qu'on les regarde trop humainement: « Pour y découvrir la grâce qui y est renfermée », disait-elle, « il faut les regarder dans le dessein de Dieu, et les recevoir de sa divine main. Notre-Seigneur étendu sur sa croix a plus regardé la volonté de son Père que les bourreaux qui le crucifiaient ».

Ayant un jour manqué à recevoir une grande humiliation qu'elle attendait et qu'elle souhaitait, elle en témoigne sa peine à une religieuse de ses amies, à qui elle écrit en ces termes : « Je doute », lui dit-elle, « si vous serez assez persuadée de la dignité des opprobres, pour pleurer avec moi la perte que je fais de la participation que la bonté du Sauveur semblait vouloir me donner à ces états d'humiliation. Oh ! que je suis malheureuse de n'être pas trouvée digne de porter quelque petite chose des abjections de Jésus-Christ ! Je suis mille fois plus abjecte de ne pas être abjecte, et plus humiliée de ne pas être humiliée, que si je l'étais. Oh ! très chère, les hommes regardent les opprobres et les mépris comme des objets d'horreur et de honte; mais ceux qui sont éclairés de la lumière de Jésus-Christ les voient comme des trésors du cabinet céleste, et ne voient rien de digne de Dieu sur la terre que cela. Ceux qui en sont comblés sont ceux qui ont le plus de part à Jésus et plus de rapports à ses états... Croyez que l'âme perd infiniment quand elle perd l'opprobre et le mépris, et que, de quelque part qu'il vienne, il est merveilleusement avantageux à l'âme qui prétend être toute à Jésus-Christ; ce sont les plus précieux gages de son amour. Adieu, je vais me confondre aux pieds de Jésus ». — « Heureuse l'âme », disait encore cette digne Mère, « qui ne cherche qu'à contenter son adorable Sauveur, en se livrant à la souffrance comme la proie de sa justice et comme la victime de son amour. Je tremble quand je vois une âme qui ne souffre point : il me semble qu'elle est comme ensevelie dans la nature et bien éloignée de la pure vertu qui nous sépare par la croix de tout ce qui peut déplaire à Dieu en nous ».

Les discours qu'elle faisait sur l'utilité des souffrances étaient soutenus par l'exemple. Elle était disposée à toutes les adversités qui pouvaient arriver, et, comme on lui disait un jour que le bon accueil et la belle réception qu'elle faisait aux croix était la raison pour laquelle on lui en envoyait un si grand nombre : « À la bonne heure ! » répondait-elle, « je suis toujours prête à tout recevoir; si nous avions de la foi, nous ne trouverions rien de plus aimable que la croix ». Elle avait une singulière vénération pour l'apôtre saint André, à cause de l'estime infinie qu'il faisait de ses souffrances et des nobles sentiments qu'il avait eus sur la croix dans son martyre. Elle disait souvent avec lui : O bona crux ! parce qu'elle avait connu le prix inestimable de ce précieux moyen dont Dieu se sert pour perfectionner les âmes et leur faire mériter une récompense éternelle, en les faisant devenir semblables à son fils crucifié et ensuite glorifié.

Lorsque cette grande âme se trouvait comme accablée sous le poids des travaux intérieurs, c'était sa coutume d'aller à l'église, pour s'expliquer avec son Dieu dans l'oraison, au sujet de l'angoisse et de l'agonie où elle se trouvait réduite : « Je vais alors au chœur », disait-elle, « pour y représenter à Dieu l'état pitoyable où je me trouve, et j'y reste tout autant qu'on m'en laisse le loisir, et la conclusion est toujours de me ranger du côté de Dieu contre moi-même, et de trouver bon, juste et saint, tout ce qu'il permet et tout ce qu'il fait, en admirant même sa bonté de ne m'avoir pas encore foudroyée et abîmée. Il faut nous convaincre d'une vérité, qui est que Dieu ne nous doit rien, et qu'ainsi nous n'avons jamais sujet de nous plaindre, de quelque manière qu'il en use à notre égard ».

C'était une pratique assez ordinaire à cette âme amie de l'abjection, de se prosterner entièrement sur le plancher, devant le Saint-Sacrement, et de l'adorer en cette humble posture le plus longtemps qu'elle pouvait, et plusieurs fois pendant le jour. Les religieuses de sa communauté craignant que cette action, dont elles étaient témoins, ne fût nuisible à sa santé sur la fin de ses jours, l'engagèrent à user d'une petite natte de sa grandeur, sur laquelle elle se mettait pour faire ses prosternations. Elle s'exerçait encore bien plus longtemps dans ses postures d'humiliation pendant la nuit, dans sa cellule où elle était en plus grande liberté. Cette cellule était plutôt un oratoire que la chambre d'une religieuse, ayant vue sur l'église, à côté du sanctuaire, dans lequel le Saint-Sacrement reposait. Elle n'y dormait presque point, et elle dit un jour qu'elle serait bien fâchée d'être plus de deux heures de suite ensevelie dans le sommeil, sans s'occuper de Dieu, et que, par sa divine miséricorde, cela ne lui arrivait point.

Elle avait pour elle-même de si bas sentiments qu'elle ne trouvait pas de termes assez forts pour s'exprimer sur cet article. Elle croyait qu'elle seule était le sujet de l'indignation de Dieu : « N'ayez point de compassion de moi », disait-elle à celles qui voulaient la plaindre dans ses peines; « car c'est une pure justice en Dieu de me traiter ainsi, je le mérite. Dieu fait son ouvrage en m'anéantissant et en me détruisant jusqu'aux fondements: *Exinanite, exinanite usque ad fundamentum in ea*; que l'on me condamne et que l'on me conduise aux supplices les plus honteux, je suis disposée à les accepter et à les subir ».

Elle ne se prévalut jamais du bel ouvrage que Dieu avait fait par son moyen; elle ne se regardait que comme un faible organe, dont la divine sagesse s'était bien voulu servir pour établir son œuvre sans supposer en elle aucun bien. On a eu la satisfaction de l'entendre un jour dire qu'elle n'avait aucune part dans tout ce que Dieu avait opéré par elle, dans l'Institut de l'Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, qu'elle n'était qu'un simple petit instrument, qui pouvait être jeté au feu après qu'on s'en était servi. Elle ajouta que Dieu la tenait intérieurement dans un état de si grande dépendance et d'une si grande frayeur pour l'affaire de son salut, qu'elle ne pouvait compter sur rien, et qu'elle se trouvait actuellement en l'état d'une personne qui serait suspendue avec un simple filet au-dessus d'un abîme infernal, et qu'on laisserait toujours dans la crainte que ce faible filet ne vînt à se rompre : « Voilà », dit-elle, « l'état que j'éprouve au sujet de mon salut et de l'enfer que je dois craindre ». Son humilité lui remettait continuellement devant les yeux ses démérites et ses imperfections. « Dieu me fait voir mon indignité, et il me la fait agréer », disait-elle, « voyant que le procédé qu'il tient est si saint et si juste, que mon âme se trouve fondue et liquéfiée d'amour et de respect à l'égard de sa divine conduite ».

Cette digne maîtresse de la vie spirituelle avait des talents très particuliers pour consoler les autres dans la plus grande violence de leurs peines, et si toutes les lumières qu'elle avait ne lui servaient de rien pour la soulager elle-même, comme elle le disait souvent, elles étaient d'ailleurs d'un secours et d'une utilité admirables pour toutes les personnes qui recouraient à elle dans leurs afflictions; c'était une source inépuisable de connaissances et de moyens pour pénétrer ce qu'on lui disait et pour donner des solutions et des réponses utiles à tout ce qu'on lui proposait. Elle prévenait souvent ce qu'on avait à dire et le faisait connaître aux personnes qui venaient lui parler. Elle a jeté plusieurs fois dans l'étonnement des personnes à qui elle a révélé des secrets de conscience que Dieu seul pouvait connaître : « Il n'est pas nécessaire », disait-elle à ses filles, « que je vous voie pour savoir ce que vous faites, j'en ai un pressentiment qui ne me trompe pas ».

Elle avait aussi un très juste discernement des esprits, et elle connaissait en peu de temps le degré de la grâce, les talents, l'esprit et la capacité de ceux qui venaient la consulter. C'était cette haute science et cette pénétration d'esprit dont le ciel l'avait favorisée, qui la faisait rechercher par les personnes du plus grand mérite et de la plus haute vertu. Une de ses religieuses se plaignait un jour à elle-même de ce qu'elle était trop facile à écouter certains esprits embarrassés et ennuyeux qui prenaient tout son temps : « Trouvez un moyen », répondait-elle, « pour me faire sortir du supériorat, et je cesserai d'écouter ces esprits; car, tandis que j'occuperai cette place, mon devoir m'oblige à répondre à tout ».

Plusieurs personnes ont assuré que sa seule présence, ou le seul souvenir de sa tranquillité et de sa patience dans ses adversités, a dissipé en un moment les situations les plus pénibles dans lesquelles elles se trouvaient alors. Son extrême charité l'a portée souvent à demander avec instance à Dieu qu'il lui plaît de délivrer certaines personnes des peines intérieures dont elle les voyait accablées, en s'offrant elle-même de les recevoir et de les porter autant de temps qu'il fallait, suivant les décrets de sa divine Providence.

Cette charitable supérieure avait d'ailleurs des attraits singuliers dans la conversation, et il n'y avait personne qui ne trouvait de la satisfaction à la voir et à l'entendre. Néanmoins elle laissait une grande liberté à ses filles, dans les conférences après les repas; elle voulait que tout le monde contribuât à l'innocente gaieté qui convient en ces temps-là; elle faisait elle-même la joie principale de ces conversations, savait y mêler l'utile et l'agréable, et répondait avec agrément et justesse aux questions qu'on lui faisait. Quoiqu'on ne l'eût jamais vue ni connue, il était aisé de la reconnaître au milieu de ses filles, à son port naturellement noble, à son air grave et à sa rare modestie.

La douceur a toujours prévalu chez elle; et sa longue expérience, aussi bien que son bon esprit naturel, lui ont toujours fait comprendre qu'il fallait user de patience, de condescendance et d'une bienveillance particulière envers ceux sur qui l'on avait quelque autorité. Une religieuse de sa communauté, qui avait plus de zèle que d'expérience, ayant voulu lui persuader qu'elle devait user de plus de fermeté et de sévérité à l'égard de certains sujets qui paraissaient difficiles à conduire, elle lui répondit : « Oui, j'y consens, il faut que j'agisse avec plus de sévérité; mais commençons par vous; le voulez-vous bien ? » Cette parole, dite avec une douce fermeté, jeta l'effroi dans l'esprit de cette religieuse, qui se jeta aux pieds de cette prudente Mère et lui demanda très humblement pardon de sa témérité, reconnaissant que sa conduite était pleine de sagesse et qu'elle agissait par l'esprit de Dieu. Une autre religieuse, étonnée de l'extrême patience que la Mère du Saint-Sacrement avait à écouter une de ses filles et à lui pardonner plusieurs choses qu'elle faisait contre son devoir, prit encore la liberté de lui dire qu'elle devrait mettre ordre aux importunités que lui causait cette fille peu vertueuse; mais comme il ne s'agissait ici que des intérêts de cette prudente supérieure, elle répondit avec sa tranquillité ordinaire : « J'ai promis une infinité de fois à mon Dieu que je ne l'offenserais plus, et j'ai contrevenu à mes promesses autant de fois; cependant Dieu me souffre encore, il me supporte et il m'apprend par sa divine patience à me souffrir moi-même et à supporter les autres ». Elle ne se lassait point de répéter à ses filles, dans les conférences qu'elle leur faisait, qu'elles devaient se souvenir, qu'étant par leur profession et leur état de véritables victimes consacrées à Jésus-Christ, la première des victimes, elles devaient sans cesse s'en souvenir et prendre toujours de la satisfaction à se voir détruire et à être contredites en toutes choses, sans jamais former la moindre plainte, pour ne pas rétracter leur profession ni sortir de l'état d'hostie.

Elle était si peu jalouse de son autorité, et si peu attachée à son propre jugement, que, dans les assemblées capitulaires, elle ne voulait jamais parler la première, laissant aux autres la liberté de dire ce que l'esprit de Dieu leur inspirerait; elle avait horreur de ses propres lumières, et elle suivait avec plaisir les décisions des autres, qu'elle préférait de bon cœur à toutes ses pensées, quoique tout le monde fût persuadé d'ailleurs qu'elle avait un jugement très net et très solide. C'est encore dans ce même esprit qu'elle écoutait, quoiqu'avec beaucoup de discernement, tous les avis et les conseils qu'on lui donnait, ou sur sa propre conduite, ou sur celle des autres; et on le faisait d'autant plus volontiers qu'on était persuadé de sa prudence et de sa sagesse, pour garder inviolablement le secret sur les choses qu'on lui confiait.

La pureté de la foi était la nourriture ordinaire de cette fidèle servante de Jésus-Christ : « La foi pure et nue », dit-elle dans une de ses lettres, « est mon véritable centre, et j'y dois être unie et consumée par le pur et dévorant feu du divin amour ». C'est sur ce principe que la Mère du Saint-Sacrement agissait, et que, quoiqu'elle fût conduite par la voie obscure des privations, dans l'ordre de la grâce, elle ne laissait pas de croire, avec une fidélité et une soumission admirables, tous les mystères et toutes les vérités du Christianisme, étant toujours animée par cet esprit de foi; les grandes fêtes de l'année étaient pour elle un renouvellement de ferveur, et Dieu la favorisait en ces jours de tant de grâces nouvelles, qu'elle en faisait part à tout le monde, en publiant les bontés et les libéralités de Jésus-Christ et de son Église, dans l'établissement et la célébration de ces fêtes solennelles, qui réveillent et raniment la foi et la piété des fidèles.

Elle avait encore une très haute estime de l'état religieux, à cause des vœux que l'on y fait et qui lient les âmes à Dieu par une profession particulière : « Une religieuse qui aime son état », disait-elle à ses filles, « et qui s'applique avec ferveur à en remplir tous les devoirs, devient bienheureuse dès cette vie. Elle est sûre qu'elle fait la volonté de Dieu depuis le matin jusqu'au soir, parce que tous les exercices de la religion sont pour elle une déclaration ouverte de la divine volonté à laquelle elle s'est engagée d'obéir; en sorte que, quand elle va à une observance, si on lui demande où elle va, elle peut répondre en sûreté : Je vais à Dieu, je vais à mon éternité bienheureuse ». Elle disait souvent qu'elle faisait plus d'état de la plus petite observance marquée par la Règle, que des plus grandes austérités que l'on faisait par son propre choix.

De tous les exercices de la religion, celui qu'elle préférait à tous les autres était l'oraison. On peut dire que c'était son véritable centre et son élément, et que c'est dans ce noble exercice qu'elle a puisé toutes ces belles connaissances que l'on admirait en elle. Elle aurait passé les journées entières dans l'église ou à son oratoire, à genoux, si les devoirs de sa charge et les autres observances ne l'en eussent retirée. Elle reprenait, sur le temps de la nuit, les heures qu'elle n'avait pu donner à la contemplation pendant le jour. Elle trouvait en ce noble exercice, mieux qu'en tout autre, les moyens de témoigner à loisir l'amour qu'elle avait pour son Dieu. Elle disait que c'était l'amour divin qui devait être le mobile et l'objet principal de toutes nos actions et de toutes nos pratiques. « Il ne faut désirer connaître Dieu », disait-elle à ses filles, « que pour l'aimer d'une manière plus parfaite ». Le sujet le plus ordinaire de ses gémissements était de ce que Dieu n'était ni connu ni aimé : « Priez, mes sœurs », disait-elle à ses religieuses, « priez Dieu qu'il se fasse connaître; car si on le connaissait, il serait impossible de ne pas l'aimer ». — « Oh ! que la force du pur amour est grande ! » dit-elle dans ses écrits; « il renverse tout; il détruit tout et anéantit tout; cet amour a le pouvoir d'arracher les pécheurs de leurs voluptés, d'abaisser les trônes, et de réduire à néant tout ce qu'il y a de superbe et de plus élevé sur la terre ». — « O amour », continue-t-elle dans un transport, « que ta puissance est étendue, et que tu opères de merveilles dans un cœur sur lequel tu domines ! Tu fais des martyrs, tu fais des solitaires, tu fais des pauvres, tu fais des humbles, tu fais des dieux. Quand tu règnes, tu fais toutes choses nouvelles, mais nouvelles à la façon du paradis. Tu ne laisses rien d'imparfait dans le lieu où tu fais ta résidence; tu triomphes de tout, et tu ne veux rien en tout que toi-même. O amour, puisque ton empire est si précieux, si glorieux et si puissant, dis-nous ce que tu es, et d'où tu prends ton origine ? Deus charitas est : Dieu est amour; ô amour, tu es donc Dieu ? Oui, je suis Dieu, dit le pur amour; c'est pourquoi je dois régner souverainement partout; tout est à moi, et rien ne doit être en tout que moi ». Voici ce qu'elle écrit encore à ce sujet à une de ses amies : « O amour pur et saint ! je reconnais votre puissance, votre grandeur et votre souveraine autorité; régnez donc et élevez-vous au-dessus de tout ce qui n'est pas vous, et paraissez vous seul. Je mets ma liberté à vos pieds. O amour ! tirez-moi de la profonde solitude, au martyre, à la mort, au néant; arrachez-moi de moi-même et transformez-moi en vous, pour me faire vivre uniquement de vous ». Elle ne croyait pas que l'on pût trouver le moyen de rendre la paix à une personne qui était sans amour de Dieu. « Hélas », disait-elle, « peut-on consoler une âme privée de son Dieu ! O rigoureuse privation ! O soustraction insupportable à une âme qui aime et qui n'est point encore morte ! Mais si je vous parle selon ma petite lumière, oh ! qu'il fait bon porter un état de mort à tout ! » — « Le pur amour », dit-elle encore autre part, « doit être le maître de tout, en tout, et partout : la paix du cœur devient comme éternelle à l'âme qui vit de pur amour; il s'y plaît, il y établit son règne, et il dit qu'il y fait sa demeure pendant tous les siècles des siècles; au lieu de m'être occupée de la mort, comme je croyais le faire dans la solitude, je me suis appliquée à aimer. Je ne puis réfléchir au passé moins qu'à l'avenir; mon âme ayant rencontré son Dieu en entrant dans ma retraite, elle s'y est liée de telle sorte qu'elle n'a pu encore prendre d'autre pensée. Il faut que Dieu me serve de tout, et que son amour fasse ma préparation pour la mort ».

C'est ainsi que cette savante maîtresse dans les voies spirituelles s'exprimait, parce qu'elle était possédée du divin Esprit de la belle charité; mais voici sur ce sujet le sentiment d'un très éclairé directeur, qui conduisait cette digne Épouse de Jésus-Christ. « Cette grande âme », dit-il, « était animée du plus pur amour divin dont une créature peut être favorisée sur la terre. Cet amour était sans mélange d'aucun intérêt propre : elle ne voulait et ne cherchait en toutes choses que la pure gloire de Dieu, l'accomplissement de son adorable volonté et de son bon plaisir; elle ne vivait et n'opérait que pour établir ce divin amour: ses actions, ses maximes et ses sentiments ne respiraient qu'amour. Il ne faut pas s'étonner, continue ce directeur, si les paroles de cette Épouse de Jésus-Christ étaient comme des charbons de feu qui embrassaient les cœurs ».

Cette chaste amante éprouvait la plus vive douleur, quand elle apprenait quelque désordre et quelques péchés énormes qui avaient été commis. Elle faisait alors des rétractions de ces horribles dérèglements, comme si elle les eût commis elle-même, et elle formait des actes de douleur et de contrition, comme de ses propres fautes, disant même souvent qu'elle était la cause d'une infinité de péchés qui se commettaient. Elle faisait alors et elle invitait ses religieuses à faire avec elle des pénitences et des réparations extraordinaires pour arrêter la colère de Dieu et venger les droits du divin Amour que l'on avait attaqués.

Le grand amour qu'elle avait pour la gloire de son Dieu lui faisait avoir une charité tendre pour son prochain, se mettant en peine du salut des autres autant que du sien propre, et ayant aussi égard en cela aux intérêts de Dieu qui étaient violés et arrêtés par la perte des âmes qui lui appartenaient et qui se livraient aux peines éternelles par un aveuglement déplorable. Quelque temps avant de mourir, elle eut une si vive impression du malheur extrême des damnés, qu'elle en perdit le sommeil et ne pouvait presque plus prendre d'aliment. Son prochain lui était si cher, sans distinction même de personnes, qu'elle s'en était rendue l'esclave par un vœu qu'elle en avait fait exprès, et elle a vécu jusqu'à la mort dans cette sujétion, qui consistait à se sacrifier et à se consacrer au service de son prochain pour être toujours prête à lui être utile, à lui obéir en tout ce qui pourrait lui faire plaisir, et à ne jamais lui rien refuser de tout ce qu'on souhaiterait d'elle. Cet amour qu'elle avait pour le prochain paraissait encore avec plus d'éclat envers ceux qui lui étaient contraires et qui la méprisaient, qu'à l'égard des autres pour qui elle avait naturellement quelque bienveillance. En effet, cette charitable institutrice n'a jamais su se venger autrement de ses ennemis, qu'en les comblant de bienfaits et en leur rendant même de plus grands services qu'à ses propres amis. C'était encore ce même esprit de bienveillance et de bonté qui lui faisait chercher les moyens de retirer du crime et du désordre un grand nombre de pauvres filles, qu'elle a su sauver et remettre dans les voies sûres de leur salut, par les aumônes qu'elle leur faisait faire et par les prières continuelles qu'elle offrait à Dieu pour les faire sortir de leur aveuglement et leur obtenir les lumières dont elles avaient besoin.

Nous lisons dans les mémoires de sa vie que, dans un temps où elle avait à peine de quoi nourrir sa communauté, elle trouvait néanmoins des moyens pour faire subsister trente familles de pauvres honteux dont elle avait un soin particulier. Si quelqu'un lui représentait qu'elle faisait trop pour des étrangers, dans un temps où elle manquait de tout, elle faisait la réponse suivante : « Plus je trouve de quoi donner à mon prochain, plus Dieu me renvoie de biens et me fournit de nouveaux moyens pour procurer de plus grands secours à ceux qui en ont besoin ». Elle préférait les œuvres de charité à toutes les autres bonnes actions qu'on pouvait faire. « Comme je ne sais pas bien », disait-elle, « ce qui peut être le plus agréable à Dieu, j'aime à faire de toutes les bonnes œuvres un peu de chacune, selon mon pouvoir, surtout en ce qui regarde les œuvres de miséricorde, afin d'avoir un peu de part à ces consolantes paroles que Notre-Seigneur dira un jour à ses élus : « Venez, les bénis de mon Père, posséder le royaume qui vous a été préparé; car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'étais nu et vous m'avez vêtu, etc. » Elle se sentait si bien établie dans la belle maxime de ne juger jamais personne, comme Jésus-Christ nous l'a ordonné, qu'elle osait avancer quelquefois qu'elle dirait avec confiance à Notre-Seigneur, à l'heure de la mort : « Seigneur, je n'ai jamais jugé ni condamné personne; aussi j'espère, selon votre parole, que vous ne me condamnerez pas non plus ».

Cette extrême bienveillance, qui lui faisait avoir tant d'égard pour le prochain et qui lui faisait trouver tant de moyens pour le favoriser et lui devenir utile, la porta un jour à se livrer entièrement à la justice divine, comme une hostie nouvelle qu'elle lui présentait et sur laquelle elle pourrait décharger tous les coups qu'il lui plairait, pour tirer satisfaction des fautes que les autres avaient commises.

Après avoir reçu une infinité de grâces extraordinaires, après avoir passé par les rudes épreuves de toutes sortes de peines intérieures et avoir aussi supporté un grand nombre de différentes maladies corporelles, il plut à Dieu de lui donner des pressentiments de sa mort prochaine. Environ six semaines avant son trépas, elle commença à disposer ses filles à cette triste séparation. Elle était alors dans de grandes souffrances et portait un rude état d'humiliation; mais c'était pour elle des délices. « Oh ! que Dieu fait bien ce qu'il fait », disait-elle. « Je ne cesse d'adorer sa conduite, de le bénir et de le remercier; j'aime mieux cesser de vivre que cesser de souffrir. Ce temps-ci est pour moi un temps de grâce et de bénédiction, que je ne donnerais pas pour toutes les autres années de ma vie; c'est à présent que je commence à vivre ». Pendant la semaine sainte de l'année 1698, elle assista encore, quoique très languissante, à tout l'office. Le mardi de Pâques elle se transporta le mieux qu'elle put dans une petite chapelle dédiée à la sainte Vierge; elle y demeura prosternée pendant une heure; au bout de ce temps on la pria de revenir, mais elle répondit qu'elle ne le pouvait, parce qu'il fallait qu'elle remît l'Institut et toute la communauté entre les mains et sous la protection de la Mère de Dieu. La nuit du mercredi au jeudi, elle fit un effort pour s'acquitter de ses trois heures ordinaires d'oraison et pour dire aussi son Bréviaire; mais, sur le midi, elle fut attaquée d'une grosse fièvre accompagnée de vomissements, qui déterminèrent la communauté à lui faire administrer les derniers sacrements. Elle se confessa et ensuite s'accusa publiquement de fautes que l'on n'avait jamais vues en elle et demanda pardon du mauvais exemple qu'elle avait donné, mais que personne n'avait jamais reconnu. Tous les assistants étaient pénétrés des sentiments et des actes de contrition qu'elle produisait. Elle reçut le saint Viatique dans le même moment, et répondit à toutes les prières avec une présence d'esprit et une union à Dieu qui donnaient de l'admiration et de la dévotion à tous ceux qui étaient présents. Le samedi, la maladie ayant beaucoup augmenté, elle demanda le révérend Père Paulin, ex-provincial des religieux pénitents de Nazareth, à qui elle se confessa pour la dernière fois. Elle communia encore le dimanche de Quasimodo, entre minuit et une heure, en esprit de réparation de toutes ses négligences commises en la divine présence. Sur les six heures, le Père Paulin lui demandant à quoi elle pensait, elle ne répondit que ces deux paroles : « J'adore et je me soumets ». Elle donna ensuite sa bénédiction à toute la communauté, puis les forces lui manquant entièrement, elle tomba dans une douce agonie qui lui laissa encore la liberté de s'abandonner à son Dieu et de s'unir à Jésus-Christ expirant; c'est dans l'exercice de ces actes surnaturels qu'elle rendit paisiblement son esprit à Dieu, le 6 avril de l'année 1698, étant âgée de quatre-vingt-trois ans, trois mois et six jours.

[ANNEXE: NOTICE SUR L'ORDRE DES BÉNÉDICTINES]

L'Ordre dont elle a été l'institutrice a été reçu dans toutes les formes par les deux puissances ecclésiastique et séculière; car, outre les permissions qu'elle avait obtenues du côté de l'État, le cardinal de Vendôme, légat en France, l'approuva en l'année 1668 avec les Constitutions qu'elle avait dressées pour le mieux faire garder. Le pape Innocent XI confirma le même Institut en l'année 1676 et Clément XI l'a encore approuvé depuis par un bref du 1er avril 1705, à la sollicitation de la reine de Pologne, Marie Casimir, épouse de Jean III.

Les religieuses Bénédictines de Bayoux ont pris aussi la réforme de l'Adoration perpétuelle, dont elles firent profession le 10 septembre 1701. On fonda aussi un couvent de cet Ordre en la ville de Dreux, au diocèse de Chartres. On proposa, dès l'année 1695, de faire cet établissement, lorsque la Révérende Mère Mechtilde du Saint-Sacrement vivait encore; mais plusieurs difficultés étant survenues, cette affaire ne fut exécutée qu'en 1708, après la mort de cette digne institutrice. Les Bénédictines de l'Adoration perpétuelle ont toujours plusieurs maisons, entre autres deux à Paris; l'une dans l'ancien couvent des religieuses de Sainte-Aure, rue Neuve-Sainte-Geneviève; l'autre dans l'ancien local du Temple où fut renfermé Louis XVI. Ce dernier monastère rappelle d'augustes et lugubres souvenirs, non-seulement par son local, mais par sa fondatrice et première prieure Louise de Bourbon-Condé, sœur du dernier des Condés, assassiné au château de Saint-Lou, tante du duc d'Enghien, fusillé dans les fossés du château de Vincennes.

On a reconnu quelque chose de si noble et de si utile dans le culte de l'Adoration perpétuelle, que plusieurs autres célèbres communautés, qui ne sont point de l'établissement de la Mère Mechtilde, voulant participer aux exercices et aux mérites de ce nouvel Institut, se sont aussi consacrées pour rendre cet honneur continu au très-saint Sacrement.

Afin d'étendre de plus en plus ce pieux usage, nous allons décrire les édifiantes pratiques qui s'observent dans l'Institut de la Mère Mechtilde, pour honorer le Saint-Sacrement.

Les religieuses de cet Ordre s'obligent, par un vœu solennel, de rendre une adoration perpétuelle au très-saint Sacrement de l'autel, en réparation de toutes les irrévérences commises contre ce gage adorable de notre rédemption. Chaque religieuse y fait son adoration tous les jours pendant l'espace d'une heure, suivant le temps qui lui a été marqué, et comme cette adoration doit être perpétuelle et sans interruption, elle a été réglée de telle sorte que le Saint-Sacrement n'est jamais sans hommage ni le jour ni la nuit; les religieuses se succèdent les unes aux autres.

Tous les mois on tire les heures par billets, et les adorations sont multipliées à chaque heure, suivant le nombre des religieuses qui composent la communauté. Outre cette adoration perpétuelle, la réparation est encore une des principales obligations de cet Institut. Tous les jours une religieuse, suivant son rang de profession, vient à la fin de l'office qui précède la messe conventuelle, se mettre au milieu du chœur, où il y a une torche allumée, posée sur un gros chandelier de bois, que l'on nomme poteau; elle met à son cou une grosse corde, et, prenant la torche en main, elle demeure dans cette humble posture pendant la sainte messe, faisant amende honorable à la majesté de Dieu outragée par les crimes de tant d'impies et humiliée dans le Saint-Sacrement.

Quand le temps de la communion est venu, elle quitte la torche et la corde, et elle va communier; car la communion de ce jour est indispensable. La réparatrice va de même au réfectoire la corde au cou et la torche à la main, comme une criminelle, marchant la dernière de toutes les sœurs, et s'étant mise à genoux au milieu du réfectoire dans une humiliation profonde, elle dit tout haut à la première pause de la lecture: « Loué et adoré soit à jamais le Saint-Sacrement de l'autel ! Mes très-chères sœurs », continue-t-elle, « souvenez-vous que nous sommes vouées à Dieu en qualité de victimes, pour réparer les outrages et les profanations qui se font incessamment envers le très-saint Sacrement de l'autel. Je demande humblement le secours de vos prières, pour m'acquitter de ce devoir comme je le dois ». Ensuite cette religieuse retourne au chœur, et ne prend sa réfection qu'à la seconde table; elle demeure ce jour-là en retraite jusqu'à Vêpres, pour honorer la solitude et la pénitence du Fils de Dieu.

Tous les jours, après la messe conventuelle, celle qui est de semaine pour faire l'office divin, se met à genoux au poteau, où, ayant la torche en main et la corde au cou, elle prononce tout

6 AVRIL.

haut un acte d'Adoration composé par la mère institutrice, pendant lequel toutes les sœurs sont prosternées contre terre. A toutes les heures, tant du jour que de la nuit, on sonne cinq coups de la grosse cloche; pour avertir celles qui doivent venir au chœur et pour faire souvenir toutes les autres du bienfait inestimable renfermé dans la divine Eucharistie, et tant celle qui les sonne, que celles qui les entendent, disent en esprit d'Adoration : « Loué soit le très-saint Sacrement de l'autel à jamais! » Elles ont à tout moment ces paroles à la bouche; c'est, pour ainsi dire, leur mot de guet, soit en s'abordant lorsqu'elles ont quelque chose à se demander les unes aux autres, ou quand elles frappent à la porte des cellules ou des offices.

C'est aussi la première salutation dans les lettres, aux grilles, au tour, ou quand elles parlent aux personnes du dehors; c'est par où les lectrices commencent les lectures que l'on fait en commun; ce sont les premières paroles qu'elles prononcent en s'éveillant, et les dernières avant de s'endormir. Toutes les heures de l'office divin commencent aussi et se terminent par ces mêmes paroles, qu'on prononce en latin, en baisant la terre, et l'on observe la même chose à la fin des grâces et au commencement des conférences communes, après les repas. Les religieuses étant alors où elles doivent se tenir, elles se mettent à genoux et l'on dit : *Loudetur sacrosanctum et augustissimum sacramentum in aternum*. On ne passe jamais devant le Saint-Sacrement, ni devant la porte du chœur, quelque fermée, sans faire une génuflexion, et, lorsque l'on est éloigné, une inclination. Chaque religieuse porte devant elle, sur le scapulaire ou sur le grand habit d'église, une figure du Saint-Sacrement, de cuivre doré, faite en forme de soleil, sur le pied de laquelle sont gravées aussi ces paroles : « Loué soit le très-saint Sacrement à jamais! » aussi bien que dans une bague qu'on leur donne à la profession. Elles ne quittent jamais ces symboles extérieurs de leur état; le sceau du monastère est aussi une figure du Saint-Sacrement.

Par une obligation indispensable de l'Institut, on expose, tous les jeudis de l'année, pendant tout le jour, le Saint-Sacrement dans l'église de chaque monastère. Il y a ce jour-là communion générale, et les sœurs s'abstiennent du travail manuel depuis l'exposition jusqu'après le salut. Il n'y a point non plus de conférences communes après le dîner ni aux autres jours d'exposition, afin que les sœurs se rendent plus assidues en sa présence, d'où elles ne sortent que pour prendre leur réfection et lorsque la nécessité les en retire. Il y a ces jours-là grande messe solennelle, le sermon et enfin la bénédiction avant les Complies.

On célèbre la fête du Saint-Sacrement et son octave avec le plus de solennité que l'on peut; et tous les premiers jeudis de chaque mois, hors le temps pascal, on fait l'office double, sous le titre de réparation des outrages et des profanations commises contre le très-saint Sacrement.

Le jeudi de la Sexagésime, appelé communément le jeudi-gras, on célèbre une fête double de seconde classe, avec la même solennité que celle du Saint-Sacrement. Pendant la messe conventuelle toutes les religieuses sont en réparation, la corde au cou et un cierge en main; elles font de même au salut; on y chante le *Miserere*, les prêtres étant prosternés dans le sanctuaire, la face contre terre, et l'on sonne la cloche de l'Adoration jusqu'à la fin.

Tous les ans, le jour de l'Annonciation de la sainte Vierge et pendant son octave, la communauté fait amende honorable pendant la messe, pour réparer toutes les négligences et les fautes qu'elles ont commises contre le Saint-Sacrement pendant toute l'année, et elles communient en mémoire et en actions de grâces de l'établissement de l'Institut, qui prit naissance à pareil jour en 1653 et pour demander aussi à Dieu des sujets capables de le maintenir dans sa vigueur. Lorsqu'il arrive ou qu'on apprend quelque profanation extraordinaire, outre les pénitences que chacune s'impose en particulier avec permission, la prieure ordonne des réparations et des amendes publiques et générales, des processions, la corde au cou et le cierge en main, avec d'autres actions de pénitence.

Quand une religieuse est à l'agonie, la prieure fait assembler la communauté à l'infirmerie, et toutes les sœurs, étant à genoux, font amende honorable en la manière accoutumée pour réparer les fautes de celle qui va paraître devant Dieu; et quand cela se peut, on lui met aussi une corde au cou et un cierge bénit dans la main, afin qu'elle meure comme une victime réparatrice et pénitente.

Quoi qu'il en soit de ce que nous avons dit de la dévotion au Saint-Sacrement, qui est essentielle à l'Institut, il y en a encore une particulière envers la très-sainte Vierge, que les religieuses regardent comme leur mère et leur protectrice, et qu'elles honorent en cette qualité par différentes pratiques de piété; aussi exposent-elles le Saint-Sacrement au jour de toutes les fêtes de Notre-Seigneur, de saint Benoît et de sainte Scolastique.

Nous avons extrait cet abrégé d'un grand nombre de mémoires très-fidèles et de plusieurs lettres de la révérende Mère Mechtilde, qui nous ont été communiqués par le premier monastère de son Institut. — Cf. *Le véritable esprit des Religieuses Adoratrices perpétuelles du très-saint Sacrement*, par la Mère Mechtilde du Saint-Sacrement.

LE VÉNÉRABLE JEAN-BAPTISTE DE LA SALLE. 265

Événements marquants

  • Naissance à Saint-Dié le 31 décembre 1614
  • Entrée chez les Annonciades de Bruyères en 1632
  • Élue supérieure à l'âge de 19 ans
  • Prise d'habit de Saint-Benoît le 2 juillet 1639
  • Arrivée à Paris en août 1641 accueillie par Saint Vincent de Paul
  • Fondation de l'Institut de l'Adoration Perpétuelle le 14 août 1652
  • Inauguration du monastère de la rue Cassette en 1659
  • Approbation de l'Institut par le Pape Innocent XI en 1676

Miracles

  • Guérisons subites après avoir été condamnée par les médecins
  • Présentiments et révélations des secrets des consciences
  • Protection miraculeuse du monastère de Ramberviller contre les soldats

Citations

J'adore et je me soumets

— Dernières paroles rapportées par le Père Paulin

Fulcite me opprobriis: stipate me pudore et confusione quia amore langueo

— Devise personnelle adaptée du Cantique des Cantiques