Jean-Joseph Allemand
Prêtre, Fondateur de l'Œuvre de la Jeunesse
Résumé
Prêtre marseillais né à la fin du XVIIIe siècle, Jean-Joseph Allemand consacra sa vie à l'éducation chrétienne des jeunes gens. Fondateur de l'Œuvre de la Jeunesse en 1799, il traversa les tourmentes révolutionnaires avec courage et humilité. Son modèle éducatif reposait sur la piété, le jeu et un dévouement total au salut des âmes.
Biographie
JEAN-JOSEPH ALLEMAND, PRÊTRE,
FONDATEUR DE L'ŒUVRE DE LA JEUNESSE
Jean-Joseph Allemand naquit le 27 décembre 1772 à Marseille, où son père exerçait un petit commerce de mercerie et de comestibles. Cet honnête marchand, par sa probité sévère et généralement reconnue, avait mérité la confiance de plusieurs capitaines de la marine qui s'approvisionnaient chez lui et lui fournissaient l'occasion d'étendre son commerce. Père d'une famille de sept enfants, dont quatre garçons et trois filles, rien n'eût manqué à son bonheur s'il avait su se préserver, lui et les siens, des erreurs du temps ; mais la dépréciation des assignats auxquels il avait une trop grande confiance dissipa la belle fortune qu'il avait si péniblement acquise, ce qui exposa Jean-Joseph à une suite non interrompue de persécutions domestiques qui en firent un confesseur de la foi par sa générosité et son invincible patience à les supporter.
L'humble demeure où Jean-Joseph vint au monde était placée sous la juridiction de l'église collégiale de Notre-Dame des Accoules, édifice gothique d'une architecture assez remarquable et qui occupait l'enceinte où s'élève aujourd'hui la croix de la Mission désignée sous le nom de Calvaire. Il aima toujours à se rappeler tout ce qui se rattachait au souvenir de cette église où il était devenu enfant de Dieu par le baptême et où il avait miraculeusement recouvré l'usage de la vue perdu à la suite d'une grave maladie. Son cœur si sensible et si reconnaissant conserva toujours le souvenir des grâces et des faveurs qu'il avait reçues dans le sanctuaire de Notre-Dame.
Destiné à de grandes choses, et pour cela doué par Dieu de la piété la plus solide et la plus tendre, il fit pressentir, de bonne heure, l'accomplissement des paroles de sa nourrice qui avait dit, en le rendant à sa mère : « Je viens vous apporter un petit prêtre ». En effet, fuyant les plaisirs bruyants du jeune âge, il ne s'occupait que de Dieu et des choses saintes, s'appliquant à imiter toutes les cérémonies de l'Église. Le Seigneur l'en récompensa. À peine avait-il neuf ans, qu'une maladie aiguë le mit aux portes du tombeau ; le mal s'étant porté sur ses yeux, il devint complètement aveugle, sans aucun espoir de guérison. Le pieux enfant se tourna du côté de Dieu et fit une neuvaine en compagnie d'une excellente femme, sa marraine. Le dernier jour il se rendit à l'église ; prosterné devant l'autel il priait avec une ferveur tout angélique, lorsqu'au moment solennel de la consécration ses yeux s'ouvrent tout à coup, et, regardant avec amour la sainte hostie offerte à l'adoration des fidèles, il s'écrie dans les transports de sa reconnaissance : « Je vois, ô mon Dieu ! je vois ! soyez béni, mille fois béni de la grande grâce que vous m'accordez ; mes yeux ont recouvré la lumière ». Toute sa vie il ne cessa de remercier Dieu de cet insigne bienfait.
Parvenu à l'âge de dix ans, il fut admis, comme externe, au collège de l'Oratoire alors établi à Marseille ; c'est là qu'il se prépara à faire saintement sa première communion. Alors se fortifia en lui la résolution qu'il avait prise depuis longtemps de se donner tout entier à Dieu et à son service. Quoique ses moyens intellectuels n'eussent rien d'extraordinaire, ce ne fut pas sans honneurs qu'il parcourut la carrière des études. La prière était son unique délassement ; il la faisait dans sa chambre, au pied d'une croix et d'une statue de la très-sainte Vierge. Sa timidité, son extérieur peu favorisé de la nature, ses habitudes de prières et de solitude, ses dévotions, l'avaient fait surnommer l'abbé par ses parents, qui avaient même quelquefois poussé le mépris et la rigueur jusqu'à la brutalité. En voici un exemple.
Un jour de distribution des prix au collège, l'enfant rentrait chez lui chargé d'un glorieux fardeau de livres et de couronnes. Beaucoup de personnes qui connaissaient ses privations et ses tortures morales à la maison paternelle et auraient voulu y apporter quelque adoucissement, se dirent qu'au moins ce jour-là Jean-Joseph ne pouvait qu'être bien reçu des siens. Une voisine entre chez ses parents, et tandis qu'elle félicite l'enfant de ses heureux succès, la mère n'a pour lui que des paroles sévères : « Dépose cette couronne de lauriers dans la cuisine », lui dit-elle d'un ton sec, « et monte de suite dans ta chambre ». L'enfant obéit et va se jeter au pied de son crucifix ; mais la voisine indignée éclate en reproches contre les injustes procédés de la mère : « Au reste », ajoute-t-elle, « sachez bien, Madame, que cet enfant que vous méprisez et que vous maltraitez ainsi sera le soutien et la consolation de votre vieillesse ». Cette prédiction s'est vérifiée.
Durant le cours de ses études au collège de l'Oratoire, le jeune écolier avait connu et fréquenté l'Œuvre de la Jeunesse ouverte à l'enfance dans le séminaire des prêtres du Bon-Pasteur. L'attrait qui l'y poussait devenait de jour en jour plus fort et plus irrésistible, c'est là qu'il se sentait appelé ; enfin, après avoir terminé sa rhétorique, il vint y faire sa philosophie. Il était alors âgé de dix-huit ans. La tempête révolutionnaire interrompit ses études, et malgré la gravité des circonstances il ne craignit pas de faire connaître à son père, dominé par les idées d'alors, le dessein qu'il avait formé d'embrasser l'état ecclésiastique. Dire tous les mauvais traitements auxquels ses aveux l'exposèrent, serait chose presque impossible. Avec un courage surhumain il endura tout, quitta la maison paternelle et se trouva sans asile. La divine Providence avait ses desseins : celui qu'elle protégeait apprenait par les besoins de sa jeunesse à compatir à ceux des autres dans le même âge. Dans cette extrémité, trois vénérables prêtres appartenant à la maison du Bon-Pasteur servirent successivement de protecteurs et de guides à cet orphelin volontaire et devinrent ses professeurs et ses maîtres.
L'abbé Morin, un des protecteurs de Jean-Joseph Allemand, se fit son professeur de théologie et lui inspira de plus en plus cet esprit de charité féroce et inépuisable dont le fondateur de l'Œuvre de la Jeunesse se montra toujours animé. Nous ignorons quelle main bénie fit faire au pieux élève les premiers pas dans le sanctuaire. Une fois enrôlé dans la milice sainte, le jeune lévite eut à prendre toutes sortes de précautions pour dérober son costume aux regards des hommes. Durant ces temps difficiles, il s'exerçait à un apostolat caché, mais d'autant plus méritoire qu'il était plus pénible et plus dangereux. Alors que le moindre signe de foi et de religion était un crime capital, l'abbé Allemand ne craignait pas d'évangéliser les pieux fidèles qui n'avaient point fléchi le genou devant Baal. Dans ces assemblées qui rappelaient si bien l'Église des Catacombes, il distribuait le pain de la parole divine, ranimait la foi des fidèles, excitait à la persévérance, conduisait même jusqu'à la perfection.
Après la chute de Robespierre, l'abbé Allemand put réunir son petit troupeau tous les dimanches, mais toujours en secret. Le matin on récitait des prières et on lisait l'ordinaire de la messe, que les malheurs du temps ne permettaient pas d'entendre ; le soir, on récitait les Vêpres qui étaient suivies d'une instruction. Plusieurs fois, il faillit être découvert et livré entre les mains du tribunal révolutionnaire ; mais Dieu veillait sur lui et le conservait pour l'œuvre à laquelle il était destiné. Il échappa pour ainsi dire miraculeusement aux poursuites du fameux Gobet, si connu à Marseille. Obligé de mener une vie errante, logeant tantôt dans une maison et tantôt dans une autre, il n'abandonna pas néanmoins le petit troupeau qui lui avait été confié.
Ces travaux pleins de dangers et vraiment apostoliques furent pour l'abbé Allemand une digne préparation à la grâce du sacerdoce. À travers les épreuves de toutes sortes il avait appris la science du sacrifice, et quoi que l'orage grondât encore, il n'hésita pas à contracter les saints engagements du sous-diaconat et bientôt après ceux de la prêtrise entre les mains de Mgr de Brunières, évêque de Grasse. Les vertus qu'il se proposa surtout de pratiquer étaient l'humilité, la douceur, l'abnégation ; il voulait qu'on n'envisageât le sacerdoce que comme un état de croix et de pénibles labeurs. « Vous autres », disait-il un jour à son jeune auditoire, dans un sermon sur le choix d'un état de vie, « vous autres qui avez la manie de vouloir vous faire ecclésiastiques, sans rien comprendre à ce saint état, savez-vous bien ce qu'il faut pour être un bon prêtre ? Il faut être prêt à recevoir des coups de bâton et à mourir de faim au coin d'une rue ».
Le 16 mai 1799, un prêtre, pauvre, sans appui humain, dépourvu de presque tous les dons et de toutes les qualités que les hommes admirent, n'ayant pour lui qu'une profonde humilité et une confiance en Dieu illimitée, jetait les fondements d'une œuvre qu'il devait diriger pendant trente-sept ans et qui recueille encore aujourd'hui le fruit de ses vertus. Il réunit dans une modeste chambre quatre jeunes gens et les offrit à Dieu comme les premiers élus et les aînés de cette famille sainte qu'il allait former au Seigneur. Ces obscurs commencements furent dignes du lieu modeste qui les reçut ; un simple autel, quelques flambeaux et les roses de la saison furent tout l'ornement de cette fête. L'abbé Allemand recevait tous les jours ces quatre enfants qui, après les exercices de piété, causaient, riaient et jouaient avec toute l'ardeur et toute la joie du jeune âge innocent. Il disait avec saint Philippe de Néri qu'« il faut tout supporter et tout endurer de la part des enfants et des jeunes gens, tant qu'ils n'offensent pas le bon Dieu ». L'exercice religieux consistait en quelques prières vocales suivies d'une courte lecture à laquelle l'homme de Dieu ajoutait quelques réflexions familières. C'est ainsi que fut fondée l'Œuvre de la Jeunesse, à Marseille.
Ce fut alors que l'abbé Allemand établit dans sa maison l'ordre uniforme et régulier des exercices, comme aussi les dévotions et pratiques spéciales à quelques Saints ou à certains temps de l'année, particulièrement les six dimanches en l'honneur de saint Louis de Gonzague et la retraite annuelle du mois d'août. D'un zèle infatigable, il cherchait par tous les moyens à faire de ses premiers enfants autant de jeunes apôtres pour le bien de son Œuvre et l'accroissement de son petit troupeau. Dieu bénit ses efforts et récompensa la vertu de son fidèle serviteur.
Cependant les travaux, les peines et les privations de tout genre avaient altéré la santé du dévoué Père de la jeunesse. Une fièvre maligne le jeta dans un délire continuel. Il parlait à tort et à travers des jeunes gens, racontait leurs écarts, disait leurs défauts. Tout à coup, dans un accès, il se lève sur son séant et s'écrie : « M. ***, quand il vint me trouver pour se confesser... » À peine eut-il prononcé ces mots que, faisant pour ainsi dire un retour sur lui-même, il s'arrêta tout court ; et retombant sur son lit comme un homme abattu, excédé de fatigue, il s'apostropha lui-même en ces termes : « Malheureux ! qu'allais-tu faire ? Tu ne connais ce jeune homme que par la confession ! Tu allais dévoiler le secret de la confession ! Quel crime ! Ah ! l'enfer s'ouvrirait sous tes pas ! » Puis il demeura calme ; on eût dit qu'il avait conscience de ce qui venait de se passer. Tous les assistants, saisis d'étonnement, admirèrent avec quel soin la Providence veille à ce que le sceau de la confession ne soit pas violé même par un prêtre en délire.
Dès qu'il fut rétabli, il n'en montra que plus de dévouement et plus de zèle. Il réunit ses disciples les plus fervents et leur dit : « Je suis tout au salut des jeunes gens et pour toujours ; c'est une affaire conclue. Voulez-vous, vous aussi, vous dévouer à leur salut ? Je ne veux dans l'Union que des hommes dévoués à la sanctification de la jeunesse et disposés à tout souffrir et à se sacrifier eux-mêmes pour la procurer... À moi les hommes de dévouement et de sacrifice ; arrière les tièdes et les lâches... » Ce fut un élan général, et l'Œuvre en recueillit les plus heureux fruits.
La Société n'avait que de faibles ressources ; mais la Providence vint à son secours. Un prêtre émigré, possesseur d'un riche patrimoine, acheta pour l'Œuvre de la Jeunesse une maison commode et spacieuse qu'il habita lui-même et où il fit bâtir une chapelle. L'abbé Allemand se montra reconnaissant envers ce généreux bienfaiteur ; mais sa juste gratitude n'alla pas jusqu'à lui sacrifier un seul point de son inflexible règlement. Ce sentiment de gouvernement exclusif et d'entière indépendance fut constant dans l'âme du fondateur. On sentait dans sa communauté un bras ferme qui maintenait tout. « Le conseil, c'est moi », disait-il avec énergie. « Moi seul commande ici... Quand je ne commanderai plus, je mettrai les clefs sous la porte et je m'en irai... » Dans son conseil, en effet, on délibérait sagement, mais c'était pour se soumettre avec plus de sagesse encore.
Un moment solennel arriva pour l'Œuvre, celui où plusieurs de ses enfants se disposaient à la Confirmation ; Mgr Champion de Cicé, archevêque d'Aix, vint leur administrer le sacrement qui fait les parfaits chrétiens. Les critiques n'avaient manqué ni au fondateur ni à son Œuvre ; mais l'éminent prélat lui rendit justice et le combla de remerciements et d'éloges. « Si j'avais eu à nommer un directeur de l'Œuvre de la Jeunesse », disait-il souvent dans la suite, « je n'aurais pas nommé l'abbé Allemand, et cependant c'est le seul homme qu'il aurait fallu nommer ». À ces éloges il ajouta une autre marque d'affection : il donna au serviteur de Dieu des lettres de vicaire et voulut qu'il touchât le faible traitement de cette charge sans en remplir les fonctions. C'était la première ressource pécuniaire qui arrivait à l'abbé Allemand ; il l'accepta avec reconnaissance ; mais il voulut la partager avec les pauvres.
Bientôt un décret impérial prononça la suppression de toute maison religieuse, et quoique dans l'Œuvre on s'occupât exclusivement de jouer et de prier, comme le disait naïvement le Père de la Jeunesse, ordre fut donné de fermer immédiatement la maison. L'abbé Allemand fut alors nommé vicaire à la paroisse Saint-Laurent, à Marseille, sur la demande de l'abbé Bonnafoux, son vénérable curé. Il avait beaucoup de répugnance pour le ministère des paroisses, à cause des rapports fréquents que l'on a avec les personnes du sexe, ce qui était pour lui une espèce de martyre, comme il l'a témoigné dans plusieurs circonstances, avant et après son élévation au sacerdoce.
Cependant le serviteur de Dieu, pendant tout le temps qu'il dirigea l'Œuvre, se montra accessible et affable envers toutes les mères que le soin de leurs enfants amenait chez lui, les accueillant avec un visage riant, et toutefois ne levant jamais les yeux sur elles et se tournant du côté opposé à celui où elles se trouvaient. Le plus bel éloge de ses vertus et de sa sainteté est sorti de la bouche et du cœur des femmes le jour de ses funérailles. « Allons voir », se disaient-elles, « allons voir le saint prêtre qui ne voulait pas voir les femmes ». Il remplissait ses devoirs de vicaire avec une piété et un zèle exemplaires ; l'heure fixée pour l'office le trouvait toujours debout au pied de l'autel.
Trois membres de l'Œuvre avaient ouvert leurs propres maisons à leurs confrères, sans s'inquiéter des soupçons du gouvernement impérial : cet état dura six ans. Ce temps ne fut perdu pour personne ; les disciples de Jésus enfant apprenaient à se confier en la bonté de Dieu qui leur servait visiblement de Père, et l'abbé Allemand, pratiquant ce qu'il devait enseigner aux autres, préparait à sa parole l'autorité d'une science plus étendue et d'une expérience si nécessaire à son Œuvre. Ce fut en 1816 qu'il en reprit publiquement la direction.
La maison de l'Œuvre s'ouvrait les jours de travail à cinq heures du soir. Les enfants sortant du collège, les jeunes gens quittant leurs ateliers s'y rendaient aussitôt qu'ils étaient libres et commençaient par quelques minutes d'adoration à la chapelle. Après quoi chacun se livrait aux amusements et aux jeux suivant son attrait et son âge. « Dans l'Œuvre, un jeune homme qui joue bien persévère ordinairement », disait l'abbé Allemand. Il ajoutait : « Je n'ai pas confiance dans un jeune homme qui ne joue pas et qui reste des heures entières dans la chapelle. Quand vous jouez, n'ayez pas peur que le démon vienne vous tirer l'habit ». Pour ceux qui voulaient lire, il y avait une bibliothèque variée : ils pouvaient ainsi passer quelques heures d'une manière utile, soit pour le corps soit pour l'esprit. La fin des jeux est annoncée à son de cloche, puis vient l'exercice religieux, qui commence par la récitation du chapelet et se termine par une allocution du Père Allemand : cet exercice est d'une demi-heure. Tous retournent alors chez leurs parents par petites bandes de cinq ou six enfants d'un même quartier que préside un chef.
L'Œuvre a trois pratiques qu'elle a toujours fidèlement observées : la première, de prier pour la puissance temporelle établie, selon la recommandation des Apôtres eux-mêmes ; la seconde, d'annoncer les fêtes des Saints et les jours de jeûnes de la semaine ; la troisième, d'avertir les enfants aux fêtes solennelles d'aller assister à la grand'messe chacun dans sa paroisse respective ou à la cathédrale. Une des pratiques les plus louables de l'Œuvre, et qu'elle inspire dès le plus bas âge à tous ses enfants, est de savoir dérober à leurs amusements quelques minutes, et jusqu'à un quart d'heure, suivant l'âge ou l'attrait de chacun, pour aller dans la chapelle s'entretenir cœur à cœur avec le bon Maître, présent dans son tabernacle, et lui offrir le dernier hommage de leur journée.
Indépendamment de ces moyens ordinaires de sanctification, offerts chaque jour aux jeunes gens, dans l'Œuvre qui nous occupe, le zèle du fondateur leur a encore ménagé le moyen extraordinaire des retraites. Il en a établi trois : l'une, mensuelle, est fixée au premier dimanche de chaque mois, et les deux autres précèdent les fêtes solennelles de la Pentecôte et de l'Assomption. Des dévotions spéciales et propres à produire les fruits les plus salutaires, sont aussi établies dans l'Œuvre. En première ligne se trouve la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, et celle au très-saint et immaculé Cœur de Marie. Après ces deux dévotions spéciales, l'Œuvre fait ensuite une profession très-expresse de respect et d'amour envers saint Joseph, les saints Anges gardiens et saint Louis de Gonzague.
L'abbé Allemand s'appliqua toute sa vie à inspirer et à former dans les jeunes gens le goût et l'habitude de trois vertus fondamentales qui sont comme le cachet de son esprit et celui de son Œuvre. « L'esprit de l'Œuvre de la jeunesse », disait-il, « est un esprit de pénitence, d'humilité et de sacrifice ». Dès le jeune âge, l'occasion ne manqua point pour le futur fondateur de pratiquer ce qu'il ne cessa de recommander à ses élèves ; par une fidélité parfaite à la grâce, il goûta ces vérités et se les rendit tellement propres et naturelles, qu'il les transmit dans la même intégrité à sa postérité spirituelle, heureux de se voir revivre dans des enfants dignes de lui.
Il répétait et méditait souvent les paroles de l'Écriture sainte ou de l'Imitation qui nous donnent de bas sentiments de nous-mêmes. « L'orgueil n'a jamais fait que des démons », disait-il ; « en conséquence, je dois avoir toujours présenté l'idée de mon néant ». Aux souffrances et aux humiliations que lui coûtaient l'établissement et l'entretien de son Œuvre, Dieu ajouta pour son serviteur les souffrances physiques et des tentations continuelles, surtout contre la sainte vertu de pureté, tentations qui ne lui donnaient pas un instant de relâche. Dieu et les hommes donnèrent à l'humble prêtre de quoi satisfaire la soif du mépris et des opprobres qui le dévorait.
Nous avons dit plus haut comment le Père de la Jeunesse entendait l'autorité pour ce qui regardait le gouvernement de sa maison ; comme toujours il montrait l'exemple, et ce qu'il enseignait aux autres il l'avait pratiqué lui-même. Son grand esprit de foi lui faisait voir Jésus-Christ dans la personne de tous ses supérieurs ecclésiastiques, et surtout du Pape et de son évêque. « En venant à l'Œuvre de la Jeunesse », disait-il, « on doit laisser sa volonté à la porte ». Et ses enfants le comprenaient si bien qu'ils avaient pour lui une obéissance aveugle jusqu'à suivre l'intention même présumée de ce bien-aimé Père. Rarement il eut à réprimer des actes contraires à cette vertu; sa volonté ferme, son cœur plein de bonté et de tendresse lui facilitaient sa tâche; mais pour aucun motif il n'eût cédé devant un jeune homme indépendant ou raisonneur.
La confiance en Dieu est fille de l'humilité et de l'obéissance. L'abbé Allemand n'avait pas même une pièce de monnaie quand il fonda son Œuvre, et tout le monde était contre lui; les gens de bien et le clergé pensaient que ses défauts naturels et extérieurs seraient un obstacle invincible à la réussite de l'entreprise. Et cependant il ne désespéra jamais de la fortune de sa maison, même dans ses plus grandes épreuves. Sa devise ordinaire était: « Moi, j'ai confiance en Dieu ».
Sans une vie mortifiée et pénitente, il est impossible de conserver la pureté de l'âme; aussi recommandait-il à ses enfants de faire de la pénitence une pratique continue, pour conserver en eux la vie d'innocence ou la recouvrer s'ils avaient eu le malheur de la perdre. Dieu, qui l'avait destiné à être le Père et le conducteur de la jeunesse, n'avait pas demandé de lui ces grandes austérités corporelles qui auraient effrayé sinon découragé les jeunes gens en les mettant dans l'impuissance de l'imiter; mais il était un modèle de pénitence et de mortification intérieure, et de patience dans les infirmités. Ce en quoi il a excellé, ce qu'il a pratiqué dans un degré héroïque, c'est la garde et la mortification des sens. À l'exemple du saint homme Job, il avait fait un pacte avec ses yeux, pour ne jamais regarder une personne du sexe. Tous ceux qui ont longtemps vécu dans son intimité ont assuré qu'il n'a jamais accordé à ses sens, et surtout à sa vue, la moindre satisfaction, quelque innocente qu'elle pût être. Il s'était constitué le prisonnier de ses jeunes gens; car tous les jours de l'année il était à leur disposition. À ceux qui l'engageaient à prendre quelques moments de délassements, il répondait: « Mon repos est dans le travail ». C'est ainsi qu'il pratiquait et faisait pratiquer à ses jeunes gens l'esprit de pénitence et leur inspirait l'amour du travail. Portant partout sur lui-même la mortification de Jésus, il entretenait et nourrissait dans leurs cœurs l'esprit de composition et de larmes, les séquestrait intérieurement du monde et leur apprenait à se purifier et à mener une vie angélique.
A la mortification de l'esprit et à celle du corps il ajouta le sacrifice de soi-même; c'est une vertu collective qui renferme tout ce que Dieu exige de l'homme dans son service. Pauvre dans ses vêtements, dans son chétif mobilier, presque sans ressources pécuniaires, il trouvait encore le moyen de faire de larges aumônes, car il aimait tendrement les pauvres, les saluait avec respect, les assistait selon ses moyens, quelquefois aux dépens du nécessaire, évitant d'attirer sur lui une partie de la reconnaissance qui, disait-il, n'est due qu'à Dieu seul. — Il a laissé tout entier de sa main un écrit sur la Conduite que doit tenir un ecclésiastique qui se consacre à la sanctification des jeunes gens. C'est un témoignage éclatant de son zèle, de son dévouement pour l'enfance et de la conduite qu'il a tenue lui-même dans la direction de son Œuvre. Il croyait ne tracer qu'une règle pour ses successeurs, il s'est dépeint lui-même et a fait à son insu son plus bel éloge. En voici l'abrégé: 1° Le prêtre qui se destine à la sanctification des jeunes gens, doit être un homme d'oraison, comptant plus sur ses prières que sur ses paroles; 2° il faut qu'il ait une patience à toute épreuve: patience pour supporter le caractère des jeunes gens; patience pour les peines attachées à son genre d'occupation; 3° il faut témoigner beaucoup d'amitié à tous les jeunes gens, sans avoir avec eux la moindre familiarité tant soit peu déplacée; 4° un Père de la Jeunesse doit se distinguer par l'esprit de désintéressement : il ne doit, pour ainsi dire, rien avoir à lui ; 5° il doit être très-simple dans ses habillements ; 6° il doit être un homme de retraite et de privation ; 7° la surveillance des jeunes gens est ce qu'il y a de plus important dans l'Œuvre : il faut donc continuellement être en sentinelle ; 8° sur toutes choses, il faut éviter toute amitié particulière ; 9° il faut profiter de la confiance que les jeunes gens vous témoignent, pour les faire avancer dans la vertu ; 10° on souffrira tout d'un jeune homme, lorsque ses défauts ne tourneront pas au détriment de l'Œuvre ; mais lorsqu'on s'apercevra qu'un jeune homme est gâté, et qu'aux premiers avis il ne changera pas, alors on s'en débarrassera tout de suite : la patience, en pareil cas, devient un vice, parce qu'elle contribue à la perte de plusieurs ; 11° lorsqu'un jeune homme laissera entrevoir des dispositions pour l'état ecclésiastique, on les secondera en tout ; 12° lorsqu'on trouvera des jeunes gens que Dieu appellera d'une manière particulière à faire de grands progrès dans le chemin de la vertu, on les engagera à venir nous voir, hors les heures des exercices communs, afin de seconder les desseins de Dieu sur eux ; 13° il ne faut pas oublier, en général, et surtout dans les conversations particulières que nous avons avec les jeunes gens, de leur recommander la pratique du zèle.
L'exactitude, la vigilance, le zèle qu'il avait montrés comme vicaire de Saint-Laurent ne firent que s'accroître avec les années. Pour sauver un jeune homme, rien ne lui coûtait ; il n'épargnait ni les peines, ni la prière, ni aucun sacrifice quel qu'il fût. « Faire éviter le péché mortel aux jeunes gens », était l'unique et salutaire pensée de son Œuvre. Il s'était posé en gardien vigilant de son petit troupeau, en sorte que le mal ne pût y entrer. Pour faire fructifier davantage ses travaux et augmenter son action sur les âmes, il créa pour son Œuvre un foyer de zèle ardent et toujours nouveau dans la personne de quelques jeunes gens dévoués ; il leur inculquait plus particulièrement son esprit, les identifiait pour ainsi dire avec lui-même et les envoyait comme ses anges porter partout la flamme ardente de sa charité. « Le zèle doit vous boire le sang », leur répétait-il dans ses entretiens particuliers. Ainsi toute l'ardeur dont il était dévoré pour la maison de Dieu, passait dans l'âme de ses pieux disciples.
C'est surtout par la direction et la confession qu'il exerçait son influence salutaire sur la jeunesse ; il parlait peu et priait beaucoup, subordonnant toujours son action à l'action de la grâce et sa direction à la direction du Saint-Esprit. Juge prudent et éclairé, favorisé par le ciel d'un don de discernement presque infaillible, il se trompait rarement, surtout par rapport au choix d'un état de vie si essentiel pour le salut. Sa réputation de sainteté le faisait rechercher par tout ce qu'il y avait de plus remarquable dans la ville et dans le clergé. Les personnes tristes ne le quittaient jamais sans avoir reçu une vraie consolation : c'est à quoi il attachait beaucoup d'importance ; car il redoutait la tristesse et ses funestes atteintes, surtout pour les jeunes gens. Quant au scrupule, il ne pouvait le souffrir dans les jeunes gens ; aussi le poursuivait-il à outrance dans ses discours et dans sa direction. Il regardait cette maladie de l'âme comme très-funeste, et il disait qu'elle aboutissait ordinairement ou à la perte de la raison, ou à la perte de la vertu, et même de la foi.
La réputation de l'humble prêtre s'était répandue au loin et lui attirait sans cesse de nombreux visiteurs avides de le connaître et d'autant mieux reçus qu'ils lui faisaient moins de compliments. Cependant la révolution de Juillet (1830) avait forcé l'homme de Dieu à quitter sa chère maison; il y rentra bientôt et la trouva pour ainsi dire purifiée: ceux qui la fréquentaient sans en avoir l'esprit s'étaient dispersés; l'ivraie était séparée du bon grain. Dieu avait tiré le bien du mal, et l'Œuvre n'en prospéra que mieux. Le P. Allemand, qui avait pris seul l'initiative de son établissement et plus tard avait eu un collaborateur, se trouva seul encore à la fin de sa carrière et malgré son âge déjà avancé, malgré ses fatigues et sa faible santé, on l'entendit plusieurs fois s'applaudir de cette situation; il voulait ne pas devoir à une autre main la dernière culture qu'il donnerait à son Œuvre. Du reste son esprit plein de vigueur conservait encore quelques restes de ce feu qui avait brillé d'une manière si vive à une époque moins avancée de sa vie. Il prenait un plaisir singulier à admirer comment les créatures, celles même qui nous paraissent les plus viles, concourent à la louange de Dieu et au concert d'hommages que lui rend la nature entière comme à son souverain Seigneur. L'abbé Allemand perdit alors sa mère qu'il avait recueillie âgée et infirme; son attachement pour sa famille spirituelle n'en devint que plus étroit. Il devait suivre de près celle qui lui avait donné le jour. Le jour du vendredi saint (29 mars 1836), il se sentit mal en lisant la passion, et on fut obligé d'aller chercher un prêtre de la paroisse pour continuer l'office; cependant il parvint, quoique avec beaucoup de peine, à achever l'office. Ce fut le dernier acte de sa vie publique: il se coucha pour ne plus se relever. Ses souffrances physiques nécessitant un traitement bien pénible, lui occasionnèrent des peines morales encore plus grandes. Il se plaignait alors de ses douleurs, mais bientôt il rentrait dans son état habituel d'oraison et de prière. Le hoquet étant survenu, il dit au docteur: « Le hoquet est un triste présage, voilà ma fin ». Le dimanche de Quasimodo, il reçut le saint Viatique et l'Extrême-Onction, demandant pardon à Dieu des fautes qu'il avait commises par chacun de ses sens. Ensuite il fit une profession publique de sa foi et de son obéissance envers l'Église. Il condamna surtout les erreurs de Lamennais. « Je me suis tué », disait-il, « pour que ces erreurs ne pénétrassent pas dans cette maison, quoique je susse que les jeunes gens étaient exposés à les prendre au dehors... Maintenant, je demande pardon de tous les mauvais exemples et de tous les scandales que j'ai donnés... Je n'ai pas la force d'en dire davantage ». Les jeunes gens ne purent retenir leurs larmes. Il leur dit encore quelques mots, puis il les bénit. Après avoir récité à haute voix le Te Deum, il tomba dans un grand accablement. Enfin, le 10 avril 1836, il rendit son âme à Dieu.
Le mardi 12 avril fut le jour des funérailles, on pourrait dire du triomphe qu'avait mérité le serviteur de Dieu. Le coadjuteur de l'évêque de Marseille présida la cérémonie. Il adressa à la famille éplorée du pieux défunt une allocution toute paternelle où l'on remarqua ces paroles: « La mémoire de celui que nous pleurons ne saurait périr; vous êtes, Messieurs, les pages vivantes et immortelles d'une si belle vie ». Le corps fut déposé provisoirement dans un caveau, et transféré, peu de temps après, dans le monument que les membres de l'Œuvre érigèrent à leur vénéré Fondateur. Trois mois après, le cœur, enfermé dans une boîte en plomb, fut placé dans l'urne qui domine le monument érigé en son honneur dans la chapelle de l'Œuvre de la Jeunesse.
Nous avons extrait cette biographie de la Vie du serviteur de Dieu Jean-Joseph Allemand, par W. Brunelle, prêtre, directeur de l'Œuvre.
Événements marquants
- Naissance à Marseille le 27 décembre 1772
- Guérison miraculeuse de la vue à l'église des Accoules
- Études au collège de l'Oratoire à Marseille
- Sacerdoce reçu des mains de Mgr de Brunières, évêque de Grasse
- Apostolat clandestin durant la Révolution française
- Fondation de l'Œuvre de la Jeunesse le 16 mai 1799
- Vicaire à la paroisse Saint-Laurent de Marseille
- Réouverture publique de l'Œuvre en 1816
- Décès le 10 avril 1836 après une maladie débutée le Vendredi saint
Miracles
- Guérison subite de la cécité lors de la consécration à la messe après une neuvaine
- Préservation miraculeuse du secret de la confession durant un délire de fièvre
Citations
Il faut être prêt à recevoir des coups de bâton et à mourir de faim au coin d'une rue.
Moi, j'ai confiance en Dieu.
Le zèle doit vous boire le sang.