Vénérable Mère Jeanne de Lestonnac

Institutrice des filles de l'Ordre de Notre-Dame

Fête : 2 fevrier 17ᵉ siècle • vénérable

Résumé

Veuve du marquis de Montferrant, Jeanne de Lestonnac fonda à Bordeaux l'Ordre de Notre-Dame dédié à l'éducation des filles après une brève expérience chez les Feuillantines. Malgré les épreuves de santé et les oppositions familiales, elle obtint l'approbation papale en 1607 et développa son institut dans plusieurs provinces. Elle mourut en 1640 à l'âge de 84 ans, laissant un héritage spirituel et éducatif majeur.

Biographie

LA VÉNÉRABLE MÈRE JEANNE DE L'ESTONNAC,

INSTITUTRICE DES FILLES DE L'ORDRE DE NOTRE-DAME

été quelque temps disciple, elle devint si grande maîtresse, que sa mère, qui croyait l'avoir gagnée, se trouva obligée de se défendre contre ses sollicitations, et de craindre elle-même qu'elle ne fût ébranlée par les puissants raisonnements que sa fille lui faisait en faveur de la foi.

À l'âge de quatorze ou quinze ans, cette vierge fidèle étant obligée, par sa naissance, de paraître dans les illustres compagnies où son esprit et sa rare beauté la faisaient désirer, ne fut pas longtemps sans découvrir la vanité et les dangers de ces sortes de conversations mondaines. Elle ne trouva jamais rien qui fût capable d'occuper son cœur, qui soupirait après des biens plus solides. Pour accorder néanmoins quelque chose à sa famille, elle se prêtait quelquefois, mais elle ne se donnait jamais à ses amies ; et les sages complaisances qu'elle eut pendant quelque temps pour ses alliés, ne lui firent rien retrancher de ses devoirs ordinaires de piété. L'oraison était sa plus familière occupation ; elle y trouvait de quoi nourrir son cœur. Ce fut dans la ferveur d'une ardente prière que, s'expliquant à son Dieu sur les projets qu'elle formait, ou de se retirer dans quelque solitude écartée, ou d'entrer dans un cloître, elle se sentit portée à lui parler en ces termes : « Mon bien-aimé, c'est pour vous seul que je garde les anciens et les nouveaux fruits que je suis capable de produire avec le secours de votre grâce : faites que j'accomplisse ce que vous désirez de moi, dans l'état où je pourrai le mieux vous servir ; remplissez, Seigneur, toute l'étendue des désirs que vous m'inspirez, et qui me portent à vouloir vous honorer (si j'en étais capable) autant que vous le méritez, selon votre grandeur infinie ». À peine eut-elle achevé cette prière, que Dieu lui fit entendre qu'elle prît garde de ne jamais laisser éteindre le feu sacré qu'il avait allumé dans son cœur, et qui la portait actuellement avec tant d'ardeur à son service.

Obéissant à la volonté de ses parents, elle épousa, à l'âge de dix-sept ans, le marquis de Montferrant, descendant des premiers barons de Guyenne. Cette alliance ne devait pas être inutile à l'œuvre que cette digne épouse devait un jour entreprendre ; sans parler de l'autorité qu'elle en devait emprunter dans l'avenir, on peut dire que la divine Providence lui fit faire dans le mariage, dans la sainte éducation de ses enfants, comme un coup d'essai pour la sage conduite qu'elle devait garder à l'égard de ses filles spirituelles. Les honneurs auxquels la marquise fut élevée depuis son mariage n'apportèrent aucun changement dans ses mœurs : elle fut toujours également modeste et retenue dans sa conduite. Elle savait plaire à son mari suivant les devoirs de son état, sans déplaire à son Dieu ; elle était si tranquille dans les embarras des affaires domestiques, et si patiente dans les revers de la vie, si chaste dans les conversations, sans mélange d'aucune vaine complaisance, et si bienfaisante envers tout le monde, qu'elle devint en peu de temps, par l'éclat de ses vertus, l'objet de l'admiration de toute la province. La mort de son père, qu'elle aimait tendrement, lui fut très-sensible ; mais elle montra, en cette occasion, la parfaite soumission que l'on doit avoir aux ordres de Dieu, qui nous prive souvent de ce que nous avons de plus cher pour éprouver notre vertu.

La marquise de Montferrant eut sept enfants ; la mort en enleva trois de fort bonne heure ; deux de ses filles se firent religieuses ; une autre, qui était plus jeune, demeura dans le siècle ; un seul fils lui resta pour être le principal soutien de sa maison dans le monde. Elle vécut vingt-quatre ans dans la compagnie du marquis de Montferrant, son époux, avec lequel elle jouit de tous les avantages, de tous les fruits d'une union et d'une paix qu'on pouvait attendre d'un mariage aussi chrétien. Le temps auquel la

2 FÉVRIER.

divine Sagesse voulait préparer cette digne mère à une plus noble postérité étant venu, la mort du marquis de Montferrant, son époux, arriva ; elle le regretta autant qu'elle devait, et, après lui avoir rendu tous les devoirs qu'une femme fidèle et chrétienne doit à un bon mari, elle commença à faire réflexion sur l'état de pleine liberté où le ciel la plaçait par la séparation des personnes qui lui étaient les plus chères. Ce fut alors qu'elle reprit plus sérieusement que jamais les pratiques convenables à une vie retirée : elle vivait en solitaire au milieu du grand monde, où elle se trouvait encore engagée pour un temps, et elle contracta une étroite liaison avec plusieurs saintes dames qui n'avaient en vue que les seuls intérêts de Dieu. L'usage fréquent des sacrements, ses libéralités envers les pauvres, son exactitude et sa fidélité à visiter les malades et les prisonniers, l'humilité profonde qui paraissait en toutes ses actions, et les soins extraordinaires qu'elle avait pour tous ceux qu'elle savait être dans le besoin, faisaient ses occupations ordinaires. La pratique de tant de solides vertus eût pu suffire à une personne qui eût eu une grâce inférieure à celle de la pieuse marquise : mais il était temps de quitter entièrement le monde pour n'avoir plus de commerce qu'avec le ciel. La maison qui lui plut davantage fut celle des Feuillantines de Toulouse dont elle connaissait l'esprit et la régularité : elle fut reçue par le provincial des Feuillantines, qui était alors à Bordeaux, et auquel elle avait découvert le secret de son cœur. Madame Charlotte de Sainte-Claire, qui était supérieure de Toulouse, agréa avec beaucoup de joie de recevoir en sa communauté une personne dont la réputation était connue de tout le monde. Notre prudente marquise néanmoins jugea à propos, pour de sages raisons, d'attendre que ses deux filles, qui s'étaient faites religieuses à l'Annonciade de Bordeaux, eussent consommé leur sacrifice et prononcé leurs vœux, pour commencer ensuite le sien.

Ayant donc mis ordre à toutes ses affaires et donné à son fils l'éducation qu'il pouvait attendre, elle ne pensa plus qu'à entreprendre son voyage à Toulouse, pour entrer dans la maison qu'elle avait choisie. Il fallut alors découvrir à son fils un secret qu'elle lui avait toujours caché ; elle lui représenta tout ce qui était le plus capable de le faire acquiescer aux desseins qu'elle avait de se retirer : ce cher fils répondit beaucoup plus par ses larmes que par ses paroles, et céda aux saints désirs de sa mère. Six ans donc après la mort de son mari, elle s'embarqua au port de la Garonne avec deux demoiselles de sa suite et quelques domestiques ; elle allait partir, lorsque mademoiselle de Montferrant, la dernière de ses filles qui restait au monde, apprenant la démarche de sa mère, vint à la barque qui était encore à l'ancre, pour tâcher au moins de lui faire différer son départ ; mais ses pleurs et ses raisons n'eurent pas plus de force sur son esprit que celles de son frère. Madame de l'Estonnac arriva enfin à Toulouse, où elle fut fort surprise de voir le marquis son fils qui l'avait adroitement devancée pour tenter encore une fois de retarder ses desseins ; mais cette généreuse dame demeura toujours également ferme, de sorte qu'elle entra dans la maison qu'elle avait choisie, le 11 janvier 1603, étant âgée de 46 ans. Elle prit l'habit de la main de Domne-Charlotte de Sainte-Claire, qui était supérieure, et fut nommée sœur Jeanne de Saint-Bernard. Ce fut un prodige de ferveur pendant son noviciat ; elle surpassa par ses vertus les plus avancées. Outre le jeûne, le silence, les austérités du corps et la parfaite mortification de l'esprit, elle était continuellement occupée de la présence de son Dieu par un attrait singulier qu'elle avait pour l'oraison ; ni sa qualité, ni sa complexion délicate, ni ses infirmités, n'étaient capables de la faire

exempter d'aucun point de la régularité; les plus rudes mortifications étaient de son goût, et son courage paraissait toujours surpasser les pratiques les plus difficiles qu'on pouvait lui proposer; rien ne lui semblait difficile: en un mot, elle paraissait en même temps et novice et maîtresse dans les voies de la vertu; les plus parfaites se la proposaient pour modèle; et il n'y avait personne dans la maison qui ne remerciait Dieu de leur avoir envoyé un si digne sujet.

Mais, comme toute cette belle économie des plus pures vertus de l'état religieux ne se pouvait entretenir qu'au préjudice des forces et de la santé d'un corps d'ailleurs très-délicat, et qui, pour avoir été soumis à l'esprit, n'était pas néanmoins accoutumé aux excès des austérités que cette incomparable novice entreprenait, elle succomba sous le poids d'une si dure pénitence, et ses infirmités augmentèrent à un tel point qu'elle fut obligée, de l'avis de tous les médecins et de toutes les personnes qui la conduisaient, de penser à sortir de la sainte maison où elle était entrée. Il serait difficile d'exprimer la douleur qu'elle conçut alors, et les regrets des plus saintes religieuses qu'elle devait bientôt quitter.

Cette pieuse marquise était dans la plus grande tristesse, lorsque Dieu, la favorisant subitement d'un rayon de lumière, tranquillisa toutes ses puissances, lui faisant connaître qu'il voulait la faire servir à l'exécution des grands desseins qu'il avait sur elle: elle vit dans un même moment un grand nombre d'âmes sur le penchant de l'enfer, et sur le point d'y être précipitées, si elles n'étaient secourues de quelqu'un; elle comprit que c'était par ses soins qu'on devait leur prêter la main: elle fut instruite des moyens qu'il fallait prendre en s'associant des compagnes pour seconder son zèle. Elle conçut en même temps l'idée d'un Ordre de filles qui s'emploieraient à l'éducation des personnes de leur sexe et qui seraient consacrées à Dieu, sous la protection de la très-sainte Vierge dont elles tâcheraient d'imiter les vertus. Elle fut si consolée des impressions qu'elle venait de recevoir dans son oraison, qu'elle ne pensa plus à la peine qu'elle avait conçue de sa séparation d'avec les saintes religieuses qu'elle devait quitter. Elle sortit du monastère des Feuillantines de Toulouse sur la fin du mois de décembre 1603, et retourna à Bordeaux où elle fut reçue de ses parents avec une joie qu'on ne peut exprimer; ils s'imaginaient que le ciel les justifiait dans l'opposition qu'ils avaient formée à son départ, et qu'il les dédommageait de l'absence qu'ils n'avaient supportée qu'avec de grands regrets. Madame de l'Estonnac entendait ainsi raisonner ses parents et ses amis, lorsqu'elle projetait en elle-même le nouveau dessein de quitter une seconde fois le monde pour répondre à ce que Dieu demandait de sa fidélité. Après avoir réglé et conclu le mariage de Mademoiselle de Montferrant, sa fille, avec le baron d'Arpaillant, gentilhomme du Périgord, elle ne différa plus à se retirer; elle choisit, pour lieu de sa retraite, la terre de la Mothe, à une lieue de la baronnie de Landrias, dont elle est une dépendance.

Madame de l'Estonnac, après avoir communiqué à loisir avec son Dieu dans le silence sur son projet, quitta cette solitude pour aller chercher dans la ville de Bordeaux des guides assez sages et assez intelligents qui la seconderaient dans son entreprise; la divine Providence les lui fit trouver en la personne du R. P. de Bordes et du R. P. Pierre Raymond, jésuites également pieux et savants, et animés d'un zèle ardent pour la gloire de Dieu, et capables de faire réussir une affaire de cette importance. Ils entrèrent dans la pensée de Madame de l'Estonnac; ils virent clairement

2 FÉVRIER.

l'utilité et la nécessité même de la nouvelle Congrégation dans un temps où l'hérésie avait causé de grands désordres, surtout par la mauvaise instruction qu'on donnait aux jeunes filles ; ils furent en plusieurs manières tellement éclairés du ciel sur l'établissement de la nouvelle Congrégation, qu'ils ne doutèrent point qu'il n'eût été inspiré de Dieu à la pieuse marquise. En effet, la divine Providence favorisa ce dessein ; car on trouva neuf ou dix personnes disposées à s'unir avec Madame de l'Estonnac ; le Père de Bordes les instruisit sur tous leurs devoirs ; il leur fit faire des retraites et des prières extraordinaires ; on composa des règlements et des constitutions, et toutes choses étant enfin parfaitement disposées, il ne paraissait plus rien à désirer que l'autorité des prélats et des souverains pour commencer à former, de cette petite compagnie, un corps de congrégation.

Mgr le cardinal de Sourdis, qui occupait alors le siège archiépiscopal de Bordeaux, et qui avait été revêtu de la pourpre par le pape Clément VIII, à la prière d'Henri le Grand, fut consulté sur cette affaire. Ce fut en 1606, deux ans après que notre veuve fut sortie de Toulouse. Il en conféra plusieurs fois très-sérieusement et avec les révérends Pères Jésuites dont nous avons parlé, et avec Madame de l'Estonnac, dont la naissance et les vertus ne lui étaient pas inconnues. Il fit d'abord toutes les objections qu'un pasteur aussi éclairé et aussi prudent que lui était obligé de faire en cette occasion, pour mieux connaître si l'affaire venait de Dieu, et pour mieux résoudre toutes les difficultés qui s'élèvent en de pareilles fondations ; mais enfin, après avoir bien examiné les cahiers d'instruction que lui présenta la sage institutrice, l'un contenant la forme de l'Institut, et l'autre le sommaire des Constitutions et des Règles de la Compagnie de Jésus, sur lesquelles cette vertueuse dame avait été bien aise de s'appuyer autant que cela se pouvait, ce grand prélat accorda tout ce que l'on souhaitait de lui ; il approuva avec son conseil le noble dessein de la fondatrice, et promit de la seconder et de la protéger en tout ce qu'il pourrait. Il lui permit, et l'exhorta même d'en écrire au plus tôt à Sa Sainteté ; Son Eminence, quelque temps après, fit dresser par son secrétaire l'acte d'approbation qu'elle signa. Il permit même à la marquise de choisir, en son diocèse, les députés qu'elle voudrait, pour aller proposer les choses au Saint-Siège. Ce vertueux cardinal écrivit de son côté au Saint-Père, faisant l'éloge de la fondatrice et de son Institut, et demanda, avec de grandes instances, la confirmation de tout ce qui était commencé. Le souverain Pontife Paul V, qui gouvernait alors l'Église, et qui était monté depuis un an sur le trône de saint Pierre, après avoir examiné mûrement, avec la sacrée Congrégation, le sujet de l'établissement, les Règles et les Constitutions sur lesquelles il était appuyé, donna volontiers son approbation en confirmant cet Institut de Notre-Dame, par une Bulle qui fut expédiée le 7 avril 1607.

Le cardinal de Sourdis ayant communiqué la Bulle à Mme de l'Estonnac, celle-ci demanda aussitôt à son Eminence un endroit dans sa ville métropolitaine où elle put établir sa première maison ; on lui accorda une place qui était du côté du port de la Garonne, auprès du château Trompette ; et elle acheta une maison très-commode auprès de la chapelle du Saint-Esprit, que l'archevêque lui céda libéralement pour servir de première église à son Ordre naissant. La marquise se rendit en ce lieu au commencement de l'automne de l'année 1607. Elle y passa l'hiver tout entier dans la pratique des vertus religieuses, jusqu'à ce que toutes choses fussent disposées pour prendre publiquement le voile. Elle fit faire des logements différents, d'après le plan de son Institut, pour y placer des religieuses, des

novices et des séculières. Quatre seulement la suivirent alors en ce nouvel endroit, qui était comme le berceau de la Congrégation naissante ; leurs noms sont : Sévène Coqueau, Madeleine de l'Andrevie, Isabeau de Maisonneuve et Marguerite de Puyferrat, toutes jeunes demoiselles d'un rare mérite, et en qui la prudente fondatrice avait remarqué des dispositions très-convenables à son dessein. Elles étaient agrégées à l'Ordre de Saint-Benoît, suivant les intentions du souverain Pontife, par un acte que le cardinal de Sourdis fit expédier pour cet effet en date du 29 janvier 1608 ; il n'était plus question que de leur donner le voile et l'habit de l'Institut. Cette cérémonie se fit le 1er mai de la même année 1608.

Mme de l'Estonnac était alors âgée de cinquante-cinq ans ; mais elle était encore pleine de vigueur, et la joie de se voir au terme de ses désirs l'anima d'un nouveau courage pour marcher, avec ses filles, dans les voies de la plus solide perfection. Ce fut le Père de Bordes qui prit soin, par ordre de Mgr le cardinal de Sourdis, de conduire ce petit troupeau, qui fit en peu de temps de si grands progrès, qu'il devint l'admiration de toute la province. Dieu permit néanmoins que l'on traversât en bien des manières cette Congrégation naissante : tout le monde, sans excepter les plus proches parents de la fondatrice, blâmant cette entreprise, la traitant de ridicule, et publiant que c'était un dessein plein de témérité dont la fin donnerait bientôt les preuves de ce que l'on avançait ; c'est ainsi que l'on raisonnait dans le siècle. Mais le cardinal, qui découvrait de plus en plus l'utilité de cet Ordre, et les bénédictions que Dieu versait sur ses premiers commencements, voulut faire lui-même la cérémonie de donner le voile à cinq nouvelles filles qui se présentèrent.

La fondatrice fut reconnaissante de tant de faveurs de la divine Providence. Elle s'occupa donc avec un soin extraordinaire de bien former ses filles novices à tous les exercices de religion et spécialement aux fonctions de l'Institut qu'elle établissait. Elle fit paraître une prudence singulière en tout ce qu'elle prescrivait ; elle puisait dans la ferveur de ses continuelles oraisons cet esprit de sagesse qui conduit toutes choses à leur fin avec autant de force que de douceur. Cette digne Mère, voyant les progrès que ses novices avaient faits, tant dans les pratiques de la vertu que dans les connaissances qui leur étaient nécessaires pour atteindre la fin de l'Institut, n'attendit point qu'elles eussent fait leur profession pour leur confier l'instruction des enfants qui se présentaient ; son zèle lui fit ouvrir des classes qui furent bientôt remplies de jeunes filles de tout âge auxquelles on enseignait ce qui était capable de leur donner une parfaite éducation. Quand on vit que l'ouvrage réussissait aussi bien dans l'exécution qu'il avait réussi dans tous les projets qui l'avaient précédé, on crut qu'il ne fallait plus retarder à l'appuyer de l'autorité royale, comme il l'était déjà de la part du souverain Pontife. Marie de Médicis et Henri le Grand, qui régnaient alors, autorisèrent de tout leur cœur les entreprises de Mme de l'Estonnac dont on leur avait fait connaître l'éminente vertu et le désintéressement, par des lettres-patentes datées du mois de mars 1609. Cependant Dieu, sans doute pour mieux affirmer les premiers fondements de cet Ordre naissant, permit qu'il s'élevât un nouvel orage qui semblait en devoir renverser l'édifice. Mgr de Sourdis, prévenu par des personnes qui ne goûtaient pas les desseins de Madame de l'Estonnac et s'appuyant sur des raisons qui lui parurent bonnes, changea tout d'un coup de sentiment, disant à la fondatrice et aux novices, qu'il souhaitait qu'elles se réunissent aux Ursulines qui commençaient aussi à s'établir à Bordeaux, et qu'elles ne fissent qu'un même Ordre

2 FÉVRIER.

avec elles, et qu'aussitôt il leur ferait faire profession ; sinon qu'il partait incessamment pour Rome où plusieurs affaires importantes l'appelaient et où il devait faire un assez long séjour. À cette nouvelle la pieuse fondatrice ressentit une vive douleur ; mais elle eut tant de confiance en Dieu et en la protection de la sainte Vierge, sous le nom de laquelle le nouvel Ordre s'établissait, qu'après avoir beaucoup soupiré vers le ciel d'où elle attendait du secours, le cœur du prélat qui paraissait devoir être inébranlable en sa résolution, fut tout d'un coup changé d'une façon miraculeuse, pendant qu'il était encore en son château de Lormont. Au lieu de continuer son voyage pour Rome, il revint à Bordeaux et alla déclarer à la supérieure et aux novices qu'il viendrait le lendemain recevoir leurs vœux comme elles l'avaient tant désiré ; ce qu'il exécuta en effet le 8 décembre de l'année 1610, jour de la fête de la Conception de la sainte Vierge, et ensuite il alla faire son voyage. Ces saintes filles, se voyant ainsi favorisées par les soins de la divine Providence, en témoignèrent leur reconnaissance par une ferveur tout extraordinaire ; elles devinrent d'excellents modèles de perfection pour toutes les personnes de leur sexe. Plusieurs filles, d'une naissance et d'un mérite distingués, furent heureuses d'entrer dans cette nouvelle Congrégation, où elles trouvèrent encore plus de moyens de salut qu'elles n'avaient espéré.

Bientôt de nouveaux établissements se formèrent dans les provinces voisines ; on compte neuf maisons établies du vivant de Mme de l'Estonnac : Béziers, Poitiers, le Puy, Toulouse, Périgueux, Agen, Riom, Pau, et Saintes. Comme ces nouveaux établissements appartiennent plutôt à l'histoire de l'Ordre qu'à l'abrégé de la vie de celle dont nous parlons ici, nous ne nous y arrêterons pas ; nous dirons seulement que Mme de l'Estonnac sacrifia bien des fois le doux repos de la solitude et de la contemplation, qui avait pour elle de grands attraits, afin d'aller jeter elle-même les premiers fondements des nouvelles maisons que la divine Providence lui offrait. Après être demeurée plusieurs années dans la communauté de la ville de Pau, où elle jouissait d'une grande paix, elle fut obligée, pour des raisons qui regardaient le bien de son Ordre et la gloire de Dieu, de revenir à Bordeaux ; elle y donna une nouvelle perfection aux Règles et Constitutions de l'Ordre, après en avoir conféré avec des hommes illustres et les plus anciennes religieuses de son Institut ; elle vit aussi dans la suite toutes les maisons dans une parfaite uniformité d'esprit et de pratiques, par l'observance fidèle de ces mêmes Constitutions.

Il serait difficile de dire les obstacles qui se présentèrent et les difficultés qu'il fallut surmonter pour faire agréer ces nouveaux établissements dans tant de différentes villes ; mais toutes ces oppositions n'ont servi qu'à faire paraître avec plus d'éclat la force d'esprit et les vertus héroïques de la pieuse institutrice, qui ne voulait l'exécution de ses desseins qu'autant qu'elle les voyait conformes aux intérêts de Dieu, et qui avait coutume de recourir à la force de la prière pour emporter, contre la fausse prudence des hommes, ce qu'elle savait devoir contribuer à l'utilité du prochain. Sa foi était si vive et sa confiance en Dieu si parfaite, qu'elle a obtenu plusieurs fois des secours miraculeux, en des occasions où naturellement elle devait être réduite à l'extrémité. Sa charité était si étendue qu'elle répandait sur toutes sortes de pauvres les aumônes qu'on lui avait faites à elle-même ; elle manqua quelquefois de tout dans des temps fâcheux de cherté, et ne put néanmoins souffrir qu'on renvoyât aucun pauvre ; elle fit distribuer aux familles qui étaient dans la nécessité le peu qui lui restait pour sa

communauté, étant pleinement persuadée que Dieu ne lui manquerait jamais dans le besoin. La qualité d'institutrice et de fondatrice l'obligea, pendant presque toute sa vie, d'exercer l'office de supérieure; mais on peut assurer qu'elle ne s'estima jamais plus heureuse que lorsqu'elle se trouva délivrée de cet emploi par les desseins secrets de la divine Sagesse, qui lui ménagea enfin les moyens de jouir du doux repos de l'état de simple sujette. Son humilité était la première de ses vertus, et c'était à la faveur de cette vertu, qui sait cacher les autres, que cette sage fondatrice tâchait de voiler tant de beaux talents et de perfections de corps et d'esprit dont elle était favorisée. Si elle savait commander, elle savait encore mieux obéir, et ni sa naissance, ni les rares qualités naturelles qu'elle possédait, ni les grands dons de la grâce ne lui suggérèrent jamais d'idées de préférence au-dessus des autres. Sa patience était insurmontable dans les plus grands travaux; elle différait à la vérité quelquefois l'exécution de ses desseins pour laisser dissiper la tempête, mais les contrariétés, de quelque part qu'elles vinssent, ne les lui firent jamais abandonner entièrement lorsqu'on l'avait assurée qu'ils tendaient à la gloire de Dieu. La multitude des grandes affaires ne l'empêchait pas de trouver les moments nécessaires pour donner de la nourriture à son âme dans l'exercice de la contemplation; elle joignait les austérités corporelles aux longues veilles et aux jeûnes, et, se privant de tout, elle se faisait un plaisir d'accorder tout aux autres autant que cela se pouvait; le pur zèle de la gloire de Dieu était le premier mobile qui la faisait agir, et le salut des âmes en était le second.

Après une vie si bien remplie, elle se prépara à la mort par une douce familiarité qu'elle savait entretenir entre elle et son Dieu; elle avait surtout, en ces derniers moments, une grande dévotion à la très-sainte Trinité, à qui elle adressait souvent ses prières et ses soupirs. Elle fut bien consolée de pouvoir se joindre encore une fois à ses sœurs pour se préparer, par une retraite de trois jours, au renouvellement annuel des vœux; elle suivit donc d'esprit autant qu'elle put les autres religieuses dans les exercices de ces trois jours; mais, la nuit du second jour, elle fut attaquée en même temps d'apoplexie et de léthargie, ce qui lui ôta le mouvement et la parole; elle ne put, en cet état, recevoir que le sacrement de l'Extrême-Onction; mais elle s'était confessée la veille et avait reçu la sainte communion. Les révérends Pères Jésuites lui rendirent, dans cette extrémité, tous les secours que l'on pouvait attendre de leur charité. On voulait tirer son portrait, mais, étant un peu revenue à elle, elle marqua tant de répugnance pour ce que l'on désirait, qu'on fut contraint d'éloigner le peintre qu'on avait fait venir à cet effet. Le troisième jour de la retraite étant arrivé, et la maladie de cette digne mère augmentant toujours, on lui donna avis que l'on allait faire, dans l'église, la rénovation des vœux et qu'on la priait de ne pas quitter cette vie en l'absence de ses chères filles qui souhaitaient être présentes à son départ. La chose arriva assez heureusement comme on l'avait désiré; car, à peine les religieuses eurent-elles achevé leurs saintes cérémonies qu'elles furent appelées pour recevoir la dernière bénédiction de leur pieuse mère, qui rendit un moment après son âme à Dieu; ce fut le jeudi 2 février, jour de la fête de la Purification de l'année 1640, sur les dix heures du matin; elle était âgée de 84 ans. Il y avait trente-deux ans que la fondation de son Ordre était commencée. Deux religieuses de la maison de Périgueux connurent la nuit suivante, d'une façon miraculeuse, le décès de leur sainte Mère. Son visage parut d'une

2 FÉVRIER.

beauté surprenante après son décès. Son corps, qui demeura cinq jours sans sépulture, ne fit paraître aucune marque de corruption, et il exhala, au contraire, une odeur agréable. Sa chair conserva la flexibilité qui est ordinaire aux corps vivants, ce qui fit assurer à un chirurgien expérimenté qu'il y avait, en tout ce qu'il voyait, quelque chose d'extraordinaire et qu'il n'avait jamais rien vu de semblable. L'habile peintre que l'on appela pour achever le tableau qu'il avait commencé, assura, à plusieurs reprises, qu'il découvrait, sur le visage de cette pieuse défunte, des traits de beauté qui surpassaient son art.

Le concours du peuple qui accourut pour voir le corps fut considérable. Une infinité de personnes conservèrent comme un grand trésor les choses qui lui avaient appartenu, et les petites parcelles de son corps, qu'on n'a adjugées qu'à des personnes de distinction, sont conservées comme des reliques précieuses. Le corps de cette bienheureuse, qui avait été mis d'abord dans le caveau commun, élevé sur deux piliers de pierre, a été transporté dans la suite, avec permission des supérieurs, dans le milieu du chœur des religieuses. Lorsqu'au dernier siècle les religieuses de Notre-Dame furent expulsées de leur maison, elles confièrent ce corps sacré à un habitant de la ville qui le conserva avec soin; mais ce précieux dépôt ayant été découvert pendant la Terreur, le dépositaire fut emprisonné et le corps mis en terre dans le jardin de l'Hôtel de ville. Il y fut retrouvé le 23 novembre 1822 et rendu aux religieuses de Bordeaux. La cause de la béatification de Madame de l'Estonnac a été introduite à la Congrégation des Rites, le 6 septembre 1834.

Outre les maisons que la pieuse institutrice a eu la consolation de voir établies de son vivant, il y en a eu beaucoup d'autres, comme à Narbonne, à Villeneuve, à Saint-Gaudens, à Barcelone, à Salers, à Richelieu, à Madrid, à Pradelles, à Gannat, à Valence, à Issengeaux, à Langogne, à Saint-Sernin, à Saint-Junien, à Saint-Léonard, à Uzès, à Perpignan, à Issoire, etc.

Nous avons extrait cette biographie d'un ouvrage que les religieuses de Notre-Dame, de la communauté de Poitiers, ont dédié à Mme la duchesse de Bourgogne.

Événements marquants

  • Mariage à 17 ans avec le marquis de Montferrant
  • Veuvage après 24 ans de mariage
  • Entrée chez les Feuillantines de Toulouse en 1603
  • Sortie du monastère pour raison de santé et vision d'un nouvel Ordre
  • Approbation de l'Institut de Notre-Dame par Paul V en 1607
  • Profession religieuse le 8 décembre 1610
  • Fondation de neuf maisons de son vivant

Miracles

  • Changement miraculeux du cœur du Cardinal de Sourdis à Lormont
  • Incorruptibilité et souplesse du corps après le décès
  • Odeur agréable exhalée par la dépouille
  • Connaissance surnaturelle de son décès par deux religieuses de Périgueux

Citations

Mon bien-aimé, c'est pour vous seul que je garde les anciens et les nouveaux fruits que je suis capable de produire avec le secours de votre grâce

— Prière de jeunesse citée dans le texte

Date de fête

2 fevrier

Époque

17ᵉ siècle

Décès

2 février 1640 (naturelle)

Autres formes du nom

  • Jeanne de Saint-Bernard (fr)
  • Madame de l'Estonnac (fr)
  • Marquise de Montferrant (fr)

Prénoms dérivés

Jeanne

Famille

  • Marquis de Montferrant (époux)
  • Mademoiselle de Montferrant (Baronne d'Arpaillant) (fille)