Le Bienheureux Hugues de Marchiennes
Abbé du monastère de Marchiennes
Résumé
Originaire de Tournai, Hugues entre à l'abbaye Saint-Martin malgré l'opposition de ses proches. Après avoir surmonté de dures épreuves spirituelles et dirigé le prieuré de Tournai, il est nommé abbé de Marchiennes en 1148 sur l'insistance du Pape et de Saint Bernard. Il y meurt à l'âge de 56 ans après dix ans d'un gouvernement marqué par l'humilité et la charité.
Biographie
LE BIENHEUREUX HUGUES,
ABBÉ DU MONASTÈRE DE MARCHIENNES
11 JUIN.
soupçonné qu'il nourrissait quelque projet important dans l'esprit. Son regard attentif avait deviné les pensées qui l'agitaient, et sa grande piété était en lutte avec les sentiments de l'amour maternel. Un soir qu'ils étaient ensemble à prendre leur repas, on vint apporter à Hugues un livre dans lequel se trouvait la lettre qui lui annonçait son admission. L'envoi de ce livre réveilla les inquiétudes de la mère qui, le lendemain, dès la pointe du jour, se rendit à l'église de Saint-Martin, auprès de l'abbaye. Quelle ne fut pas sa surprise d'y voir son fils Hugues, accompagné d'un de ses cousins, appelé Richard, et tous deux se disposant à entrer dans le monastère pour embrasser la vie religieuse.
Le bruit de la retraite du jeune homme ne tarda pas à se répandre dans toute la ville de Tournai. Ses parents, ses amis en sont irrités ; des personnes malveillantes font entendre qu'il a été enlevé par les religieux eux-mêmes, et cette calomnie suffit pour exciter la fureur de plusieurs mutins. Ils se portent au monastère de Saint-Martin, enfoncent les portes, et se préparent à enlever Hugues, enfant de la cité, que les religieux ont entraîné. On voulait persuader au jeune novice de s'évader ; mais lui, plein de confiance en Dieu, et fort du témoignage de sa conscience, repartit sans crainte : « J'ai l'âge, et je saurai répondre pour moi-même. Personne ne pourra ravir à Dieu la victime qui s'est immolée à lui, et qui est maintenant attachée à la croix ». Ayant prononcé ces paroles, il s'avança et se présenta à ses parents qui se trouvaient aussi dans la foule. Hugues était déjà revêtu de l'habit religieux, et sa vue fit tant d'impression sur tous les spectateurs, que les plus animés d'entre eux, cédant à l'ascendant de ses paroles, se retirèrent en admirant la puissance de la grâce qui rend l'homme capable de pareils sacrifices.
Semblable à un olivier planté dans le champ du Seigneur, et qui reçoit chaque jour les pluies et les rosées fécondantes, Hugues porta bientôt les fruits précieux des vertus. Mais ces vertus devaient avoir leur épreuve, et Dieu ne tarda pas à l'envoyer à son serviteur. Auparavant, il permit qu'une douce vision vînt fortifier son âme, et la préparât aux attaques qu'elle allait soutenir. Une nuit donc, Hugues se vit transporté en esprit dans une salle spacieuse et magnifique, où étaient réunis un grand nombre de jeunes gens de son âge. Tous prirent place à un banquet que leur présentait le Roi du ciel : tous aussi se nourrirent de la chair sacrée de Jésus-Christ ; mais, quand ils se furent rassasiés de cette nourriture divine, le Roi du ciel commanda de conduire au martyre tous les convives. Ce martyre, pour le vertueux Hugues, devait être surtout dans son cœur, et il ne tarda pas à en ressentir les premières atteintes. Tout à coup, il fut comme rempli d'un extrême dégoût pour tous les devoirs de sa profession nouvelle. Les exercices, qui avaient été pour lui une source de consolations, lui devenaient insupportables. La prière n'avait plus de charmes à ses yeux, le silence et la solitude du monastère entretenaient des pensées de tristesse dans son âme. Au milieu des perplexités continues de son esprit et de son cœur, Hugues levait les mains suppliantes vers le ciel, et demandait la victoire sur les nombreux ennemis qui l'attaquaient de toutes parts. Malgré les aridités et les sécheresses de l'âme, il ne cessait point de prier et de conjurer le Seigneur de jeter sur lui un regard de compassion.
Cette longue et douloureuse tentation finit enfin, et Dieu, toujours libéral envers les cœurs généreux qui savent supporter avec courage et résignation les épreuves qu'il leur envoie, récompensa admirablement son digne serviteur. Dès ce moment, le cœur de Hugues fut comme inondé de consolations et de délices spirituelles qui ne lui manquèrent plus jusqu'aux derniers
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moment de sa vie. Aussi quand sa mère, un jour, lui demanda, les larmes aux yeux, comment, après avoir été élevé si délicatement, il pouvait se soumettre à tant d'austérités, de privations et de souffrances, il répondit aussitôt qu'il trouvait plus de joie et de bonheur au milieu de ces mortifications, qu'au sein de toutes les délices du monde. Ces paroles, dans lesquelles respirait un ardent amour pour Jésus-Christ crucifié, firent une si vive impression sur la pieuse dame, qu'elles la déterminèrent à quitter le siècle pour se consacrer à Dieu. Hugues eut la consolation de la voir distribuer ses biens aux pauvres, puis il la conduisit lui-même dans un monastère de saintes femmes, près de la ville de Noyon.
La tentation avait fortifié et aguerri l'âme du bienheureux Hugues ; la grâce du sacerdoce avait imprimé à toutes ses facultés comme une nouvelle énergie, qui se déployait en toutes circonstances. Plus d'une fois, il eut à supporter les attaques des méchants et les calomnies des hommes ennemis de tout bien. Sa retraite du monde avait froissé trop d'ambitions et de petites passions haineuses, pour qu'elles ne cherchassent pas à faire expier au fervent religieux son généreux renoncement au siècle et à toutes ses fausses douceurs. « Qui pourrait raconter », dit un vieil auteur, « combien de fois son honneur fut déchiré, et de quelles injures il a esté chargé ? Mais tous les vents des médisances et des vilainies, soufflés par la bouche de ceux qui font mal et haïssent la lumière, n'ont pu atteindre ce flambeau, ny ce bel astre étincelant au firmament de sainteté ». Au milieu de ces persécutions et de ces contradictions, une nouvelle déchirante est apportée au bienheureux Hugues. Elle lui apprend que son frère vient de tomber sous les coups d'un assassin. L'homme de Dieu, se recueillant aussitôt devant le Seigneur, refoule au fond de son âme les sentiments qui l'agitent ; il fait à Dieu le sacrifice de ce frère chéri, comme il a fait celui de sa mère, que la mort venait aussi de lui ravir quelque temps auparavant.
Cependant la vertu de l'humble religieux prenait toujours de nouveaux accroissements. Son supérieur, qui avait en lui une entière confiance, le chargea momentanément de la direction d'un monastère de Noyon ; puis il le rappela auprès de lui pour lui remettre la conduite de la communauté de Saint-Martin, avec le titre de prieur. Le digne vieillard espérait que Hugues pourrait suppléer à ce que les infirmités de l'âge ne lui permettaient plus d'accomplir par lui-même, et que sa prudence, sa sagesse et sa fermeté, entretiendraient la discipline monastique dans toute sa ferveur parmi ses religieux. Le ciel en avait disposé autrement. À quelques années de là, le pape Eugène II, qui tint un concile à Reims en l'année 148, confia à Ingram, abbé de Marchiennes, une charge très importante dans l'église de Soissons. Obligés de chercher un nouvel abbé, les religieux de ce monastère fixèrent leur choix sur le bienheureux Hugues, dont la réputation de vertu et de sainteté leur était bien connue. Les refus qu'ils éprouvèrent de sa part et de la part du vieil abbé de Saint-Martin, ne les rebutèrent point. Saint Bernard lui-même, qui assistait au concile de Reims, ainsi que saint Gossuin d'Anchin, plaidèrent en leur faveur auprès du souverain Pontife, qui ordonna à Hugues d'accepter la charge qui lui était confiée.
Le nouvel élu avait quarante-six ans quand il reçut la bénédiction abbatiale dans l'église de Marchiennes. La dignité à laquelle il était élevé, ne fit qu'augmenter encore l'éclat de ses vertus. Son humilité, alarmée des témoignages de vénération que lui rendaient ses religieux, le portait souvent à leur dire : « Ne me donnez point les noms d'abbé ni de seigneur, mais appelez-moi serviteur et malheureux, et ne me désirez pas une vie longue,
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mais une vie bonne et sainte ». Rien de plus touchant que le récit du biographe anonyme et contemporain, qui nous a laissé quelques détails sur cette période de la vie du bienheureux Hugues. « Sa principale occupation », dit-il, « était la prière, dans laquelle il avait plus de confiance que dans les efforts et les industries de son zèle. Il s'appliquait aussi à consoler les affligés et les malheureux, à rétablir la paix partout où elle était troublée, à remettre dans le chemin du salut ceux qui avaient eu le malheur de s'en écarter. Beaucoup recouraient à lui pour obtenir le pardon de leurs péchés, qu'ils lui confessaient avec une confiance toute filiale. Père des pauvres et des indigents, il était sans cesse environné de troupes nombreuses qui le suivaient, et à qui il procurait les choses nécessaires à la vie ».
Tant de vertus et de belles qualités avaient rempli les religieux de Marchiennes de respect et d'amour pour leur vénérable abbé. Tous à l'envi travaillaient à imiter sa douce gravité, son aimable franchise, sa modestie, sa piété et son esprit de recueillement et de prière. Les abbés des monastères voisins étaient également pénétrés d'admiration pour lui. Ils applaudissaient à ses entreprises et les voyaient prospérer avec joie. La plupart d'entre eux se firent un bonheur de pouvoir assister à la consécration de la nouvelle église qu'il construisit sur un plan plus large et plus spacieux, à cause du grand nombre de religieux qu'on avait reçus depuis peu de temps dans la communauté.
Il semblait que le vénérable abbé n'avait plus qu'à attendre en paix la mort, et que les afflictions auxquelles il avait été longtemps soumis, étaient à jamais éloignées de lui. Mais il y avait une dernière épreuve qui devait mettre le sceau à ses mérites. De grandes douleurs corporelles lui étaient réservées dans sa vieillesse. Un jour, en effet, le saint abbé fit une chute, et se démit le genou. On eut beaucoup de peine pour remettre l'os déplacé, et il fallut que douze hommes tirassent de toutes leurs forces dans cette cruelle opération. Malgré les souffrances horribles qu'endura alors le bienheureux Hugues, on ne remarqua aucune altération dans ses traits. De plus, contre toutes les prévisions des hommes de l'art, il se sentit, peu de temps après, parfaitement guéri. Mais, au moment où ses disciples pouvaient espérer de le voir encore longtemps au milieu d'eux, le Seigneur l'appela à lui pour le récompenser de toutes ses bonnes œuvres. Ce grand serviteur de Dieu n'était alors que dans sa cinquante-sixième année, ayant gouverné l'abbaye de Marchiennes l'espace de dix ans. Son corps fut inhumé dans la nouvelle église qu'il avait fait bâtir.
Vies des Saints de Cambrai et d'Arras, par M. l'abbé Destembe.
SAINTE ROSELINE DE VILLENEUVE, RELIGIEUSE CHARTREUSE. 571
Événements marquants
- Entrée au monastère de Saint-Martin de Tournai avec son cousin Richard
- Épisode de la foule tentant de l'enlever du noviciat
- Période de grandes tentations spirituelles et d'aridité
- Conversion de sa mère à la vie religieuse
- Nomination comme prieur de Saint-Martin de Tournai
- Élection comme abbé de Marchiennes lors du concile de Reims (1148)
- Construction d'une nouvelle église abbatiale
- Chute accidentelle et déboîtement du genou
Miracles
- Vision mystique d'un banquet céleste suivi d'un appel au martyre intérieur
- Guérison rapide et inattendue après une grave blessure au genou
Citations
J'ai l'âge, et je saurai répondre pour moi-même. Personne ne pourra ravir à Dieu la victime qui s'est immolée à lui.
Ne me donnez point les noms d'abbé ni de seigneur, mais appelez-moi serviteur et malheureux.