Saint Jean Calybite
Confesseur
Résumé
Fils d'un général de Constantinople, Jean s'enfuit jeune pour rejoindre les moines Acémètes. Revenu incognito chez ses parents, il vécut trois ans en mendiant dans une cabane à leur porte sans être reconnu. Il ne révéla son identité qu'à l'article de la mort en leur montrant l'Évangile précieux qu'ils lui avaient offert.
Biographie
SAINT JEAN CALYBITE
Saint Jean, surnommé Calybite à cause de la cabane où il vécut pauvre et inconnu au milieu de ses proches et dans la capitale de l'empire, est moins un modèle pour ceux qui doivent aller au ciel par des voies communes, qu'un exemple de la puissance de Dieu qui fait prendre, quand il lui plaît, des routes extraordinaires à ceux qu'il conduit immédiatement par lui-même. Il naquit à Constantinople, la Rome des premiers empereurs chrétiens, d'une famille très illustre. Son père, nommé Eutrope, commandait une des armées de l'empereur; sa mère, qu'on appelait Théodora, était aussi une dame de grande qualité; mais on peut dire que leur piété les rendait tous deux encore plus recommandables que leur naissance et leurs richesses. Ils eurent trois fils, dont les deux aînés furent élevés aux charges et aux honneurs. Mais, quelque grands qu'ils fussent selon le monde, celui dont nous écrivons la vie, et qui était le troisième, les surpassa de beaucoup en mérite par son éminente sainteté. Son père et sa mère eurent pour lui une tendresse si particulière qu'il ne se pouvait rien ajouter au soin qu'ils prirent de son éducation; comme il avait d'ailleurs un excellent naturel, il s'appliqua avec ardeur à l'étude dès l'âge de douze ans et montrait déjà beaucoup de piété; il ne se contentait pas d'aller le jour à l'église, il y allait même la nuit.
Il y avait à quelque distance de Constantinople des religieux appelés Acémètes, c'est-à-dire qui ne dorment pas, non qu'ils ne dormissent point en réalité, chose impossible à l'homme, mais parce qu'ils se partageaient en telle sorte qu'on chantait jour et nuit en ce monastère les louanges de Dieu. L'un d'eux passant un jour à Constantinople pour aller par dévotion aux Lieux saints, et sachant qu'Eutrope et Théodora étaient très charitables, vint loger chez eux. Jean s'enquit de quel monastère il était, de la manière dont on y vivait et de toutes les autres choses qui regardaient la vie religieuse; et après en avoir été instruit, il fut touché d'un si violent désir de se consacrer à Dieu dans cette maison, qu'il obligea, par serment, ce religieux de repasser à son retour par Constantinople pour l'emmener avec lui.
Lorsqu'il le vit parti, il ne pensa plus qu'à l'exécution de son dessein; méprisant les biens de la terre pour en acquérir de célestes, il pria son père et sa mère de lui donner un livre des Évangiles, ne voulant plus avoir d'autre trésor. Ils eurent tant de joie de lui voir désirer une chose que d'autres ne s'avisent point de rechercher à cet âge, qu'ils lui en donnèrent un très bien écrit et parfaitement relié.
Le religieux ne manqua pas de revenir; Jean, sans prendre autre chose que son livre, s'en alla avec lui, monta sur un vaisseau et arriva au monastère. Le religieux raconta à son supérieur ce qui s'était passé, et Jean le pria de le recevoir et de lui couper les cheveux. Ce saint homme, considérant sa jeunesse et la délicatesse avec laquelle il avait été élevé, lui répondit
qu'il ne croyait pas qu'il pût supporter une vie si laborieuse et si austère. Il lui en représenta les difficultés et lui conseilla de s'éprouver auparavant. Jean fondit en larmes: il craignait que ses parents, s'ils découvraient où il était avant qu'il eût été consacré à Dieu, ne fissent les plus grands efforts pour le ramener auprès d'eux; il pria avec tant d'instance l'abbé de l'exaucer, que ce bon religieux, attendri par ses prières et touché de son extrême ferveur, le reçut et lui coupa les cheveux.
On peut juger par la grande affection que son père et sa mère avaient pour lui, quelle surprise et quelle douleur causa sa retraite. Il n'y eut rien qu'ils ne fissent pour s'enquérir du lieu où il pouvait être; mais il semblait que Dieu eût répandu des ténèbres pour le cacher, car, quoique ce monastère fût assez proche de Constantinople, ils ne purent jamais savoir ce qu'était devenu leur fils.
Durant six années que Jean demeura dans cette maison, il pratiqua avec tant de perfection toutes sortes de vertus, qu'on le proposait pour exemple aux autres religieux, mais comme un exemple plus admirable qu'imitable.
Le démon ne put souffrir une si éminente sainteté; il usa de ses artifices ordinaires pour lui faire abandonner son entreprise; voyant qu'il ne pouvait y réussir, il s'avisa de l'attaquer par une autre sorte de tentation plus difficile à surmonter, parce qu'elle était plus spécieuse et fondée sur la piété filiale. Il lui représenta l'extrême douleur que sa retraite avait causée à son père et à sa mère, que leurs entrailles en étaient déchirées et qu'il ne pouvait leur refuser la consolation de les aller voir. Cette pensée fit une forte impression sur son esprit, et la tristesse qu'il en conçut, jointe à ses grandes austérités, le réduisit en un tel état qu'il semblait qu'il allât mourir. Son supérieur, attribuant cet état à l'excès de son abstinence, l'en reprit et l'obligea par là de lui en dire la cause. Ainsi, il lui avoua qu'il était si fortement tenté du désir d'aller revoir ses parents, qu'il ne pouvait y résister, et le supplia de lui permettre cette visite, dans l'espérance que Dieu l'assisterait par sa grâce et qu'il n'en résulterait aucun préjudice pour le salut de son âme.
L'abbé, fort surpris de ce discours, lui remit devant les yeux sa première ferveur, et lui rappela comment il l'avait contraint de le recevoir, malgré toutes ses représentations. Voyant que cela était inutile, il assembla ses religieux, leur déclara ce qui se passait, fit faire des prières publiques pour Jean et, le cœur percé de douleur de se voir comme arracher des bras l'un de ses enfants et un enfant qui lui était si cher, il lui dit tout en larmes: « Allez donc, mon fils, sous la conduite de Dieu. Je le prie de vous vouloir servir de guide, et d'empêcher que vous ne fassiez rien que par son ordre ou pour accomplir sa volonté ». Ainsi, Jean mêlant ses larmes à celles d'un si bon père et de tous les frères, les embrassa et se sépara d'eux sans avoir l'intention de les quitter; car c'était plutôt une violence qu'il souffrait qu'un effet de son inclination. Il sortit du monastère, accablé de tristesse; le long du chemin et aussi longtemps que ses yeux purent l'apercevoir, il se retournait sans cesse pour voir encore ce lieu béni de sa retraite.
Il donna son habit à un pauvre qu'il rencontra et prit celui du mendiant; lorsque, après avoir passé la mer, il se vit près de la maison de son père, il fit cette prière à Dieu: « Seigneur, qui avez imprimé dans le cœur des enfants un si grand amour pour ceux dont ils tiennent la vie, et qui voulez, néanmoins, que nous nous élevions au-dessus des sentiments de la nature pour vous aimer beaucoup plus qu'eux, vous savez que dès mon enfance mon âme a toujours été altérée du désir de vous servir et de vous
plaire, et que, sans m'arrêter à l'affliction que je donnais à mes parents, j'ai méprisé pour l'amour de vous, les plaisirs, les richesses et les honneurs. Ne m'abandonnez pas maintenant, mon Dieu, dans cette violente tentation où je me suis exposé par l'artifice du démon, mais donnez-moi, s'il vous plaît, le courage et la force de me conduire de telle sorte que je puisse la surmonter et la vaincre ».
Il arriva sur la nuit à la maison de son père et se coucha sur le seuil de la porte. Les serviteurs l'ayant trouvé le lendemain matin en cet état, eurent pitié de lui, et sachant que leurs maîtres ne refusaient l'hospitalité à aucun pauvre, ils lui permirent de faire, près de là, une petite loge pour s'y retirer. Ce fut en ce lieu qu'il éprouva dans son cœur un étrange combat entre l'amour de Dieu et celui que la nature nous inspire; d'un côté, voyant si souvent passer devant lui son père et sa mère, il se sentait touché d'un ardent désir de se faire connaître à eux; et d'autre part, il était retenu par la fidélité qu'il voulait témoigner à Dieu, en demeurant dans l'état d'humiliation et de souffrance auquel il l'avait appelé.
Après qu'il eût passé un an de la sorte, dans la misère qu'on ne peut imaginer, et exposé au mépris et aux moqueries de tout le monde, son père, touché de sa patience, lui envoya souvent à manger de ce qu'on lui servait à lui-même; mais le Saint ne prenait pour lui que ce qui lui était absolument nécessaire et donnait le reste aux pauvres.
Pour sa mère, qui saurait imaginer l'état où elle se trouvait alors? Il lui était impossible d'effacer de sa mémoire et de son cœur ce fils qu'elle pleurait tous les jours; et l'ayant devant ses yeux, pauvre, misérable et tout défiguré, sans le reconnaître, elle en eut tant de dégoût qu'elle aurait désiré qu'on l'éloignât, afin de ne point voir à toute heure un objet si désagréable.
Deux ans se passèrent encore en cette manière, sans que tant de peines, jointes ensemble, puissent affaiblir le courage de ce généreux soldat de Jésus-Christ. Il demeura ferme dans la résolution de ne point se faire connaître; au bout de ce temps, Dieu lui assura dans un songe, qu'il recevrait dans trois jours la récompense de ses travaux. Cette heureuse révélation le remplit de consolation et de joie. Il se prépara à la mort, pria de tout son cœur pour son père et pour sa mère, et lorsqu'il vit que son heure s'approchait, il conjura l'intendant de leur maison de supplier sa maîtresse de le venir voir. Cela la surprit extrêmement; elle en parla à son mari; comme il était très vertueux, il lui dit qu'elle ne devait point dédaigner d'aller visiter un pauvre, puisque c'est particulièrement sur les pauvres que Dieu répand ses miséricordes. En y allant, elle songeait en elle-même si ce n'était point pour lui dire des nouvelles de son fils que ce pauvre la demandait avec tant d'instances. On tira le Saint presque mourant de sa pauvre loge pour lui parler, et ce fut principalement en cette occasion que Dieu lui donna une force admirable pour continuer à ne se point faire connaître. Il dit à sa mère, avec une profonde humilité: « Dieu vous récompensera sans doute, ainsi que votre mari, de la charité que vous avez faite à un pauvre étranger, puisque Jésus-Christ a dit de sa propre bouche: Je regarderai comme fait à moi-même, ce que vous aurez fait en faveur du moindre de mes frères. Et comme me voici à la fin de ma vie, je vous supplie de me promettre, en la présence de Dieu, d'exaucer la dernière prière que j'ai à vous faire: c'est de trouver bon que je sois enterré dans cette loge que j'ai bâtie, et avec ces méchants habits tout déchirés, sans autre cérémonie ». Elle le lui promit, ne songeant pas
qu'elle était sa mère et que c'était à son fils, à son cher fils, qu'elle faisait cette promesse. Le Saint lui donna ensuite son livre des Évangiles et lui dit: « Je prie Dieu que ce livre vous serve, à vous et à votre mari, d'un excellent préservatif contre tous les maux de cette vie, et soit un gage de votre salut éternel ». Elle le reçut avec beaucoup de bonté, mais non sans un grand étonnement de ce qu'un homme si pauvre avait un livre de si grand prix; et, après l'avoir attentivement considéré, elle dit: « Il est tout semblable à celui que je donnai autrefois au plus jeune de mes fils ». Puis, se remettant devant ses yeux ce cher fils, sa douleur se renouvela de telle sorte qu'elle jeta des cris et versa des larmes. Mais cela même ne fut pas capable d'ébranler la constance de Jean, et il persévéra à ne se point faire connaître. Revenue à elle, Théodora alla trouver son mari et lui montra le livre. Il le reconnut aussitôt: ses entrailles furent émues, et il lui dit: « C'est sans doute le même livre que nous avons donné à notre fils; allons trouver ce pauvre et sachons de lui depuis quand, et de quelle sorte il l'a eu; car nous pourrons apprendre par là des nouvelles de ce que nous désirons tant savoir». Ils y allèrent à l'heure même et obligèrent le Saint, par serment, de leur dire sincèrement tout ce qu'il savait sur le sujet de ce livre. Alors se voyant près de rendre l'esprit, et appréhendant de mentir, il jeta un profond soupir et dit à ses parents: « Il est vrai que je suis ce fils que vous avez si longtemps cherché, et que ce livre est celui que vous m'avez donné quelque temps avant mon départ ». A ces paroles ils le considérèrent avec tant d'attention qu'ils le reconnurent à plusieurs signes; accablés tout ensemble par l'excès de la joie de l'avoir retrouvé et de la douleur d'être tout près de le perdre, ils tombèrent presque en défaillance. Ils l'embrassèrent pour la dernière fois, et lui dirent en versant plus de larmes qu'ils ne proféraient de paroles: « O cher fils, que nous avons tant souhaité de revoir, nous vous retrouvons enfin, mais plus malheureusement pour nous que quand nous vous avons perdu; car alors nous nous consolions dans l'espérance de vous revoir et de vous posséder encore; mais maintenant il ne nous reste plus aucun espoir. N'aurait-il pas mieux valu pour nous, puisque vous ne vouliez pas nous donner la consolation de vous connaître, que vous fussiez mort sans que nous vous connussions? Y eut-il jamais une affliction pareille à la nôtre? Nous avions devant nos yeux celui que nous faisions chercher par toute la terre, et nous ignorions notre bonheur ». Pendant qu'ils parlaient de la sorte, leur saint fils s'affaiblissait toujours, et il rendit, entre leurs bras, son âme à Dieu, vers l'an 450. Toute la ville de Constantinople accourut à ce spectacle: les uns se réjouissaient d'avoir retrouvé une personne si sainte; les autres admiraient son incroyable patience; et d'autres déploraient la perte que ses parents faisaient et le chagrin dans lequel ils étaient plongés.
La mère du Saint, ne se souvenant plus de ce qu'elle lui avait promis, ou ne pouvant résister à l'extrême amour qu'elle avait pour lui, lui fit ôter ses haillons et le revêtit d'habits fort riches; mais aussitôt elle devint paralytique, et son mari la fit souvenir de ce qu'elle avait promis à son fils. On rendit au mort ses premiers vêtements et à l'instant elle fut guérie.
On représente saint Jean Calybite demandant et faisant l'aumône.
## CULTE ET RELIQUES DE SAINT JEAN CALYBITE.
On enterra saint Jean Calybite dans sa petite loge, ainsi qu'il l'avait désiré; son père et sa mère firent bâtir depuis, au même lieu, une belle église. Ses reliques y demeurèrent longtemps en grande production; mais lorsque les Latins s'emparèrent de Constantinople, en 1284, son saint chef fut
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apporté à Besançon, où on le voit encore dans l'église cathédrale dédiée à saint Etienne. Parmi les guerriers qui firent partie de cette expédition, figurait Jean de Besançon, chevalier, un des héros de la cinquième croisade. C'est par son entremise que le chef de saint Jean Calybite fut envoyé à Besançon. Il était renfermé dans une chasse de cuivre, environnée d'un cercle d'argent sur lequel on lisait deux vers grecs, écrits de la manière suivante :
## XEIP MEN BEBHAOC TIMIAN CYNGAA KAPAN, AAA'EYCEBHC XEIP IOTANNOT CYNAEEL.
Manus quidem profana venerandum confregit caput, Sed pia manus Joannis colligat.
Les chanoines de Besançon qui possédaient cette relique n'étaient pas d'habiles hellénistes. Aucun d'eux ne put interpréter cette inscription, et pour en avoir l'explication, le chanoine théologal, Jean de Corcondray, se rendit, en 1321, avec le reliquaire, jusqu'à Avignon, pour consulter deux évêques grecs, Olinao, évêque d'Amazones en Sarmatie, et Léodios, évêque de Soise dans la Cilicie. Ces deux prélats, qui connaissaient l'état ancien de Constantinople, certifièrent que c'était là véritablement le chef de saint Jean Calybite. Ils donnèrent aussi le sens des deux vers grecs, dans un procès-verbal daté du 17 avril 1321. Leur traduction, aussi barbare qu'inidèle, mérite d'être citée :
- Les mains de la maule persone et hereige, - Ceste sainte teste de S. Jean Callybiti despira; - Et les mains dou juste et vray proudhomme, - Ceste sainte teste de S. Jean Callybiti adorora et prisera.
Le savant Ducange a donné de cette inscription une explication beaucoup plus raisonnable. On sait, par le témoignage de Nicétas, qu'à la prise de Constantinople, les soldats profanèrent plusieurs saintes reliques pour s'emparer des reliquaires d'or et d'argent. C'est ce qui arriva, sans doute, au chef de saint Jean Calybite, que la main pieuse de Jean de Besançon recueillit et entoura d'un cercle d'argent sur lequel furent gravés ces mots : « Une main profane a brisé cette tête vénérable, mais la main pieuse de Jean l'a recueillie ».
Le chapitre de Saint-Étienne fit faire en l'honneur de ce Saint un buste d'argent, sur lequel on lisait cette inscription en caractères fort anciens : *Caput sancti Joannis Calybite*. Ce reliquaire fut transporté à Saint-Jean en 1674, et visité par les délégués du chapitre en 1723. Il contenait alors, outre la tête de saint Calybite, celle de saint Agapit, qui y fut déposée lors de la démolition de Saint-Étienne. Ces restes sacrés ont disparu en 1794.
L'office du Saint fut, dès le troisième siècle, introduit dans le Bréviaire bisontin, avec des leçons propres. Il se célèbre encore aujourd'hui le 15 janvier, sous le rite simple. L'ancien martyrologe romain et celui de Moïanes mentionnent, en ce jour, la fête de saint Jean Calybite, en ajoutant que son chef est honorablement conservé à Besançon.
On voit à Rome une église sous le nom de Saint-Jean-Calybite, dans l'île du Tibre; elle a été donnée aux religieux de la Charité, établis par saint Jean-de-Dieu. Son corps, ou plutôt une grande partie de ses reliques, y furent trouvées l'an 1680, avec celles de saint Marius et de sainte Marthe, martyrs; elles paraissent y avoir été transportées d'assez bonne heure.
Métaphraste, *Acta Sanctorum*, et *Vie des Saints de Franche-Comté*.
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## LE BIENHEUREUX PIERRE DE CASTELNAU
plus général en le qualifiant de bienheureux. Il était né dans le diocèse de Montpellier en Languedoc. Ayant embrassé l'état ecclésiastique, il s'y distingua par sa science et sa probité, et devint archidiacre de l'église de Maguelonne, dont le siège épiscopal a été, dans la suite des temps, transféré à Montpellier. Le pape Innocent III, qui l'avait connu avant d'être élevé au souverain pontificat, l'employa dans des négociations importantes, et, content de ses succès, il le destinait aux premières dignités de l'Église, lorsque Pierre, touché de Dieu, se retira dans l'abbaye de Font-Froide, à deux lieues de Narbonne, et y prit l'habit de Cîteaux. Le Pape l'enleva bientôt à la vie obscure et tranquille du cloître, pour lui confier la plus difficile des missions. L'hérésie des Albigeois n'était pas seulement une erreur, c'était une plaie sociale, qui menaçait de dévorer la France au Midi. Comme les Manichéens, ils faisaient Dieu auteur du mal: ils divinisaient ainsi tous les crimes et s'y livraient sans scrupule. Ce n'était pas seulement le peuple, dont les mœurs étaient corrompues, mais surtout la noblesse et même le clergé. Le Pape, chargé de délivrer la société chrétienne de ce mal si terrible et si contagieux, y employa tous les moyens que le droit alors régnant mettait à sa disposition. Aussi Hurter, écrivain protestant, ne trouve point que ce grand Pontife ait outrepassé les pouvoirs que lui conférait l'organisation de la société chrétienne à cette époque, en invitant les princes à lui prêter le secours de leur autorité ou même de leur épée, pour détruire l'anarchie non moins civile que religieuse, qui menaçait la France, l'Espagne et l'Italie. Il fit Pierre de Castelnau son légat et missionnaire apostolique, lui adjoignit deux compagnons du même Ordre, et leur donna pleins pouvoirs sur ces contrées. Ces pouvoirs leur étaient bien nécessaires, et il leur fallut en user. Car ils déposèrent l'évêque de Viviers, excommunièrent celui de Béziers, chassèrent du siège de Toulouse l'intrus qui y était monté par des voies simoniaques.
Toulouse était l'un des chefs-lieux de la secte albigeoise, et il importait que cette grande cité donnât l'exemple du retour à la foi catholique. La mission des légats ne demeura pas sans fruits; ils obtinrent des principaux habitants de la ville la promesse, par serment, d'abjurer l'hérésie; en retour les légats s'empressèrent de confirmer au nom du pape les libertés et franchises de la cité. L'Église qui ne supporte pas la licence de l'erreur, a toujours favorisé hautement les légitimes libertés des peuples; elle n'a jamais cessé de prêcher cette parole de l'Évangile: « C'est la vérité qui rend libre ».
Toutefois, ce premier succès ne fut pas de longue durée. L'hérésie, un moment comprimée à Toulouse, y redevint plus menaçante que jamais; et comme, d'ailleurs, elle promenait ses ravages dans les contrées environnantes, les légats s'éloignèrent de Toulouse et se mirent à évangéliser tous les lieux où l'ardeur de la secte sollicitait plus instamment leur zèle. C'est ainsi qu'en 1204 ils se rendirent à Carcassonne, pour conférer avec les hérétiques, et là ils n'eurent pas de peine à les convaincre des plus épouvantables blasphèmes.
Mais, à mesure que les légats s'appliquaient davantage à cultiver la vigne du Seigneur, ils pouvaient aussi mieux comprendre jusqu'à quel point les renards l'avaient su démolir, ruiner et saccager. Les évêques, les princes, les barons, ceux-là même que Dieu avait élevés pour être les gardiens de sa vigne, se liguaient contre l'Église. Bérenger, archevêque de Narbonne, avait été menacé par les légats d'être privé de sa juridiction; et ce prélat s'était inscrit publiquement, à son tour, contre le pouvoir des légats.
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Tant d'obstacles réunis effrayèrent Pierre de Castelnau. Il demanda au Pape d'être déchargé d'un fardeau trop lourd, et le supplia de permettre qu'il pût rentrer dans son monastère.
Le souverain Pontife n'avait garde de renoncer aux éminents services que son légat pouvait rendre à l'Église. La belle lettre qu'il lui écrivit ranima son courage. « A frère Pierre de Castelnau, légat du Siège Apostolique: La dette de la charité qui ne recherche pas son bien propre exige que celui qui s'élève en embrassant Rachel sur les hauteurs de la contemplation, ne repousse pas les embrassements de Lia, bien que ses yeux soient infirmes, quand la nécessité l'appelle au ministère actif. Puis donc qu'en présence de cette nécessité, nous avons jugé bon de t'arracher, pour un temps, au repos de la contemplation que tu avais choisi et t'avons chargé pour nous, ou plutôt pour le Christ, du pesant ministère de la légation apostolique, afin que tu obtiennes, un jour, de réconcilier au Seigneur ceux dont l'ange des ténèbres a rendu les esprits aveugles, tu ne dois pas refuser le travail, bien que le peuple vers lequel tu es envoyé paraisse dur et incorrigible; car tu n'ignores pas que le Seigneur peut, des pierres elles-mêmes, faire sortir des enfants d'Abraham. N'attends pas une récompense moindre, pour n'avoir pas, jusqu'à présent, réussi suivant tes désirs. C'est le travail que Dieu récompense, et non le succès. Espérant donc avec fermeté dans le Seigneur qui donne au labeur l'accroissement, nous exhortons et conjurons ta piété, et nous te commandons même par cet écrit apostolique, de faire instance auprès des peuples à temps et à contre-temps, de les reprendre, de les supplier, de les instruire, sans te lasser jamais, de remplir fidèlement enfin ta charge d'évangéliste et d'accomplir jusqu'au terme le ministère que nous t'avons confié. »
Fortifié par ces paroles, Pierre se remet courageusement à l'œuvre. Apprenant que le comte de Toulouse soutenait de nouveau et fomentait publiquement l'hérésie, après l'avoir une première fois abjurée, il se rend à sa cour en 1203, exige de lui un nouveau serment et l'obtient. En même temps, il dépose l'évêque Raymond de Rabastens, prélat simoniaque et oublieux de ses devoirs, et prépare ainsi l'élection du célèbre Foulques, son ami, âme ardente et passionnée, mais qui tourna toute son ardeur vers Dieu et qui, après une jeunesse frivole que de vains succès de poésie avaient trop longtemps égarée, sortant du monde et se consacrant au sacerdoce, devint un des grands évêques de son siècle.
Puis, le saint légat se dirige vers le Rhône, parcourt les provinces d'Arles et de Vienne, tient à Arles un concile où il rédige de nouveaux statuts pour le gouvernement de cette Église; et, au milieu des complications qu'une grave maladie vient ajouter à ses travaux, déploie un zèle infatigable pour assurer le succès de sa mission.
Néanmoins, en 1206, nous le retrouvons à Montpellier, déplorant avec frère Raoul, son collègue, la stérilité de leurs communs efforts.
Les scandales malheureusement nombreux que l'hérésie était en droit de reprocher au clergé ajoutaient une difficulté de plus à l'œuvre entreprise par les légats.
L'hérésie exerça une grande influence sur le clergé. En brisant tous les liens de la morale, elle avait nécessairement relâché ceux de la discipline ecclésiastique. Nous ne voulons pas nier assurément, qu'aux xii et xiii siècles, si glorieux, d'ailleurs, pour l'Église et surtout si féconds en grands saints, la liberté des mœurs féodales et l'abus des richesses n'eussent causé de gra-
ves dommages à la pureté du sacerdoce; mais nous soutenons que les immorales coutumes de l'hérésie s'infiltrant par les fentes du sanctuaire en même temps qu'elles débordaient dans le monde, purent agir sur un grand nombre de clercs avec de très pernicieuses influences; cercle fatalement vicieux où l'hérésie accusait le clergé, et où le clergé s'énervait aux dissolvantes émanations d'une atmosphère corrompue.
Quoi qu'il en soit, les légats se sentaient de nouveau défaillir, quand le Seigneur, dit un vieil historien, « qui sait toujours tenir des flèches en réserve dans le carquois de sa Providence, leur envoya du fond de l'Espagne deux saints et vaillants athlètes ».
Au mois de juillet 1206, le vénérable évêque d'Osma, Diégo d'Azèbes, accompagné d'un chanoine régulier, sous-prieur de son Église, venait frapper à leur porte avec le bâton du pèlerin. Le sous-prieur était saint Dominique.
Les légats ne manquèrent pas de confier à l'évêque la cause de leur chagrin, et lui firent part de leurs défaillances. L'évêque n'approuva pas les pusillanimes pensées des légats; il les engagea, au contraire, à poursuivre plus ardemment que jamais la prédication de la parole. Toutefois il ajouta que, pour guérir les maux de l'Église, la parole ne suffisait pas, qu'il y fallait l'autorité de l'exemple; qu'apôtres de l'Évangile, ils devaient vivre de la vie des Apôtres, marcher nu-pieds, ne porter ni or ni argent, et prêcher, en un mot, le langage de la pauvreté chrétienne, en même temps que celui de la vérité catholique.
Les saints se comprennent facilement, parce que leur conversation qui est dans les cieux est unanime pour les choses célestes. Le conseil du saint évêque fut approuvé par les légats. Ils demandèrent seulement que le prélat et son compagnon consentissent à se joindre à eux; et nos quatre missionnaires, Pierre de Castelnau, F. Raoul, l'évêque d'Osma et Dominique de Guzman, sortirent un matin de Montpellier, marchant pieds nus et donnant les premiers l'exemple de la pauvreté apostolique que devaient bientôt imiter les Ordres mendiants du xiiiè siècle.
Des conversions nombreuses ne tardèrent point à leur prouver que ce nouveau genre de vie aurait plus d'action sur les peuples.
A Béziers et à Carcassonne, les missionnaires obtinrent quelques bons résultats. La petite ville de Caraman, située dans le Lauraguais, abjura l'hérésie et embrassa la foi catholique.
Pierre de Castelnau dut cependant, à cette époque, se séparer momentanément de ses collègues. Par la vigueur de son esprit, autant que par l'ardeur de son zèle, il était entre les légats celui que les sectaires redoutaient davantage. Déjà ils avaient attenté à sa vie, et F. Raoul le conjura de se soustraire, au moins pour un temps, à la fureur de leurs poursuites. Pierre, dont l'heure n'était pas encore venue, condescendit à cette demande.
Retiré à Montpellier, il se rendit encore utile aux affaires générales de l'Église. Toutefois son âme apostolique sentait incessamment le besoin de se mesurer contre l'hérésie; et apprenant que les missionnaires tenaient à Montréal, au diocèse de Carcassonne, une conférence avec les sectaires, il se hâta de s'y rendre.
En cette célèbre conférence, si l'on en croit les historiens, les plus simples règles de la justice furent violées. Les arbitres choisis exclusivement parmi les hérétiques étaient juges et parties en même temps. La dispute se
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prolongea quinze jours; les articles furent de part et d'autre consignés par écrit; mais on rapporte que les juges eux-mêmes, ne pouvant échapper à l'évidence des témoignages allégués par les catholiques, refusèrent de porter la sentence et livrèrent à leur parti les pièces écrites du débat qui furent ainsi soustraites à la publicité.
Au sortir de Montréal, les quatre missionnaires prirent des chemins différents comme s'ils eussent voulu se partager le champ inculte qu'ils avaient à défricher. L'évêque d'Osma se dirigea vers Pamiers; mais, désirant mettre ordre aux affaires de son diocèse avant de se consacrer entièrement à l'œuvre des missions, il retourna bientôt en Espagne et mourut peu de temps après. F. Raoul se mit en marche vers le Rhône, et ce fut là qu'au milieu de ses travaux la mort le surprit également. Saint Dominique vint se fixer à Fanjeaux où l'éloquence de sa parole, la sainteté de sa vie, mais surtout l'aide de la très sainte Vierge, en l'honneur de laquelle il institua le Saint-Rosaire, déterminèrent un grand nombre d'âmes à quitter le sentier de l'erreur: cependant ces âmes nouvellement converties ne cessaient pas d'être circonvenues par les ennemis de l'Église, et ce fut pour préserver quelques jeunes filles de la perfide atteinte des sectaires, qu'en l'année 1208, saint Dominique jeta, au pied de la colline de Fanjeaux, les premiers fondements du monastère de Prouille qui devait être lui-même l'origine de l'Ordre des Frères Prêcheurs.
La même année, au pied des montagnes de l'Ombrie, saint François d'Assise, l'ami et le glorieux émule de saint Dominique, groupait ses premiers compagnons près de la chapelle de la Portioncule. — Prouille et Assise, berceaux illustres que l'Église façonnait en même temps, et d'où, un jour, devaient sortir deux races d'hommes forts pour la défendre !...
Mais, tandis que saint Dominique, par les persévérants travaux de son zèle, avançait dans nos contrées la cause de l'Église, Pierre de Castelnau la plaidait plus efficacement encore, en donnant sa vie pour elle.
Raymond de Toulouse, malgré ses promesses, tant de fois réitérées par serment, n'avait jamais cessé de favoriser l'hérésie et ne semblait occupé qu'à défaire, dans le secret honteux de sa politique, l'œuvre que les légats accomplissaient avec tant de labeurs, au nom du souverain Pontife.
Pierre, révolté de tant de fourberie, avait dû lancer contre lui une première excommunication; et, pour soutenir l'autorité de son légat, Innocent III avait écrit au comte une lettre menaçante.
Il ne fallait pas que Raymond pût traiter ses menaces d'illusoires, et Pierre de Castelnau, immédiatement après la conférence de Montréal, s'était acheminé en toute hâte vers la Provence. Là, ses habiles négociations avaient déterminé les seigneurs provençaux à s'armer contre le comte de Toulouse pour la défense de la foi catholique; et Raymond, effrayé à la fois de la sentence du Pape et de la guerre, s'était empressé de recourir à son expédient habituel, le serment; Innocent III, de son côté, avait levé la sentence d'excommunication; mais, comme toujours, à peine absous, le comte s'était de nouveau parjuré.
C'est alors que les historiens nous présentent « le très saint frère Pierre de Castelnau, animé d'un grand courage, se présentant à la cour du tyran, lui reprochant ses nombreux parjures et osant lui résister en face, parce qu'il n'était plus seulement répréhensible, mais vraiment digne de damnation ».
Toutefois, éclairé d'une lumière plus haute, l'homme de Dieu comprenait déjà que, pour sauver l'Eglise, le martyre valait mieux que tous les efforts humains, et, vers la même époque, il prononçait cette prophétique parole : « Les affaires de Jésus-Christ ne réussiront dans ces contrées, que lorsqu'un de nous qui prêchons en son nom mourra pour la défense de la foi; et puissé-je moi-même être le premier à périr sous le glaive du persécuteur ! »
Cette prédiction et ce désir devaient bientôt se réaliser.
Pierre venait, pour la seconde fois, d'exclure le comte de Toulouse de la communion de l'Église, quand celui-ci, qui tremblait toujours lorsqu'il était frappé, supplie le légat de se trouver à Saint-Gilles, sur les bords du Rhône où il sera lui-même, promettant d'avance au Saint-Siège une soumission entière.
Pierre est fidèle au rendez-vous. Il entre en pourparlers avec le comte qu'il trouve, comme toujours, facile et faux tout à la fois, promettant ce qu'il ne veut pas tenir, éludant ce qu'il ne veut pas promettre, tergiversant et incertain entre le Pape qui lui fait peur et l'hérésie qu'il veut ménager. Le légat s'aperçoit vite que l'entrevue n'est qu'un nouveau piège; et il se disposait à partir, lorsque le comte lui intime la défense de s'éloigner de Saint-Gilles, sous peine de mort. La violence remplaçait la ruse, et le renard se faisait loup.
Rappelons-nous qu'avec une perspicacité sans égale et une invincible fermeté, Pierre avait su épier et déjouer toutes les trames de Raymond. Sentinelle avancée de l'Église, jamais il n'avait cessé de pousser le cri d'alarme: « Gardien, que se passe-t-il dans la nuit ? » Chien vigilant du troupeau de Jésus-Christ, il n'était jamais demeuré muet. Le comte voyait en lui son plus indomptable adversaire; et volontiers, comme Henri II parlant de Thomas Becket, il eût pu dire de Pierre de Castelnau « que ce prêtre, à lui seul, l'empêchait de vivre en paix chez lui ».
Malheureusement, comme le roi d'Angleterre, le comte de Toulouse trouva près de sa personne d'indignes complaisants pour exécuter le crime.
Le 15 janvier 1208, Pierre avait dit la messe le matin et se préparait à passer le fleuve avec ses compagnons, quand deux hommes s'approchant de lui, l'un d'eux le traversa d'un coup de lance au bas des côtes. Pierre tomba en s'écriant: « Seigneur, pardonnez-lui comme je lui pardonne... » Il s'entretint quelques instants avec les compagnons de sa mission et mourut en priant avec ferveur.
L'année suivante le comte de Toulouse se réconcilia avec l'Église — à Saint-Gilles — entre les mains de Milon, légat du Pape (1209). N'ayant pu sortir de l'église à cause de la foule, on fut obligé de le descendre par une fenêtre, du côté du cloître, où était le tombeau du B. Pierre, auquel il rendit hommage en passant, ce qui fut regardé comme une réparation d'honneur, car le farouche comte était désarmé. Après avoir reçu l'absolution, il alla se mettre à la tête des croisés, contre les Albigeois. La même année, le corps du B. Pierre fut transporté de ce cloître, dans l'église même de l'abbaye de Saint-Gilles qui fut depuis sécularisée après avoir successivement suivi la règle de saint Benoît et celle de Cluny. On honorait autrefois sa mémoire à Saint-Gilles et dans les maisons de l'Ordre de Cîteaux.
Nous avons emprunté cette vie à une lettre circulaire de Mgr de Carcassonne.
Événements marquants
- Naissance à Constantinople dans une famille illustre
- Études et piété précoce dès l'âge de douze ans
- Fuite secrète vers un monastère d'Acémètes avec un livre d'Évangiles
- Vie monastique austère pendant six ans
- Retour incognito à Constantinople déguisé en mendiant
- Vie de trois ans dans une cabane (loge) au seuil de la maison paternelle
- Révélation de son identité à ses parents juste avant sa mort
Miracles
- Guérison instantanée de la paralysie de sa mère après avoir respecté son vœu de pauvreté pour sa sépulture
Citations
Seigneur, pardonnez-lui comme je lui pardonne
Il est vrai que je suis ce fils que vous avez si longtemps cherché