Saint Leufroi (Leufroy)
Abbé de la Croix
Résumé
Saint Leufroi, noble de Neustrie du VIIIe siècle, devint abbé et fondateur du monastère de la Croix-Saint-Ouen après une vie d'études et d'érémitisme. Connu pour sa rigueur monastique et ses nombreux miracles, il guérit le fils de Charles Martel et protégea sa communauté contre les prestiges du démon. Ses reliques, longtemps conservées à Saint-Germain-des-Prés, font l'objet d'un culte particulier à Suresnes et dans le diocèse d'Évreux.
Biographie
SAINT LEUFROI, ABBÉ DE LA CROIX
AU DIOCÈSE D'ÉVREUX
*Versus dicitur: Non aëres sunt, sed virtutes, quas secum conscientia portat, ut in perpetuum dives fiat.*
Les vraies richesses, ce ne sont pas les biens terrestres, mais les vertus que la conscience porte en elle-même pour être riche dans l'éternité.
S. Bernard, serm. 52 de Adventu.
Le pays de Neustrie, avant l'irruption des Normands, avait déjà porté d'excellentes fleurs de sainteté, dont l'agréable odeur embaumait l'Église militante, et qui avaient mérité, par leur beauté, d'aller servir d'ornement à l'Église triomphante. Une des principales était saint Leufroi, abbé, dont nous allons donner la vie. Il naquit au diocèse d'Évreux, l'un des plus considérables de cette province, de parents nobles, riches et craignant Dieu. L'historien de sa vie dit qu'il ne fut pas plus tôt en âge de se connaître, que, se sentant touché du désir d'embrasser l'état ecclésiastique, il sollicita instamment ses parents de le faire étudier pour s'en rendre capable ; mais ne l'ayant pu obtenir, parce que leur amour pour lui ne leur permettait pas de se résoudre à le perdre de vue, il se retira secrètement et sans leur en rien dire, chez l'économe ou trésorier de l'église de Saint-Taurin, au faubourg d'Évreux, qui instruisait quelques enfants. Ses parents, inquiets de son absence, le firent chercher de tous côtés. On le trouva dans l'église de Saint-Taurin : on le réprimanda d'avoir ainsi abandonné sa famille et inquiété ses parents ; il répondit qu'il avait suivi l'inspiration de Dieu, et que, d'ailleurs, l'Évangile conseillait de préférer Jésus-Christ à tout, même à son père et à sa mère. Ses parents lui laissèrent la liberté de suivre sa vocation. Quand il eut épuisé la science de son maître, il alla d'abord à Condé, puis à Chartres où les lettres florissaient : il y trouva, en effet, d'excellentes écoles. Comme il était très-capable et très-assidu à l'étude, il surpassa tous ses condisciples et fit l'admiration de ses maîtres ; sa modestie et sa piété n'étaient pas moindres que sa science. Tant de vertus lui firent des envieux ; pour leur ôter cette occasion de péché, il sortit de Chartres et retourna au lieu de sa naissance. Il y enseigna les lettres et la vertu aux enfants des plus illustres familles du voisinage. Il vivait dans la retraite avec ses chers élèves ; sa maison n'était ouverte que pour eux et pour les pauvres, qu'il recevait comme frères. Il fit bâtir, à côté, une chapelle, dont l'entrée, comme celle de sa maison, fut interdite aux femmes. Il vivait donc là comme dans un monastère, aussi régulier, aussi austère qu'un religieux. Néanmoins, Dieu lui fit ressentir une vive impression de ces paroles de l'Évangile : « Si tu veux être parfait, va-t'en ; vends tout ce que tu as et donnes-en le prix aux pauvres, et après, viens à ma suite ». Il comprit donc que Dieu l'appelait à quelque chose de plus excellent que ce qu'il était, et qu'il devait embrasser la vie monastique. Dans cette pensée, il invita chez lui son père et sa mère et plusieurs de ses parents et de ses amis; et après les avoir bien traités et leur avoir fait à chacun des présents, il les pria de passer la nuit en repos dans sa maison, pendant qu'il ferait ce que Notre-Seigneur lui avait inspiré. Ainsi, sans s'expliquer ni se faire comprendre davantage, pendant que tout le monde dormait, il se retira secrètement pour aller chercher une solitude. En chemin, il rencontra un pauvre mal vêtu qui lui demanda l'aumône; il en eut compassion et lui donna son manteau. Un peu plus loin, il en rencontra un autre aussi misérable que le premier: son cœur fut encore touché de sa misère; et il lui donna une partie des habits qui lui restaient sur le corps. Il alla demander l'hospitalité pour la nuit au petit monastère de la Varenne (probablement Notre-Dame de la Garenne, près de Gaillon). Les religieuses voulurent le retenir; mais sentant bien que ce n'était pas là le lieu où Dieu l'appelait, il prit congé d'elles et passa outre. Le Saint-Esprit l'adressa ensuite à un saint solitaire nommé Bertrand, à Cailly. Ils furent ainsi quelque temps ensemble, s'occupant à chanter les louanges de Dieu. Mais Bertrand étant appelé ailleurs, Leufroi demeura seul possesseur de l'ermitage. Il s'y renferma dans une caverne, où, passant les jours et les nuits dans le jeûne, la prière et les larmes qu'il versait continuellement, il demandait à Dieu qu'il lui plût le conduire et lui faire connaître sa volonté.
Sa prière ne fut pas inutile; car Dieu, qui l'avait choisi de toute éternité pour le salut de plusieurs, lui donna la pensée d'aller à Rouen trouver le bienheureux Saëns (Sidonius) qui, étant passé d'Irlande en France, gouvernait alors une maison religieuse auprès de cette ville; quelques-uns croient que c'était l'abbaye de Saint-Pierre, plus tard Saint-Ouen. Il reçut de lui la tonsure monacale et l'habit religieux, et fit ensuite le vœu d'obéissance entre ses mains, sachant qu'il est écrit: « L'obéissance est plus agréable à Dieu que les victimes, et suivre son jugement et sa volonté, comme si c'étaient des divinités dignes de respect, c'est une espèce de superstition et d'idolâtrie ».
Ayant d'avance le cœur dégagé de toute affection terrestre, Leufroi fit de grands progrès dans la vie religieuse. Saint Ansbert, archevêque de Rouen, conçut pour lui une estime singulière: il l'appelait souvent auprès de lui avec saint Saëns pour conférer avec eux sur les moyens d'avancer la gloire de Dieu et de procurer le salut des âmes dont la divine Providence l'avait chargé. Un jour qu'ils traitaient cette grande affaire, l'avis de saint Ansbert et du vénérable abbé fut que saint Leufroi, à qui Dieu avait donné de grands talents pour la conversion des pécheurs, devait aller en son pays pour combattre l'infidélité et le libertinage, et tâcher d'amener à la vérité de l'Évangile un grand nombre d'idolâtres et d'impies qui croupissaient dans l'état de la damnation éternelle. Quelque difficile que parût cette mission, il ne put s'empêcher de l'accepter. Il reçut donc l'ordre de la prêtrise des mains du saint archevêque, et, étant muni de sa bénédiction, il sortit de Rouen pour aller du côté d'Évreux. Lorsqu'il fut à la Croix-Saint-Ouen, qui est près de Louviers, et qui s'appelle maintenant la Croix-Saint-Leufroi, il eut une forte inspiration de s'y arrêter et d'y faire bâtir un oratoire. Saint Ouen avait béni et consacré ce lieu et y avait planté une croix de bois avec des reliques, en mémoire d'une croix lumineuse qui lui était apparue, et, depuis, on y voyait une nuée fort éclatante qui s'étendait comme une colonne depuis la terre jusqu'au ciel, et il s'y faisait beaucoup de miracles.
21 JUIN.
C'était un signe céleste par lequel Dieu faisait connaître qu'il avait destiné ce champ pour être la demeure de notre Saint et d'une compagnie angélique de religieux dont il devait être le fondateur et le chef. En effet, lorsqu'il eut élevé un autel et une croix, et bâti une chapelle, un si grand nombre de personnes le prièrent de les recevoir pour ses disciples, et lui présentèrent ce qu'ils avaient d'or et d'argent pour commencer un monastère, qu'il vit bien que Dieu lui demandait cette bonne œuvre. Les seigneurs des environs donnèrent aussi des héritages pour la subsistance de ceux qui se consacreraient en cet endroit au service de Jésus-Christ. On y vit donc bientôt une riche maison et une communauté destinée à chanter continuellement les louanges de Dieu. L'église eut pour titulaire la Sainte-Croix, et fut aussi consacrée en l'honneur des saints Apôtres et du glorieux saint Ouen, qui en était comme le premier auteur.
Cependant, comme il n'y a point de juste sur la terre qui ne soit sujet à la persécution, cet heureux succès de saint Leufroi, dans l'établissement de sa nouvelle maison, lui suscita des envieux ; ils le décrièrent auprès de Didier, évêque d'Évreux, et le firent passer dans son esprit pour un téméraire qui entreprenait sur son autorité et ne lui rendait pas les respects et les déférences qu'il lui devait. Ce prélat ajouta trop facilement foi à ces calomnies ; il se rendit même au monastère, adressa à saint Leufroi de sévères réprimandes, des menaces même et, s'irritant de son calme et de sa douceur, qu'il prit pour une insulte, il ordonna à ses gens de le mettre sur un cheval et de l'emmener avec lui à Évreux, où il délibérerait sur ce qu'il aurait à faire de sa personne. Son commandement fut aussitôt exécuté. Mais à peine fut-on éloigné d'une lieue du monastère, que le cheval sur lequel saint Leufroi était monté tomba à terre et mourut. Cet accident fit ouvrir les yeux à Didier ; il eut regret du mauvais traitement qu'il faisait à un si grand serviteur de Dieu, se jeta à ses pieds, lui en demanda pardon, et le fit reconduire avec honneur à son monastère, résolu de ne plus prêter l'oreille aux calomnies.
Saint Leufroi fit ensuite plusieurs miracles qui le rendirent célèbre par toute la France. Il arrêta un grand embrasement qui allait consumer tout son monastère ; il fit sourdre des fontaines en des lieux secs et où le peuple était en grande disette d'eau ; il chassa le démon du corps et de l'âme de plusieurs personnes. Un de ses religieux ayant laissé tomber le fer de sa cognée dans la rivière de l'Eure, Leufroi mit le bout de son bâton dans l'eau, et, à l'heure même, le fer remonta et se vint attacher à ce bâton. Il fit un voyage en Lorraine vers Charles Martel, qui gouvernait la France (sous le règne du jeune Dagobert). Ce grand prince l'avait reçu avec toutes sortes de témoignages d'amitié et s'était même entretenu longtemps avec lui des affaires de son salut, après quoi il lui avait donné une expédition favorable des affaires pour lesquelles il l'était venu trouver. Mais à peine l'eut-il congédié, que le petit prince Griphon, son troisième fils, fut attaqué d'une fièvre si violente, qu'on désespérait de sa vie. Charles fit courir promptement après saint Leufroi ; on le trouva déjà à Laon : on le fit revenir en Lorraine ; et, par la vertu d'une eau bénite dont il arrosa les membres de l'enfant, et de la communion qu'il lui donna ensuite, il le rétablit en parfaite santé.
Dieu ne fit pas seulement paraître le mérite de son serviteur par les faveurs et les grâces qu'il accorda à ceux qui l'honorèrent et lui rendirent les respects qu'ils lui devaient ; mais il fit encore voir, par des exemples, de quel poids sont les imprécations des Saints, lorsqu'on se les est attirées par des paroles outrageantes ou par le mépris de leurs personnes. Une femme voyant le Saint pêcher par divertissement dans la rivière d'Eure, qui coule le long de son monastère, dit en murmurant contre lui : « Je pense que ce CHAUTE épuisera toute la rivière, et qu'on ne pourra plus pêcher après lui ». Elle crut l'avoir dit si secrètement, que ni le Saint, ni nul autre ne l'avait pu entendre. Mais Leufroi, à qui Dieu découvrit sa malice, regardant cette injure comme faite à l'auteur de la nature plutôt qu'à lui, lui répondit aussitôt : « Pourquoi, femme, m'envies-tu un bien qui m'est commun avec le reste des hommes ? Et pourquoi me reproches-tu un défaut qui vient de la nature et non de ma volonté ? Je prie Dieu qu'en punition de ta faute, le derrière de ta tête et de celle de tous tes descendants n'ait jamais plus de cheveux que j'en ai sur le front ». Sa parole fut aussitôt accomplie ; et l'auteur de sa vie assure que, de son temps, on en voyait encore tous les jours l'accomplissement. Un homme ayant dérobé quelques meules de son monastère, il en fit ses plaintes devant le juge du lieu et en poursuivit instamment la restitution ; celui qui était coupable du vol s'emporta furieusement contre lui à l'audience, et l'appela publiquement menteur et calomniateur. Le Saint lui répondit seulement : « Que Dieu soit juge entre toi et moi ! » et, à l'heure même, on vit ce misérable saisi de douleurs et cracher toutes ses dents devant l'assemblée : ce que firent aussi tous ses enfants ; et, depuis, toute sa postérité n'a point eu de dents. Un jour de dimanche, étant sorti de son monastère après la célébration des saints Mystères, il trouva des paysans qui labouraient leur terre, sans aucun respect pour la sainteté de ce jour, consacré aux louanges de Dieu ; il jeta un profond soupir et leur dit : « Comment, misérables, vous êtes-vous laissés aller à un si grand crime ? » Puis, levant les yeux au ciel, et répandant beaucoup de larmes, il dit à Dieu : « Seigneur, que cette terre soit éternellement stérile, et que jamais on n'y voie ni de grains ni de fruits ! » Sa malédiction eut infailliblement son effet, et ce champ n'a depuis porté que des ronces et des chardons, et on n'a pu même y faire croître des noyers ni d'autres arbres. Un autre jour, revenant des plaids, où il était allé redemander quelques héritages de son couvent, que des séculiers avaient usurpés, il entra dans la maison de l'un de ses amis pour s'y reposer : c'était le temps des grandes chaleurs, et les mouches étaient si importunes, qu'il ne pouvait prendre un moment de repos ; mais à peine eut-il courbé sa tête sur ses mains pour prier, que toutes ces mouches disparurent ; et depuis l'on n'en a pas vu une seule en cette maison.
Nous ne pouvions nous dispenser de parler d'un célèbre combat qu'il eut avec le démon, où il humilia cet orgueilleux, et lui fit souffrir une confusion d'autant plus grande, que son effronterie avait été plus insupportable. Comme ses disciples étaient extrêmement fervents, la plupart se levaient longtemps avant Matines, et venaient passer plusieurs heures au chœur en oraison mentale, avant qu'on éveillât la communauté. Le Saint les prévenait le plus souvent, et, lorsqu'ils arrivaient à l'église, ils avaient la consolation de le trouver à sa place déjà tout élevé en Dieu, et tout abîmé dans la contemplation de ses perfections. Un jour que les affaires de sa charge l'empêchèrent de s'y rendre à son ordinaire, le démon prit sa figure ; et, pour se faire saluer par ses religieux, il se mit en sa chaire avec de belles apparences de modestie et de dévotion. Il eut quelque temps la satisfaction qu'il prétendait : car les premiers qui entrèrent ne doutèrent nullement que ce ne fût leur abbé ; ils lui firent, selon la coutume, une inclination profonde, ne croyant pas saluer le loup pour le pasteur. Mais la fourberie ne fut pas longtemps sans être découverte, ni sans une juste punition : un des frères, qui venait de quitter le Saint dans sa chambre, s'étonnant de trouver au chœur sa ressemblance, alla promptement l'avertir de ce qui se passait ; le Saint, à qui Dieu fit connaître que c'était un prestige du malin esprit, étant accouru à l'église, après avoir fait le signe de la croix sur la porte et sur les fenêtres, commença à frapper ce spectre avec une sainte colère, sachant bien qu'il sentirait spirituellement les coups qu'il lui donnerait corporellement.
Le démon pouvait disparaître à l'instant même en dissipant le corps qu'il s'était formé ; mais Dieu ne le lui permit pas, pour faire paraître davantage la puissance de son serviteur ; alors le démon n'osant plus approcher des lieux où le signe de la croix avait été imprimé, fut obligé, pour sortir, de s'attacher à la corde de la cloche, et de se sauver par le clocher. Les religieux reconnurent, par un événement si extraordinaire, d'un côté, qu'ils avaient un ennemi puissant et rusé qui tâchait de les surprendre ; et, de l'autre, qu'ils avaient en leur saint Abbé un admirable protecteur, qui était terrible à Satan même, et sous lequel ils pouvaient vivre dans une sainte assurance.
Voici une autre action de saint Leufroi, qui ne mérite pas moins d'être connue que la précédente. Un de ses religieux étant mort, on trouva dans ses habits trois pièces d'argent, qui marquaient qu'il avait violé son vœu de pauvreté. Le Saint en étant informé, fut saisi d'une extrême douleur et frémit de tout son corps ; mais, ne voulant pas qu'un crime si pernicieux prît pied dans sa maison, il jugea à propos de retrancher ce mort de la compagnie des autres frères, et ordonna qu'on l'enterrât hors du cimetière commun ; et que, jetant son argent sur son corps, on lui dit, comme saint Pierre à Simon le Magicien : « Que ton argent périsse avec toi ! » Cet ordre fut fidèlement exécuté, et le misérable propriétaire fut enterré en terre profane. Mais comme le saint Abbé avait quelque croyance qu'il était mort pénitent de sa faute, et que Dieu lui avait fait miséricorde, il fit pour lui une retraite de quarante jours qu'il passa en des jeûnes, des prières et des larmes continuelles, demandant instamment à Notre-Seigneur qu'il eût pitié de celui qui avait passé tant d'années dans les exercices de la mortification religieuse. Il fut exaucé ; Dieu lui fit connaître qu'ayant donné au défunt la grâce de la pénitence à la mort, il le délivrait, à sa prière, des flammes du purgatoire, auxquelles il était condamné pour l'expiation de sa faute. Ainsi le Saint fit déterrer et apporter son corps avec ceux de ses confrères, pour avoir avec eux une résurrection commune.
Il nous reste encore à dire que saint Leufroi, rempli de miséricorde envers les pauvres, ne se contenta pas de leur faire de grandes aumônes de son vivant, et de leur distribuer dans la nécessité les revenus de son monastère : pour étendre sa charité même après sa mort et dans les siècles suivants, il fit bâtir, auprès de sa maison, pour les recevoir, un bel hôpital à l'entretien duquel il appliqua des héritages particuliers qu'il rendit, par ce moyen, le bien et le patrimoine des pauvres. Cette action fut comme le couronnement de toutes les autres ; et bientôt après, étant arrivé à une extrême vieillesse, et sentant, par les attaques de la fièvre, que le temps de sa récompense approchait, il envoya des eulogies, c'est-à-dire des présents de dévotion, dans toutes les maisons de piété du voisinage, pour se recommander aux prières des serviteurs et des servantes de Dieu, et afin qu'ils lui procurassent, par leur intercession, la grâce d'un heureux décès. Il assembla aussi ses disciples autour de lui, et leur fit une exhortation pleine de ferveur pour les porter à la persévérance. Enfin, après avoir reçu le Viatique et l'Extrême-Onction avec une dévotion si édifiante, qu'elle tirait les larmes des yeux de tous les religieux, et avoir passé toute la dernière nuit en une oraison continuelle, il rendit son bienheureux esprit le matin du 24 juin, vers l'année 738 : il avait gouverné quarante-huit ans son monastère.
On le représente avec un ou plusieurs enfants près de lui, parce qu'il est célèbre pour la guérison des enfants malades ; faisant sortir du sol, au moyen de son bâton, une source pour récompenser un paysan qui lui avait donné à boire, mais qui se plaignait de la pénurie d'eau ; dissipant une nuée de moucherons, pour décharger de ce souci le religieux qui prenait soin du réfectoire, où ces animaux s'étaient multipliés outre mesure.
[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES.]
Son saint corps fut déposé dans une église qu'il avait fait bâtir, en l'honneur de saint Paul, dans l'enceinte de son abbaye, et y demeura plus d'un siècle ; mais l'an 851, selon les chroniques du Breuil, il fut levé de terre et transféré, par Gombert, évêque d'Évreux, dans l'ancienne église de la Croix-Saint-Ouen, qui prit ensuite le nom de Saint-Leufroi.
Depuis, les Normands s'étant jetés en France et pillant tous les lieux sacrés de la Neustrie, il fut apporté à Paris par les religieux de son monastère qui s'y vinrent réfugier, et déposé dans la célèbre abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Cependant, l'année 1222, Oui, évêque de Carcassonne, transféra ces saintes reliques de leur ancienne chasse en une autre plus riche et mieux travaillée.
L'abbé de la Croix-Saint-Leufroi, qui était présent à cette translation, en obtint trois ornements pour son abbaye ; à savoir : deux petits du pouce et un grand du bras, qui est celui qui s'étend depuis le coude jusqu'au poignet. Il les porta ensuite à l'église d'où ils avaient été apportés ; et la joie des religieux en fut si grande, qu'ils en établirent une solennité annuelle ; ils l'appelèrent la fête du retour ou de la translation des reliques de saint Leufroi.
Les habitants de Suresnes, à deux lieues de Paris, vassaux de l'abbaye de Saint-Germain, eurent aussi une côte de ce saint confesseur, pour en enrichir leur paroisse, qui le reconnaît pour patron et titulaire ; mais, comme ils la perdirent dans la suite, ils en obtinrent, en 1277, deux autres ornements plus considérables ; un de la cuisse et le menton avec trois dents. Ce trésor, néanmoins, ne leur demeura pas longtemps ; car, treize ans après, leur église ayant été brûlée par les hérétiques, ces reliques y furent entièrement consumées ; ils eurent recours une troisième fois à la charité des religieux de Saint-Germain, qui, après les avoir exhortés à s'amender et à commencer une vie plus chrétienne, pour ne se pas rendre indignes de la présence de leur saint protecteur, leur donnèrent le doigt du milieu de l'une de ses mains, avec un autre ossements d'une de ses jambes ; ils furent portés en procession dans leur nouvelle église, par un grand nombre de religieux, accompagnés des curés, des prêtres et de presque tout le peuple, tant de Suresnes que de Puteaux : ce qui fut fait le 28 août de l'année 1296. Depuis, l'on y célèbre deux fois la fête de saint Leufroi : le jour de son décès et le jour de cette dernière translation.
Les reliques de saint Leufroi, qui se trouvaient à Saint-Germain-des-Prés, furent profanées et détruites en 1793. L'église de Suresnes, plus heureuse, en conserve encore.
Le 2 mars 1741, de Rochechouart, évêque d'Évreux, supprima la messe conventionnelle de la Croix-Saint-Leufroi et l'unit au petit séminaire d'Évreux. Le monastère ayant été démoli, on transféra de l'église conventionnelle dans l'église paroissiale (l'église de Saint-Paul, bâtie par saint Leufroi), un morceau considérable de la vraie Croix, l'os d'un bras de saint Leufroi, qu'on y voit encore aujourd'hui, et plusieurs autres reliques.
Voir Surius et les Bollandistes.
21 JUIN.
Événements marquants
- Études à Évreux, Condé et Chartres
- Retraite érémitique à Cailly avec Bertrand
- Profession monastique à Rouen auprès de saint Saëns
- Ordination sacerdotale par saint Ansbert
- Fondation du monastère de la Croix-Saint-Ouen (La Croix-Saint-Leufroi)
- Rencontre avec Charles Martel en Lorraine
- Gouvernement de son monastère pendant quarante-huit ans
Miracles
- Guérison du prince Griphon par l'eau bénite
- Fer de cognée remontant à la surface de l'Eure
- Source jaillissant du sol par son bâton
- Disparition miraculeuse d'une nuée de mouches
- Malédiction de stérilité sur un champ labouré le dimanche
- Démasquage du démon ayant pris son apparence au chœur
Citations
Non aëres sunt, sed virtutes, quas secum conscientia portat, ut in perpetuum dives fiat.
Que Dieu soit juge entre toi et moi !