Saint Malachie d'Armagh
Évêque de Connor, puis d'Armagh, Primat d'Irlande
Résumé
Réformateur de l'Église d'Irlande au XIIe siècle, Malachie fut évêque de Connor puis archevêque d'Armagh, luttant contre les successions héréditaires laïques. Ami proche de saint Bernard, il introduisit l'ordre de Cîteaux en Irlande et mourut à Clairvaux en 1148. Il est célèbre pour son zèle apostolique, ses miracles et son humilité profonde.
Biographie
SAINT MALACHIE D'ARMAGH,
ÉVÊQUE DE CONNOR, PUIS D'ARMAGH, PRIMAT D'IRLANDE
nommé Imar, qui s'était fait faire une petite cellule près de l'église cathédrale d'Armagh, où, s'étant enfermé comme dans un sépulcre, il pratiquait des austérités qui semblaient être au-dessus des forces humaines. Il ne fut pas longtemps à son école, sans attirer sur lui les yeux de toute la ville. Plusieurs jeunes hommes suivirent son exemple, et il procura par ce moyen à son père spirituel une nombreuse famille de religieux. Mais celui qui était leur frère aîné, dit saint Bernard, était aussi leur modèle. Il fit un tel progrès dans cette école de perfection, que Celse, archevêque d'Armagh, du consentement d'Imar, le fit diacre de son Église. Il reçut avec cet ordre un nouvel esprit, qui le porta à toutes les œuvres d'humilité et de miséricorde; surtout à celle d'ensevelir et d'enterrer les pauvres, qui n'ont pas moins que les riches l'espérance de l'immortalité bienheureuse. Sa sœur tâcha de le détourner de cet office de piété, comme d'un emploi indigne des personnes de sa naissance; mais il ne se mit point en peine de ses reproches, et voyant bien que c'était le serpent qui faisait parler cette femme, il ne laissa pas, quoi qu'elle pût dire, de continuer les pratiques qu'il avait commencées.
A l'âge de vingt-cinq ans, il fut ordonné prêtre malgré toutes ses prières et ses remontrances, et l'archevêque lui donna la commission de prêcher l'Évangile et de catéchiser son peuple. C'était là un emploi conforme à la grandeur de son zèle. Il s'y donna entièrement, et l'on ne peut exprimer combien il extirpa de vices, combien il déracina d'abus, et combien il fit produire de fruits de vertu et de bonnes œuvres. On vit renaître par ses soins les constitutions apostoliques, les canons des Conciles et les traditions ou coutumes de la sainte Église romaine. Il renouvela le chant des heures canoniales, qui était presque aboli; et, parce que, des sept Sacrements que Notre-Seigneur a institués, les Irlandais avaient négligé la confirmation, la confession et les règlements ecclésiastiques du mariage, il expliqua si bien l'utilité du premier, la nécessité du second et les mystères qui sont compris dans le troisième, que la pratique en fut rétablie chez cette nation.
Malachie était ainsi le digne ministre du peuple de Dieu; mais il voulut encore se rendre disciple d'un saint évêque de Lismore (province de Munster, comté de Waterford). Ce personnage, vénérable par sa vieillesse, recommandable par sa doctrine, illustre par ses miracles, se nommait Malc. Il reçut ce nouveau disciple avec tout l'agrément possible et lui donna les instructions nécessaires à son ministère. Cependant il arriva que le roi du Munster fut chassé de son trône par l'injuste usurpation de son frère. Ce prince infortuné ne trouva rien dans sa disgrâce de plus propre pour le consoler que d'avoir recours à l'évêque Malc. Ce n'était pas pour lui demander du secours contre la violence du tyran, mais pour apprendre de lui à faire bon usage de son malheur; il ne voulut pas même qu'il eût aucun égard à l'éclat de sa majesté royale, mais il le pria de le traiter comme le dernier de ses disciples. L'évêque admira sa ferveur, et, pour seconder ses intentions, il le mit sous la conduite de saint Malachie. Ce fut là pour ce prince un grand bonheur que d'être roi; il ne vivait que de pain, de sel et d'eau comme les autres frères; mais il trouvait, dans la conversation du saint prêtre, un festin continuel dont son âme était abondamment rassasiée. Il ouvrit les yeux, et, reconnaissant la vanité de toutes les choses de la terre, il commença à chérir la vie pauvre, humble et privée, qu'il n'avait embrassée que par nécessité; de sorte qu'un roi de ses voisins lui offrant de le remettre sur le trône, en chassant et punissant l'usurpateur, il ne pouvait se résoudre d'y condescendre, et il fallut, pour cela, que Malc et
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Malachie le lui commandassent; ce qu'ils ne firent que parce que son frère opprimait le peuple et se déclarait l'ennemi de Dieu et des hommes par sa manière impie et tyrannique de régner. Il fut aisément rétabli dans tous ses États par une glorieuse victoire que son bienfaiteur remporta sur le tyran, et il eut toujours depuis une singulière vénération pour saint Malachie, dont l'occasion de sa disgrâce lui avait fait connaître le mérite.
La sœur de ce digne ministre des saints autels mourut en ce temps-là. Sa vie mondaine et libertine lui avait extrêmement déplu; et il avait même résolu de ne la plus voir, parce qu'elle ne tenait aucun compte de ses remontrances, et qu'il ne lui restait aucune espérance de pouvoir la convertir. Lorsqu'il sut son décès accompagné de contrition de ses péchés, il pria et dit la messe pour elle. Mais peu de temps après il n'y pensa plus. Au bout de trente jours il entendit en songe une voix qui lui dit que sa sœur était dehors, à l'entrée de la maison, et qu'il y avait trente jours entiers qu'elle n'avait rien mangé. Il s'éveilla et n'eut pas de peine à comprendre de quelle sorte de nourriture elle avait besoin; puis, comptant les jours, il trouva que c'était justement le nombre de ceux qu'il avait passés sans offrir pour elle le pain vivant descendu du ciel. Aussi, ne haïssant pas son âme, mais seulement son péché, il recommença à lui rendre les devoirs de piété qu'il avait discontinués. Ils ne lui furent pas inutiles; car, peu après, il la vit encore en songe vêtue d'une robe noire près de la porte de l'église, sans qu'elle y pût entrer. Il continua d'offrir le saint sacrifice pour elle, et il la vit avec une robe demi-blanche, entrer dans l'église, sans pouvoir approcher de l'autel; enfin, ne cessant point de dire la messe pour son repos, il la vit toute vêtue de blanc et dans la compagnie des justes. Cette histoire, rapportée et approuvée par saint Bernard, nous apprend de grands secrets sur le purgatoire, savoir : qu'il y en a un, que les âmes y souffrent la peine due à leurs péchés, pour lesquels elles n'ont pas satisfait en cette vie; qu'elles y peuvent être secourues par les suffrages de l'Église, surtout par le saint sacrifice de la messe, et que leurs peines ne cessent pas tout à coup, mais peu à peu, et en diminuant.
Dieu donna encore à saint Malachie un autre sujet de consolation plus grand et plus puissant que ce premier; ce fut la conversion de son oncle qui était abbé commendataire de la fameuse abbaye de Banchor, appelée depuis Bangor. Ce couvent avait été autrefois une pépinière de Saints. Un seul de ses religieux, nommé Luan, avait fait bâtir dans l'Irlande et dans l'Écosse, jusqu'au nombre de cent monastères. Saint Colomban en était sorti pour venir en France où il fonda la célèbre abbaye de Luxeuil, dans laquelle on chantait les louanges de Dieu jour et nuit sans discontinuation. Bangor ayant été ruinée par des pirates, qui martyrisèrent, en un seul jour, neuf cents moines, elle fut malheureusement donnée en commende, avec tous ses revenus, sans qu'on se mît en peine de la rebâtir et d'y recevoir des religieux. Il y avait longtemps qu'elle était ainsi dans la famille de Malachie, et son oncle qui la possédait voulant se sauver, la lui remit entre les mains avec tous ses biens, pour y rétablir la discipline monastique, dont il voulut faire profession le premier.
Notre Saint, se voyant abbé par l'autorité de l'évêque du lieu et par le conseil d'Imar, son ancien maître, laissa le maniement du temporel à un économe séculier; mais, ayant pris avec lui dix religieux, il tâcha de remettre cette maison de Dieu dans sa première régularité. Sa vie toute sainte était une règle vivante pour la conduite de ses frères; il ne se contentait pas de leur donner l'exemple de la retraite, de la pénitence et de la
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dévotion, il était aussi le premier aux exercices manuels. Il arriva un jour que, comme il levait la hache pour couper un pièce de bois, un ouvrier, s'étant avancé imprudemment, reçut le coup et fut renversé par terre. On accourut aussitôt à lui, croyant qu'il avait l'épine dorsale fendue en deux et qu'il ne tarderait pas à mourir; mais on ne trouva que son habit coupé, et la chair était si légèrement entamée qu'à peine en voyait-on la marque, ce qui donna un grand courage aux ouvriers pour continuer le bâtiment de l'église. Ce fut là le premier miracle de notre Saint. Le démon fit encore d'autres efforts pour empêcher ses bons desseins; car, s'étant rendu maître de l'imagination de l'un de ses pensionnaires qui était malade, il lui suggéra de le poignarder quand il viendrait le voir, et ce malheureux en prit effectivement la résolution. Le Saint, en étant averti, fit son oraison avant d'aller à sa chambre, et il sortit de cet exercice si plein de la force de Dieu que, par le seul signe de la croix qu'il fit ensuite sur son corps, il le guérit parfaitement, non-seulement de son infirmité, mais aussi de la puissance du malin esprit qui s'était emparé de son âme. Celui-ci reçut depuis l'habit religieux, et, comme il était homme de lettres, il fut avancé dans les ordres et même promu à l'épiscopat.
Les grands miracles que saint Malachie opérait à tous moments firent qu'on l'élut évêque de Connor, petite ville d'Irlande, dans le comté d'Antrim. Il n'y eut rien qu'il ne fit pour se défendre de cette dignité; mais les continuelles instances du peuple et l'ordre exprès du métropolitain et du bienheureux Imar, qu'il honorait toujours comme son directeur, le contraignirent de l'accepter, étant alors âgé de trente ans. Après avoir été sacré et être entré dans sa ville épiscopale, il s'appliqua avec ardeur aux fonctions de sa charge; mais il reconnut bientôt qu'on l'avait engagé à conduire des brutes plutôt que des hommes. Il n'avait encore rien vu de semblable dans les nations même les plus barbares. C'étaient des chrétiens de nom, mais des païens en effet; ils étaient libertins dans leurs mœurs, brusques dans leurs coutumes, impies dans leur croyance, ennemis des lois, incapables de discipline et dissolus dans toute leur vie. Ils ne savaient ce que c'était de se confesser, de recevoir la pénitence, d'approcher de la sainte table et de contracter des mariages légitimes. Le peu d'ecclésiastiques qui y étaient n'avaient rien à faire, parce qu'on ne voulait pas écouter la parole de Dieu, ni participer aux sacrements. Un dérèglement si général aurait effrayé et déconcerté tout autre que Malachie; mais ce véritable pasteur, considérant qu'il était appelé à la cure de ses ouailles, résolut de se tenir ferme et de se sacrifier lui-même pour leur salut. On ne peut dignement représenter ni ce qu'il fit, ni ce qu'il endura pour les réduire et les mettre dans le chemin de la piété. Il les instruisait avec patience, les avertissait avec douceur, les reprenait avec charité et les corrigeait avec prudence. Lorsque personne ne venait à l'église par une négligence inexcusable, il allait lui-même les chercher dans les rues et les places publiques pour les forcer, pour ainsi dire, de devenir bons malgré eux. Il courait même à la campagne, dans les villages et les hameaux, avec ses disciples, pour distribuer à ces âmes ingrates le pain céleste dont elles ne voulaient point, et faisait tout ce chemin à pied comme un homme apostolique. Que d'injures n'a-t-il pas reçues! Que d'outrages n'a-t-il pas endurés! Que de peines ne lui ont pas causées la faim et la soif, le froid et le chaud, la nudité et la lassitude dans les saints empressements qu'il avait de rétablir dans ce pays le règne du vrai christianisme. Dieu exauça enfin ses vœux et ses larmes. La dureté de son peuple s'amollit, il commença à écouter
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sa voix et à recevoir ses instructions. Les lois barbares furent abolies et les lois apostoliques prirent leur place. On reçut partout les coutumes de l'Église catholique et on renonça aux abus qui leur étaient contraires. Des temples furent bâtis et dédiés au vrai Dieu; le clergé fut réglé; on commença à fréquenter les lieux de dévotion, à se confesser et à communier. Le concubinage céda à la sainteté du mariage, et toutes choses changèrent de telle sorte, qu'on pouvait dire de ce peuple ce que Dieu a dit par Osée: « Celui qui auparavant ne me connaissait point est maintenant devenu mon peuple ».
Quelques années après, le roi de la partie d'Irlande qui regarde le septentrion ayant pris et ruiné la ville de Connor, qui était le siège épiscopal de notre Saint, il se vit obligé d'en sortir et de se retirer ailleurs avec cent vingt religieux qu'il avait assemblés en communauté. Il se retira au royaume de Munster ou Momonie, à la faveur du roi Cormac, ce pieux prince qu'il avait si bien soutenu et consolé dans sa disgrâce. Il bâtit le monastère d'Ibrac et s'y logea. Cormac l'y nourrit avec tous ses religieux, et cet état de libéralité attira sur sa personne et sur son royaume mille bénédictions spirituelles et temporelles. Malachie reprit en ce lieu toutes les pratiques de la vie religieuse que ses fonctions pastorales lui avaient fait interrompre. Plus son mérite l'élevait au-dessus des autres, plus il se plaisait à s'abaisser par des actions d'une très-profonde humilité. Il était évêque, mais il ne laissait pas de servir à son rang de diacre, d'acolyte et de lecteur. Il était abbé, mais il ne laissait pas de travailler à la cuisine, de balayer les lieux réguliers et de porter les tables au réfectoire. Il était prédicateur, mais il ne laissait pas d'assister jour et nuit aux divins offices, de secourir les malades à l'infirmerie et de mettre la main à la bêche pour aider le jardinier.
Cependant Dieu, qui sait tirer les humbles de la poussière pour les élever sur des trônes, voulut que Celse, archevêque d'Armagh, étant près de mourir, le nommât pour son successeur et conjurât de vive voix et par lettres tout ce qu'il y avait de puissant en Irlande, et même les deux rois du Munster, de le recevoir pour leur prélat. Il s'y rencontra néanmoins une grande difficulté; car, comme l'archevêché était très-considérable et que les princes mêmes, par respect pour saint Patrice, leur apôtre, qui en avait été le fondateur, se soumettaient à celui qui en était pourvu, une des premières familles de l'île se l'était tellement rendue héréditaire que depuis quinze promotions nul autre que cette maison n'y avait été élevé, et lorsqu'il ne s'y était pas trouvé des ecclésiastiques pour le remplir, des laïques mariés et sans ordination en avaient occupé le siège et s'en étaient portés pour archevêques, ce qui était déjà arrivé huit fois avant Celse. Voilà ce qui avait causé dans toute l'Irlande la ruine de la discipline ecclésiastique, le mépris des censures canoniques, la dépravation des mœurs et l'anéantissement presque général de la piété et de la religion. Celse, qui était de cette race, n'avait pas pourtant approuvé ce désordre, et ce fut pour le détruire qu'il souhaita que Malachie fût mis en sa place au préjudice de ses propres parents qu'il savait en être indignes, afin que, par sa sagesse et par sa grande piété, jointes à un courage intrépide, il remédiat efficacement à tant de maux. Mais à peine fut-il mort que son héritier, nommé Maurice, qui regardait sa prélature comme une riche succession qui lui était échue, s'en empara visiblement et protesta qu'il se la conserverait contre toutes les oppositions du clergé et du peuple. On pressa saint Malachie d'en prendre possession, suivant la volonté de son prédécesseur et les vœux de tous les
gens, de bien; mais il refusa longtemps, tant parce qu'il s'en estimait incapable que parce qu'il voyait bien qu'il était impossible de détrôner cet injuste usurpateur sans qu'il en coûtât beaucoup de sang.
Enfin, deux saints évêques, Malc de Lismore et Gilbert, premier légat du Saint-Siège dans toute l'Irlande, lui firent tant d'instances et lui démontrèrent si efficacement qu'il y allait de la gloire de Jésus-Christ et du salut d'une infinité d'âmes, et qu'il ne pouvait s'en défendre davantage sans se rendre digne de l'indignation de Dieu et des anathèmes de l'Église, qu'il se rendit à leurs désirs à ces deux conditions : premièrement, qu'il n'entrerait dans la ville métropolitaine qu'après la mort ou la fuite du faux évêque, de crainte d'être cause de la mort de ceux dont il voulait procurer le salut; secondement, que, dès que l'héritage du Seigneur serait délivré de la tyrannie de Maurice et de ses adhérents et jouirait d'une parfaite liberté, il lui serait permis de se retirer dans son évêché de Connor et qu'on élirait un autre archevêque en sa place, parce qu'il n'acceptait cet archevêché que pour le remettre, comme anciennement, dans le droit d'une succession légitime. Ce qui le porta encore à cette acceptation, ce fut qu'il se souvint qu'au temps de la mort de Celse une dame d'un regard agréable et d'un port majestueux lui apparut, et, lui ayant déclaré qu'elle était l'Épouse, c'est-à-dire l'Église de ce prélat, elle lui avait présenté et mis entre les mains son bâton pastoral.
Nous ne nous arrêterons pas à décrire ici toutes les traverses et toutes les persécutions qu'il souffrit dans l'exercice de sa charge. Il fut deux ans sans entrer dans Armagh et ne faisant ses fonctions épiscopales que dans les autres lieux de la province. Maurice était sur son trône et jouissait de son revenu, et pour salaire des travaux incroyables que son zèle lui faisait entreprendre, il le calomniait et lui dressait continuellement des embûches. Enfin l'heure dernière de ce faux évêque arriva, et, pour combler la mesure de ses crimes, il nomma en mourant pour son successeur un appelé Nigel, qui était de cette race détestable et son cousin germain. Celui-ci ne fut pas moins héritier de sa fureur que de son usurpation. Il fit même lever des troupes pour empêcher le roi et les princes de mettre saint Malachie en possession d'Armagh; mais Dieu prit en main la cause de son serviteur. Un coup de foudre, au milieu d'un orage et d'une tempête épouvantable, tua le chef et les principaux de cette escouade, écarta tout le reste, et Nigel haï et méprisé de tout le monde, fut obligé de s'enfuir et d'errer de côté et d'autre sans avoir aucun lieu où il pût être en repos. Un seigneur de la même famille, qui avait appelé le Saint chez lui pour le faire massacrer en sa présence, fut tellement saisi de respect en le voyant qu'il se jeta à ses pieds et lui protesta une amitié perpétuelle. Un autre qui le déchirait partout par ses médisances et qui même avait l'effronterie de lui résister dans les plus grandes assemblées, fut châtié d'une manière horrible; car sa langue s'enfia et se pourrit, au point que les vers en sortaient avec abondance, et, cette corruption gagnant plus avant, il mourut misérablement au bout de sept jours. Enfin, une dame de cette même famille ayant osé l'interrompre pendant qu'il prêchait, en l'appelant hypocrite et usurpateur du bien d'autrui et lui reprochant aussi qu'il était chauve, elle perdit aussitôt l'esprit et incontinent après la vie d'une manière lamentable, en criant que c'était Malachie qui l'étouffait.
Toutes ces punitions visibles et d'autres semblables, par lesquelles la famille de ces faux archevêques fut entièrement exterminée, donnèrent tant de crédit à notre Saint qu'il lui fut aisé de réformer dans le diocèse
VIES DES SAINTS. — TOME XIII.
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d'Armagh les grands désordres que cette longue suite de loups et de mercenaires y avaient introduits; mais à peine la paix et la discipline ecclésiastique y furent-elles affermies par les sages ordonnances qu'il y fit, que, selon la condition avec laquelle il avait accepté cette haute prélature, il assembla le clergé et le peuple pour s'en démettre et leur donner en sa place un très-saint personnage, nommé Gélase, qui était véritablement digne de cette charge. Chacun en ressentit beaucoup de douleur; mais, comme on lui avait promis qu'on y consentirait, on ne put pas refuser ce qu'il demandait. Il retourna ensuite à son premier évêché qu'il regardait toujours comme son véritable et unique titre, n'ayant jamais eu intention ni de posséder deux églises, ni d'en quitter une moindre pour en prendre une meilleure. Ce qui est admirable et qui fait voir la grandeur de son détachement et la solidité de son humilité, c'est que, ayant divisé ce même évêché en deux, ainsi qu'il l'était plusieurs années avant sa promotion, parce que la seule ambition de ses prédécesseurs en avait fait la réunion, il ne prit pour lui que la plus petite et laissa la ville de Connor à son collègue, pour établir son siège en celle de Down, qui depuis a été la patrie du célèbre Jean Scot, de l'Ordre de Saint-François, surnommé le docteur Subtil.
Dès que cet homme admirable eut repris le gouvernement de cette église, il y fonda une maison de religieux destinés pour le chœur et les divins offices; comme s'il n'avait rien fait jusqu'alors pour la gloire de Dieu, il commença tout de nouveau à s'exercer dans les pratiques de la vie monastique; ce ne fut néanmoins qu'avec beaucoup d'interruptions, car sa charge l'obligeait à faire de fréquentes visites dans son diocèse, et la haute estime que toute l'Irlande avait conçue de lui attirait sous sa conduite une infinité de personnes qui voulaient mettre leur salut en sûreté et travailler à leur perfection. Il étendait aussi ses soins sur toutes les églises de cette île et, par le mouvement de l'Esprit divin qui le gouvernait, il en retranchait les abus et y faisait des établissements très-utiles pour le maintien de la discipline ecclésiastique. Le zèle qui lui inspirait tant de choses pour la gloire de Dieu et le bonheur de son pays le porta à entreprendre le voyage de Rome, afin de faire munir ses règlements de l'autorité apostolique et en même temps de procurer le Pallium à l'archevêque d'Armagh et la confirmation d'un second archevêché dans l'Irlande, dépendant du premier comme d'une primatie. On lui permit difficilement ce voyage; son frère Christien, qui était aussi un très-saint évêque, étant mort en ce temps-là, les Irlandais ne pouvaient se résoudre à perdre tout ensemble ces deux fermes colonnes de leurs Églises; mais Dieu fit connaître, par quelques signes, que ce dessein venait de son inspiration; ainsi, tout obstacle étant levé, il consacra un bon religieux, nommé Edan, à la place de son frère et se mit en chemin. À York, un saint prêtre, appelé Sycar, qui ne l'avait jamais vu, publia son mérite et déclara à tout le monde que c'était un grand prophète qui pénétrait les pensées les plus secrètes des hommes. À Clairvaux, il contracta une très-étroite amitié avec saint Bernard et avec tous ses religieux, et édifia merveilleusement cette sainte communauté par les rares exemples de ses vertus. À Ivrée, en Italie, il guérit le fils de son hôte qui était près de rendre l'esprit. À Rome, il fut reçu du pape Innocent II et de toute sa cour comme un ange venu du ciel, et outre qu'il obtint ce qu'il demanda, il fut nommé légat du Saint-Siège dans toute l'Irlande. Sa Sainteté même, étant dans l'admiration des actions prodigieuses qu'il avait faites, des services
signalés qu'il avait rendus aux Églises de son pays et de son éminente piété, lui mit sa propre mitre sur la tête, lui donna l'étole et le manipule dont il avait coutume de se servir lorsqu'il officiait, puis, après l'avoir embrassé et béni, il lui permit de s'en retourner.
Il avait demandé au Pape de pouvoir quitter sa prélature pour se retirer à Clairvaux et y passer le reste de ses jours dans la pratique de la vie religieuse; mais ne l'ayant pu obtenir, il ne laissa pas de repasser par ce monastère pour y jouir encore une fois de la chère compagnie et de la douce conversation des hommes divins qui y demeuraient, et surtout de celle du grand saint Bernard, qui en était l'honneur et les délices. Il y laissa quatre de ses disciples pour y être formés à la vie monastique, selon les règles qui s'y pratiquaient; puis il en envoya encore quatre autres, afin qu'étant huit, ils pussent former en Irlande, à leur retour, une maison de l'Ordre de Cîteaux, qui fût la mère de beaucoup d'autres.
Lorsqu'il arriva en Écosse, il y trouva le fils du roi David si malade, qu'on désespérait de sa santé; il pria pour lui, et, lui jetant de l'eau bénite, il lui dit: « Prenez courage, mon fils, vous ne mourrez pas pour cette fois »; et, par cette parole de bénédiction, il lui rendit une parfaite santé. La gloire de ce miracle l'obligea de fuir; mais en chemin il guérit une fille muette et une femme frénétique, et donna une telle vertu à un cimetière qu'il bénit, que tous les malades que l'on y apportait y recevaient aussitôt leur guérison. Les vents lui ayant été favorables, il arriva en peu de temps en Irlande. Sa première visite fut à son ancien monastère de Bangor, où ses religieux furent comblés de joie d'avoir le bonheur de sa présence. Ensuite il parcourut toute l'île, et l'on voyait de tous côtés les villes et les bourgs se dépeupler pour aller au-devant de lui. La charge de légat qu'il avait reçue ne demeura pas inutile entre ses mains. Il fit des assemblées, convoqua des synodes, renouvela les anciennes ordonnances et en fit de nouvelles; il parcourut les diocèses, en réforma les abus, encouragea les lâches, intimida les pêcheurs et implanta partout la religion et la piété.
Sa vie plus angélique qu'humaine et la grandeur de ses miracles aidaient beaucoup à faire observer ses règlements. Car, sans parler de son intérieur, dit saint Bernard, dont la beauté, l'excellence et la pureté se faisaient assez connaître par ses mœurs, son extérieur était toujours tellement composé, que l'on ne pouvait pas y remarquer le moindre défaut. Jamais on ne lui a entendu dire une parole inutile, ni faire un geste ou prendre une posture indécente. Il n'y avait rien que d'édifiant dans ses habits, ses regards et sa démarche. Sa joie était sans dissolution et sa gravité simple et sans affectation. Tout paraissait admirablement réglé dans sa conduite, et il ne faisait rien qui ne pût servir aux autres d'un excellent modèle de vertu; il était sérieux sans être austère; il ne relâchait son esprit qu'avec retenue; il savait prendre son temps pour les affaires, et jamais il n'en négligeait une seule. Depuis le jour de sa conversion jusqu'à celui de sa mort, il n'a rien eu qui lui fût propre, pas même quand il fut évêque. La charité de ses diocésains lui servait de maison et de revenu. Quoique légat apostolique, il allait toujours à pied prêcher la parole de Dieu, et il ne se faisait distinguer entre ceux qui l'accompagnaient, que parce qu'il était le plus humble et le plus pauvre. Ô homme véritablement apostolique, vous avez bien montré par tant de grandes actions que vous étiez le digne successeur des premiers maîtres de l'Église! Et faut-il s'étonner après cela que vous ayez fait tant de merveilles, puisque vous êtes
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vous-même si admirable, ou, pour mieux dire, que Dieu était si adorable en vous?
Saint Bernard, après ces belles expressions que nous n'avons données qu'en abrégé, cite encore de nouveaux miracles de saint Malachie. Il chassa les démons de plusieurs possédés, entre autres de deux femmes qu'un même démon, comme voulant se jouer, saisissait l'une après l'autre. Il délivra une femme qui ne pouvait mettre au monde l'enfant qu'elle portait dans son sein. Il en changea une quatrième, que son humeur colère et furieuse rendait insupportable à ses propres enfants : elle devint douce et patiente comme un agneau. Il en ressuscita aussi une qui était morte sans avoir reçu le sacrement de l'Extrême-Onction. Un homme malade et possédé, s'étant seulement couché sur la paille qui lui avait servi de lit, se trouva parfaitement guéri. Sa parole, au contraire, rendit malade à la mort un ecclésiastique qui avait osé combattre la vérité du Corps et du Sang de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, et l'obligea, par ce moyen, de confesser ce grand mystère, qu'une ignorance téméraire et présomptueuse lui avait fait combattre. On vit un jour une colombe, éclatante comme le soleil, voltiger autour de lui pendant qu'il disait la messe; on vit aussi l'autel devant lequel il priait, dans le cimetière de Saint-Patrice, tout couvert de flammes, et ce grand serviteur de Dieu, qui brûlait lui-même des ardeurs de l'amour divin, se jeter au milieu de ces flammes sans en être consumé.
Il était temps qu'il reçût la récompense de tant de travaux et d'une vie si sainte et si pénitente : mais ce devait être en France et non pas en Irlande. Un jour qu'il était en récréation avec ses religieux, on lui demanda, s'il en avait le choix, en quel lieu et en quel temps il souhaiterait de mourir; il répondit que s'il avait à mourir en Irlande, il souhaiterait que ce fût auprès du sépulcre de saint Patrice; mais que si c'était hors de son pays, il désirerait que ce fût à Clairvaux, et que pour le temps, il choisirait le jour de la mémoire des Trépassés, parce qu'alors les vivants assistent puissamment les morts. Ces désirs furent prophétiques. Il entreprit un second voyage vers le pape Eugène III, pour le bien général des Églises d'Irlande, et surtout comme député du clergé, pour obtenir le Pallium aux deux métropolitains de l'île. Il passa par l'Écosse et l'Angleterre, laissant partout des vestiges de sa vertu et du pouvoir miraculeux que Dieu lui avait donné.
Il vint à Clairvaux et y fut reçu de saint Bernard et de ses enfants comme leur ancien ami, et comme un vase élu de Dieu. Disons même qu'il y fut reçu comme un fondateur et leur confrère; car il avait établi en son pays plusieurs maisons de leur Ordre, et on tient qu'il avait même pris l'habit, comme le prouve en ce jour l'auteur du Ménologe de Cîteaux; mais à quatre jours de là, lorsqu'il eut célébré la messe conventuelle pour la fête de saint Luc l'Évangéliste, il fut saisi d'une grosse fièvre qui l'obligea de se mettre au lit. Il connut aussitôt par là que Notre-Seigneur voulait contenter ses désirs et lui faire achever son pèlerinage en ce lieu. Le mal augmentant de plus en plus, il descendit de la chambre où il était pour recevoir l'Extrême-Onction et le saint Viatique; et s'étant recommandé aux prières de ses frères, il remonta de lui-même pour se remettre au lit. Son visage ne paraissait point malade, mais il savait que le père de famille l'appelait. Enfin, après avoir célébré la fête de tous les Saints avec une joie et une tranquillité merveilleuses, il fit venir le soir toute la communauté devant lui, lui demanda l'assistance de ses prières, et l'assista
SAINT PAPOUL, PRÊTRE ET MARTYR EN LAURAGUAIS. 149
aussi des siennes avec une entière confiance en Dieu. Après minuit, le jour de la mémoire des morts étant commencé, il rendit son âme à Notre-Seigneur avec tant de tranquillité, que personne ne put s'en apercevoir; ce fut donc le 2 novembre 1148, à l'âge de cinquante-quatre ans. Il semblait plutôt endormi que mort, et son visage ne changea point, mais retint toujours la même vivacité qu'il avait auparavant. Son saint corps fut porté sur les épaules des abbés qui se trouvèrent alors à Clairvaux, dans la chapelle de la glorieuse Vierge, comme il l'avait ordonné. On dit des messes pour lui et on fit tout l'office de sa sépulture. Pendant ce temps, saint Bernard apercevant un jeune garçon qui avait un bras paralysé qui lui tombait sur le côté, et qui au lieu de lui servir ne faisait que l'incommoder, lui fit signe de s'approcher; et, prenant sa main toute sèche, il l'étendit sur celle du saint évêque. Alors ce bras et cette main reprirent leur première vigueur, de sorte que le corps inanimé de notre Saint fut une source de vie et de santé pour ces membres qui paraissaient être morts. Le bienheureux abbé écrivit ensuite la vie de ce fidèle ami, et fit aussi un sermon en son honneur. Il lui avait écrit plusieurs lettres en son vivant.
Le martyrologe romain fait mémoire de lui au 3 novembre, bien que son décès soit arrivé le 2.
Des reliques insignes de saint Malachie sont conservées dans l'église cathédrale de Troyes qui fait son office particulier, par concession du 6 février 1868.
On le représente dans sa cellule instruisant un roi qui a posé sa couronne à terre.
Vie de saint Malachie, écrite par saint Bernard; Discours de saint Bernard sur saint Malachie.
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SAINT PAPOUL, PRÊTRE ET MARTYR EN LAURAGUAIS (1er siècle).
Papoul, homme apostolique, vint dans les Gaules en compagnie de saint Saturnin, premier évêque de Toulouse. Comme ils étaient en route pour cette ville, ils furent arrêtés à Carcassonne par le juge Ruffin, et enfermés dans une tour, près de laquelle fut construite une église dédiée à saint Saturnin; elle a été renversée par l'orage révolutionnaire. Délivrés de cette prison par le secours d'en haut, selon une ancienne tradition qui s'est conservée à Carcassonne, ils se remirent en chemin et parvinrent enfin à Toulouse. Là ils convertirent un grand nombre de personnes au culte du vrai Dieu. Papoul seconda fidèlement Saturnin, car lorsque celui-ci partit pour l'Espagne afin de conquérir de nouvelles provinces à Jésus-Christ, il confia à Papoul l'église de Toulouse pour qu'il la gouvernât durant son absence.
Quoique loin de son chef, Papoul ne resta pas inactif, mais, autorisant sa prédication assidue par de fréquents miracles et faisant retentir la bonne nouvelle, non-seulement à Toulouse, mais dans toute la contrée, il ajouta de nombreuses conquêtes à celles qu'il avait faites en commun avec l'illustre saint Saturnin. Les païens endurcis s'inquiétèrent de ces succès; ils pensèrent que le plus sûr et le plus court moyen de faire tomber tout l'édifice de la religion de Jésus-Christ, c'était de causer la chute publique et éclatante de celui qui en était tout ensemble l'ouvrier actif et la ferme colonne. Ils voulurent donc faire apostasier Papoul; ils le flattèrent, ils le menacèrent, ils le frappèrent, ils le torturèrent; mais ce fut en vain: tous les supplices imaginables ne purent rien contre la constance de l'athlète du Christ. L'espoir de le faire abjurer perdu, il ne restait plus que la mort, que le martyr subit par le tranchant du glaive, dans le pays du Lauraguais, au lieu même qui, dans la suite, porta son nom. On construisit sur son tombeau d'abord une église, plus tard un monastère, mentionné sous le règne de Louis le Débonnaire. Le grand concours des pèlerins en cet endroit donna naissance à un village qui, avec la succession des ans, devint une ville (Saint-Papoul, Aude, arrondissement et canton de Castelnaudary). Enfin, au XIVe siècle, l'église du monastère fut élevée à
3 NOVEMBRE.
la dignité d'église cathédrale par le pape Jean XXII, et l'abbé Bernard de la Tour fut créé évêque de ce nouveau siège. Le Chapitre fut composé de chanoines réguliers jusqu'en 1678; à cette époque, le pape Clément VII le changea en un chapitre de chanoines séculiers. Le corps de saint Papoul fut transféré dans l'église de Saint-Saturnin de Toulouse où il est encore religieusement gardé et honoré.
*Propre de Carcassonne.*
Événements marquants
- Disciple d'Imar à Armagh
- Ordination sacerdotale à 25 ans
- Élection à l'évêché de Connor à 30 ans
- Nomination comme archevêque d'Armagh par Celse
- Lutte contre l'usurpation de la famille de Maurice et Nigel
- Voyage à Rome et rencontre avec Innocent II
- Amitié avec Saint Bernard à Clairvaux
- Mort à Clairvaux le jour des Morts
Miracles
- Guérison d'un ouvrier blessé par une hache
- Guérison du fils du roi David d'Écosse avec de l'eau bénite
- Vision de sa sœur au purgatoire et délivrance par la messe
- Apparition d'une colombe éclatante pendant la messe
- Guérison d'un bras paralysé par le contact de sa main morte
Citations
Prenez courage, mon fils, vous ne mourrez pas pour cette fois