Saint Théodore d'Héraclée (le Général)
Martyr
Résumé
Général dans l'armée de Licinius au IVe siècle, Théodore s'illustra d'abord en terrassant un dragon à Euchaïte. Après avoir brisé les idoles impériales pour les distribuer aux pauvres, il subit de cruels tourments, fut miraculeusement guéri sur la croix par un ange, avant d'être décapité en 319. Ses reliques, sources de nombreux miracles, furent honorées à Constantinople puis à Venise.
Biographie
SAINT THÉODORE D'HÉRACLÉE, MARTYR
Cet illustre martyr de Jésus-Christ était né de parents chrétiens dans une ville de Thrace, appelée Euchaïte, vers le Pont-Euxin ; on rapporte de lui une chose remarquable et digne d'un courage véritablement chrétien. Comme il portait les armes et commandait un régiment dans les troupes de Licinius, beau-frère de l'empereur Constantin, il apprit qu'en un endroit de la ville paraissait un dragon furieux, qui, sortant le matin de sa caverne, dévorait tout ce qui se présentait devant lui ; il voulut montrer quel était son dévouement, et résolut de l'attaquer, étant sûr d'en venir à bout au nom de son Sauveur et par la force invincible de la sainte croix. Il alla donc sur le lieu qui devait être le champ de sa victoire ; et conjurant le monstre par le nom redoutable du grand Dieu, qu'il eût à sortir de sa caverne, il le perça à coups d'épée et le foula aux pieds de son cheval. Plusieurs Gentils qui entendirent parler de cette action, touchés d'une lumière céleste, reconnurent la vérité et embrassèrent la foi de Jésus-Christ crucifié. L'empereur en étant informé, envoya des personnages de sa cour prier Théodore de le venir trouver en la ville de Nicomédie. Le Saint, après avoir fait faire, durant trois jours, grande chère à ses envoyés, leur donna une lettre pour l'empereur ; il le suppliait de venir lui-même à Héraclée, où il était, afin d'honorer ses sujets de sa présence.
Licinius, se laissant persuader à cette lettre et au récit que les envoyés lui firent de la magnificence de Théodore, se mit aussitôt en chemin. Le Martyr, en ayant eu révélation, se revêtit de ses habits précieux, et alla au-devant de lui. L'empereur le reçut avec tous les témoignages possibles de bienveillance. Mais, quand il eut fait son entrée dans Héraclée, il demanda à Théodore quel jour il voulait prendre pour sacrifier aux dieux de l'empire. Le Saint le supplia de les lui confier quelque temps en sa maison, afin de se disposer à leur faire des sacrifices en public. L'empereur, ravi de ces paroles, et s'imaginant déjà avoir triomphé de la foi de Théodore, lui fit aussitôt porter ses fausses divinités. Mais, dès que le Saint les eut en sa possession, comme c'étaient des statues d'or et d'argent, et d'autres matières précieuses, il les brisa, les mit en pièces, et en distribua les morceaux aux pauvres. Il n'est pas possible d'exprimer combien l'empereur, sachant ce procédé inouï de Théodore, en demeura piqué, et avec quelle rage il fit apprêter les tourments dont il avait coutume de se servir contre ceux qui se déclaraient les ennemis de l'idolâtrie. Mais Dieu, qui n'abandonne jamais ses élus, et qui savait les dangers auxquels son serviteur devait être exposé, l'avait, pour fortifier sa résolution et augmenter son courage, assuré de sa protection par une voix céleste, qui lui avait dit : « Théodore, prends courage, et te fie en moi, car je suis avec toi ». Ces paroles l'animèrent tellement, qu'il s'offrit à Dieu en sacrifice, et sentit en lui une force divine et une constance inébranlable pour endurer toutes sortes de tourments. L'empereur le fit d'abord étendre tout de son long, et, en cette posture, lui fit donner cinq cents coups de nerf de bœuf sur les épaules nues et cinquante sur le ventre. Après cela, on lui brisa le corps avec des cordes plombées par le bout, et on lui arracha la chair avec des ongles d'acier ; puis on lui brûla les plaies avec des flambeaux ardents, et on lui ratissa le sang caillé avec des têts de pots cassés. Ensuite, pour lui donner le loisir de respirer, on l'envoya en prison, où il demeura cinq jours sans boire ni manger : au bout de ce temps, le tyran le fit attacher sur une croix, et ordonna qu'on lui perçât d'une broche les parties les plus secrètes et les plus sensibles ; durant ce cruel supplice, on excitait les petits enfants à lui jeter des pierres, et le peuple à l'insulter et à exercer sur son corps mille indignités. Le Saint, parmi tant de maux, se recommandait à Jésus-Christ, pour lequel il souffrait, lui faisant quelques plaintes amoureuses sur ses tourments, puis il se tut. Licinius, croyant qu'il était déjà mort, le laissa attaché à la croix ; mais, au commencement de la nuit, un ange descendit du ciel, le détacha, et le guérit entièrement, lui disant : « Réjouis-toi, Théodore, et te fortifie en ton Seigneur qui est avec toi ; ne dis plus qu'il en est éloigné ; achève hardiment le combat que tu as entrepris, et triomphe pour recevoir la couronne de l'immortalité ». Le Martyr rendit grâces à Dieu de sa santé rétablie, et de la victoire qu'il espérait remporter par le secours de sa grâce. Cependant l'empereur commanda à deux centeniers, nommés Antiochus et Patrice, de lui apporter, avant qu'il fût jour, le corps de Théodore (qu'il croyait mort), afin de le jeter dans la mer, pour le priver de l'honneur que les fidèles n'eussent pas manqué de lui rendre. Les centeniers vinrent au lieu du supplice, trouvèrent la croix où le Saint avait été attaché et le virent lui-même libre et jouissant d'une parfaite santé. Cet événement les mit hors d'eux-mêmes, et leur étonnement fut beaucoup augmenté par la lumière du ciel qui l'environnait : ils voulurent être chrétiens, et reconnurent la divinité de Jésus-Christ, avec quatre-vingts de leurs soldats. Licinius, averti de ces conversions, envoya le proconsul Sextus, avec trois cents hommes de guerre, pour passer au fil de l'épée ceux qui s'étaient faits chrétiens. Ces nouveaux soldats marchèrent avec la résolution d'exécuter le commandement de l'empereur ; mais aussitôt qu'ils eurent reconnu les merveilles que le Créateur du ciel opérait par Théodore, ils voulurent se mettre à son service aussi bien que les autres. Ils furent en même temps suivis d'une grande multitude de peuple qui s'écria : « Vive le Dieu des chrétiens ! il est le seul vrai Dieu, et il n'en est point d'autre ». La cruauté de l'empereur avait excité une espèce de sédition dans la ville ; le saint Martyr l'étouffa dans son commencement, enseignant aux fidèles que, puisqu'ils adoraient Jésus-Christ crucifié pour les hommes, lequel n'avait pas permis à ses Anges de tirer vengeance de sa mort, ils ne devaient pas penser à venger la sienne. Néanmoins, les chrétiens ne le voulurent jamais abandonner, mais le suivirent jusqu'à la mort. Comme il passait devant la prison, tous les prisonniers se mirent à crier : « Théodore, serviteur de Dieu, ayez compassion de nous ! » Le Saint, touché de leur misère, brisa leurs chaînes par une seule parole et les renvoya libres en leur disant : « Allez en paix et ayez souvenir de moi ! » Une multitude de Gentils, qui virent ce miracle, reçurent la foi de Jésus-Christ. De plus, un grand nombre de démoniaques, sur lesquels il étendit les mains ou qui touchèrent ses habits furent aussitôt délivrés. Ces choses étant venues à la connaissance de Licinius, qui craignait une sédition populaire, il commanda qu'il eût la tête tranchée. Théodore, ayant entendu cet arrêt, fit le signe de la croix sur tout son corps, supplia ceux qui étaient présents de le faire porter en la ville d'Euchaïte, sa patrie ; et après avoir achevé sa prière, il dit adieu à toute l'assistance et tendit le cou au bourreau, qui trancha le cours de sa vie, le 7 février, sur les trois heures de l'après-midi, l'an 319. À la suite de cette exécution, son corps fut porté à Héraclée, en grande pompe et cérémonie, pour y être enterré ; et depuis il s'est fait plusieurs miracles à son tombeau.
Le martyre de saint Théodore fut écrit par un auteur nommé Augard, qui s'y trouva présent, et qui fut prié par le Saint même de l'écrire et de faire porter ses reliques à Euchaïte pour les ensevelir dans l'héritage de ses ancêtres, et d'ordonner que, quand lui-même mourrait, on le mît dans son sépulcre à sa gauche.
Les Grecs ont représenté saint Théodore le général monté sur un coursier gépéreux et avec une barbe touffue, pour le distinguer de saint Théodore le Conscrit. On place à côté de lui un dragon ou un crocodile, comme symbole des statues de faux dieux qu'il détruisit.
## RELIQUES ET CULTE DE SAINT THÉODORE.
Son corps fut depuis transféré de la ville d'Héraclée, où il souffrit le martyre, en celle de sa naissance, appelée Euchaïte, ainsi qu'il l'avait souhaité. C'est pourquoi elle fut nommée Theodoropolis, c'est-à-dire la ville de Théodore, et devint très-célèbre par les miracles qui s'opérèrent au tombeau de son martyr. La dévotion y attirait un grand nombre de pèlerins de toutes les contrées de l'Orient. L'empereur de Constantinople, Jean Ier Zimiscès, se croyant redevable à l'intercession de saint Théodore, d'une victoire complète qu'il avait remportée sur les Sarrasins en 950, fit rebâtir avec beaucoup de magnificence l'église d'Euchaïte, où l'on avait déposé ses reliques. Dans la Vénétie on a une singulière vénération pour la mémoire de l'illustre martyr, et il était le premier patron de Venise, avant que le corps de saint Marc y eût été transporté. On voit aussi à Venise la statue de saint Théodore sur une des magnifiques colonnes qui ornent la place de Saint-Marc. Ses reliques sont dans l'église Saint-Sauveur de la même ville ; elles y furent apportées de Constantinople en 1260, par Marc Dondolo ; celui-ci les tenait de Jacques Dandolo, amiral des galères de la République qui les avait trouvées en 1256, à Mésembrie, ville archiépiscopale de la Roumanie.
Surius rapporte cette vie en son premier temp. Le Martyrologe romain fait mention de cet illustre Martyr, comme aussi les Grecs en leur Ménologe. Ceux-ci l'honorent parmi les Saints auxquels ils ont donné le titre de Grunde Martyrs, tels que saint Georges, saint Pantalon.
## SAINT ROMUALD,
## FONDATEUR DE L'ORDRE DES CAMALDULES
907-1027. — Papes : Sergius III ; Jean XIX. — Empereurs d'Allemagne : Louis IV ; Lothaire II.
Homicide point ne sera...
Romuald, issu de la famille ducale des Honesti, naquit à Ravenne vers l'an 956 selon les uns, et 907 suivant d'autres. Ses parents, beaucoup plus remplis des maximes du monde que de celles de Jésus-Christ, le firent élever dans la mollesse et lui inspirèrent de bonne heure le goût des plaisirs. Une pareille éducation ne pouvait manquer d'avoir de très-mauvaises suites ; aussi le jeune Romuald se laissa-t-il entraîner par la fougue impérieuse de ses passions ; mais la grâce rompit peu à peu le charme qui le séduisait. La vue de l'état de son âme l'inquiétait, et de temps en temps il formait la résolution de faire quelque chose d'éclatant pour la gloire de Dieu. Si, lors qu'il était à la chasse, il se trouvait au milieu d'un bois solitaire, son cœur se sentait touché et attendri ; il s'arrêtait aussitôt pour prier, et s'écriait avec transport : « Heureux les anciens ermites d'avoir choisi de telles habitations ! Avec quelle tranquillité ne devaient-ils pas servir le Seigneur, étant ainsi éloignés du tumulte du monde ! » L'événement malheureux que nous allons raconter fut le moyen dont Dieu se servit pour briser entièrement ses chaînes et pour achever sa conversion.
Serge, son père, homme qui faisait peu de cas de la religion, avait eu une dispute avec un de ses proches pour le partage d'un pré. Il résolut de terminer la querelle en appelant son parent en duel, et il exigea de son fils qu'il fût de moitié dans l'exécution de son affreux dessein. Celui-ci, effrayé d'une telle proposition, la rejeta ; mais sur la menace que lui fit son père de le déshériter, il consentit à assister au combat, seulement en qualité de spectateur. Serge eut l'avantage, et mit à mort son adversaire. Romuald, alors âgé de vingt ans, fut saisi d'horreur à la vue de ce qui venait de se passer ; il se regarda lui-même comme coupable de l'homicide qui avait été commis, et alla l'expier par une rigoureuse pénitence de quarante jours dans le monastère de Classe, situé à quatre milles de Ravenne.
Pendant ce temps, il s'entretenait familièrement avec un bon religieux convers, qui faisait tout son possible pour lui persuader d'embrasser l'état religieux, afin de faire toute sa vie une digne pénitence ; mais le bon frère, voyant que tous ses discours ne faisaient aucune impression sur l'esprit de Romuald, qui prétendait que, ses quarante jours de pénitence étant expirés, il retournerait à son ancien genre de vie, le bon frère lui dit, dans sa simplicité : « Que me donnerez-vous, si je vous fais voir saint Apollinaire ? — Je vous jure », répondit Romuald, « que jamais je ne retournerai dans le monde ». — « Veillez donc avec moi », repartit le religieux, « toute cette nuit dans l'église ».
Ils le firent deux nuits de suite, et, chaque fois, vers le chant du coq, le saint Martyr leur apparut tout éclatant de lumière. Romuald, étant parfaitement consolé de cette vision, résolut d'abandonner le monde et de renoncer aux grandeurs de la terre, pour s'attacher à la croix de Jésus-Christ. Il n'eut pas plutôt pris cette résolution qu'il se sentit comblé d'une joie incroyable, et, se prosternant tout baigné de larmes devant l'autel de la Sainte Vierge, il se donna de tout son cœur à Dieu, pour le servir en ce lieu le reste de ses jours.
Ensuite il demanda l'habit à l'abbé du monastère ; mais on n'osa pas le lui donner, dans la crainte de Serge, son père, qui était un homme puissant, riche et violent, et qui considérait ce fils comme le principal soutien de sa famille. En présence de ce refus, Romuald eut recours à l'archevêque de Ravenne, son parent, qui était aussi de la maison des Honesti, et qui avait été d'abord abbé de ce monastère. Ce prélat, ayant examiné la vocation de son jeune cousin, délivra les religieux de leur appréhension et leur assura qu'ils pouvaient recevoir Romuald en leur compagnie ; et, ainsi, le supérieur lui donna le saint habit, au grand contentement de toute la communauté.
Romuald commença aussitôt à se perfectionner dans la vie monastique et à s'avancer de jour en jour en toutes sortes de vertus ; on pouvait dire de lui qu'il était le bon exemple de tous les religieux. Néanmoins, quelques moines, qui vivaient dans le relâchement, ne purent souffrir une si grande sainteté, ni tant de rigueur et d'austérité en un jeune homme qui, n'ayant renoncé que depuis peu aux plaisirs du monde, se montrait déjà si zélé pour sa règle et pour sa profession religieuse. Cela leur fit ombrage et les offensa jusqu'à ce point qu'ils résolurent sa mort, et l'eussent effectivement fait mourir, si Dieu ne l'eût délivré de leurs mains par l'avis qu'il reçut de l'un des complices ; ce dernier, revenant à lui, eut horreur d'une action si noire, et lui découvrit le complot où il était entré, mais dont il s'était dégagé pour l'en avertir. Le bon religieux, feignant de n'en rien savoir, ne laissa pas de prendre toujours garde à lui ; mais, considérant que la société de tels confrères n'était pas faite pour arriver à la perfection à laquelle il aspirait avec ferveur, après avoir demeuré trois ans dans ce monastère, il alla, avec la permission de son abbé, trouver un ermite, nommé Marin, qui habitait en un désert assez près de la ville de Venise, et le pria de le recevoir sous son obéissance. Marin, quoique d'une vie fort austère, ne le refusa pas, et Romuald se trouva selon son goût avec un tel maître. Ils sortaient tous les jours de l'ermitage et chantaient ensemble des psaumes en se promenant dans cette solitude. Et parce que Romuald ne savait pas encore tout le Psautier par cœur, à chaque mot qu'il manquait, Marin lui déchargeait un coup de baguette sur l'oreille gauche, pour l'accoutumer à la mortification et à la patience. Le disciple souffrit ce châtiment avec beaucoup d'humilité ; mais, parce que, quelques jours après, il s'aperçut qu'il perdait l'ouïe de ce côté-là, il supplia son maître de lui frapper l'oreille droite. Marin faisant réflexion sur la vertu de son disciple, et considérant avec quelle douceur et quelle patience il avait souffert la rigueur de son autorité, commença à le respecter et à le regarder d'un œil moins austère. Peu de temps après, Marin et Romuald accompagnèrent en France Pierre Urseolo, doge de Venise qui s'était dépouillé de sa dignité pour devenir simple religieux à Saint-Michel de Cusan, au diocèse de Perpignan : Romuald se retira dans un désert voisin de l'abbaye, où, pendant trois ans, il se prépara à la vie active qui allait devenir son partage : Dieu lui inspira la pensée de réformer les monastères de l'Ordre de Saint-Benoît, lesquels, s'étant relâchés, soit par la faiblesse ordinaire des hommes, soit à l'occasion des guerres, avaient beaucoup perdu de la discipline religieuse ; il y rencontra de très-grands obstacles, de fâcheuses contradictions à vaincre et plusieurs dangers à essuyer. Mais il fut favorisé de la toute-puissante main de Dieu, qui l'avait porté à ce dessein, et fut secouru d'une grâce si abondante, qu'il reforma les monastères de Venise et de Toscane, en Italie, et plusieurs autres en France ; durant quelques années qu'il employa à l'exécution de cette généreuse entreprise, il bâtit cent nouveaux monastères de ce même Ordre ; il peupla aussi les déserts de plusieurs ermitages. Mais comme il devait être la lumière des autres, il commença à donner l'exemple par ses héroïques vertus. Son abstinence était extrême, car pendant toute une année, il ne se nourrit que de pois cuits. Son étude était la lecture de la vie des Saints, dont il tâchait d'imiter les jeûnes, les veilles et les pénitences ; il jeûnait tous les jours de la semaine, excepté le dimanche. C'était, à ses yeux, une faute si notable de sommeiller durant la prière, que Romuald ne permettait pas de célébrer à celui qui y était tombé, à cause du peu de respect qu'il avait eu pour la présence du Seigneur qu'il devait recevoir. « Il vaut mieux », disait-il souvent, « ne réciter qu'un psaume avec ferveur que d'en réciter cent avec nonchalance ».
L'obéissance était la vertu qu'il chérissait davantage ; et, parce qu'un de ses religieux laissa le compagnon qu'il lui avait assigné, il voulut que son corps, après son décès, fût privé de la sépulture sacrée, et porté en une terre profane. Cependant l'esprit de ténèbres, qui semblait être endormi et ne plus mettre d'empêchement aux heureux progrès de Romuald, commença à se remuer, ne pouvant souffrir, sans ressentiment, que Dieu fût servi par un si grand nombre d'âmes innocentes. Pour troubler tout le corps, il s'attaqua au chef et ne différa plus à lui livrer de terribles assauts. Il lui mit devant les yeux les douceurs de la vie qu'il avait quittée, avec tous ses appâts, et ravala tellement celle qu'il menait, en méprisant tous les exercices de la religion, qu'il lui en représenta les défauts avec mille sortes d'illusions et de surprises.
Durant ces attaques, Romuald avait le cœur vers son Dieu, et se jetait entre ses bras avec une confiance d'autant plus grande, qu'il se sentait plus furieusement tourmenté, sachant bien que Dieu donne des forces selon les tentations, et que, comme dit l'Apôtre, il prévient de sa grâce les assauts qu'il sait devoir être livrés à ceux qui espèrent en sa miséricorde. Cependant cet esprit orgueilleux ne se crut pas vaincu pour cela, car, ayant troublé l'intérieur de l'âme, il tourna sa fureur contre le corps, jusqu'à battre cruellement ce saint religieux ; il l'épouvanta durant la nuit par des bruits et des sons de voix dont il remplissait sa cellule, lui apparut sous des figures effroyables, et troubla son imagination par une infinité de mauvaises pensées ; ce furieux combat dura cinq années entières. Quelquefois, prenant la forme d'un homme hideux, il le jetait par terre, le foulait avec les genoux et les pieds, et s'appesantissait sur lui pour l'étouffer. Tout cela, néanmoins, ne faisait aucun effet sur le courage du généreux Romuald, qui, se moquant de ces assauts, reprochait au démon sa lâcheté : « O ennemi ! » disait-il, « tu as été chassé du ciel, et tu t'en viens au désert. Va, vilain serpent, tu as déjà ce qu'il te faut ». Ces reproches rendaient Satan si honteux, qu'il disparaissait : c'était alors que le divin Sauveur venait visiter son disciple pour lui faire part de ses consolations et le couronner de palmes après la victoire. Il reçut aussi une grande joie du changement de vie du comte Oliban, ou Oliver. C'était un seigneur catalan, puissant et redoutable par sa grande autorité, qu'il employait d'une manière peu chrétienne et injuste ; Dieu le voulut attirer à lui par le moyen de son serviteur, qui lui fit voir le danger où il était en vivant comme il le faisait, et le porta à un véritable repentir de ses péchés. La parole du Saint eut tant de pouvoir sur le comte, qu'il s'en alla au Mont-Cassin, pour y prendre l'habit religieux, et se donner à Dieu le reste de ses jours.
Serge, touché de l'exemple de Romuald son fils, ouvrit les yeux sur ses désordres ; il en conçut la plus amère douleur, et se renferma, pour les expier, dans le monastère de Saint-Sévère, près de Ravenne ; mais le démon le tenta quelque temps après avec tant de violence, qu'il fut sur le point d'abandonner sa cellule et de s'engager de nouveau dans les embarras du siècle. Romuald, informé de cette nouvelle, ne pensa plus qu'à repasser en Italie, afin de soutenir son père dans sa première résolution, et de l'affermir contre les assauts de l'ennemi du salut. Les habitants du pays où il demeurait, pénétrés de vénération pour sa personne, n'eurent pas plus tôt appris qu'il songeait à les quitter, qu'ils mirent tout en œuvre pour le retenir chez eux. Désespérant de réussir, ils formèrent le projet de le tuer, afin d'avoir au moins son corps, qu'ils imaginaient devoir être un préservatif contre tous les maux qui pourraient menacer leur pays. Une entreprise aussi brutale et aussi extravagante fut découverte par Romuald. Il eut recours au stratagème dont David s'était servi dans une semblable circonstance, il contredit l'insensé. Cet innocent artifice eut un heureux succès. Le peuple, ayant perdu la haute idée qu'il avait de la sainteté de Romuald, ne chercha plus à le retenir. Ainsi le serviteur de Dieu, libre de toute crainte, prit la route de Ravenne, où il arriva en 994. Son premier soin fut de visiter son père. Il fit tant par ses exhortations, ses prières et ses larmes, qu'il le détermina à rester dans son monastère. Serge y vécut ensuite dans une piété fort exemplaire, et y mourut en odeur de sainteté. Ainsi fut récompensée la piété filiale de Romuald : elle le fut encore suivant la promesse du commandement de Dieu par une longue vie et des jours abondants en fruits pour l'éternité.
Le Saint, après avoir rendu à son père les devoirs que la piété et la charité lui prescrivaient, se retira dans les marais de Classe, et se renferma dans une cellule écartée. Le démon l'y suivit, et lui livra de nouveaux assauts. Il essaya de le vaincre par la tristesse et la mélancolie ; il le battit même un jour cruellement. Romuald, plein de confiance en celui qui nous a tous sauvés, s'écria au fort de ses peines : « O mon doux Jésus ! pourquoi m'avez-vous donc entièrement livré à la puissance de mes ennemis ? » À peine eut-il prononcé ces paroles que le démon prit la fuite. Non-seulement le Saint recouvra sa première tranquillité, mais il goûta encore des délices et des consolations qui le ravirent hors de lui-même. Uni à Dieu par les liens de l'amour le plus tendre et le plus fort, il osait braver les ennemis de son salut. « Quoi ! » leur disait-il, « est-ce que toutes vos forces sont épuisées ? N'avez-vous plus d'armes à essayer contre un pauvre serviteur de Dieu ? »
Voyant sa généreuse et continue résistance, et voyant qu'ils n'avaient rien avancé contre lui par eux-mêmes, ils résolurent enfin de lui faire la guerre par les hommes. Ayant construit à Sarsine un monastère en l'honneur de saint Michel, il demeurait tout auprès dans une cellule. Un jour un riche marquis lui envoya une grosse somme d'argent par aumône ; et le Saint, sachant qu'il y avait quelques monastères qui souffraient beaucoup, la leur distribua, sans en rien retenir pour le sien. Ce sont les lois de la charité parfaite et désintéressée. Cela donna à quelques mauvais religieux sujet de murmurer contre lui, de lui dire mille injures et de le chasser du monastère. Mais Dieu permit, pour les châtier de leur témérité, qu'il tombât, la nuit suivante, une telle abondance de neige, qu'elle enfonça le toit ; sa chute blessa grièvement quelques-uns de ces murmurateurs. Le principal auteur de cette conspiration étant allé hors du couvent, passa sur le pont d'une rivière nommée Savio ; tomba dans l'eau et se noya. Comme Romuald s'en allait fort affligé, cherchant quelque lieu de retraite, il lui vint en pensée de ne plus travailler qu'à son salut, sans se mêler davantage de celui d'autrui ; mais, comme ce sentiment agitait son âme, il fut saisi intérieurement d'une grande frayeur, durant laquelle Dieu lui fit connaître que s'il persistait dans sa résolution, il serait réprouvé au jour du jugement.
Après toutes ces traverses, et plusieurs autres que je passe sous silence, saint Romuald fut attaqué d'une fâcheuse maladie, qui venait en partie de ses austérités et de ses mortifications ordinaires et en partie aussi de ce qu'il s'était retiré en un désert marécageux où l'air était malsain. Mais Dieu, qui a un soin particulier de ceux qui crucifient leur chair et qui s'affligent volontairement pour sa gloire, lui renvoya bientôt la santé et le remit en état de rendre les plus grands services. En ce temps, l'abbaye de Classe était sans chef, et c'était à l'empereur Othon III d'y pourvoir ; il en remit l'élection aux religieux, et ceux-ci nommèrent Romuald pour leur abbé ; l'empereur en fut très-content et en voulut lui-même porter la nouvelle au serviteur de Dieu. Pour cet effet, il alla le visiter en un ermitage, dans l'île de Pérée, où il s'était retiré, environ à quatre lieues de Ravenne. Romuald lui fit le meilleur accueil qu'il lui fut possible, lui cédant son pauvre lit de paille, sur lequel il passa la nuit. Le lendemain, l'empereur, pour le traiter à son tour, l'emmena en sa compagnie et lui découvrit la pensée qu'il avait de lui donner la conduite de cette abbaye, lui faisant voir combien il était de la gloire de Dieu qu'il l'acceptât. Le Saint s'y opposa d'abord ; puis y consentit, plutôt pour obéir à l'empereur du ciel que pour complaire à celui de la terre. Il était déjà prêtre, et il gouverna deux ans ce monastère avec une grande prudence. Mais se voyant haï et persécuté par quelques religieux qu'éblouissait sa vertu, il alla vers l'empereur, qui faisait alors le siège de Tivoli, et lui donna sa démission, et, comme il ne voulait point l'accepter, le Saint déposa sa crosse aux pieds d'Othon, en présence de l'archevêque de Ravenne, Gerbert, qui depuis fut pape sous le nom de Sylvestre II.
La ville de Tivoli avait été condamnée au pillage pour s'être révoltée et avoir tué son gouverneur, Matholin. Romuald intercéda pour elle auprès de l'empereur et obtint sa grâce. Othon s'engagea même par serment à pardonner à Crescence, sénateur romain, le chef des rebelles. Il lui fit donner parole par l'un de ses favoris appelé Tham, qui avait grande part dans la conduite des affaires, qu'il lui sauverait la vie et l'honneur s'il se rendait à discrétion et s'abandonnait à sa clémence. Crescence, ne pouvant se défier de la parole de son souverain, se mit entre ses mains ; mais l'empereur le fit mourir contre sa foi ; il alla même plus loin : comme il avait la femme du défunt en son pouvoir, il lui ravit malheureusement l'honneur. Ainsi il remporta ensemble deux injustes et infâmes trophées de la ruine d'une maison. Après des actions si noires, Othon et Tham eurent recours à Romuald pour obtenir le pardon de Dieu de leurs horribles forfaits. Mais le Saint, sachant qu'il fallait imposer des pénitences publiques pour des crimes si manifestes, condamna le favori à garder une clôture perpétuelle dans la religion ; à quoi il acquiesça. Il enjoignit à l'empereur d'aller nu-pieds depuis Rome jusqu'au mont Gargan, qui est auprès de Manfredonia, en la Pouille, y visiter l'église de Saint-Michel, archange, et de se retirer tout le Carême au monastère de Classe ; ce qu'il fit, portant toujours la haire et couchant seulement sur une paillasse (999).
Ces conversions furent suivies de celles de plusieurs autres seigneurs de la cour, qui tous embrassèrent le même genre de vie sous la conduite de Romuald. Quoique ces nouveaux solitaires fussent tous très-fervents, on distinguait pourtant Boniface au-dessus des autres. Ce Boniface était fils du roi de Pologne et proche parent de l'empereur Othon, qui l'avait toujours tendrement aimé ; il avait des talents supérieurs pour la musique et les autres beaux-arts. Il vécut longtemps sous la conduite de notre Saint, fut ensuite ordonné évêque et envoyé par le pape en Russie pour y prêcher l'Évangile. Dieu donna une bénédiction étonnante à ses travaux. Le grand prince de Russie, frappé de l'éclat de ses miracles, se convertit lui-même ; et cette conversion en aurait procuré beaucoup d'autres, si ce saint missionnaire n'eût été décapité par l'ordre des frères du roi (1009) ; mais le sang de ce bienheureux martyr ne coula pas en vain. Les princes qui l'avaient répandu ne purent résister à la force des prodiges qui accompagnèrent la mort de Boniface ; ils abjurèrent l'infidélité et demandèrent le baptême. Plusieurs autres disciples de saint Romuald furent aussi martyrisés en Esclavonie, où le pape les avait chargés de porter la lumière de l'Évangile.
Romuald, qui ne savait plus où loger ses disciples, bâtit d'autres monastères, dont un était près de Parenzo, en Istrie. Il passa un an dans ce dernier pour y établir le bon ordre et la discipline religieuse, après quoi il se retira dans une cellule voisine, où il vécut pendant deux ans. Il y éprouva une telle sécheresse qu'il ne pouvait pas répandre une seule larme. Il ne quitta pas pour cela ses exercices de piété ; il s'en acquitta au contraire avec une nouvelle ferveur, espérant que Dieu récompenserait à la fin sa persévérance. Son espérance ne fut point confondu. Un jour qu'il récitait ces paroles du Psalmiste : « Je vous donnerai l'intelligence, et je vous instruirai », il fut tout à coup rempli d'un esprit de lumière et de componction, qu'il posséda jusqu'à la mort. Il reçut du ciel l'intelligence des saintes Écritures, et il expliquait les psaumes avec une onction admirable. Il parut en plusieurs occasions doué de l'esprit de prophétie. Il donnait des avis dictés par une sagesse toute divine à ceux qui venaient le consulter, et surtout à ses disciples, qui s'adressaient à lui dans leurs doutes et dans leurs peines. Jamais ils ne sortaient d'auprès de lui sans se sentir pénétrés de joie et de consolation. Comme il avait supérieurement le don des larmes, il pensait que les autres l'avaient aussi ; c'était ce qui lui faisait souvent dire à ses moines : « Ne pleurez pas trop, car cela affaiblit la vue et la tête ». Il évitait, autant qu'il le pouvait, de célébrer en public, parce qu'il n'était point maître d'arrêter le cours de ses larmes en offrant le saint sacrifice. Souvent, dans la ferveur de la contemplation, il lui arrivait d'être ravi en extase, et de s'écrier dans un vif transport d'amour : « Doux Jésus ! Mon doux Jésus ! Mon ineffable désir ! Ma joie ! Joie des Anges ! Délices des Saints ! » Et ces paroles enflammées, il les prononçait avec une effusion de cœur infiniment au-dessus de toute expression.
Zélé à saisir tous les moyens de contribuer à la gloire de Dieu, il quitta son désert pour se retirer dans un autre où il y aurait plus de bien à faire. Il agissait en cela par l'avis de plusieurs personnes de piété, du nombre desquelles était l'évêque de Pola. L'évêque de Parenzo, qui voulait absolument le retenir dans son diocèse, s'opposa à son départ, en défendant à tous les passagers de le recevoir dans leurs barques ; mais l'évêque de Pola lui en envoya une qui le conduisit à Capréola. Dans le trajet il calma miraculeusement une violente tempête qui s'était élevée. Arrivé à Bifolco, il trouva que les cellules des moines de ce lieu étaient trop magnifiques, et il ne voulut loger que dans celle d'un religieux nommé Pierre. Ce religieux, qui pratiquait des austérités extraordinaires, n'avait pour demeure qu'une cellule de quatre coudées en largeur. Il ne pouvait se lasser d'admirer l'esprit de componction dont Romuald était pénétré, et il rapporta dans la suite, que quand ils récitaient alternativement les psaumes pendant la nuit, ce saint homme avait coutume de sortir plusieurs fois de sa cellule sous prétexte de quelque besoin ; mais qu'il avait remarqué que l'unique but qu'il se proposait dans ses fréquentes sorties, était de s'abandonner quelques moments à l'impression de la joie intérieure qu'il ressentait, et de donner un libre cours à ses larmes, qu'il ne lui était pas possible de retenir.
Romuald ayant fait demander aux comtes de la province de Camerino un petit terrain pour y bâtir un monastère, ceux-ci lui laissèrent la liberté de choisir tel emplacement qu'il jugerait à propos. Il se détermina pour la vallée de Castro, comme étant le lieu le plus propre à l'exécution de son dessein. Il est incroyable combien il fit de conversion dans la province de Camerino. Les grands pécheurs le venaient trouver en foule pour apprendre de lui les moyens de rentrer en grâce avec Dieu. Il y en eut un grand nombre qui, touchés des instructions qu'il leur avait données, distribuèrent aux pauvres la meilleure partie de leurs biens, et passèrent le reste de leurs jours dans les travaux de la pénitence. Romuald paraissait parmi eux comme un séraphin revêtu d'un corps mortel, tant était vive l'ardeur du divin amour qui enflammait son cœur. Ses disciples ne pouvaient l'entendre parler sans se sentir eux-mêmes embrasés du feu sacré qui consumait leur maître. Lorsqu'il était en voyage ou à la promenade avec ses frères, il restait toujours derrière, afin de réciter des psaumes et de laisser couler librement ses larmes.
Notre Saint avait toujours ardemment désiré de verser son sang pour Jésus-Christ ; mais ce désir avait acquis une nouvelle vivacité depuis le martyre de saint Boniface et celui de quelques-uns de ses confrères. Il ne put enfin résister à l'ardeur qui le pressait de mourir pour son Sauveur, et il s'adressa au Pape pour lui demander la permission d'aller prêcher la foi en Hongrie, ce qui lui fut accordé. Il partit donc avec quelques-uns de ses disciples, dont deux furent sacrés archevêques, n'ayant pas voulu lui-même être élevé à cette dignité. Mais lorsqu'il était sur le point d'entrer en Hongrie, il fut attaqué d'une maladie violente, qui recommençait toutes les fois qu'il se remettait en route. Il ne lui fut pas difficile de reconnaître que la volonté de Dieu n'était pas qu'il exécutât son dessein ; ainsi il retourna à son monastère avec sept de ses disciples. Les autres suivirent les deux archevêques dans la Hongrie, qui avait alors saint Étienne pour roi. Ces hommes apostoliques eurent beaucoup à souffrir durant le cours de leur mission ; ils ne remportèrent pourtant pas la couronne du martyre, qui était l'objet de tous leurs vœux.
Romuald, de retour, fonda plusieurs monastères en Allemagne. Il entreprit aussi d'établir la réforme dans quelques autres, ce qui lui attira diverses persécutions de la part de ceux qui n'aimaient ni l'ordre ni la discipline ; mais sa vertu lui donnait tant d'autorité que les coupables redoutaient sa présence : il n'y avait pas jusqu'aux personnes les plus qualifiées selon le monde qui ne tremblassent devant lui. Il ne voulut rien accepter gratuitement de Rayner, marquis de Toscane, parce qu'il avait épousé la veuve d'un de ses parents auquel il avait ôté la vie. Son but, en tenant une pareille conduite, était de faire sentir à Rayner l'énormité de ses crimes. Ce seigneur, tout souverain qu'il était, craignait jusqu'à l'approche du Saint, et il avait coutume de dire que rien au monde ne l'intimidait tant que sa présence : telle était l'impression que faisait sur les plus grands pécheurs l'Esprit-Saint dont Romuald était animé. Ayant appris, quelque temps après, qu'un Vénitien avait obtenu l'abbaye de Classe par des voies simoniaques, il l'alla trouver aussitôt. L'intrus, qui ne voulait point réparer sa faute, et qui d'ailleurs cherchait à s'épargner une entrevue dont les suites tourneraient à sa confusion, résolut de se défaire de notre Saint par un assassinat ; mais Dieu conserva la vie à son serviteur par une protection dont il lui avait déjà donné plusieurs fois des marques sensibles.
Le Pape ayant mandé notre Saint à Rome, il se rendit dans cette ville, où Dieu releva sa sainteté par plusieurs miracles qu'il lui donna là vertu d'opérer. Il y convertit, comme dans tous les lieux où il avait passé, un grand nombre de pécheurs endurcis dans le crime. Il bâtit aussi quelques monastères dans le voisinage de Rome, un entre autres sur la montagne de Sitrio, où il fit un assez long séjour. Il se trouva parmi ses disciples un jeune seigneur qui se livrait effrontément aux désordres de l'impureté. Le Saint eut l'âme percée de douleur, et mit tout en œuvre pour ramener le coupable à son devoir. Celui-ci, loin de se corriger, n'en devint que plus méchant ; il osa même accuser Romuald de s'être souillé par des infamies contraires à la chasteté. C'était une pure calomnie ; mais elle trouva créance dans l'esprit des moines, qui, sans autres preuves, condamnèrent le Saint à une pénitence rigoureuse, lui interdirent la célébration des divins mystères, et l'excommunièrent. Romuald souffrit cet indigne traitement avec patience ; il se comporta comme s'il eût été réellement coupable, et s'abstint de monter à l'autel pendant six mois, conformément à la défense qui lui en avait été faite. Mais Dieu ne voulut pas que son serviteur restât plus longtemps dans une humiliation qu'il n'avait point méritée ; il l'avertit, dans une révélation, qu'il ne devait plus obéir à une injuste sentence, et qu'il pouvait sans peine retourner à l'autel, dont on l'avait exclu contre toutes les règles. Le Saint recommença donc à offrir le saint sacrifice, et il le fit avec tant de ferveur la première fois, qu'il fut longtemps ravi en extase. Il passa sept ans sur la montagne de Sitrio, toujours renfermé dans sa cellule, et gardant un silence continuel. Il portait un rude cilice, mortifiait ses sens en leur refusant tout ce qui pouvait les flatter. Quoique déjà arrivé à une extrême vieillesse, il ne mangeait en tout le Carême que plein une échelle de légumes. Il jeûnait tous les jours, et ses repas ordinaires n'excédaient point cinq onces de nourriture ; il était ingénieux en ce genre de mortification : quelquefois il demandait des choses pour en faire un sacrifice à Dieu et se moquer de sa sensualité : « Voilà, Romuald », se disait-il à lui-même, « voilà un bon morceau fort bien apprêté ; sans doute tu le trouverais de bon goût ; mais tu n'en goûteras point, et tu n'en as eu la vue que pour augmenter ta mortification ». Il n'est pas étonnant que les disciples d'un tel maître menassent la vie la plus austère. Ils allaient toujours nu-pieds, et montraient par la pâleur de leurs visages quelle était la rigueur de leurs jeûnes. Ils ne buvaient jamais que de l'eau, à moins qu'ils ne fussent malades. Le Saint fit plusieurs guérisons miraculeuses sur la montagne de Sitrio, qu'il quitta enfin pour retourner à Bifolco.
L'empereur saint Henri II, qui avait succédé à Othon III, ne fut pas plus tôt arrivé en Italie, qu'il voulut voir Romuald. Il lui envoya donc des personnes distinguées pour le prier de venir à la cour. Ceux-ci eurent beaucoup de peine à le déterminer à ce voyage ; et peut-être n'en seraient-ils pas venus à bout, s'ils n'eussent mis les moines dans leurs intérêts. L'empereur donna au Saint toutes les marques possibles d'estime et de respect ; il se leva même lorsqu'il le vit entrer, et lui dit : « Que je voudrais bien que mon âme fût semblable à la vôtre ! » Romuald ne répondit rien à un compliment si flatteur, et garda un profond silence pendant tout le temps que dura l'entrevue, ce qui jeta toute la cour dans un grand étonnement. Le prince, qui voyait bien que ce silence avait l'humilité pour principe, n'en conçut que plus de vénération pour le Saint ; il le fit venir le lendemain dans un appartement séparé, afin d'avoir la liberté de s'entretenir tête-à-tête avec lui, et de le consulter sur plusieurs points essentiels. Les courtisans lui témoignaient le plus profond respect lorsqu'il passait devant eux, et arrachaient les poils de son vêtement, afin de les conserver précieusement comme des reliques. Tant de marques de vénération affligèrent sensiblement Romuald ; et il serait parti sur-le-champ, s'il n'eût été retenu. Il avait une telle horreur des louanges que ses disciples avaient soin d'empêcher qu'on parlât de lui en sa présence, sachant que c'était le moyen de le chasser d'une compagnie. L'empereur, avant de le congédier, lui fit présent du monastère du Mont-Amiate, en Toscane, et le pria d'y mettre des religieux formés par ses soins.
Je ne parle point des miracles qu'il a faits, ni des faveurs extraordinaires, comme sont l'intelligence des saintes Écritures et le don de prophétie, que Dieu lui a communiquées, parce que sa vie en a été presque toute remplie. Quand il opérait des guérisons miraculeuses, il évitait qu'on les lui attribuât. S'il envoyait ses disciples quelque part, il leur donnait du pain, des fruits ou quelque autre chose qu'il avait bénite : plus d'une fois, ils guérirent des malades en leur faisant manger ces aliments. Étant âgé de cent deux ans, selon quelques-uns, il s'en alla un jour sur le mont Apennin, qui sépare l'Italie en deux, pour y chercher quelque lieu convenable aux solitaires. Étant au sommet de la montagne, en un champ agréable et abondant en sources, il s'endormit auprès d'une fontaine. Durant son sommeil, il eut un songe plein de mystères et semblable à celui du patriarche Jacob. Il vit une échelle, dont le pied était sur la terre, et la pointe s'élevait jusque dans les cieux, et il aperçut ses religieux couverts d'habits blancs, qui montaient vers Dieu par le moyen de cette échelle. Il s'en alla trouver le seigneur de cette terre, qui était un comte, appelé Maldoli, à qui il la demanda. Ce comte, qui avait eu la même vision, lui accorda de très-bon cœur sa requête, avec une maison des champs qui en dépendait, afin d'y bâtir une église et un cloître pour les religieux ; et de là vient que ce lieu est appelé Camaldule (champ de Maldule). Il changea l'habit noir, qu'il avait auparavant, en un habit blanc. Là commença le nouveau paradis de ces hommes célestes, dont la vie est une perpétuelle pénitence. Il y a des siècles qu'en cette maison les religieux vivent en l'observance de la règle. On voit évidemment qu'elle est gouvernée et protégée par la Providence divine ; les souverains Pontifes lui ont accordé plusieurs beaux privilèges. Beaucoup de grands personnages séculiers, ecclésiastiques et réguliers, ont embrassé cet institut, et sont devenus enfants de Romuald. Le Saint adopta la règle de saint Benoît ; mais il y ajouta de nouvelles observances, et voulut que ses disciples fussent tout à la fois ermites et cénobites. Telle est l'origine de l'ordre dit des Camaldules. À quelque distance du monastère est l'ermitage que fit bâtir le Saint ; il est sur une montagne toute couverte de sapins et arrosée par plusieurs fontaines. La vue seule de ce lieu solitaire porte l'âme au recueillement et à la contemplation. À l'entrée de cet ermitage on trouve une chapelle dédiée à saint Antoine : le but que l'on s'est proposé en la bâtissant, a été que les étrangers y fissent leur prière avant d'aller plus loin. On trouve ensuite les cellules des portiers. On voit à quelques pas de là une grande église, qui est magnifiquement décorée. Au-dessus de la porte de cette église est une cloche dont le son se fait entendre par tout le désert. La cellule où vivait saint Romuald, pendant qu'il formait son ermitage, est au côté gauche de l'église. Toutes les cellules sont bâties de pierres, et ont chacune un petit jardin environné d'un mur, et une chapelle où les ermites peuvent dire la messe, s'ils le veulent. Il leur est permis d'avoir toujours du feu chez eux, à cause du froid qui règne continuellement sur la montagne. Tous ces solitaires sont gouvernés par un supérieur, qu'ils appellent Maïeur. L'ermitage est présentement environné de murs, hors desquels ne peuvent sortir ceux qui l'habitent ; ils ont seulement la liberté de se promener dans le bois de leur enclos. On leur envoie du monastère, situé dans la vallée, tout ce qui peut leur être nécessaire, afin que rien ne soit capable de les distraire, et qu'ils ne soient point interrompus dans la continuité de leur contemplation. Tous leurs moments sont partagés entre divers exercices, et ils se rendent à l'église pour y réciter l'office divin, sans que la pluie ni la neige puissent les en empêcher. Ils ne parlent jamais dans les lieux réguliers ; ils gardent aussi un silence absolu en Carême, les dimanches et fêtes, les vendredis et les autres jours d'abstinence. Il leur est encore défendu de parler en tout temps depuis Complies jusqu'à Prime du lendemain.
Saint Romuald établit encore un autre genre de vie parmi ses disciples, je veux dire celui des reclus ; mais on ne pouvait l'embrasser de son propre mouvement : il fallait en demander la permission au supérieur, et celui-ci ne l'accordait qu'à ceux qui avaient longtemps vécu dans l'ermitage, et qui paraissaient appelés de Dieu à une plus grande perfection. Les ermites qui obtenaient ce qu'ils avaient demandé se renfermaient dans leurs cellules pour n'en plus sortir. Ils ne parlaient jamais qu'au supérieur lorsqu'il allait les voir, et au frère qui était chargé de leur porter toutes les choses nécessaires à la vie. Ils redoublaient leurs prières et leurs austérités, pratiquaient des jeûnes beaucoup plus fréquents et plus rigoureux que le commun des ermites. Notre Saint vécut de la sorte pendant plusieurs années ; et depuis sa mort jusqu'à notre siècle, on a toujours vu dans le désert de Camaldoli plusieurs reclus d'une ferveur véritablement angélique.
Saint Romuald sentant approcher sa fin, revint à son monastère de Val-de-Castro, et, se tenant assuré qu'il mourrait bientôt, il se fit bâtir une cellule avec un oratoire pour s'y enfermer et y garder le silence jusqu'à sa mort. Vingt ans auparavant, il avait prédit à ses disciples qu'il mourrait en ce monastère, sans que personne fût présent à sa mort. Sa cellule de réclusion étant faite, il sentit augmenter ses infirmités, principalement une fluxion de poitrine, qui l'oppressait depuis six mois. Toutefois, il ne voulut ni se coucher sur un lit, ni relâcher la rigueur de son jeûne. Un jour, comme il s'affaiblissait peu à peu, le soleil étant vers son coucher, il ordonna à deux moines qui étaient près de lui de sortir et de fermer après eux la porte de la cellule, et de revenir au point du jour pour dire Matines auprès de lui. Comme ils sortaient à regret, au lieu d'aller se coucher, ils demeurèrent près de la cellule, et, quelque temps après, écoutant attentivement, comme ils n'entendirent ni mouvement ni voix, ils se doutèrent de ce qui en était ; ils poussèrent promptement la porte, et, ayant pris de la lumière, ils le trouvèrent mort, couché sur le dos. Il vécut cent vingt ans : il en passa vingt dans le monde, trois dans le monastère, quatre-vingt-treize dans la vie érémitique. Il mourut l'an 1027, le 19 de juin, et l'Église honore sa mémoire le même jour. Incontinent après sa mort, il se fit un grand nombre de miracles à son tombeau : ce qui fut cause que, cinq ans après, les moines obtinrent du Saint-Siège la permission d'élever un autel sur son corps ; c'était alors une manière de canoniser les saints.
Sa fête a été fixée, par Clément VIII, au 7 de février, jour auquel se fit la translation de ses reliques. Son corps était encore entier et sans corruption en 1466 ; mais des mains sacrilèges l'ayant dérobé en 1480, il tomba en poussière. On le porta en cet état dans la grande église de Fabriano. On transporta depuis un os du bras du Saint au monastère de Camaldoli. Dieu a honoré les reliques de son serviteur par un grand nombre de miracles.
L'ordre de saint Romuald, autrement des Camaldules, subsiste encore avec honneur. Il renferme les trois genres de vie, cénobites, ermites et reclus. Leur règle est celle de saint Benoît, avec quelques observances particulières. L'Ordre de saint Benoît et celui de saint Romuald ont donné, de nos jours, à l'Église deux grands Papes : le premier, Pie VII, de glorieuse mémoire ; le second, Grégoire XVI.
On représente saint Romuald : — 1° En pied, ayant un doigt sur la bouche pour exprimer son profond amour du silence ; — 2° Maltraité par le diable ; — 3° Portant une cellule entourée d'arbres, pour faire entendre que la vie érémitique et la vie cénobitique sont réunies dans l'institut des Camaldues ; une pièce sans nom du cabinet des estampes, à Paris, reproduit ce sujet : autour de la figure sont diverses scènes de la vie du Saint. On y remarque celle où il voit une échelle mystérieuse, symbole de la règle bénédictine ; — 4° Tenant en main le fouet, symbole des réformateurs d'Ordres ou de règles monastiques ; — 5° Parlant à un seigneur agenouillé, lequel seigneur peut être soit Othon III qui pria le Saint d'accepter l'abbaye de Classe, soit saint Urséole, le doge de Venise, qu'il entraîna dans la solitude, soit tout autre grand du monde converti par lui, car il en convertit beaucoup ; — 6° Une peinture à fresque du XVᵉ siècle, dans un couvent d'Italie, le représente debout, près du Christ en croix. La figure est très-belle. — André Sacchi l'a représenté assis dans sa cellule, instruisant les religieux. Le même peintre a fait une grande composition connue sous le titre de Moine blanc. On a donné une réduction de cette belle composition dans une Vie des Saints, dédiée au duc de Bordeaux.
Le cardinal Pierre Dumieu, qui était contemporain de saint Romuald, et Jérôme de Prague, religieux camaldule, ont écrit sa vie. Rollandus rapporta l'une et l'autre au second tome du mois de février. Le Xe siècle, que l'on a tant décrit, produisit non-seulement des Saints en grand nombre, mais encore de bons écrivains. — Saint Romuald a composé lui-même une Exposition des Pacumes : un garde encore à Camaldule le manuscrit même du Saint.
Événements marquants
- Combat et victoire contre un dragon furieux à Euchaïte
- Commandement d'un régiment sous Licinius
- Destruction des idoles d'or et d'argent de l'empereur
- Supplice de la croix et guérison miraculeuse par un ange
- Conversion de soldats et de la foule
- Décapitation sur ordre de Licinius
Miracles
- Victoire sur un dragon par le nom de Dieu
- Guérison totale par un ange après avoir été percé sur la croix
- Libération des prisonniers par une seule parole
- Délivrance de démoniaques par le toucher de ses habits
- Lumière céleste environnant le saint
Citations
Théodore, prends courage, et te fie en moi, car je suis avec toi