Saint Vandrille (Vandrégisile)
Abbé et Fondateur
Résumé
Ancien comte du palais du roi Dagobert Ier, Vandrille renonce aux honneurs pour embrasser la vie monastique après un mariage resté virginal. Il fonde au VIIe siècle la célèbre abbaye de Fontenelle en Normandie, devenant un acteur majeur de l'évangélisation et du défrichement du pays de Caux. Son influence spirituelle s'étendit à travers de nombreuses fondations et la formation de centaines de moines.
Biographie
SAINT VANDRILLE OU VANDRÉGISILE,
ANNE ET FONDATEUR DE PLUSIEURS MONASTÈRES DE FRANCE
657. — Pape : Vitalien. — Roi de France : Clotaire III.
Persecurata sola meretur viribus gloriam, coronem virentibus.
C'est la persévérance seule qui mérite la gloire à nos travaux et la couronne à nos vertus.
S. Bernard, Ep. CXXIX ad Janocases.
Voici encore un de ces grands personnages qui ont su joindre l'innocence et la piété avec les séductions et le bruit de la cour, la fleur de la virginité avec les liens d'un légitime mariage, et l'humilité chrétienne avec la noblesse du sang, les emplois éclatants et les applaudissements du siècle. Il était de Verdun (Meuse), fils du duc Walchise et de la princesse Dode, fille de saint Arnould, évêque de Metz, et sœur d'Anchise, dont la seconde race de nos rois, dits Carlovingiens, a pris son origine : de sorte que, du
SAINT VANDRILLE OU VANDRÉGISILÉ, AB.RÉ.
côté de sa mère, il était aussi cousin-germain de Pépin d'Héristal, maire du palais, père de Charles-Martel, aïeul de Pépin le Bref, et bisaïeul de Charlemagne. Ayant passé son enfance dans une singulière innocence, il fut mis par son père à la cour du roi Dagobert Ier. Il s'y distingua bientôt par sa vertu, sa modestie, sa prudence, son adresse et sa valeur dans les entreprises militaires, et surtout par sa dévotion et son insigne piété. Le roi admira de si rares qualités dans ce jeune seigneur que son âge aurait dû porter plutôt aux jeux et aux divertissements qu'aux affaires sérieuses; il le fit comte de son palais, c'est-à-dire juge des causes déférées au roi et préposé à la rentrée des revenus du trésor royal. Il s'acquitta toujours très-dignement de ses emplois; et, quoiqu'il fît partout une affaire capitale d'honorer et de servir Dieu, il n'omit jamais rien de ce qu'il devait aux ordres de son prince : rendant ainsi à César ce qui était dû à César, et à Dieu ce qui était dû à Dieu. Il était ferme dans la foi, prompt à faire de bonnes œuvres, véridique et sincère dans ses paroles, juste en ses jugements, sage dans ses conseils, patient dans les injures, miséricordieux envers les pauvres, et plein de douceur et de bénignité envers ses sujets. Sa maison était une école de probité; et, comme il n'y donnait que de bons exemples à ses domestiques, il voulait aussi qu'ils ne fissent rien qui ne pût édifier ceux qui les voyaient et qui avaient quelque chose à traiter avec eux.
Quand il fut en âge de se marier, ses parents le pressèrent de le faire : il épousa par obéissance une fille très-noble et qui était bien en rapport avec ses bonnes inclinations. Le soir même de ses noces, après avoir imploré le secours du ciel, il lui remontra le bonheur de la virginité et combien cet état était préférable à l'usage du mariage, bien que légitime : ses conseils furent si efficaces, que sa nouvelle épouse, d'ailleurs extraordinairement éclairée d'une lumière d'en haut, lui promit de garder une perpétuelle virginité avec lui. Sa ferveur même le porta plus loin : ce fut elle qui fit la proposition à son mari de se retirer l'un et l'autre du monde, et d'embrasser la vie religieuse. Elle se renferma dans un monastère de filles où elle passa le reste de ses jours dans une éminente sainteté, que Dieu a même honorée de plusieurs miracles. Pour lui, il quitta d'abord l'habit séculier et prit l'habit ecclésiastique, afin de disposer peu à peu le public à le voir un jour renoncer à toutes les grandeurs du siècle, à tous les emplois de la cour et de l'État. Quelque temps auparavant, il se rencontra, dans un voyage, au milieu d'une foule séditieuse qui voulait l'outrager : ce qui eût causé un grand carnage, parce qu'il était bien accompagné et que ses gens auraient fait main basse sur ces mutins; il détourna cet accident par la force de ses prières : car il n'eut pas plus tôt élevé ses yeux et son cœur vers le ciel, que cette troupe de tumultueux devint immobile et ne put avancer vers lui : ce qui changea leur fureur en un profond respect, et fit en même temps connaître le grand mérite de celui dont le ciel se montrait si évidemment le protecteur.
Lorsqu'il eut pris toutes ses mesures, il se retira en Lorraine, en un lieu appelé Montfaucon, au diocèse actuel de Verdun, pour y apprendre la vie religieuse et solitaire, sous la conduite d'un saint vieillard nommé Beaufroi. Cette action fit grand éclat, à cause du rang qu'il tenait à la cour et de l'affection singulière que le roi lui portait : surtout lorsqu'on sut qu'il avait vendu une partie de ses biens et en avait donné le prix aux monastères et aux pauvres. Les uns louèrent sa conduite et son détachement des
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choses de la terre, qui lui ouvrait la porte du royaume des cieux. Les autres blâmèrent son procédé, et il y en eut qui firent trouver mauvais au roi qu'il eût quitté la cour sans permission. La chose alla si avant, que ce prince l'envoya chercher, pour savoir de sa propre bouche ce qui l'avait obligé de changer ses grandeurs et ses richesses pour l'humble pauvreté du cloître. Ce saint homme, qui avait appris de saint Paul que les sujets doivent le respect et l'obéissance à leurs souverains, vint trouver le sien. En arrivant au palais, dans les rues de Metz, il trouva un pauvre homme dont la charrette avait versé dans la boue ; tous les passants le laissaient là, et plusieurs même le maltraitaient, l'accusant d'embarrasser le chemin. Notre Saint descendit de cheval, dégagea le pauvre voiturier et l'aida à relever sa charrette. Il entra ensuite chez Dagobert, poursuivi par les huées que lui attiraient ses habits tachés de boue. Mais il parut revêtu d'un éclat céleste aux yeux de Dagobert, qui, voyant sa charité et se rendant à ses raisons, lui permit de suivre sa vocation. Muni de cette autorisation, Vandrille retourna vers Beaufroi, qui, l'ayant suffisamment formé aux exercices de la vie monastique, lui conseilla de fonder un couvent sur le territoire d'Elisange.
C'était là que, quelques années auparavant, en 612, saint Ursanne, disciple de saint Colomban, avait bâti une cellule et réuni autour de lui de pieux chrétiens pour honorer Dieu dans la solitude. Cette communauté s'était accrue et formait un monastère de quelque importance à la mort de saint Ursanne (620). Son corps y reposait, entouré de la vénération des fidèles, lorsque Vandrille arriva dans ces lieux, pour y chercher le repos et la paix de l'âme dans la pratique des vertus monastiques.
Les moines qui habitaient Elisange étaient pauvres, et leur monastère était insuffisant pour tous les besoins de la communauté. Vandrille, qui avait fait deux parts de ses richesses, une pour les pauvres, et l'autre pour les maisons religieuses, fit reconstruire ou du moins agrandir à ses frais les édifices élevés par saint Ursanne. Ce fut là que ce nouveau soldat devint un capitaine consommé dans la milice spirituelle. Il était si sobre et si abstinent, qu'il en vint jusqu'au point de ne manger que deux fois la semaine, savoir : le dimanche et le jeudi. Ses veilles étaient presque continues, et, lorsque la faiblesse de son corps l'obligeait à prendre un peu de repos, il ne le faisait que sur un lit dur et étroit, que l'on a montré longtemps dans ce monastère comme la marque d'une austérité prodigieuse. Il passait les jours et les nuits en oraison, et, de peur que le sommeil ne l'en empêchât, il se tenait debout, les pieds nus, sur la terre, avec un simple habit, même dans les plus grandes rigueurs de l'hiver. Le démon le tenta en toutes sortes de manières ; car, non-seulement il l'inquiéta par des pensées importunes, pour ternir la pureté de son âme ; mais il lui apparut fort souvent sous des figures horribles de serpents, de dragons, d'oiseaux de proie et d'autres bêtes carnassières. Mais toutes ses persécutions ne servirent qu'à rendre le Saint plus vigilant, plus sévère à lui-même, plus attentif sur les mouvements de son âme, et plus résolu à souffrir toutes sortes de peines et d'afflictions pour Dieu. Un jour il avait dormi un peu plus que de coutume, et le malin esprit lui fit entendre cette parole pleine de moquerie : « Vandrille, j'ai été cette nuit plus vigilant que toi ». — « Oui, sans doute », lui répondit le serviteur du Christ, « tu veilles sans cesse pour la perte des hommes. Mais, à l'avenir, je dompterai encore plus cette chair qui m'a fait tomber aujourd'hui dans la tiédeur ». Aussitôt, s'armant du
bouclier de la prière, il s'écria : « Seigneur, vous qui êtes le gardien de vos enfants, qui veillez toujours sur eux avec sollicitude, daignez, dans votre miséricorde, venir au secours de votre indigne serviteur ». Cette prière ranima le courage et la confiance de Vandrille. Il se sentit plus fort contre la domination des sens, et il poussa si loin les mortifications, qu'au milieu des rigueurs de l'hiver, il restait quelquefois en plein air, parmi les glaces et les neiges, priant les larmes aux yeux, ou chantant, avec l'accent de la plus tendre dévotion, les psaumes de David.
Dieu, qui en voulait faire un miracle de sa grâce et le père d'une congrégation religieuse, lui ordonna, dans une vision, de s'en aller en Italie, au monastère de Bobbio, fondé par saint Colomban, pour y apprendre toutes les pratiques et l'esprit de la vie cénobitique. Il dit donc adieu à ses frères, et se rendit au plus tôt à cette célèbre abbaye, qui était un modèle d'observance et une pépinière de saints abbés et de bons pasteurs pour le gouvernement du peuple chrétien. On l'y reçut avec toutes les démonstrations d'amour et de respect que méritaient sa sainteté et le rang qu'il avait tenu dans le monde. Il vit l'ordre admirable qui se gardait dans cette sainte république, qui était plutôt une image de celle des Anges qu'une imitation des républiques politiques. Il y fut aussi favorisé de plusieurs grâces d'en haut, et, entre autres, de la connaissance des choses à venir. Lorsqu'il se fut instruit de ce qu'il devait savoir, il eut la pensée d'aller à Rome, pour y honorer les sépulcres des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul, et les cendres de tant de Martyrs qui ont consacré cette ville par leurs souffrances et par leur sang. S'y étant acquitté de ses dévotions, il voulait se retirer en quelque lieu d'Italie, éloigné de toutes ses connaissances et fort secret, pour ne plus voir ce qu'il avait quitté avec tant de courage; mais il fut averti, en songe, de reprendre le chemin de France, où Dieu attendait de lui quelque service considérable.
Ayant passé les Alpes, il entra dans un monastère bâti auprès du Mont-Jou; c'était probablement le monastère qu'on a depuis appelé Saint-Claude: il y vit tant de douceur, d'honnêteté, d'observance et de ferveur dans le service de Dieu, que, touché de cet exemple, il supplia l'abbé de le recevoir au nombre de ses religieux. Cette grâce lui étant accordée, il parut bientôt comme un beau soleil au milieu de cette compagnie de Saints, qui étaient eux-mêmes comme autant d'étoiles dont la maison de Dieu était éclairée. Il y demeura dix ans, mort au monde, pèlerin sur la terre, portant tous les jours, avec joie, la croix d'une vie pénitente et d'une austérité presque sans exemple. L'humilité, l'obéissance et la charité étaient ses plus chères vertus, et il s'y exerçait avec tant de perfection, que tous ses confrères le regardaient comme le modèle de leur conduite. En effet, il y en eut beaucoup qui, animés par son exemple, entrèrent dans les voies de la sainteté et s'adonnèrent de toutes leurs forces aux exercices de la vie intérieure et des plus hautes vertus. Cependant, il n'était pas encore au dernier terme de sa carrière, et Dieu ne le retenait dans cette sainte maison que pour le préparer aux grands services qu'il attendait de lui dans la Neustrie, province de France que nous appelions maintenant Normandie. Une nuit, qu'il était en oraison dans sa cellule, arriva un messager céleste qui la remplit d'une odeur et d'une clarté merveilleuses, et l'ayant exhorté à la persévérance dans la vie pure et austère dont il faisait profession, l'assura que les prières qu'il offrait à Dieu depuis longtemps pour son neveu Godon étaient exaucées, et que ce jeune seigneur renoncerait bientôt au monde et embrasserait, à son imitation, la vie religieuse. C'était une pierre vive que Dieu lui
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préparait pour la fondation et l'établissement de son abbaye de Fontenelle, dans la Normandie.
Peu de temps après, il le fit avertir en songe de quitter le monastère où il était, et de s'en aller trouver saint Ouen, archevêque de Rouen, de qui il apprendrait ses volontés. Ce grand prélat le reçut avec un respect et une bienveillance extraordinaire; et, se ressouvenant de la noblesse de son extraction, de l'étroite liaison qu'ils avaient eue autrefois ensemble à la cour, et de la réputation que dès lors sa piété lui avait acquise; et, sachant d'ailleurs qu'il était un religieux consommé en toutes sortes de vertus, il le voulut retenir auprès de lui et lui conféra le sous-diaconat et le diaconat. Ensuite, il le fit ordonner prêtre par saint Omer, évêque de Thérouanne, et lui en fit exercer toutes les fonctions. Vandrille s'en acquitta avec une satisfaction universelle, et, soit qu'il annonçait la parole de Dieu, soit qu'il écoutât les confessions des pénitents, soit qu'il célébrât les redoutables mystères du corps et du sang de Jésus-Christ, soit qu'il fût appelé au conseil de son prélat, on le voyait toujours si recueilli, si fervent, si uni à Dieu, si embrasé du zèle de sa gloire, qu'il n'était pas moins le modèle des prêtres dans le clergé, qu'il avait été l'exemple des religieux dans le cloître.
Saint Ouen se plaisait extrêmement à son entretien, parce que ses discours étaient tout célestes, et qu'ils portaient grâce et onction dans l'âme de tous ceux qui avaient le bonheur de l'entendre. Mais le saint homme, qui ne pouvait vivre hors de la solitude, cherchait continuellement l'occasion de se retirer dans quelque lieu de la Neustrie, où, ayant assemblé des religieux, il put vivre avec eux séparé du monde et dans les seuls exercices de la vie monastique. Dieu lui en offrit un moyen très-favorable, tant par la conversion de son neveu Godon, dont nous venons de parler, qui quitta les honneurs et les plaisirs de la cour, pour se revêtir du sac et du cilice, que par la libéralité d'Echinoald, maire du palais en Neustrie, qui donna aussi sur ses terres, à quelques lieues de Rouen, en un lieu appelé Fontenelle, un champ fort spacieux pour y bâtir un monastère. Saint Ouen consentit à cette construction et à la retraite de son cher ami, qu'il reconnut être appelé de Dieu hors de l'embarras des villes; et saint Vandrille, avec son neveu, s'appliquèrent avec un zèle infatigable, premièrement, à défricher ce désert qui était plein de buissons, de ronces et de vieilles masures, débris des invasions des Barbares, et dont les ruines servaient de repaire aux bêtes sauvages, puis à élever un édifice pour y recevoir des serviteurs de Dieu. Ils commencèrent cet ouvrage vers le milieu du VIIIe siècle, sous le règne de Clovis II et le pontificat du pape saint Martin, et y travaillèrent avec tant de succès, qu'ils en firent un des plus beaux monastères qui fût alors dans toute la France. Saint Vandrille eut la joie de voir bientôt, sous sa conduite, environ trois cents religieux, la plupart d'illustre naissance, et véritablement touchés de l'esprit de Jésus-Christ. Il y fit faire quatre églises en l'honneur de saint Pierre, de saint Paul, de saint Laurent et de saint Pancrace, et envoya Godon à Rome, pour en apporter des reliques et des livres sacrés. A son retour, il pria saint Ouen de venir à son abbaye, pour y dédier ces églises et placer ces reliques sur les autels qui leur étaient destinés: et ce grand archevêque le fit avec une joie extrême, bénissant Dieu infiniment de ce qu'il lui faisait la grâce de voir, dans son diocèse, une maison si florissante et si remplie de sainteté et de bonnes œuvres. Elle avait tant d'agrément, dit l'auteur de sa vie, que tous ceux qui en approchaient étaient obligés de dire ce que nous lisons au livre des Nombres, chap. XIV:
« O Jacob, que tes tabernacles sont beaux ! O Israël, que tes tentes sont charmantes ! »
Les seigneurs des environs venaient prier Vandrille d'établir sur leurs terres des maisons semblables à celle de Fontenelle ; le plus zélé fut saint Waneng, gouverneur du pays de Caux. Il offrit son fils Didier à notre Saint pour être son disciple, dota Fontenelle de plusieurs terres, et bâtit sur son domaine plusieurs couvents, entre autres celui de Fécamp. Sainte Eulalie de Barcelone, lui étant apparue, lui ordonna cette fondation. Vandrille y eut part aussi : car, ayant été appelé à Fécamp par saint Waneng, il le guérit d'une fièvre qui le tourmentait et qui aurait pu différer l'exécution de son entreprise ; et, ayant appris la vision qu'il avait eue, il le fortifia dans la résolution qu'il avait d'y déférer et de mettre au plus tôt la main à l'œuvre. De plus, ce fut à lui que Dieu adressa la sainte vierge Hildemarque, abbesse d'un monastère de Bordeaux, que la divine Providence avait destinée à être la pierre fondamentale et la première supérieure de cette nouvelle maison de filles : elle eut, sous sa direction, à Fécamp, jusqu'à trois cent soixante-six religieuses qui se partageaient en différents chœurs, afin que l'office fût continué jour et nuit sans interruption. (Cette abbaye, détruite par les Normands en 841, rebâtie en 988, fut confiée, à cette époque, à des Chanoines réguliers ; puis, quelque temps après, à des religieux bénédictins. Les ducs de Normandie, qui avaient un palais auprès de ce monastère, en furent toujours les bienfaiteurs. Au XVIIIe siècle, c'était la plus riche et la plus magnifique abbaye de toute la Normandie. Elle appartenait aux Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur. Il ne reste plus aujourd'hui de ces splendeurs, dans Fécamp, ville de neuf mille habitants, à quarante-quatre kilomètres nord-est du Havre, que quelques vestiges du château bâti par Guillaume-Longue-Epée et l'église du monastère encore bien conservée. C'est un édifice, dit Malte-Brun, où l'on reconnaît les styles les plus divers, l'ensemble se composant de constructions entreprises à des époques différentes, depuis le XIe jusqu'au XVIe siècle.)
Le couvent de Fontenelle était trop petit pour contenir toutes les personnes qui se présentaient. Saint Vandrille en bâtit encore deux autres dans le voisinage, avec leurs églises : dans l'une, il mit des reliques de saint Saturnin, évêque de Toulouse et martyr ; et, dans l'autre, des reliques de saint Amand, évêque de Rodez, qui lui avaient été apportées par le diacre Sindard, l'un de ses disciples, qu'il avait envoyé en ces villes pour quelques affaires. C'est dans l'oratoire de Saint-Amand que saint Ouen et saint Filbert lui rendaient souvent de pieuses visites, où ces grands amis de Dieu ne s'entretenaient que du royaume de Jésus-Christ, du mépris des choses du monde, de la foi, de la justice, de la perfection chrétienne et des délices du paradis. Outre ces deux maisons, notre Saint en fonda encore une troisième et une quatrième, lesquelles, avec la grande abbaye, firent le nombre de cinq. L'une, par les libéralités d'un jeune gentilhomme nommé Hartbain, fils d'Erimbert, qui quitta même le siècle pour se faire son religieux et l'autre, par les donations d'un homme fort illustre, nommé Varanton. Vandrille travaillait des mains avec ses moines ; c'est lui qui planta, sur un cîteau voisin de Fontenelle et bien exposé, la première vigne qu'ait connue la Normandie. Cette noble tâche de rendre ce pays fertile ne fut pas toujours sans danger. Un jour qu'il était au travail avec sa pieuse cohorte, un nommé Betto, gardien de la forêt royale, dont une partie leur avait été donnée, mécontent
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de ce don, s'approcha de l'abbé pour le percer de sa lance ; mais, à l'heure même, le bras du sacrilège devint perclus et sans mouvement, et il fut possédé du malin esprit, qui ne cessa point de le tourmenter, que le Saint n'eût prié pour lui et n'eût enfin obtenu sa délivrance. Pour reconnaître ce miracle, cette insigne protection du ciel, le serviteur de Dieu fit encore bâtir une autre église sous le nom de la sainte Vierge, à l'endroit où il avait été sur le point d'être assassiné. Plusieurs y recouvrèrent la santé d'une manière toute surnaturelle. « Cette chapelle, appelée Notre-Dame de Caillouville, a été démolie, depuis la Révolution française, par un nommé Lérondel. On y voit encore une fontaine visitée tous les ans par un grand nombre de pèlerins : au fond de la cuve dallée se trouve, gravée en creux, une image grossière de sainte Radegonde ». Outre cette assistance miraculeuse qui regardait sa propre personne, il en reçut une autre moins éclatante pour toute la communauté de ses religieux ; car, les vivres leur ayant manqué, Notre-Seigneur avertit en songe la reine sainte Bathilde de la nécessité où ils étaient, et lui ordonna de leur envoyer des aliments ; ce qu'elle exécuta aussitôt, faisant marcher plusieurs chariots chargés de pain et d'autres nourritures vers l'abbaye de Fontenelle.
L'établissement de saint Vandrille devint bientôt assez florissant pour jeter des rameaux autour de lui et donner naissance à de nouvelles maisons religieuses. Mais, à côté de cette prospérité matérielle, le saint abbé travaillait avec ardeur à faire aussi de son abbaye un foyer de vertu et de lumière. Formé lui-même à l'étude des saintes lettres, il s'appliqua à instruire ses disciples et à leur enseigner cette science chrétienne qui est un reflet des clartés éternelles. Il savait se faire à tous, consolant la tristesse des uns par sa bienveillance, calmant la pétulance des autres par son humilité, soutenant les faibles, soulageant les infirmes, donnant à tous le secours de ses prières, de sa parole et de ses exemples. Sa charité éclatait surtout à l'égard de ceux qui étaient tombés dans quelque faute, et la grâce de sa parole guérissait presque toujours leurs blessures et les fortifiait contre de nouvelles attaques du démon. Il exhortait ses disciples à se tenir sans cesse en garde contre leur propre cœur, et à rester toujours unis par les liens de la charité, et, toute sa vie, il leur montra, par son exemple, que le travail des mains, aussi bien que la prière, est une arme puissante contre les tentations.
Les moines ont été dans les Gaules les ouvriers les plus ardents de la civilisation chrétienne. Chaque monastère, tout en faisant fleurir au dedans les vertus propres à la vie religieuse, répandait autour de lui les bienfaits de la doctrine évangélique sur les populations voisines. Cette œuvre importante était surtout nécessaire dans la contrée où saint Vandrille avait élevé son monastère. Les habitants du pays de Caux, qui n'avaient qu'une connaissance confuse des vérités chrétiennes, conservaient encore l'ignorance et la grossièreté des peuples barbares. Il était difficile de plier au joug de l'Évangile ces hommes habitués au pillage et esclaves des plus honteuses superstitions. Mais le zèle ne calcule point les obstacles, et Dieu récompense toujours les travaux entrepris pour sa gloire. Vandrille, aidé de ses moines, prêcha au milieu de ces peuples la doctrine de Jésus-Christ. Sa parole, douce et puissante, toucha tous les cœurs et éclaira leur intelligence grossière. Le Saint leur reprocha les désordres de leur vie, la cruauté de leurs mœurs, et, quand il ne pouvait leur parler, il priait le Seigneur de les convertir. On les vit bientôt accourir à ses enseignements et se prosterner à ses pieds pour
demander pardon de leurs fautes. Le saint abbé mêlait toujours l'huile de la miséricorde au vin amer de la pénitence, et, lorsqu'un pécheur semblait craindre de lui faire l'aveu de ses iniquités, il savait relever son courage abattu et lui inspirer la confiance.
L'œuvre du Saint était bénie du ciel. L'ouest de la France se couvrait des établissements formés par Vandrille, et son esprit animait toutes ces communautés nouvelles. Les hommes qui s'y rendaient, attirés par l'exemple de ses vertus, devenaient bientôt eux-mêmes de nouveaux apôtres, portant aux peuples le pain de la parole évangélique, initiant des hommes ignorants et grossiers à la connaissance de Dieu et à l'amour de la vertu, et leur enseignant en même temps à cultiver des terres restées jusque-là stériles, et à y faire germer des moissons abondantes. Quand on parcourt chaque contrée de la Gaule, et même de l'Europe, et qu'on ne voit presque pas un coin de terre qui n'ait été défriché par ces infatigables cénobites, pas une région qui n'ait été évangélisée par leur parole, on n'a plus que de la pitié ou de l'indignation pour ceux qui viennent nous dire encore : « A quoi servent les moines ? »
La Gaule était remplie du nom de saint Vandrille et des œuvres qu'il accomplissait. On eût dit, ajoute son historien, que les temps apostoliques étaient revenus ; car on voyait un grand nombre d'hommes de haute naissance mettre tous leurs biens en commun, et renoncer volontairement à toute propriété particulière. Avant son arrivée dans le pays de Caux, cette contrée n'était, pour ainsi dire, qu'un affreux repaire de brigands, plus semblables à des brutes qu'à des hommes, et qui possédaient à peine quelque notion de la foi chrétienne. Les prédications du saint homme renouvelèrent la face de cette terre, et les habitants brisèrent les idoles qu'ils adoraient encore, quittèrent leurs mœurs sauvages pour se soumettre humblement à la foi évangélique, et montrèrent le plus profond respect pour les prêtres de Jésus-Christ.
Vandrille arriva à un âge avancé sans avoir jamais cessé de joindre le travail des mains aux devoirs ordinaires de sa charge. La mort lui apparaissait comme le terme d'un long pèlerinage, comme le repos longtemps désiré. Il soupirait continuellement après le terme de son pèlerinage, disant avec le Prophète : « Hélas ! que mon exil est long, et qu'il y a longtemps que mon âme est étrangère ! » Dieu exauça enfin ses désirs et lui envoya une maladie qu'il reçut comme l'instrument de sa délivrance. Dans cet état, il fut trois jours et trois nuits en une extase, dans laquelle on lui fit voir la porte du ciel qui lui était ouverte et un trône de gloire qui lui était préparé. Voilà pourquoi il avait souvent les yeux ouverts, regardant fixement en haut d'un visage content et plein de joie. Revenu de ce ravissement, il donna d'excellentes instructions à ses disciples, et leur prédit plusieurs choses à venir. Ils lui demandèrent qui serait son successeur ; il répondit qu'ils avaient parmi eux deux grands sujets qui tiendraient sa place l'un après l'autre, savoir : saint Lambert, qui fut depuis archevêque de Toulouse ; et saint Ansbert, qui succéda à saint Ouen, dans l'archevêché de Rouen. Enfin, lorsqu'il eut reçu les Sacrements avec une ferveur et une tendresse admirables, et repoussé le démon qui eut encore la hardiesse de l'attaquer à cette dernière heure, les anges et les saints vinrent recevoir son âme en chantant les louanges de Dieu ; il mourut en présence du même saint Ouen, son archevêque, et de près de trois cents de ses religieux, qui fondaient tous en larmes pour la perte d'un si bon père.
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[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES. — ABBAYE DE FONTENELLE.]
Son corps fut d'abord enterré dans l'église de Saint-Paul ; mais, quarante ans après, ayant été trouvé entier, il fut transféré, par saint Bain, un de ses successeurs et évêque de Thérouanne, dans la principale église dédiée en l'honneur de saint Pierre. Depuis, par crainte des Normands, qui se jetèrent sur la Neustrie, il a encore été transporté, avec ceux de saint Ausbert, archevêque de Rouen, et de saint Vulfran, archevêque de Sens, d'abord à Boulogne-sur-Mer, puis au monastère de Blandinberg, dans la ville de Gand, en Flandre.
Ces saintes reliques ont été perdues pendant la persécution des Calvinistes, en 1578, à l'exception des deux bras de saint Vandrille, dont l'un avait été donné à l'abbaye de Fontenelle et l'autre à celle de Brone.
Quant à l'abbaye de Fontenelle (Fontanella, petite fontaine) ou de Saint-Vandrille, qui, avec ses quatre églises, formait, ainsi que celle de Jumièges, l'un des plus beaux ornements des bords de la Seine, il n'existe plus que le monastère, transformé en filature. On admire le cloître, monument des XIVe et XVIe siècles. Mais des quatre églises, dont la principale, l'église abbatiale, avait été magnifiquement reconstruite au XIIIe siècle, il ne reste plus rien. En 1828, leurs ruines étaient encore belles et admirées : depuis lors, le propriétaire, M. Cyprien Lenoir, a employé la sape pour les renverser. Les pierres des meneaux et des colonnes ont été employées à paver les chemins du voisinage. Un Anglais, plus intelligent que les barbares successeurs des contemporains de Dagobert, a acheté des fragments considérables de ces précieux débris et les a fait transporter au-delà de la Manche, pour les relever dans son parc.
La vie de ce saint abbé a été écrite par un auteur qui était presque de son temps. Voir Surius, les Bollandistes et Mabillon : Les Moines d'Occident, par M. de Montalembert ; Les églises de l'arrondissement d'Yvetot, par M. l'abbé Cochet.
Événements marquants
- Comte du palais sous Dagobert Ier
- Mariage virginal et accord mutuel de vie religieuse
- Retraite à Montfaucon sous la conduite de Beaufroi
- Séjour au monastère de Bobbio en Italie
- Séjour de dix ans au monastère de Saint-Claude
- Ordination comme prêtre par saint Omer
- Fondation de l'abbaye de Fontenelle vers le milieu du VIIe siècle
- Évangélisation du pays de Caux
Miracles
- Immobilisation d'une foule séditieuse par la prière
- Aide miraculeuse pour relever la charrette d'un pauvre
- Guérison de la fièvre de saint Waneng
- Paralysie du bras de Betto qui tentait de l'assassiner
- Vision de sainte Bathilde pour ravitailler le monastère
Citations
C'est la persévérance seule qui mérite la gloire à nos travaux et la couronne à nos vertus.
Hélas ! que mon exil est long, et qu'il y a longtemps que mon âme est étrangère !