Sainte Adélaïde (Impératrice d'Allemagne)

Impératrice d'Allemagne, Veuve

Fête : 16 decembre 10ᵉ siècle • sainte

Résumé

Fille du roi de Bourgogne, Adélaïde fut successivement reine d'Italie et impératrice d'Allemagne. Malgré les persécutions de Bérenger II et les tensions avec sa belle-fille Théophanie, elle gouverna avec une charité héroïque et une grande sagesse politique. Elle finit ses jours dans la prière au monastère de Seltz, laissant l'image d'une 'mère des pauvres' et d'une souveraine humble.

Biographie

SAINTE ADÉLAÏDE,

IMPÉRATRICE D'ALLEMAGNE, VEUVE

*Ille ad caelos egestissimus pergit qui a se pompam temporariae vanitatis excludit.*

L'âme qui s'est interdit la pompe de la vanité du siècle s'envole aux cieux pleine de richesses.

Saint Valérien, *Homélies*.

Adélaïde, fille de Rodolphe II, roi de Bourgogne, et de Berthe, fille de Conrad, duc de Souabe, naquit en 931. Sa mère, femme d'une vertu peu commune, lui inspira dès l'âge le plus tendre l'amour du Seigneur, et lui fit sucer, pour ainsi dire avec le lait, le goût de la piété, source de tant de grâces. Élevée dans un palais somptueux, son éducation ne se ressentit nullement de cette mollesse qui énerve si souvent les facultés et ne leur donne pas le temps de se développer. Une direction sage et ferme lui apprit de bonne heure à plier sous la volonté des autres, à former son caractère à l'obéissance, et à pratiquer l'humilité sans laquelle il n'y a point de vertu.

Ces précieuses semences du salut, déposées dans un cœur que le souffle du péché n'avait pas encore terni, ne tardèrent pas à produire d'heureux fruits. Adélaïde ne connaissait pas encore le monde, et déjà elle était initiée aux secrets du ciel. La grâce et la nature versaient comme à l'envi sur elle tous leurs trésors. Une jeunesse florissante, une naissance illustre, une beauté dont le Seigneur semblait relever l'éclat, attiraient tous les regards sur cette enfant de bénédiction, qui, semblable au lis de la vallée, étalait sans le savoir les charmes modestes de ses rares qualités. Fidèle à la grâce, elle sut étouffer dans son âme le cri de la nature et imposer silence au murmure des passions. Elle comprit que le plus bel apanage de la jeunesse, c'est l'innocence ; que la beauté n'est qu'un éclair fugitif ; les richesses, un leurre pour attirer au mal ; les passions, un feu dévorant ; les plaisirs, un gouffre qui absorbe tout. Son choix ne fut dès lors plus douteux. La retraite, la fuite du monde, la prière, la fréquentation des sacrements, la lecture des saintes Écritures, la distribution de l'aumône, la visite de l'église, le travail, telles furent les occupations de la jeune princesse. Instruite sur le vide des jouissances terrestres, elle sut se dérober à l'empressement d'une cour dont elle faisait l'ornement, comme une âme désabusée des illusions et qui recherche la solitude comme l'asile de son innocence.

L'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, joint à celui de sa vertu et de sa piété, avait rendu son nom célèbre. Le roi d'Italie, Hugues, envoya une députation à Rodolphe et fit demander solennellement la main d'Adélaïde pour son fils Lothaire. Rodolphe accéda à ses vœux. Adélaïde ayant donné son consentement à cette union, se prépara par la prière, par l'aumône et par la pratique des bonnes œuvres, au sacrement du mariage. Loin de s'enorgueillir de cette flatteuse distinction qui l'élevait si haut, elle ne fit que gémir en pensant aux obligations qu'elle allait contracter. Les préparatifs des fêtes, le luxe des parures qu'on lui destinait, l'empressement des Italiens à la servir ne pouvaient la distraire de ses graves méditations sur ses devoirs comme épouse. La grâce reposait en elle et lui apprenait à mépriser les vanités de la terre et à soupirer après des biens plus nobles. La piété et la vertu devaient être son véritable ornement. Ainsi parée des charmes de la modestie et enrichie des dons spirituels, elle se présenta devant l'autel du Seigneur pour recevoir la bénédiction nuptiale. Cette cérémonie se fit avec pompe à Pavie, l'an 947, au milieu de l'allégresse des peuples frappés d'admiration à la vue de la candeur de la jeune reine.

Revêtue des armes de la foi, la jeune reine regarde comme une vaine fumée la splendeur qui l'environne et n'y attache point son cœur. La sobriété, la modestie, l'humilité, la piété et une sage réserve dirigent tous ses pas et sont l'âme de sa vie. Elle retrouve son Dieu partout, et sa conduite retrace jusque dans les moindres circonstances la servante de Jésus-Christ. La régularité de son palais offrait l'image d'une pieuse communauté. La licence et le scandale n'osaient y lever la tête. Son époux, subjugué par son amabilité et par la force de ses exemples, s'efforçait de l'imiter et trouvait aussi dans les pratiques pieuses un délassement de ses nombreuses occupations et un contre-poids aux affaires du monde. Ses domestiques, attirés par l'odeur de ses vertus, rougissaient d'être moins pieux que leur maîtresse, et marchaient comme elle dans la voie de la perfection. Le soin qu'elle donnait à l'affaire de son salut ne l'empêchait point de vaquer à ses autres devoirs. Elle avait des heures marquées pour aller prier dans son oratoire, pour gémir sur les péchés des peuples auxquels il ne lui était pas possible de remédier, et se livrait ensuite avec zèle à l'administration de sa maison. Sa piété était grande et éclairée, elle prenait sa source dans l'abnégation d'elle-même : elle éleva son esprit, ennoblit son cœur et raffermit son courage. Le véritable chrétien est capable de toutes les vertus dès qu'il a appris à soumettre la nature à la foi.

Elle rivalisait de zèle avec son époux pour le soulagement de tous les genres d'infortunes, et elle ne croyait point déroger à son rang en s'abaissant jusqu'à leur rendre les services les plus humbles, se souvenant de ces belles paroles de Jésus-Christ : « Ce que vous faites au moindre des miens, vous le faites à moi-même ». Elle se montrait surtout plus empressée à secourir ceux d'entre les malheureux que leur pauvreté mettait hors d'état de reconnaître ses services, les consolant par des paroles douces autant que par ses largesses, et leur faisant sentir que leur misère était à ses yeux un titre qui les lui rendait encore plus chers. Elle s'estimait heureuse d'avoir pour intercesseurs auprès de Dieu les membres souffrants du troupeau de Jésus-Christ : c'était, selon elle, la voix de la colombe qui gémit devant le Seigneur et qui attirait sur elle les plus amples bénédictions. Elle souffrait avec eux en compatissant à leurs peines : ses trésors étaient presque toujours ouverts pour voler promptement à leur secours, et jamais la dureté ne fermait ses entrailles aux cris et aux besoins de son peuple. Si sa haute piété lui mérita le nom de sainte, bientôt la voix publique y ajouta celui de mère des pauvres.

Adélaïde, si heureuse et si digne de l'être, se vit tout à coup troublée dans son bonheur. Elle venait de donner le jour à une princesse qu'elle se proposait d'élever un jour selon les mêmes maximes auxquelles elle devait sa félicité, lorsque, après une union de trois ans, sa vertu fut mise à la plus cruelle épreuve. Bérenger II, marquis d'Ivrée, fondit subitement sur l'Italie et s'empara, presque sans coup férir, de la Lombardie. Lothaire voulut s'opposer à son ennemi ; mais les Italiens, séduits par les promesses de Bérenger, ne secondèrent point leur roi. Lothaire, abandonné de son père, qui s'était retiré à Constantinople avec ses trésors, s'adressa à l'empereur d'Orient, Constantin VIII, pour lui demander du secours. Ce prince fit droit aux réclamations de Lothaire, et menaça Bérenger de la guerre. Il paraît que cette démarche devint funeste à Lothaire, car il mourut subitement le 22 novembre 950, à Turin, dans la force de l'âge. Bérenger fut soupçonné de l'avoir fait périr. Adélaïde perdit en un jour son époux et ses États. Veuve à dix-neuf ans, sans protecteurs et sans ressources, elle tombe du faîte de la gloire dans la peine la plus profonde. Cependant, pas un soupir ne s'échappe de ses lèvres ; calme et résignée, elle s'écrie avec le patriarche Job : « Le Seigneur m'a tout donné, il m'a tout enlevé ; que son saint nom soit béni ! » La prière est la seule ressource dans les dangers qui l'environnent. Loin de s'élever contre les jugements de Dieu, elle les adore en silence : elle abaisse son front dans la poussière devant l'Arbitre suprême des destinées humaines, et baise avec respect la main qui la frappe. Elle ne cesse de répéter avec le même patriarche : « Si nous avons reçu des bienfaits des mains du Seigneur, pourquoi n'en recevrions-nous pas aussi des châtiments ? » Comme le rocher battu par les flots de la tempête et autour duquel mugissent en vain les vagues en courroux ; de même Adélaïde, en proie aux chagrins les plus poignants, conserve sa tranquillité et ne se laisse point abattre par le malheur.

Pleine de confiance, elle se jette dans les bras de son Père céleste avec sa fille Emma, s'abandonnant sans réserve à sa tendresse. Elle renonce à toutes ses prétentions sur la couronne d'Italie, ne désirant qu'une seule chose, conserver la ville de Pavie que son père lui avait donnée en dot. Mais Bérenger, qui avait prévu ce désir de la pieuse veuve, fit son entrée solennelle dans Pavie et y mit une nombreuse garnison. La perte de cette cité rencontra de fond en comble les espérances d'Adélaïde : elle se vit ainsi abandonnée, et dans la position la plus cruelle, ayant à craindre pour sa sûreté et pour sa vertu, et même pour sa vie ; car elle connaissait le caractère de Bérenger, et redoutait cet homme ambitieux, voluptueux et brutal.

Bérenger chercha d'abord par ses flatteries à soumettre Adélaïde, mais il n'y réussit pas : alors il eut recours aux menaces et éprouva la même résistance. Il lui fit enlever tous ses bijoux, tous les ornements de sa dignité, et la priva même de toute communication avec sa fille. Peu satisfait de ce premier essai de cruauté, il l'enferma dans un château fort, situé près du lac Garda, ne lui laissant pour la servir qu'une seule femme, nommée Ingonde. Adélaïde eut à supporter les plus horribles traitements durant cette captivité, qui se prolongea plusieurs mois. Plongée dans un sombre cachot, ayant à peine un misérable grabat pour reposer ses membres délicats, vêtue comme une mendiante, et recevant plutôt par dérision que par commisération quelques fragments d'une nourriture insuffisante, elle est condamnée à boire dans le calice des tribulations, n'ayant que le ciel pour témoin de ses souffrances. En vain ses bourreaux épuisent-ils contre elle toute leur rage, en vain ajoutent-ils chaque jour de nouvelles humiliations à ses peines toujours croissantes, ils ne parviennent point à troubler cette âme si candide ; ils se lasseront plutôt de la tourmenter qu'elle ne se lassera de souffrir. Adélaïde sait que la vie du chrétien doit ressembler à celle de Jésus-Christ, « qui a souffert pour nous, nous laissant ses exemples et nous invitant à marcher sur ses traces ».

Offrant ainsi ses souffrances à Jésus-Christ, l'infortunée victime n'envisage ses peines que des yeux de la foi, les supporte avec une constance héroïque et en esprit de pénitence pour expier ses fautes. Sa confiance en Dieu et son courage grandissent au sein des persécutions, et à mesure que les hommes l'abreuvent de fiel et d'amertume, semblable à l'aigle qui renouvelle sa jeunesse, elle prend son vol rapide vers le ciel et marche de vertu en vertu. Bérenger, frappé de stupeur à l'aspect d'un tel héroïsme, s'épuise en vains efforts pour ébranler sa résolution ; il n'épargne ni promesses ni menaces ; son épouse le seconde dans ses fureurs ; mais tous leurs traits viennent expirer impuissants aux pieds d'Adélaïde, qui ne voit dans ces personnes, égarées par les passions, que les instruments de la Providence, et dans les châtiments qu'elle souffre, qu'une occasion d'assurer son salut. Elle prie pour ses persécuteurs, et conjure le Seigneur de répandre sur eux ses bienfaits et de leur pardonner leur aveuglement. Aussi le Dieu des miséricordes n'abandonna-t-il point sa servante. Il la combla de ses grâces et l'éleva au-dessus d'elle-même.

Adélaïde parvint à s'échapper de sa prison, et se retira dans la forteresse de Canossa, qui était un fief des domaines de l'évêque Adélard de Reggio. Arrivée dans cette forteresse, la pieuse veuve se rendit à l'église, se jeta au pied de l'autel, et offrit à Dieu sa vive reconnaissance de la délivrance qu'il venait de lui accorder. Elle jeta le voile de l'oubli sur les mauvais traitements qu'elle avait essuyés de la part de Bérenger et de Villa, et ne chercha qu'à apaiser la colère du Seigneur par des mortifications, des aumônes et des prières. La renommée avait publié partout les infortunes et les vertus d'Adélaïde. Les Italiens, frustrés de leurs espérances, ne supportaient qu'avec regret le joug de Bérenger, et sollicitèrent en secret la princesse de reprendre les rênes du gouvernement. Mais elle n'avait ni trésors ni armée à employer pour reconquérir son royaume ; à peine jouissait-elle d'un fantôme de liberté au château de Canossa, dont elle n'osait s'éloigner, de crainte de tomber dans quelque piège. Elle eut donc recours à l'unique moyen qui lui restait, celui de demander du secours à l'empereur Othon Ier. Celui-ci lui annonça que, cédant à ses désirs, il allait se mettre en marche avec une nombreuse armée pour délivrer les Italiens du joug de Bérenger, que les vœux du pape Agapit l'appelaient de même, afin de rendre la paix à ce royaume. Adélaïde, que cette nouvelle réjouissait beaucoup, se livra à la joie. Mais ce bonheur fut de courte durée. Bérenger, qui avait appris le projet d'Othon, vint subitement mettre le siège devant Canossa, espérant s'emparer de la forteresse et d'Adélaïde avant l'arrivée de l'empereur allemand, et retenir cette princesse en otage pour obtenir des conditions moins dures. Othon, instruit à temps de cette entreprise, hâta la marche de ses troupes, et pendant que les soldats de Bérenger s'épuisaient en vains efforts pour emporter Canossa, Othon se précipita sur eux et les tailla en pièces.

Adélaïde, délivrée des poursuites de son lâche oppresseur, remercia son généreux libérateur et témoigna en même temps sa vive reconnaissance au Seigneur. Elle songea ensuite aux moyens de rendre son peuple heureux ; mais ce vœu devait se réaliser autrement, Othon, qui s'était emparé de la ville de Pavie, où il avait été reconnu pour roi, était veuf depuis six ans. Comme Adélaïde était alors la souveraine légitime du royaume d'Italie, et qu'elle possédait toutes les qualités pour bien gouverner un État, Othon crut qu'il ouvrirait une plus vaste carrière à son zèle en la plaçant sur le trône d'Allemagne, et la demanda en mariage. Adélaïde fut singulièrement troublée de cette proposition. Elle s'adressa avec une vive confiance à Dieu, pour le prier de l'éclairer dans cette grave circonstance, ne voulant point s'opposer à sa sainte volonté. Le pape Agapit, qui connaissait les sentiments de la pieuse veuve, lui écrivit pour la décider dans ce choix. Après quelques jours passés dans le jeûne et la prière, elle annonça qu'elle était prête à se rendre aux désirs de l'empereur. Cette nouvelle causa la plus vive joie. Aussitôt on la conduisit à Pavie, où elle fut reçue aux acclamations universelles et avec tous les honneurs dus à son rang. Othon ordonna ensuite les préparatifs de la cérémonie de son mariage, qui fut célébrée à Milan, vers Noël, l'an 951.

Adélaïde, parvenue de nouveau au faîte des grandeurs, resta semblable à elle-même et fit éclater les plus hautes vertus. Patiente dans l'adversité, elle se montra dans la prospérité grande et généreuse, surtout envers ses ennemis. La Providence lui en ménagea bientôt une occasion trop mémorable pour ne point la rapporter ici. Bérenger n'avait encore pu fléchir Othon, et se voyait exposé à perdre son royaume et à subir les humiliations les plus profondes. Il essaya donc de gagner les bonnes grâces de l'empereur, et se proposa d'employer à cet effet le crédit de cette même Adélaïde qu'il avait autrefois traitée d'une manière si barbare, mais dont il connaissait les sentiments élevés. Son épouse Villa et ses deux filles avaient été faites prisonnières par Othon ; et Adélaïde avait donné des ordres secrets pour qu'on leur rendît leur captivité aussi douce que possible. Un jour Villa fit demander une audience à l'impératrice, ayant à lui remettre une supplique pour l'empereur. Adélaïde accorda sur-le-champ cette faveur à la captive. Villa se présenta dans les appartements de l'impératrice dans la posture d'une suppliante, couverte de honte, le visage inondé de larmes. Elle n'osa lever le regard sur celle qu'elle avait poursuivie de sa haine furibonde, et allait se précipiter aux pieds de la princesse, trouvant à peine la force d'articuler quelques paroles en faveur de ses deux filles. Adélaïde, touchée de compassion, se leva de son siège, courut au-devant d'elle, lui tendit la main et la rassura. La vue de tant d'infortune lui arracha des larmes ; sans adresser le moindre reproche à son ancienne persécutrice, elle lui annonça que le passé était oublié et pardonné depuis longtemps, et lui promit de s'interposer pour elle auprès de son époux pour assurer son bonheur et celui de sa famille.

Othon, surpris et désarmé par une telle charité, ne fut pas insensible aux pressantes sollicitations d'Adélaïde ; il manda sur-le-champ Bérenger, et lui dit qu'il lui restituait le royaume d'Italie, à condition toutefois qu'il n'administrât ces États que comme fief relevant de la couronne d'Allemagne. Cette conduite si noble et si désintéressée acheva de gagner tous les cœurs à la pieuse impératrice. Les peuples d'Allemagne surtout étaient ravis de posséder une princesse si distinguée par ses vertus, et attendaient avec impatience le moment de la voir parmi eux. Othon et son épouse quittèrent enfin l'Italie au printemps de l'année 952, emportant les regrets et l'estime de tous les Italiens. Leur voyage ressembla à un triomphe ; ils furent reçus partout avec un enthousiasme difficile à décrire. La douceur, l'amabilité et la tendresse d'Adélaïde envers les pauvres devinrent l'objet de toutes les conversations, et furent célébrées comme l'augure d'un règne heureux.

Adélaïde trouva dans le palais même de son époux un modèle bien capable de la raffermir dans le bien. Sainte Mathilde, mère de l'empereur Othon, donnait alors à la cour l'exemple de ces vertus si difficiles à pratiquer, quand on songe aux obstacles que rencontrent les grands dans l'accomplissement de leurs devoirs. Sous les yeux de Mathilde, Adélaïde s'avança encore plus rapidement dans le chemin de la perfection évangélique. Elle commença par établir un ordre parfait dans son palais, exerça une grande surveillance sur toutes les personnes attachées à son service, se montrant accessible à tout le monde, douce et affable envers les riches comme envers les pauvres : cependant elle évita autant que possible les conversations inutiles, afin de mieux conserver l'esprit intérieur. À mesure que sa fortune s'agrandit, elle augmenta ses aumônes, et fournit régulièrement par mois une forte somme pour les malheureux, les veuves et les orphelins. Elle avait l'habitude de dire qu'il appartenait surtout aux riches d'être miséricordieux envers les pauvres pour se rappeler leur origine commune et leur égalité devant Dieu, puisque Jésus-Christ est mort pour les empereurs comme pour les mendiants.

Cette même réserve qu'elle fit paraître dans ses paroles, elle la montra dans toute sa conduite. Elle bannit de sa cour le luxe dans les habillements et ce faste qu'elle aurait pu couvrir du prétexte de la bienséance. Elle ne voulut jamais porter ni pierres précieuses ni chaînes d'or, préférant briller par ses vertus plutôt que par l'éclat emprunté des parures. L'argent que son époux destinait aux objets de sa toilette, elle l'affectait à orner les églises, à payer les dettes des malheureux, à faire distribuer des habits aux indigents, à leur procurer des logements plus commodes, une nourriture plus saine et plus abondante. Elle ne porta de vêtements précieux qu'aux grandes solennités de la religion et lorsque son époux l'exigeait d'elle. Dans son intérieur, elle était toujours habillée fort modestement et de la manière la plus décente. Elle tremblait à l'idée du moindre scandale qu'elle aurait pu donner. La couronne d'épines dont le front de Jésus-Christ fut orné au moment de sa passion lui inspirait sans cesse des idées graves et faisait tomber le prestige de la vanité. Elle aurait rougi d'idolâtrer son corps destiné à être réduit un jour en poussière, et de négliger par là le salut de son âme immortelle. Pour augmenter en elle ces heureuses dispositions, elle priait souvent. Sa première pensée était chaque jour pour Dieu. Elle assistait régulièrement à une ou plusieurs messes, selon que ses occupations le permettaient, s'approchait souvent du tribunal de la pénitence, et recevait d'abord tous les huit jours, et plus tard plusieurs fois par semaine, le Pain des anges. La veille de ses communions, elle observait le silence aussi strictement que possible, ne communiquait avec le monde qu'autant que des devoirs impérieux le lui commandaient, et évitait tout sujet de distraction. Les jours où elle avait eu le bonheur de participer à la sainte table, elle se renfermait de même dans sa chambre, passait ensuite plusieurs heures à l'église et évitait toute conversation inutile. La même modestie régnait dans ses appartements : on n'y voyait ni meubles somptueux ni ornements superflus. Des tableaux représentant Jésus-Christ dans les diverses parties de sa passion, des reliques de Saints enchâssées dans l'or, quelques livres de piété, voilà ses trésors, voilà les objets de sa prédilection. Elle cherchait Dieu en tout et partout, et le trouvait partout. Elle faisait servir à son avancement spirituel même les occasions qui auraient pu la distraire, la servante de Jésus-Christ l'emportant toujours sur l'impératrice.

Le caractère de la vraie grandeur est que son mérite ne s'évanouit point et résiste à l'injustice et aux attaques de la méchanceté. La vie d'Adélaïde était irréprochable, et cependant il se trouva des âmes basses qui osèrent dénigrer des vertus si pures et lui faire un crime de sa piété, sous prétexte qu'une personne qui affichait une régularité si sévère serait mieux placée sous les verrous du cloître que sur un trône. Adélaïde était heureuse d'avoir encouru de tels reproches. Elle savait que tout s'empoisonnait entre les mains de la jalousie ; que la piété la plus sincère n'était aux yeux de certaines gens qu'une hypocrisie raffinée ; mais forte de ses intentions et de la pureté de ses motifs, elle méprisa les clameurs de quelques intrigants et se vengea d'eux par des bienfaits. Il lui suffisait d'avoir Dieu pour témoin de ses actions, et peu lui importait que le monde l'approuvât ou la blâmât. Cette élévation de sentiments, cette indifférence pour les jugements des hommes, ce détachement de la terre lui méritèrent ces grâces abondantes qui la firent triompher de plus en plus d'elle-même.

L'abnégation était la base de la conduite d'Adélaïde. Elle sut, selon l'avis de l'Apôtre, crucifier sa chair en immolant ses convoitises et ses affections. Ce fut pour obéir aux besoins de la nature qu'elle prit une nourriture simple et sans beaucoup d'apprêt ; elle usa de même très-sobrement du sommeil, ne consentit jamais à prendre aucun plaisir où elle eût pu perdre la présence de Dieu, et s'occupa toujours. Elle retint ses sens dans la plus grande sujétion, ne leur permettant point de s'égarer, et se rappelant que le corps doit être sous l'empire de l'âme et réduit à l'esclavage. Ces combats continuels lui procurèrent une grande liberté d'esprit et lui assurèrent une victoire complète sur elle-même. La vertu était un besoin pour elle, et loin de regretter de s'être donnée à Dieu, elle variait sans cesse les moyens de lui plaire, et sut par une pieuse ruse les dérober aux regards des hommes. La vie humaine n'était à ses yeux qu'une mer furieuse où chacun de nous est exposé à tout moment à être englouti par les flots.

Les pieuses pratiques qu'Adélaïde s'était imposées ne l'empêchèrent point de remplir tous ses devoirs d'épouse et de mère ; ce fut au contraire dans la vivacité de sa foi qu'elle puisa la force nécessaire de s'en acquitter dignement. Elle donna d'abord le jour à deux jeunes princes, Henri et Bruno, qui moururent en bas âge. En 955, il lui naquit un troisième fils, nommé Othon comme son père, et qui lui succéda plus tard dans le gouvernement de ses États. Comme elle avait appris par sa propre expérience combien il était important d'inspirer de bonne heure aux enfants des principes d'une piété solide, elle dirigea vers ce point toute son attention. Othon avait à peine deux mois, lorsque la sainte impératrice le prit un jour dans ses bras, le porta à la chapelle, l'offrit au Seigneur, le conjurant de répandre ses grâces sur lui, et prononçant les larmes aux yeux ces paroles si belles dans la bouche d'une mère chrétienne, qu'« elle consentirait volontiers à la mort de son fils, si elle savait qu'il dût devenir plus tard victime du péché et de la séduction du monde ». À mesure que l'intelligence du jeune prince se développait, Adélaïde lui inculquait l'idée des devoirs qu'il aurait un jour à remplir en qualité de chrétien, de prince et de père de son peuple. Elle ne veut élever sur d'autre fondement l'édifice de son éducation, que sur celui de la piété et de la vertu.

L'empereur, qui professait pour elle l'estime la plus profonde, ne la contrariait jamais, et approuvait toutes les mesures qu'elle prenait pour réussir dans cette grande entreprise. Le plan d'éducation de la pieuse princesse trouva aussi des contradicteurs. On prétendit que, sous prétexte de veiller sur son innocence, Adélaïde amollissait le courage de son fils ; qu'à force de contraindre ses penchants, elle l'exposait à leur laisser plus tard une carrière plus libre, et qu'une vertu si rigoureuse convenait au solitaire d'un désert, mais non à un prince. Cependant Adélaïde ne fléchit pas. Elle connaissait trop les abus d'une éducation profane pour reculer devant des difficultés chimériques. Elle s'adjoignit saint Brunon, archevêque de Cologne, et frère d'Othon Ier, ainsi que l'abbé Gerbert. Aidée des lumières de tels hommes, dont l'un jouissait de la plus haute réputation de savoir, et l'autre de l'éclat de sa sainteté, Adélaïde continua l'œuvre qu'elle avait si heureusement commencée. Nuit et jour elle fit monter au ciel l'encens de ses prières pour cet enfant si cher à sa tendresse, et conjura le Seigneur d'en faire un roi selon son cœur. Elle ne le perdit presque jamais de vue, s'enfermant avec lui pendant qu'il se livrait à ses études, et s'imposant à ce sujet de pénibles privations ; mais rien ne coûtait à son amour maternel ; elle songeait au bien qui devait un jour résulter pour les peuples de cette direction si sage. Aux leçons des habiles maîtres elle joignit ses propres réflexions, et inspira surtout au jeune Othon la plus grande soumission à l'Église catholique, lui rappelant souvent son origine céleste, ses triomphes sur les erreurs du paganisme, les services immenses qu'elle avait rendus au monde et qu'elle lui rendait encore tous les jours. Souvent elle le conduisait avec elle quand elle visitait les pauvres, non-seulement pour le rendre attentif aux misères du prochain, mais pour faire naître dans son âme des sentiments de reconnaissance envers le Seigneur, qui le comblait de tant de bienfaits.

Adélaïde saisit encore toutes les occasions pour porter son fils au bien, pour lui inspirer la crainte de Dieu et la haine du péché : elle sut pardonner à l'âge, sans jamais légitimer par une molle condescendance les fougues de l'humeur de son enfant. « Il faut faire plier l'arbre pendant qu'il est jeune », disait-elle souvent, « plus tard il n'en serait plus temps ». Elle ne suivait jamais la première impulsion pour infliger un châtiment à Othon, remettant le soin de le corriger au moment où elle était plus calme ; mais alors elle déployait de la sévérité, se souvenant de ces paroles de Salomon : « Qu'un père qui épargne la verge pour son fils indocile hait son enfant ; mais que celui qui l'aime le châtie ». Regardant l'éducation d'Othon comme son principal devoir, elle eut recours à tous les moyens que la prudence lui suggérait ; lui donnant, mais avec une grande réserve, des louanges quand il les méritait, sans pourtant jamais le flatter, de crainte de fournir un aliment à l'orgueil. Quand elle rencontrait quelque grave difficulté dans cette pénible entreprise, elle s'imposait des pénitences extraordinaires, n'attendant que du ciel le secours nécessaire pour en triompher. Elle avait si bien organisé sa maison, que son fils ne trouvait nulle part des approbateurs quand il avait commis une faute grave ; tout le monde lui montrait alors un visage sévère, tous les regards le fuyaient et semblaient lui reprocher sa culpabilité. C'est ainsi que la pieuse mère se dévoua pendant plusieurs années, avec la plus touchante sollicitude, à l'œuvre si méritoire de l'éducation de son fils, sans que son zèle se démentît un instant ; et si ses soins ne furent pas couronnés de tout le succès qu'elle pouvait en attendre, du moins elle n'eut pas de reproches à se faire.

Sainte Adélaïde avait éprouvé en Italie des contradictions bien fortes ; la Providence permit qu'elle ne fût pas plus ménagée en Allemagne. Elle devait, comme belle-mère, donner l'exemple de cette générosité, qui est si rare parce qu'elle est si difficile à pratiquer. L'empereur Othon avait eu de sa première épouse Editha un fils nommé Luidolf, dont Adélaïde fut obligée de se charger. Luidolf avait un caractère violent et fier ; son orgueil et son ambition s'accrurent avec l'âge. Son père le nomma duc de Souabe et des contrées rhénanes. La naissance du jeune Othon, et la crainte d'être un jour privé de son droit à la succession de l'empire, blessèrent si vivement ce cœur ravagé par les passions, que le fils d'Editha se révolta contre son père avec Arnould, duc de Bavière, et Conrad, duc de Lorraine. En vain Othon avait-il cherché à inspirer à Luidolf du respect et de l'amour pour Adélaïde, en lui faisant connaître les grandes qualités de cette femme si estimable, qualités que l'Italie et l'Allemagne prônaient alors à l'envi. En vain l'impératrice elle-même avait-elle entrepris de gagner par son amabilité et ses bienfaits ce fils rebelle, tout fut inutile : Luidolf ne put se résoudre à aimer sa belle-mère, et ne rougit point de se liguer contre son père en essayant de le détrôner. Mais l'empereur n'était pas homme à souffrir un pareil attentat ; il rassembla son armée et marcha contre le fils ingrat et révolté.

A cette terrible nouvelle, Adélaïde employa tout pour empêcher cette guerre ; mais l'empereur resta inflexible. Elle s'était offerte à renoncer au trône et à s'enfermer dans un monastère, espérant par ces concessions lever toutes les difficultés. Voyant enfin que tous ses efforts étaient inutiles, elle fit, les larmes aux yeux, ses adieux à son époux, et lui recommanda, en le quittant, de ménager Luidolf. Celui-ci fut fait prisonnier à Ratisbonne ; mais l'empereur ne voulant point décider lui-même du sort du jeune prince, assembla un conseil de guerre pour prononcer sur la punition qu'il méritait.

Adélaïde n'eut pas plus tôt appris de quoi il s'agissait, qu'elle adressa une supplique à son époux, le conjurant de pardonner à Luidolf. Cette grâce ne lui fut point accordée. Sans perdre courage, elle intéressa à cette affaire plusieurs hommes distingués par leur mérite, entre autres saint Ulric, évêque d'Augsbourg, qui alla trouver Othon avec Harbert, évêque de Coire, et lui demanda la grâce de Luidolf. L'empereur reçut les prélats avec bonté, mais ne voulut rien entendre. Adélaïde ne se contenta pas d'intercéder pour lui auprès d'Othon, elle lui envoya même en secret des secours. Elle alla plus loin ; elle se jeta un jour aux pieds de l'empereur, et s'offrit à expier elle-même la punition du coupable jeune prince. Cette générosité toucha Othon jusqu'aux larmes ; il releva son épouse, la combla d'éloges, mais ne céda pas à ses pressantes sollicitations. Adélaïde ne se laissa pas rebuter, et pria saint Ulric de faire un dernier effort pour opérer cette réconciliation tant désirée entre le père et le fils. Elle redoubla de prières et de bonnes œuvres, n'omit rien de ce qui pouvait être capable de fléchir la colère de l'empereur, et eut le bonheur de les voir réconciliés quelque temps après. Adélaïde regarda ce jour comme un des plus beaux de sa vie : elle ne cessa de remercier le Seigneur d'avoir rétabli la paix dans sa famille. Elle usa de la même générosité envers Alassia, qui, pendant le veuvage de son père, l'empereur Othon, avait donné dans de déplorables égarements, s'était enfuie de la maison paternelle et réfugiée en Ligurie, où elle s'était cachée. Othon, instruit de sa fuite, avait donné des ordres sévères pour l'arrêter ; mais elle avait si bien pris ses mesures, qu'il fut impossible de découvrir le lieu de sa retraite. Quelque temps après, Alassia reconnut ses torts et rentra en elle-même. Elle aurait désiré recouvrer les bonnes grâces de son père et retourner au palais ; mais elle n'osait s'adresser directement à Othon, qu'elle avait si cruellement offensé. Comptant sur la bonté d'Adélaïde, qu'elle n'avait jamais vue, mais dont chacun publiait la vertu, elle fit parvenir à l'impératrice une supplique respectueuse, la conjurant de prendre sa défense auprès de l'empereur, et de lui obtenir, par son crédit, le retour dans sa famille. Adélaïde, qui avait appris à l'école de nos saintes Écritures qu'il ne faut point éteindre la mèche qui fume encore ni briser le roseau qui plie sous la violence du vent, se dirige aussitôt vers les appartements de son époux, lui dit, le sourire sur les lèvres, qu'elle avait à lui apprendre une nouvelle très-agréable : qu'une brebis égarée demandait à rentrer dans le bercail et à se jeter comme un autre prodigue dans les bras de la miséricorde paternelle, pour avouer ses fautes et lui dire : « Mon père ! j'ai péché contre le ciel et contre vous, et je ne suis plus digne d'être appelée votre fille ». Adélaïde accompagna cette démarche de tant de démonstrations d'amour, mit tant de candeur dans cette demande, qu'elle désarma le courroux de l'empereur, obtint le rappel d'Alassia, et eut la consolation de voir sa belle-fille expier, dans les larmes d'un sincère repentir, des fautes trop funestes. La pieuse impératrice porta la générosité plus loin, et engagea Othon à céder à sa fille le marquisat de Montferrat avec tous les droits et domaines qui en dépendaient.

Après la mort de Luidolf, Adélaïde s'appliqua avec un zèle nouveau à faire de son fils Othon un prince digne de commander un jour aux peuples. Son époux, qui connaissait sa sagesse et l'étendue de ses vues, lui confia une partie de l'administration et l'associa aux travaux de l'empire. Il la nomma même régente, pendant une nouvelle campagne qu'il fut obligé d'entreprendre en Italie. Adélaïde fonda plusieurs établissements religieux, surtout à Magdebourg. En 977, elle montra sa générosité envers le prieuré de Saint-Pierre de Colmar, en Alsace, dont elle augmenta considérablement les revenus, et qu'elle soumit à l'abbaye de Payerne, située dans le pays de Vaud. Le monastère de Payerne avait été fondé par Berthe, sa mère. Mais un autre monument de sa pieuse munificence envers l'Alsace fut l'érection d'un monastère noble à Seitz, sur les frontières de cette province et près du Rhin, qu'elle dota richement et qu'elle donna en 987 à l'Ordre de Saint-Benoît. Ce monastère fut dédié aux saints apôtres Pierre et Paul, et acquit par la suite une telle célébrité, que l'abbé devint prince de l'empire.

Adélaïde avait choisi pour directeur de sa conscience saint Adalbert, qui fut fait premier archevêque de Magdebourg vers l'an 970. Sous un tel guide, Adélaïde dut faire de rapides progrès dans la perfection. Elle ne vécut que pour Dieu, et vivifia de plus en plus toutes ses actions par la piété. L'empereur Othon, obligé de retourner en Italie, associa son fils Othon II au gouvernement de ses États. Adélaïde devait l'accompagner. Avant de partir, la sainte impératrice appela le jeune prince dans ses appartements, lui présenta le crucifix et lui exposa de nouveau les devoirs d'un monarque envers les peuples. Elle lui rappela la terrible responsabilité qui pèserait sur lui, s'il avait le malheur d'agir contre la justice et contre les intérêts des nations confiées au sceptre de son père. Bérenger fut vaincu dans une bataille sanglante, fait prisonnier avec sa femme et ses deux filles, Gisèle et Gerberge, et envoyé en exil à Bamberg. Adélaïde poussa la générosité jusqu'à appeler à la cour les deux filles de son ancien persécuteur : là elle les combla de bonté et allégea par mille prévenances le poids de l'affliction qui les accablait. De plus, elle s'appliqua de toutes ses forces à réparer les malheurs publics. Elle fit d'immenses largesses aux églises, et n'oublia pas surtout le Mont-Cassin, où les fervents disciples de saint Benoît donnaient alors l'exemple des plus hautes vertus. Sa foi trouva un vaste aliment à la vue des monuments que l'Italie présente avec tant d'orgueil à l'admiration des fidèles. Son passage fut marqué partout par les nombreux bienfaits qu'elle répandait.

Adélaïde vivait avec son époux dans la plus parfaite union, remplissant tous les devoirs d'une épouse chrétienne. Elle était tendrement soumise à l'empereur, et n'entreprenait jamais rien d'important sans le consulter et sans avoir obtenu son consentement. Elle savait par ses attentions le soulager, et parvenait souvent, par son affabilité et sa grande douceur, à rappeler en lui cette sérénité que les graves occupations et l'orgueil effacent quelquefois du front des grands. Elle était loin de croire qu'un cœur tendre et compatissant déshonore le rang et la naissance, et qu'il faut être dur et bizarre pour bien commander. La bonté était à ses yeux le caractère inséparable de la grandeur. Elle se rendait chaque jour plus respectable en ne supportant qu'avec peine le respect qui lui était dû. Elle ne craignait pas de se montrer de trop près ; la médiocrité seule se cache. Elle ne retenait de son rang que ce qu'il fallait pour se rendre encore plus aimable et rassurer par là le respect et la timidité. Les personnes qui l'approchaient souvent, ressentaient chaque fois un vif plaisir de ses entretiens, et vantaient sans cesse le charme de sa conversation et l'aménité de son âme. Le trône n'était à ses yeux que l'asile des malheureux qui viennent implorer justice et clémence ; et n'ayant plus de distinction à se donner du côté du rang, elle voulait au moins racheter son élévation par sa condescendance et son humilité. La mort d'Othon, arrivée en 993, causa une vive douleur à Adélaïde. Cependant elle ne murmura point contre les décrets de la Providence et se soumit avec résignation à la volonté du ciel. Elle ne se contenta pas de distribuer des aumônes, de faire offrir le saint sacrifice pour le repos de l'âme de son époux ; mais elle s'adressa à toutes les personnes pieuses de l'empire pour réclamer leurs prières en faveur de son époux. Elle demanda ensuite au Seigneur les grâces nécessaires pour vivre saintement dans le veuvage, fortement résolue de ne plus contracter de nouveaux engagements, quoiqu'elle n'eût encore que quarante-deux ans, et que ses belles qualités eussent pu la faire rechercher encore. Elle pleura son époux, sans cependant se livrer à une douleur excessive, parce que la foi lui avait appris qu'il ressusciterait un jour. Le sacrifice de sa soumission fut d'autant plus héroïque, qu'elle n'était pas sans inquiétude sur son avenir. Humble et résignée, la sainte veuve passa par les épreuves de cette vie pour prendre un essor plus rapide vers le ciel, sa véritable patrie, où le chagrin ne vient plus s'abattre sur l'âme fidèle, où il n'y a plus d'adversités à supporter, plus de larmes à essuyer, plus d'infidélités, plus de persécutions à craindre.

L'empereur Othon II, qui avait succédé à son père, avait reconnu les grandes qualités d'Adélaïde, et s'était promis de suivre en tout ses avis et de l'associer aux soins de l'empire. Son âge, son inexpérience, l'amour filial, la mémoire de son père lui en faisaient un devoir, et il se montra très-docile envers elle dans les commencements. Adélaïde composa son conseil d'hommes dévoués, capables et probes : elle-même assistait souvent aux délibérations et donnait aux affaires cette impulsion ferme et sage qui tourna tout entière au bien de l'État. Les peuples applaudissaient et espéraient voir la continuation du règne d'Othon Ier, dont le souvenir vivait encore dans tous les cœurs. Mais ces espérances s'évanouirent bientôt. Quelques courtisans, jaloux de l'autorité d'Adélaïde, entreprirent de rompre l'union qui régnait entre la mère et le fils, et firent entendre au jeune monarque qu'Adélaïde dissipait, par ses prodigalités envers les pauvres et les églises, les biens de l'État, et qu'il était urgent de mettre un terme à des dépenses ruineuses. A la tête des mécontents se trouvait Théophanie, l'épouse du jeune Othon. Cette femme, dont la fierté était blessée de la prépondérance et du crédit d'Adélaïde, persuada à son époux qu'il avait tort de se laisser gouverner par sa mère ; qu'il était de son intérêt de conduire lui-même le timon des affaires ; que les peuples ne le respecteraient que quand il serait empereur de fait et non-seulement de nom, et qu'il devait enfin mettre des bornes à l'autorité d'Adélaïde pour se montrer lui-même digne de commander.

Othon prêta l'oreille aux suggestions de son épouse, et, jaloux de ressaisir ce pouvoir qu'on lui avait dépeint sous des couleurs si séduisantes, il montra d'abord de l'indifférence à sa mère, ne l'appela plus au conseil et ne lui parla plus d'affaires. Peu à peu il oublia et les avis de son père mourant et les leçons si sages de sa digne mère ; et, ouvrant son cœur aux calomnies que son épouse et les courtisans ne cessaient de répéter contre Adélaïde, il parut ne plus la tolérer qu'à regret dans son palais, et l'abreuva de dégoûts. Bientôt tout changea pour la sainte veuve, qu'on maltraita de toute manière, sans qu'elle pût se rendre raison de ce qui avait occasionné son malheur. Elle fut d'autant plus sensible à ces mauvais traitements, qu'elle aimait tendrement son fils, et qu'elle craignait qu'il ne se laissât entraîner au mal et ne suivît les penchants de son cœur. Si elle eût été la seule victime que pût atteindre cet orage, elle se serait volontiers soumise à des épreuves plus dures encore, mais le sort des peuples la touchait trop vivement pour qu'elle ne fût point émue à la pensée des suites d'un tel égarement. Elle fit dans cette pénible circonstance ce que doit faire toute mère chrétienne ; elle s'adressa à Celui qui tient entre ses mains le cœur des rois et qui les dirige comme bon lui semble. Elle fit monter au ciel des prières ferventes pour ce fils ingrat et léger, souffrit en patience ses maux, et évita par sa conduite de fournir à ses ennemis le moindre prétexte de la molester.

Cependant Théophanie, furieuse de voir Adélaïde n'opposer à ses clameurs que le silence et le mépris, ne se contint plus, et persécuta ouvertement sa belle-mère. Plusieurs domestiques fidèles, touchés du sort de la veuve de leur ancien maître, cherchèrent à alléger par des prévenances le poids de ses douleurs ; mais c'était là un adoucissement bien faible pour un cœur navré des plus violents chagrins. Adélaïde leur en témoigna sa reconnaissance, et continua à souffrir pour Dieu. Elle ne s'en prit qu'à elle-même, et attribua à ses péchés les persécutions qu'elle endurait. Redoublant d'austérités, elle espéra fléchir par là la colère du Seigneur ; mais le moment de son triomphe n'était pas encore arrivé. Voyant que sa présence déplaisait à la cour, et que son fils, loin de la protéger, ne se joignait que trop souvent à ses adversaires, elle prit le parti de se retirer et de sortir des États de l'empire d'Allemagne. Elle demanda une audience à Othon, qui la reçut avec une froide politesse, lui annonça son dessein, et lui fit les adieux les plus touchants. Le jeune monarque ne s'opposa point à son départ, et vit partir sans regret celle qui lui avait donné le jour et qui l'avait élevé avec tant de sagesse. Mais l'Allemagne se revêtit de deuil, et pleura Adélaïde comme une mère et comme le plus ferme appui de l'empire. Elle alla trouver son frère Conrad, roi de Bourgogne, qui vint au-devant d'elle jusqu'aux frontières de son royaume. Adélaïde se fixa au château d'Orbe, dans le pays de Vaud, où elle eut occasion de voir saint Odilon, abbé de Cluny. Dans cette retraite elle vécut en paix. Jamais elle ne se plaignit de l'ingratitude de son fils, auquel elle avait prodigué tant de soins ; Dieu seul connut ses peines. La vigilance chrétienne, le jeûne, la prière, les mortifications et toutes sortes de bonnes œuvres furent ses occupations et lui procurèrent de puissantes consolations.

Les ennemis de la sainte princesse triomphaient à la cour d'Othon et se félicitaient du départ d'Adélaïde ; mais on s'aperçut bientôt du tort que son absence causait. L'intrigue succéda à la justice, les droits les plus sacrés furent foulés aux pieds, les pauvres négligés, les revenus de l'État dissipés en frivolités. L'Allemagne poussa des cris de désespoir, et réclama celle qui l'avait rendue si heureuse. Othon lui-même ne vit que trop que si Dieu a promis la prospérité et une longue vie à ceux qui honorent leurs parents sur la terre, il retire, au contraire, sa bénédiction à ceux qui manquent d'accomplir ce grand précepte, et qu'il sait tôt ou tard se venger des enfants indociles et ingrats. Une triste expérience vint lui apprendre quelle faute grave il avait commise en congédiant sa mère d'une manière si brutale. Rien ne lui réussissait de tout ce qu'il entreprenait ; chaque jour la situation des affaires se compliquait, le désordre se glissait dans toutes les parties de l'administration. Le jeune monarque se précipitait de faute en faute, et comme il était privé de conseillers sages et prudents, il agissait sans mesure et sans règle, substituant souvent son humeur aux lois et bravant tout pour se faire obéir. Cependant le mal allait toujours en augmentant ; les peuples murmuraient des vexations qu'ils essuyaient. Chacun indiquait le remède propre à calmer l'effervescence ; Othon seul, obsédé par ses flatteurs et subjugué par son épouse impérieuse, ignorait le danger qui menaçait son trône.

Adélaïde apprit au fond de sa retraite tous les malheurs qui pesaient sur l'Allemagne par suite de l'aveuglement de son fils. Les rapports qui lui arrivaient de toutes parts sur la situation du pays firent couler ses larmes et lui causèrent une véritable douleur. Avec quelle ferveur elle pria le Seigneur d'avoir pitié de l'empereur et de faire cesser ces maux ! Les vœux de la sainte princesse furent enfin accomplis. Othon ouvrit les yeux, reconnut l'origine et la cause du malaise général, et demanda à se réconcilier avec sa mère. Il choisit, pour mieux y réussir, saint Mayeul de Cluny, dans lequel il avait une grande confiance, et qu'il regardait comme l'homme le plus propre à décider Adélaïde à retourner en Allemagne.

A peine Adélaïde apprit-elle ce changement opéré dans la conduite de son fils, que, pleine de reconnaissance, elle alla se jeter aux pieds de Jésus-Christ pour le remercier d'avoir touché le cœur du jeune prince. Toute autre qu'une Sainte aurait fait des conditions avant de songer à retourner dans un pays où elle avait eu à souffrir de si cruelles persécutions ; mais Adélaïde avait l'âme trop grande pour s'arrêter à de pareilles suggestions de l'amour-propre. Elle aurait souillé son triomphe en exigeant le renvoi de ses ennemis ; elle était chrétienne, elle savait pardonner. Foulant ainsi aux pieds tout ressentiment et tout souvenir de ses anciens malheurs, elle répondit à saint Mayeul qu'elle était prête à se rendre aux désirs de son fils et à se remettre à la tête de l'administration de l'empire. Son frère Conrad, qui avait su apprécier toutes les qualités de cette femme forte, fut vivement affligé de cette résolution, et fit des instances pour la retenir auprès de lui ; mais Adélaïde, qui se devait à son fils plutôt qu'à son frère, partit avec Mayeul, pour aller trouver Othon, alors en Italie. A la vue de sa sainte mère, qu'il avait si cruellement offensée, Othon se jeta à genoux et lui fit, les larmes aux yeux, les excuses les plus touchantes, la conjurant d'oublier le passé et de lui accorder son amitié. Adélaïde l'embrassa en l'assurant que jamais un sentiment de haine n'avait étouffé dans son cœur l'amour qu'elle lui portait, et que tout était oublié depuis longtemps. Depuis ce moment la pieuse veuve ne proféra jamais une parole qui put rappeler ses anciennes disgrâces.

L'empereur Othon se préparait à faire une descente en Sicile, lorsqu'une maladie violente le surprit à Rome, et l'enleva de ce monde à l'âge de vingt-neuf ans. Cette mort subite plongea Adélaïde dans le deuil ; elle ne trouva que dans la religion un adoucissement à son chagrin. Son fils Othon III fut reconnu par les États d'Allemagne ; mais comme son âge ne lui permettait pas encore de gouverner, Adélaïde crut qu'il était de son devoir de lui prêter son appui, quoiqu'elle prévit les tracasseries que cette participation aux affaires lui susciterait. Et, en effet, Théophanie, qui s'était entourée de plusieurs courtisans qu'elle avait fait venir de Constantinople, lui suscita chaque jour quelques difficultés pour la dégoûter et la faire partir ; mais la pieuse princesse, docile à la voix de Dieu, qui l'avertissait de ne point abandonner le jeune monarque, préféra souffrir que de céder. Au milieu de ses peines elle disait : « La main de Dieu me frappe pour me guérir de mes faiblesses, surtout de mon amour-propre et de la vanité du monde ». La vie de notre Sainte fut un martyre perpétuel ; car quiconque connaît ce dont est capable une femme jalouse, ambitieuse, guidée par son orgueil et dominée par l'esprit du monde, se fera facilement une idée des tourments qui poursuivirent à chaque pas celle qui avait pour devise : « Souffrir et se taire ». Mais plus les hommes semblaient verser sur elle le dédain et l'ingratitude, plus le Seigneur la dédommageait par ses faveurs de l'injustice du monde. Après la prière et la fréquentation des sacrements, Adélaïde eut recours, comme par le passé, à la lecture de nos livres saints, pour s'aguerrir aux persécutions dont elle était l'objet. Enfin, Dieu mit un terme à ses souffrances en enlevant de ce monde sa persécutrice, et toute l'Allemagne vit une punition du ciel dans cette mort prématurée.

La mort de Théophanie avait délivré Adélaïde de sa plus cruelle ennemie ; mais loin de se réjouir de cette catastrophe, la sainte princesse lui donna des larmes sincères. Elle aurait eu besoin de repos, et songeait même sérieusement à se retirer des affaires pour vaquer uniquement à son salut ; mais l'empire réclamait plus que jamais son secours. Elle se décida donc à rester à la cour, donnant ainsi l'exemple aux personnes que leur état appelle au milieu du monde, qu'on peut se sanctifier dans toutes les positions sociales dès qu'on veut y vivre chrétiennement, et ne point perdre de vue la patrie céleste, tout en se dévouant au bien de sa patrie terrestre. Othon III, son petit-fils, n'avait pas encore atteint l'âge de diriger par lui seul le gouvernement de ses vastes États. Il pria sa sainte aïeule de ne point l'abandonner, et de l'assister de ses lumières et de son expérience. Les grands et les princes déposèrent leurs préventions contre elle, et sollicitèrent son concours et sa participation aux affaires. Adélaïde ne put rester insensible à des vœux si généralement exprimés, et courba sa tête sous le joug que la nécessité lui imposait. Elle était là comme un rocher inébranlable autour duquel s'agitaient en vain les flots des passions humaines ; elle avait vu trois trônes et rappelait aux Allemands l'état florissant de l'empire sous Othon Ier, son époux. La connaissance qu'elle avait acquise des hommes et des événements lui fournit le moyen de réparer les fautes commises par Théophanie ; elle commença sa nouvelle carrière politique par différents changements qu'elle introduisit dans les diverses branches de l'administration. Quoiqu'elle eût alors le pouvoir de se venger de ses ennemis, elle fit tout le contraire, et leur accorda sa protection, agissant, comme le rapporte saint Odilon, son historien, selon les maximes de l'Évangile, et rendant le bien pour le mal.

Adélaïde était redevenue plus puissante que jamais, mais elle ne regardait son élévation que comme un poids. Elle avait coutume de dire que la vie des grands n'était qu'une agitation continuelle, un mélange de craintes, d'espérances, de terreurs et de disgrâce, et que la félicité qu'elle promet n'est qu'une illusion. Pénétrée de l'importance de ses devoirs, elle s'appliqua à rendre à chacun prompte et bonne justice, sans distinction de rang et de condition. Quand elle fut obligée de déployer de la sévérité, elle tempéra toujours ses ordres par tous les adoucissements qui étaient en son pouvoir ; elle usa longtemps de ménagements avant d'en venir à l'exécution. Ceux-là mêmes que le glaive de la justice frappait, reconnaissaient la bonté de son âme et publiaient son impartialité et sa clémence. Elle ne confia la direction des provinces qu'à des hommes intègres avec lesquels elle correspondait souvent. Elle se représenta souvent le compte terrible qu'elle rendrait un jour au Juge suprême, et consacra plusieurs jours par mois à examiner sa conduite publique et privée. Souvent elle assista aux instructions de l'Église, reçut la sainte communion au milieu des autres fidèles que son exemple édifiait singulièrement. Dans ses moments de loisir elle confectionnait des ornements sacerdotaux, qu'elle distribuait ensuite aux monastères et aux paroisses pauvres. La ville de Magdebourg lui fut redevable de plusieurs institutions ; elle fit de même embellir le chœur de la cathédrale d'Augsbourg, que saint Ulric avait laissé imparfait. La conversion des peuples infidèles fut toujours l'objet de ses sollicitudes, et elle ne recula devant aucune dépense pour faire entrer dans le bercail de Jésus-Christ ceux que l'erreur tenait encore éloignés de la vérité.

L'empereur Othon III, étant parvenu à l'âge de la majorité, montra aussi quelques dispositions hostiles envers sa sainte aïeule ; mais il n'alla pas jusqu'à la persécuter ouvertement. Ce refroidissement et différentes autres circonstances déterminèrent Adélaïde à quitter à jamais la cour de son petit-fils et à se retirer en Bourgogne pour y vivre dans la solitude. Othon ne voulut pas d'abord consentir à son départ, mais il céda enfin aux instances réitérées de son aïeule. Adélaïde lui donna des avis, et lui fit sentir, dans sa dernière entrevue, combien il lui importait de traiter avec douceur les peuples, pour ne point s'exposer à voir se renouveler les scènes de désolation qui avaient si fortement ébranlé le pays sous Othon II. Le prince lui promit de suivre des conseils dont il reconnaissait la sagesse, lui fit des présents considérables et la laissa partir.

Le voyage de notre Sainte ressembla à un triomphe. Les peuples avaient une si grande vénération pour elle, qu'ils se pressèrent partout sur son passage, s'estimant heureux quand ils pouvaient lui toucher la main ou avoir quelque chose qui lui eût appartenu. Elle visita tous les monastères qu'elle rencontra, laissant partout des marques de sa générosité, et donnant les plus touchants exemples de piété. L'abbaye de Cluny ne fut point oubliée, et la princesse y passa des moments délicieux pour son âme, dans des entretiens avec saint Odilon, qui lui apprit à connaître plus particulièrement les hautes vertus de cette humble servante de Dieu. Mais Adélaïde préférait séjourner dans les communautés religieuses de femmes, qu'elle nommait ses hôtels. Elle repoussa constamment les honneurs qu'on voulait lui rendre, ne devant plus, disait-elle, se souvenir de ce qu'elle avait été dans le monde que pour gémir sur ses imperfections et ses nombreuses infidélités. Elle envia plus que jamais le bonheur des chastes épouses de Jésus-Christ, qui coulaient leurs jours dans la retraite et la paix, tandis que sa propre vie avait été comme une mer orageuse. Les princes des pays qu'elle traversait cherchaient en vain sous mille prétextes à la retenir; Adélaïde sut avec délicatesse se dérober à leur empressement, et continua son pieux pèlerinage. Lorsqu'elle arriva sur les frontières de la France, sa fille Emma, accompagnée du roi Louis son fils, vinrent à sa rencontre et la pressèrent de se fixer à Paris; mais elle voulut d'abord s'acquitter d'un autre devoir. Elle alla à Genève, où les fidèles vénéraient alors le tombeau du martyr saint Victor. Là elle fit ses dévotions, et y laissa de riches présents. De Genève elle se rendit à l'abbaye de Saint-Maurice dans le Valais, pour y vénérer les reliques de ce généreux athlète qui souffrit le martyre dans cette contrée avec la légion thébaine. Elle mit son petit-fils Othon III sous la protection spéciale de saint Maurice, et après avoir distribué des aumônes aux pauvres et fait des dons magnifiques à cette célèbre église fondée par saint Sigismond, roi de Bourgogne, elle emporta avec elle de la terre des tombeaux des martyrs, afin d'honorer la mémoire de ces grands hommes et d'avoir plus de part à leurs faveurs.

Le roi de Bourgogne, Rodolphe III, et son frère Boson, neveux d'Adélaïde, n'avaient pu s'accorder sur le partage de leurs États et étaient sur le point de vider leur querelle par le sort des armes. La pieuse princesse, qui tremblait à l'idée de la guerre même la plus juste, n'eut pas plus tôt appris que les deux frères faisaient des préparatifs pour se combattre, qu'elle se rendit auprès d'eux pour leur adresser de sévères réprimandes. Elle leur dépeignit avec tant de chaleur le scandale qu'ils allaient donner au monde, leur retraça avec tant d'énergie les maux que la guerre entraîne à sa suite, en les en rendant responsables, qu'elle parvint à enchaîner leur fureur. L'ascendant de ses vertus et la réputation de sainteté dont elle jouissait, firent plus d'impression que les raisons d'une saine politique qu'elle aurait pu invoquer. Ce triomphe, qu'elle remporta sur deux hommes qui s'étaient juré une haine implacable, tourna tout à fait à sa gloire et ajouta encore à la haute opinion qu'on avait d'elle. Ainsi Adélaïde ne cessa d'opérer le bien, et montra jusqu'à son dernier moment le plus tendre attachement à la cause de la religion et de l'humanité.

Les peines qu'Adélaïde avait éprouvées minèrent insensiblement sa santé et la conduisirent lentement au tombeau. Saint Odilon lui avait annoncé, dans sa dernière entrevue avec elle, que le terme de son pèlerinage n'était pas éloigné : Adélaïde reçut cette prédiction comme un avertissement du ciel, et se prépara avec plus de ferveur encore à paraître devant le Seigneur. « Je brûle du désir de voir briser les liens de mon corps pour être réunie à Jésus-Christ », s'écriait-elle quelquefois. « La mort peut frapper, la victime est prête ». Animée de la plus vive confiance dans les miséricordes de Dieu, elle se rendit en Alsace. Elle visita à son passage le prieuré de Colmar, et alla de là à Seltz, où elle se fixa dans une maison située hors de l'enceinte des bâtiments claustraux habités par les Bénédictins. Elle fit bientôt l'édification des fervents disciples de saint Benoît. Mais elle n'y jouit pas longtemps de la tranquillité qu'elle avait trouvée dans cette pieuse solitude : une maladie aiguë la retint dans son lit après un court séjour. Tous les moyens humains furent employés pour prolonger l'existence de celle qui était si chère à tous les cœurs ; on se flatta même de quelque espoir de la conserver ; mais Adélaïde ne se fit point illusion : elle reconnut dans cette grave infirmité l'appel du Seigneur, et, soumise à sa volonté, elle attendit le jour de ses promesses : même au fort de sa maladie, elle ne relâcha rien de ses austérités ; son sacrifice devait être parfait.

Après avoir partagé aux pauvres le peu qui lui restait encore, elle fit plusieurs donations en faveur des monastères de Cluny, de Saint-Benoît-sur-Loire et de la métropole de Saint-Martin de Tours, pour obtenir après sa mort les secours des prières des fervents religieux et prêtres de ces églises. Elle reçut ensuite avec une piété angélique le saint Viatique et l'Extrême-Onction, et recommanda son âme à Dieu ; puis, pressant contre son cœur l'image de Jésus-Christ, elle ne cessa de l'invoquer. Elle disait aux assistants : « Ah ! j'ai vécu longtemps quand je compte les années de mon existence ; mais quand je compte les vertus que j'ai pratiquées, je n'ai vécu qu'un instant. C'est un miracle de la miséricorde de Dieu d'avoir si longtemps souffert sur la terre une plante inutile comme moi. Le Seigneur en a enlevé un grand nombre, dans leur jeunesse, qui, s'ils eussent vécu, auraient porté des fruits abondants, tandis que moi je ne suis qu'un arbre stérile. Je devrais rendre d'éternelles actions de grâces à Jésus-Christ des innombrables bienfaits dont il m'a comblée ; je le remercie surtout de m'avoir préservée du danger des plaisirs du monde, auxquels mon rang semblait m'inviter. Où en serait mon âme, si j'eusse cherché à contenter tous mes désirs ? Il a fallu des chaînes de fer pour retenir mon cœur ; je meurs par conséquent plus tranquille que je n'osais l'espérer, je meurs plus contente que je ne pensais. Je croyais dans le temps mourir dans un désert, et voilà que je me trouve comme dans un palais. Combien d'entre ceux qui ont désiré ma mort sont morts avant moi ! Que le Seigneur leur pardonne comme je leur pardonne moi-même, et alors nous nous retrouverons tous ensemble au ciel. Je quitte avec plaisir le monde, car je m'en suis séparée depuis longtemps ».

Voyant approcher son dernier moment, elle bénit ses fidèles serviteurs, et fit dire à son petit-fils Othon III qu'elle lui donnait aussi sa bénédiction. Elle pria ensuite l'abbé du monastère de réciter avec elle les Psaumes de la pénitence et les Litanies de tous les Saints. Ce fut au milieu de ces prières que sa belle âme s'envola au ciel pendant la nuit du 16 au 17 décembre de l'an 999, à l'âge de soixante-neuf ans. Son corps fut déposé avec solennité dans l'église du monastère de Seltz ; une partie de ses reliques est conservée dans une chasse magnifique au trésor de Hanovre.

Des miracles éclatants attestèrent la sainteté de cette illustre princesse ; des aveugles recouvrèrent la vue, des paralytiques l'usage des membres, des malades une guérison parfaite auprès de son tombeau. Saint Odilon, d'accord sur ce point avec les historiens profanes, a proclamé Adélaïde une grande Sainte ; le culte qu'on lui a rendu en Alsace et dans plusieurs contrées d'Allemagne est fort ancien.

On la représente : 1° debout, faisant distribuer du pain aux pauvres, pendant qu'elle prie devant un crucifix ; 2° s'échappant en bateau du fort où elle avait été emprisonnée ; 3° avec une couronne à ses pieds, pour faire voir qu'elle a su mépriser les grandeurs du monde ; 4° avec une église sur la main, comme fondatrice d'établissements religieux.

Extrait de la Vie de sainte Adélaïde, par M. l'abbé Hunckler. — Cf. Histoire des Saints d'Alsace, par le même.

Événements marquants

  • Naissance en 931
  • Mariage avec Lothaire, roi d'Italie, en 947
  • Captivité au château de Garda par Bérenger II
  • Mariage avec l'empereur Othon Ier en 951
  • Régence de l'empire d'Allemagne
  • Exil en Bourgogne suite aux tensions avec Othon II et Théophanie
  • Réconciliation avec son fils et retour aux affaires
  • Retraite finale au monastère de Seltz

Miracles

  • Guérison d'aveugles
  • Guérison de paralytiques

Citations

Il faut faire plier l'arbre pendant qu'il est jeune ; plus tard il n'en serait plus temps.

— Sainte Adélaïde (propos rapportés)

Le Seigneur m'a tout donné, il m'a tout enlevé ; que son saint nom soit béni !

— Sainte Adélaïde (citant Job)

Date de fête

16 decembre

Époque

10ᵉ siècle

Décès

Nuit du 16 au 17 décembre 999 (naturelle)

Patron(ne) de

Invoqué(e) pour

soulagement des infortunes, protection des veuves

Prénoms dérivés

Adélaïde

Famille

  • Rodolphe II (père)
  • Berthe (mère)
  • Conrad (frère)
  • Lothaire (premier époux)
  • Othon Ier (second époux)
  • Emma (fille)
  • Othon II (fils)
  • Othon III (petit-fils)
  • Théophanie (belle-fille)
  • Luidolf (beau-fils)
  • Sainte Mathilde (belle-mère)