Sainte Thècle (Tygre) de Maurienne
Vierge
Résumé
Noble vierge de Valloires au VIe siècle, Thècle entreprit un périlleux pèlerinage à Alexandrie pour obtenir des reliques de saint Jean-Baptiste. Après trois ans d'attente et un jeûne rigoureux, elle reçut miraculeusement trois doigts du Précurseur qu'elle rapporta en Maurienne. Elle finit ses jours en ermite au Rocheray, après avoir contribué à la fondation de la cathédrale de Saint-Jean-de-Maurienne avec le roi Gontran.
Biographie
SAINTE THÈCLE OU TYGRE DE MAURIENNE,
ET ÉVANGÉLISATION DE CETTE VALLÉE
VIe siècle.
Maxime inter Ulla virginitatis satiatur et delectatur Christus, et aspecto pulchritudinis, et amore suavitati, et tanta lenitatis.
Jésus-Christ se plaît extrêmement au milieu des lis de la virginité; il aime la beauté, la suavité, la douceur d'une âme virginale.
Hugo card., sup. Cant. 1
On prétend que les premières semences de la foi en Maurienne ont été jetées par saint Barnabé en l'an 50 de Jésus-Christ. Cet Apôtre se rendit à Rome, lorsque saint Pierre y eut fixé son siège. Il passa ensuite en Lombardie, fonda l'église de Milan et y séjourna sept ans, visitant les villes environnantes et produisant partout de merveilleux fruits de salut. Le fait est que le nom de Barnabé est encore donné très-fréquemment au baptême dans les paroisses de la Haute-Maurienne surtout, et sur le versant Italien, qui touche à la Savoie, depuis Suse jusqu'à Milan. Toutefois son séjour en Maurienne a dû être de trop courte durée, pour qu'il ait pu faire autre chose qu'en prendre possession au nom du divin Maître. À d'autres fut réservé le soin de défricher ce nouveau champ du Père de famille.
Sous le règne de Néron, vivait à Rome une sainte veuve nommée Priscille. Elle était parente de l'empereur; mais nullement éblouie par ce que cette qualité avait de brillant aux yeux des hommes, elle s'était empressée de contracter une alliance plus glorieuse et plus profitable. Elle était devenue l'une des premières disciples de saint Pierre et des plus distinguées par sa foi et sa piété, humiliant ainsi aux pieds du Galiléen, comme l'on disait à Rome, et la noblesse de son sang et les grands biens que Dieu lui avait donnés. Comme elle connaissait le caractère féroce de Néron, elle prévit que ce monstre ne tarderait pas à se déchaîner contre les chrétiens. C'est pourquoi elle résolut de quitter Rome, sous quelque prétexte, et de se retirer en un lieu où elle put servir Dieu en paix.
Néron venait de réunir à l'empire les États du roi Cottius, qui comprenaient les deux versants des Alpes (Suse et Maurienne). À la tête de la province de Suse, de laquelle dépendait la Maurienne, il avait placé un proche parent de Priscille, nommé Burrhus. C'était un homme d'un caractère doux et très-favorable aux chrétiens; on croit même qu'il avait secrètement embrassé leur foi. Ce fut auprès de lui que la pieuse veuve alla chercher un refuge contre la persécution. Elle y fut accompagnée par un grand nombre de chrétiens, parmi lesquels se trouvaient deux saints prêtres. Ils s'appelaient Elie et Milet et étaient nés en Palestine; mais, s'étant attachés à saint Pierre, ils l'avaient suivi à Rome, quand ce prince des pêcheurs d'âmes était allé y établir le trône de sa royauté spirituelle. Priscille et ses compagnons reçurent de Burrhus et des habitants de Suse le plus bienveillant accueil. Néanmoins ils préférèrent se retirer dans une petite vallée située un peu
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au-dessus de la ville, au pied du Mont-Cenis. Les habitants de ce lieu, appelés Némalons, étaient des gens simples, charitables et exempts des vices qui sont un obstacle aux lumières du ciel. Ils s'empressèrent de fournir aux besoins de leurs hôtes et de leur céder tout le terrain qui était nécessaire à l'accomplissement de leur pieux dessein. Elie et Milet se mirent à leur prêcher l'Évangile, et, comme la charité est un aimant par lequel la grâce se laisse toujours attirer, la divine parole fructifia tellement parmi ce peuple, qu'en peu de temps il se trouva suffisamment préparé pour recevoir le baptême. Il changea alors le nom du pays en celui de Novalicium, Novalaise, qui signifie nouvelle loi ou nouvelle lumière, en témoignage de la grâce que Dieu lui avait faite de passer des ténèbres du paganisme à la lumière de la foi.
Quand Elie et Milet virent la religion bien établie dans cette vallée, ils franchirent le Mont-Cenis pour porter le même bienfait aux Garocelles et aux Bramovices, peuplades de la Maurienne. Le Seigneur leur fit trouver chez ces peuples des dispositions aussi favorables que chez les habitants de la Novalaise. Les conversions furent nombreuses, des oratoires furent construits dans les principaux centres d'habitations, et la foi si solidement plantée, que jamais l'hérésie n'a pu la flétrir de son souffle empoisonné.
Le prieuré de Saint-Pierre d'Extravache est, suivant la tradition, la plus ancienne église de la Maurienne. Elle est bâtie à une assez grande distance de Bramans, dans une forêt, à côté de la route dite du Petit-Mont-Cenis, qui est celle que l'on a suivie après qu'on eut abandonné celle de Valloires et du Galibier, et par laquelle on allait de Savoie en Piémont. Ce prieuré était une cure à charge d'âmes. Elle comptait, en 1700, quatre-vingt-six paroissiens en été, lesquels, ainsi que le curé, venaient habiter Bramans en hiver. Il existait encore en 1741. L'église aujourd'hui est à plus de moitié en ruines. C'est l'œuvre des troupes de la République, qui y avaient formé leur camp en 1793. Le général qui les commandait y fut blessé mortellement par les troupes sardes. Le clocher est encore entier avec sa flèche de forme carrée et en tuf. L'enceinte du cimetière est très-apparente, la sacristie n'est pas détruite; on voit, derrière l'autel, des peintures à la fresque, représentant les Apôtres, et on lit sur les murs intérieurs le nom des prieurs enterrés dans l'église. L'habitation du prieur, soit la cure, n'est plus qu'une ruine; mais on y trouve encore la cave.
La tradition et l'histoire assurent que cette église, la plus ancienne de la Savoie, a été consacrée par l'apôtre saint Pierre, qui la dédia au Sauveur, ce qui était très-naturel de sa part. Plus tard, et on ignore quand, elle fut dédiée à saint Pierre lui-même et sans doute en commémoration du souvenir du grand consécrateur, qui, informé des conversions qui s'opéraient sur les deux versants du Mont-Cenis, vint de Rome pour encourager et soutenir ces peuplades dans la foi et la religion du Christ, et c'est alors qu'il aurait fait cette consécration, pendant que Néron persécutait les chrétiens. Malgré ces dix-huit siècles, tout n'est pas détruit. Le clocher, pour être complet, n'attend qu'une croix au sommet et des cloches, et l'église conserve encore son sanctuaire avec ses peintures murales représentant les douze Apôtres. Elle n'attend donc qu'une restauration.
Le Seigneur est admirable dans ses œuvres. Pour évangéliser la Maurienne, il ne dédaigne pas de députer ses deux apôtres Pierre et Barnabé,
et nous le voyons amener de Rome deux disciples du prince des Apôtres. Au milieu des montagnes de ce pays, est une petite ville jusqu'alors complètement inconnue dans l'histoire. Dieu veut que son nom retentisse dans les contrées voisines, que de grandes cités lui portent envie, qu'évêques et fidèles y accourent, que les prodiges s'y multiplient et qu'un saint roi emploie ses trésors à affermir l'œuvre des saints Elie et Milet. Pour cela, il n'a besoin que d'une pieuse fille et de quelques ossements d'un de ses saints.
Tygre ou Thècle, comme on l'appelle communément, naquit à Valloires, paroisse du diocèse de Maurienne, à la fin du Ve siècle ou au commencement du VIe. Elle était issue d'une famille illustre par sa noblesse et par les grands biens qu'elle possédait; mais elle se distingua plus encore elle-même par l'éclat de sa sainteté. Une vertu brillait en elle au-dessus de toutes les autres : c'était la charité envers les pauvres; elle s'étendait à tous les nécessiteux qui s'adressaient à elle; néanmoins les pèlerins étrangers, qui passaient par Valloires, étaient l'objet de ses soins les plus empressés.
Le passage du Gallibier, qui relie Valloires au Briançonnais, était, à cette époque, une des principales voies de communication entre la France et l'Italie. Les pieux voyageurs des contrées occidentales de l'Europe arrivaient par la voie romaine du Mont-du-Chat et se dirigeaient, par le Mont-Genèvre, sur Rome ou un des ports d'Italie. Thècle les accueillait chez elle, fournissait à leurs besoins et leur prodiguait les attentions les plus délicates. Pour elle, ils n'étaient pas des étrangers, mais des frères, selon la parole du Sauveur; et elle remerciait la Providence de lui avoir donné les moyens d'exercer envers eux les devoirs de l'hospitalité chrétienne. Quand à la qualité de pèlerins ils joignaient la dignité de prêtres, son ingénieuse charité ne connaissait plus de bornes; il n'y avait rien qu'elle ne mît en œuvre pour honorer et servir Jésus-Christ dans la personne de ses ministres. La plus grande joie qu'ils pussent lui faire était de choisir sa demeure pour se reposer pendant quelques jours des fatigues du voyage.
Thècle avait une sœur nommée Pigménie. Celle-ci avait été d'abord engagée dans les liens du mariage; mais elle fut rendue à la liberté par la mort de son époux et se retira auprès de sa sœur, pour se mettre sous sa direction et l'aider dans ses bonnes œuvres.
Un jour, des moines écossais demandèrent l'hospitalité aux deux sœurs : ils revenaient de la Terre-Sainte et retournaient dans leur patrie en traversant l'Italie et la France. Thècle et Pigménie les reçurent avec leur empressement accoutumé. Ils passèrent trois jours avec elles, et, comme ils racontaient les principales particularités de leur voyage, Dieu permit que la conversation tombât sur les miracles qui s'opéraient chaque jour auprès des reliques de saint Jean-Baptiste et sur les diverses translations qui en avaient été faites.
Ces discours firent sur Thècle une profonde impression : elle se sentit pressée d'un ardent désir d'aller visiter Alexandrie et de procurer à son pays quelque partie des reliques dont on lui disait tant de merveilles. C'était Dieu qui lui inspirait cette pensée; notre Sainte n'en douta pas. Aussi, dès que les moines furent partis, elle fit ses préparatifs de voyage, confia le soin de ses affaires à sa sœur, lui recommanda instamment les pauvres et les pèlerins, et, accompagnée d'une servante, elle prit la route de l'Italie. Elle s'arrêta quelques jours à Rome pour visiter les tombeaux des saints Apôtres; puis, ayant rencontré des voyageurs qui se disposaient à passer en Orient, elle se joignit à eux et ils firent voile vers l'Égypte.
Une heureuse navigation conduisit Thècle à Alexandrie. À peine débar-
VIES DES SAINTS. — TOME VII.
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quée, son premier soin fut d'aller à l'église de Saint-Jean-Baptiste se prosterner au pied du tombeau où étaient renfermées les reliques du saint Précurseur. Mais comment déterminer les habitants de la cité à se dessaisir en faveur d'une étrangère inconnue et sans appui, d'une partie du trésor que tant de manifestations de la puissance divine leur rendaient plus cher encore? Thècle prévoyait bien des obstacles de la part des hommes. Néanmoins, forte de cette confiance souveraine qui dispose du cœur de Dieu, elle fit vœu de ne pas retourner en Maurienne avant d'avoir vu réaliser son pieux dessein. Elle s'adressa d'abord à ceux qui avaient la garde des reliques; mais ils se moquèrent d'elle. Ce contre-temps, qui aurait découragé une âme moins fortement trempée, ne fit qu'augmenter l'ardeur de ses désirs et la vivacité de sa confiance: n'ayant rien à attendre des hommes, elle tourna toutes ses espérances du côté de Celui qui a dit: « Tout ce que vous demanderez avec foi, vous l'obtiendrez ». Chaque jour, elle se rendait à l'église et priait le Seigneur de ne pas permettre qu'elle eût fait un si pénible voyage sans avoir été exaucée; elle lui montrait la pureté de ses intentions et lui rappelait avec larmes ses promesses répétées à chaque page des saintes Écritures.
Deux ans se passèrent ainsi. Les macérations extraordinaires qu'elle s'était imposées avaient exténué ses forces et rien n'annonçait que ses vœux fussent exaucés: Dieu et les hommes semblaient également sourds à ses prières. Thècle espérait toujours contre toute espérance. Au commencement de la troisième année, elle résolut de faire violence au ciel.
Un jour elle va à l'église, se prosterne la face contre terre devant le tombeau, et, toute en larmes, proteste à Dieu qu'elle ne prendra aucune nourriture et ne se relèvera pas qu'il ne lui ait accordé la grâce que depuis si longtemps elle demande. Six jours s'écoulent; la Sainte sent que ses forces l'abandonnent et elle s'en réjouit; car elle aime mieux que Dieu l'appelle à lui que de retourner dans sa patrie, privée du seul bien qu'elle ambitionne et qu'elle est venue chercher si loin.
Mais, ô puissance de la prière ! le septième jour, Thècle voit trois doigts sur le tombeau; Dieu en a tiré le médius, l'annulaire et une partie du pouce de la main droite de saint Jean-Baptiste, doigts bénis qui touchèrent le Sauveur du monde, lorsqu'il voulut recevoir dans le Jourdain le baptême de la pénitence. Au même instant, le Seigneur fait connaître à la Sainte qu'elle est exaucée; ses forces lui reviennent, elle se lève, dépose le don que Dieu lui fait, au milieu de quelques autres reliques, dans un reliquaire préparé à cet effet, et, ayant rendu grâces à Dieu et à saint Jean-Baptiste, elle retourne à son logis. Ses préparatifs de départ furent bientôt achevés; elle sortit de la ville et se dirigea vers le port pour repasser en Europe.
Cependant Dieu voulut mettre sa foi à une nouvelle épreuve. Les habitants d'Alexandrie ne tardèrent pas à s'apercevoir de la disparition des trois doigts de saint Jean-Baptiste. Sans doute, apprenant le départ de Thècle et connaissant le vœu qu'elle avait fait, ils s'étaient empressés d'ouvrir le tombeau et avaient pu se convaincre que, malgré leurs railleries, elle avait réellement accompli son vœu. Alors, au lieu de reconnaître l'œuvre de Dieu dans un événement aussi extraordinaire, ils se mirent à se reprocher les uns aux autres ce qu'ils appelaient leur négligence. Et ils coururent à sa poursuite.
Thècle avait déjà fait plusieurs milles quand elle vit arriver ceux qui la poursuivaient. Fuir était impossible; elle n'y songea même pas. La pensée de perdre l'objet de toute son ambition, le fruit de tant de fatigues et de prières si ferventes, la remplit d'abord d'une profonde douleur. Mais aussi
SAINTE THÈCLE OU TYGRE DE MAURIENNE, VIERGE.
tôt elle sentit renaître plus vive que jamais sa confiance en Dieu. « Seigneur », s'écria-t-elle dans l'amertume de son âme, « voudrez-vous donc changer ma joie en tristesse, et faudra-t-il que je perde le don que vous m'avez fait et que j'étais si heureuse de porter à ma patrie ? » Elle tira les saintes reliques de la boîte et les cacha sur son sein. Au même instant, elles disparurent : Dieu, qui les avait tirées d'un tombeau de pierre par sa puissance miséricordieuse, les renferma dans le sein de sa servante comme dans un tombeau de chair.
Thècle fut bientôt rejointe par les habitants d'Alexandrie, qui lui ordonnaient avec menaces de rendre les reliques qu'elle leur avait enlevées. « Hélas ! » répondit-elle en poussant un profond soupir, « j'ai perdu l'objet de mon espérance; mon bonheur s'est dissipé dans mes larmes. Dieu me les avait données, mais mes péchés m'en ont rendue indigne ». Ils ouvrirent son reliquaire, la dépouillèrent de ses vêtements qu'ils visitèrent, et fouillèrent jusqu'à dans ses cheveux. Confus de l'inutilité de leurs recherches, ils laissèrent enfin notre Sainte et s'en retournèrent. Quand ils se furent éloignés, Thècle retrouva avec joie et reconnaissance les saintes reliques à la place où elle les avait mises. Dieu préserva le reste de son voyage de tout accident, et elle arriva heureusement en Maurienne.
L'origine de la ville de Saint-Jean se perd dans la plus haute antiquité. On ne connaît rien ni de l'époque de sa fondation, ni des vicissitudes de son histoire jusqu'au VIe siècle de notre ère, époque à laquelle elle portait le nom de Maurienne.
Ce fut dans cette ville que Thècle déposa le fruit de son laborieux pèlerinage. Elle pensa que, dans ces temps de troubles et de guerres, les saintes reliques seraient plus en sûreté dans une ville, qui probablement était déjà fortifiée, que dans son village natal, isolé au sommet des montagnes. D'ailleurs, placées au centre de la province, les pèlerinages y seraient plus faciles et plus nombreux, les merveilles qui s'y opéreraient auraient un plus grand retentissement, et saint Jean-Baptiste deviendrait le patron et le protecteur de la Maurienne tout entière.
Thècle avait résolu de faire construire une église digne de celui que le Sauveur a proclamé le plus grand des enfants des hommes, et déjà les travaux avançaient rapidement, lorsque Dieu envoya à son zèle un secours providentiel. Le bruit de l'arrivée des reliques de saint Jean-Baptiste et des nombreux miracles par lesquels le Seigneur ne cessait de manifester la puissance du glorieux Précurseur, n'avait pas tardé à se répandre dans toutes les contrées voisines; il parvint jusqu'au saint roi Gontran, qui voulut se charger lui-même de la construction de l'église, et peu après, fit de la ville de Maurienne le siège d'un nouvel évêché.
Cependant Thècle, dégoûtée du monde et désireuse de jouir des douceurs de la vie érémitique dont elle avait sans doute beaucoup entendu parler pendant son séjour en Orient, s'était retirée, au-dessus de la ville, dans un lieu appelé Rocheray. La dévotion du peuple lui donna, depuis, le nom de la Sainte. Sa sœur Pigménie l'avait rejointe avec douze veuves, qui désiraient se mettre sous sa direction. Thècle s'était prêtée volontiers à leur demande. Ayant trouvé une grotte profonde, creusée par la nature dans les flancs de la montagne, elle y fit ajouter un corps de logis dont on voit encore aujourd'hui des vestiges. Sa demeure ordinaire était une petite chambre, située au-dessus de l'habitation de ses compagnes et où elle pouvait satisfaire plus à l'aise son amour de la prière et du silence.
Thècle eut un singulier ennemi à combattre. Les chênes qui entourent
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l'ermitage, tantôt cachés dans les plis de la montagne, tantôt dressant fièrement sur les rochers leurs cimes rameuses, étaient peuplés de moineaux dont les cris perçants venaient la distraire dans ses méditations. Un jour, elle pria Dieu de la délivrer de ses bruyants voisins. Sa prière était à peine achevée, que les moineaux arrivèrent, voletant autour d'elle en plus grand nombre et pépiant plus fort encore que de coutume. On eût dit d'un défi. Thècle leur ordonna, au nom de Jésus-Christ, de s'éloigner. Incontinent, les pauvres petits oiseaux s'enfuirent, et depuis lors on n'en vit jamais plus en ce lieu. Et, de fait, aujourd'hui encore, les moineaux ne vont pas à Sainte-Thècle, bien que les environs du séminaire et toute la vallée en fourmillent.
On ne sait pas combien de temps Thècle vécut encore depuis le moment où elle se retira dans l'ermitage de Rocheray.
Dieu lui fit enfin connaître que sa dernière heure n'était pas éloignée. À cette nouvelle, son cœur tressaillit de joie, parce qu'elle allait entrer dans la maison de son Seigneur. Néanmoins, elle lui témoigna le désir de voir encore sur la terre la fête de la Nativité de saint Jean-Baptiste et de la dédicace de l'église qu'elle avait commencée et que saint Gontran avait achevée. Elle voulait, avant de mourir, dire adieu à tout ce qu'elle avait aimé en ce monde.
Le 24 juin, Thècle put, pour la dernière fois, assister à la sainte messe, après laquelle elle distribua tout ce qu'elle avait aux pauvres, aux veuves et aux orphelins. Elle disposa ensuite des biens qu'elle possédait. Les pauvres, on le pense bien, furent ses premiers héritiers. Elle fonda une maison, où douze veuves devaient être logées et entretenues leur vie durant. L'église de la ville, que nous pouvons dès lors appeler Saint-Jean de Maurienne, ne pouvait être oubliée dans ses libéralités; elle lui donna sa propriété de Valloires et soumit à sa juridiction la cure de cette paroisse, ainsi que tout ce qui était sous son pouvoir dans cette localité.
Le lendemain, la Sainte reçut la visite de ses amis: ils venaient lui demander pardon des offenses dont ils pouvaient s'être rendus coupables envers elle et se recommander à ses prières. Elle leur dit adieu avec la joie du prisonnier qui, après une longue captivité, voit s'ouvrir les portes de sa prison et serre une dernière fois la main à ses compagnons de chaîne. Puis, ayant reçu les sacrements des mourants, elle s'endormit doucement dans le Seigneur.
## CULTE ET RELIQUES.
Quand on arrive à Saint-Jean par la route d'Italie, la première chose que l'on aperçoit, c'est la chapelle de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, qui domine la ville comme une citadelle. Suivez, à droite du sanctuaire, le chemin qui grimpe à travers les dernières vignes. Voyez-vous cette haute muraille enfoncée dans un ravin dont elle réunit les versants, et cette grande croix blanche qu'une main pieuse vient de planter sur le rocher comme un signe béni?
C'est l'ermitage de sainte Thècle et de ses compagnes.
Il est divisé en deux étages. La partie inférieure est un espace maintenant sans entrée, qui reçoit le jour par quatre ouvertures. Cet étage formait, au dire des Bellandistes, l'habitation commune de sainte Thècle, de sa sœur Pigménie et des douze veuves.
L'étage supérieur est depuis longtemps sans toiture; on y entre par un portail en tuf peu élevé. Au fond, dans le rocher qui sert de clôture de ce côté en s'enfonçant dans la montagne, s'ouvre une grotte plus large que longue. Dans la cour où sur le rocher lui-même, car le passage des Bellandistes, qui nous donne ces détails, n'est pas très-clair, était située la cellule où sainte Thècle aimait à se retirer pour vaquer avec plus de liberté à l'oraison. Il semble cependant, d'après les mêmes auteurs, que la grotte faisait partie de cette cellule et servait d'oratoire à la Sainte; car ils disent tout à la fois qu'elle fut ensevelie dans sa cellule et dans la chapelle souterraine, à côté du maître-autel.
La chapelle de Sainte-Thècle possédait, au XIIIe siècle, des revenus considérables, fruits de la
pieuse générosité des fidèles. Tout a disparu dans le gouffre révolutionnaire, et la chapelle ne possède plus aujourd'hui qu'une lisière, sans valeur, de rochers et de forêt.
Elle-même était tombée dans l'état le plus déplorable. Quelques planches vermoulues, en guise de voûte; un petit autel en bois, pauvre et dégradé; une grille également en bois sur le devant : tels étaient encore, au mois de mai 1858, les seuls ornements de cette grotte qui rappelle à la Maurienne de si précieux souvenirs. Depuis, la voûte posée par la main de Dieu a été débarrassée de sa boiserie; une grille en fer ferme la grotte dont un autel en marbre blanc, simple comme la vertu de la vierge de Valloires, décore le fond. Le mur de soutènement de la cour attend encore qu'une main pieuse et intelligente le relève de ses ruines et termine l'œuvre de restauration commencée par M. le chevalier Anselme, ancien conseiller à la Cour d'appel de Chambéry, qui a fait don de l'autel et de la grille.
Qu'est devenu le corps de la Sainte dans le cours des siècles ? Est-il resté dans la chapelle souterraine, ou bien, transporté à la cathédrale, a-t-il disparu dans les désastres du VIIIe, du Xe et du XVe siècle ? Tout ce qu'il y a de certain, c'est que la cathédrale a conservé jusqu'à la Révolution française un des bras de la Sainte, enfermé dans un reliquaire magnifique. Cette relique insigne partageait les honneurs rendus par la dévotion des fidèles aux doigts vénérés de saint Jean-Baptiste. Douze siècles s'étaient écoulés depuis que cette main avait apporté en Maurienne les doigts bénis qui montrèrent aux Juifs le Sauveur promis à leurs pères. Dieu l'avait soustraite aux profanations des Sarrasins; il ne permit pas qu'elle échappât à la barbarie philosophique de la fin du XVIIIe siècle.
Au mois de décembre 1793, le Directoire du département du Mont-Blanc envoya en Maurienne le citoyen Cherrillon, avec mission d'enlever les vases sacrés et les autres objets précieux servant au culte divin. Le 21 (1er nivôse an II), le représentant de la Convention, accompagné du maire de la ville, Dominique Favier, et suivi de quelques furieux, entre dans la cathédrale; croix, reliquaires, calices d'or et d'argent, toutes les richesses accumulées par la piété des siècles et conservées dans la sacristie et la salle du trésor, au-dessus de la chapelle de Sainte-Thècle, sont enlevées et expédiées à Chambéry. L'huile sainte est répandue à terre, les reliques foulées aux pieds et jetées à la rue. Les doigts de saint Jean-Baptiste furent sauvés par le maire de la ville qui les cacha chez lui et les rendit en 1864 à la cathédrale.
Sainte Thècle avait une chapelle dans la cathédrale. C'est aujourd'hui ce qu'on appelle la vieille sacristie. Lors des désastres de l'inondation de 1439, qui submergea la ville et fit tant de mal à la cathédrale, il paraît que la chapelle de Sainte-Thècle a échappé seule aux ravages du torrent dévastateur. Ce qui en reste aujourd'hui, à l'exception des ogives qui en décorent la voûte, paraît appartenir, d'après M. de Caumont (Histoire de l'architecture religieuse du moyen âge), à l'époque qui court du Ve au XIe siècle. Cette chapelle ayant été transformée en sacristie à la fin du Xe siècle, on éleva alors à notre Sainte un autel dans un endroit des plus apparents de l'église, entre la principale nef et le chœur. Cet autel a subsisté jusqu'à la Révolution.
À Valloires, une petite chapelle est dédiée à sainte Thècle. Les nobles de Rapin la firent bâtir dans leur fief de la Chaudane, avant le commencement du XVIIIe siècle. Elle fut ruinée sous la Terreur; mais en 1817, M. J.-B. Grange fit un legs à la commune pour sa reconstruction et y fonda une procession et une messe annuelles le jour de la fête de la Sainte. Divers obstacles retardèrent la complète exécution de ses volontés, et la bénédiction de la nouvelle chapelle ne put avoir lieu que le 28 juillet 1846.
À une autre extrémité du diocèse, la paroisse du Bourget-en-l'Huile a, depuis un temps immémorial, choisi sainte Thècle pour sa patronne titulaire : le procès-verbal de la visite pastorale de 1571, le plus ancien que nous ayons, donne déjà à cette paroisse le nom de Sainte-Thècle du Bourget.
Nous ne savons pas à quelle époque la fête de sainte Thècle a été instituée et fixée au 25 juin, jour anniversaire de sa naissance au ciel, comme dit admirablement l'Église. Le grand Bréviaire manuscrit, rédigé, à ce qu'il paraît, entre le XIIIe et le XIVe siècle, à l'usage du Chapitre, renferme la légende de sainte Thècle et tout son office. Mgr le cardinal Louis de Gorrevoé, faisant imprimer en 1512 un Bréviaire spécialement destiné à son diocèse de Maurienne, y plaça au 25 juin l'office de cette Sainte avec huit leçons propres. Toutefois, jusqu'à la Révolution, la fête de sainte Thècle, sous le rit double, était particulière à la ville de Saint-Jean et à la paroisse de Valloires. C'est, du moins, ce que nous voyons dans plusieurs calendriers du XVIIIe siècle. Depuis la restauration du culte, on se contenta de faire commémoration de la Sainte, jusqu'en 1849, où Mgr Viber l'établit sa fête et l'étendit à tout le diocèse. L'office, avec les leçons propres, a été approuvé par Sa Sainteté le pape Pie IX. De plus, à la sollicitation du pieux restaurateur de la chapelle de Sainte-Thècle, le même Pontife, par son bref du 7 septembre 1858, a accordé à ceux qui visitent la grotte une indulgence plénière, le jour de la fête de la Sainte, et une indulgence de sept ans et sept quarantaines, les autres jours de l'année.
Tiré de l'Histoire hagiologique du diocèse de Maurienne, par M. l'abbé Trochet, curé de Saint-Jean d'Arves.
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Événements marquants
- Naissance à Valloires d'une famille noble
- Pèlerinage à Alexandrie pour obtenir des reliques de saint Jean-Baptiste
- Attente de deux ans et jeûne de sept jours devant le tombeau
- Obtention miraculeuse de trois doigts du Précurseur
- Retour en Maurienne et fondation d'une église avec le roi Gontran
- Retraite érémitique au lieu-dit Rocheray avec sa sœur et douze veuves
Miracles
- Apparition de trois doigts sur le tombeau de saint Jean-Baptiste après sept jours de jeûne
- Disparition et réapparition des reliques sur son sein pour échapper aux poursuivants
- Expulsion définitive des moineaux bruyants de son ermitage par la prière
Citations
Seigneur, voudrez-vous donc changer ma joie en tristesse, et faudra-t-il que je perde le don que vous m'avez fait et que j'étais si heureuse de porter à ma patrie ?