Jeanne d'Arc (La Pucelle d'Orléans)
Vierge de Domremy
Résumé
Jeanne d'Arc, simple bergère de Domremy, reçoit à treize ans l'ordre divin de délivrer la France des Anglais. Après avoir fait sacrer Charles VII à Reims et libéré Orléans, elle est capturée à Compiègne et vendue aux Anglais. Condamnée injustement par un tribunal ecclésiastique, elle meurt sur le bûcher à Rouen en 1431 avant d'être réhabilitée en 1456.
Biographie
JEANNE D'ARC, LA PUCELLE D'ORLÉANS,
VIERGE DE DOMREMY
A l'époque où parut cette héroïne, des guerres cruelles désolaient le royaume de France. Une rivalité, dégénérant souvent en inimitié, s'était établie entre l'Angleterre et la France, depuis que les Français de Normandie, sous Guillaume le Conquérant, et les Français d'Anjou, sous Henri Plantagenet, étaient devenus maîtres de l'Angleterre. Ce qui envenima surtout le mal, ce fut la postérité de Philippe le Bel. Ce roi avait marié sa fille Isabelle à Edouard II, roi d'Angleterre, qui laissa un fils, Edouard III. La postérité masculine de Philippe le Bel s'étant promptement éteinte en France, Edouard III revendiqua ce royaume du chef de sa mère. A la tête d'une puissante armée et d'une flotte nombreuse, deux fois il débarqua sur le sol français : la première en 1346, et la seconde en 1355. Les Français perdirent la bataille de Poitiers (1356) ; le roi Jean II fut fait prisonnier, et Calais se rendit à Edouard. Charles V lui reprit à peu près toutes ses conquêtes ; mais après sa mort, arrivée le 16 septembre 1380, les ducs d'Anjou, de Berri et de Bourgogne, se disputèrent le gouvernement de leur neveu, le jeune roi Charles VI, et de son royaume. Charles VI tombe en démence. Le duc de Bourgogne fait assassiner le duc d'Orléans, frère du roi. La guerre civile éclate entre les Armagnacs et les Bourguignons. Charles VI, toujours plus ou moins en démence, donne sa fille Catherine en mariage au roi d'Angleterre, Henri V, le déclare régent du royaume et héritier de la couronne de France, à l'exclusion de toute autre personne de la famille royale (21 mai 1420). A la mort de Charles VI (22 octobre 1421), Henri de Lancastre est proclamé roi d'Angleterre et de France. Son oncle et tuteur, le duc de Bedford, est nommé régent du royaume de France. De son côté, Charles VII, déshérité par son père et retiré à Bourges, est reconnu d'un certain nombre de Français. Ses partisans, en trop petit nombre, sont le plus souvent battus. Le duc de Bedford, voulant porter ses conquêtes au-delà de la Loire, vint mettre le siège devant Orléans, qui fut bientôt réduit à l'extrémité. Charles VII, impuissant à secourir cette ville, songeait à quitter la France pour se réfugier en Espagne ou en Écosse, quand lui arriva un secours inattendu, inespéré, dans la personne de l'héroïne Jeanne d'Arc, dont nous allons donner la vie.
Dans l'ancien diocèse de Toul, plus tard diocèse de Nancy, actuellement diocèse de Saint-Dié, sur les marches de la Champagne, de la Bourgogne et de la Lorraine, entre les villes de Neufchâteau et de Vaucouleurs, sur la rive gauche de la Meuse, est le petit village de Domremy, où naquit Jeanne d'Arc. Son père, Jacques d'Arc, et sa mère Isabelle Romée, étaient des cultivateurs peu favorisés des dons de la fortune, mais pieux et honnêtes, qui servaient Dieu avec un cœur simple, et élevaient leurs enfants dans le travail et la crainte du Seigneur.
Jeanne avait trois frères et une sœur : mais elle se distingua de bonne
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heure, entre les autres, par une bonté et une piété toutes particulières. Les rapports de plus de trente témoins oculaires de tout rang, entendus dans le procès de réhabilitation, s'accordent à dire que, dès ses plus tendres années, sa conduite fut pure et irréprochable. D'après ces témoignages authentiques, elle était d'un cœur très-doux et compatissant, simple et sans défiance, quoique d'un esprit prudent et éclairé, modeste dans ses paroles et ses actions, laborieuse, humble, timide et en même temps d'un courage inébranlable dans l'accomplissement de ses devoirs. Au foyer paternel, dans les champs, dans les bois, partout Dieu était présent à sa pensée; il était son guide dans le bonheur et dans le malheur. La maison de Dieu était sa demeure de prédilection, et, toutes les fois qu'elle le pouvait, le matin et le soir, elle y assistait au service divin. Elle allait souvent confesser ses fautes avec une grande contrition et se nourrir du Pain de vie. Quand elle entendait aux champs la cloche appeler le peuple, si elle était trop loin de l'église ou que l'ouvrage fût trop pressé, elle se jetait à genoux et priait. Elle aimait surtout à parler de Dieu et de la sainte Vierge. Tandis que d'autres jeunes filles, après leur travail, s'en allaient folâtrant et riant dans les chemins, on la trouvait priant en silence dans quelque coin de l'église, ou à genoux devant une croix, le regard fixé avec une piété profonde sur le Sauveur des hommes ou sur la Mère des douleurs. Cependant elle n'avait pas l'humeur sombre et triste; au contraire, elle était gaie et elle aimait à voir un visage joyeux. On ne lui reprocha jamais de s'être prévalue des grâces qu'elle recevait ni de sa piété. Elle écoutait avec patience les plaisanteries de ses compagnes sur sa grande dévotion, la seule chose que celles-ci trouvassent à lui reprocher. Elle-même ne blâmait personne, était bienveillante et affectueuse envers tout le monde, et portait partout où elle pouvait les secours et les consolations. Un témoin raconte que telle était sa charité pour les pauvres, qu'elle ne se bornait pas à leur procurer un asile chez ses parents et ses amis, mais que souvent elle leur prêta son propre lit et coucha elle-même à terre.
Sa principale occupation était de garder les troupeaux de son père et de quelques autres habitants, ses voisins; cependant elle savait bien coudre et filer, et, très-jeune encore, elle pouvait déjà remplacer sa mère dans les travaux du ménage.
A un kilomètre et demi du village se trouvait une chapelle appelée Ermitage Sainte-Marie, et ombragée par un vieux hêtre appelé l'Arbre des Fées, ou l'Arbre des Dames : les jeunes filles et les jeunes garçons de Domremy et de Greux y allaient souvent, comme en pèlerinage, et quand ils s'y étaient livrés à quelques pratiques de dévotion, ils se réunissaient sous le vieux hêtre, suspendaient à ses branches des guirlandes de fleurs, et, par des chants et des jeux innocents, s'amusaient sous son ombrage.
Jeanne ne prenait aucune part aux amusements des enfants de son âge, mais elle visitait fréquemment la chapelle. Souvent, laissant sous l'arbre des Fées son troupeau pour le garantir des ardeurs du soleil, elle allait s'agenouiller des heures entières aux pieds de la Vierge; d'autres fois, il lui arrivait d'abandonner ses moutons sur la côte du Bois-Chenu, et de descendre à la chapelle pour s'y livrer à des méditations pieuses. Dans les plus beaux jours, lorsque la nature est parée de tous ses dons, elle se plaisait à cueillir les plus belles fleurs des champs, et à en tresser des couronnes dont elle allait ceindre le front de la Vierge.
JEANNE D'ARC, LA PUCELLE D'ORLÉANS.
Au-delà de Greux, et à trois kilomètres de Domremy, il y avait une autre chapelle dédiée à Notre-Dame de Bermont. Jeanne d'Arc, remplie de vénération pour tous les lieux qui rappelaient le souvenir de la Mère de Dieu, allait tous les samedis visiter cette chapelle, et là, agenouillée devant l'image de Notre-Dame, elle allumait des cierges et priait avec ferveur.
Telle était la conduite simple et paisible de Jeanne parmi les pauvres gens de son pays natal, et quiconque la voyait la prenait en affection. Or, cette jeune fille que tous les témoins de sa vie louaient hautement, que le curé et les habitants de Domremy regardaient comme l'enfant la plus accomplie de ce village, et dont le chevalier Albert d'Ourches disait en justice qu'il avait ardemment désiré que le ciel lui eût donné une fille aussi parfaite ; cette jeune fille qui, dans la suite, excita par ses hauts faits inouïs l'admiration de tous les peuples de l'Occident, ne savait ni lire ni écrire, et ses pauvres parents n'avaient rien pu lui apprendre autre chose que l'Oraison dominicale, la Salutation angélique, et le Symbole des Apôtres ; d'où l'on peut reconnaître combien un cœur simple, qui s'est donné tout entier à Dieu et que remplit la force divine, est plus puissant que toute la science et la sagesse humaines.
Quant à sa mission providentielle pour le salut de la France, nous la laisserons parler elle-même, nous bornant à réunir ce qu'elle dit plus tard à ce sujet devant ses juges.
« Tout ce que j'ai fait de bien pour la France », dit-elle, « je l'ai fait par la grâce et d'après l'ordre de Dieu, le Roi du ciel, comme il me l'a révélé par ses anges et ses Saints, et tout ce que je sais, je le sais uniquement par les révélations divines.
« C'est sur l'ordre de Dieu que je me suis rendue auprès du roi, Charles VII, fils du roi Charles VI. J'aurais mieux aimé être écartelée par les chevaux que d'aller le trouver sans la permission de Dieu, dans la main duquel sont toutes mes actions. Sur lui et sur nul autre reposait tout mon espoir ; tout ce que ses voix m'ont ordonné, je l'ai fait de mon mieux, selon mes forces et mon intelligence. Ces voix ne m'ont rien ordonné qu'avec la permission et le bon plaisir de Dieu, et tout ce que j'ai fait en leur obéissant, je crois l'avoir bien fait.
« Si je voulais dire tout ce que Dieu m'a ordonné, huit jours ne suffiraient pas. Il y a maintenant sept ans que les Saints m'apparurent pour la première fois. C'était un jour d'été, vers l'heure de midi. J'avais à peine treize ans, et j'étais dans le jardin de mon père. J'entendis la voix à droite, du côté de l'église ; je vis en même temps une apparition entourée d'une grande clarté. Elle avait l'extérieur d'un homme très-bon et très-vertueux ; elle portait des ailes, et était environnée de tous côtés de beaucoup de lumière et accompagnée des anges du ciel. C'était l'archange Michel. Il me parut avoir une voix très-respectable ; mais j'étais encore une jeune enfant ; j'eus grand peur de cette apparition, et je doutai fort que ce fût un ange. Ce fut seulement après avoir entendu cette voix trois fois que je la reconnus pour la sienne. Il m'enseigna et me montra tant de choses qu'enfin je crus fermement que c'était lui. Je l'ai vu, lui et les Anges, de mes propres yeux, aussi clairement que je vous vois, vous, mes juges, et je crois, d'une foi aussi ferme, ce qu'il a dit et fait, que je crois à la Passion et à la mort de Jésus-Christ, notre Sauveur ; et ce qui me porte à le croire, ce sont les bonnes doctrines, les bons avis, les secours avec lesquels il m'a toujours assistée.
« L'ange me disait qu'avant tout je devais être une bonne enfant, me
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bien conduire et aller souvent à l'église, et que Dieu me soutiendrait. Il me racontait la grande pitié qui était au royaume de France, et comment je devais me hâter d'aller secourir mon roi. Il me disait aussi que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient vers moi, et que je devais faire tout ce qu'elles m'ordonneraient, parce qu'elles étaient envoyées de Dieu pour me conduire et m'aider de leurs conseils dans tout ce que j'avais à exécuter.
« Sainte Catherine et sainte Marguerite m'apparurent ensuite, comme l'ange l'avait prédit. Elles m'ordonnèrent d'aller trouver le sire de Baudricourt, capitaine du roi à Vaucouleurs, lequel, à la vérité, me repousserait plusieurs fois, mais finirait par me donner des gens pour me conduire dans l'intérieur de la France auprès de Charles VII, après quoi je ferais lever le siège d'Orléans. Je leur répondis que je n'étais qu'une pauvre fille qui ne savait ni chevaucher ni conduire la guerre ; elles répliquèrent que je devais porter hardiment ma bannière, que Dieu m'assisterait, et que j'aiderais mon roi à recouvrer, malgré ses ennemis, tout son royaume. « Va en toute confiance », ajoutèrent-elles, « et, quand tu seras devant ton roi, il se fera un beau signe pour qu'il croie à ta mission et te fasse bon accueil ». Elles m'ont dirigée pendant sept ans et m'ont prêté leur appui dans tous mes embarras et mes travaux, et maintenant il ne se passe pas de jour qu'elles ne me visitent. Je ne leur ai rien demandé, si ce n'est pour mon expédition, et que Dieu voulût bien assister les Français et protéger leur ville ; pour moi, je ne leur ai pas demandé d'autre récompense que le salut de mon âme. Dès la première fois que j'entendis leurs voix, je promis librement à Dieu de rester une vierge pure de corps et d'âme, si cela lui était agréable, et elles me promirent, en retour, de me conduire dans le paradis, comme je les en ai priées ».
C'est ainsi que Jeanne racontait elle-même la manière miraculeuse dont Dieu lui ordonna de prendre l'épée pour son roi et sa patrie, et elle soutint inébranlablement, malgré toutes les souffrances et toutes les menaces, la vérité de ces apparitions ; elle la soutint même encore à haute voix au milieu des flammes du bûcher. Dieu est toujours admirable dans ses Saints. Nous avons vu le grand prêtre Onias et le prophète Jérémie apparaître à Judas Machabée et lui donner une épée d'or pour la défense de son peuple. Nous avons vu plusieurs fois les anges, sous la forme de cavaliers revêtus d'or, précéder ce général au combat, quelquefois même l'escorter de part et d'autre, et le protéger de leurs armes. Nous avons vu le Très-Haut, afin de faire mieux éclater sa puissance, se servir du bras d'une femme, comme Judith et Débora, pour abattre les plus puissants ennemis et opérer la délivrance du peuple d'Israël. Or, Dieu est toujours le même. Si donc il lui plaît de manifester sa puissance par des moyens semblables parmi les peuples chrétiens, non-seulement il en est le maître, mais il ne ferait même rien de nouveau.
Cependant l'humble Jeanne d'Arc était seule dans le monde avec son grand secret ; elle n'avait personne à qui elle pût le confier, et surtout elle redoutait, non sans raison, de s'en ouvrir à son père. Le vieux Jacques d'Arc avait un vague pressentiment des destinées de sa fille, et c'est pourquoi Jeanne était surveillée de très-près par ses parents. Les années s'écoulaient ainsi l'une après l'autre ; les voix des Saintes qui excitaient Jeanne à se lever et à aller trouver le capitaine du roi à Vaucouleurs, devenaient de plus en plus pressantes ; mais il ne se présentait aucune occasion favorable à l'exécution de ses desseins ; au contraire, tout semblait vouloir s'y oppo-
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ser, car précisément à cette époque une troupe de Bourguignons se répandit dans les environs de Domremy. Jacques d'Arc et sa famille allèrent chercher un asile à Neufchâteau ; mais ce séjour devint tout à fait intolérable à la pauvre Jeanne ; car elle y était encore plus éloignée de Vaucouleurs, et la pensée de secourir son roi pénétrait plus avant dans son âme avec chaque nouveau malheur qui rendait la position du royaume plus désespérée ; elle n'avait de repos ni le jour ni la nuit, et l'inquiétude la rendit tout à fait malade. Au bout de quatre ou cinq jours, ses parents retournèrent à Domremy. Jeanne fit alors le premier pas pour accomplir sa mission. Elle alla, avec un de ses oncles, trouver le sire de Baudricourt à Vaucouleurs ; mais celui-ci, la croyant folle, refusa d'abord de la voir, disant qu'il fallait la ramener à son père pour qu'elle fût bien souffletée. Cependant, à force de persévérance, elle réussit à être introduite près de lui, et, instruite par ses voix, elle le reconnut sur-le-champ au milieu de tout son entourage. Elle lui dit qu'elle venait de la part de son Seigneur, à qui appartenait le royaume de France, et non pas au Dauphin ; mais que ce Seigneur voulait bien donner le royaume en garde au Dauphin, et qu'elle le mènerait à Reims pour l'y faire sacrer et couronner. Le sire de Baudricourt lui ayant alors demandé quel était son Seigneur : « Le Roi du ciel », répondit Jeanne. Mais elle eut beau dire, elle ne put le persuader.
Jeanne d'Arc sortit très-affligée de cette entrevue ; toutefois elle resta à Vaucouleurs, attendant une issue plus favorable et cherchant en Dieu sa consolation. Elle s'était établie chez un charron dont la femme s'était prise d'une grande amitié pour la pieuse et vertueuse jeune fille. La piété de Jeanne faisait l'admiration de toute la ville ; elle passait la journée à l'église en ferventes prières, elle se confessait et communiait fréquemment, elle jeûnait avec austérité, et toujours elle continuait à dire qu'il lui fallait aller vers le noble Dauphin pour le faire sacrer à Reims. Peu à peu tant d'assurance et de sainteté commença à persuader les gens de la ville et des environs. Le sire de Baudricourt, ébranlé par tout ce qu'il entendait dire, s'en vint voir Jeanne avec le curé ; et là, enfermés avec elle, le prêtre, tenant sa sainte étole, l'adjura, si elle était mauvaise, de s'éloigner d'eux. Elle se traîna sur les genoux pour venir adorer la croix ; rien en elle ne témoigna ni crainte, ni embarras. Peu après, un gentilhomme fort considéré dans le pays, Jean de Novelompont, surnommé de Metz, la rencontra : « Eh bien ! » lui dit-il, « que faites-vous ici, chère enfant ? Peut-il arriver autre chose sinon que le roi soit chassé du royaume et que nous devenions Anglais ? » — « Ah ! » dit-elle, « le sire de Baudricourt n'a cure de moi ni de mes paroles : cependant il faut que je sois auprès du roi avant la mi-carême, dussé-je m'user les jambes jusqu'aux genoux ; car personne au monde, ni rois, ni ducs, ni même la fille du roi d'Écosse ne peuvent reconquérir le royaume de Charles VII. Il n'a d'autre secours que moi, bien que j'aie mieux fait filer ma quenouille à la maison auprès de ma pauvre mère, de pareilles choses n'étant pas mon fait. Mais il faut que je parte et que j'accomplisse ma mission, parce que mon Seigneur le veut ». — « Et qui est votre Seigneur ? » reprit le gentilhomme. — « C'est Dieu ! » répliqua-t-elle. Le sire de Novelompont se sentit persuadé ; il lui jura aussitôt, par sa foi, la main dans la sienne, de la mener au roi, sous la conduite de Dieu. Un autre gentilhomme des amis du sire de Baudricourt, nommé Bertrand de Poulingy, se laissa aussi toucher, et crut comme toute la contrée, que cette pauvre fille était conduite par l'esprit du Seigneur. Il résolut de la mener au roi avec le sire de Novelompont, et ils se préparèrent à ce voyage.
La renommée publiant de plus en plus les merveilles de la dévotion de Jeanne et de ses visions, le sire de Baudricourt consentit enfin à l'envoyer au roi. Les amis qu'elle avait à Vaucouleurs lui fournirent avec grand empressement tout ce qu'il fallait pour l'équiper. Les voix lui avaient ordonné depuis longtemps de prendre un vêtement d'homme pour s'en aller parmi les gens de guerre ; on lui en fit faire un, avec le chaperon ; elle chaussa des houzeaux et attacha des éperons. On lui acheta un cheval ; sire Robert lui donna une épée, puis reçut le serment que Jean de Novelompont et Bertrand de Poulengy firent entre ses mains de la conduire fidèlement au roi. Tandis que toute la ville en grande émotion s'assemblait pour la voir partir : « Va », lui dit le sire de Baudricourt, « et advienne que pourra ». C'était une entreprise difficile que de parcourir cent cinquante lieues de pays, à travers des forêts et des rivières, quand toutes les routes étaient occupées par les Anglais et les Bourguignons, par les brigands et les pillards. Mais Jeanne partit pleine de courage et de confiance, le 13 février 1429, bien persuadée que le Dieu tout-puissant, qui était son guide, serait en même temps sa défense. Aucune inquiétude ne la préoccupait ; bien plus, c'était elle qui rendait le courage à ses compagnons quand ils en manquaient, et, lorsqu'ils lui demandaient avec anxiété si elle était bien sûre d'accomplir ses promesses : « Ne craignez rien », leur répondait-elle, « tout ceci m'est ordonné, et mes frères du paradis me disent ce que je dois faire ». Durant tout le voyage elle se conduisit comme une sainte ; aussi ses compagnons furent-ils bientôt saisis d'une crainte respectueuse devant elle comme devant un être supérieur. Le matin, quand elle s'éveillait, sa première pensée était d'invoquer la protection de Dieu en faisant le signe de la croix. Souvent elle disait aux gens de l'escorte : « S'il était possible, nous ferions bien d'entendre la messe ». Ceux-ci, dans la crainte d'être surpris par l'ennemi, n'accédèrent que deux fois à l'ardent désir de la jeune fille, et elle se soumit sans murmure. En un mot, ils ne voyaient chez elle que ce qui améliore et édifie l'homme et le fait rougir de lui-même, et ils ne remarquèrent jamais rien qui fût tant soit peu blâmable.
Après onze jours de marche, Jeanne et son escorte arrivèrent heureusement à Fierbois, qui n'est éloigné que de six lieues de Chinon, où le roi tenait sa cour. Or, il y avait là, sous l'invocation de sainte Catherine, un lieu de pèlerinage très-fréquenté. Jeanne, désormais au terme de son voyage, se livra tout entière à l'ardente piété de son cœur, et entendit en une matinée trois messes l'une après l'autre dans l'église de sa céleste protectrice. Elle fit écrire au roi une lettre pour lui dire qu'elle venait de loin à son secours, et qu'elle savait beaucoup de bonnes choses pour lui. Bientôt elle reçut la permission de venir à Chinon. Là, comme à Vaucouleurs, elle commença à étonner tous ceux qui la voyaient, par ses paroles, par la sainteté de sa vie, par la ferveur de ses prières, durant lesquelles on la voyait souvent verser des larmes. Elle communiait fréquemment, elle jeûnait avec sévérité. Les principaux seigneurs de la cour, qui venaient visiter la merveilleuse jeune fille, étaient émus de sa piété profonde, de son humble affabilité, de ses manières à la fois ouvertes, simples et prudentes, et de sa confiance inébranlable en sa mission. Aussi croyait-on qu'elle était éclairée de Dieu, comme elle-même le disait.
Après trois jours de consultation, le roi consentit enfin à la voir. Jeanne d'Arc fut introduite par le comte de Vendôme. Toute la cour, plus de trois
cents chevaliers, des membres des plus nobles familles de France, les premiers dignitaires de la couronne, étaient là magnifiquement vêtus. Le roi, habillé fort simplement, se tenait à l'écart, voulant voir si la Pucelle reconnaîtrait celui auquel elle prétendait être envoyée de Dieu. Jeanne d'Arc, calme et sans aucunement se déconcerter, s'avança au milieu de toute cette pompe, droit vers le roi. Elle qui avait vu la figure glorieuse et rayonnante des princes du ciel, elle venait maintenant porter secours à un prince de la terre humilié et brisé. Jeanne avait alors dix-sept ans; simple et modeste, elle parlait peu; mais, dès qu'il s'agissait de sa divine mission, son discours était abondant, puissant et inspiré, comme celui d'une prophétesse. Les traits de son visage étaient fins et avaient l'expression d'une piété douce et pleine de confiance en Dieu. En un mot, selon un témoin oculaire, quelque chose de divin brillait dans toute sa personne. Elle salua humblement le roi, et lui dit : « Dieu vous donne une heureuse vie, noble Dauphin ! » — « Je ne suis point le Dauphin », répondit Charles; « le voici », dit-il, en désignant un des assistants. « Par mon Dieu », reprit-elle, « c'est vous qui êtes le gentil Dauphin, et pas un autre ». Puis, Charles l'ayant questionnée sur son nom et ses projets : « Je m'appelle Jeanne la Pucelle », répondit-elle, « et je suis envoyée de Dieu ici pour vous porter secours, à vous, gentil sire, et à votre royaume; et le Roi du ciel vous commande par ma voix de vous faire sacrer et couronner dans la ville de Reims, et vous deviendrez le vicaire du Roi du ciel, comme tout vrai roi de France doit l'être ». Ensuite le roi la prit à part et s'entretint longtemps à voix basse avec elle; il semblait se plaire à ce qu'elle disait, et son visage devenait joyeux en l'écoutant. Dans cet entretien, elle révéla au roi un secret, que lui seul et Dieu pouvaient savoir. Le roi ne douta plus désormais que cette jeune fille, qui lisait dans l'avenir et connaissait les plus secrètes pensées du cœur, ne fût inspirée par un esprit particulier; seulement, il ne savait pas si c'était un esprit céleste ou un esprit diabolique. En conséquence, avant de lui confier une armée, comme elle le demandait, il voulut consulter à cet égard les hommes les plus distingués et les plus savants du royaume. Une grande et solennelle assemblée de docteurs, de professeurs et de bacheliers, versés dans les saintes Écritures et dans le droit civil et ecclésiastique, fut convoquée à Poitiers, sous la présidence de l'archevêque de Reims, à l'effet d'examiner la doctrine et la foi de cette jeune fille qui se disait envoyée de Dieu pour rétablir le roi dans sa puissance. Jeanne ne se laissa point embarrasser; à toutes leurs raisons, à toutes leurs questions, à toutes leurs subtilités, elle opposa de si solides et si belles réponses qu'ils secouèrent la tête, en disant qu'un savant ne parlerait pas mieux. Puis, venant à sa mission divine, quand elle leur raconta comment les anges et les Saints lui étaient apparus dans les champs où elle gardait son troupeau et lui avaient parlé de la grande pitié qui était au royaume de France; comment là-dessus elle avait pleuré, et comment les Saintes lui avaient ordonné d'aller trouver le sire de Baudricourt et lui avaient promis de la conduire heureusement dans son dangereux voyage vers le roi; quand elle exposa tout cela, ce fut avec tant d'enthousiasme, d'élévation et de dignité, que les savants furent étonnés d'entendre une simple et ignorante bergère dire des choses si merveilleuses, et répondre d'une manière si habile et si sage à toutes les questions et à tous les doutes.
Ceux que le roi avait chargés d'examiner Jeanne firent épier ses moindres paroles et ses moindres actions par des femmes qu'ils avaient placées auprès d'elle; mais tous les rapports de celles-ci s'accordèrent à
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faire son éloge; elles ne surent rien dire d'elle autre chose, sinon qu'elle menait une vie entièrement chrétienne et qu'on ne la voyait jamais oisive. Son excellente hôtesse racontait aussi à sa louange comment chaque jour, après le dîner, elle se mettait à genoux et passait une partie du jour, et même de la nuit, en prières, ou bien comment elle se retirait souvent dans une petite chambre pour vaquer à ses exercices de piété. Le célèbre Énéas Sylvius, qui monta sur le trône pontifical sous le nom de Pie II, moins de trente ans après la mort de Jeanne d'Arc, lui donna le témoignage suivant dans son histoire : « Le Dauphin, craignant d'être trompé, fit examiner Jeanne par son confesseur, l'évêque de Castres, théologien d'une science éminente, et la confia à la surveillance de nobles dames. Quand elle fut interrogée sur sa foi, elle ne donna que des réponses conformes à la religion chrétienne, et, quand on scruta ses mœurs, on ne trouva en elle qu'une pureté virginale et l'honnêteté la plus sévère. L'examen dura plusieurs jours, et l'on ne découvrit en elle rien de feint, aucune ruse ni aucun mensonge ». Telles furent les nombreuses et dures épreuves auxquelles Jeanne fut soumise avant d'obtenir seulement de son roi la permission de paraître devant l'ennemi, à la tête de la chevalerie française, pour accomplir la volonté de Dieu.
Alors le duc d'Alençon reçut du roi l'ordre de marcher vers Blois avant la Pucelle, afin d'organiser un convoi de vivres et des forces pour l'escorter; la Pucelle elle-même devait ensuite diriger le convoi. Pendant ces préparatifs, Jeanne fut équipée comme il convenait à un chef d'armée à cette époque; elle reçut du roi son armure et sa suite, et de Dieu son épée et sa bannière. Ce furent ses Saintes qui lui annoncèrent comment, dans l'église de Sainte-Catherine de Fierbois, il y avait pour elle une épée enterrée près de l'autel. Elle n'avoua au roi qu'après beaucoup d'instances, comme un secret, que l'existence de cette épée lui avait été révélée par ses voix célestes; car elle ne laissait jamais voir les grâces dont elle était l'objet. Elle se fit aussi faire une bannière telle que sainte Catherine et sainte Marguerite la lui avaient montrée : c'était un étendard de couleur blanche, semé de fleurs de lis, sur lequel était figuré le Sauveur des hommes, assis en son tribunal dans les nuées du ciel, tenant un globe à la main. Deux anges étaient en adoration, et l'un d'eux portait une branche de lis; de l'autre côté, on lisait ces mots : Jhesus, Maria.
Avant de prendre congé du roi, Jeanne confirma merveilleusement sa mission divine; elle dit à Charles VII comment ses Saintes lui avaient révélé qu'elle serait blessée en délivrant Orléans, mais que sa blessure ne l'empêcherait pas d'accomplir son œuvre. Cette prédiction se trouva réalisée.
Comme elle avait horreur de l'impiété et des crimes au milieu desquels vivaient les gens de guerre, elle voulut avant tout mettre fin à ce genre de vie. Elle les exhorta instamment à se réconcilier avec Dieu, ne voulant que des mains pures et agréables au ciel pour l'aider à accomplir sa divine mission. Le 28 avril, Jeanne partit de Blois, précédée de sa bannière devant laquelle les prêtres chantaient le Veni, Creator, et suivie de toute l'armée et d'un immense convoi de vivres. Son plan était d'aborder Orléans par la rive droite de la Loire; mais c'était justement de ce côté que les Anglais s'étaient retranchés le plus fortement. Abusant donc de son ignorance, les chefs de l'armée la conduisirent, par la Sologne, qui est sur la rive gauche, dans l'espoir d'y trouver moins de résistance. Cet espoir se trouva fondé, mais il en résultait qu'arrivés en face d'Orléans, le convoi et son escorte
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en étaient séparés de toute la largeur de la Loire. Quant à passer le pont, il n'y fallait pas songer; les Anglais s'en étaient rendus maîtres; une forteresse formidable, soutenue d'autres bastilles, en défendait l'accès et le commandait tout entier. Rien n'eût été plus facile aux chefs de l'armée que de prévoir cet obstacle et ses conséquences. Jeanne d'Arc, qu'ils n'avaient pas voulu d'abord écouter, fut alors toute leur ressource. Sa première pensée avait été de se jeter résolument sur la tête du pont, ou tout au moins d'attaquer l'une des bastilles élevées en avant. Mais, voyant qu'on ne s'y déciderait pas, elle consentit à remonter le cours du fleuve jusqu'aux lieues au-dessus de la ville pour y trouver un lieu d'embarquement plus commode et plus sûr. Seulement il fallait des bateaux, et les bateaux ne pouvaient venir que d'Orléans, en remontant le fleuve aux yeux de l'ennemi. Son habileté, jointe à la bonne volonté des habitants, sut en réunir un nombre suffisant pour y embarquer les bœufs, les moutons, tout le convoi de vivres et quelques centaines de soldats. Cela ne se fit pas sans d'incroyables difficultés, et encore la plus grande partie des troupes dut-elle reprendre le chemin de Blois, où seulement se trouvait un pont sur la Loire. Jeanne sentait une extrême répugnance à s'en séparer; mais enfin, sur les instances de Dunois et sur la promesse expresse que l'armée viendrait la rejoindre sans délai, elle prit place sur les bateaux. Tandis que les bourgeois faisaient une sortie sur les Anglais de la bastille de Saint-Loup, la seule qu'ils eussent de ce côté, afin de les maintenir, Jeanne entrait dans la ville avec son convoi de vivres et y ramenait l'abondance.
Jeanne, armée de toutes pièces, montée sur un cheval blanc, avec sa blanche bannière devant elle, fit son entrée dans la ville et se dirigea droit vers la cathédrale pour rendre grâces à Dieu. Le peuple la suivait en foule avec un grand respect et la saluait de ses joyeuses acclamations; alors elle adressait de douces et bienveillantes paroles à ceux qui l'environnaient, les exhortant à avoir confiance en Dieu et leur promettant la fin de tous leurs maux s'ils avaient une foi ferme et une véritable espérance. Le courage des habitants d'Orléans crût de jour en jour avec leur confiance en la vierge envoyée de Dieu. Dans le conseil elle l'emportait, par le courage, par l'expérience, par la justesse et la rapidité du coup d'œil, sur les meilleurs chevaliers, et, en même temps, elle était humble, pieuse et pure comme une sainte qui a renoncé au monde. Tous s'inclinaient devant son élévation quand elle exaltait la bonté et la magnificence de Dieu, devant son humilité quand elle parlait d'elle-même. Sa bienveillance et sa mansuétude subjuguaient les cœurs les plus farouches; son ardente piété remuait profondément le peuple lorsque, au moment où le prêtre élevait la sainte hostie, ses joues étaient inondées de larmes; elle parlait toujours de Dieu et de la sainte Vierge et exhortait tout le monde à un sincère repentir. Ce qui étonnait le plus, c'était son activité extraordinaire et les travaux sans nombre auxquels elle se livrait; car depuis le matin jusqu'au soir elle était à cheval et sous les armes. Souvent, dans toute la journée, elle ne mangeait qu'un morceau de pain et ne buvait qu'un peu de vin trempé d'eau. On ne savait où elle prenait toutes ses forces, ou plutôt on voyait bien qu'elles lui venaient de Dieu.
L'approche de l'armée de Blois ayant été signalée, Jeanne, avec tout ce qu'il y avait de chevaliers dans la ville, s'avança à sa rencontre, et les Anglais, comme frappés de stupeur, se tinrent renfermés et immobiles dans
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leurs retranchements. En moins de huit jours, Jeanne donna l'assaut à la plupart de leurs bastilles, qui furent successivement ou emportées ou réduites à se rendre. Nombre d'ennemis périrent dans ces combats ; beaucoup furent faits prisonniers. A l'attaque du fort qui commandait le pont de la Loire la lutte fut des plus vives. Jeanne, voyant que les Français commençaient à se décourager et à faiblir, prit une échelle, l'appliqua contre le rempart et y monta la première. Au moment même, un trait vint la frapper entre le cou et l'épaule ; elle tomba dans le fossé. On l'emporta aussitôt et on la désarma ; la flèche sortait de près d'un demi-pied par derrière. La douleur et l'effroi la prirent ; elle se mit à pleurer ; mais après avoir prié un moment, elle eut la vision de ses deux Saintes, et elle se sentit consolée. N'écoutant plus que son courage, elle arracha le fer de la plaie ; mais comme son sang s'échappait en abondance, elle fit panser sa blessure. Cet événement n'aurait pas dû ébranler la confiance qu'on avait en Jeanne, puisqu'elle-même, dès le matin, avait prédit qu'elle serait blessée ce jour-là. Cependant, dès que les combattants ne la virent plus au milieu d'eux, les courages faiblirent. Jeanne, entendant sonner la retraite, oublia aussitôt ses souffrances ; elle remonte à cheval et, sa bannière en main, s'élance vers le fossé en criant de toutes ses forces : « En avant, en avant, tout est vôtre ! » A cette voix on revient à l'assaut, les chefs comme les derniers des soldats payent de leur personne. Les Anglais, en revoyant la Pucelle sur le bord du fossé, quand ils la croyaient à demi morte de sa blessure, se troublèrent et se remplirent d'épouvante. Les gens d'Orléans ayant fait placer une poutre sur l'arche brisée du pont, les Anglais se trouvèrent alors entre deux assauts et furent obligés d'abandonner le boulevard et de se retirer dans la bastille des Tournelles ; mais le pont-levis qui y communiquait fut brisé, et un grand nombre de chevaliers anglais périrent dans les eaux. On entra donc dans la bastille sans nouveau combat ; le pont fut rétabli à la hâte avec des planches, et la Pucelle, ainsi qu'elle l'avait annoncé, rentra dans la ville par le pont au milieu d'un enthousiasme indescriptible. Les cloches sonnèrent toute la nuit, et on chanta le Te Deum en actions de grâces.
Mais ce qui semblait plus surprenant, c'est que les Anglais de la rive droite n'avaient pas fait le moindre signe de secourir la bastille des Tournelles, ni d'attaquer la ville alors qu'elle était dégarnie de ses meilleurs défenseurs. Pendant la nuit, et au bruit des réjouissances d'Orléans, le comte de Suffolk, le lord Talbot et les autres chefs Anglais s'assemblèrent en conseil et résolurent de lever le siège. Dès la pointe du jour, ils rangèrent tous leurs gens en bataille jusque sur les fossés de la ville, et là ils semblaient offrir le combat aux Français. A cette vue, les capitaines qui étaient dans Orléans sortirent, et plusieurs d'entre eux auraient voulu sans doute accepter ce défi ; mais la Pucelle, que sa blessure tenait au lit, se leva tout aussitôt, se revêtit de cette armure légère faite en maille de fer qu'on nommait jaseron, et courut aux portes de la ville. Les Français se mettaient déjà en ordre pour combattre, mais elle leur défendit d'attaquer. « Pour l'amour et l'honneur du saint Dimanche, ne les attaquez point les premiers, et ne leur demandez rien ; car c'est le bon plaisir et la volonté de Dieu qu'on leur permette de s'en aller, s'ils veulent partir ; s'ils vous assaillent, défendez-vous hardiment ; vous serez les maîtres ». Les Anglais ayant commencé à faire leur retraite en bel ordre, leurs étendards déployés : « Laissez-les aller », dit Jeanne d'Arc ; « Messire ne veut pas qu'on combatte aujourd'hui ; vous les aurez une autre fois ».
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L'ennemi ayant donc levé le siège d'Orléans, ainsi que Jeanne l'avait prédit, on fit une exhortation au peuple, puis une procession solennelle par les rues et sur les remparts de la ville délivrée, et enfin un service funèbre pour les âmes de ceux qui avaient succombé. La procession, le service et le sermon, institués le 8 mai 1429 par Jeanne, par les plus nobles chevaliers de France et par les prêtres et les bourgeois d'Orléans, eurent lieu depuis tous les ans, à la même époque, en souvenir de la délivrance de la ville, qui, après un siège de sept mois, fut arrachée en quelques jours à la plus grande détresse par une jeune fille de dix-huit ans, quand déjà l'on désespérait de tout secours humain. Dès le lendemain de la délivrance d'Orléans, 9 mai 1429, Jeanne vint trouver le roi à Loches et le pressa de partir sans retard pour aller se faire sacrer à Reims, elle lui dit : « Je ne durerai qu'un an et guère au delà ; il faut tâcher de bien employer cette année ». Cependant rien ne se décidait ; beaucoup de capitaines et de conseillers étaient d'avis qu'il fallait attaquer les Anglais en Normandie, où était leur plus grande puissance, afin de les chasser du royaume, tandis qu'en marchant vers la Champagne, on leur laissait libre tout le pays de France à l'entour de Paris et d'Orléans. Jeanne donnait pour ses raisons que, sitôt après le sacre, la puissance des ennemis s'en irait toujours diminuant, et que ses voix le lui avaient dit. Tant de retards la chagrinèrent beaucoup. Enfin, un jour que le roi tenait conseil avec l'évêque de Castres, son confesseur, et Robert le Masson, sire de Trèves, la Pucelle vint frapper doucement à la porte. Le roi, sachant que c'était elle, la fit entrer ; elle embrassa ses genoux : « Noble Dauphin », dit-elle, « ne tenez pas tant et de si longs conseils, venez recevoir votre digne sacre à Reims. On me presse beaucoup de vous y mener ». L'évêque de Castres vit bien qu'elle voulait parler de ses visions. « Jeanne », dit-il, « ne pouvez-vous pas déclarer devant le roi la manière dont votre conseil vous a parlé ? » — « Oui », ajouta le roi, « voulez-vous pas nous le dire ? » — « Ah ! je vois », reprit-elle avec un peu d'embarras, « vous pensez à la voix que j'ai entendue touchant votre sacre ; eh bien ! je vous le dirai : je me suis mise en oraison, en ma manière accoutumée, et je me complaignais que vous ne vouliez pas croire ce que je disais ; pour lors la voix est venue, et a dit : Va, va, ma fille, je serai à ton aide, va ! Quand cette voix me vient, je me sens réjouie merveilleusement, et je voudrais que cela durât toujours ». Parlant ainsi, la Pucelle avait tellement l'air d'être inspirée, et ce qu'elle venait d'accomplir donnait à son inspiration tant d'autorité, que le roi se laissa enjôler. Mais avant de partir pour Reims, il voulut qu'on reprît sur les Anglais toutes les places fortes qu'ils occupaient entre la Loire et la Seine, sur les routes d'Orléans à Paris. Jeanne se hâta d'accepter cette condition.
L'enthousiasme qu'avaient inspiré les victoires de la Pucelle, sa renommée qui volait de bouche en bouche, attirèrent sous sa bannière une foule de chevaliers français avides de partager sa gloire. A ces troupes il fallait un chef : le duc d'Alençon, du sang royal, récemment sorti des prisons d'Angleterre au prix des plus durs sacrifices, sollicita le commandement de la petite armée, et le roi le lui accorda, en plaçant auprès de lui la Pucelle, dont il devait suivre en tout les avis. Leur premier effort se porta sur Jargeau. Le comte de Suffolk était sorti de la ville et avait rangé ses troupes en bataille ; les Français ne s'y attendaient pas ; ils arrivaient en
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mauvais ordre. Assaillis aussitôt, le trouble se mit parmi eux. Déjà la journée semblait perdue ; mais Jeanne d'Arc ne perdit point courage ; elle prit son étendard et se porta la première en avant contre les Anglais ; ceux-ci ne pouvant soutenir le choc, rentrèrent dans Jargeau. Une brèche ayant été faite, on commença l'assaut qui fut terrible. Jeanne, son étendard à la main, fit planter une échelle à l'endroit où la défense semblait la plus acharnée, et monta hardiment. Une grosse pierre, roulée du haut de la muraille, tomba sur sa tête, se brisa sur le casque, et la renversa dans le fossé. On la crut morte ; mais elle se releva au même moment. « Sus, sus, amis », criait-elle ; « notre Sire a condamné les Anglais ; à cette heure ils sont à nous ». Tous, enlevés par sa bravoure, s'élancèrent à sa suite, et la ville fut emportée.
De Jargeau, la Pucelle revint à Orléans où elle ne se laissa pas arrêter par les témoignages d'affection des habitants. Deux jours après, l'armée s'avançait vers Meung, dont on s'assura en passant ; de là on vint à Beaugency, qui ne tint pas, les Anglais s'étant aussitôt retirés dans le château, d'où ils ne tardèrent pas à être expulsés. Tout cédait aux armes de la Pucelle ; les Anglais étaient dans l'épouvante, et le duc de Bedford, écrivant en Angleterre, attribuait ses succès à l'esprit malin et à la sorcellerie. Dans une bataille sanglante livrée non loin de Patay, les Anglais furent complètement battus. L'effet de cette journée fut immense : les Anglais étaient attirés. Tout le pays se souleva contre eux, et ils se virent obligés d'évacuer Mont-Pipeau, Saint-Sigismond, Sully, et généralement tous les petits postes qu'ils occupaient encore. Des succès, si marqués et si rapides étaient une nouvelle preuve de la mission de la Pucelle et donnaient plus de poids aux instances qu'elle faisait d'aller à Reims. Ce n'était plus les peuples seulement qui l'acclamaient ; l'armée, surtout depuis la bataille de Patay, voyait en elle celle qui était prédestinée pour la conduire à la victoire, et le cœur comme la confiance des capitaines lui étaient acquis. Entraîné par ce mouvement, le roi enfin se décida à partir pour Reims. Il avait réuni à Gien une petite armée de douze mille combattants ; il se mit à sa tête le 28 juin. Auxerre fut la première ville qui lui refusa passage ; mais dans la crainte de voir la place prise d'assaut, les habitants sollicitèrent une sorte de neutralité qui leur fut accordée, à la condition qu'ils pourvoiraient de vivres les troupes du roi. De là, on marcha sur Troyes. La ville fut sommée de se rendre et s'y refusa. Mais le nom de la Pucelle et les merveilles qu'on en racontait effrayèrent tellement les habitants et même la garnison qu'ils demandèrent à capituler. Châlons ne fit aucune résistance au roi ; l'évêque et les principaux bourgeois vinrent au-devant de lui présenter leur soumission. La Pucelle promit au roi qu'il en irait de même pour Reims. En effet, la garnison, composée de six cents hommes, n'attendit pas l'armée royale, de sorte que les habitants purent se porter sans crainte au-devant du roi, avec toutes les démonstrations d'une joie sincère et d'une complète soumission.
L'entrée à Reims fut magnifique. Jeanne d'Arc, revêtue de son armure, et tenant d'une main son étendard et de l'autre l'épée de Fierbois, marchait à la suite du roi. Une vieille tapisserie, conservée dans la cathédrale de Reims, offrait encore, avant la Révolution, le tableau de cette mémorable entrée triomphale. La cérémonie du sacre de Charles VII eut lieu le 17 juillet 1429. Jeanne se tint près de l'autel, portant son étendard ; et lorsqu'après le sacre elle se jeta à genoux devant le roi, qu'elle lui baisa les pieds en pleurant, personne ne pouvait retenir ses larmes en écoutant les paroles
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qu'elle disait : « Gentil roi, ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui voulut que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, pour montrer que vous êtes vrai roi, et celui auquel doit appartenir le royaume ». Comme sa mission était remplie, elle demanda ensuite la permission de se retirer ; mais le roi, les princes et les chefs de l'armée lui firent de si vives instances qu'elle consentit à rester. Elle combattra donc toujours avec fidélité et courage, mais sans plus recevoir les lumières surnaturelles qui ne lui manquèrent jamais pour remplir les deux objets de sa mission première, délivrer Orléans et conduire Charles VII à Reims. Une autre carrière s'ouvre devant elle, carrière de souffrances et de martyre, dont le terme est un couronnement, non plus à Reims, mais dans le ciel.
De Reims, le roi Charles VII marcha sur Paris. A mesure qu'il approchait, les populations des villes et des campagnes le recevaient avec une joie plus grande ; mais les regards se fixaient particulièrement sur la Pucelle ; il était admirable, en effet, de la voir chevaucher d'un air si doux et si humble, et en même temps si courageux, semblable à un ange tutélaire du royaume. Quand elle vit cette grande joie du peuple, des larmes coulèrent de ses yeux, et elle dit à l'archevêque de Reims, qui était à ses côtés : « Voici un bon peuple, et n'ai encore vu aucun autre peuple qui se soit tant réjoui de la venue d'un si noble roi. Plût à Dieu que je fusse assez heureuse, quand je finirai mes jours, pour être ensevelie dans cette terre ! » — « O Jehanne ! dans quel lieu avez-vous espoir de mourir ? » lui demanda l'archevêque avec émotion. « Où il plaira à Dieu », répondit-elle ; « car je ne suis sûre ni du temps ni du lieu. Et plût à Dieu, mon Créateur, que je pusse maintenant partir, abandonnant les armes, et aller servir mon père et ma mère en gardant leurs brebis, avec ma sœur et mes frères, qui auraient une grande joie de me revoir ! » En disant ces mots, elle levait les yeux au ciel. Jamais, selon le témoignage de Dunois, les seigneurs qui la virent et l'entendirent en ce moment n'avaient si bien compris qu'elle venait de la part de Dieu.
Des monuments contemporains font voir quelle haute idée l'Europe avait de la vertu de Jeanne d'Arc ; d'après la déposition unanime de plus de cinquante témoins oculaires, cette estime singulière n'était que juste ; car, sur les champs de bataille, à la cour de son roi, auprès des pauvres et des affligés, dans ses jours de bonheur comme dans ses jours d'infortune, elle resta toujours l'humble et pieuse bergère. Les grâces répandues sur elle ne firent, au rapport des mêmes témoins, que la rendre plus ardente au service de Dieu et dans la fréquentation des sacrements. Pour elle-même elle ne désirait rien, sinon que Dieu eût pitié de sa pauvre âme. Quelque pieuse et sainte que fût sa vie, et quoique personne ne pût découvrir en elle la moindre faute, elle ne se confessait point sans pleurer ses péchés. Elle n'a jamais tué un seul ennemi dans les combats, car elle ne voulait point répandre le sang ; il lui suffisait de porter sa bannière devant tous les autres. C'est pourquoi elle ne se servait pas de son épée ; le plus souvent elle se défendait avec sa lance et avec une petite hache d'armes qu'elle portait à la ceinture. Tant qu'elle était en campagne, elle se rendait chaque matin, dès le point du jour, à l'église la plus voisine, et pendant une demi-heure elle faisait appeler par le tintement des cloches tous les prêtres qui suivaient l'armée, afin qu'ils célébrassent le service divin. Elle s'agenouillait au milieu d'eux tandis qu'ils chantaient une hymne en l'honneur de la sainte Vierge. Son confesseur était chargé de lui indiquer tous les couvents de son Ordre près desquels elle passait, et un jour elle
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eut la joie particulière de communier dans une de ces maisons avec de pauvres enfants.
Par respect pour sa mission divine, Jeanne mettait tous ses soins à écarter jusqu'aux moindres soupçons; c'est pourquoi, après le coucher du soleil, elle ne parlait plus à aucun homme. Elle dormait toujours entourée de femmes, ou, préférablement encore, de jeunes filles. Quand cela était impossible, ou qu'il lui fallait passer la nuit en plein air, elle se couchait armée de pied en cap. Pendant son séjour à Bourges, elle désirait beaucoup assister aux Matines; mais, ne voulant pas aller seule dans les rues de si bonne heure, elle pria instamment son hôtesse de l'accompagner. Jean d'Aulon, qui, à cause de son service, était toujours auprès d'elle, disait souvent qu'il ne pensait pas qu'il y eût sur la terre une femme plus chaste. Souvent, au milieu de la nuit, quand elle croyait tout le monde endormi, elle se levait doucement et priait à genoux pour la prospérité du roi et du royaume. Remplie du pressentiment de sa fin prochaine, elle disait souvent à son confesseur: « Si je dois bientôt mourir, dites de ma part au roi, notre maître, qu'il lui plaise élever des chapelles où le Seigneur soit invoqué pour l'âme de ceux qui ont succombé dans la défense du royaume ». Ce fut sur les remparts de la ville de Melun que Jeanne eut une apparition où ses Saintes lui annoncèrent sa prochaine captivité. Elles lui dirent qu'avant la fête de Saint-Jean elle tomberait aux mains des ennemis; que cela était tout à fait inévitable; qu'elle ne devait point s'en effrayer, mais, au contraire, accepter avec reconnaissance cette croix de la main de Dieu, qui lui donnerait aussi la force de la porter. Jeanne pria ses Saintes bien-aimées de demander à Dieu pour elle qu'il voulût bien lui épargner les douleurs d'un long emprisonnement, qu'il la fît mourir sur-le-champ et l'admît en son saint paradis; mais les Saintes ne lui révélèrent rien à cet égard; elles ne lui dirent ni le lieu ni l'heure où elle tomberait au pouvoir de l'ennemi, et elles lui recommandèrent seulement d'être patiente et résignée.
Depuis ce temps, les Saintes lui renouvelèrent presque chaque jour la prédiction du malheur qui approchait; mais Jeanne n'en voulut rien dire aux capitaines, et désormais elle suivit leurs ordres en toutes choses; car elle était tombée sous la main de Dieu comme une victime, et elle ne voulait pas par ses conseils en entraîner d'autres dans la destinée au-devant de laquelle elle marchait avec une tranquille résignation. Enfin, le 23 mai 1430, devant le pont de Compiègne, après des prodiges de valeur, Jeanne d'Arc tomba entre les mains de ses ennemis acharnés. Ce malheur arriva quinze mois après son entrée à Chinon, un an après la délivrance d'Orléans, et dix mois après qu'elle eut fait couronner Charles VII dans la cathédrale de Reims. Ainsi s'accomplit la prédiction qu'elle avait faite, et qui a été attestée par le duc d'Alençon: « Je ne durerai qu'un an, ou guère davantage; c'est pourquoi voyez à bien employer cette année ». Désarmée et dans les fers, Jeanne d'Arc inspirait encore aux Anglais une terreur profonde. Le gouvernement anglais de France ne vit d'autre remède à cette peur que l'infamation et l'exécution juridiques de Jeanne comme hérétique et sorcière. Or, l'hérésie de Jeanne était d'avoir battu les Anglais.
Dès le 26 mai 1430, trois jours après que la Pucelle eut été prise, le vicaire général de l'inquisiteur pour la partie anglaise de France, frère Martin Billon, écrivit au duc de Bourgogne pour la réclamer comme accusée de plusieurs erreurs, afin de l'examiner devant les docteurs de l'Université de Paris. Cette Université adressa elle-même au duc de
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Bourgogne une lettre semblable pour que la jeune captive fût traduite devant un tribunal ecclésiastique comme suspecte de magie et de sortilège. Le duc de Bourgogne et Jean de Luxembourg vendirent la Pucelle à ses ennemis aussi cher qu'ils auraient vendu un roi de France : ce marché de sang fut conclu, le 20 octobre 1430, moyennant dix mille francs. L'entremetteur de ce marché fut l'évêque de Beauvais, le misérable Cauchon. D'une famille récemment anoblie, il était devenu évêque de Beauvais par le crédit du duc de Bourgogne. Il y avait à cela quelque raison. Au concile de Constance, Cauchon avait défendu, contre le chancelier Gerson, le meurtre du duc d'Orléans, assassiné par le père du Duc. C'était une attraction de meurtre. Mais, Jeanne d'Arc ayant rendu le courage aux armées françaises, la ville de Beauvais était rentrée sous l'obéissance du roi légitime et avait renvoyé l'évêque Cauchon, comme partisan déclaré des ennemis du pays. On sent combien un pareil homme devait aimer Jeanne d'Arc et combien il était propre à être son juge.
Après que Jeanne la Pucelle eut été traînée, durant six mois, d'une prison dans une autre, et qu'elle se fut montrée partout également pure et pieuse, on l'enferma dans la tour du château de Rouen. Le roi d'Angleterre et les grands de son conseil se trouvaient réunis dans cette ville. Le 3 janvier 1431, Cauchon fut autorisé, au nom de Henri VI, à commencer l'examen des charges qui pesaient sur la Pucelle. Ces charges étaient qu'elle avait, d'une manière impie et contrairement à la loi divine, porté des habits d'homme et commis des meurtres les armes à la main ; qu'elle s'était présentée à la simplicité du peuple comme envoyée de Dieu et initiée aux secrets de la Providence ; enfin, qu'elle était soupçonnée de beaucoup d'autres erreurs dangereuses et actes coupables contre la majesté divine. Si elle n'était pas convaincue de ces crimes, le roi se réservait de la reprendre.
Cependant la pauvre Jeanne, emprisonnée dans la grosse tour de Rouen, se trouvait dans une situation affreuse. Le serrurier Etienne Castillon rapporta devant plusieurs témoins qu'il avait eu ordre de faire pour elle une cage de fer, qu'elle y était à l'étroit, attachée par le cou, les pieds et les mains, et qu'elle y avait été renfermée depuis son arrivée au château de Rouen jusqu'à l'ouverture du procès intenté contre elle. Plus tard, pendant le jour, elle avait les pieds retenus par des ceps de fer, qui tenaient eux-mêmes par une forte chaîne, et au moyen d'une serrure fermant à clef, à une grosse pièce de bois. La nuit, elle était ferrée par les jambes de deux paires de fer à chaîne, et attachée très-étroitement à une chaîne traversant les pieds de son lit, tenant à une grosse pièce de bois et fermant à clef, en sorte qu'elle ne pouvait bouger de place. De plus, une seconde chaîne la retenait alors par le milieu du corps. Telle était sa situation, d'après la déposition de plusieurs témoins oculaires. Mais ce dont elle eut à souffrir beaucoup plus encore, ce fut de ses gardiens, soldats anglais de la pire espèce. Ces misérables prenaient plaisir à l'insulter et à la tourmenter de toutes les manières ; ils ne lui laissaient pas même de repos pendant la nuit ; souvent aussi ils cherchèrent à lui faire violence. C'est pour cela qu'elle ne pouvait se résoudre à quitter ses vêtements d'homme, malgré toutes les exhortations et les menaces de ses juges ; ce qui lui fut ensuite compté comme une opiniâtreté coupable et un grand crime. Cependant, au milieu de tous ces mauvais traitements, elle ne perdait pas patience, et, suivant le rapport d'un témoin, son langage était plein de sagesse et de modération.
De son côté, l'évêque Cauchon, qui se prétendait faussement le juge
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ordinaire de Jeanne, attendu que l'endroit où elle avait été prise faisait partie du territoire du diocèse de Noyon, convoqua, le 9 janvier 1431, une assemblée de neuf docteurs et licenciés. Ceux-ci convinrent de faire une nouvelle enquête, les informations que Cauchon avait mises sous leurs yeux leur paraissent insuffisantes. Ils lui remontrèrent ensuite que la Pucelle devant être jugée par un tribunal ecclésiastique, il était convenable qu'elle fût transférée dans une prison de l'Église. Cauchon répondit qu'il n'y consentirait point, de peur de déplaire aux Anglais; parole qui seule lui ôtait le droit de juger, l'eût-il eu jusqu'alors. Jeanne réclama son droit à plusieurs reprises; mais Cauchon ne s'inquiéta ni des docteurs ni d'elle, et laissa la malheureuse en proie aux plus cruels traitements dans une prison injuste. Elle ne trouva de consolation qu'auprès de ses Saintes, qui l'assistèrent et la réconfortèrent d'autant plus fidèlement qu'elle était plus abandonnée des hommes. Les nouvelles informations recueillies sur la conduite de Jeanne dans son pays natal, étant toutes en sa faveur, Cauchon eut soin de les tenir secrètes, car les greffiers affirmèrent n'en avoir jamais rien vu. L'évêque de Beauvais ne rougit pas d'employer à ses odieux desseins un ecclésiastique, nommé Nicolas l'Oiseleur. Ce misérable se glissa dans le cachot de Jeanne d'Arc, lui dit qu'il était aussi Lorrain, partisan fidèle du roi et prisonnier de guerre comme elle. Quand il eut réussi à gagner sa confiance, Cauchon conduisit deux notaires dans une chambre attenante à la prison, et à laquelle on avait pratiqué une ouverture d'où l'on pouvait tout entendre sans être vu. Nicolas l'Oiseleur vint trouver Jeanne, et alors le traître lui fit une foule de questions insidieuses sur ses révélations. Cauchon voulut que les notaires prissent acte des réponses de Jeanne; mais un d'entre eux refusa son ministère à ces indignités, disant qu'il n'était pas permis de commencer un procès de cette manière. Cela n'empêcha pas la malheureuse Pucelle d'accorder à l'Oiseleur une telle confiance qu'elle le prit pour confesseur et communiquait d'ordinaire avec lui avant de paraître devant ses juges.
Il importait beaucoup à l'évêque de Beauvais de mettre parmi les juges le plus grand nombre de personnes possible; ceux qui refusèrent de faire partie du tribunal, y furent contraints par la force. Le vice-inquisiteur, le Maistre, homme faible et sans caractère, dit à un des témoins: « Je vois bien qu'il faut juger selon la volonté des Anglais ou se préparer à la mort ». On agit de même, par la violence ou les menaces, avec la plupart de ceux qui, dans cette inique affaire, souillèrent leurs mains du sang de l'innocence. L'évêque de Démétriade était donc bien fondé à affirmer plus tard sous serment, lors de la révision du procès, qu'aucun de ceux qui avaient concouru à cette abominable affaire n'avait agi en pleine liberté. Les choses étant ainsi préparées, Jeanne fut citée à comparaître, le 21 février 1431, pour la première fois, devant ses juges. De ce jour au 17 mars elle fut interrogée dix-sept fois. Or, d'après les déclarations d'un grand nombre de témoins, le tribunal était institué, non pas pour rechercher et laisser parler la vérité, mais bien plutôt pour poursuivre et perdre une innocente sous l'apparence de la justice. Les Anglais et Cauchon, avec ses affidés, voulant à toute force assouvir leur méchanceté et leur vengeance, ne reculèrent devant aucun moyen, quelque injuste et quelque vil qu'il pût être. Quand leurs ruses ne réussissaient point à enlacer la victime, ils cherchaient à l'effrayer et à la tourmenter par leurs violences, afin que la malheureuse, au moment du désespoir, témoignât contre elle-même et se soumît au jugement de l'iniquité; mais la Pucelle, forte de son
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bon droit, brisa les filets de leur abominable perfidie et supporta ses douleurs avec une patience héroïque. Dans les premiers interrogatoires il y avait de cinquante à soixante assesseurs; mais peu à peu les séances n'eurent lieu que devant un petit nombre de personnes, dans la prison de l'accusée, et presque en secret. Après l'avoir tourmentée de questions, le matin, durant trois ou quatre heures, et l'avoir relancée et poursuivie comme une bête fauve, on se servait de ses réponses mêmes pour lui faire, dans l'après-midi, de nouvelles questions insidieuses.
On ne permettait pas même à la pauvre prisonnière d'aller chercher à l'église la consolation et la force, et de soulager au pied des autels son cœur oppressé. Dès le commencement on lui interdit d'assister au saint sacrifice, à cause de ses prétendus crimes et des vêtements d'homme qu'elle portait. L'appariteur Jean Massieu la conduisait de la prison au tribunal; sur le passage se trouvait la chapelle du château. « Le corps de Jésus-Christ y est-il ? » demanda Jeanne, et, sur la réponse affirmative, elle faisait chaque fois son oraison; mais cette suprême consolation lui fut encore interdite peu après. Non contents de harceler et d'embarrasser la Pucelle avec des questions difficiles et pleines de pièges, Cauchon et ses affidés mirent tout en œuvre pour déterminer les greffiers à falsifier les réponses de l'accusée. Ceux-ci refusèrent constamment d'écrire autre chose que ce qu'elle disait; mais l'indigne évêque réussit au moins une fois à faire omettre une des réponses de la Pucelle, ce dont elle se plaignit en s'écriant: « Hélas! vous écrivez ce qui est contre moi, et vous ne voulez pas écrire ce qui est fait pour moi ».
Abandonnée de ses amis et livrée à ses ennemis mortels, entourée de pièges de tous côtés, tourmentée par les menaces et par les mauvais traitements dans une dure prison, exclue des consolations de l'Église, sans conseil et sans assistance, ayant sans cesse devant les yeux les flammes du bûcher dont la lueur se projetait sur chaque question, Jeanne avait le dernier et le plus rude des combats à soutenir. Toutefois la simple jeune fille, qui n'avait appris de ses parents que le Pater, l'Ave et le Credo, fixait sur ses ennemis un regard ferme et tranquille, et plus d'une fois elle leur fit baisser les yeux et les remplit de confusion, en déchirant tout d'un coup la trame de leur perfidie et en leur apparaissant dans tout l'éclat de son innocence. Si naguère les plus braves chevaliers avaient admiré son courage héroïque au milieu des batailles, elle en montrait un bien plus grand encore maintenant que, chargée de fers et en face d'une mort horrible, elle attestait à ses ennemis eux-mêmes la vérité de sa mission divine, et prophétisait à ce tribunal, prêt à la condamner au nom du roi d'Angleterre, la chute complète de la puissance anglaise en France et le triomphe de la cause nationale. Dans ces suprêmes instants elle resta attachée avec un amour et une fidélité inébranlables à son roi, dont l'ingratitude l'abandonnait, et elle supporta sans impatience, comme sans haine, les injustices et les cruautés de ses bourreaux. Les voix saintes lui disaient qu'elle devait parler hardiment à ses juges; elle suivit ce conseil, et la crainte demeura loin de son cœur. « En vérité, c'est une bonne et honnête femme ! » dit un des seigneurs anglais, saisi d'admiration en l'entendant parler. Et toutefois, avec ce courage héroïque, elle était toujours l'humble, naïve et pieuse bergère qui, au premier moment de la douleur, pleurait amèrement sur sa cruelle destinée et ne voulait pas y croire. Elle n'en continua pas moins de soutenir la vérité des divines apparitions de ses Saintes, et elle dit comment chaque jour encore elles la consolaient, la fortifiaient et la conseillaient dans sa
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prison, et que, sans leur assistance, elle aurait depuis longtemps succombé sous le poids de ses maux.
Mais jamais la rectitude de son jugement ne se manifestait mieux que dans les questions les plus difficiles. Ses réponses étaient à la fois précises, claires, brèves, sans aucune recherche, et allant toujours droit au but ; elles n'avaient rien qui portât un caractère d'exaltation maladive, de rêverie ou d'incertitude ; au contraire, elles étaient empreintes d'un esprit courageux, ferme, plein de pitié et tout pénétré de la justice de sa cause. L'évêque de Démétriade, qui assista aux interrogatoires en qualité d'assesseur, certifia plus tard que les réponses de la Pucelle furent si excellentes qu'il les regardait comme inspirées d'en haut. Son sens droit et courageux se laissa si peu troubler par les dangers qui l'environnaient de toutes parts que souvent sa présence d'esprit et la sûreté de sa mémoire furent un objet d'étonnement ; elle se rappelait avec exactitude et répétait par cœur ses réponses précédentes. On l'interrogea d'une manière perfide sur tout ce que ses ennemis avaient répandu de méchant et d'odieux sur son compte, afin, sans doute, de la déclarer indigne des grâces et des visions surnaturelles si elle s'avouait coupable en quelque point. On lui demanda un jour : « Savez-vous si vous êtes en état de grâce ? » Jeanne étonna ses juges par ces simples paroles : « Si je ne suis pas en état de grâce, Dieu daigne m'y mettre ! si j'y suis, qu'il veuille m'y conserver ! car je serais la plus malheureuse des créatures, et j'aimerais mieux mourir, si je me savais hors de l'état de grâce et de l'amour de Dieu ». Quand on l'interrogea sur la manière dont elle demandait conseil et secours à ses Saintes, elle répondit : « Je les implore de la manière suivante : Très-doux Seigneur, en l'honneur de ta sainte passion, si tu m'aimes, révèle-moi ce que je dois répondre à ces prêtres ; quant à mes vêtements d'homme, je sais très-bien que je les ai mis par ton ordre, mais je ne sais si je dois les déposer ; c'est pourquoi daigne m'instruire sur ce point ». Telle était l'invocation qu'elle adressait à Dieu dans sa détresse, et cependant on s'efforçait de la présenter comme une sorcière impie, qui avait évoqué les puissances infernales.
Nous allons voir comment ses accusateurs et ses juges ne se montrèrent jamais que ses ennemis, et ennemis de la plus vile espèce. Cauchon somma d'abord Jeanne de se choisir dans l'assemblée un ou plusieurs conseillers qui pussent lui prêter leur assistance ; mais elle le remercia, lui déclarant qu'elle ne voulait pas se séparer du conseil de Dieu. Une amère expérience lui avait trop appris combien ses ennemis s'inquiétaient peu de la conseiller et de l'assister. L'accusation entière, rédigée de la manière la plus méchante par ses plus mortels ennemis, en fournissait une nouvelle preuve. Ce qui frappe le plus dans ce document, c'est qu'il ne produit aucun témoignage régulier contre la Pucelle, et qu'il accumule les incriminations les plus graves sans faire la moindre mention des vertus de l'accusée. Pendant près de deux ans elle avait marché aux yeux du monde entier ; elle avait commandé une armée de dix ou douze mille hommes ; elle avait été en rapport avec des milliers de personnes ; elle avait eu à vaincre la fascination de la plus haute fortune comme les souffrances et le désespoir du malheur le plus extrême, et cependant ses persécuteurs acharnés ne purent trouver contre elle aucun témoin. Certes, ceci est une plus grande preuve en faveur de sa vertu sans tache que tous les témoignages produits dans la suite pour la réhabiliter. La plus grande partie de l'accusation est empruntée aux paroles de la Pucelle, mais travesties et mutilées, ou amplifiées et expliquées selon les convenances du
promoteur. Celui-ci, partant du principe « que l'assertion de la Pucelle relativement à sa mission divine et à ses visions était une imposture, ou un prestige du démon, ou une œuvre de sorcellerie », tout ce qui s'y rattachait formait dès lors une série sans fin des crimes les plus noirs. Aussi Jeanne répondit-elle constamment à chacun de ces articles, « qu'elle niait comme faux une partie des faits qu'ils contenaient ; que, quant au reste, elle s'en référait à ses déclarations précédentes, et enfin, pour ce qui est des conséquences odieuses qu'on en voulait tirer, elle en appelait à Dieu, son souverain Roi et Seigneur, dont elle avait exécuté la volonté en toutes choses ». On la somma plusieurs fois de se soumettre, elle et sa cause entière, au jugement de l'Église ; or, ses juges entendant par là leur propre jugement, elle leur donna toujours sur ce point une réponse évasive. Comme le concile de Bâle était alors assemblé, elle répondit, quand on la somma de nouveau de faire sa soumission : « Oh ! s'il y a au concile quelques-uns des nôtres, je m'y rendrai volontiers et je me soumettrai à ce qu'il décidera. Je demande qu'on me conduise au Saint-Père ; je ne me soumets pas au jugement de mes ennemis ». Là-dessus l'évêque Cauchon se mit à crier : « Taisez-vous, de par le diable ! » et il dit au greffier qu'il se gardait bien d'écrire la soumission qu'elle avait faite au concile général de Bâle. C'est ainsi que, vendu corps et âme aux Anglais, il repoussa, de la manière la plus outrageante, l'appellation de l'innocence opprimée au Pape et au concile.
Les juges réduisirent tout le procès à douze articles, lesquels étaient censés former un extrait de leurs interrogatoires et ne contenir que des faits irrécusablement établis. Mais là, l'histoire de Jeanne était travestie de la manière la plus perfide ; on ne disait pas un mot de sa conduite si pieuse, de sa renommée sans tache, du bon témoignage que lui rendirent toutes les personnes avec lesquelles elle avait eu des rapports, et de la vie pure et sainte qu'elle avait menée au milieu des camps : l'acte finissait par accuser Jeanne d'avoir refusé de se soumettre à l'Église, elle dont on avait repoussé l'appel au Pape et au concile ! Des rectifications fondées ayant été proposées sur ces articles, on résolut de les adopter. Cependant, comme ceci eût renversé facilement tout l'échafaudage du procès, on eut recours au moyen ordinaire, on les supprima ; mais l'imposture était si manifeste qu'un des notaires ajouta aux actes une petite note où il disait « que les douze articles n'étaient pas exactement rédigés, et qu'ils différaient, en partie du moins, des déclarations qui avaient été faites ; qu'ils avaient dû pour cela être rectifiés, et qu'on avait, en effet, décidé d'ajouter et de retrancher plusieurs choses, mais que les changements n'avaient pas eu lieu ». Ce que le greffier du tribunal dit des douze articles dans une note, l'un des plus grands canonistes du XVe siècle le démontre dans une consultation expresse. L'auteur est Théodore de Lellis, auditeur du tribunal de la Rote. Voici comment ce savant canoniste résume d'abord son jugement : « Touchant les douze articles tirés des confessions de Jeanne la Pucelle et destinés par ses juges à être adressés à d'autres, il est évident, pour qui parcourt le procès et les confessions de ladite Jeanne, qu'ils ont été rédigés probablement avec peu de droiture et de sincérité ; car on y ramasse tout ce qui paraît charger ladite Jeanne, tandis que ces mêmes choses, comparées aux autres confessions, ne paraissent pas si étranges et peuvent s'expliquer dans un bon sens, par la comparaison de tout ce qu'elle a dit. Cela démontré, il sera assez clair que les consulteurs, ayant suivi l'exemple du fait, ont été trompés dans la consultation ». Théodore de Lellis justifie
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sa manière de voir par l'examen comparatif des articles avec les procès-verbaux des interrogatoires, avec la doctrine de l'Écriture et des Pères, et avec les principes d'une bonne théologie. En particulier il trouve bonnes les raisons qu'alléguait Jeanne pour porter des habits d'homme dans l'état où elle se trouvait, surtout en prison; il cite même à l'appui l'exemple de la vierge sainte Marine, qui, d'après le conseil de son père, vécut toute sa vie dans un monastère sous des habits d'homme et dont le sexe ne fut connu qu'à la mort.
Ces douze articles formèrent le corps de délit d'après lequel le chapitre de Rouen et l'Université de Paris condamnèrent la Pucelle : toutefois, l'une et l'autre facultés réservaient le jugement définitif de cette affaire au Pape et au Concile, comme la Pucelle le demandait elle-même. Les ennemis de Jeanne, craignant que la voix du peuple ne les condamnât comme des meurtriers, mirent tout en œuvre pour lui arracher une rétractation de ses erreurs et un aveu de ses forfaits prétendus. Le 24 mai 1431, Jeanne d'Arc fut conduite au cimetière; le bourreau se tenait prêt et le bûcher était préparé. Une multitude immense de peuple était à l'entour. Sommée d'abjurer ce que contenait un papier écrit qu'on lui présenta, Jeanne s'écria: « J'ai déjà répondu à ce qui concerne la soumission à l'Église par rapport à mes actions et à mes paroles; je consens qu'on envoie mes réponses à Rome et je m'y soumets; mais j'affirme en même temps que je n'ai rien fait que par les ordres de Dieu ». Alors, on lui demanda positivement si elle se soumettait aux docteurs. Elle répondit encore une fois: Je m'en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père le Pape, persistant ainsi solennellement dans son appel au chef de l'Église. A cet appel sacré de l'innocence au vicaire de Jésus-Christ, l'indigne prélat répondit sèchement que l'on ne pouvait pas aller chercher le Pape, qui était trop éloigné, que les évêques étaient juges dans leurs diocèses, et qu'ainsi il était nécessaire qu'elle s'en rapportât à sa mère la sainte Église et qu'elle s'en tînt à tout ce que des clercs et des gens habiles avaient dit et décidé de ses discours et de ses actions; c'est-à-dire que Cauchon, foulant aux pieds l'autorité suprême du Pape et du concile général, se donnait lui-même et lui seul pour l'Église universelle. Sommée trois fois de répondre à cette prétention tyrannique, Jeanne d'Arc refusa trois fois avec une inébranlable fermeté. Alors Cauchon se mit à lire la sentence de condamnation préparée dès la veille, et, malgré ce qui venait de se passer, malgré l'appel de Jeanne au Saint-Siège, il eut l'audace de prononcer ces mots: « De plus, vous avez, d'un esprit obstiné et avec persévérance, refusé expressément plusieurs fois de vous soumettre à notre Saint-Père le Pape et au concile général ». On croirait que l'iniquité ne peut aller plus loin; ce qui suit est une preuve du contraire.
Dans ce moment terrible, où la mort par le feu menaçait Jeanne d'Arc, on la pressa de tous côtés de se rendre; elle répondit qu'elle n'avait rien fait de mal, qu'elle croyait les douze articles de foi et du symbole et les dix préceptes du Décalogue. Elle ajoutait qu'elle s'en référait à la cour de Rome et voulait croire tout ce que croyait la sainte Église. Nonobstant cette déclaration, on la pressa de plus en plus de se rétracter. L'appariteur, Jean Massieu, lui présenta alors à signer une cédule qui contenait la promesse de ne plus porter ni vêtements d'homme, ni armes, ni cheveux courts et autre chose de moindre importance; mais Jeanne répondit à toutes les instances: « Que cette cédule soit vue par les clercs et par l'Église dans les mains desquels je dois être mise, et s'ils me donnent con-
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seil de la signer et de faire les choses qui me sont dites, je le ferai volontiers ». Enfin, menacée de terminer ses jours par le feu si elle ne signait, elle finit par consentir à faire au bas de la cédule une marque en forme de croix, parce qu'elle ne savait écrire. Mais alors eut lieu un tour de fourberie judiciaire tel qu'on en voit peu dans l'histoire, si tant est qu'on en voie. Au lieu de la pièce dont nous venons de parler, on lui en fit signer une autre qui faisait faire à l'héroïne d'Orléans les aveux les plus lâches, les plus bas, les plus absurdes, comme d'avoir adoré et invoqué les démons, d'avoir feint mensongèrement avoir eu des révélations, et en même temps d'y avoir cru follement et à la légère. Après cette substitution infâme, Cauchon donna lecture d'un jugement qui condamnait Jeanne à une prison perpétuelle. Elle demanda à être conduite, comme on le lui avait promis, dans une prison ecclésiastique ; mais l'évêque de Beauvais s'écria : « Ramenez-la à l'endroit où vous l'avez prise ». La pauvre Jeanne, ainsi oubliée et abandonnée, fut plus malheureuse que jamais, car ses Saintes la réprimandaient fortement, dans leurs apparitions, d'avoir cédé à la crainte. C'est pourquoi elle résolut héroïquement de soutenir sa mission divine et de marcher avec résignation dans la voie où Dieu voulait la conduire. Ses habits de femme n'étaient plus assez sûrs pour la protéger contre ses gardiens qui voulaient lui faire violence. Elle se plaignait d'avoir été tourmentée, battue et traînée par les cheveux. Elle était plus étroitement enchaînée qu'auparavant et traitée avec plus de dureté. On n'omettait rien pour la jeter dans le désespoir. Enfin, voyant qu'on ne pouvait réussir à lui faire violer la promesse qu'elle avait faite de garder les vêtements de son sexe, on les lui enleva durant son sommeil, et on ne lui laissa que l'habit d'homme. Quand l'évêque de Beauvais et ses assesseurs parurent dans la prison, Jeanne voulut s'excuser ; mais l'évêque, sans vouloir écouter ses excuses, sans laisser mettre dans le procès-verbal les outrages qu'on lui avait faits et la nécessité où elle avait été placée de changer de vêtements, sans s'arrêter à ses justes plaintes, lui dit qu'il voyait bien qu'elle tenait encore à ses illusions. Il se mit ensuite à lui parler de ses apparitions et lui demanda si elle les avait revues. Jeanne répondit avec une héroïque fermeté, sans craindre les conséquences de ses paroles : « Oui, les Saintes m'ont apparu de nouveau, et Dieu m'a fait connaître par elles la grande pitié de l'abjuration que j'ai faite pour sauver ma vie. Les deux Saintes m'avaient bien dit sur l'échafaud de répondre hardiment à ce faux prédicateur, qui m'accusait de ce que je n'ai jamais fait ; elles m'ont reproché ma faute ». Alors elle affirma plus que jamais qu'elle croyait que ses voix venaient de Dieu ; qu'elle n'avait nullement compris ce que c'était qu'abjuration ; qu'elle n'avait signé que par crainte du feu ; qu'elle aimait mieux mourir que de rester enchaînée ; que la seule chose qu'elle put faire, c'était de porter l'habit de femme. C'en était assez, elle était perdue. Farewell ! « C'en est fait ! » cria le traître aux Anglais et au comte de Warwick, qui l'attendaient au sortir de la prison.
Maintenant que la victime était liée et près d'être immolée, Cauchon envoya vers elle, le lendemain, dès le point du jour, frère Martin l'Advenu, pour lui annoncer sa mort prochaine et l'exhorter au repentir et à l'aveu de ce qu'on appelait ses crimes. Quand le Frère lui eut fait connaître la mort horrible qu'elle devait subir ce jour même, l'âme si grande et si courageuse de Jeanne fut, au premier moment, saisie de terreur ; elle éclata en gémissements et en sanglots. « Hélas ! » s'écriait-elle, « me traite-t-on
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ainsi horriblement et cruellement qu'il faille que mon corps, qui est net et entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd'hui consumé et rendu en cendres ! Ah ! j'aimerais mieux être décapitée sept fois que d'être ainsi brûlée. Hélas ! si j'eusse été en la prison ecclésiastique, à laquelle je m'étais soumise, et que j'eusse été gardée par les gens de l'Église, non pas par mes ennemis et adversaires, il ne me fût pas si misérablement méchu, comme il est. Oh ! j'en appelle à Dieu, le grand Juge, des torts et ingravances qu'on me fait ». Mais, aussitôt que la première douleur se fut ainsi exhalée, et que le Frère lui eut donné quelque consolation, le pur éclat de son âme sainte et soumise à Dieu brilla à travers ses larmes comme le soleil se dégage des tempêtes et des nuages de la nuit. Dès lors son esprit, se détachant des soins de la terre, se tourna uniquement vers Dieu ; elle ne pleura plus que pour implorer la divine miséricorde en faveur d'une pécheresse repentante et près de paraître devant le souverain Juge. Elle se confessa au Frère l'Advenu et demanda avec une ardeur extrême la sainte communion, qu'on avait si longtemps refusée à ses instances les plus vives. Le Frère, ne sachant pas s'il pouvait lui accorder sa demande, en donna connaissance à l'évêque Cauchon, qui se concerta là-dessus avec plusieurs docteurs et fit répondre de lui donner la communion et tout ce qu'elle désirerait. Par là les juges absolvaient réellement la Pucelle, et se reconnaissaient eux-mêmes coupables en permettant au prêtre de la délier des fautes pour lesquelles ils étaient sur le point de l'excommunier. Si l'absolution du prêtre était valide et Jeanne digne de recevoir le divin corps de Notre-Seigneur, ils ne pouvaient plus l'exclure de l'Église comme entachée d'hérésie. Le corps adorable de Jésus-Christ fut donc apporté en grande pompe à la condamnée, et ceux qui l'accompagnaient chantaient les litanies des agonisants, disant à chaque répons : « Priez pour elle ! » Jeanne reçut pour la dernière fois la communion des mains du Frère, avec la plus humble piété et en répandant beaucoup de larmes.
Le coupable Cauchon, étant venu aussi la visiter, entendit sa propre condamnation de la bouche même de la condamnée. Quand la Pucelle le vit entrer, elle lui adressa ces simples et pénétrantes paroles : Évêque, je meurs par vous. Il commença à lui faire des remontrances, disant : « Ah ! Jeanne, prenez-en patience ; vous mourez parce que vous n'avez pas tenu ce que vous aviez promis et que vous êtes retournée à votre premier maléfice ». La pauvre Pucelle répondit à cet indigne ministre : « Hélas ! si vous m'eussiez mise aux prisons de l'Église et rendue entre les mains de concierges ecclésiastiques compétents et convenables, ceci ne fût pas advenu. C'est pourquoi j'appelle de vous devant Dieu ». En ce moment, Jeanne aperçut un des assesseurs, Pierre Morice, et lui dit : « Ah ! maître Pierre, où serai-je aujourd'hui ? » — « N'avez-vous pas bonne espérance en Dieu ? » répondit-il. — « Oui », reprit-elle ; « Dieu aidant, j'espère bien aller en paradis ». A neuf heures du matin, Jeanne monta dans la lugubre charrette du bourreau. A ses côtés étaient assis Frère Martin l'Advenu et Frère Isambart, qui avaient plus d'une fois réclamé, mais en vain, justice dans le procès. Huit cents Anglais, armés de haches, de lances et d'épées, marchaient à l'entour. Dans le chemin, elle priait si dévotement, et se lamentait avec tant de douceur, qu'aucun Français ne pouvait retenir ses larmes. Tout à coup un prêtre perça la foule, arriva jusqu'à la charrette et y monta. C'était Nicolas l'Oiseleur, le Judas qui avait souillé son vêtement sacerdotal du sang de l'innocence : le cœur contrit, il venait demander à Jeanne pardon de sa perfidie.
Arrivée au Vieux-Marché, lieu du supplice, Jeanne s'écria : « Rouen ! Rouen ! est-ce ici que je dois mourir ? » Le lieu de l'exécution était déjà encombré par la foule. Trois échafauds y avaient été élevés, l'un pour les juges, le second pour les prélats et les hommes de distinction, le troisième, près du bûcher, pour Jeanne d'Arc. On lui fit d'abord un sermon pour lui reprocher sa rechute ; elle l'entendit avec patience et grand calme. « Jeanne, va en paix ; l'Église ne peut plus te défendre et te livre aux mains séculières ». Tels furent les derniers mots du prédicateur. Après cela, au lieu de lire l'acte d'abjuration, Cauchon exhorta la Pucelle à penser à son salut éternel, à exciter au fond de son âme un véritable repentir de ses fautes, et surtout à suivre les conseils des deux Frères Prêcheurs qu'on lui avait donnés pour l'assister. Sans attendre cet avis, Jeanne s'était jetée à genoux, et invoquait avec ferveur la miséricorde de Dieu et l'assistance de tous les Saints. Elle implorait particulièrement le secours de ses Saintes chéries, qui l'avaient jusqu'alors fidèlement accompagnée dans toutes ses voies. Au nom du Sauveur mourant elle suppliait aussi, avec une entière humilité, tous les assistants, de quelque état et de quelque part qu'ils fussent, de lui pardonner la peine qu'elle pouvait leur avoir jamais faite, comme, de son côté, elle leur pardonnait toutes les injustices commises à son égard. Ensuite elle demanda à tous le secours de leurs prières, et que les prêtres présents voulussent bien lui faire la charité de dire une messe pour le repos de son âme.
A ce moment suprême, où, pour récompense de ses fidèles services, elle était à genoux sur le bûcher, elle dit tout haut devant le peuple « que ce qu'elle avait fait, fût-il bien ou mal, ne devait point être mis au compte du roi ». Lui avait consacré le fruit et l'éclat de ses victoires, et ne désirait pour elle-même que les outrages et les souffrances. Ainsi parlaient la Pucelle dans ses derniers moments. Elle demandait pardon à ceux qui lui avaient fait une si horrible injustice, à ceux qui avaient tourmenté son âme et martyrisé son corps. Ces grandes et belles paroles traversèrent tous les cœurs comme une épée tranchante, et ses ennemis aussi bien que ses amis, et les juges eux-mêmes, commencèrent à pleurer et à sangloter. C'était la plus magnifique victoire qu'elle eût jamais remportée. Jeanne pria ainsi durant une demi-heure ; ensuite l'âme damnée des Anglais, Cauchon, reprit la parole et déclara « que, en égard à ce qui avait été constaté, cette femme n'avait jamais abandonné ses erreurs et ses crimes horribles ; qu'elle s'était cachée par une malice diabolique sous une fausse apparence de changement et de pénitence, en parjurant le saint nom de Dieu, en tombant dans des blasphèmes plus damnables encore que les précédents, ce qui la rendait obstinée, rechue en hérésie et indigne de la grâce et de la communion de l'Église, qui lui avait été miséricordieusement accordée par la dernière sentence ; qu'en conséquence, après avoir tout considéré et entendu la mûre délibération de plusieurs personnes habiles, lui et son collègue avaient rendu la sentence définitive ». Cette sentence est, comme la première, adressée à la personne de l'accusée. Après lui avoir imputé tous les crimes que nous venons d'entendre, il termina ainsi : « C'est pourquoi nous, étant sur notre tribunal, vous déclarons relapse et hérétique par notre propre sentence ; nous prononçons que vous êtes un membre pourri, et, comme telle, pour que vous ne corrompiez pas les autres, nous vous déclarons rejetée et retranchée de l'Église, et nous vous livrons à la puissance séculière, en la priant de modérer son jugement à votre égard, en vous évitant la mort et la mutilation des
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membres. Et, si vous montrez de vrais sentiments de repentir, le sacrement de Pénitence vous sera administré ».
Ainsi donc, jusque dans leur sentence définitive, deux juges déclarèrent hérétique et relapse, hypocrite et impénitente, rejetée et retranchée de l'Église, une personne qu'ils venaient d'admettre à la sainte communion ! En vérité, l'iniquité s'est menti à elle-même. D'après l'ancien principe, que le pouvoir ecclésiastique ne doit pas verser le sang, Jeanne fut dès lors abandonnée à l'autorité séculière pour subir sa peine. C'est ainsi que deux ecclésiastiques français vendus à l'Angleterre, comme les deux juges iniques de Babylone vendus à leur passion criminelle, ont condamné Jeanne d'Arc très-injustement, malgré son innocence, malgré son appel au Pape et au concile; mais les Anglais eux-mêmes l'ont barbarement assassinée, puisqu'ils lui ont fait subir la peine du feu sans aucune forme de jugement ni de condamnation de leur part.
Jeanne demanda une croix pour se fortifier dans cette dernière lutte; un Anglais compatissant s'empressa de lui en faire une de bois et de la lui donner. Elle la prit très-respectueusement, la fixa dans sa robe sur sa poitrine, et ne cessa de la couvrir de baisers et de larmes, en implorant l'assistance du divin Rédempteur, qui mourut aussi, lui, innocemment sur la croix. Ensuite elle pria qu'on lui apportât la croix de l'église voisine et qu'on la tînt constamment levée devant ses yeux, afin qu'elle pût regarder jusqu'à la mort l'image du Sauveur crucifié. Quand un prêtre de cette église la lui eut apportée, elle la tint embrassée longtemps avec une ferveur singulière et en se recommandant à la miséricorde de Dieu et au secours de l'archange saint Michel et de sa conductrice sainte Catherine. Mais les Anglais trouvaient le temps long, et incontinent, sans aucune forme ou signe de jugement, ils l'envoyèrent au feu en disant au bourreau : « Fais ton office ». A l'instant on la saisit; elle embrassa la croix une dernière fois et marcha vers le bûcher où des hommes d'armes anglais l'entraînèrent avec fureur.
Lorsque Jeanne fut arrivée au pied du bûcher, on ceignit sa tête d'une mitre ignominieuse; on y lisait ces mots : « Hérétique, relapse, apostate, idolâtre ». Sur un tableau suspendu devant l'échafaud on lisait en français du temps : « Jehanne, qui s'est fait nommer la Pucelle, menteresse, pernicieuse, abuseresse du peuple, devineresse superstitieuse, blasphémateuse de Dieu, malcréant de la foy de Ihésu-Christ, vanteresse, ydolastre, cruelle, dissolue, invocateresse de déables, schismatique et hérétique ». Alors Jeanne monta sur le bûcher, où elle fut liée à un poteau. A côté d'elle se tenait le bon Frère Prêcheur Martin l'Advenu, son confesseur. Déjà les flammes s'élançaient, et le Frère restait toujours à la même place, uniquement occupé de l'âme dont Dieu l'avait fait le gardien; mais Jeanne, quoique menacée et entourée elle-même par le feu, veillait sur lui; elle le conjura de descendre du bûcher. « Tenez-vous en bas », lui dit-elle; « levez la croix devant moi, que je la voie en mourant, et dites-moi de pieuses paroles jusqu'à la fin ». A cet instant, Cauchon s'approcha d'elle encore une fois. Jeanne lui dit ces dernières paroles : « Je meurs par vous ». Quant à ses révélations, elle ne voulut jamais les révoquer et y persista jusqu'à la fin. D'après la déposition du Frère Martin l'Advenu, toujours, jusqu'à la fin de sa vie, elle maintint et assura « que les voix qu'elle avait eues étaient de Dieu, et que, quoi qu'elle eût fait, elle l'avait fait par ordre de Dieu, et ne croyait point par lesdites voix avoir été trompée ». Aussi, avec le profond sentiment qu'elle avait de son innocence et de l'iniquité
JEANNE D'ARC, LA PUCELLE D'ORLÉANS.
de ses juges, s'écriait-elle en jetant autour d'elle un regard douloureux : « Ah ! Rouen ! j'ai grand'peur que tu n'aies à souffrir de ma mort ! » Tous ceux qui entendirent la Pucelle, au milieu des flammes, protester de son innocence, et qui la virent, à peine âgée de dix-neuf ans, dans la fleur de sa vie, endurer avec un si héroïque courage cette mort horrible, tous, amis et ennemis, furent saisis d'une immense compassion.
Quand le bourreau eut allumé les matières combustibles et que Jeanne vit s'élever la flamme, elle s'écria à haute voix : « Jésus ! » Mais le bûcher était si haut que le feu ne monta qu'avec peine et lentement autour de l'infortunée. Lorsque la fumée et les flammes entourèrent la Pucelle de toutes parts, elle demanda encore qu'on lui jetât de l'eau bénite ; puis elle invoqua une dernière fois le secours de l'archange Michel et des autres Saints, et remercia Dieu de toutes les grâces dont il l'avait comblée. Enfin, le feu s'étant approché de son corps, elle pencha sa tête mourante en criant d'une voix assez forte et assez intelligible pour être entendue de tous les assistants : « Jésus ! Jésus ! Jésus ! » Ce nom, avec lequel en expirant elle dit adieu à la terre et salua le ciel, perça les cœurs mêmes les plus durs. C'était le 30 mai 1431. Près du bûcher se tenait un Anglais qui, dans sa haine farouche, avait juré de porter de ses propres mains du bois pour brûler l'ennemie maudite de son pays ; au moment où il allait accomplir son cruel serment, il entendit le dernier cri de la victime. Ses sens l'abandonnèrent aussitôt ; il crut voir une colombe blanche qui s'élevait des flammes vers les cieux, et, frappé de terreur, il tomba à terre sans connaissance. Beaucoup d'autres racontèrent avoir vu le nom de Jésus écrit au milieu des flammes.
Lorsque Jeanne fut morte, les Anglais firent écarter le feu pendant quelque temps, pour que le peuple fût bien assuré qu'elle n'était plus de ce monde et qu'on ne dît pas qu'elle avait échappé d'une manière miraculeuse. Toutefois il arriva un merveilleux événement ; quelque quantité d'huile, de soufre et de charbon, que le bourreau amassât sur le cœur et les entrailles de la Pucelle, le feu ne parvint pas à consumer ces parties de son corps. Ceci a été attesté sous la foi du serment par le bourreau lui-même, qui en fut étonné au plus haut point comme d'un miracle. En conséquence, le cardinal d'Angleterre ordonna de jeter dans la Seine le cœur, les cendres et tout ce qui restait de Jeanne, afin qu'il ne demeurât rien d'elle qui pût être un objet de vénération.
Telle fut la mort de la pucelle d'Orléans ; ainsi périt celle qui s'était sacrifiée pour la France. Quoique de lâches serviteurs de l'Église, la trahissant comme Judas trahit le Seigneur, l'eussent livrée à la mort, elle n'en resta pas moins fidèle à l'Église avec une inaltérable confiance et ne lui imputa point les fautes de ses indignes ministres. De même elle ne se détacha point de sa patrie, quoique des juges français traîtres à leur patrie et à leur devoir l'eussent condamnée, et, malgré l'ingratitude de son roi, elle lui resta inébranlablement attachée, et c'est ainsi qu'elle fut surhumaine et céleste dans sa mort comme dans sa vie. Quant à ceux qui avaient pris part à sa mort, le peuple les chargea de malédictions. Cauchon eut peur ; dès le 12 juin 1431, treize jours seulement après la mort de Jeanne, il sollicita pour lui et ses complices, et obtint du roi d'Angleterre des lettres patentes qui défendaient de les citer, à ce sujet, ni devant le Pape, ni devant le Concile. Cette crainte seule de voir leur procédure examinée et jugée par l'autorité supérieure est une preuve péremptoire contre eux. Mais Dieu, le Juge suprême, s'était chargé de punir ceux qui croyaient échapper à toute justice humaine.
30 MAI.
Cauchon mourut subitement entre les mains de son barbier; Jean le Maistre disparut d'entre les hommes sans qu'on pût savoir ce qu'il était devenu; Joseph d'Estivet fut trouvé mort sur un fumier devant Rouen; L'Oiseleur mourut de mort subite dans une église de Bâle; Nicolas Midy, qui avait prêché avant l'exécution, fut emporté par la lèpre; le duc de Bedford mourut de chagrin et de honte dans ce même château de Rouen, où Jeanne avait été enfermée; et Henri VI, au nom de qui la Pucelle fut immolée, se vit détrôné deux fois, passa la plus grande partie de sa vie en captivité et périt massacré. Ainsi moururent ceux à qui Jeanne avait dit: « Vous ne me ferez pas ce dont vous me menacez, sans en éprouver du dommage dans votre corps et dans votre âme ». Ce qu'elle avait prophétisé aux Anglais avec tant de courage dans les fers, ayant déjà la mort du bûcher devant les yeux, à savoir la ruine de leur puissance en France, s'accomplit entièrement.
La justice qui avait été refusée à Jeanne d'Arc pendant sa vie devait lui être accordée après sa mort. L'enquête ordonnée par le roi Charles fut conduite avec tant de conscience et une si sévère impartialité, qu'il ne s'est trouvé personne, pas même chez les ennemis les plus acharnés de la Pucelle, qui ait osé l'attaquer. La première audition des témoins eut lieu à Rouen, l'an 1449, par ordre du roi. En 1455, le pape Calixte III adressa à l'archevêque de Reims, aux évêques de Paris et de Coutances, ainsi qu'à l'Inquisiteur, un Bref où il les chargeait d'examiner le procès, d'écouter les deux parties et de prononcer d'après le droit et la justice. Les dépositions, au nombre de cent quarante-quatre, conservées jusqu'à ce jour, proviennent des plus nobles princes, des plus célèbres capitaines et des plus braves chevaliers de France, aussi bien que des pauvres paysans de Domremy. Les actes réunis furent soumis aux premiers savants et jurisconsultes par les juges eux-mêmes, qui, s'étant adjoint un conseil de docteurs, examinèrent ensuite de nouveau toute l'affaire et prononcèrent après une mûre délibération. L'iniquité du procès entier devint manifeste à leurs yeux; ils virent tout ce qui avait été omis, falsifié, retranché et ajouté; comment on avait effrayé l'accusée par les menaces et la violence, et comment on l'avait maltraitée de toutes manières sans observer aucune des plus simples règles de la justice. Aussi déclarèrent-ils que tout ce procès était nul. Quant aux apparitions de la Pucelle, ils décidèrent que, si l'on s'en rapportait aux signes qui doivent accompagner de pareilles révélations pour être jugées véritables, celles de Jeanne étaient d'une nature telle qu'il n'y avait pas de motifs légitimes de les rejeter. Sa vie pieuse et irrépréhensible, son vœu de virginité fidèlement gardé, le malheur extrême de la France, qui avait si grand besoin du secours de Dieu, étaient autant de raisons pour croire à la réalité de ses apparitions et à la vérité de sa mission divine. En outre, ses prédictions sur des choses futures et humainement impossibles à prévoir s'étaient accomplies de manière qu'elles ne pouvaient avoir été inventées. Enfin, elle s'était réellement soumise à l'Église, et l'abjuration qu'elle avait faite lui avait été arrachée par tromperie. Le 7 juillet 1456, dans une assemblée solennelle, l'archevêque de Reims prononça la sentence de réhabilitation; il déclara que les douze articles qui formaient la base du premier procès, étant faux, calomnieux, frauduleusement arrangés et contraires aux déclarations de l'accusée elle-même, étaient cassés par la justice comme nuls et sans valeur.
Cette pièce du procès de condamnation ainsi jugée et à jamais proscrite, d'une instruction dont elle était l'unique base, il restait encore à prononcer
JEANNE D'ARC, LA PUCELLE D'ORLÉANS.
sur les deux jugements rendus contre Jeanne, c'est-à-dire sur le fond même de l'affaire. C'est ce que firent les juges par un second arrêt dont la teneur suit :
« Vu tout ce qui est au procès ; vu principalement les deux jugements rendus contre Jeanne d'Arc, dont le premier est qualifié de jugement de grâce, parce qu'il la condamne à une prison perpétuelle ; l'autre, jugement de rechute, parce qu'il la condamne comme relapse ;
« Considérant : 1° la qualité des juges ; 2° la manière dont Jeanne était détenue ; 3° les récusations de ses juges ; 4° ses soumissions à l'Église ; 5° les appels et réquisitions multipliés par lesquels elle a soumis au Pape et au Saint-Siège ses actions et ses discours, et très-instamment requis plusieurs fois que le procès fût envoyé en entier au Pape ; 6° considéré que l'abjuration insérée au procès est fausse, que celle qui a eu lieu était l'effet du dol, qu'elle a été arrachée par la crainte en présence du bourreau et du bûcher, et par conséquent tortionnaire et imprévue, et que de plus elle n'a pas été comprise par Jeanne d'Arc ;
« Vu enfin les traités des prélats et docteurs de droit divin et humain, concluant tous à l'injustice et à la nullité du procès ;
« Tout considéré, et n'ayant que Dieu en vue, les juges prononcent que le procès, l'abjuration et les deux jugements rendus contre Jeanne contiennent le dol le plus manifeste, la calomnie et l'iniquité, avec des erreurs de droit et de fait ; et, en conséquence, le tout est déclaré nul et invalide, ainsi que tout ce qui s'en est suivi, et, en tant que de besoin, est cassé et annulé, comme n'ayant ni force, ni vertu. En conséquence, Jeanne est déclarée n'avoir encouru aucune note ni tache d'infamie, dont en tout événement elle est entièrement lavée et déchargée ».
Le surplus du dispositif concerne les réparations dues à la mémoire d'une accusée innocente, condamnée et suppliciée injustement ; voici en quoi elles consistent :
« 1° Le jugement que l'on rend sera solennellement publié dans la ville de Rouen ; 2° il y sera fait en outre deux processions solennelles : la première à la place Saint-Ouen, où s'est passée la scène de la fausse abjuration ; la seconde, le lendemain, au lieu même où, par une cruelle et horrible exécution, les flammes ont étouffé et brûlé Jeanne d'Arc ; 3° il y aura une prédication publique dans les deux endroits ; 4° il sera placé une croix au lieu de l'exécution, en souvenir perpétuel ; 5° enfin, il sera fait dans toutes les villes du royaume, et dans tous les lieux remarquables que les juges eux-mêmes jugeront à propos de déterminer, une notable publication du jugement intervenu, afin qu'on s'en souvienne dans les temps futurs ».
Après une réhabilitation si solennelle, écoutons maintenant le pape Pie II, contemporain de Jeanne d'Arc, qui ne parle qu'avec admiration de cette sainte fille. Ayant raconté sa vie merveilleuse, et constaté que dans son procès on n'avait rien établi contre sa foi, rien qui parût digne de châtiment, il s'écrie : « Ainsi périt Jeanne, vierge étonnante et admirable, qui a rétabli le royaume de France, presque ruiné et abattu, et infligé aux Anglais tant de défaites ; qui, devenue chef des guerriers, a gardé au milieu des soldats sa pudeur sans tache, et n'a jamais été l'objet de propos infamants ».
La vierge de Domremy reçoit de toutes parts un culte d'admiration et de reconnaissance. Puissions-nous voir bientôt l'Église couronner par la plus haute des récompenses terrestres un ensemble de vertus si héroïques et une carrière si merveilleuse ! Déjà on postule à Rome l'introduction de sa cause de béatification.
30 MAI.
Événements marquants
- Premières apparitions à l'âge de 13 ans dans le jardin de son père
- Départ de Vaucouleurs le 13 février 1429
- Délivrance d'Orléans en mai 1429
- Sacre de Charles VII à Reims le 17 juillet 1429
- Capture à Compiègne le 23 mai 1430
- Supplice sur le bûcher à Rouen le 30 mai 1431
- Réhabilitation solennelle le 7 juillet 1456
Miracles
- Reconnaissance du roi Charles VII caché parmi ses courtisans
- Révélation d'un secret connu de Dieu et du roi seul
- Découverte miraculeuse de l'épée de Fierbois derrière l'autel
- Cœur et entrailles restés intacts après le bûcher
Citations
Jésus ! Jésus ! Jésus !
Évêque, je meurs par vous.