Saint Dominique de Guzman

Confesseur, Fondateur de l'Ordre des Frères Prêcheurs

Fête : 4 aout 12ᵉ siècle • saint

Résumé

Né en Castille en 1170, Dominique de Guzman devint le fondateur de l'Ordre des Frères Prêcheurs. Il consacra sa vie à la prédication, notamment contre l'hérésie albigeoise en France, et à la promotion du Rosaire. Reconnu pour son humilité et ses nombreux miracles, il mourut à Bologne en 1221.

Biographie

SAINT DOMINIQUE DE GUZMAN, CONFESSEUR,

FONDATEUR DE L'ORDRE DES FRÈRES PRÊCHEURS

« Quis putas puer iste erit? »

Luc, I, 66.

« Dominicus et Franciscus, seu quæ mina Ecclesiæ sidera. Dominici labia visa sunt ad instar alvéaris et favi mellis. »

Dominique et François d'Assise, voilà les deux autres les plus brillants de l'Église. Les lèvres et pores de Dominique ont distillé pour elle un miel précieux. Lobetius, de S. Dominico.

Voici un homme admirable que Dieu a fait naître après le milieu du XIIe siècle pour être par lui-même et par ses religieux la lumière du monde, la colonne de l'Église, le soutien de la religion chrétienne, le réformateur des mœurs, le fléau des hérétiques, la ruine de l'idolâtrie et de toutes les sectes des infidèles, et le mur d'airain que le Saint-Siège apostolique a toujours opposé à tous ses ennemis. Nous sommes d'autant plus obligés de donner exactement sa vie, qu'il y a peu de personnes parmi les fidèles qui n'aient une étroite liaison avec lui, soit pour avoir embrassé un des trois Ordres dont il est le père et le chef, soit pour être de la confrérie du saint Rosaire, qui le reconnaît pour son auteur.

Il parut sur la terre au temps du pontificat d'Alexandre III et de l'empire de Frédéric Ier, surnommé Barberousse, l'an 1170, époque à laquelle saint Thomas, archevêque de Cantorbéry, fut massacré en Angleterre pour le soutien des droits et des immunités ecclésiastiques; comme si Dieu, en appelant à lui ce puissant défenseur de son Épouse, eût voulu la récompenser au centuple d'une si grande perte en lui donnant ce saint patriarche qui devait lui composer des armées entières de prédicateurs et de martyrs. Le lieu de sa naissance fut Calahorra, ville de la vieille Castille. Il eut pour père Dom Félix de Guzman, de l'illustre famille des Guzman, qui tirait son origine des ducs de Bretagne et qui, dans la suite des siècles, s'est alliée

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par des filles aux rois d'Espagne et de Portugal. Les auteurs espagnols disent que sa mère s'appelait Jeanne d'Aza, et qu'elle était de la famille des chevaliers d'Aza, que leurs belles actions ont rendus recommandables dans l'histoire de leur pays. Mais le Père Jean de Sainte-Marie, après le bienheureux Alain de la Roche, nous apprend qu'elle s'appelait Jeanne de Bretagne et qu'elle était fille d'un comte de Bretagne avec qui Félix de Guzman voulut faire alliance comme étant descendant, par ses ancêtres, d'une même tige. Il peut se faire, néanmoins, qu'elle eût acquis de sa dot la seigneurie d'Aza, qui n'est pas loin de Guzman et de Calahorra et qu'elle en eût pris le surnom d'Aza. C'était une dame d'une singulière vertu et qui, sur le tombeau magnifique qu'on lui a bâti au couvent des Frères Prêcheurs de Pennafiel, où son corps a été transporté en l'année 1318, est appelée sainte Jeanne, femme de Dom Félix de Guzman et mère de saint Dominique.

Ce saint enfant ne fut pas le seul fruit du chaste mariage de ces illustres personnes : ils eurent encore deux fils plus âgés que lui. Le premier fut Dom Antoine de Guzman, qui se fit prêtre, et, ayant distribué tous ses biens aux pauvres, se retira dans un hôpital pour y servir Jésus-Christ dans ses membres souffrants; il parvint à une éminente sainteté. On dit même qu'il a fait après sa mort plusieurs miracles qui le font vivre encore dans la mémoire des hommes et qui sont des marques éclatantes de la gloire qu'il possède dans le ciel. Le second fut Mannès de Guzman, qui, après l'établissement de l'Ordre des Frères Prêcheurs, y voulut être reçu et y a passé sa vie avec beaucoup de louanges dans les exercices d'un saint prédicateur et d'un parfait religieux. Pour notre Saint, qui ne fut que le troisième, Dieu fit connaître avant sa naissance qu'il serait un homme extraordinaire et dont tout le Christianisme tirerait de signalés services. Sa mère, le portant encore dans son sein, voulut faire une neuvaine dans l'église de Saint-Dominique de Silos pour son heureux accouchement. Au septième jour de sa dévotion, ce bienheureux abbé lui apparut avec son habit religieux, mais dans une splendeur toute céleste, et l'assura qu'elle portait dans son sein un enfant qui, par sa sainteté et sa doctrine, serait la lumière du monde et la consolation de toute l'Église. Une autre fois, il lui sembla qu'elle avait dans ses flancs un petit chien tenant un flambeau dans sa gueule, et qu'après être né il mettait le feu par toute la terre. C'était un symbole qui marquait que son fils crierait et, pour ainsi dire, aboierait continuellement contre le vice; qu'il éclairerait tous les royaumes par la pureté de ses lumières et qu'il allumerait le feu de la charité dans une infinité de cœurs.

Il fut appelé Dominique au baptême, en l'honneur de ce glorieux Confesseur qui avait fait à sa mère de si heureuses prédictions. Les fonts baptismaux dans lesquels il fut régénéré subsistent encore, et Philippe III, roi d'Espagne, en l'année 1601, les fit transporter de Calahorra à Valladolid pour y faire conférer ce même sacrement à son fils, l'infant d'Espagne, qu'il fit nommer Philippe-Dominique-Victor, et qui lui a succédé, et à sa fille, Anne d'Autriche, depuis femme de Louis XIII et mère de Louis XIV, dit le Grand. Il eut encore, après la naissance de cet admirable enfant, de nouveaux présages de ce qu'il devait être un jour, car sa marraine, qui était une dame de qualité et fort vertueuse, eut un songe mystérieux dans lequel elle lui voyait sur le front une étoile si éclatante qu'elle surpassait en lumière tous les astres qui sont dans le ciel et répandait ses rayons par toute la terre; et, comme il était encore au berceau, on vit un essaim d'abeilles qui voltigeaient autour de son visage et qui semblaient vouloir faire une ruche de sa bouche, de même que les païens le racontent de Pindare, de Platon et de Hiéron, roi de Sicile, et comme l'Histoire ecclésiastique nous l'apprend bien plus sûrement du grand docteur saint Ambroise, dont l'éloquence a aussi été plus douce et plus agréable que le miel. On dit encore qu'un jour, sa mère l'ayant mené à la messe au monastère de Saint-Dominique de Silos, le prêtre, qui célébrait le sacrifice, au lieu de dire *Dominus vobiscum*, répéta par trois fois en se tournant vers l'enfant : « Ecce Reformator Ecclesiae » ; « voilà celui qui réformera les mœurs des fidèles ». Ce qu'il fit sans y penser et par une impulsion surnaturelle qui changea les paroles qu'il voulait dire en cet oracle du ciel.

L'événement vérifia bientôt des présages si merveilleux. Dominique n'eut presque rien de l'enfance que la petitesse et l'impuissance corporelles. Son esprit s'ouvrit en peu de temps, et ce fut avec tant de bonheur qu'on voyait dès lors en lui la présence et la maturité d'un vieillard. Il fut toujours modeste, retenu, humble, dévot, tempérant et obéissant. Il n'était pas encore hors de la conduite d'une nourrice qu'il commença à faire des mortifications que les personnes les plus ferventes auraient de la peine à entreprendre dans un âge avancé, car il se levait la nuit à l'insu de tout le monde pour faire sa prière et ne se couchait plus ensuite que sur le plancher, sans paillasse ni couverture. Lorsqu'il fut en âge d'apprendre les lettres, ses parents le donnèrent à un de ses oncles qui était archiprêtre de l'église de Gumiel d'Yzan et qui eut soin de l'instruire et de le faire instruire très-parfaitement. Les exercices du saint enfant, hors le temps de son étude, étaient les mêmes que ceux de son maître, car il se rendait assidûment aux divins offices, où il chantait avec une ferveur et une dévotion admirables ; il s'adonnait aussi à l'oraison mentale, où il recevait des lumières et des consolations très-particulières. Nous lisons même dans le bienheureux Alain que, dès ce temps-là, la sainte Vierge le visita et lui enseigna l'excellente dévotion du Rosaire, qu'il a depuis répandue dans tout le monde et qui a été une source de grâces et de bénédictions spirituelles et temporelles pour tous les fidèles. D'autres auteurs, néanmoins, mettent plus tard cette apparition, et quelques-uns la reculent jusqu'au temps où notre Saint combattait pour la foi contre les Albigeois ; mais il se peut faire que Notre-Dame lui soit apparue plusieurs fois pour l'instruire sur cette dévotion et que, ne lui en ayant marqué que quelques points dans son enfance, elle lui en ait, dans la suite, découvert plus clairement les secrets et les mystères, comme nous l'expliquerons exactement au 1er octobre, où nous donnerons un article entier sur l'institution du saint Rosaire.

A l'âge de quatorze ans, ses parents l'envoyèrent à l'Université de Palencia : il y fit de rapides progrès dans la rhétorique, la philosophie et la théologie ; il acquit aussi une parfaite connaissance de l'Écriture et des Pères. Il employa environ six ans à ces études, mais sans rien relâcher de ses exercices de piété. Il avait chaque jour ses heures marquées pour la prière ; il y manquait beaucoup moins qu'à prendre le sommeil et le repas qui lui étaient nécessaires pour faire subsister son corps, et saint Antonin nous assure qu'il ne s'approchait jamais de Dieu, qui est un abîme de miséricorde et de bonté, sans être aussitôt ravi hors de lui-même ni sans recevoir quelque grâce extraordinaire. Il jeûnait presque toujours, ne buvait jamais de vin, dormait fort peu et n'avait d'autre lit que le plancher de sa chambre. Il gardait aussi une solitude continuelle, ne sachant presque point d'autre chemin dans Palencia que celui de l'église et celui des écoles publiques. Il évitait les

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mauvaises compagnies, les visites, en un mot tout ce qui peut nuire à la vertu de chasteté ; et, comme sa tendresse pour la sainte Vierge s'augmentait de plus en plus dans son cœur, il était merveilleusement exact à réciter tous les jours plusieurs Rosaire en son honneur, et y mettait un tel recueillement que cette prière vocale valait bien les méditations et les oraisons mentales de plusieurs âmes contemplatives.

Il avait, dès ce temps-là, tant de compassion pour les personnes affligées que, s'il ne pouvait pas les soulager, il pleurait amèrement leur misère. Pendant une furieuse famine qui dépeuplait presque toute l'Europe, en l'année 1191, il ne se contenta pas de donner tout ce qu'il avait d'argent, mais il vendit aussi tous ses meubles et même tous ses livres, c'est-à-dire ce qu'il avait de plus précieux, pour assister les pauvres ; son exemple porta les plus riches de Palencia à ouvrir leurs cœurs, leurs greniers, leurs coffres, et leurs mains à une infinité de malheureux que la pauvreté mettait en danger de mourir de faim. Il fit encore, depuis, la même chose dans une autre occasion. Cette charité attirait chez lui toutes sortes de nécessiteux pour lui demander du secours : une pauvre femme le pria, les larmes aux yeux, de lui faire quelque aumône pour racheter son frère des mains des Maures qui l'avaient fait esclave. Dominique avait alors tout donné et il ne lui restait rien dont il put la secourir dans cette extrémité ; mais la charité est à la fois ingénieuse et héroïque, il dit à cette femme : « Je n'ai ni or ni argent, ne vous affligez cependant pas, je sais travailler. Offrez-moi aux Maures en échange pour votre frère ; je veux être esclave à sa place ». Celle-ci, étonnée d'une pareille proposition, n'osa l'accepter ; mais Dominique n'en eut pas moins devant Dieu le mérite de la charité.

Dominique n'avait pas une moindre compassion pour les maux spirituels de son prochain. Dès sa jeunesse, il faisait de très-rudes pénitences et se dévouait aux rigueurs de la justice divine pour la conversion des pécheurs. Son corps ne pouvant porter le poids de tant d'austérités, il tomba dangereusement malade, et il était en péril évident de mort, si saint Jacques le Majeur, qui lui apparut en cette extrémité, ne lui eut rendu une santé qu'il employa avec un courage tout nouveau au salut des âmes. Il ne se contenta pas d'y travailler en secret par ses mortifications et ses prières ; mais, comme Dieu lui avait donné une éloquence puissante, il l'employa à ramener les esprits à la piété et à la perfection chrétienne. Parmi ceux qu'il convertit alors, on remarque un jeune prince qui avait étudié avec lui ; persuadé par les exhortations de Dominique de la vanité du monde et du bonheur qui se trouve dans le service de Dieu, il renonça à tous les plaisirs et aux honneurs que sa naissance lui promettait pour entrer dans l'Ordre de Cîteaux, où il fut depuis élu abbé, et de là fut élevé à l'éminente dignité de cardinal. On dit que ce fut Conrad Eginon, fait cardinal et évêque de Porto. On était déjà avide de l'entendre. On le consultait de tous côtés sur les affaires les plus épineuses, tant on avait de confiance dans son érudition et dans sa probité. Ceux qui avaient à choisir un état de vie demandaient son avis sur ce choix d'où dépendent souvent l'avenir terrestre et la destinée temporelle. Ceux qui gémissaient sous le poids de leurs vices s'adressaient à lui comme à un excellent médecin et le priaient de leur en marquer les remèdes. Enfin, ceux qui avaient des difficultés sur la théologie, les cas de conscience ou l'intelligence des saintes lettres, avaient recours à ses lumières et s'en rapportaient à ses décisions comme s'il eût été l'oracle de l'Université de Palencia, où il donnait des leçons publiques d'Écriture sainte.

L'évêque d'Osma, Martin de Bazan, ayant converti les Chanoines de sa

cathédrale en Chanoines réguliers, résolut d'y attacher le jeune Dominique, qui appartenait à ce diocèse. Il chargea de cette affaire dom Diégo de Azévédo, prieur du chapitre réformé. Notre Saint reçut cette proposition comme un ordre du ciel ; il se rendit à Osma, auprès de son prélat, où il prit l'habit religieux, à l'âge de vingt-cinq ans.

Il regarda comme rien tout ce qu'il avait fait jusqu'alors ; et, fixant les yeux, comme saint Paul, sur ce qui lui restait à faire, il entreprit, avec un courage nouveau, de se combattre lui-même et d'acquérir les vertus chrétiennes et religieuses. Il prolongea ses veilles et ses prières, augmenta ses jeûnes et ses autres mortifications corporelles, et se prescrivit dès lors pour règle de prendre chaque nuit trois fois la discipline avec des chaînes de fer. Il renouvelait en sa personne la vie austère et pénitente des anciens Pères de l'Égypte et de la Thébaïde, dont il méditait les exemples et les maximes dans les conférences de l'abbé Cassien. Cependant ses austérités ne l'empêchaient pas de travailler à la conversion des pécheurs et au grand ouvrage du salut des âmes. Les fruits de ses prédications furent très-abondants. Il confirma les catholiques, confondit les infidèles, et convertit même beaucoup de Maures hérétiques. Enfin, il s'acquit une telle réputation d'homme apostolique, que les Églises vacantes le voulaient avoir pour évêque, et qu'en effet on lui présenta un évêché suffragant de Compostelle. Mais il répondit dès lors ce qu'il a souvent répondu : « Dieu ne l'avait pas envoyé pour être évêque, mais pour prêcher » ; *non me misit Dominus episcopare, sed prædicare*. Au reste, il faisait toutes ces merveilles, principalement par la prédication du saint Rosaire, dont il expliquait les mystères, et qu'il conseillait à tout le monde de réciter avec attention et avec ferveur.

Lorsqu'il fut revenu de cette grande mission, son prélat l'ordonna prêtre et le fit sous-prieur de sa nouvelle Congrégation. C'était en réalité la première charge, puisque l'évêque était prieur. Mais, comme ce bon pasteur reconnut que Dominique était appelé de Dieu aux travaux évangéliques, il ne voulut pas renfermer une telle lumière dans un cloître. Il l'envoya premièrement à Palencia, où il avait étudié, pour y enseigner la théologie. C'était alors une Université considérable, et où il y avait beaucoup d'écoliers, soit du pays, soit de l'étranger ; mais depuis elle a été transférée à Salamanque. Dominique s'y fit admirer par la profondeur de sa doctrine et la pénétration de son esprit. Ses discours de piété n'avaient pas moins de succès. On dit que ce fut en ce temps que, par la vertu du Rosaire qu'il prêchait, une fille, nommée Alexandre, qui le récitait assidûment, et qui fut cruellement massacrée sans avoir moyen de se confesser, ressuscita cinq mois après pour recevoir de lui ce sacrement. L'évêque d'Osma lui permit de faire ensuite une seconde mission. Il parcourut donc les côtes de la Galice avec un autre religieux de sa Congrégation, nommé frère Bernard, excitant tout le monde à la dévotion envers Notre-Dame, pour mériter la grâce et la miséricorde de son Fils. Un jour qu'il prêchait sur le bord de la mer, des pirates turcs s'emparèrent de lui et le firent prisonnier. Mais à peine fut-il sur leur vaisseau, qu'une tempête furieuse éclata : les corsaires ont peur ; ils invoquent le vrai Dieu, abjurent le mahométisme, et saint Dominique apaise aussitôt la mer irritée. Le vaisseau vint aborder à un port de Bretagne, où, après le baptême, il établit pour eux la Confrérie du Rosaire, qu'il porta ensuite à Vannes, où il alla visiter le duc de Bretagne, qui était son proche parent. Les fruits qu'il fit en ce pays par ses prédications furent si grands, qu'il ne pouvait pas suffire à entendre les confessions générales. Une infinité de personnes voulurent communier de sa main, et l'évêché de

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Dol étant vacant, on lui fit de grandes instances pour l'accepter. Il le refusa généreusement, disant, comme autrefois, « qu'il n'était pas envoyé pour être évêque, mais pour prêcher ». Le duc le voulut au moins retenir dans ses États, et fit même défense à tous ses sujets de le laisser sortir ; mais la sainte Vierge l'enleva de là et le conduisit heureusement dans la ville d'Osma, auprès de son évêque, pour y continuer ses exercices de prédicateur apostolique.

Ce fut alors que ce grand homme prêcha plus ouvertement, dans la Castille et l'Aragon, la dévotion que cette Reine des anges lui avait apprise, et qu'il en établit de tous côtés la Confrérie. On rapporte des prodiges presque incroyables et des conversions tout à fait surprenantes qu'il fit par ce moyen : ainsi se convertirent Alphonse, huitième ou neuvième roi de Castille, qui, par l'assiduité à dire saintement son Rosaire, changea entièrement de vie et de conduite, devint un très-bon prince, remporta une victoire signalée sur le Miramolin, qui s'était emparé de ses États, lui défit plus de deux cent mille hommes en un seul combat, et rentra dans la paisible possession de son royaume ; un autre Alphonse, roi de Léon et de Galice, qui échappa à la damnation éternelle, que ses crimes lui avaient méritée, par la promesse de dire tous les jours dévotement son Rosaire ; et beaucoup d'autres semblables, que le lecteur trouvera dans les Annales et les Histoires entières de l'Ordre de Saint-Dominique.

Cependant ce même roi de Castille, dont nous venons de parler, père de Blanche, depuis reine de France et mère de saint Louis, nomma pour ambassadeur en France dom Diégo de Azévedo, devenu évêque d'Osma en 1201, afin d'y négocier le mariage du prince Ferdinand, son fils, avec la princesse de Lusignan, fille de Hugues le Brun, comte de la Marche, en Limousin. L'évêque voulut que Dominique l'accompagnât. Ils partirent donc ensemble de Castille, et, prenant leur route par le royaume d'Aragon et par les villes de Perpignan et de Narbonne, ils arrivèrent en Languedoc et aux environs de Toulouse, où ils virent avec douleur les étranges ravages qu'y causaient les hérétiques Albigeois. Il arriva même, par une conduite admirable de la divine Providence, qu'ils logèrent chez un homme infecté de cette hérésie ; mais saint Dominique étant entré en conférence avec lui, lui représenta avec tant de zèle et de force la fausseté de ses dogmes et l'impiété de ses pratiques, que la nuit même il le retira de son aveuglement et le fit rentrer dans le sein de l'Église ; de sorte que, selon la remarque de Vincent de Beauvais, il lui pouvait adresser ces paroles de l'Ecclésiastique : *Hospitio mihi factus es frater* ; « par l'hospitalité que tu m'as rendue, tu es devenu mon frère ». Ce furent là les prémices des fruits inestimables que ce saint Patriarche devait bientôt produire dans cette province par l'entière réduction de ces mêmes Albigeois. Le voyage de nos illustres ambassadeurs fut heureux. Ils trouvèrent le comte de la Marche dans son château de Gace ; ils lui firent la proposition du roi de Castille, et ils obtinrent de lui ce que ce roi désirait pour l'alliance de Ferdinand, son fils, avec la princesse, sa fille. Après de si bonnes paroles, ils retournèrent en Espagne pour en informer Alphonse, qui, voulant consommer cette affaire, les renvoya sur leurs pas avec une grande suite et un train magnifique, pour amener la future épouse de Ferdinand. Ils revinrent donc en France pour ce sujet ; mais ils furent bien surpris, lorsqu'ils arrivèrent dans le pays de la Marche, d'apprendre la mort de cette jeune princesse,

et de la trouver couverte d'un drap mortuaire au lieu des habits précieux qu'on lui préparait pour la cérémonie de ses noces. Ils reconnurent en cela plus que jamais la vanité des grandeurs humaines, et, ayant envoyé en Espagne le train qu'ils avaient amené, ils prirent la résolution d'aller ensemble à Rome pour obtenir du Pape la permission d'aller prêcher aux Cimmériens, qui étaient des peuples septentrionaux encore idolâtres, les vérités de l'Évangile, ou de s'arrêter dans le Languedoc pour y combattre, avec les autres missionnaires, les erreurs abominables des Albigeois. On dit qu'avant de sortir de France ils firent un voyage à Paris pour y rendre visite à la pieuse Blanche, fille de leur roi, et mariée à Louis VIII, qui n'était encore qu'héritier présomptif de la couronne, et que saint Dominique conseilla à cette princesse de réciter assidûment le Rosaire, pour se rendre digne de donner à la France un prince sage, dévot et généreux, tel qu'a été son fils saint Louis, le plus grand monarque qui ait jamais porté la couronne des fleurs de lis.

Lorsque nos saints voyageurs furent arrivés à Rome, le pieux évêque pria instamment le pape Innocent III de le décharger de son évêché, afin qu'il fût plus libre pour travailler à la réduction des infidèles et des hérétiques. Mais le Pape, qui connaissait ses mérites, n'eut garde de priver l'Église d'un si digne pasteur ; il lui permit seulement de demeurer deux ans en Languedoc, pour y exercer son zèle contre les Albigeois, avec les trois légats qu'il y avait déjà envoyés, qui étaient dom Arnauld, seizième abbé de Cîteaux ; dom Pierre de Castelnau, religieux de Froidefond, et dom Rodolphe, aussi religieux de cette abbaye. Avec cette permission, il reprit le chemin de France, toujours accompagné de saint Dominique, et, avant de s'engager dans cette glorieuse mission, il visita l'abbaye de Cîteaux, dont la sainteté était la bonne odeur de Jésus-Christ pour tout le monde. Il y demeura trois jours, et prit même par dévotion l'habit de ce saint Ordre, imitant en cela saint Thomas de Cantorbéry, et beaucoup d'autres prélats qui s'étaient revêtus de ces précieuses livrées pour avoir part aux mérites d'une si sainte maison. Quelques auteurs écrivent que saint Dominique fit la même chose : ce que nous trouvons vraisemblable, puisqu'il était trop zélé pour ne pas imiter son prélat dans une pratique de piété qui ne répugnait point à son état. Ces saints personnages allèrent de là à Montpellier, où les légats du Saint-Siège s'étaient assemblés. Ils avaient déjà beaucoup travaillé pour la réduction des hérétiques ; mais le peu de progrès qu'ils avaient fait leur faisait chercher des moyens plus efficaces que ceux qu'ils avaient employés jusqu'alors. Dominique eut recours pour cela à la prière ; et Dieu lui fit connaître que le véritable moyen de vaincre les hérétiques, était de prendre une forme de vie apostolique, faisant les voyages à pied, sans train, sans argent, sans serviteurs, sans provisions et dans un parfait abandon aux soins de la divine Providence, afin de prêcher plutôt par exemple que par paroles, et de confondre, par cette conduite, l'hypocrisie de quelques-uns de ces hérétiques qui, se donnant le nom de parfaits, faisaient profession d'une grande pauvreté et d'une abstinence extrême. Le Saint ayant reçu cette lumière, la communiqua à son évêque, et ce prélat la proposa dans le Synode en présence des légats. Ils y trouvèrent d'abord de la difficulté, craignant que les catholiques ne s'effarouchassent en voyant leurs prélats et leurs missionnaires dans un état si dénué de toutes les commodités temporelles. Mais l'évêque et Dominique les encouragèrent et s'offrirent de commencer eux-mêmes ce genre de vie. Ils envoyèrent donc en Espagne tout ce qu'ils avaient de train et de meubles et se mirent à prêcher,

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en apôtres, les vérités chrétiennes contre les impostures des hérétiques. Les autres missionnaires suivirent leur exemple, et voulurent absolument que l'évêque fût chef de la mission ; Dieu bénit si merveilleusement leurs travaux, qu'ils faisaient, en un jour, plus de conquêtes qu'ils n'en avaient fait auparavant en plusieurs mois. Ils prêchèrent à Caraman, ville située près de Toulouse. Le peuple fut si touché de leurs discours, que, reconnaissant la vérité, il chassa de ses murs les deux principaux hérétiques du pays, appelés Baldwin et Thierry. L'abbé de Cîteaux n'était pas alors avec eux, ayant été obligé de faire un voyage à son abbaye pour y présider à son Chapitre général. Le Bienheureux Pierre de Castelnau fut aussi contraint de prendre du repos à cause des mauvais traitements qu'il reçut des ennemis de l'Église. Ainsi, la mission ne fut plus composée que du saint évêque, de Rodolphe et de Dominique. Les hérétiques leur opposèrent des livres pleins d'impostures, de blasphèmes et d'invectives contre Dieu et contre les Saints, qu'ils répétèrent encore en plusieurs discussions publiques. Dominique y répondit de vive voix et par écrit ; mais avec tant de force et de netteté, que ses séducteurs se voyaient dans l'impossibilité d'y répliquer. Ils demandèrent son écrit pour l'examiner en leur particulier, promettant de se rendre s'ils le trouvaient suffisamment appuyé. Le Saint le leur donna, sachant bien que la vérité serait toujours invincible. Ils le lurent ensemble, l'examinèrent avec toute la malice que l'esprit d'hérésie leur suggérait, et s'efforcèrent d'y trouver des réponses ; mais les arguments dont il était soutenu leur parurent si forts et si convaincants, qu'ils ne crurent pas les pouvoir détruire. Dans cette inquiétude, un de la compagnie dit qu'il fallait le jeter dans le feu, et que, s'il ne brûlait point, c'était signe que la doctrine contraire était la meilleure et la plus soutenable. Tous s'accordèrent à cet avis, et aussitôt ils lancèrent l'écrit de Dominique au milieu des flammes : il y demeura quelque temps sans brûler ; mais Dieu, voulant augmenter le miracle, les flammes le rejetèrent hors de leur sein, sans lui avoir fait aucun dommage. Ce miracle n'amollit pas ces endurcis : ils reprirent ce livre merveilleux et le jetèrent une seconde fois à l'endroit où le brasier paraissait le plus ardent ; mais ce fut inutilement : il en sortit avec la même intégrité qu'il en était sorti auparavant. Ils le reprirent une troisième fois, et le plongèrent de nouveau dans le feu ; mais ce ne fut que pour leur plus grande confusion. Car, comme s'il eût été d'une matière céleste, il ne fut ni consumé, ni même grillé ou échauffé par cet élément. Tout cela néanmoins fut inutile pour les convertir, et ils prirent pour toute résolution de tenir secrets ces prodiges dont eux seuls étaient témoins. Cependant il y eut un soldat de la compagnie qui reconnut son erreur ; et, voulant se réconcilier avec l'Église, vint avertir les saints missionnaires de ce qui s'était passé. C'est ainsi que le rapporte Pierre des Vaux-de-Cernay dans son Histoire des Albigeois, où il dit que cela arriva à Montréal.

Cependant nos saints missionnaires continuaient toujours leurs courses apostoliques, et remportaient de tous côtés des victoires signalées sur leurs adversaires. Étant un jour à Fanjeaux, entre Toulouse et Carcassonne, saint Dominique discuta publiquement contre un de ces sectaires, et le pressa si fortement, qu'il se vit dans l'impossibilité de répondre. Ceux de son parti, qui, sans doute, ne savaient pas ce qui s'était passé à Montréal, dirent que leur doctrine ne consistait pas en paroles, mais en effets, qu'il fallait jeter les cahiers des deux discutants dans le feu, et que celui dont les écrits ne brûleraient point serait estimé prédicateur de la vérité. Saint Dominique, inspiré de Dieu et plein de confiance dans sa bonté, accepta

cette offre au nom de tous les catholiques. Il se fit une nombreuse assemblée des deux partis, on établit des juges, on alluma un grand brasier, les écrits de l'hérétique y furent jetés, et en un moment ils y furent consumés, sans qu'il en restât une page ni une ligne. Les écrits de Dominique y furent aussi jetés, non-seulement une fois, mais trois fois différentes ; mais, à chaque fois, les flammes les rendirent sains et saufs sans avoir osé y toucher. Le lieu d'une si célèbre dispute et d'un miracle si signalé a depuis été changé en un couvent de Frères Prêcheurs, et l'on y conserva une poutre, sur laquelle le livre de saint Dominique s'envola trois fois en sortant des flammes, avec la forme qui s'y imprima miraculeusement en trois endroits différents.

Une victoire si signalée relevant le courage de ce grand homme, il entreprit de secourir plusieurs jeunes filles mises par leurs parents, qui n'avaient pas de quoi les nourrir à cause de la grande disette qui était dans le pays et de la ruine de leurs fermes et de leurs châteaux, entre les mains des plus riches hérétiques, au grand danger de leur foi et de leur salut éternel. Le Saint, dit saint Antonin, voulait lui-même être vendu, afin que le prix de sa vente servît à les préserver d'un si grand malheur ; mais Dieu se contenta des inclinations d'une charité si héroïque, et lui donna le moyen, par les aumônes de dom Bernard, archevêque de Narbonne, de Foulques, évêque de Toulouse, et de quelques autres seigneurs catholiques, de fonder pour elles le grand et célèbre monastère de Prouille, auprès de Fanjeaux, où il retira quantité de ces filles, leur prescrivant de très-sages constitutions pour vivre dans la clôture, la retraite et la régularité. Ce prieuré est le premier de son Ordre, et a été la source de beaucoup d'autres illustres par l'observation régulière et la sainteté. On place cet établissement en l'année 1207.

En cette même année, notre troupe apostolique s'augmenta par le retour de dom Arnauld, abbé de Cîteaux, légat du Saint-Siège, qui amena avec lui douze abbés de son Ordre fort résolus de combattre l'hérésie en menant la vie évangélique que les autres pratiquaient déjà. L'évêque d'Osma, qu'ils reconnaissaient tous pour leur chef, les distribua dans divers cantons du Languedoc et du comté de Toulouse, afin de combattre en même temps l'hérésie en divers endroits, et de secourir de tous côtés les âmes qui chancelaient dans la foi, ou qui, étant sorties du giron de l'Église, voulaient y rentrer. Cependant les deux ans accordés par le Pape au saint prélat pour combattre les hérétiques étant écoulés, il se crut obligé de faire un voyage dans son diocèse, avec le dessein, néanmoins, de revenir bientôt à la charge, avec la permission du Saint-Siège. En passant par Pamiers, où il fut reçu des évêques de Toulouse et de Conserans, et d'un grand nombre d'abbés et d'ecclésiastiques comme un véritable apôtre, il remporta sur les Vaudois et les Albigeois, qui y étaient fort puissants, une victoire très-signalée ; car les catholiques et les hérétiques étant convenus d'une discussion publique, pour laquelle on nomma un juge qui favorisait l'hérésie, ce généreux Confesseur parla avec tant de force et d'éloquence pour la vérité de la religion catholique qu'il rendit les hérétiques muets, les désarma entièrement, et convertit même le juge, qui avait résolu d'être favorable à ses adversaires. Il sortit de France avec ce grand triomphe, et se rendit en peu de temps à son église d'Osma ; mais pendant qu'il se préparait à une nouvelle guerre pour la défense de l'Église et qu'il recueillait même des aumônes pour faire un établissement stable et perpétuel de missionnaires dans les lieux infectés du poison de l'hérésie, et pour la subsistance du monastère de Prouille,

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Dieu lui dit que c'était assez, et l'invita à jouir du repos qu'il avait mérité par tant de travaux et de conquêtes. Il mourut dans la même année (1207), et fut inhumé dans sa cathédrale, à gauche du grand autel. Tout son diocèse, aussi bien que la compagnie des missionnaires, pleurèrent amèrement sa mort ; mais Dieu les consola merveilleusement en déclarant sa sainteté par de grands miracles.

Peu de temps après le décès de ce grand Prélat, l'abbé de Cîteaux se vit contraint de reprendre le chemin de son abbaye pour veiller aux affaires de son Ordre. Le bienheureux Pierre de Castelnau fut massacré par les hérétiques. Dom Rodolphe s'était aussi retiré un peu auparavant à l'abbaye de Franquevaux, et y était mort accablé des fatigues de la mission. Ces accidents découragèrent les douze abbés qui étaient nouvellement arrivés, et leur firent croire qu'ils ne gagneraient rien sur les Albigeois, et qu'ils rendraient plus de services à Dieu en reprenant le soin de leurs monastères ; ainsi ils s'en retournèrent, et tout le poids de la mission tomba sur Dominique. Cet homme merveilleux ne perdit point courage, fortifié d'un côté par une grâce toute extraordinaire que lui avait méritée sainte Luthgarde par un jeûne de sept ans, et de l'autre par sept ou huit bons ouvriers qui se rangèrent sous sa conduite et prirent parfaitement son esprit, il recommença tout de nouveau à combattre les hérétiques et à les poursuivre dans tous les lieux où ils s'étaient cantonnés. Le désir du martyre le faisait aller librement partout, courant nu-pieds, sans argent et sans provisions, de ville en ville et de village en village ; il portait de toutes parts la lumière de l'Évangile. Mais comme les ennemis de l'Église étaient soutenus par les comtes de Toulouse et de Foix, par l'archevêque d'Aix et par Rabbestin, qui avait été déposé de l'évêché de Toulouse pour ses crimes, il crut qu'il était nécessaire d'opposer les armes temporelles contre ces sectaires, qui ne ruinaient pas moins la morale que la piété, qui troublaient autant l'État que l'Église.

Le légat Arnaud étant revenu, on tint conseil là-dessus, et les évêques de Toulouse et de Conserans, personnages très-zélés pour la foi catholique, se chargèrent d'aller à Rome pour en faire la proposition à Sa Sainteté. Ils lui représentèrent l'état déplorable des provinces de France, depuis la Garonne jusque par-delà les Pyrénées, la nécessité d'y porter remède, d'empêcher que le mal se répandît partout, et d'employer, pour cela, le bras séculier, sans lequel il paraissait impossible de rétablir l'ordre dans les provinces. Ils l'informèrent en même temps du zèle de saint Dominique, de sa vie pénitente et apostolique, de ses grands miracles et des fruits merveilleux de ses prédications. Le Pape, touché de leurs discours, nomma le cardinal Milon ou Galon, son légat en France, pour travailler efficacement à cette affaire, lui recommandant particulièrement de se servir des conseils de l'abbé Arnaud, avec lequel notre Saint n'était qu'un esprit et qu'un cœur. Il écrivit aussi au roi de France, Philippe-Auguste, pour l'exhorter à la guerre sainte contre ces ennemis de Dieu, de l'Église et de toute la société humaine.

Le légat ancien et le nouveau donnèrent trois missions à notre Saint : la première, de continuer ses sermons et ses discussions particulières et publiques, selon le commandement exprès qu'il en avait reçu de Sa Sainteté ; la seconde, de prêcher la croisade pour assembler les seigneurs et les peuples catholiques contre les hérétiques ; la troisième, de rechercher ceux-ci, de les juger, de les absoudre, de les condamner et de les châtier. Dominique s'acquitta dignement de ces missions, et pour attaquer l'ennemi dans

son fort, il entra dans la ville d'Albi, où il prêcha la controverse avec un courage et une résolution incroyables. Il publia aussi autre part la croisade; et on dit qu'il alla jusqu'à Paris, où il vit pour la seconde fois la reine Blanche.

Cependant il avait une grande et extrême peine de voir que les fruits ne répondaient pas à son zèle et à son travail, et ce qui lui donnait plus de douleur, c'était que peu d'hérétiques se convertissant, l'armée des catholiques, qui allait venir, en massacrèrent un grand nombre, et qu'ainsi ils seraient perdus pour toute l'éternité. Dans l'amertume dont son cœur était pénétré, il s'adressa à la sainte Vierge et la pria instamment, les larmes aux yeux, de le secourir et de lui inspirer les moyens de réduire ces endurcis. Un jour qu'il était dans la plus grande ferveur de son oraison, dans la chapelle de Notre-Dame de Prouille, cette Mère de miséricorde lui apparut et lui dit « que, comme la Salutation angélique avait été le principe de la rédemption du monde, il fallait aussi que cette Salutation fût le principe de la conversion des hérétiques ; qu'ainsi, en prêchant le Rosaire qui contient cent cinquante Ave Maria, il verrait un succès merveilleux de ses travaux et les plus opiniâtres de ces sectaires se convertir par milliers ». Dominique obéit à cette voix, et, au lieu de s'arrêter, comme auparavant, aux discussions et aux controverses, il s'appliqua principalement à annoncer le Rosaire, à en expliquer les quinze mystères et à déclarer les grandeurs et les mérites de la sainte Vierge ; il réussit si admirablement, qu'il retira, en peu d'années, plus de cent mille personnes de l'enfer, en leur faisant quitter leurs erreurs. Aussi, c'est seulement en ce temps, et non auparavant, que la plupart des auteurs ont mis l'établissement de cette célèbre dévotion ; mais il est plus véritable que notre Saint l'avait déjà publiée dans ses courses évangéliques, en Aragon, en Galice et en Bretagne, comme il a été reconnu par des mémoires sûrs de ces temps-là.

Si saint Dominique fit tant de merveilles au commencement de ses prédications contre les Albigeois, il se rendit encore beaucoup plus admirable lorsque l'armée des croisés fut arrivée, et que le généreux Simon, comte de Montfort, qui en fut créé le chef, eut entrepris de combattre et de ruiner partout les rebelles. Ce grand capitaine était le Josué qui allait à la tête des troupes du Dieu vivant, et saint Dominique était le Moïse qui, par ses larmes, ses prières et ses austérités, lui obtenait du ciel de très-glorieuses victoires. Il quittait quelquefois les voyages évangéliques qui n'avaient point d'autre fin que l'affermissement des catholiques et la conversion des hérétiques, et se rendait dans l'armée, pour instruire les soldats, pour leur faire faire de bonnes confessions, pour les former à la dévotion du Rosaire et pour les animer ensuite à combattre courageusement pour la cause de la religion, et il n'est pas croyable combien il a fait de prodiges par ces soins. Souvent le comte de Montfort se vit abandonné des croisés, qui ne s'obligeaient à combattre que pour un temps, et il ne lui restait pas assez de soldats pour en opposer un ni à vingt, ni à trente, ni à cinquante du parti ennemi ; mais le Saint l'encourageait si puissamment, avec Alix, femme du même comte, qui avait aussi un cœur tout martial, que les soldats semblaient devenir plus forts par cet abandon, parce qu'ils mettaient leur confiance dans le secours du Tout-Puissant. Ce fut par l'assistance de ce grand Saint et par la vertu du Rosaire, que cent catholiques donnèrent

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la chasse à trois mille Albigeois; que cinq cents passèrent sur le ventre à dix mille de ces fanatiques; que la plupart des villes du Languedoc et du comté de Toulouse furent emportées avec peu de monde, et surtout que cent mille hommes, conduits par le roi d'Aragon et par Raymond, comte de Toulouse, étant venus assiéger le comte Simon dans Muret, furent taillés en pièces par deux ou trois mille catholiques, dont neuf seulement périrent dans le combat, tandis que plus de trente mille hérétiques y laissèrent la vie avec le roi d'Aragon et quantité de nobles. En cette occasion, saint Dominique était à la tête des fidèles, tenant à la main une croix dont l'arbre fut percé de beaucoup de flèches, sans qu'une seule donnât dans le crucifix. Toulouse fut ensuite obligée de se rendre au comte de Montfort et de recevoir les instructions catholiques de saint Dominique, et les autres villes rebelles suivirent enfin son exemple.

Durant ces divers exploits, notre Saint reçut encore d'autres faveurs et fit d'autres prodiges très-considérables. Un jour que, pour se disposer à ses combats ordinaires contre l'erreur et le mensonge, il s'était mis en oraison devant la porte d'une église qui était fermée, il se trouva miraculeusement dedans avec un frère convers de l'Ordre de Cîteaux, qu'il avait pris pour compagnon, sans qu'il parût qu'on en eût ouvert la porte, ni qu'il sût comment il y avait été transporté. Une autre fois, sa valise et ses livres étant tombés dans la rivière, on les pêcha plusieurs jours après, sans qu'ils fussent mouillés. Souvent, pendant ses voyages, la pluie tombant de tous côtés, elle ne tombait point sur lui, et il arrivait aussi sec que si le temps eût été parfaitement serein. Comme il ne portait point d'argent, il demandait par charité le passage des bacs et des nacelles. Un jour, un batelier rustique et incivil voulut absolument avoir de l'argent: le Saint leva les yeux au ciel, et au même instant il sortit de la terre une pièce de monnaie qui servit à le satisfaire. À Castres, dans le couvent de Saint-Vincent, le crucifix lui parla et l'encouragea à poursuivre ses desseins et à porter courageusement les croix qui étaient inséparables de ses travaux apostoliques. Au même lieu, faisant son action de grâce après la messe, sa ferveur fut si admirable, qu'elle l'éleva d'une coudée au-dessus du pavé, de quoi le prieur, qui était frère Mathieu, et les autres chanoines furent témoins. Il sauva miraculeusement de l'eau quarante pèlerins anglais, qui allaient à Saint-Jacques, et qui tombèrent dans la Garonne en la passant dans un bateau trop faible pour porter tant de monde. Enfin, il fit tant d'autres œuvres surnaturelles pour la confirmation de notre foi, qu'il n'y avait qu'une opiniâtreté plus que diabolique qui pût résister à l'évidence de sa doctrine et à la clarté de la lumière qu'il portait de tous côtés.

Sa vie, tout à fait évangélique, et son humilité, relevaient toutes ces grandes actions. Nous avons déjà dit qu'il avait refusé un évêché dans la Galice, et un autre dans le duché de Bretagne; il en refusa encore trois autres dans les lieux de ses glorieuses conquêtes, savoir : celui de Béziers, celui de Conserans et celui de Comminges, nonobstant les instances et les sollicitations pressantes qu'on lui fit de les accepter. Il se chargea seulement pour un temps de l'office de grand vicaire de Carcassonne, en attendant que Guy, abbé des Vaux-de-Cernay, qui en était évêque, revînt de la croisade pour prendre possession de son siège; et il accepta par obéissance l'office d'inquisiteur de la foi contre les hérétiques, que le pape Innocent III créa la première fois pour le lui donner; cet office n'étant pas auparavant séparé de la prélature et des sublimes dignités de légat et d'évêque, à qui il appartient de droit d'informer contre les hérétiques de leur ressort.

SAINT DOMINIQUE DE GUZMAN, CONFESSEUR. 285

Mais il est temps de parler de l'établissement de son Ordre, le grand ouvrage auquel la Providence l'avait destiné de toute éternité. Il en conçut le dessein dès l'année 1207, se voyant souvent sans un nombre suffisant d'ouvriers pour prêcher l'Évangile et pour réprimer l'audace et la malice des hérétiques. Il fit encore réflexion que ceux qui travaillaient avec lui n'y étant obligés, ni par état ni par aucun engagement de leur profession, étaient tous les jours à la veille de quitter l'entreprise et de laisser l'œuvre de Dieu imparfaite, surtout à cause des difficultés qui s'y rencontraient, des fatigues qu'il fallait surmonter, des dangers qu'il fallait vaincre et de la mort à laquelle on était continuellement exposé. Cela lui fit donc prendre la résolution d'instituer un Ordre religieux qui eût pour fin la prédication de l'Évangile, l'instruction des peuples, la conversion des hérétiques, la défense de la foi et la propagation du Christianisme. Dieu révéla dès ce temps-là à la bienheureuse Marie d'Oignies, dont nous avons écrit la vie au 27 juin, qu'il voulait donner ce secours à son Église, comme il est rapporté dans son histoire composée par le cardinal Jacques de Vitry. Un autre saint religieux eut une semblable révélation dans un ravissement qui dura trois jours. Dominique, étant dans cette pensée, la communiqua à son évêque, qui était encore en vie, et à d'autres prélats d'une insigne piété et d'une très-grande érudition ; ils le confirmèrent tous dans une si haute entreprise ; et plusieurs même lui promirent de l'assister de leur crédit, de leur autorité et de leurs biens. Dans cette vue, il assembla peu à peu seize compagnons, qu'il forma aux travaux évangéliques, et en l'année 1216, voyant que les maux se multipliaient de plus en plus ; que les hérétiques, pour être vaincus par les armes, ne rentraient pas pour cela dans le sein de l'Église dont l'esprit de mensonge les avait séparés ; que les mœurs des catholiques étaient extrêmement corrompues, et qu'en beaucoup d'endroits la discipline ecclésiastique était presque entièrement abolie, il s'en alla à Rome trouver le Pape Innocent III, pour lui proposer le dessein que Dieu lui inspirait depuis tant d'années.

L'évêque de Toulouse, qui était venu au concile général de Latran, parla le premier au Pape d'un dessein si utile à l'Église ; quelques autres évêques lui en parlèrent de même et lui firent de grands éloges de ce nouvel instituteur ; le Saint eut aussi une audience pour cela. Mais comme le concile venait d'ordonner qu'on travaillerait plutôt à la réforme des Ordres déjà établis que d'en recevoir de nouveaux, le Pape demeura constant dans le refus de la proposition qui lui était faite, jusqu'à ce qu'il vît, dans un songe mystérieux, l'Église de Latran en ruine soutenue sur les épaules de saint Dominique ; il le fit revenir, et, approuvant de vive voix son Institut, il le renvoya à Toulouse, pour conférer avec ses compagnons sur les Règles et les Statuts auxquels ils voulaient s'obliger, lui promettant de les approuver lorsqu'il les aurait dressés, et l'exhortant néanmoins à s'arrêter à quelques Règles anciennes, auxquelles il pouvait ajouter des Constitutions propres à son dessein. Dominique revint donc à Toulouse, et, ayant assemblé ses compagnons dans le monastère de Prouille, il leur exposa ce que le Pape lui avait ordonné. Ils invoquèrent pour cela l'assistance du Saint-Esprit, et, après une mûre délibération, ils se sentirent inspirés de prendre la Règle de Saint-Augustin, avec quelques Statuts de l'Ordre de Prémontré, auxquels ils ajoutèrent des Règlements propres à la vie apostolique dont ils voulaient faire profession. Ils commencèrent ensuite à bâtir dans Toulouse le couvent de Saint-Romain, qui a, depuis, été changé en un autre plus magnifique. Pendant qu'ils y travaillaient, Dominique reprit le chemin de

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Rome, pour obtenir la confirmation qui lui avait été promise. Il apprit en chemin la mort du pape Innocent III, qui arriva à Pérouse le 15 juillet 1216. Cette mort et plusieurs autres affaires importantes, qui occupèrent au commencement le pape Honorius III, son successeur, retardèrent un peu l'exécution de ce que notre Saint demandait. Il ne perdit pas néanmoins courage ; mais, s'animant d'autant plus qu'il se présentait de plus grandes difficultés, il sollicitait continuellement la bonté divine, par ses prières, par ses larmes, par ses jeûnes, par ses disciplines sanglantes et par toutes les autres voies qui sont capables de fléchir, d'accomplir enfin le projet qu'elle lui avait inspiré.

Étant un jour en oraison dans l'église de Saint-Pierre au Vatican, il fut ravi en extase ; il aperçut Notre-Seigneur dans sa gloire et élevé sur un trône d'où, tenant trois lances en sa main, il semblait vouloir percer tous les hommes et foudroyer toute la terre. Il vit en même temps la sainte Vierge se jeter à ses pieds, la priant d'arrêter sa colère et de pardonner à ceux qu'il avait bien voulu racheter de son sang précieux. Et comme ce juge irrité lui dit que les crimes des hommes étaient arrivés à un tel excès, qu'il ne pouvait s'empêcher de les punir avec une extrême rigueur, elle lui présenta deux de ses serviteurs, dont l'un était Dominique même et l'autre le patriarche saint François, l'assurant que par la prédication de ces fidèles ministres de l'Évangile, et par leurs bons exemples et ceux de leurs enfants, il se ferait un si heureux changement dans les mœurs des hommes, que sa justice aurait sujet d'être contente : ce qui lui fit tomber les lances des mains et l'apaisa entièrement.

On ne peut croire la joie que cette vision donna à notre Saint ; il reconnut par là de nouveau que son entreprise venait du ciel ; qu'elle aurait un très-heureux succès ; que ses enfants seraient les réformateurs du monde, et, qu'étant joints à ceux de saint François, ils feraient un merveilleux renouvellement dans le christianisme. Il remarqua aussi les traits du visage de celui que Dieu lui avait donné pour compagnon et la forme de son habit. Quelque temps après, l'ayant rencontré dans Rome, il le reconnut sans difficulté, l'embrassa avec un grand témoignage d'allégresse, et lia avec lui une amitié étroite qu'il a toujours conservée jusqu'à la mort.

Cette même vision fut bientôt suivie de l'approbation et de la confirmation authentique qu'il poursuivait. Le Pape en parla au sacré collège, et, de son avis et consentement, il en fit expédier la bulle le 22 décembre 1216, donnant à ce nouvel Ordre, par un mouvement particulier du Saint-Esprit, le nom de *Fratrum Prædicatorum*, c'est-à-dire, selon le langage de ce temps-là, de Frères Prêcheurs, que l'on ne doit pas changer, quoique le mot de précheur pour prédicateur ne soit plus en usage. Ensuite le saint patriarche, voulant remercier la divine bonté de tant de grâces, se retira encore dans l'église des Saints-Apôtres, où ces glorieux princes lui apparurent, et, lui présentant l'un un bâton, l'autre un livre, lui dirent : « Allez et prêchez, parce que vous êtes choisi de Dieu pour ce ministère ». Il vit en même temps en esprit ses enfants allant deux à deux par tout l'univers et prêchant la parole de Dieu avec beaucoup de zèle et avec une ardeur vraiment apostolique. Depuis ce temps-là, en mémoire de cette faveur, il portait ordinairement, tant dans les villes que dans les campagnes, un bâton à la main et le livre des Épîtres de saint Paul, dont il recommandait extrêmement la lecture assidue à tous ses disciples. Avant de partir de Rome, il fit ses vœux entre les mains du Pape, qui l'établit maître général de sa Congrégation naissante, et lui donna pouvoir de recevoir des religieux à la profession, de

prendre de tous côtés de nouvelles maisons, d'y établir des supérieurs, et généralement de faire tout ce qu'il jugerait nécessaire pour le bon gouvernement de tout son Ordre.

A son retour à Toulouse, il eut la consolation de voir le couvent de Saint-Romain achevé par la libéralité de l'évêque Foulques et de Simon, comte de Montfort, qui avait pour lui une affection incroyable. Il fit part à ses enfants de l'heureuse nouvelle de l'établissement de leur Congrégation, et les disposa à la profession par tous les exercices qui pouvaient contribuer à les rendre des hommes spirituels, de véritables religieux et d'excellents prédicateurs de la parole de Dieu. Comme il savait que la science était une chose essentielle à cette congrégation qui avait pour fin d'expliquer, de défendre et d'enseigner les vérités de la foi, il ne fit même point difficulté de les conduire lui-même aux écoles publiques de Toulouse, pour y entendre les leçons de théologie et l'explication des saintes Écritures. Dieu voulant faire connaître au professeur le mérite de ces nouveaux auditeurs, un matin qu'il n'était que fort légèrement endormi, il lui sembla voir entrer dans sa classe sept étoiles très-éclatantes, dont l'une, néanmoins, surpassait les autres en beauté et en splendeur. Il fut d'abord inquiet sur la signification de ce songe, mais il en reconnut le véritable sens lorsqu'il vit saint Dominique amener ses religieux à ses leçons; par l'esprit de Dieu il découvrit que c'étaient là les sept étoiles qu'il lui avait fait voir en songe et qui, effectivement, allaient bientôt éclairer toute la terre de l'éclat merveilleux de leur lumière.

Lorsque saint Dominique vit ses disciples si bien disposés, il les reçut à la profession, et, sans différer davantage, il les distribua dans divers pays et royaumes, pour porter partout le flambeau de la véritable doctrine. Les évêques de Narbonne et de Toulouse, et le comte Simon, qui avaient bien de la peine de voir le Languedoc et la Guyenne privés d'un si grand secours, s'y opposèrent d'abord et tâchèrent de détourner le Saint de démembrer si tôt son corps qui ne faisait que de naître : mais lui qui avait l'ordre du ciel et qui savait les fruits que chacun de ses enfants ferait dans les lieux où il les envoyait, tint ferme contre leur pensée, et l'exécuta avec une constance digne d'un serviteur fidèle. Il envoya donc en France le Père Matthieu, de Paris, avec les Pères Bertrand, de Guarrigue, petit village de la province de Narbonne; Michel de Fabra, Espagnol; Jean de Navarre, de Biscaye, et Laurent, Anglais, outre Mannès de Guzman, frère de saint Dominique, qui était déjà entré dans son Ordre, et Odéric de Normandie, frère convers. Pour l'Espagne, il y envoya le Père Suero Gomez, noble Portugais, avec trois Espagnols : Michel, d'Uzera; Pierre, de Madrid, et Dominique, de Ségovie; il retint les autres à Toulouse et à Prouille, pour y élever de nouveaux religieux, gouverner la maison des filles, et continuer les exercices de la prédication et de la poursuite des hérétiques.

Le bienheureux Patriarche, après avoir converti et enrôlé dans la confrérie du saint Rosaire presque toute la ville de Carcassonne, surtout par la délivrance miraculeuse d'un possédé, qui avait été saisi par quinze mille démons pour avoir blasphémé contre les quinze mystères du Rosaire, et avait souvent outragé le saint prédicateur qui en annonçait les merveilles, et après avoir animé le comte de Montfort à combattre généreusement contre le comte de Toulouse, chef des Albigeois, qui avait repris cette place importante, partit lui-même du Languedoc pour aller établir son Ordre dans diverses villes de la chrétienté. Il alla d'abord à Paris, où il vit la reine Blanche, déjà mère de son fils saint Louis, que Dieu lui avait accordé

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par la vertu du Rosaire : car elle l'avait récité avec beaucoup d'assiduité, suivant les instructions du Saint. Les progrès de ses enfants dans cette ville lui firent juger que sa présence n'y était pas nécessaire. Il passa donc à Metz; plusieurs bons ouvriers s'étant présentés à lui, il y fonda un couvent de son Ordre, dont il établit le bienheureux Étienne, son compagnon, le premier prieur. Parmi ceux qu'il revêtit de son habit, il en prit six des plus résolus, qu'il mena avec lui en Italie. En ce voyage, pris par des brigands et mené dans un château où le capitaine, avec quatorze officiers et cinq cents soldats, menaient une vie diabolique, ne vivant que de rapines, et se souillant de toutes les ordures dont un homme brutal est capable, il les convertit tous heureusement. Son dessein était, lorsqu'il serait arrivé à Venise, de passer en Cumanie, pays enclavé dans la Tartarie, la Russie et la Scythie, sur le haut de la mer Noire, et qui n'avait pas encore reçu les lumières de l'Évangile; et il avait, pour cela, fait élire un vicaire général de son Ordre, qui fut le Père Matthieu, de Paris; mais Dieu lui fit connaître encore une fois qu'il se contentait, pour cette mission, de sa bonne volonté, et qu'il lui rendrait plus de services en affermissant l'Ordre de ses prédicateurs, afin qu'il y en eût toujours de prêts pour aller dans tous les endroits du monde, qu'en allant lui-même en ces pays éloignés porter l'Évangile. L'impossibilité qu'il trouva à Venise de faire ce voyage fut une confirmation de cette inspiration céleste. Ainsi, il prit la résolution d'aller à Rome, afin que son Institut, y étant établi, pût se répandre de là plus facilement dans les autres villes et dans tous les autres royaumes de la terre. Il laissa néanmoins quelques-uns des siens à Venise pour y bâtir un couvent, et en envoya d'autres à Spalatro pour le même dessein; et, en passant par Padoue, il promit aux habitants de leur en envoyer aussi lorsqu'il serait à Rome.

Dès que notre Saint fut dans cette ville capitale du Christianisme, il s'alla jeter aux pieds du pape Honorius III, pour lui rendre compte de l'heureux succès de la Congrégation qu'il avait eu la bonté de confirmer. Le Pape l'écouta avec beaucoup de joie; et, afin qu'il pût faire à Rome ce qu'il avait fait en France, il lui donna l'église de Saint-Sixte et ses dépendances pour lui servir de couvent. Alors il commença à ouvrir la bouche dans cette grande ville, et à y déployer les trésors inestimables de la sagesse et de la grâce dont son âme était enrichie; et ses prédications furent si efficaces, que, dans la même année, il vit son nouveau couvent peuplé de cent religieux, qui, selon l'esprit de son Institut, brûlaient du zèle du salut des âmes, et étaient dans la disposition d'aller jusqu'au bout du monde habitable pour travailler à la conversion des infidèles. Les principaux furent Tancrède, Othon, Grégoire, Henri et Albert, qui ont été comme les fondements et les pierres vives de l'édifice spirituel de l'Ordre des Frères Prêcheurs en Italie.

Les miracles que Dieu opéra par les mains de saint Dominique lui donnèrent aussi un crédit et lui concilièrent une vénération toute particulière. Les auteurs de sa vie remarquent surtout trois morts qu'il ressuscita : le premier fut le fils d'une sainte veuve romaine, nommée Guatonia, ou Tuta de Buvaleschi; cette dame allant au sermon du Saint, auquel personne ne manquait, laissa ce petit enfant malade dans son berceau. À son retour, elle voulut lui donner quelque assistance, mais elle le trouva mort et sans aucun reste de souffle et de respiration. Dans la douleur dont elle fut pénétrée, elle le prit entre ses bras, et entrant dans le couvent de Saint-Sixte, où, à cause des bâtiments, il n'y avait point encore de clôture, elle le porta aux pieds du Saint, qui était à la porte de son Chapitre; elle lui parla plus

VIES DES SAINTS. — TOME IX.

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des yeux que de la bouche : mais elle lui parla assez pour lui faire connaître qu'elle demandait la résurrection de son fils. Le Saint se retira un peu, se prosterna à terre et fit une courte prière, après laquelle, faisant le signe de la croix sur le mort, il lui rendit la vie et le rendit lui-même vivant et sain à sa mère. Ce prodige, malgré les défenses que Dominique lui avait faites et à ses religieux d'en parler, vint aussitôt aux oreilles du Pape. Il voulait le faire publier en chaire pour l'honneur du nouvel Ordre et pour la confirmation de la foi; mais le Saint fit tant auprès de Sa Sainteté, qu'elle changea de résolution, et révoqua l'ordre qu'elle avait donné pour cette publication. Cependant toute la ville de Rome, étant informée de tout ce qui s'était passé, conçut un tel respect pour le Saint, que chacun s'estimait heureux de le pouvoir toucher, et que plusieurs même lui coupaient les bords de son habit pour en faire des reliques : de sorte que quelquefois il ne lui descendait plus que jusqu'aux genoux. Ceux qui l'accompagnaient tâchaient d'empêcher cet excès; mais ce grand homme, qui voyait que plus ils l'empêchaient plus on s'empressait de lui arracher ou couper quelque chose qui lui appartient, leur disait doucement : « Laissez ce peuple satisfaire à sa dévotion ».

Le second mort qu'il ressuscita fut un ouvrier qui, travaillant à son monastère de Saint-Sixte, fut écrasé sous un pan de muraille qui tomba sur lui. Les religieux, extrêmement affligés de cet accident, supplièrent leur saint Père d'avoir pitié de ce malheureux. Il fit tirer son corps de dessous les décombres, et, ayant fait sa prière pour lui, il rétablit ses membres brisés et le remit dans le même état qu'il était auparavant. Ce nouveau prodige augmenta encore l'affection des Romains envers lui. Cependant cela n'empêchait pas que souvent sa communauté, qui ne vivait que d'aumônes, ne manquât des aliments nécessaires à la vie; mais la divine Providence y pourvut toujours d'une manière miraculeuse. Deux fois des anges, sous forme humaine, entrèrent dans le réfectoire et donnèrent à chacun des religieux un pain d'un goût et d'une blancheur incomparables. Deux fois la bénédiction du Saint fut si efficace, que, à la première, elle fit trouver du vin dans un muid où il n'y en avait point auparavant, et, à la seconde, elle multiplia tellement un seul morceau de pain, qu'il y en eut assez pour nourrir toute sa communauté, et qu'il en resta encore beaucoup après le repas.

Le troisième mort qui reçut la vie par les prières de ce grand thaumaturge fut le petit seigneur Napoléon, neveu du cardinal Étienne de Fosse-neuve. Ce jeune homme, se promenant à cheval dans Rome, tomba si rudement sur le pavé, qu'il se cassa la tête, se brisa tout le corps et mourut subitement. Le cardinal, son oncle, était alors avec saint Dominique et avec deux autres cardinaux : Ugolin, évêque d'Ostie, et Nicolas, évêque de Frascati, qui travaillaient ensemble à l'affaire que le Pape leur avait commise, de réunir en un seul monastère toutes les religieuses dispersées dans Rome. La nouvelle de cette mort, que beaucoup de circonstances rendaient funeste et déplorable, toucha vivement ce bon oncle. Il tomba en défaillance et il fallut le coucher sur un lit. Saint Dominique, qui prenait part à la peine de tous les affligés, en ressentit aussi beaucoup de douleur. Ses enfants saisirent cette occasion pour le prier de ressusciter le défunt. Il ne refusa point; s'étant vêtu pour dire la messe, il monta à l'autel en présence de trois cardinaux et d'Yves, de Cracovie, en Pologne; de saint Hyacinthe et du bienheureux Ceslas, neveu du prélat, et d'un grand nombre de religieux. La dévotion avec laquelle il célébra fut admirable : les larmes lui coulaient des yeux en abondance, sa poitrine jetait une infinité de soupirs, et, lorsqu'il fut à l'élé-

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vation des saints Mystères, il entra dans une extase et dans un ravissement merveilleux, pendant lesquels son corps fut élevé de terre d'une coudée. Après la messe, il se transporta au lieu où était le mort, suivi de toute cette illustre compagnie. Il pria trois fois pour lui, et, à chaque fois, il toucha de la main ses membres brisés, qu'il avait auparavant remis dans leur situation naturelle. Après cette cérémonie, il entra dans un nouveau transport qui éleva encore son corps au-dessus de la terre, et, dans cet état, il s'écria d'une voix forte : « Napoléon, mon fils, au nom de Notre-Seigneur, je vous le dis, levez-vous ». Le mort, à cette parole, obéit plus promptement que s'il eût été vivant. Ses os se remboîtèrent, ses membres se réunirent, ses plaies se fermèrent, et il se leva plein de vie et de santé, environ six heures après sa mort. On ne peut concevoir l'étonnement et l'admiration des spectateurs, ni les dispositions qu'une action si évidente et si authentique opéra dans le cœur de tous les habitants de Rome, pour recevoir avec soumission les avis que saint Dominique leur donnait dans ses sermons.

Il ne faut plus, après cela, être surpris si, dans le peu de temps qu'il s'arrêta cette fois à Rome (dix-huit mois), il entreprit et exécuta des choses qui semblaient demander plusieurs années. Nous avons déjà parlé d'une mission qu'il avait du Pape, de rassembler toutes les religieuses de la ville en un seul monastère. Ce dessein était extrêmement utile, parce que Dieu est mieux servi, et l'observance régulière mieux gardée dans un grand monastère que dans plusieurs petits ; il souffrait néanmoins beaucoup de difficultés : car, ces religieuses étaient accoutumées, les unes à demeurer chez leurs parents, les autres à loger dans de petites communautés séparées, et toutes à ne point garder de clôture, mais à sortir avec une entière liberté, et leurs proches ne voulaient pas être privés de la compagnie et de l'entretien de ces pieuses filles. Mais le Saint surmonta si adroitement ces obstacles et gagna tellement tous les esprits, qu'enfin il réunit toutes ces religieuses, et même celles de Sainte-Marie au-delà du Tibre, dans une seule maison, celle de Saint-Sixte, que ses religieux leur cédèrent pour passer dans celle de Sainte-Sabine, que le Pape leur donna avec toutes ses dépendances. Il leur ordonna la clôture perpétuelle, selon les intentions de Sa Sainteté, et, leur ayant fait prendre son Institut, il les forma admirablement à toutes les vertus chrétiennes et religieuses : de sorte que l'on voyait dans ce couvent, par la sainteté de ces excellents sujets, une image de la vie angélique et de la belle économie qui est dans chaque chœur des esprits bienheureux. On rapporte encore plusieurs miracles que le Saint opéra pour les confirmer dans leur première résolution ; mais nous serions trop long si nous nous arrêtions à toutes les actions de cet homme incomparable.

Il n'en fit pas de moins éclatantes dans son nouveau monastère de Sainte-Sabine. Ce fut là que, par la prédication du Rosaire, il convertit un usurier qui s'était enrichi et avait amassé de grands trésors par un commerce injuste ; et une courtisane appelée Catherine la Belle, qui, d'une pécheresse publique, devint une illustre pénitente et une excellente servante de Dieu. Ce fut là qu'il gagna à Jésus-Christ et à la religion saint Hyacinthe et saint Ceslas, Polonais et neveux de l'évêque de Cracovie, qui portèrent bientôt après l'Ordre en Allemagne et en Pologne, où principalement saint Hyacinthe se rendit admirable par une infinité de prodiges, comme nous le dirons dans sa vie. Ce fut là qu'il reçut le bienheureux Réginald de Saint-Gilles, chanoine de l'église de Saint-Aignan, à Orléans, après lui avoir obtenu de la sainte Vierge la santé par un insigne miracle. Ce savant et pieux ecclésiastique était venu à Rome avec son évêque, dans le dessein de visiter

les stations et les lieux consacrés par le sang des Apôtres et des Martyrs; mais, entendant parler de la vie exemplaire et des miracles de saint Dominique, il le vint voir et lui demanda l'habit de son Ordre; le Saint le lui promit avec d'autant plus de joie, que, sachant qu'il était très-vertueux et qu'il joignait à la piété une grande érudition, ayant même enseigné cinq ans le droit canon à Paris, il ferait un grand ministre de la parole de Dieu; mais à peine lui eut-il donné jour pour entrer dans son monastère, qu'une maladie violente qui le saisit, non-seulement retarda l'accomplissement de son dessein, mais le mit aussi en grand danger de perdre la vie. Saint Dominique, ne voulant pas perdre un si rare sujet, pria instamment pour sa convalescence. Un jour donc que la fièvre le tourmentait plus cruellement, la sainte Vierge lui apparut, et, le touchant de sa main à tous les membres que le prêtre a coutume d'oindre en donnant l'Extrême-Onction, non-seulement elle lui rendit une parfaite santé, mais elle lui conféra aussi des grâces extraordinaires opposées aux vices dont ces membres ont coutume d'être les instruments, surtout une chasteté angélique et une mortification parfaite de la langue et de tous les sens. Elle lui fit voir en même temps l'habit qu'il devait porter, qui n'était point un habit de chanoine, comme saint Dominique et ses enfants l'avaient porté jusqu'alors, mais un habit et un scapulaire de serge blanche avec une chape et un chaperon noir pardessus. Aussi le Saint, après cette révélation, changea l'habit de son Ordre par la permission du Pape, et lui donna celui dont sa bonne Maîtresse avait montré la forme à ce grand serviteur de Dieu. Il l'en revêtit des premiers, et il a été depuis un homme puissant en œuvres et en paroles, qui a rendu de grands services à la religion. Il est mort, en odeur de sainteté, à Paris, l'an 1220, et il a été enterré à Notre-Dame des Champs, qui était alors le lieu de la sépulture des Frères Prêcheurs.

Saint Dominique eut quelque temps après une vision pleine de consolation, dans laquelle Notre-Seigneur lui montra tous ses enfants cachés sous le manteau de sa très-sainte Mère. Le soin qu'il avait de leur avancement ne l'empêcha pas de s'appliquer à beaucoup d'autres choses qu'il croyait pouvoir contribuer à l'augmentation de la gloire de Dieu. Dans cet esprit, il conseilla au Pape de créer un officier dans son palais pour expliquer l'Écriture sainte et les vérités de notre foi à une infinité de personnes qui abondaient à la cour, et qui souvent perdaient beaucoup de temps en attendant l'expédition de leurs affaires. Sa Sainteté le chargea de cet emploi, et il s'en acquitta dignement tout le reste du temps qu'il fut à Rome. Cet officier est celui qu'on appelle le maître sacré du palais, qui est devenu, dans la suite, un des plus considérables de Rome; ce sont toujours des religieux de Saint-Dominique qui portent cette qualité; et ils ne la quittent guère que pour être cardinaux ou maîtres-généraux de tout l'Ordre. Dans cet esprit, le même saint Patriarche, voyant le besoin que l'Église avait de soldats qui la défendissent contre les insultes et les cruautés des hérétiques et des infidèles, établit, avec la permission du Pape, l'Ordre des Soldats de la milice de Jésus-Christ. La nécessité d'être bref ne nous permet pas de donner ici les obligations et les statuts de cet Ordre. Nous remarquerons seulement que c'est par lui qu'a commencé le Tiers Ordre, de l'un et de l'autre sexe, de Saint-Dominique, qui s'est rendu si célèbre depuis sa mort, et que nous pouvons appeler une heureuse pépinière de Saints et de Saintes, puisqu'il en a donné et qu'il en donne tous les jours un si grand nombre à l'Église.

Après cet établissement, la nouvelle arriva à Rome de la mort glo-

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rieuse de Simon, comte de Montfort, qui fut tué le 28 juin de l'année 1218, au neuvième mois du siège qu'il avait mis devant Toulouse. Cet accident fit prendre la résolution au Saint de retourner en Languedoc, pour consoler et fortifier les religieux qu'il y avait laissés, et ses filles du monastère de Prouille, et pour y étendre son nouvel Ordre de la milice de Jésus-Christ, qui était surtout nécessaire en ce pays. Il partit de Rome vers la fête de tous les Saints, et, passant par Florence et par Bologne, où il fit quantité de miracles, et reçut du ciel plusieurs faveurs considérables, il se rendit en peu de temps au comté de Toulouse. Sa présence réjouit infiniment ses enfants, et leur fit concevoir de nouvelles résolutions de travailler à la perfection de leur état, mais il les en sevra bientôt pour passer en Espagne, où son Ordre faisait de très-grands progrès. Prêchant un jour à Ségovie, dans la vieille Castille, il assura ses auditeurs que le ciel, qui n'avait point donné depuis longtemps de pluie, ce qui faisait appréhender une grande famine, en donnerait bientôt en abondance : ce qui arriva à la fin de son sermon, quoiqu'au commencement tout l'air fût parfaitement serein, et qu'il n'y eût aucune apparence de changement de temps. On attribua cette faveur à ses prières, et on lui donna un couvent pour les religieux de son Ordre. Il en fonda aussi un à Madrid pour des religieuses, et il fit en d'autres endroits des conversions fort remarquables.

Lorsqu'il eut donné en Espagne tous les ordres nécessaires pour la conservation de ce qu'il avait établi, il repassa en France, et vint à Paris, où il trouva trente religieux qui avaient déjà quelques bâtiments dans l'Université, avec une ancienne chapelle dédiée à l'honneur de saint Jacques, bien que le lieu de leur sépulture, comme nous l'avons dit, fût encore à Notre-Dame des Champs. C'est à cause de cette chapelle, qui a donné le nom à toute la rue Saint-Jacques, qu'on les appela Jacobins. Le Saint remercia Dieu de ces heureux commencements, et, pour leur donner plus d'accroissement, il commença à prêcher la parole de Dieu et à publier de nouveau la dévotion du saint Rosaire. Un jour, ayant été prié de prêcher dans l'église cathédrale, il s'y prépara par une oraison d'une heure. La sainte Vierge lui apparut et lui marqua pour sujet de son sermon le premier mystère du Rosaire, qui comprend l'Annonciation de l'Ange, son consentement à la parole de cet Esprit céleste, et l'Incarnation du Verbe divin dans son sein. Le fruit de son exhortation fut si grand qu'on vit ensuite la plupart des Parisiens s'enrôler dans cette auguste confrérie : les plus puissants contribuèrent abondamment de leurs aumônes à la construction d'un monastère. Il est vrai que quatre libertins, semblables à ceux qui veulent encore à présent passer pour beaux esprits et pour esprits forts, se raillèrent de son sermon, mais leur raillerie ne fut pas longtemps sans châtiment, car, dès le lendemain, se battant deux contre deux, ils s'entre-tuèrent et moururent misérablement, vérifiant ainsi ce que le Saint avait dit en chaire, que quelques-uns de ses auditeurs, s'ils ne se convertissaient pas, ne verraient pas la fin du jour suivant.

Le séjour du Serviteur de Dieu à Paris ne fut que d'un mois, et néanmoins il fit de grandes choses pour la propagation de son Ordre, car, de là, il l'étendit non-seulement en plusieurs autres villes du royaume, mais aussi en Écosse, à l'instance du roi Alexandre, qui, étant venu pour renouveler les anciennes alliances de sa couronne avec celle de France, lui demanda de ses religieux pour l'instruction et la sanctification de ses sujets. De Paris, le Saint reprit le chemin d'Italie. Il alla d'abord à Bologne, où il reçut une indicible consolation pour les grands fruits que le bienheureux Réginald y

avait faits en huit mois seulement qu'il y avait demeuré. Ensuite il retourna à Rome, où il fut reçu avec un applaudissement universel pour les grands prodiges qu'il y avait faits à son voyage précédent. Néanmoins il n'y demeura que fort peu de temps, car, ayant affermi ses religieux de Sainte-Sabine et ses filles de Saint-Sixte, auxquelles il découvrit diverses embûches qui leur étaient dressées par le démon, il revint au plus tôt à Bologne, où sa présence était nécessaire depuis l'obédience qu'il avait donnée au bienheureux Réginald pour aller à Paris.

Ce fut en cette ville et aux fêtes de la Pentecôte de l'année 1220 qu'il tint son premier chapitre général. Nous laissons aux historiens particuliers de son Ordre de rapporter en détail les ordonnances qu'il y fit faire, si pleines de sagesse et de sainteté que l'on ne peut douter que le Saint-Esprit n'en ait été l'auteur. Nous remarquerons seulement que le glorieux patriarche, voyant les principaux membres de la Congrégation assemblée, se jeta humblement à leurs pieds et, protestant qu'il était un religieux relâché et un homme sans ferveur et de mauvais exemple, les pria avec grande instance de le déposer de sa charge ou d'accepter le renoncement et la démission libre et volontaire qu'il en faisait. Cet acte d'humilité ravit toute la compagnie ; mais il n'y eut personne qui voulût écouter une proposition dont toute la Congrégation ne pouvait que souffrir de très-grands dommages. N'ayant pu obtenir cette décharge, qu'il regardait comme une faveur signalée, il exhorta ses enfants à continuer de servir Dieu et le prochain dans une sainte ferveur, et insista particulièrement sur l'établissement d'une parfaite pauvreté, sans rentes ni possessions, ni aucuns biens immeubles dans tous leurs monastères. Il leur fit là-dessus un discours très-pathétique et leur montra efficacement qu'il n'y a rien de plus sûr ni de plus avantageux que de s'appuyer entièrement sur le secours de la divine Providence ; tout le chapitre s'unit à sa pensée. Depuis ce temps-là, cette grande pauvreté a été modérée pour de bonnes raisons et par la permission du Saint-Siège. Mais dans le XVe siècle, le révérend Père Antoine Lequien du Saint-Sacrement, religieux de cet Ordre, d'une éminente sainteté et qui possédait excellemment le double esprit de son Père saint Dominique, la rétablit dans quelques couvents de Provence.

Saint Dominique, après ce chapitre, établit sa demeure à Bologne et n'en sortit plus que pour quelques voyages de peu de durée. Dans le premier, il fut à Florence, à Sienne, à Viterbe, à Modène, à Milan, à Côme, à Bergame, à Crémone et à Brescia, soit pour y établir de nouveaux couvents, soit pour visiter ceux que ses enfants avaient déjà établis ; et il fit partout des conversions et des miracles qui le faisaient regarder comme un homme tout céleste et comme le grand thaumaturge de son siècle. À Viterbe, il salua le Pape, qui lui donna de nouveaux témoignages d'affection et de bienveillance pour lui et pour sa famille. Il vit à Crémone, pour la dernière fois, le séraphique Père saint François, et l'on ne peut croire comment ces deux séraphins de la terre s'embrasèrent mutuellement du feu de l'amour divin et du désir d'aller jouir bientôt du souverain bien. Dans un second voyage, il parcourut les principales villes qui sont au-delà du Pô et s'arrêta principalement à Parme, à Plaisance, à Reggio et à Faenza, où l'on s'empressait d'établir des couvents de son Ordre. Dans Sienne, l'évêque voulut absolument qu'il logeât dans son palais ; mais, comme le serviteur de Dieu ne pouvait s'empêcher de garder partout une étroite observance, il ne laissait pas de se lever toutes les nuits avec son compagnon pour aller dans l'église, à Matines ; et Dieu, par un effet de sa providence et de sa bonté,

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lui envoyait deux Anges qui le conduisaient avec des flambeaux allumés, lui ouvraient les portes de l'évêché, le menaient jusque dans l'église et ensuite le ramenaient à sa chambre de la même manière qu'il en était sorti; ce qui fut vu premièrement par les domestiques de l'évêque et puis par l'évêque même, qui voulut veiller pour en faire l'expérience. En repassant par Florence, il y acheva la conversion d'une insigne pécheresse publique nommée Benolte, qu'il avait déjà livrée deux fois à la possession corporelle du démon pour lui faire sentir l'état pitoyable de son âme, et, après l'en avoir délivrée, il en fit une si illustre pénitente qu'elle a mérité des visites et des caresses extraordinaires du ciel et la grâce de mourir dans les ardeurs d'un pur amour de Dieu.

À son retour dans Bologne, il tint son second chapitre général, où il divisa tout son Ordre en huit provinces, qui comprenaient déjà cinquante-six couvents, sans compter ceux qui n'étaient que désignés. Il fit aussi élire huit provinciaux pour les gouverner, et envoya de ses enfants en divers cantons du monde, et même dans les pays les plus septentrionaux, comme en Danemark, en Suède, en Norvège et jusqu'à sous le pôle arctique. La Hongrie, la Grèce, la Palestine et tout l'Orient eurent aussi part à cette grande bénédiction; de sorte que l'on ne pouvait assez s'étonner comment, en cinq ans seulement, cette vigne mystique s'était si fort étendue qu'elle était capable de couvrir, pour ainsi dire, toute la terre. Le Saint ne pouvait sans doute envoyer en tous ces lieux des vieillards consommés dans les sciences et dans les pratiques des vertus religieuses, et il était souvent obligé d'y envoyer des profès d'une semaine et même des novices; ce qui faisait que plusieurs le priaient instamment de considérer leur peu de capacité pour les grandes fonctions de la prédication de l'Évangile et de la propagation de son Ordre, dont il les voulait charger; mais ce qui est tout à fait surprenant, les envoyant, il les rendait capables miraculeusement de ces ministères. « Allez », leur disait-il, « fructifiez de tous côtés, exhortez tout le monde à la pénitence; reprenez hardiment et charitablement les pécheurs; Dieu bénira votre travail, et rien ne vous manquera ». Ils allaient donc tête baissée; et leur obéissance était suivie de tant de bénédictions qu'ils paraissaient tout d'un coup, non-seulement des hommes parfaitement vertueux et des religieux d'une sainteté exemplaire, mais aussi de grands théologiens et des prédicateurs apostoliques; leur prédication étant accompagnée de miracles, ils faisaient des changements prodigieux dans tous les lieux où ils annonçaient la parole de Dieu, attirant les infidèles à la foi, les pécheurs à la pénitence et les gens de bien aux exercices d'une vie parfaite.

Aussi saint Dominique, qui ne pouvait les accompagner de corps, était partout avec eux en esprit; il faisait de grandes austérités et des prières continuelles pour leur mériter la grâce de son Ordre et l'assistance de l'Esprit divin. Enfin, dans un troisième voyage, en l'année 1221, il fonda encore de nouveaux monastères; et, par la délivrance des possédés, par l'opération des miracles et par la force de ses prédications, il donna un nouvel éclat à la dévotion du Rosaire, qui était le sujet le plus ordinaire de ses discours, comme il était le plus puissant instrument de toutes ses merveilles. Cette course, néanmoins, ne fut pas longue, parce que, intérieurement averti que le temps de sa récompense approchait, il revint promptement à Bologne pour se disposer à la mort, qui devait le mettre dans la possession d'une vie immortelle et d'un bonheur incapable de changement.

Le lecteur a pu remarquer dans cette histoire des actes héroïques de toutes les vertus; même il n'y a point d'action de notre Saint où il n'en paraisse plusieurs avec beaucoup d'éclat. Il est néanmoins à propos d'y faire un moment de réflexion pour la plus grande édification des fidèles. Premièrement, que peut-on dire de la foi de cet admirable patriarche qui a combattu toute sa vie pour la défendre, pour la soutenir, pour la planter dans le cœur des hérétiques et pour l'affermir dans le cœur des fidèles; qui l'a prêchée avec tant de lumière et tant de zèle dans les plus grandes villes de l'Europe; qui la voulait porter lui-même dans les contrées les plus éloignées et jusqu'aux dernières extrémités de la Scythie et de la Tartarie; qui a fait par ses enfants ce que Dieu n'a pas permis qu'il exerçât en personne; et qui, enfin, s'est exposé un million de fois à la mort et aux supplices les plus cruels pour les vérités de notre sainte religion? Les grands miracles qu'il a faits, soit lorsqu'on l'en a prié, soit lorsque sa charité lui inspirait de secourir les personnes qui étaient dans l'affliction, montrent encore qu'il avait la foi évangélique capable de détacher les montagnes de leur place et de les transporter dans la mer. Jamais il n'hésitait en rien, et il était si persuadé, non-seulement du pouvoir en Dieu, mais aussi de la vérité indubitable des promesses qu'il a faites à ses serviteurs, qu'il eût entrepris les choses les plus difficiles et, pour ainsi dire les plus impossibles, s'il eût jugé qu'elles dussent contribuer à sa gloire.

Sa confiance dans la divine Providence n'était pas moindre que sa foi. Il n'en faut point d'autre preuve que sa constance à faire tous ses voyages sans argent, sans provision et sans aucune ressource apparente du côté des hommes; que l'obligation imposée à ses enfants de faire de même dans ces grandes missions, où, selon les règles de la prudence humaine, les choses les plus nécessaires à la vie leur devaient manquer, et que la pauvreté qu'il a établie dans tous ses monastères, sans souffrir qu'ils eussent aucune rente ni possession. Mais ne fallait-il pas qu'il possédât cette vertu dans un degré bien héroïque lorsqu'il faisait mettre ses religieux à table, sans pain, sans vin et sans nul autre aliment, ne doutant point que Dieu ne les pourvût de ce qui leur était nécessaire lorsqu'ils seraient déjà assis, comme en effet cela ne manquait point?

Son amour pour Notre-Seigneur Jésus-Christ était sans mesure: il l'aimait comme son Maître, il l'aimait comme son Sauveur, il l'aimait comme son Roi, son Souverain, son Tout et son Dieu. Il ne pouvait souffrir de le voir offensé; il n'épargnait rien pour lui gagner des cœurs et pour lui procurer de la gloire. Toute sa joie était d'être avec lui et de jouir de sa présence et de son entretien. C'est pour cela qu'étant en chemin il priait ses compagnons d'aller devant et de le laisser seul, afin que rien ne l'empêchât de lui parler cœur à cœur. C'est pour cela qu'il aimait la solitude et qu'il était presque inséparable de l'oraison, au point même qu'il y passait les nuits entières et que, lorsqu'il revenait de ses voyages, tout las, tout mouillé et quelquefois les pieds tout écorchés, il ne laissait pas d'aller avant toutes choses devant le saint Sacrement, où il demeurait plusieurs heures en prières. On dit même qu'il n'avait point d'autre chambre que l'église, et que, si la faiblesse du corps l'obligeait de prendre un moment de repos, il le faisait au coin du marche-pied de l'autel, après en avoir demandé permission à Notre-Seigneur. Son adresse pour s'occuper avec lui durant ces nuits précieuses était admirable: tantôt il l'adorait le visage contre terre, tantôt il étendait les mains en forme de croix, quelquefois il les lavait au ciel pour en attirer du secours; d'autres fois il faisait un grand nombre

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d'inclinations et de génuflexions; enfin, il pleurait parfois si amèrement et jetait de si hauts cris qu'on l'entendait du dortoir; ce qui excitait ses frères à prier et à pleurer comme lui. Lorsqu'il disait la messe, les yeux ne lui séchaient jamais, et ordinairement, au Canon ou à l'Oraison dominicale, on voyait son visage tout trempé de larmes. La Passion de ce divin Maître était si profondément imprimée dans ses entrailles qu'il n'en perdait point le souvenir. Il la méditait sans cesse et en tirait à tous moments des motifs de l'aimer de toutes ses forces. Une sainte pénitente a appris dans une révélation que Notre-Seigneur, en récompense de cette sainte assiduité à contempler ses plaies, lui en imprima les marques sur les pieds, sur les mains et au côté, avec les douleurs de son couronnement d'épines, quoique d'une manière secrète et cachée et sans qu'il en parût rien au dehors. Ce miracle arriva, dit-on, à Ségovie, en Espagne, dans une grotte voûtée qu'il avait choisie pour lui servir de monastère.

Il ne faudrait rien ajouter à ce que nous avons dit de son respect et de sa tendresse envers la sainte Vierge, si cette dévotion n'avait été si merveilleuse que l'on n'en peut dire assez de choses. Il l'avait sucée, pour ainsi dire, avec le lait, l'ayant puisée dans la bonne éducation que sa mère lui avait donnée et dans les saintes instructions qu'il avait reçues de son oncle. Elle crut toujours avec lui et elle l'a toujours accompagné jusqu'à la mort. Il ne pouvait se rassasier de bénir cette auguste Maîtresse, de réciter des Rosaire en son honneur. Jamais il ne prêchait sans publier ses grandeurs et les effets admirables de sa miséricorde. Sa plus sensible joie eût été de mourir pour sa gloire et ses qualités singulières de Vierge et de Mère de Dieu. Il lui a gagné durant sa vie plus de quatre ou cinq millions de serviteurs, n'ayant pas moins reçu de personnes à la confrérie du Rosaire, où l'on fait profession d'être ses humbles sujets. On ne peut non plus concevoir les grâces et les faveurs qu'il a reçues de sa bonté. Combien de fois lui est-elle apparue pour lui donner des témoignages de son amour? Combien de fois l'a-t-elle assisté dans des besoins pressants et dans des affaires épineuses dont on n'osait espérer aucun bon succès? Combien de fois l'a-t-elle préservé des embûches et des mauvais artifices de ses ennemis? Combien de fois l'a-t-elle guéri miraculeusement des plaies qu'on lui avait faites, ou qu'il s'était faites lui-même par la rigueur impitoyable de son austérité? Quelles grâces ne lui a-t-elle pas accordées, tant pour lui que pour son Ordre et pour les personnes qu'il lui recommandait? Sa privauté et sa bienveillance à son endroit étaient même si grandes, qu'elle n'a point fait difficulté tantôt de le nommer son Époux, tantôt de lui présenter ses mamelles sacrées pour lui faire sucer le lait du paradis, tantôt de lui permettre d'appuyer sa tête sur son sein, comme le Disciple bien-aimé coucha la sienne sur la poitrine adorable du Sauveur; tantôt de le couvrir avec tous ses religieux de son manteau royal, comme un gage assuré de sa protection.

Le zèle du salut des âmes était un feu qui brûlait et consumait continuellement le cœur de Dominique. C'est pour leur conversion qu'il s'est exposé à tant de travaux et de souffrances depuis sa jeunesse jusqu'à la fin de sa vie; qu'il a versé tant de pleurs et poussé tant de sanglots vers le ciel, et qu'il s'est mis si souvent le corps en sang, afin que, se punissant lui-même pour leurs péchés, il détournât de dessus leurs têtes les effets de l'indignation divine. C'est pour empêcher leur perte éternelle qu'il s'est offert plusieurs fois pour être vendu aux infidèles et pour demeurer leur esclave, et qu'il désirait être déchiré de fouets, être coupé par morceaux et souffrir toutes sortes d'autres tourments. Il n'approchait point d'une ville ni d'un

village sans fondre tout en larmes, regardant dans un esprit de compassion et de douleur les misères et les péchés de ceux qui les habitaient. *Totus in lachrymas solvebatur*, dit le bienheureux Humbert. L'Ordre des Frères Prêcheurs qu'il a fondé pour continuer, par toute la terre et jusqu'à la fin des siècles, ce qu'il n'a pu faire par lui-même que dans un petit nombre de lieux et d'années, est encore un puissant témoignage de cette charité non pareille dont il était embrassé. En effet, on ne peut compter les milliers d'infidèles, d'hérétiques et de mauvais catholiques qu'il a convertis par ses enfants, ni la multitude des âmes de toutes les parties du monde qui sont entrées dans le ciel par leur moyen.

Son humilité répondait à la grandeur de sa charité : nous en avons déjà donné des preuves, lorsque nous avons marqué avec combien de constance il refusa les évêchés et les autres dignités ecclésiastiques qui lui furent présentées, et avec combien d'instance il demanda d'être déchargé de son office de général, dans un âge où il semblait le pouvoir encore exercer plus de vingt ans ; mais elle paraissait encore avec plus d'éclat par toutes ses manières d'agir et de conférer avec ses frères et avec les séculiers, car il se faisait toujours le plus petit de tous ; il ne faisait point difficulté d'aller lui-même quérir de porte en porte pour la subsistance de ses religieux ; il s'abaissait aux offices les plus bas des monastères, et il évitait l'honneur avec plus de soin que les ambitieux n'ont d'empressement pour se le procurer. Non-seulement il s'estimait le plus grand pécheur du monde, mais il avait cette pensée si fortement imprimée dans son âme qu'il appréhendait que sa présence n'attirât la malédiction de Dieu sur les lieux où il entrait. C'est pourquoi, lorsqu'il en approchait, il se mettait à genoux, et, les larmes aux yeux, il disait : « Je vous prie, Seigneur, et je vous conjure, par votre très-aimable bonté, de n'avoir point ici d'égard à mes péchés et de ne point répandre votre colère sur ce lieu parce que j'y serai entré, et de ne point exterminer ce peuple au milieu duquel je vivrai, pour la grandeur de mes iniquités ». Il ne parlait pas ainsi par cérémonie, mais par un sentiment réel de son indignité et par un mépris actuel qu'il avait de lui-même ; ce qui est sans doute le plus haut point où se puisse porter l'humilité ; puisque, d'ailleurs, non-seulement il avait toujours conservé la blancheur de la virginité, ce qu'il avoua un moment avant sa mort ; mais aussi il n'avait jamais perdu la grâce de son baptême, et le péché mortel n'était jamais entré dans son âme.

La pénitence et l'austérité étant les fidèles gardiennes de l'humilité et de la pureté, on ne peut dire combien elles étaient chères à notre Saint. Il a été toute sa vie son propre bourreau ; et quand il eût été entre les mains des Barbares, ils n'eussent pas traité son corps avec tant de rigueur et d'inhumanité qu'il le traitait lui-même. Il commença dès son enfance à jeûner, à veiller, à ne coucher que sur des planches, à se déchirer la peau par de sanglantes flagellations. Son ordinaire, étant plus âgé, était de jeûner tous les jours, de se contenter souvent de pain et d'eau, de ne dormir presque point, et, lorsque la nécessité l'obligeait de prendre un moment de repos, de le faire sur le premier banc où il se trouvait, sans quitter ses habits ni même se coucher, et de prendre toutes les nuits trois fois la discipline avec une grosse chaîne de fer qui lui faisait à chaque fois de grandes plaies. Outre cela, il avait toujours sur ses reins une ceinture de fer qui entretenait les plaies qu'il s'était faites, et sur le dos une haire ou un cilice dont les poils, entrant dans ses blessures et se mêlant avec son sang, lui causaient une douleur continuelle. Ce qui est plus surprenant, c'est que ni les fatigues

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de ses voyages, ni l'exercice de la prédication, qui demande une voix forte, un corps robuste et une parfaite santé, ni l'avancement de l'âge, ne lui firent jamais rien diminuer de cette sévérité impitoyable contre lui-même ; malgré les douleurs qu'il sentait à tous moments, et qui eussent porté tout autre aux cris et aux larmes, il était toujours, comme disent ses Actes, *Vultu hilari et jucundo*, « d'un visage gai, joyeux, et plein d'une aimable sérénité ». Bien loin de se servir des commodités publiques dans ses voyages, il les faisait nu-pieds, avec cette circonstance, néanmoins, qu'il ne se déchaussait qu'après être sorti des villes, et qu'il se rechaussait avant que d'y entrer pour éviter les louanges des hommes. Cette rigueur était cause qu'il avait souvent les pieds tout en sang, soit pour avoir passé par des ronces et des épines, soit pour avoir marché sur des cailloux pointus ; alors cet homme admirable faisait plus de conversions, et était plus terrible aux démons, aux hérétiques, aux pécheurs et aux ennemis de son Ordre. Enfin, les historiens conviennent que sa vie était si pénitente que, sans un miracle continuel et une assistance extraordinaire de la sainte Vierge, il n'aurait pu la supporter ; mais cette aimable Mère, qui le regardait comme son Agent, son Apôtre, son Fils et son Époux, le soutenait dans ses faiblesses, et le guérissait lorsque les plaies qu'il s'était faites pouvaient lui causer quelque maladie dangereuse et mortelle.

Il faudrait encore un nouveau discours pour parler dignement des vertus monastiques de cet homme apostolique ; nous voulons dire de sa pauvreté, de sa chasteté, de sa déférence et de sa soumission d'esprit pour ses inférieurs même, de l'exactitude de son silence et de son zèle pour l'observance régulière, dont il ne pouvait souffrir qu'on transgressât les moindres articles. Il faudrait aussi un nouvel éloge pour représenter selon leur mérite toutes les grâces gratuites dont il a été doué, puisqu'il n'y en a pas une seule de toutes celles qui sont marquées par l'apôtre saint Paul qu'il ne possédât à un degré très-éminent. Surtout il avait excellemment l'esprit de prophétie, la grâce des guérisons, celle de faire des prodiges, et le don du discernement des esprits. Il voyait clairement toutes les entreprises du démon contre ses religieux ; et, un jour, l'ayant forcé de lui déclarer ce qu'il gagnait contre eux au chœur, au dortoir et au réfectoire, il le contraignit en même temps d'avouer qu'il perdait au chapitre tout ce qu'il avait gagné aux autres endroits, parce que c'était un lieu où, par les remontrances de ses supérieurs et par les pénitences reçues avec humilité, toutes les fautes de la journée étaient effacées. Il le chassait sans difficulté, et comme avec un empire souverain et absolu des corps qu'il possédait ; il le fit sortir honteusement de deux de ses religieux qui avaient été saisis par cet ennemi, l'un pour avoir mangé de la viande contre les constitutions, et l'autre pour avoir bu en ville sans permission et sans faire le signe de la croix sur son verre.

Il était si grand ami de Dieu que jamais il ne lui a rien demandé qu'il ne l'ait obtenu. L'ayant un jour déclaré simplement à dom Alacrion, prieur de l'Hôtel-Dieu, de l'Ordre de Cîteaux, ce saint religieux, surpris d'une si grande grâce, lui dit : « Puisque cela est, mon révérend Père, que ne demandez-vous à Dieu la vocation à votre Ordre du docteur Conrad, ce savant professeur de l'Université de Bologne, que vos enfants désirent si passionnément être des vôtres ? » — « Ce que vous proposez », répondit Dominique, « est bien difficile ; cependant si vous voulez passer cette nuit en prières avec moi, j'espère que nous l'obtiendrons de la bonté du Tout-Puissant ». — « Je le veux bien », dit Alacrion, quoique mes prières ne soient pas

capables d'ajouter aucune force aux vôtres ». Ils passèrent donc ensemble la nuit en oraison, et dès le lendemain matin, qui était celui de la fête de l'Assomption de Notre-Dame, Conrad, touché d'une grâce subite et d'une vocation à laquelle il ne s'attendait pas, vint se jeter aux pieds de notre Saint pendant qu'on disait à Prime : *Jam lucis orto sidere*, et lui demanda instamment l'habit de son Institut. Dominique savait déjà qu'il viendrait ; il le reçut à bras ouverts comme un présent extraordinaire du ciel, et le revêtit de ses livrées ou plutôt de celle de Notre-Dame. Il lui mérita en même temps l'esprit de sa Congrégation, de sorte qu'il a excellemment travaillé pour son établissement et a été un excellent missionnaire et prédicateur de l'Évangile. Au reste, il ne faut pas s'étonner si Dieu ne refusait rien à Dominique, puisque Dominique ne refusait rien à Dieu ; il obéissait non seulement à tous ses commandements et à ses conseils, mais aussi à toutes ses inspirations ; il veillait continuellement sur lui-même, de peur qu'il ne lui échappât une parole, un regard, un mouvement, un désir et une pensée qui lui déplût ; il se rendait si irréprochable en toutes choses qu'on ne voyait jamais rien en lui qui ne fût parfaitement exemplaire.

Il est temps de venir à la fin de cette sainte vie, que nous ne terminerions jamais si nous voulions rapporter tout ce qui peut faire la louange de notre Saint. Un ange fut envoyé du ciel pour lui apprendre que le temps de sa récompense était arrivé. Il reçut cette nouvelle avec une joie et une reconnaissance qui ne se peuvent exprimer, et il se rendit au plus tôt à Bologne, afin de disposer les affaires de son Ordre avant d'en quitter le soin. Les fatigues du voyage ne l'ayant pas empêché d'assister à Matines, il fut saisi d'un grand mal de tête, d'une fièvre continue et d'un cruel flux de sang, qu'il endura avec une patience invincible et une joie qui remplissait tous ses enfants d'étonnement et de consolation. Il souffrit d'abord qu'on le mît sur une paillasse pour les contenter ; mais, se trouvant trop mollement, il ne voulut plus d'autre lit que la terre : il n'était pas raisonnable, disait-il, qu'un grand pécheur mourût sur un lit, après que notre Maître et Sauveur est mort sur une croix. Il fit sa confession générale avec autant de larmes que s'il eût commis tous les péchés du monde ; il reçut les sacrements de l'Eucharistie et de l'Extrême-Onction avec une dévotion et une ferveur incroyables, et, ayant assemblé, premièrement, douze des principaux du monastère, et puis toute la Communauté, il leur fit des exhortations si pleines de force et d'onction, que le Père Ventura, prieur de Bologne, témoigna dans ses dépositions qu'il n'en avait jamais ouï de si touchantes. Surtout il les exhorta à l'humilité, à la charité entre eux, à la pauvreté volontaire, au zèle du salut des âmes et à la propagation de l'Ordre, afin de pouvoir faire plus de saintes conquêtes dans le monde. Il leur donna ensuite sa bénédiction, les assurant, pour les consoler, qu'il ne leur serait pas moins utile dans le ciel par ses prières, qu'il ne leur avait été sur la terre par sa conduite et ses instructions. Mais on dit qu'il fulmina sa malédiction contre ceux qui corrompraient ou altéreraient les constitutions de son Ordre, et qui introduiraient des nouveautés contre la pureté de l'observance.

Après avoir parlé à ses enfants, il se tourna vers Notre-Seigneur et la Sainte Vierge, auxquels il recommanda sa famille, et tous ceux qui, dans la suite des années, embrasseraient son Institut. Il reçut, de leur bonté, une réponse favorable ; et la Sainte Vierge lui promit de mettre les siens sous l'abri de son manteau royal, qui est l'amplitude de sa miséricorde. Peu de temps après, l'aimable Jésus et son auguste Mère, accompagnés d'une armée

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d'esprits célestes, le vinrent encore visiter pour recevoir son âme bienheureuse. Il dit alors aux assistants de commencer l'oraison de l'Église. *Subvenite sancti Dei, occurrite Angeli Domini*, et, au milieu de cette prière, Dominique levant les mains et les yeux vers le ciel, et tout embrasé des flammes d'une ardente charité, rendit son très-pur esprit pour être couronné de la gloire éternelle. Ce fut le vendredi 6 août de l'année 1221, qui était la 50e de son âge.

Il y eut en même temps plusieurs révélations de sa gloire. Son corps sacré fut inhumé, comme il l'avait ordonné, dans son église de Bologne. Le cardinal Ugolin, légat du Saint-Siège, qui fut depuis Pape, sous le nom de Grégoire IX, fit les cérémonies de la sépulture, accompagné du patriarche d'Aquilée et de plusieurs autres évêques et prélats, et d'une infinité de laïcs de toutes sortes de conditions, qui y accoururent pour honorer le domicile d'une si sainte âme, et les vénérables reliques d'un homme si favorisé du ciel.

On le voit sur ses images assis avec ses religieux à une table dégarnie, et les anges qui viennent le servir. Un jour on vint l'avertir qu'il n'y avait plus rien à manger. Il fit néanmoins sonner la cloche, les religieux se réunirent au réfectoire et, quand ils furent assis devant leurs tables, des anges parurent. Chacun d'eux portait une besace sur l'épaule et de cette besace il tirait un pain qu'il plaçait devant chaque religieux.

Ordinairement on met à la main de saint Dominique un lis et le livre de la Règle ; il porte aussi sur son front une étoile brillante, soit parce que la noble dame, qui le tint au baptême, vit en effet une belle étoile sur son front, soit parce que, au rapport de la sœur Cécile, une lumière resplendissait entre ses sourcils et inspirait aux hommes le respect et l'amour.

La tradition nous dépeint saint Dominique Joyeux et Doux. Il était de taille moyenne, nous dit la sœur Cécile ; son visage était beau et un peu coloré. Il était toujours gai et agréable ; personne ne lui parla sans devenir meilleur. Ses mains étaient longues et belles, sa voix claire, noble et harmonieuse ; il ne fut jamais chauve et il garda toujours sa couronne religieuse tout entière, parsemée de rares cheveux blancs. Il était homme de prière ; c'est là le caractère le plus saillant de sa vie ; il ne voulut jamais ni cellule ni lit ; il dormait sur les marches de l'autel ou sur les dalles. Il assistait à l'office avec ferveur et joie, et il tenait à ce que toutes les cérémonies fussent bien accomplies. Une de ses dévotions favorites était de tenir les yeux fixés sur un crucifix. Jamais il ne parlait en public avant de s'être mis à genoux devant une image de Marie. Il faisait de nombreux miracles, mais son caractère angélique avait peut-être une plus grande puissance que ses miracles. Sainte Catherine de Sienne, dans une de ses visions, aperçut le visage de saint Dominique ressemblant à celui de Jésus-Christ même, image sensible de la transformation intérieure et spirituelle qui s'était opérée dans son âme.

L'Ordre de Saint-Dominique se propagea après sa mort avec une promptitude extraordinaire, et s'étendit, cette année-là même, jusqu'en Palestine. Le troisième provincial général, le célèbre docteur en droit Raimond de Pennafort, organisa définitivement l'Ordre en 1238, et depuis lors les rares modifications qu'on y apporta furent nécessitées par les besoins du temps.

La pauvreté absolue fut, pendant deux siècles, l'invariable principe de l'Ordre. Après le concile de Bâle, le pape Martin V autorisa par une bulle la possession des immeubles.

A l'époque la plus florissante, l'Ordre comptait quarante-cinq provinces et douze congrégations (fractions particulières de l'Ordre), placées chacune sous un vicaire général. À Naples seul l'Ordre eut, à une époque, dix-huit couvents d'hommes et dix couvents de femmes. C'est en Espagne et dans ses possessions que l'Ordre devint le plus nombreux et le plus influent. Des auteurs espagnols ont parlé d'un couvent d'Éthiopie qui renfermait neuf mille moines et trois mille frères. Les congrégations étaient des réformes introduites par des supérieurs zélés dans les maisons de leurs provinces.

La première réforme fut introduite en Allemagne par le bienheureux Conrad de Prusse, provincial général, vers 1389, parce que, durant la peste de 1349, la discipline avait singulièrement déchu. Le bienheureux Barthélemy de Saint-Dominique fit de même en Italie. D'autres suivirent cet exemple. Une des principales réformes, fut celle du Saint-Sacrement, établie en France par le Père Antoine Quien, en 1636, à Marseille. On peut considérer comme des affiliations ou dérivations de l'Ordre, moins connues et moins nombreuses, et qui souvent furent de courte durée, les institutions des chevaliers de la Milice du Christ, du Saint-Rosaire, de la Croix du Christ, de Notre-Dame de Victoire.

Les grands privilèges que Grégoire IX avait accordés à l'Ordre, excitèrent de la jalousie et de l'opposition contre lui. Le Pape donna aux Dominicains, ainsi qu'aux Franciscains, par ces privilèges extraordinaires, une autorité et une influence auxquelles le fondateur n'avait pas songé. Ils pouvaient prêcher, confesser où il leur semblait bon, sans être obligés d'en demander l'autorisation aux curés ni aux évêques ; ceux-ci devaient traiter les Dominicains comme des hommes apostoliques. Honorius III créa pour l'Ordre la fonction importante de maître du sacré palais, afin qu'un membre de l'Ordre prêchât les gens de la maison du Pape. Léon X lui confia la censure de tous les livres, de toutes les gravures paraissant à Rome, et le maître du sacré palais a conservé ces fonctions jusqu'à nos jours et continue à être un dominicain.

Une obligation plus grande encore imposée par le Pape aux Dominicains fut de rechercher les erreurs dangereuses, de les mettre au grand jour et de provoquer leur répression. Ce fut Grégoire IX qui chargea le premier de cette difficile poursuite les Dominicains de Toulouse, parce que l'hérésie albigeoise continuait à s'y agiter dans les ténèbres. Le tribunal de l'Inquisition obtint en Espagne une prépondérance immense, et il eut toujours à sa tête un Dominicain.

L'Ordre rendit les plus grands services par le dévouement héroïque de ses membres, qui portèrent l'Évangile dans l'Asie centrale. Une multitude de Dominicains, obéissant aux ordres des Papes, ont affronté dans ces parages inhospitaliers les privations, le martyre et la mort. Ce furent aussi les Dominicains qui durent gagner à la vérité chrétienne les populations de l'Amérique, lors de sa découverte, et, s'ils ne réussirent pas comme on pouvait l'espérer, ce fut non pas faute de zèle et de prudence de leur part, mais par suite de l'insatiable avarice et de l'effroyable inhumanité des premiers conquérants, auxquels les Dominicains s'opposèrent avec courage, mais sans succès.

Outre le plus profond des penseurs chrétiens, saint Thomas d'Aquin, l'Ordre de Saint-Dominique a produit beaucoup de grands hommes, tels qu'Albert le Grand, auteur plus fécond même que saint Thomas ; Vincent de Beauvais, dont l'érudition universelle étonne les plus savants ; saint

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Antoine, archevêque de Florence; saint Vincent Ferrier, Noël Alexandre et tant d'autres.

L'Ordre avait donné à l'Église, jusqu'au commencement du siècle dernier, quatre Papes, soixante cardinaux, cent cinquante archevêques et plus de huit cents évêques. On y compte un grand nombre de martyrs, quantité de confesseurs canonisés et béatifiés. L'Ordre de Saint-Dominique a subi sans doute les effets de la décadence générale des institutions religieuses dans le siècle dernier, mais aujourd'hui nous le voyons reprendre une vie et une vigueur nouvelles. La France a donné son sang le plus généreux à l'Ordre des Frères Prêcheurs. La restauration de cet Ordre dans toute la pureté de sa discipline primitive, marche de pair avec les progrès de l'Église catholique. Le Père Lacordaire a rouvert la France à Saint-Dominique; « il était important », dit-il, « qu'un peu de ce sang généreux coulât sous le vieil habit de Saint-Dominique ». Depuis lui, les sujets Français abondent dans les maisons religieuses de l'Ordre; plusieurs d'entre eux jettent en ce moment sur lui un vif éclat, et le travail de sa réforme s'accomplit sous la direction d'un Maître-Général Français. Cinq ans seulement après qu'il eut reparu en France, le Tiers Ordre, rétabli par le révérend Père Lacordaire, comptait déjà deux mille frères, et le nombre s'en est considérablement augmenté.

Mais la France ne reparait pas seule au banquet du saint Patriarche; partout se montre le blanc scapulaire de Saint-Dominique : l'Italie, la Belgique, l'Amérique, l'Angleterre regardent avec admiration la nouvelle naissance de cette impérissable famille, qui suit la fortune de l'Église, et comme elle, ne meurt jamais.

## CULTE ET RELIQUES.

Son corps demeura caché durant douze ans dans le sein de la terre; mais enfin il se produisit lui-même, tant par une suave odeur qui s'exhalait de son tombeau, que par les miracles qui s'y faisaient; on remarqua aussi qu'il s'élevait quelquefois visiblement, et puis qu'il se rabaissait; le pape Grégoire IX permit de le lever de terre et de le transférer dans un endroit plus honorable de l'église de Bologne. Ce qui fut fait le 24 mai de l'an 1233, comme il est rapporté dans le martyrologe romain. Enfin, l'année d'après, le 12 juillet, le même Pontife, qui avait eu l'honneur de le mettre en terre, étant informé d'un nombre considérable de miracles qui s'étaient faits et se faisaient tous les jours et en tous les endroits de l'Europe, par son intercession, fit le décret de sa canonisation, mettant sa fête au 5 août, veille de son décès, pour laisser le 6 à la solennité de la Transfiguration; et, depuis, le pape Paul IV l'a encore avancée d'un jour, et l'a mise au 4, afin que le 5 fût libre pour Notre-Dame des Neiges. On enleva, en 1235, de la tombe où on les avait déposées, ses précieuses reliques, et on les conserva dans un cercueil de bois de mélèze. En 1383, son chef fut détaché du corps et mis à part dans un reliquaire d'argent. Cette translation ou élévation de son chef est marquée dans quelques martyrologes au 15 février. En 1473 on lui éleva le somptueux monument qui décore l'église des Dominicains de Bologne.

Nous nous sommes servi, pour compléter cette biographie, de la Vie de saint Dominique, par A.-C. Chirat, prêtre du Tiers Ordre de Saint-Dominique, et du Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique, par Goechler. — Cf. 1° parmi les Hagiographes : Surius, le B. Jourdain, le F. Constantin, le P. Humbert, Théodoric de Puy, Barthélemy, Nicolas Trevet, le P. Touron, le P. Jacques Echard, le R. P. Lacordaire, etc.; — 2° parmi les historiens : Fleury, Hist. ecclés.; Leandro Albertus, de Viris illustribus; Flaminius, de Vita fratrum Ordin. prædic.; Honorius III et Grégoire IX, Bulles, Approbations des Constit. de l'Ordre; Herman et Hélyat, Hist. des Ordres relig.; M. de Montalembert, Étude sur le XIIIe siècle; — 3° parmi les panégyristes : S. Thomas d'Aquin, Sermo in facto S. Dominici; Guillaume de Paris, Laselve, Biroat, Danoux, Lejeune, Senault, Du Jarry, Richard l'Avocat, Moudry, Bretteville, Texier, Nouet, Croiset, Anselme, Vivien, Laboissière, Latour.

Événements marquants

  • Naissance à Calahorra en 1170
  • Études à l'Université de Palencia
  • Réforme du chapitre d'Osma
  • Mission contre les Albigeois en Languedoc
  • Fondation du monastère de Prouille en 1207
  • Approbation de l'Ordre des Frères Prêcheurs par Honorius III en 1216
  • Premier chapitre général à Bologne en 1220
  • Mort à Bologne en 1221

Miracles

  • Livres jetés au feu qui ne brûlent pas à Montréal et Fanjeaux
  • Résurrection du jeune Napoléon à Rome
  • Multiplication du pain par des anges au réfectoire
  • Guérison miraculeuse de Réginald par la Vierge
  • Pluie obtenue par la prière à Ségovie

Citations

Non me misit Dominus episcopare, sed prædicare

— Réponse aux propositions d'évêchés

Ecce Reformator Ecclesiae

— Paroles prophétiques d'un prêtre à sa naissance