Saint Hyacinthe de Pologne
Religieux de l'Ordre de Saint-Dominique
Résumé
Religieux dominicain polonais du XIIIe siècle, Hyacinthe fut l'un des premiers disciples de saint Dominique. Surnommé l'Apôtre du Nord, il parcourut des milliers de lieues pour évangéliser la Pologne, la Russie et jusqu'aux confins de l'Asie. Célèbre pour ses nombreux miracles, notamment sa marche sur les eaux de la Vistule et du Dniéper, il mourut à Cracovie en 1257.
Biographie
SAINT HYACINTHE DE POLOGNE,
RELIGIEUX DE L'ORDRE DE SAINT-DOMINIQUE
Ô la plus belle fleur de l'Ordre des Prêcheurs, Hyacinthe, nous chantons vos mérites; embaumons-nous du parfum de vos vertus. Liturgie Dominicaine.
Hyacinthe était Polonais, de l'ancienne maison des comtes d'Odrowatz, qui a donné beaucoup de grands dignitaires à ce royaume; il naquit au château de Saxe, dans le diocèse de Breslau. Son aïeul était Saul d'Odrowatz, qui tailla souvent les Tartares en pièces et les contraignit de laisser la Pologne en paix. Son grand-père avait le même nom, et il ne se distingua pas moins par son courage et par ses grands exploits militaires contre d'autres ennemis de l'État. Le comté de Konski lui étant échu, on l'appela depuis Saul de Konski. De deux enfants que Dieu lui donna, Eustache et Yves de Konski, le puîné fut évêque de Cracovie, et l'aîné fut père de notre Saint, qui est devenu la gloire de sa famille, et l'a plus relevée par sa sainteté et par ses miracles, que ses ancêtres et plusieurs palatins et généraux d'armée, qui en sont sortis depuis lui, ne l'ont pu ennoblir par toutes leurs belles actions.
Il passa sa jeunesse dans une grande innocence : comme il était d'un très bon naturel, et que la grâce le prévenait dans toutes ses actions, il pratiqua la vertu dès ses premières années. Il avait aussi beaucoup de vivacité d'esprit : c'est pourquoi il apprit en peu de temps les sciences humaines, d'abord sous la conduite de précepteurs particuliers, puis aux collèges de Cracovie en Pologne, de Prague en Bohême, et de Bologne en Italie; il prit, dans l'université de cette dernière ville, le degré de docteur en droit et en théologie. De retour en Pologne, il s'attacha à Vincent, évêque de Cracovie, qui lui donna une prébende dans sa cathédrale, et l'associa au gouvernement de son diocèse. Hyacinthe donna dans ces emplois des marques d'une piété peu commune; et, comme il aimait les pauvres, visitait les hôpitaux, consumait ses revenus en aumônes, assistait aux divins offices avec une modestie angélique, et joignait, à ces pratiques de charité et de religion, une très grande sévérité contre lui-même, il se fit admirer et chérir de tout le monde.
Yves de Konski, oncle de notre Saint et chancelier de Pologne, ayant succédé à Vincent sur le siège épiscopal de Cracovie, eut besoin de faire, en 1218, le voyage de Rome. Il mena avec lui ses deux neveux, Hyacinthe et Céslas. Saint Dominique se trouvait alors dans cette capitale du monde chrétien. Nos voyageurs furent témoins de ses prédications et de ses miracles. L'évêque de Cracovie lui demanda des missionnaires de son nouvel Ordre pour la Pologne. Dominique répondit qu'il regrettait de ne pouvoir satisfaire à cette demande : il avait envoyé un si grand nombre de ses disciples en mission, qu'il ne lui en restait presque plus. Vivement pressé par les instances d'Yves, qui promettait d'être le protecteur, le père des Frères Prêcheurs dans le diocèse de Cracovie, le saint fondateur, par inspiration divine, trouva un expédient. Il demanda à l'évêque trois ou quatre des personnes qui étaient avec lui : il dit qu'il les revêtirait de l'habit de son Ordre, qu'il les formerait en peu de temps à tous les exercices de la vie religieuse et aux fonctions apostoliques, et qu'ensuite il les lui rendrait pour aller commencer en Pologne ce que ses autres enfants faisaient avec tant de succès dans la France, l'Italie et l'Espagne. Yves agréa cette proposition et la communiqua aux personnes de sa suite, dont plusieurs, touchées par la grâce divine, embrassèrent le nouvel Institut. De ce nombre furent Hyacinthe et Céslas, et deux gentilshommes allemands, Hermann le Teutonique et Henri le Morave. Ils reçurent tous l'habit des mains de saint Dominique, dans le couvent de Sainte-Sabine, au mois de mars de la même année, 1218. Ils se rendirent les parfaits imitateurs de leur saint patriarche et firent, par dispense, leurs vœux, après six mois de noviciat. Hyacinthe était alors âgé de trente-trois ans. Aucun ne prit mieux que lui l'esprit de l'Institut. Saint Dominique imprima principalement dans son âme une extrême horreur de lui-même et une rigueur impitoyable contre son propre corps ; un mépris généreux de toutes les choses de la terre, et même de sa santé et de sa vie ; un ardent amour pour Jésus-Christ ; un désir insatiable de lui plaire et de le faire connaître, honorer et servir de tout le monde ; une grande dévotion et une confiance amoureuse envers la sainte Vierge ; un zèle enflammé pour le salut des âmes ; une résolution de ne rien épargner pour le procurer ; une fidélité constante et inviolable dans l'observance de la discipline régulière, sans jamais prétendre que les travaux apostoliques l'en dussent dispenser ; enfin, un parfait désintéressement et une souveraine pureté de cœur dans tous ses emplois et dans toutes ses actions. Il le forma aussi à l'exercice de la prédication, non pas selon les règles de l'éloquence profane, mais selon l'esprit de l'Évangile, dont la simplicité est plus forte que toute la subtilité des philosophes et toute l'adresse des orateurs.
Dès que saint Dominique eut reçu les vœux d'Hyacinthe, il l'établit supérieur de la mission qu'il envoyait en Pologne. Ces saints missionnaires n'accompagnèrent point l'évêque de Cracovie, qui partait de Rome en même temps qu'eux. Ils prirent une autre route, afin de se conformer à leur règle qui leur ordonnait d'aller à pied et sans provisions.
Ayant passé par les terres de la seigneurie de Venise, ils entrèrent dans la Haute-Carinthie, où ils restèrent six mois à Friesach. Hyacinthe y donna l'habit à plusieurs personnes et y fonda un couvent dont il fit Hermann supérieur. L'archevêque de Salzbourg, qui avait été témoin à Rome des vertus éminentes de saint Dominique, reçut ses enfants avec de grandes marques de vénération et les aida de tout son pouvoir. En passant par la Styrie, l'Autriche, la Moravie et la Silésie, Hyacinthe laissa de tous côtés
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des marques de sa piété et de sa ferveur. Lorsqu'il arriva à Cracovie, il y fut reçu par les ecclésiastiques, la noblesse et tout le peuple avec un applaudissement universel. L'évêque, son oncle, l'aida à fonder dans la ville un couvent de son Ordre, sous l'invocation de la sainte Trinité. Hyacinthe donna l'habit de saint Dominique à un grand nombre de personnes considérables que l'esprit de Dieu toucha puissamment et qui devinrent de dignes ouvriers de l'Évangile. De ce nombre fut le docteur Jacques, que le cardinal Crescentius avait amené de Rome avec lui pour être son conseiller et son secrétaire dans les grandes affaires qu'il avait à traiter en Pologne. Les prédications de notre Saint firent de très grandes conversions parmi les nobles et le peuple : le luxe, la débauche et l'impudicité furent bannis ; on fit de tous côtés des restitutions et des réconciliations. La dévotion envers le Saint-Sacrement et envers la sainte Vierge, extrêmement refroidie, reprit une nouvelle vigueur : on vit même reparaître dans Cracovie les austérités des premiers siècles de l'Église, l'usage du cilice, le jeûne au pain et à l'eau, les veilles dans les temples et d'autres mortifications semblables. Les miracles de notre Saint servirent beaucoup à un changement si prodigieux. Il rendit la vie à un jeune seigneur qui s'était noyé la veille, en voulant passer la Vistule : ce prodige eut pour témoins un grand nombre d'ecclésiastiques, de gentilshommes, et de gens du peuple, comme il est raconté dans la Bulle de sa canonisation. Il rendit l'usage de la voix à une dame qui ne parlait point depuis six semaines, par suite d'une paralysie à la langue. Il remit en santé une autre dame qui était à l'agonie, et dont on n'attendait plus que la mort. Il chassa plusieurs fois les démons du corps des possédés, et fit une foule d'autres prodiges. Plus Dieu relevait son mérite, plus il était sévère pour lui-même, et augmentait ses pénitences. À l'imitation de son père saint Dominique, il n'avait point d'autre chambre que l'église, ni d'autre lit que la terre qu'il foulait aux pieds. Il se déchirait toutes les nuits les épaules avec des cordes nouées ou des chaînes de fer ; il jeûnait tous les vendredis et vigiles de Notre-Dame et des Apôtres au pain et à l'eau ; il était continuellement occupé, ou à faire oraison, ou à prêcher, ou à confesser, ou à visiter les malades, ou à rendre quelque autre assistance au prochain. Enfin, sa vie était un exercice perpétuel de charité envers les misérables, ou de sainte cruauté contre lui-même. Il était d'ailleurs consolé par de fréquentes visites du ciel, et la sainte Vierge, dont il publiait et récitait le Rosaire avec une ferveur merveilleuse, lui apparut souvent pour l'encourager dans ses travaux et lui témoigner combien elle était satisfaite de son zèle, et de l'empressement avec lequel il tâchait de lui procurer toujours de nouveaux serviteurs.
Lorsque le couvent de Cracovie fut bien établi, ce qui se fit en fort peu de temps, saint Hyacinthe, animé de l'esprit de son père, saint Dominique, conçut le dessein de la conquête des grands royaumes du Septentrion à Jésus-Christ. Se sentant assez fort pour pouvoir se passer des deux saints auxiliaires que la Providence lui avait donnés, dans la personne de Céslas et de Henri le Morave, il les envoya dans le royaume de Bohême : ils prêchèrent avec une force merveilleuse dans Prague, capitale de ce royaume, et firent de grands changements dans les mœurs. Le roi Prémislas leur fonda, sous le nom de Saint-Clément, martyr, un couvent magnifique qui a été le chef de tous les autres couvents de Bohême. Hyacinthe partit ensuite lui-même, avec quelques-uns de ses nouveaux ouvriers, pour parcourir toutes les provinces du Nord, dont les habitants étaient ou idolâtres, ou hérétiques, ou schismatiques, ou sans religion. Les premiers théâtres de ses travaux furent
les environs de Cracovie, le duché de Moravie, la Prusse-Royale et la Poméranie. Les deux couvents de Sandomir, sur la Vistule, dans la petite Pologne, et celui de Ploko, en Moravie, qu'on lui donna avec empressement, sont des témoignages du grand succès de ses prédications. Dans ce pays il marcha la première fois sur les eaux à pied sec, pour ne pas priver les habitants de Wisgrade de la doctrine du salut qu'il leur devait annoncer. Voici comment le pape Clément VIII en parle dans la Bulle de sa canonisation : « Pendant qu'Hyacinthe allait de côté et d'autre pour prêcher les vérités de l'Évangile, il arriva aux abords de la Vistule, qui mouille les murailles de Wisgrade. Cette rivière, l'empêchant de passer, il regarda de tous côtés s'il ne verrait point un batelier pour le transporter à l'autre bord avec ses compagnons ; mais, n'en ayant point aperçu, il implora le secours du ciel, et, s'étant muni du signe de la croix, il exhorta courageusement ses compagnons à poursuivre leur chemin par le milieu des flots : — Courage, mes enfants bien-aimés, leur dit-il, suivez-moi au nom de Jésus-Christ. — En disant cela, il commença à marcher sur les ondes comme sur la terre ferme; mais voyant que ses compagnons n'avaient pas la hardiesse de faire de même, il revint à eux, et, ayant étendu son manteau sur l'eau, il leur dit : — Ne craignez rien, mes chers enfants, ce manteau, au nom de Jésus-Christ, nous servira de pont. — Ainsi, ils passèrent tous ce fleuve, qui est si profond et si rapide, sans être mouillés ni recevoir aucune autre incommodité ». Ce prodige eut lieu à la vue d'une foule nombreuse, qui attendait Hyacinthe sur le rivage, du côté de la ville. On imagine aisément combien il donna de poids à la parole de notre admirable prédicateur, et combien il servit à porter les habitants de cette ville à une parfaite conversion.
Dans la Prusse-Royale, il gagna à la foi un millier de païens. Pour affermir ces bons commencements, il demanda au duc de Poméranie la petite île de Gédanum, dans la mer Baltique, pour y bâtir un monastère. On lui représenta que ce lieu étant désert et peu accessible aux habitants des environs, ses religieux n'y pourraient pas être fort utiles ; il répondit que, dans quelques années, il y aurait en ce lieu une des plus grandes villes du pays ; en effet, quelque temps après, la mer s'étant retirée d'elle-même, elle vint dans cette île et y forma un port fort commode, et depuis l'on y a bâti la ville de Dantzik, si célèbre par son commerce maritime. Nous ne parlons point du couvent de Calm, que notre Saint accepta aussi dans la Prusse ; mais il ne faut pas omettre ceux de Cammin, de Prémislau ou Ferzemysla, de l'île de Rugen, d'Elbing et de Montréal, dans la Poméranie, preuves éclatantes des grands fruits que la parole de vie qu'il prêchait porta dans ce duché.
De la Prusse et de la Poméranie, saint Hyacinthe continuant ses longs voyages, parcourut le Danemark, la Suède, la Gothie, la Norvège, l'Écosse et la Livonie. Ensuite il descendit dans la Petite-Russie ou Russie-Rouge, où il réunit à l'Église romaine le prince Daniel, qui suivait les erreurs et le schisme des Grecs. De la Russie, il entra sur les confins de la mer Noire, et vint de là à Constantinople et à l'île de Chio, annonçant partout les vérités de l'Évangile. Étant remonté du côté du Nord, il entra dans la Russie-Noire ou Grande-Russie, qui est le grand-duché de Moscovie, pour travailler à faire rentrer le duc Vlodimir ou Vladimir et tout son pays dans le sein de l'Église. Il y trouva un mélange profane de gentils et de chrétiens grecs, dont les premiers, par leur stupidité, et les autres, par leur orgueil et leur obstination, étaient peu disposés à recevoir les lumières de la foi. Pour des catholiques, il y en trouva fort peu, et même leur évêque, créé par le Pape, n'y
VIES DES SAINTS. — TOME IX.
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avait aucune église, ni cathédrale, ni paroissiale. Ces difficultés n'arrêtèrent point son zèle, qui fut couronné d'un plein succès; plusieurs infidèles reconnurent la vérité du Christianisme, et plusieurs schismatiques embrassèrent la croyance de l'Église romaine, et il y en eut même quelques-uns qui quittèrent leur usage grec pour se conformer aux us et coutumes des Latins. Hyacinthe construisit un couvent magnifique de Frères Prêcheurs dans la ville de Kiow, qui était alors capitale de tout ce duché. Les religieux qu'il y assembla lui servirent à faire de nouvelles courses dans tout le pays. Un jour, étant au bord du Boristhène, que nous appelons aussi le Dniéper, il aperçut dans une île de ce fleuve une troupe de gens qui étaient à genoux, la tête nue, devant un chêne; il comprit aussitôt que c'étaient des idolâtres, et résolut de les convertir; mais ne trouvant point de barque, il passa ce bras du fleuve à pied sec. Ce prodige impressionna vivement les païens: ils le reçurent comme un homme extraordinaire, comme un envoyé du ciel; ils l'écoutèrent avec attention, se laissèrent pénétrer et persuader par ses propres raisons, et, renonçant à leur culte superstitieux, ils embrassèrent la foi catholique. Le démon, pour empêcher ce bon succès, parut visiblement sous la forme d'un homme noir, qui se plaignait du tort qu'Hyacinthe lui faisait en le bannissant de son domaine et en lui enlevant ses adorateurs; mais le Saint le chassa à coups de bâton, et ce monstre s'enfuyant par la rivière, il le poursuivit par le même chemin, y marchant de nouveau à pied sec et comme sur la terre ferme.
La dureté inflexible de la plupart des habitants de Kiow leur attira un terrible châtiment de la justice divine. Les Tartares vinrent assiéger cette ville avec une armée formidable, et, après beaucoup de résistance, ils la prirent enfin d'assaut, la saccagèrent, la remplirent de sang et de carnage, et y ayant mis le feu, ils n'en firent qu'un monceau de cendres, qui ne méritait plus le nom de ville. Lorsqu'ils y entrèrent, saint Hyacinthe était à l'autel et disait la messe. Ses religieux l'avertirent qu'il n'y avait point de moment à perdre, et que, s'il voulait se sauver avec toute sa communauté, il était nécessaire de partir aussitôt pour ne pas tomber entre les mains de cette nation ennemie du Christianisme. Il se soumit à cet avis; mais ne voulant pas laisser le Saint-Sacrement exposé aux injures des barbares, il ouvrit le tabernacle, prit le saint ciboire, et avec ce gage du paradis et ce grand Dieu des armées il sortit du chœur accompagné de tous ses frères. Comme il passait devant une image de Notre-Dame, qui était dans l'église, cette statue d'albâtre ouvrit miraculeusement la bouche et le pria de l'enlever aussi. Il lui répondit qu'il se chargerait d'elle très-volontiers, mais qu'elle était si pesante, qu'il n'aurait pas assez de force pour la soutenir. En effet, on dit qu'elle pesait huit ou neuf cents livres. Mais l'image lui répliqua qu'il ne craignît rien, et que le Sauveur qu'il avait entre les mains la rendrait si légère qu'il n'aurait nulle peine à la porter. Le Saint n'hésita pas davantage; il s'approcha de l'image avec une foi aussi miraculeuse que la voix qui était sortie de cette bouche inanimée, et la prenant d'une main, il la trouva aussi légère qu'un roseau. Ainsi, ayant dans la droite le saint ciboire rempli d'hosties consacrées, et dans sa gauche la statue de la sainte Vierge, il gagna la porte de la ville et le chemin de Pologne. Arrivé au bord du Boristhène, il ne trouva point de bateau pour le passer. Sa foi lui servit de barque et de batelier; il ne s'arrêta pas plus que s'il eût toujours eu devant lui un chemin de terre ferme; il mit ses pieds sur les eaux, et les eaux ne ployèrent point. Quant à ses religieux, il leur donna sa chape pour leur servir de bateau ou de pont; ainsi ils passèrent tous cette grande
rivière à pied sec, et se trouvèrent hors du danger d'être poursuivis par les Tartares. Pour marque éternelle d'un miracle si étonnant, Dieu imprima sur les ondes les traces des pieds du Saint depuis un bord jusqu'à l'autre ; et, dans la suite des temps, ces traces ne purent être effacées, ni par le cours des eaux, ni par le passage des bateaux, ni par les orages et les tempêtes qui y sont survenus ; ce qui a été examiné si rigoureusement par le Saint-Siège, pour procéder à la canonisation de ce grand prédicateur de l'Évangile, qu'on a confronté pour cela jusqu'à quatre cent huit témoins, qui, tous, ont déposé avec serment, devant les commissaires apostoliques, avoir vu ces traces de leurs propres yeux, et avoir appris de ceux du pays, qu'elles sont et qu'on les appelle communément le Chemin de saint Hyacinthe. Cet homme divin fit en cet état tout le chemin depuis Kiow jusqu'à Cracovie, qui est de plusieurs centaines de lieues. On ne dit point de quelle manière il vécut avec ses enfants durant un si long voyage ; mais les Chroniques de l'Ordre de Saint-Dominique assurent qu'il porta l'image durant tout le chemin, et qu'il la déposa enfin dans son couvent de Cracovie, où, n'ayant plus besoin d'être portée, elle reprit aussitôt sa pesanteur naturelle.
À peine notre grand Thaumaturge fut-il arrivé, qu'une dame, nommée Clémence, l'envoya supplier de venir à son village le jour de Sainte-Marguerite, pour lui donner, à elle et à tous ses vassaux, la consolation d'entendre une de ses exhortations. Il y alla dès la veille, mais il y trouva une désolation générale ; un orage mêlé de vent et de grêle y avait tellement haché tous les blés, qu'il n'en était pas demeuré un épi entier. Les larmes de cette dame et de tous les habitants, qui se voyaient dans l'impuissance d'ensemencer leurs terres et de nourrir leurs familles durant tout le cours de l'année, lui touchèrent sensiblement le cœur : il leur dit d'avoir recours à Dieu, en se confessant et en passant la nuit en prières, et que lui, de son côté, ne manquerait pas d'implorer son infinie miséricorde, afin d'en obtenir un remède salutaire contre ce mal. En effet, il gémit et pleura toute la nuit, et ses pleurs furent si efficaces, que dès le lendemain, aux premiers rayons du soleil, les épis abattus se relevèrent et se trouvèrent aussi beaux et aussi chargés de grains que si l'orage et la grêle ne les avaient jamais touchés. C'est ainsi qu'en parle la bulle de sa canonisation. Ce miracle fut encore suivi de plusieurs autres : Félice de Grus Zousca n'avait pu avoir d'enfants depuis vingt ans qu'elle était mariée ; le Saint lui en obtint un du ciel, et l'assura qu'il serait éclatant dans le monde, et qu'il aurait une illustre postérité qui donnerait à la Pologne des seigneurs et des prélats de grand mérite : ce qui est arrivé depuis comme il l'avait prédit. Il donna aussi la vue à deux enfants d'une dame nommée Vitoslauska, qui étaient nés aveugles.
Son retour à Cracovie ne fut pas la fin de ses travaux évangéliques ; il n'y demeura au plus que deux ans, c'est-à-dire depuis 1241 jusqu'à l'année 1243. Il alla, à cette époque, visiter les principales provinces de la Prusse, où il avait déjà répandu les lumières de sa prédication. De là, il passa en Cumanie, province pour laquelle saint Dominique avait eu un attrait et une affection particulière, dont tous ses confrères avaient hérité. Il y trouva déjà des religieux de son Ordre, que le Chapitre général y avait envoyés, et il eut la consolation de travailler, de concert avec eux, à l'évangélisation de cette nation infidèle. Le zèle du salut des âmes le porta encore plus loin. Les Tartares l'avaient fait sortir de Kiow et de toute la grande Russie : il les alla chercher jusque dans leur pays, afin de les éclairer du flambeau de la foi, et Dieu lui donna tant de grâces dans cette mission, qu'il gagna à Jésus-Christ plusieurs milliers de ces barbares. Les historiens de France rendent témoignage de cette vérité, lorsqu'ils disent que, saint Louis étant arrivé dans l'île de Chypre, en l'année 1247, plusieurs Tartares le vinrent saluer de la part d'un roi de leur pays, qui, ayant été converti depuis trois ans avec beaucoup de ses vassaux, lui offrait un puissant secours dans son entreprise contre les Sarrasins. La grande Tartarie ne fut pas même le terme de ses courses : il toucha jusqu'au royaume du Thibet, qui touche celui de Tangout et les Indes-Orientales, et jusqu'au Catay, qui est la partie septentrionale de la Chine. Ceux qui ont parcouru ces pays dans les missions modernes y ont encore trouvé des restes et des vestiges de la religion chrétienne qu'il y avait plantée. Nous n'aurions jamais fini, si nous voulions suivre cet Apôtre dans tous ses autres voyages : car on assure qu'il parcourut encore la petite Russie, où il y embrasa si fort de l'amour de Dieu le prince Caloman et la princesse Salomé, son épouse, qu'ils renoncèrent au schisme où l'ignorance les avait engagés, pour se mettre dans l'union de l'Église, et firent l'un et l'autre vœu de chasteté ; il évangélisa aussi la Volhinie, la Podolie et la Lithuanie, où il fonda plusieurs célèbres couvents, surtout celui de Wilna, en Lithuanie, qui est le chef d'une grande province dont les religieux travaillent continuellement, avec un zèle infatigable, à maintenir la foi dans tout le pays.
Au reste, nous ne devons pas clore ce chapitre des missions de saint Hyacinthe, sans faire une réflexion importante : naturellement parlant, il lui était impossible de parcourir ces régions qui sont presque toujours couvertes de glace et où les froids sont insupportables, sans être muni de bonnes fourrures contre la rigueur des saisons ; sans être accompagné de savants interprètes et de guides fidèles pour lui expliquer les langues et lui montrer les chemins ; sans être bien pourvu d'argent pour acheter les choses nécessaires à la vie ; sans être monté avantageusement pour faire de grandes journées, afin de gagner toujours quelque retraite, et surtout sans être bien armé pour se défendre contre les brigands, les tribus nomades et les bêtes féroces ; et cependant cet homme céleste n'avait aucun de ces secours. Il était sans armes, sans monture, sans argent, sans interprètes, sans fourrures, et souvent même sans guide, s'abandonnant à la divine Providence pour tout ce qui lui était nécessaire dans des routes si difficiles. Comment ne s'est-il pas cent fois perdu dans les bois ou dans les neiges ? Comment n'a-t-il pas cent fois été transi de froid, ou dévoré par les bêtes, ou massacré par les Barbares ? Comment la faim, la soif, la lassitude, les pluies, les vents, les orages, les chemins rompus et pleins de précipices, ne l'ont-ils pas cent fois réduit à la dernière extrémité ? Que faisait-il au milieu de ces nations inconnues, sans savoir leurs langues et sans rien avoir d'éclatant et de magnifique qui pût leur imposer ? Dieu l'a secouru dans toutes ses rencontres ; il l'a protégé dans les chemins, il l'a fait entendre des peuples les plus barbares, et lui a fait enfin la grâce, après des courses si glorieuses et si utiles au prochain, de revenir en santé à Cracovie, âgé de plus de soixante-douze ans, pour y terminer sa vie.
Un an avant sa mort, la sainte Vierge lui apparut ; elle l'avait autrefois assuré qu'il obtiendrait tout ce qu'il demanderait par son intercession : il demanda avec instance d'être délivré de son corps mortel pour entrer dans la possession de son souverain bien. Marie lui déclara que cela arriverait au plus tôt ; qu'au reste, il fallait qu'il embellît et perfectionnât encore sa couronne, et qu'elle aurait soin de le faire avertir lorsque l'heure de son
départ serait proche. On ne peut concevoir la consolation que cette visite donna à notre Saint, à cause de l'heureuse assurance des approches de son bonheur, et parce que la Reine des anges se fit voir à lui dans une grâce et une beauté capables de ravir tous les cœurs. Elle était dans l'état que saint Jean a décrit dans son Apocalypse : elle avait la lune sous ses pieds, la splendeur du soleil lui servait de manteau royal, et elle portait une couronne de douze étoiles sur sa tête. Si cet homme divin avait toujours eu soin de se disposer à la mort, il renouvela pour lors toutes ses dispositions, et, comme la pierre va plus vite lorsqu'elle est proche de son centre, aussi il redoubla sa ferveur et s'adonna plus que jamais aux exercices de la mortification, de la retraite et de l'union avec son Dieu.
L'an 1257, la veille de l'Assomption, il eut révélation que, dès le lendemain, il irait célébrer dans le ciel la fête de cette glorieuse Vierge, qu'il avait si parfaitement aimée sur la terre. En effet, une fièvre continue, qui le consumait depuis quelques jours, augmenta sensiblement et fit désespérer de sa vie. Il appela ses enfants auprès de lui et leur fit une exhortation pleine de force et d'onction, que les auteurs de sa vie ont rapportée en ces termes : « Le temps enfin est venu », leur dit-il, « mes chers enfants, de vous quitter et de m'en aller à Dieu. C'est lui qui m'appelle et qui me retire d'avec vous. Ce que je vous laisse par testament, ce sont les mêmes choses que notre bienheureux Père nous a laissées. Aimez-vous les uns les autres, vivez dans une rigoureuse pauvreté, conservez soigneusement votre pureté, soyez jaloux de vos observances, persuadez-vous que tout y est grand, travaillez sans relâche au salut des âmes et à la dilatation de notre Ordre pour la gloire de Dieu. Ne vous affligez point de mon décès. Jésus-Christ étant ma vie, je gagne infiniment à mourir, et vous n'en recevrez aucun dommage ; car, si je vous ai assistés sur la terre, je vous secouerai, Dieu aidant, bien plus efficacement dans le ciel ». Il voulut ensuite assister à Matines, dans le chœur ; après, il fit dire la messe, et y communia en Viatique, avec des transports d'amour qui ne peuvent être décrits. Lorsqu'il eut fait son action de grâces, il se fit donner l'Extrême-Onction sur les degrés de l'autel, et il y serait demeuré jusqu'à la mort, si les religieux ne l'eussent forcé de se laisser conduire dans une pauvre cellule, que son grand âge et sa faiblesse l'avaient contraint d'accepter : ce fut là qu'en prononçant ces paroles du Psaume XXX : « Je remets, Seigneur, mon esprit entre vos mains », il rendit son âme bienheureuse, pour entrer dans la jouissance de la gloire éternelle.
Pandrotta, évêque de Cracovie, qui avait succédé à Yves de Konski, fit lui-même la cérémonie de ses obsèques. Lorsqu'il l'eut achevée, étant entré dans la cathédrale, il se mit en oraison pour se consoler, avec Dieu, de la mort d'un si saint homme, qui, d'ailleurs, était son intime ami. Pendant sa prière, étant tombé dans un sommeil extatique, il vit deux vieillards tout rayonnants de gloire : l'un était habillé d'habits pontificaux ; l'autre en religieux de Saint-Dominique, et avait sur sa tête deux couronnes d'un prix inestimable. Ils étaient aussi précédés d'une procession d'anges habillés de blanc, qui avaient des flambeaux allumés à la main. Dans l'étonnement que lui causa ce spectacle, il s'adressa à celui qui paraissait évêque, et lui demanda qui ils étaient ; il répondit que, pour lui, il était Stanislas, un de ses prédécesseurs, qui avait reçu la couronne du martyre ; mais que celui qui l'accompagnait était Hyacinthe, dont il venait d'enterrer le corps, lequel jouissait des couronnes du doctorat et de la virginité. Une religieuse de Prémontré eut en même temps une vision toute semblable, excepté que
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saint Hyacinthe n'était pas conduit par saint Stanislas, mais par la sainte Vierge, qui le tenait par la main. L'évêque et la religieuse reçurent une merveilleuse consolation de ces apparitions ; ils en firent part aux religieux de Saint-Dominique; et, comme le bruit s'en répandit dans la ville, elles essuyèrent un peu les larmes du peuple, qui ne pouvait assez regretter la perte qu'il avait faite. Le lendemain, un jeune seigneur, nommé Zégotta, tomba si rudement de cheval, qu'il se rompit le cou et se brisa tous les membres. On porta son corps mort et tout fracassé sur le sépulcre du Saint; une heure après, il se leva plein de vie, sans aucune marque de ses blessures, et déclara que c'était Hyacinthe, déjà glorieux dans le ciel, qui l'avait ressuscité.
Il s'est fait dans la suite une foule d'autres miracles des plus considérables par son intercession; non-seulement à son tombeau et en Pologne, mais aussi en France, en Italie, en Espagne, en Hongrie, dans l'île de Chio, aux Indes-Orientales et Occidentales et partout ailleurs. Aussi, l'on voit de tous côtés des chapelles dédiées en son honneur, où pendant de nombreux ex-voto en témoignage des assistances miraculeuses reçues par son moyen. Il est donc inutile de dire que, lorsqu'il fut question de le canoniser, on donna des preuves pour les seuls miracles faits à Cracovie, de cinquante morts ressuscités, de soixante-douze agonisants rétablis en santé, et d'une infinité d'autres malades de toutes sortes, délivrés de leurs maux et de leurs douleurs. Il a mérité partout le nom de Thaumaturge; il est un des saints que l'on invoque universellement et avec beaucoup de succès.
Il fut canonisé par Clément VIII en 1594. Urbain VIII, par un décret du 1er février 1625, déclara sa fête d'office double et la remit au 16 août. Ses reliques se gardent à Cracovie, dans une magnifique chapelle qui porte son nom. Anne d'Autriche, mère de Louis XIV, en obtint une portion de Ladislas, roi de Pologne, et en fit présent aux Dominicains de la rue Saint-Honoré, à Paris. Ces reliques sont aujourd'hui perdues, et la maison qui les possédait est entièrement détruite. L'église de ce couvent fut, au commencement de la révolution, transformée en salle de club, sous le nom des Jacobins, et renfermait les plus forcenés des révolutionnaires.
Il était bien raisonnable que ces grands honneurs fussent rendus à celui qui les avait fuis avec tant de soin pendant tout le cours de sa vie: à ce propos nous devons remarquer, qu'à l'exception des trois ans qu'il employa à Cracovie à fonder son premier monastère, il s'est toujours défendu de toute supériorité. On lui a souvent présenté des évêchés, et, lui-même ayant travaillé à la conversion de toutes les provinces du Nord, fit donner pour évêque aux Russes le bienheureux Père Gérard; aux Livoniens le bienheureux Père Maynard; aux Lithuaniens, le bienheureux Père Vital, et aux Prussiens, le bienheureux Père Henri; mais il ne voulut jamais être élevé à cette dignité. On ne lit pas même qu'il ait été provincial de Pologne; mais tout son désir était d'être libre, afin de pouvoir porter sans empêchement la lumière de la foi et la dévotion de la sainte Vierge dans une infinité de pays. Les lieux qu'il a parcourus renferment bien quatre mille lieues, à compter depuis l'Écosse jusqu'au Catay, et depuis la Finlande, qui approche du pôle Arctique, jusqu'aux îles de l'Archipel.
On le représente: 1° agenouillé devant une statue de la sainte Vierge; une banderolle descend sur lui où se lisent ces mots: Réjouis-toi, Hyacinthe, mon fils, tes prières sont agréables à mon Fils; et tout ce que tu lui demanderas en mon nom, il te l'accordera; 2° portant un ciboire et une statue de la sainte Vierge; 3° passant le Dniéper et la Vistule à pied sec;
4° tenant un lis à la main, pour rappeler qu'il conserva sa virginité jusqu'à la mort; 5° rendant la vie à un noyé qu'on vient de déposer à ses pieds et qu'il prend par la main. Une dame polonaise avait envoyé son fils prier le Saint de venir prêcher dans ses terres; au retour le messager se noya et la mère fit porter au Saint le cadavre qu'il rappela à la vie. Par suite on l'a invoqué contre le danger de périr dans l'eau et on le voit parfois dans ses images tirant de l'eau un noyé.
Sa vie a été écrite en particulier par Léandre Albert (elle est rapportée dans Surius), par Thomas Brevius, célèbre continuateur de Baronies, et par Séverin, de Cracovie, qui a aussi donné le journal de sa canonisation. La bulle a été publiée par Fontanini en 1729. Toutes les Annales de son Ordre en font mention, surtout Malvanda, qui a diligemment examiné sa chronologie.
Événements marquants
- Études à Cracovie, Prague et Bologne
- Rencontre avec Saint Dominique à Rome en 1218
- Prise d'habit au couvent de Sainte-Sabine
- Fondation du couvent de la Sainte-Trinité à Cracovie
- Missions d'évangélisation en Prusse, Russie, Scandinavie et Asie
- Sauvetage du Saint-Sacrement et de la statue de la Vierge lors du sac de Kiow par les Tartares
- Canonisation par Clément VIII en 1594
Miracles
- Marche sur les eaux de la Vistule et du Dniéper à pied sec
- Allègement miraculeux d'une statue d'albâtre de la Vierge pesant 800 livres
- Résurrection d'un jeune seigneur noyé
- Restauration de récoltes hachées par la grêle
- Guérison d'aveugles-nés
Citations
Je remets, Seigneur, mon esprit entre vos mains
Réjouis-toi, Hyacinthe, mon fils, tes prières sont agréables à mon Fils