Bienheureux Jourdain de Saxe
Dominicain, Successeur de Saint Dominique
Résumé
Successeur de saint Dominique à la tête de l'Ordre des Frères Prêcheurs au XIIIe siècle, Jourdain de Saxe fut un prédicateur d'une éloquence exceptionnelle, attirant des milliers de jeunes gens à la vie religieuse. Réputé pour sa charité envers les pauvres et sa douceur envers ses frères, il périt dans un naufrage en revenant de Terre Sainte en 1237. Son culte fut officiellement reconnu par l'Église en 1826.
Biographie
LE BIENHEUREUX JOURDAIN DE SAXE, DOMINICAIN
De même que la vie du corps se soutient par le mélange de la nourriture et de la boisson, ainsi pour développer la vie de l'âme, il faut alternativement passer de l'oraison à l'étude des saintes Écritures. Maxime du bienheureux Jourdain, rapportée par le *Brev. Dom.*
Parmi les héros célestes qui illustrèrent la famille naissante de saint Dominique, il ne faut pas oublier le bienheureux Jourdain. La Saxe regarde
LE BIENHEUREUX JOURDAIN DE SAXE, DOMINICAIN.
comme une gloire d'être sa patrie. Il naquit dans le XIIIe siècle, de la famille des comtes d'Ebernstein, dont la piété égalait la noblesse. Après avoir commencé ses études en Allemagne, il vint les continuer à Paris. Il se rendit habile dans les sciences profanes et publia, dès sa jeunesse, quelques ouvrages de mathématiques. Il ne réussit pas moins dans l'étude de la théologie, à laquelle il se livra tout entier, comme à celle qui satisfaisait à la fois son esprit et son cœur. L'Ordre de Saint-Dominique, institué vers la fin de l'an 1216, avait reçu dans son sein un des plus grands serviteurs de Notre-Dame, frère Réginald ; il prêchait avec tant de force, que l'on redoutait d'aller à ses sermons, dans la crainte de se laisser gagner par la grâce qui découlait de ses lèvres. Notre Bienheureux, qui l'entendit, fut touché et fit vœu au dedans de lui-même d'entrer dans son Ordre, pensant avoir trouvé le chemin sûr du salut, qu'il cherchait depuis longtemps. Il désira procurer le même bonheur à son compagnon inséparable, à l'ami de son âme, Henri de Cologne : tous deux firent vœu d'entrer le plus tôt possible dans l'Ordre des Frères Prêcheurs. Cependant, frère Réginald étant mort, ils différèrent leur prise d'habit jusqu'au temps du Carême, et ils gagnèrent dans l'intervalle un de leurs compagnons, frère Léon, qui succéda depuis à frère Henri dans la charge de prieur. Enfin, le jour étant venu, où l'Église, par l'imposition des cendres, avertit les fidèles de leur origine et leur rappelle qu'ils sont sortis de la poussière et qu'ils retourneront en poussière, ils se disposèrent à accomplir leur vœu. Ils se rendirent tous les trois au couvent de Saint-Jacques, au moment où les frères chantaient : *Immutemur habitu* : changeons d'habit. On ne s'attendait pas à leur visite ; mais, quoique imprévue, elle ne laissa pas d'être opportune ; ils dépouillèrent le vieil homme pour revêtir le nouveau, pendant qu'on chantait ce qu'ils faisaient. À la mort de Réginald, un religieux avait eu une vision merveilleuse ; dans ce même cloître de Saint-Jacques, à Paris, il avait vu une source très-limpide qui, se répandant par les places de la ville, et, de là, par toutes les provinces, purifiait, abreuvait, réjouissait tout le monde, et, augmentant toujours, se jetait dans la mer : c'était notre Bienheureux. En effet, il succéda bientôt à Réginald, prêcha d'abord à Paris, puis dans tout l'univers, pendant vingt ans, entraîna plus de mille personnes dans son Ordre, se rendit partout agréable à Dieu, fut respectueux envers les prélats de l'Église romaine, porta le clergé et le peuple à la pénitence, les invitant à entrer dans le royaume de Dieu, jusqu'à ce qu'il achevât son cours terrestre, comme un grand fleuve dans la mer, qui fut pour lui la bienheureuse éternité. Il n'y avait que trois mois qu'il était novice, lorsque ses supérieurs l'appelèrent au premier Chapitre général de l'Ordre, qui se tint à Bologne aux fêtes de la Pentecôte 1220. À son retour en France, on le chargea d'expliquer l'Écriture sainte aux jeunes religieux du couvent de Saint-Jacques, et d'annoncer la parole de Dieu dans la capitale du royaume très-chrétien. Dans le second Chapitre de son Ordre, tenu à Bologne en 1221, il fut élu prieur provincial de la Lombardie, et au troisième Chapitre qui suivit la mort de saint Dominique, on le choisit d'une voix unanime pour succéder au saint patriarche : il y avait deux ans et demi à peine qu'il était entré dans l'Ordre. Mais on ne saurait trop tôt mettre de telles lumières sur le chandelier ; celle-ci éclaira bientôt la famille de saint Dominique et l'Église entière de l'éclat des plus belles vertus.
Il avait toujours eu pour les pauvres des entrailles de père ; jamais aucun ne s'éloigna de lui les mains vides : il donnait à tous, mais surtout au premier qu'il rencontrait. Lorsqu'il étudiait la théologie à Paris, il s'était levé
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une nuit, selon sa coutume, et était parti avec précipitation pour l'office de la sainte Vierge à Notre-Dame ; craignant d'être en retard, il n'avait pris que sa ceinture et son manteau sur sa chemise : un pauvre se présente qui lui demande l'aumône ; ne trouvant rien autre chose à lui donner, il lui abandonna sa ceinture. Il était en avance, au lieu d'être en retard, comme il le craignait. Étant donc entré dans l'église, il se mit en prières devant un crucifix ; comme il levait souvent les yeux dessus par dévotion, il le vit entouré de la ceinture qu'il venait de donner au pauvre par amour pour Jésus crucifié. Lorsqu'il fut entré en religion, cette charité devint telle, qu'il se dépouilla plus d'une fois dans les rues, pour couvrir les membres souffrants et nus de son Sauveur : de quoi les frères furent obligés de le reprendre et même de l'accuser dans un Chapitre général.
Quant aux frères, il était si bon pour eux, non-seulement en compatissant à leurs infirmités, en pourvoyant de tout son pouvoir à leurs nécessités, mais encore en pardonnant à la fragilité humaine, qu'il en gagna plus encore par les charmes de sa douceur, qu'il n'en corrigea par la sévérité, bien qu'il sût se servir de cette dernière selon les temps, les lieux et les personnes, l'ayant appris de Celui dont on apprend tout. Mais sa tendresse et sa compassion étaient principalement pour les infirmes et les tentés, les consolant souvent de sa présence, les ranimant par ses paroles, ses exemples, ses exhortations et ses prières. Il avait coutume, dès son arrivée dans un couvent, de visiter les malades, d'inviter les novices à sa table, et de faire venir ceux qui étaient tentés pour les consoler. Lorsqu'il vint à Bologne, il arriva que les frères lui parlèrent d'un novice qui était tenté de sortir du monastère ; il avait, dans le siècle, mené une vie si mondaine, si délicate, pour les habits, les meubles, la nourriture, les jeux, en un mot, pour tout ce qui peut flatter la chair, qu'il ne savait ce que c'était que peine et affliction d'esprit. Aucune maladie, aucun sujet de mécontentement, aucun effort, si ce n'était pour l'étude, où il brillait beaucoup ; il ne jeûnait que le vendredi saint ; il ne s'abstint guère de viande pendant la semaine que ce jour, qui rappelle la souffrance d'un Dieu privé de tout, et abreuvé de fiel et de vinaigre ; il ne s'était jamais confessé ; de tout ce qui se récite dans l'Église, il ne savait que l'oraison dominicale. Étant venu au couvent par curiosité, on l'y avait reçu, parce qu'il avait une franchise qui ne savait rien cacher ; mais l'ennui lui fit bientôt regretter le monde : tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait, tout ce qu'il sentait lui semblait la mort ; il ne pouvait plus ni manger ni dormir, et, bien qu'il ne se fût jamais mis en colère dans le siècle, la tentation l'avait rendu si irascible, qu'il voulait un jour frapper le sous-prieur qui l'avait fait entrer en religion. Notre Saint, l'ayant fait venir, se mit à le consoler ; après quelques exhortations, il le conduisit à l'autel du bienheureux Nicolas, lui ordonna de se mettre à genoux et de réciter le Pater noster, parce qu'il ne savait aucune prière. Pour lui, posant les mains sur la tête du novice, il pria Dieu de toute la ferveur de son âme d'éloigner de lui toute tentation ; pendant qu'il priait ainsi, il semblait au novice qu'une douceur secrète entrait peu à peu dans son âme, et que son cœur n'était plus le même, et, lorsque le Saint leva ses mains au-dessus de sa tête, il lui sembla, comme il l'a raconté depuis aux frères, que deux mains qui pressaient son cœur l'abandonnaient soudain, et que son âme restait dans une grande tranquillité et douceur ; il se trouva si consolé, il devint si fervent, qu'il supporta, depuis, de grandes peines, et fit plusieurs choses utiles. Le Seigneur avait conféré au bienheureux Jourdain une grâce spéciale pour la prière, qu'aucun office parmi ses frères, aucune fatigue dans
les voyages, aucune occupation, aucune sollicitude ne pouvaient lui faire négliger. Sa manière habituelle était de prier à genoux, les mains jointes, le corps droit, quelquefois assis ; il répandait tant de larmes que ses yeux en devinrent malades ; il se livrait aussi tout entier à la méditation, soit au couvent, soit en voyage, et il y sentait des douceurs merveilleuses. En voyage, il avait coutume de consacrer tout son temps à la prière et à la méditation, à moins qu'il ne récitât le saint office, ou qu'il n'eût, avec ses compagnons, quelque entretien sur des sujets utiles ; encore avait-il des moments réglés pour cela, et il conseillait aux autres d'en faire autant ; il se séparait souvent des frères : quelquefois il chantait en chemin, à haute voix et en pleurant : *Jesu, nostra redemptio*, ou *Salve Regina* : Jésus notre Rédemption, ou Je vous salue, Reine du ciel. Quelquefois, tout absorbé par des méditations et des joies intérieures, il s'égara ; mais on ne le vit jamais ni s'en troubler, ni s'en plaindre, ni accuser les frères ; au contraire, il consolait les autres, lorsqu'ils s'en troublaient : « Soyez tranquilles, mes frères », leur disait-il ; « un seul chemin mérite qu'on s'en occupe : c'est celui du ciel ». Il possédait à un haut degré les grâces qu'on appelle gratuites, surtout celle des miracles.
Une fois, allant de Lombardie en Allemagne, en compagnie de deux frères, et d'un clerc séculier qui, plus tard, devint frère, il rencontra un village nommé Ursace, dans les Alpes. Voici comment il fournit miraculeusement, à ses compagnons, les choses nécessaires dans une contrée déserte. Accablés de lassitude et mourant de faim, ils entrent dans une auberge et demandent qu'on leur dresse la table et qu'on leur serve à manger ; l'aubergiste répond : « Je n'ai plus de pain, car avant vous sont passés plusieurs voyageurs, et ils ont consommé toutes les provisions qu'ils ont trouvées ici, excepté deux pains que j'ai réservés pour ma famille et moi ; mais que sont deux pains pour tant de personnes ? » Les frères répliquent : « Servez-nous ce que vous avez, car nous sommes pressés par le besoin ». On apporte donc les deux petits pains, et le bienheureux Jourdain, les ayant bénis, se met à faire de larges aumônes aux pauvres accourus de tous côtés ; l'hôte et les frères, tout inquiets, lui disent : « Que faites-vous donc ? avez-vous oublié qu'on ne peut se procurer du pain ici, et qu'on a fermé la porte exprès pour empêcher les pauvres d'entrer ? » Notre Saint, pour toute réponse, ordonne de laisser la porte toute grande ouverte, et il continue ses aumônes ; il donne à chacun de ses pauvres, qui étaient au nombre de trente, une portion si abondante, qu'elle eût pu suffire à tous ensemble ; lui-même apaise sa faim ainsi que celle de ses trois frères, et ce qui reste est suffisant pour le repas de l'hôte et de sa famille qui, à la vue de ce miracle, s'écrièrent : « Cet homme est vraiment un Saint ». Dans un voyage en Thuringe, il guérit une femme d'un flux de sang, et, dans le village d'Aren, un prêtre abandonné des médecins. Une autre fois, passant par les Alpes, il rendit l'usage d'un œil à un forgeron qui l'avait perdu par l'ardeur du feu.
En prêchant la parole de Dieu, il avait tant de persuasion et de chaleur qu'on trouverait difficilement son semblable : cette prérogative, cette grâce spéciale que Dieu lui avait donnée ne brillait pas seulement dans ses discours publics, mais encore dans ses entretiens les plus intimes ; en quelque lieu qu'il fût, avec quelque personne qu'il conversât, il laissait échapper de sa bouche, ou plutôt de son cœur, des paroles si enflammées, il s'expliquait par des exemples si appropriés, si efficaces, il parlait si bien à chacun selon sa condition, il se pliait tellement au goût de chacun, que tout le monde avait soif de sa parole.
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Il jetait surtout les filets de son éloquence dans les villes où la jeunesse étudiait ; il allait à cet effet passer le Carême à Paris ou à Bologne, et, grâce à son zèle, les couvents de ces deux villes ressemblaient à des ruches où entraient continuellement de nouvelles abeilles, et d'où sortaient de célestes essaims pour les autres provinces. Il était si sûr d'attirer les étudiants dans son Ordre, qu'en arrivant il faisait préparer d'avance des habits de novices, et le succès dépassait tellement ses espérances, qu'on ne savait plus où prendre des habits pour les jeunes gens qui se présentaient. Le jour de la Purification, il reçut une armée d'écoliers de Paris ; il y eut ce jour-là beaucoup de larmes versées, car d'un côté les frères pleuraient de joie, et les séculiers de douleur, de voir ainsi arracher au monde la fleur des familles. Un jour de fête, après le sermon, il recevait dans son Ordre un écolier, et plusieurs autres étaient témoins de la cérémonie ; s'adressant à cette assistance, il s'écria : « Si quelqu'un d'entre vous allait seul à une fête, à un grand festin, est-ce que les autres seraient assez insouciants pour qu'aucun d'eux ne voulût l'accompagner ? Eh bien ! vous voyez, mes amis, que ce jeune homme est invité par l'autorité de Dieu à un grand festin : le laisserez-vous entrer tout seul ? » Chose merveilleuse ! sa parole fut si puissante que soudain un écolier, qui jusqu'à là n'avait pas eu la moindre idée d'entrer en religion, s'avance et dit : « Maître, je viens, à votre voix, m'associer à celui-ci, au nom de Jésus-Christ » ; et tous deux reçurent l'habit en même temps. Une de ses plus belles conquêtes fut un jeune seigneur allemand, plus remarquable encore par son innocence que par la noblesse de son origine et par ses richesses. Son gouverneur et ses condisciples, le voyant près de quitter le monde à la voix de notre Bienheureux, se firent les ministres de Satan pour le tenter ; ils ne craignirent pas de renfermer avec lui, dans sa chambre, une personne très-belle selon la chair, qui, par les plaisirs sensuels, devait détourner l'âme du saint jeune homme de son pieux dessein ; mais il fut vainqueur, ou plutôt ce fut Notre-Seigneur qui triompha en lui, et il entraîna même depuis son gouverneur à sa suite dans la famille de saint Dominique. Mais son père, riche et puissant, n'avait point d'autre enfant ; informé de sa démarche, il en fut triste jusqu'à la mort, et vint, avec une nombreuse escorte, d'Allemagne à Padoue, dans la ferme résolution ou d'enlever son fils, ou de tuer le bienheureux Jourdain. En arrivant dans cette ville, il rencontra notre Saint, qu'il ne connaissait pas, et lui demanda, avec un visage en courroux et d'une voix menaçante, où il pourrait trouver maître Jourdain. Lui, se rappelant de son Dieu, qui dit aux Juifs : « C'est moi », répondit aussi avec un visage joyeux et un cœur plein d'humilité : « C'est moi qui suis maître Jourdain ». Ce calme, cette douceur, cette franchise, et sans doute aussi la grâce de Dieu qui accompagnait ces paroles, frappèrent le seigneur allemand : il descend de cheval, se jette aux pieds du Bienheureux, et lui confesse avec larmes le mauvais dessein qu'il avait conçu contre lui.
Les hommes n'étaient pas seuls à se laisser prendre aux charmes que Dieu donnait à la parole de son serviteur. Un jour que les frères le devançaient dans un voyage, au sortir de Lausanne, une belette vint à passer devant eux ; les frères s'étant arrêtés autour du trou où elle avait disparu, le Bienheureux, qui survint, leur dit : « Pourquoi vous arrêtez-vous ici ? »— « C'est », dirent-ils, « qu'une jolie, une charmante petite bête est entrée dans ce trou ». Alors, se penchant vers la terre, il s'écria : « Sors, belle petite bête, afin que nous puissions te voir ». Celle-ci, sortant aussitôt sur le bord de son trou, leva ses petits yeux pour contempler le saint homme, qui la fit
monter sur une de ses mains, et, avec l'autre, la caressa sur la tête et sur le dos ; elle le laissa faire. Alors il lui dit : « Maintenant, retourne dans ta petite maison, et que béni soit Dieu ton Créateur ! » Elle obéit à l'instant et disparut.
Il était si humble qu'il fuyait la pompe du siècle et tous les honneurs qu'on lui offrait avec beaucoup de sagesse et de prudence. Un jour qu'il approchait de Bologne, toute la ville, au bruit de son arrivée, voulait s'avancer en procession au-devant de lui ; mais il allongea humblement le pas pour tromper la foule, et, faisant le tour de la ville, il parvint, à travers des sentiers détournés, à la maison des Frères Prêcheurs sans qu'on s'en aperçût. Ayant une fois reçu un soufflet d'un domestique, il offrit à l'instant l'autre joue, selon le conseil du Sauveur. C'était surtout dans les Chapitres généraux qu'éclataient son humilité et sa patience. Un jour qu'on l'invitait à s'excuser, il répondit humblement : « Est-ce qu'on doit écouter les excuses d'un brigand ? » Tout le monde fut édifié de cette parole. Le pape Grégoire IX, qui avait pour lui beaucoup de considération, l'ayant retenu à dîner un jour qu'il devait quitter Rome, il ne put partir que tard de cette ville. Surpris par la nuit, il demanda l'hospitalité dans le lieu où il était parvenu : on le rebuta, et il ne put trouver à loger avec ses compagnons que chez une pauvre femme. Elle n'avait que de la paille à leur offrir ; le Bienheureux s'en réjouit en disant à ceux qui l'accompagnaient qu'ils rentraient dans l'humble état dont ils faisaient profession. Lorsqu'il eut perdu un œil, à la suite d'une grande maladie, il dit aux frères assemblés en Chapitre : « Mes frères, remerciez Dieu, qui m'a délivré d'un ennemi ; mais priez-le, si cela lui plaît et m'est utile, qu'il daigne me conserver l'autre ».
Que dirai-je de son recueillement continu ? La vie intérieure l'occupait uniquement ; les choses extérieures étaient pour lui comme n'étant pas, au point qu'on lui faisait prendre un vêtement pour un autre sans qu'il s'en aperçût : comme il arriva un jour à un grand du monde, qui, par dévotion, obtint de lui le cordon de ses souliers, et, en échange, lui fit accepter les siens ; le Bienheureux ne vit pas qu'ils étaient dorés, et il osa paraître ainsi parmi les frères.
Il avait une dévotion singulière pour Notre-Dame, la bienheureuse Vierge Marie ; il savait que cette Étoile de la mer s'était chargée de diriger en particulier le vaisseau dont il était le pilote. Voici un exemple des faveurs qu'il en obtint :
Une nuit, un frère (c'était sans doute notre Saint), s'étant levé pour prier au bas de son lit, vit la bienheureuse Vierge, accompagnée de jeunes filles célestes, traverser le dortoir et asperger les frères et les cellules avec de l'eau bénite que portait une des jeunes filles. En passant devant la cellule d'un certain frère elle ne l'aspergea point. Celui qui était témoin de cette action courut se jeter aux pieds de Notre-Dame pour lui dire : « De grâce, dites-moi qui vous êtes, et pourquoi vous n'avez point aspergé ce frère ». Elle répondit : « Je suis la Mère de Dieu, et je suis venue visiter ces frères. Je n'ai point aspergé celui-ci, parce qu'il n'est point assez couvert ; dis-lui donc qu'il se couvre, car j'aime votre Ordre d'un amour spécial, et ce qui, entre autres choses, m'est surtout agréable, c'est votre habitude, quoi que vous fassiez ou disiez, de le commencer et de le finir par ma louange. Aussi, j'ai obtenu de mon Fils que personne ne puisse longtemps rester dans votre Ordre en état de péché mortel, sans qu'on le couvre, qu'il se repente ou qu'on le chasse, de peur qu'il ne trouble mon Ordre favori ». Saint Dominique et le frère Raon eurent la même vision ; il faut entendre que la pro-
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messe de la sainte Vierge regardait les commencements de l'Ordre encore dans toute la ferveur de son origine, mais non le temps de relâchement. Le Bienheureux raconta aussi dans un Chapitre ce que vit un frère plein de dévotion pour la sainte Vierge, et tout le monde supposa qu'il parlait de lui-même. À la fête de la Purification, lorsqu'on commençait à chanter l'invitatoire *Ecce venit*, ce frère vit une belle dame s'avancer avec son fils vers l'autel et prendre place sur un trône préparé pour elle ; de là elle regardait affectueusement les frères tournés vers l'autel, selon la coutume, et, lorsqu'ils s'inclinèrent au *Gloria Patri*, cette Reine céleste, prenant la main de son Fils, fit avec cette main le signe de la croix sur eux et sur tout le chœur.
Le serviteur de Dieu gouvernait avec sagesse depuis quinze ans l'Ordre des Frères Prêcheurs, lorsque le désir de visiter les Saints-Lieux, ainsi que les couvents des Dominicains établis en ces contrées, le détermina à s'embarquer. La traversée fut heureuse, et il put satisfaire sa piété en parcourant cette partie de la terre qui a eu l'incomparable privilège d'être honorée par la présence visible du Sauveur ; il eut aussi la consolation d'y travailler à la conversion des infidèles et à la correction des mœurs chrétiennes. Après quelques mois qu'il sanctifia par tout le travail du zèle et les exercices de la piété, il songea à revenir en Europe et s'embarqua avec deux frères et vingt-neuf autres personnes. À peine le vaisseau qui le portait s'était-il éloigné de la côte, qu'une horrible tempête l'assaillit et finit par le faire couler bas, le 15 février 1237. Le Bienheureux, ses compagnons et presque tous les passagers périrent. Les corps de ces saints naufragés furent jetés par la mer sur le rivage, et chaque nuit on vit des lumières célestes s'arrêter au-dessus. Ce prodige attira les habitants du pays ; ils sentirent en approchant un parfum d'une telle force, que ceux qui ensevelirent les saints corps en conservèrent les traces à leurs mains pendant dix jours ; cette suave odeur s'étendit bien plus loin. Les Dominicains de Ptolémaïde vinrent recueillir avec respect ces précieuses dépouilles et les ensevelirent dans leur église. Ce naufrage fut révélé à un frère de Limoges. Notre Bienheureux apparut à une sainte religieuse de Brabant, nommée Lutgarde, pour la consoler dans ses sécheresses et lui annoncer qu'elle serait bientôt appelée dans le sein de la gloire dont il brillait avec les Prophètes et les Apôtres. De nombreux miracles s'opérèrent par son intercession après sa mort. On l'a toujours honoré comme Bienheureux, et le pape Léon XII approuva son culte le 10 mai 1826, et permit à l'Ordre de Saint-Dominique de célébrer sa fête.
## ÉCRITS DU BIENHEUREUX JOURDAIN DE SAXE.
Le bienheureux Jourdain avait composé quelques commentaires et des sermons qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Il est aussi l'auteur d'une petite chronique ou relation des commencements de l'Ordre des Frères Prêcheurs. On lui attribue l'office de saint Dominique qu'on chante encore dans les églises de cet Ordre. En le composant, il voulut satisfaire sa dévotion envers cet illustre patriarche, qu'il avait beaucoup aimé et dont il procura la canonisation en 1234.
On a publié en 1866 des lettres du bienheureux Jourdain, au nombre de cinquante-quatre. Ce qui se révèle partout dans ses lettres, c'est l'amour de la jeunesse chrétienne, la tendresse de son cœur pour toutes les âmes qu'il avait connues et affectionnées dans le monde ; c'est surtout sa profonde et indissoluble amitié pour Henri de Cologne qu'il avait rencontré aux écoles de Paris et qu'il détermina à entrer en même temps que lui dans les rangs des fils de saint Dominique. Henri mourut tout jeune au couvent de Cologne, cinq ans à peine après son entrée en religion. On ne peut rien lire de plus touchant que la lettre dans laquelle Jourdain exhale sa douleur à l'occasion de ce trépas ; cette lettre est adressée à la bienheureuse Diane Dandolo, de Bologne, fille spirituelle de saint Dominique et bienfaitrice insigne de l'Ordre naissant (1225).
Les historiens de ce saint ami de Dieu nous ont conservé plusieurs de ses réponses qui sont très-spirituelles.
SAINT QUINIDE OU QUINIZ, ÉVÊQUE DE VAISON.
Un séculier lui fit un jour cette question : Maître, le Pater a-t-il autant de mérite dans notre bouche, nous qui sommes laïques et qui n'en connaissons pas la valeur, que dans celle des clercs qui savent ce qu'ils disent ? Autant, lui répondit Jourdain, qu'une pierre précieuse qui a toujours son prix dans la main de celui qui ne sait pas ce qu'elle vaut.
Nous avons tiré cette vie d'Humbert et d'autres auteurs qu'on peut voir dans les *Acta Sanctorum*, Feb., tome II.
Événements marquants
- Études à Paris et rencontre avec Henri de Cologne
- Entrée dans l'Ordre des Frères Prêcheurs au couvent de Saint-Jacques (1220)
- Élection comme Prieur provincial de Lombardie (1221)
- Succède à Saint Dominique comme Maître de l'Ordre (1222)
- Naufrage au large des côtes de Palestine (1237)
- Approbation du culte par Léon XII en 1826
Miracles
- Multiplication de deux pains pour nourrir trente pauvres et ses compagnons à Ursace
- Guérison d'une femme d'un flux de sang en Thuringe
- Guérison d'un prêtre à Aren
- Restauration de la vue d'un forgeron dans les Alpes
- Apparition d'une ceinture donnée à un pauvre sur un crucifix
- Apparition posthume à sainte Lutgarde
Citations
Un seul chemin mérite qu'on s'en occupe : c'est celui du ciel.
Le Pater a autant de mérite dans la bouche d'un laïque qu'une pierre précieuse qui a toujours son prix dans la main de celui qui ne sait pas ce qu'elle vaut.