Saint Jacques de Tarentaise
Premier évêque de Tarentaise, Fondateur et Thaumaturge
Résumé
Ancien officier perse converti, Jacques devient le premier évêque de Tarentaise au Ve siècle après s'être formé à Lérins. Il évangélise les tribus des Alpes græces, multipliant les miracles comme la soumission d'un ours sauvage au labour. Il meurt à Arles en 429, laissant à son successeur Marcel le soin d'organiser le diocèse.
Biographie
SAINTS JACQUES ET MARCEL,
ÉVÊQUES DE TARENTAISE
Vos et consens præmia, Infracta quondam prætore, Morum fidei arbitres Noctræ coronam gloriæ. Hymne des Lenières des saints Pontifes et Frères de l'Église de Comminges.
L'église de Tarentaise célèbre le même jour la fête de saint Jacques, premier évêque connu du diocèse, dont il est regardé comme le fondateur, et de saint Marcel, son premier successeur.
D'une illustre famille d'Assyrie, Jacques servait avec honneur dans les armées de la Perse, lorsque la persécution contre les catholiques lui révéla la sublimité de leur religion. Il abandonna tout, son grade, sa famille, ses richesses, sa patrie, et vint chercher la lumière chrétienne dans l'empire d'Orient, où l'Église était alors si florissante.
Deux frères, Honorat et Venance, d'une famille consulaire de la grande Séquanaise, dans les Gaules, avaient embrassé le christianisme malgré leurs parents, s'étaient mis sous la direction d'un saint ermite, nommé Capraise, et avaient entrepris un pèlerinage en Orient. Ils cherchaient surtout à se pénétrer de l'esprit religieux qui régnait dans les solitudes de la Thébaïde. Jacques venait de recevoir le baptême et cherchait un ami, un guide dans les voies du salut. Il eut le bonheur de rencontrer nos deux pèlerins à Nicomédie et s'attacha tout spécialement à Honorat. Venance mourut à Méthone, en Achaïe. Les trois autres retournèrent dans la Gaule transalpine, se mirent sous la direction de saint Léonce, évêque de Fréjus, et se retirèrent dans l'île de Lérins.
Saint Honorat sortait souvent de sa retraite pour aller évangéliser les campagnes et initier ses disciples à l'apostolat ; il remonta quelquefois le Rhône et la Saône jusque dans sa patrie, pour y gagner des âmes à Dieu. C'est ainsi qu'il convertit saint Hilaire, son successeur à Lérins. Ce fut dans une de ces excursions qu'il s'adjoignit Jacques et Maxime, ce dernier né à Château-Redon, près de Digne, et les mena dans la province des Alpes græces, habitée par les Centrons (420). Déjà les premières lueurs du christianisme y avaient pénétré. Des missionnaires partis de Rome et se dirigeant sur Genève par l'Alpe græce et le Mont-Mercure (le petit Saint-Bernard et le Bonhomme), avaient évangélisé ces hautes vallées, entre autres celle des glaciers sur le Chappieu. Les moines de Lérins développèrent et étendirent ces précieuses semences. Mais ils eurent à lutter contre un genre d'idolâtrie quelque peu analogue aux obstacles qu'ils avaient d'abord rencontrés dans leur île. Les Romains avaient bien introduit leur Olympe dans la cité de Tarentaise ; Jupiter, Hercule, Vénus, Mercure, Sylvain, étaient honorés en divers endroits de la province. Le culte de Mithras et des Mères, introduit à Rome, sous Pompée, avait pénétré jusque dans les Alpes. Mais ces terribles montagnards qui avaient lutté avec tant d'énergie contre les légions de Jules César,
avaient conservé leur culte national, celui du Serpent, et n'étaient pas disposés à l'abandonner. Le titre de Saint-Étienne, proto-martyr, donné à la première église qui y fut établie, est un témoin des résistances et des menaces qui essayèrent d'empêcher l'œuvre de Dieu. Après quelques succès assez éclatants, les missionnaires, poursuivis par les plus endurcis, s'échappent par les montagnes de la vallée de Luce, aujourd'hui Beaufort, où ils purent former un petit noyau de chrétiens. Mais leur prédication fut de nouveau entravée par les guerres de l'Empire contre l'irruption des Barbares. Les Burgondes avaient envahi la province Viennoise (413) et pénétraient alors dans celle des Alpes græces et poenines (423). Leur semichristianisme compromettait encore le caractère tout pacifique de nos missionnaires. Ils durent rentrer dans leur solitude de Lérins, et rendirent compte du résultat de leur mission à saint Honorat qui les avait quittés dès la première année pour reprendre la direction de son monastère. Les vœux unanimes du clergé et du peuple l'appelaient alors sur le siège d'Arles, en remplacement de Patrocle, décédé (426). Son premier soin fut d'emmener avec lui son fidèle Jacques, de lui faire partager les soins de l'administration de son église et de l'initier aux fonctions pastorales auxquelles il le destinait.
Par suite des invasions, Arles avait succédé à Trèves comme chef-lieu du prétoire des Gaules. En devenant le centre des sept provinces, elle avait beaucoup nui à Vienne, son ancienne métropole civile et ecclésiastique. Les évêques d'Arles étaient devenus métropolitains, et le pape Zozime, pour des causes qu'il n'entre pas dans notre cadre d'examiner ici, avait attribué à Patrocle les ordinations de toute la province, à l'exclusion du métropolitain de Vienne. C'est pour cela que son successeur Honorat organisa le nouveau diocèse de Tarentaise (426). Aventicum, cité annexée à la province des Alpes græces et poenines par Constantin, avait été réunie de nouveau à la grande Séquanaise. Les deux autres cités, Octodure et Tarentaise, furent attribuées, sous le rapport ecclésiastique, la première à Milan, la seconde à Arles, puis à Vienne, lors du partage de la Viennoise, par le pape saint Léon (450). Jacques, ordonné évêque de Tarentaise, partit avec plusieurs prêtres que saint Honorat lui adjoignit (426). Se rappelant les dangers et les luttes de son premier apostolat, il crut faire un acte de prudence en arrivant sans éclat et presque clandestinement. Mais la grâce de Dieu avait changé les esprits : les premières semences de la parole divine avaient germé. La réputation de sa sainteté s'était répandue depuis son premier départ. On chercha le serviteur de Dieu, il dut exercer solennellement les fonctions épiscopales, et il y avait un grand concours à ses prédications. Les temples païens devinrent déserts et tombèrent en ruines lorsqu'ils ne furent pas transformés en églises ou en chapelles. On aurait dit que Dieu voulait récompenser dans l'évêque les premières fatigues du prêtre. Lorsque l'éloquence et les vertus du Saint ne suffisaient pas pour gagner des cœurs, Dieu y ajoutait des miracles. Il s'agissait de construire l'église principale. Les néophytes concouraient de toutes parts à apporter les matériaux nécessaires. Un attelage de bœufs traînait du bois à cette destination. Un ours s'élance tout à coup d'une forêt, tue l'un des bœufs et se met à le dévorer. Averti, le saint évêque accourt, ordonne à l'ours de se mettre à l'attelage en remplacement du bœuf et l'attache lui-même au joug. L'ouvrage terminé, les chasseurs se disposaient à tuer l'ours. Mais le bon pasteur les arrêta et renvoya l'ours qui ne reparut plus. Ce prodige et ceux qui suivent sont racontés non-seulement dans les chartes de l'ancien diocèse de Tarentaise, mais dans tous les
suppléments du bréviaire et dans la vie de saint Jacques de Tarentaise, par Gui de Bourgogne, archevêque de Vienne, devenu pape sous le nom de Calixte II. Sa patrie, sa science, les nombreux conciles qu'il a tenus, la pacification des luttes du sacerdoce et de l'empire qu'il a heureusement terminée à Worms, tout concourt à faire admettre la véracité de son récit sur des faits passés dans les confins de sa province ecclésiastique. Ils sont du domaine de la tradition locale et se retrouvent encore dans les anciennes peintures des églises.
Un autre jour, une poutre destinée au toit d'une église se trouva trop courte de cinq pieds, le saint évêque l'aspergea d'eau bénite et elle acquit subitement la longueur voulue.
Cependant les Burgondes s'étaient maintenus dans la Viennoise et la moitié des Alpes græces, malgré les légions romaines. Honorius, ne pouvant les chasser (420), les avait subis comme alliés et auxiliaires contre de nouvelles invasions, et Théodose leur avait confirmé toutes leurs conquêtes dans les Alpes (423). Mais, à peine rattachés au christianisme, ces peuples étaient devenus Ariens. Libre et même protégée dans la haute vallée d'Isère, sous les chefs romains, la religion catholique souffrait dans les autres vallées occupées par les hérétiques. Le saint évêque de Tarentaise était désolé de voir l'exercice de son zèle entravé dans plus de la moitié de son diocèse.
Il se résolut à aborder le chef des Burgondes. Il partit avec un de ses néophytes, appelé aussi Jacques, et une bête de somme pour porter leurs bagages et quelques présents. Ils traversèrent les monts Jovet et Mercure (le col du Bonhomme). Le Saint évangélisa en passant la vallée de Sallanches qui touchait aux confins des anciens Centrons et où l'on adorait le dieu Mars. Deux accidents, arrivés pendant ce voyage, donnèrent à notre évêque l'occasion d'opérer plusieurs prodiges qui, avec l'éclat de ses vertus, manifestèrent sa sainteté dans tout le diocèse de Genève. Néanmoins, Gondicaire le reçut très-mal, et le Saint s'en retournait en secouant la poussière de ses souliers contre le palais de Genève, lorsque la maladie subite du fils du roi et les prières des grands le firent rappeler en toute hâte. Il guérit le prince et obtint du père plusieurs concessions importantes sous le rapport matériel et moral ; car elles constituaient une reconnaissance officielle de l'organisation diocésaine dans le nouveau royaume de Bourgogne, en même temps qu'elles assuraient au siège une existence convenable. Elles furent maintenues par les empereurs d'Allemagne, et se conservaient encore au treizième siècle dans les luttes féodales des archevêques de Tarentaise avec les comtes de Genève, sur la vallée de Luce. Guillaume de Genève reconnaissait, en 1225, que toute la vallée de Luce ou de Beaufort avait été donnée à saint Jacques dans la fondation du diocèse.
Dieu permit que le retour du Saint fût marqué par un éclatant témoignage des grâces dont il était le dispensateur. Pendant son voyage, l'un de ses amis les plus dévoués était mort. Jacques voulut voir sa tombe ; il versa d'abondantes larmes, comme le Sauveur sur son ami Lazare, et la mort ne put résister à la voix de celui qui avait fait tant de prodiges. Dès lors son apostolat ne rencontra plus d'obstacles. La maison épiscopale s'éleva sur le roc Puppim, une des donations de Gondicaire, avec une chapelle en l'honneur de saint Pierre, prince des Apôtres. Comme à la voix de Moïse, une source jaillit pour le service du village qui porta le nom de Saint-Jacquemoz et qu'un éboulement a détruit quelques siècles plus tard. Plusieurs autres églises s'étaient élevées, entre autres celles d'Aime, de Granier, de Saint-
Maxime, de Saint-Jacques de Luce, de Tignes, des Glaciers, de Villaroger et de Saint-Jacques-sur-Macot, de Longefoy, de Centron, des Allues, des Bellevilles, de Gemilly, de Thénésol. Son zèle s'étendit même dans la vallée d'Aoste, où il fonda la chapelle de Saint-Jacquême.
Il n'y avait que trois ans que saint Jacques avait reçu la consécration épiscopale, et déjà le pays était tout transformé. On pouvait dire de lui ce que l'Écriture dit du juste : « Il a vécu beaucoup dans un court espace de temps ». Le Seigneur ne lui fit point attendre sa récompense. Il y ajouta même une consolation que nous dirions humaine si elle ne se rattachait pas à la mort des Saints. Saint Honorat et saint Jacques s'étaient liés, comme on a vu, dans une intimité toute spirituelle. Il avait tous deux déployé à la face des peuples les vertus pratiquées dans une émulation mutuelle de tout ce qui pouvait être plus agréable au divin Maître. Il ne voulut point les séparer à la mort. Saint Jacques, éclairé divinement sur sa fin prochaine et sur celle de son saint ami, désigna son successeur à son peuple, et partit pour Arles, où il eut le bonheur de rendre à Dieu, son âme pleine de mérites, le même jour que le saint archevêque de cette ville, le huitième ou le neuvième jour après l'Épiphanie de l'an 429.
On représente saint Jacques de Tarentaise ordonnant à un ours de prendre à un attelage la place d'un bœuf qu'il venait de dévorer.
La ville d'Aime, qui avait été la plus empressée à écouter la parole sainte, méritait de donner à l'Apôtre des Centrons son premier successeur. Ce fut en effet au prêtre MARCEL, de cette ville, homme d'une vertu éprouvée, dit la légende de l'ancien bréviaire, que saint Jacques résigna sa charge pastorale avant de partir pour Arles. Saint Jacques avait fourni la carrière de l'Apôtre et du Thaumaturge, il avait ébranlé les populations, il avait renversé le paganisme ; la tâche du missionnaire était bien avancée. Restait celle de l'organisation définitive. Les masses étaient chrétiennes, mais il n'y avait pas encore de centre à ce diocèse. Il y avait des ouvriers évangéliques, il n'y avait pas encore un clergé hiérarchiquement constitué. Ce fut l'œuvre de saint Marcel. Formé à l'école de son cher maître, identifié, pour ainsi dire, à ses principes qui étaient ceux du monastère de Lérins, il éleva dans les ruines de la cité de Tarentaise, sur la rive droite de l'Isère, une maison centrale où les prêtres devaient vivre en communauté sous l'inspection de l'évêque, *monasterium*, où seraient élevés les lévites du sanctuaire, où viendraient se retremper dans le silence et la prière ceux qui auraient « supporté le poids du jour et de la chaleur » dans leurs courses apostoliques.
C'est ainsi qu'à la même époque, saint Augustin, qui avait fondé un monastère à Hippone lorsqu'il n'était que prêtre, le transporta plus tard dans sa maison épiscopale, comme un séminaire et une maison de retraite pour les élèves, les vétérans du sacerdoce et le clergé de la ville.
A côté de ce monastère s'éleva l'église cathédrale en l'honneur de l'Assomption de la très-sainte Vierge et des apôtres saint Pierre et saint Paul (434). Et pour faciliter l'exercice du ministère sacerdotal, sans nuire au recueillement nécessaire à cette maison centrale, il établit sur la rive gauche de l'Isère et le long de la voie romaine d'Agrippa un édifice religieux destiné à contenir les fonts baptismaux qu'il dédia à saint Jean-Baptiste. Il n'était pas rare, à cette époque, de voir le baptistère en dehors de l'église principale. Cet usage trouve sa raison dans le système pénitentiaire de l'Église aux premiers siècles. On y administrait principalement le baptême et la pénitence. Comme il était séparé de l'église par une rivière souvent débordée, on ne tarda pas à y offrir le saint sacrifice, pour donner aux fidèles, par la communion, le complément et la source de toutes les grâces sacramentelles. Aussi cette chapelle prit-elle un grand accroissement, comme les baptistères d'Aix en Provence, de Pise en Italie, etc., et tous ceux qui ne faisaient pas corps avec l'église principale.
Cependant la guerre avait recommencé entre les Burgondes et les Romains. Les habitants s'étaient réfugiés autour du monastère éloigné du passage des troupes armées, comme dans un asile sûr. Ce quartier, où s'élevèrent plus tard deux autres maisons religieuses, prit à la longue une telle importance, qu'il laissa définitivement son nom, *Munsterium*, Moûtiers, au reste de la ville, et l'ancien nom de Tarentaise, ne pouvant plus servir à désigner une ville dont les ruines faisaient place à de nouveaux édifices, conservé dans le titre épiscopal, est néanmoins demeuré jusqu'aujourd'hui, dans l'usage de l'église, le nom du diocèse.
A la suite des luttes dont on a parlé plus haut, la maison fortifiée de saint Jacques, sur le roc Puppim, devint aussi un refuge pour plusieurs familles qui y formèrent un village. Saint Marcel y établit une église en l'honneur de saint Marcel, pape. On lui attribue aussi celles de Bellecombe, de Saint-Marcel à Belleville, de Bozel, de Conflans, du bourg Saint-Maurice, etc. Il est remarquable que les églises auxquelles les deux premiers évêques donnèrent pour titulaires leurs patrons, saint Jacques, l'apôtre, et saint Marcel, pape, choisirent plus tard pour patrons leurs saints évêques du même nom, Jacques ou Marcel. Ces deux saints sont regardés à juste titre comme les fondateurs du diocèse, et la piété des peuples ne les a jamais séparés dans le culte qu'elle leur rend depuis quatorze siècles.
Nous devons ces deux vies à M. l'abbé Ducis, archiviste de la Haute-Savoie.
## ORIGINES DE L'ÉGLISE DE TARENTAISE.
L'école hypercritique du XVIIIᵉ siècle a trouvé des partisans en Savoie. D'après Besson, en ses *Mémoires* sur les quatre diocèses de la Savoie; Grillet, en son *Dictionnaire historique*; d'après aussi les *Bénédictins* de Saint-Maur, la Tarentaise n'aurait été éclairée des lumières de la foi qu'au 7ᵉ siècle. Ces auteurs ont fondé leur sentiment, d'une part, sur la légende de saint Jacques, qui est regardé comme le premier apôtre des Centrons; de l'autre, sur le bref de Léon III, qui aurait le premier conféré le titre d'archevêque aux pontifes de Tarentaise.
Quant à l'époque à laquelle le christianisme a pénétré en Tarentaise, il paraît peu probable que ce ne soit qu'à l'arrivée de saint Jacques, en 420, et que jusqu'à là le pays des Centrons soit resté enveloppé dans les ténèbres du paganisme; car toutes les contrées avec lesquelles il se trouvait le plus directement en rapport avaient été évangélisées, les unes dès la fin du 16ᵉ siècle, les autres dès le 11ᵉ, le 11ᵉ, ou enfin le 12ᵉ siècle. Les cités de Vienne, de Lyon, d'Arles, de Grenoble, de Genève, de Saint-Jean de Maurienne avaient leur évêque. Il n'est pas à présumer que la Centronie, l'une des provinces marquantes du même empire romain, traversée par la route principale qui communiquait des Gaules dans l'Italie, soit restée seule étrangère au mouvement religieux qui s'opérait de toute part en ces temps de ferveur où le christianisme se répandait avec tant d'effusion, d'éclat et de zèle. Aussi le même historien Besson consigne-t-il, d'après Gaudeau et Dupin, la présence de Domitien, évêque à *Forum Claudii* (Aime, capitale de la Con-
monte), au Concile tenu à Rome en 313 : mais, parce qu'il a pu y avoir un autre lieu appelé Forum Clavili, ou parce qu'il n'a pu compléter la série des pontifes qui se seraient succédé sur ce siège jusqu'en 420, époque de l'arrivée du saint Jacques, cet auteur infère de là que celui-ci en est l'apôtre et le premier évêque. Il eût été plus juste de dire que les noms des successeurs de Domitien ne sont pas connus, que d'affirmer qu'il n'en a pas eu : surtout si l'on fait attention que des lacunes plus ou moins considérables se voient également ailleurs, et que, dans ces temps reculés, on n'avait ni la même facilité, ni la même attention qu'on a eue plus tard d'enregistrer les faits ou les noms des personnes en pouvoir.
C'est, du reste, précisément l'époque de la décadence de l'empire romain et de l'invasion des Barbares du nord ; ceux-ci auront encore détruit le peu de monuments historiques qu'on aurait pu recueillir : enfin il est bien possible qu'à cause des troubles le siège ait été vacant pendant un temps plus ou moins long. C'est ce que l'on est porté à conclure de la légende : saint Jacques étant arrivé au milieu des Centrons, y est-il dit, amena ce peuple, qui était d'ailleurs d'une grande facilité, à la connaissance du vrai Dieu, et le détourna du culte des idoles (*Ubi perveniens Jacobus ad Centronem, jura... hominum indecis, a semitiscerum in cultu, ad veram Dei et Salvatoris I. C. religionem transtulit*. Legenda S. Jac., die 10 januari). La légende ne perdra rien de son caractère vénérable, et l'histoire conservera celui de la vérité en disant que ce pays, que les Romains avaient mis tant d'intérêt à conquérir, où ils avaient formé un prétoire, une capitale, implanté leurs usages et leurs dieux, conserva de fortes traces du paganisme après même qu'il a été évangélisé une première fois, mais d'une manière encore peu stable et peut-être pas assez générale. Tout ceci n'est qu'afin d'expliquer littéralement la légende, et l'on sait que ces récits plus ou moins doivent être entendus selon l'acception rigoureuse des mots. Ce qui vient d'être indiqué seulement, car cette première question s'éclairera par ce qui va suivre sur l'antiquité de ce siège métropolitain, et c'est ici quelque chose de plus que de la probabilité.
Tuisque la dignité de métropole ecclésiastique a été conférée aux cités qui l'étaient déjà dans l'ordre civil, il faut d'abord montrer comment la Tarentaise (Barantasia) a pris son rang distingué et s'est acquise ce titre insigne. Les historiens Strabon, Pline, Ptolomée, César, Tite-Live se chargent de nous l'apprendre. Ils nous disent comment les valeurs des Centrons ont de tout temps donné de l'importance à leur pays. Dépositaires, pour ainsi dire, de la clef des Alpes, ils la gardent soigneusement ou la défendent avec énergie, ne la livrant jamais qu'à la force et qu'après avoir signalé leur courage, faisant payer chèrement le passage aux plus fiers conquérants. Les fameux généraux romains Vescros, Messala-Corniens, Terentius-Verro éprouvèrent tour à tour la bravoure de ce peuple belliqueux ; comme déjà l'avait éprouvée Annibal bien longtemps avant eux. Il n'a été donné qu'à César de les soumettre enfin à une domination étrangère (Commentaires de César : *de Bello gallico. lib. I*), l'an de Rome 748, et ce fut par là qu'il mit fin lui-même à ses exploits. « Ainsi, dit M. le chanoine Chait (Mémoires de l'Académie de Savoie, t. IV), la conquête du monde s'est en quelque sorte terminée dans cette vallée des Alpes. Pour enjamber cette nation, il a fallu un Auguste et un Auguste élevé au plus haut point de gloire et de fortune ».
Pour témoigner à ce peuple son estime et le cas qu'il faisait de sa valeur, ce juge fort compétent (Auguste), agrégea les Centrons aux privilèges des habitants du Latium (*Sunt Livio dati loci Centrones*. Pline, t. IV, p. 29, édition de Paris, 1824) : ce qui donnait, d'après Sigenius, le pouvoir insigne de nommer ou d'être nommé aux magistratures et aux charges de la république. Après cette conquête, Auguste s'occupe immédiatement à organiser ses immenses États, et, entre autres, il divisa en quatre parties les Gaules, où furent ensuite établies quatre provinces dont chacune avait sa métropole ; la quatrième prit le nom de métropole des Alpes græces et poenines, et fut la Tarentaise (*Le Père de Saint-Aubin*, Histoire ecclésiastique de Lyon, 3e partie, p. 133; Strabon, Ptolomée, Pline, cité par Grillet, t. III, p. 497). C'est là un fait historique solidement établi et non contesté ; mais pour s'en rendre raison et avoir une juste idée de la province dont Tarentaise était la métropole, il faut se rappeler que ces contrées, séparées par des montagnes, et qui aujourd'hui paraissent n'avoir presque plus de rapports entre elles, formaient alors la réunion des peuples habitant les Alpes, savoir : à l'ouest, les Centrons (Les Centrons s'étendaient depuis le Val-d'Aoste jusqu'aux limites du Bas-Valais, en occupant, depuis le petit Saint-Bernard jusqu'à Martigny, les vallées de Tarentaise, de Beaufort et du Haut-Paucigny.) ; à l'est, les Solassi, ou Val-d'Aoste ; au nord, les Nontunis, les Ortoduranes et les Veragri, c'est-à-dire le Bas-Valais et la vallée du grand Saint-Bernard ; enfin, au sud, les Geracelles et les Meitelli, la Maurienne, qui tous, par une confédération générale, avaient uni leur sort et leurs intérêts temporels. Ils se portaient des secours mutuels chaque fois qu'ils étaient attaqués, ce qui les rendait formidables et presque toujours victorieux. Mais les plus marquants d'entre eux furent les Centrons, ce qui leur valut l'honneur d'exercer une juridiction et de posséder la métropole des peuples alpins dans l'ordre civil.
Pour cette même raison, les Centrons obtinrent la métropole dans l'ordre ecclésiastique : car, « l'Église établie à Rome et reconnue dans l'empire, dit le Père de Saint-Aubin à l'endroit déjà cité, dès qu'une fois elle eut pris pied, elle eut cette discrétion de s'accommoder aux divisions qu'on y avait faites par des maximes d'État ; elle voulut s'y conformer et y ajouter les siennes, instituant dans ces quatre provinces métropoles des idolâtres, autant de prélats métropolitains, ou archevêques, pour y tenir leurs conciles provinciaux et pour y sacrer les évêques, leurs suffragants ». Monsieur de Mares observe encore que, depuis cette distribution, l'Église jugea aussi qu'il était de son avantage d'ajouter trois autres provinces aux quatre plus anciennes dont nous venons de parler : ces trois furent celles de Sens, de Tours et d'Aix en Provence ; elle y établit autant d'archevêques, de sorte qu'au VIe siècle, l'Église eut dix-sept provinces (dont celle de Tarentaise était la quatrième), qui firent autant de métropoles dans les Gaules. Chorier (*État politique du Dauphiné*, t. IV, p. 126 et suiv.) et le Père Fulani (*Description des couvents de l'icône de Saint-François*, p. 274-248) sont ici parfaitement d'accord avec le Père de Saint-Aubin, jésuite. De tout cela on est déjà suffisamment autorisé à conclure que l'Église de Tarentaise, comme métropolitaine, remonte au VIe siècle : cela est même démontré, nonobstant les brefs et les autorités cités par MM. Grillet et Rosson d'après lesquels cette métropole n'aurait été érigée qu'au VIIIe ou IXe siècle. C'est ici le lieu de réfuter brièvement ces auteurs, ou de montrer comment on doit les entendre.
Grillet d'abord (*Dictionnaire historique*, t. III, p. 134) dit formellement que cette métropole fut érigée dans le courant du VIIIe siècle et que ses suffragants sont désignés dans le canon VIIIe du Concile de Francfort, ceux de 794 : ce canon disant tout autre chose et ne parlant pas des suffragants du métropo-
litain de Tarentaise (Voir le Père Labbe, ou encore MM. de Sainte-Marthe, t. III, p. 1059), les allégations de cet auteur sont donc fautives à cet égard. Ainsi qu'il le dit lui-même, il a eu trop peu de temps pour écrire sur des matières aussi variées. Il n'a pu vérifier toutes ses citations.
Besson, ensuite, invoque et cite en partie le bref du pape Léon adressé à l'archevêque de Vienne, dont la date se rapporte, à n'en pouvoir douter, au commencement du 12ᵉ siècle, ou à la fin du VIIIᵉ (Besson, p. 150. Nous n'avons pas dû suivre cet historien dans sa longue dissertation, basée sur celle du Père Sirmond. Ce que nous disons relativement au bref du pape Léon, suffira pour expliquer ou interpréter tout le reste.) « Quoique l'évêque de Tarentaise ait juridiction sur quelques villes », y est-il dit, « cependant la province des Alpes græces demeurera toujours soumise à la province de Vienne, ainsi qu'il l'a été ordonné plus d'une fois par nos prédécesseurs ; et il ne faut pas que l'évêque de Tarentaise, quoique élevé à une nouvelle dignité, s'imagine y déroger en se soumettant à l'autorité d'une dignité plus grande ; puisque, s'il voit aujourd'hui des évêques au-dessous de lui, ce n'est que par pure grâce et qu'il ne tient que de notre libéralité ce nouveau rang qui le tire d'entre ses égaux ». S'il fallait, avec Besson, prendre à la lettre la dernière partie de ce bref, il s'ensuivrait réellement que l'évêque de Tarentaise venait de recevoir pour la première fois le titre de métropolitain ; mais alors comment expliquer ce que dit le même auteur un peu plus loin (page 192), où on lit que Possessor, archevêque de Tarentaise, accompagnait Étienne III en 774, ce qui précède d'un quart de siècle l'avènement de Léon III au souverain pontificat ; ce n'est donc pas de lui que les évêques de Tarentaise ont reçu le titre d'archevêque ou de métropolitain. Bien plus, le bref cité s'explique par lui-même ; il a pour titre : confirmation des privilèges accordés au primat de Vienne, et le pape Léon ne fait que rappeler des ordonnances antérieures. On voit en effet, dans l'histoire de l'Église de Vienne (*Chorier*, *État politique du Dauphiné*, t. III, p. 200 et suiv.), qu'Adrien Ier, prédécesseur immédiat du pape Léon, avait écrit à Berterie pour rétablir les droits et privilèges de primat dont ce siège ne jouissait presque plus depuis soixante-dix ans par suite des troubles et de l'invasion des Maures. Saint Grégoire III, en 731, avait déjà rappelé les mêmes droits ; comme encore dans la suite Élie Ier et enfin Calixte II, vers 1119, le font en des termes semblables ou équivalents.
Il s'agissait donc en tout cela de privilèges et c'étaient ceux qui avaient été réglés par saint Léon vers 450 entre l'Église de Vienne et celle d'Arles. L'archevêque de Vienne, à cause de la prééminence de son siège, portait le titre de primat des primats : en cette qualité il devait avoir pour suffragants non-seulement des évêques, mais encore des archevêques. Ce même pape saint Léon détacha de la province d'Arles, vers 455, l'Église de Tarentaise, l'érigea en métropole des Alpes græces et poenines, et la soumit à l'archevêque de Vienne, comme primat (*Le Père de Saint-Aubin* et les autres auteurs déjà cités, Chorier et Fedoré), et en cette même qualité il lui soumit encore Embrun, métropole des Alpes Maritimes. La juridiction du primat était plutôt honorifique : les métropolitains la déclinaient en ce qu'elle pouvait avoir de réel, à cause de la distance des lieux, ou des temps où elle avait été donnée, ou bien à cause des troubles politiques : c'est ce qui occasionnait des réclamations de la part des archevêques de Vienne. Le canon VIII du Concile de Francfort, dont on a déjà parlé, se rapporte précisément à ces sortes de contestations. C'est donc dans ce sens qu'il faut entendre ce que rapporte Besson sur la dépendance de l'Église de Tarentaise, c'est-à-dire qu'elle reste soumise à celle de Vienne, en tant que primatiale ; bien qu'elle fût réellement elle-même déjà métropolitaine dès le milieu du Ve siècle.
Si l'on objecte que Sanctius souscrivit au Concile d'Epsone, en 517, comme évêque, quoique d'après ce qui vient d'être dit il fût déjà archevêque de Tarentaise, il est facile de répondre, avec Pisterius et Lullprand, que : « quoique les évêques fussent archevêques par la juridiction, ils n'étaient qu'évêques par le titre, et ce n'est que vers le milieu du VIIIe siècle que le titre d'archevêque a été donné aux métropolitains ».
Ainsi, la série des métropolitains de Tarentaise commencerait, non comme le dit Besson, à Possessor, mais bien à saint Marcel, qui est le deuxième évêque de Tarentaise dans la chronologie dressée par le même auteur, ou, tout au moins, à Puscharias, son successeur. Ce siège eut d'abord pour suffragant l'évêque de Sion, et vers le milieu du VIe siècle, celui d'Aoste ; enfin, un peu plus tard, celui de Maurienne. On voit, dès lors, les archevêques de Tarentaise figurer dans les Conciles, dans les transactions et les chartes, dans les concessions des rois ou des empereurs qui se succèdent. Charlemagne (*Grillet*, t. III, p. 135) donne par testament son immense mobilier aux vingt et une métropoles de ses États, et il nomme celle de Tarentaise la dix-septième. Comme la plupart des évêques de ces temps-là, les archevêques de Tarentaise exercèrent, avec la juridiction ecclésiastique, la juridiction civile sous le bon plaisir des souverains, jusque vers la fin du Xe siècle, où ils réunirent ce double pouvoir en leur personne et l'exercent, comme souverains temporels, par la concession en toute propriété du comté de Tarentaise faite, en 996, à l'archevêque Anton, pour lui et ses successeurs, par Rodolphe III, roi de Bourgogne. (M. le comte de Vignet, dans une savante dissertation sur l'origine de la maison de Savoie, informe ce titre : *Mémoires de l'Académie de Savoie*, t. III, p. 294). M. l'avocat Ménahola, dans ses intéressantes et profondes études historiques (*Mémoires de la même Académie*, t. IX, p. 309), dit : « M. de Vignet, ne pouvant concilier cette charte avec son système, en a révoqué en doute l'authenticité, par des motifs qui ne me semblent pas entièrement hors de critique », et il les examine. Ainsi, après avoir lu ces deux académies distinguées, nous garderons notre foi historique primitive sur cette charte rapportée par Besson, n° 1er des *Preces*, dont l'original se trouve aux archives de cour à Turin, et reproduite dernièrement dans la grande et belle collection *Monuments hist. Pat.*, t. 1er *Chartorum*, p. 304.) — Cf. *Saint Pierre de Tarentaise*, par M. l'abbé Chevray. Baume-les-Dames, 1841.
Événements marquants
- Service dans les armées de Perse
- Baptême à Nicomédie
- Retraite à l'île de Lérins sous saint Léonce
- Première mission en Tarentaise (420) et fuite vers Beaufort
- Ordination épiscopale par saint Honorat à Arles (426)
- Évangélisation définitive de la Tarentaise et miracles de l'ours
- Voyage à Genève auprès du roi Gondicaire
- Mort à Arles le même jour que saint Honorat (429)
Miracles
- Soumission d'un ours pour remplacer un bœuf à l'attelage
- Allongement miraculeux d'une poutre de cinq pieds
- Guérison du fils du roi Gondicaire à Genève
- Résurrection d'un ami dévoué
- Source jaillissante au roc Puppim
Citations
Ubi perveniens Jacobus ad Centronem, jura... hominum indecis, a semitiscerum in cultu, ad veram Dei et Salvatoris I. C. religionem transtulit