Saint Ouen (Dadon)
Archevêque de Rouen et Chancelier de France
Résumé
Chancelier de France sous Dagobert Ier, saint Ouen fut un ministre intègre avant de devenir archevêque de Rouen en 646. Ami de saint Éloi, il fonda de nombreux monastères, lutta contre la simonie et l'hérésie, et servit de médiateur politique entre la Neustrie et l'Austrasie. Il mourut à Clichy en 684 après quarante-quatre ans d'un épiscopat marqué par la charité et de nombreux miracles.
Biographie
SAINT OUEN, ARCHEVÊQUE DE ROUEN,
ET CHANCELIER DE FRANCE
654. — Pape : Saint Léon II. — Roi de France : Thierry III.
Bien de plus honorable, rien de plus glorieux que le service du Christ; son service est en effet préférable au faste des empereurs, à la dignité royale, à toutes les gloires du monde.
Saint Jérôme.
Au temps de Clotaire II, roi de France, fils de Chilpéric, il y avait à Sancy, près de Soissons, un seigneur nommé Authaire, qui avait épousé une dame nommée Aiga, tous deux très-illustres par leur naissance et plus encore par leurs vertus. Ils employaient tous leurs biens à assister les pauvres, les étrangers et les religieux, et, suivant ainsi le précepte de l'Apôtre, ils répandaient leurs charités sur tout le monde, mais particulièrement sur les fidèles. Leur foi était pure, leur espérance ferme et leur charité fervente. Ils ne se lassaient jamais d'entendre la parole de Dieu, et la gravaient dans leur cœur après l'avoir entendue. Les festins, les plaisirs et les divertissements étaient bannis de leur maison pour faire place aux actions de vertu, et leur plus grande satisfaction était de recevoir chez eux et d'entretenir des personnes capables de les instruire dans la piété. Enfin, leur mérite a été si grand qu'ils ont été jugés dignes d'être honorés comme Saints après leur mort, dans leur village d'Ussy-sur-Marne, près de la Ferté-sous-Jouarre, qui a même saint Authaire pour patron.
Ils eurent trois fils : Adon, Dadon et Radon, qui étaient comme trois
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colonnes et trois fermes appuis de leur maison. Pendant leur enfance, saint Colomban, irlandais, fondateur des monastères de Luxeuil, en Bourgogne, et de Bobbio, en Italie, qui avait abandonné son pays, ses parents et tout ce qu'il avait au monde, pour venir servir Dieu en France, passa par le village d'Ussy, où Authaire était alors avec toute sa famille. Ce seigneur et sa femme le reçurent avec une joie extraordinaire, et lui présentèrent leurs trois fils pour recevoir sa bénédiction. Il la leur donna, et prédit que ce seraient trois hommes excellents et qui se rendraient très-considérables à la cour et dans l'Église. Cette prédiction s'est vérifiée ; car Adon, l'aîné, après avoir reçu de grands honneurs et de beaux présents de Clotaire et de Dagobert, renonça au monde et à lui-même pour se consacrer entièrement à Dieu dans la vie religieuse, et bâtit, près de Meaux, dans la forêt de Brie, le monastère de Jouarre (Jotrum), où il embrassa la Règle de Saint-Colomban. Radon, qui était le dernier, fut surintendant des finances, et exerça cette charge avec tant de probité, qu'on ne pouvait assez estimer et admirer sa vertu. On croit que le prieuré de Reuil-sur-Marne (Radolium), situé au même canton, fut fondé avec ses libéralités.
Pour Dadon, le second des trois frères, qui est notre saint Ouen, il fut chancelier de France, aimé des rois, révéré des grands et agréable à tout le monde, parce qu'il n'était pas seulement bien fait de corps, mais rempli d'esprit, éloquent, judicieux, sage, prévoyant, juste et véritable serviteur de Jésus-Christ. Comme il ne donnait point de conseils qui ne fussent utiles au roi et au peuple, toutes les affaires passaient par ses mains, et son avis était toujours reçu du roi Dagobert et des autres ministres d'État comme des oracles. Il exhortait continuellement ce prince à regarder Jésus-Christ comme son Créateur et son Sauveur, sans l'assistance duquel il ne pouvait gouverner son royaume avec justice ; à le craindre, à l'aimer et à lui obéir en toutes choses ; à se souvenir qu'il ne devait pas moins être le père que le maître de ses sujets ; à pardonner à ceux qui s'humiliaient et à dompter l'orgueil des superbes ; à défendre courageusement les frontières contre les courses des ennemis de son État ; à en chasser les méchants ; à prendre un soin particulier de tout ce qui regarde l'Église ; à bâtir de nouveaux monastères et à réparer les anciens ; à être le protecteur des pauvres, des orphelins, des étrangers, et à pourvoir au soulagement de toutes sortes d'affligés, parce qu'étant élevé au-dessus de tous, il devait compatir aux besoins de tous. Dagobert se laissa d'abord emporter aux passions de la jeunesse ; mais, grâce aux conseils de saint Ouen, il finit par se régler parfaitement lui-même et mit un très bon ordre à son royaume.
Saint Eloi se trouva à la cour de Dagobert en même temps que notre Saint : Dieu les unit tellement, qu'ils n'étaient qu'un cœur et qu'une âme. Quoiqu'ils ne fussent encore que séculiers, ils se conduisaient comme deux évêques ou plutôt comme deux fervents religieux. Ils ne rougissaient point de parler devant les princes et les plus grands seigneurs du soin que l'on doit prendre de son salut. Ils combattaient pour l'Église contre l'impiété des hérétiques. Ils poursuivaient le vice et autorisaient la vertu ; saint Ouen, sous ses habits de soie, portait un rude cilice ; il ne se lassait jamais de prier, de veiller, de jeûner, de lire l'Écriture sainte, de rendre les devoirs de l'hospitalité aux étrangers et d'assister les pauvres et les malades. Il regardait la terre comme le lieu de son exil et le ciel comme sa véritable patrie. Il bâtit, dans la forêt de Brie, le monastère de Resbac ou Rebais. Il y assembla plusieurs religieux qu'il mit sous la conduite d'un saint abbé, nommé Agile, disciple de saint Colomban. Il avait dès lors le dessein de
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quitter le monde pour servir Dieu plus tranquillement dans le cloître; mais le roi et tous les grands s'y opposèrent, disant qu'il devait préférer le bien public à sa satisfaction particulière.
Après la mort de Dagobert, Clovis II, son fils, qui lui succéda, continua les sceaux et l'office de chancelier à un si excellent ministre. Peu de temps après, il parut à Autun un hérétique monothélite, venu d'Orient, qui tâcha de corrompre la foi des fidèles de cette ville, et de semer son erreur par toute la France. Notre Saint en ayant avis, sollicita fortement le roi, avec saint Eloi, son intime ami, de faire assembler un Concile à Orléans pour remédier promptement à un si grand mal. Il s'y trouva lui-même, et il eut la consolation de voir l'hérétique confondu et dans l'impuissance de se défendre. Il témoigne, dans la vie de saint Eloi, que c'est à saint Saïve, évêque et martyr, qui était à ce Concile, qu'il faut attribuer la gloire de cette victoire; mais on ne peut douter qu'elle ne lui soit aussi due en partie, puisque, tout laïque qu'il était, il discuta vigoureusement contre l'hérétique, et lui ôta les armes des mains. Il contribua en même temps à un décret contre la simonie, extrêmement répandue en France, depuis que l'impie Brun-haut avait commencé de l'y établir. Le P. Sirmond met ce concile en 645, un an avant la promotion de nos saints ministres d'État à l'épiscopat. Lorsqu'il fut terminé, plusieurs personnes d'une insigne piété s'intéressèrent pour faire quitter à saint Ouen la condition de laïque, et embrasser l'état ecclésiastique. Le roi Clovis, quelque besoin qu'il eût de ses conseils et quelque affection qu'il lui portât, ne laissa pas de s'en priver volontiers pour le donner aux nécessités de l'Église. Il reçut donc la tonsure cléricale, et passa par tous les degrés des Ordres mineurs. En ce temps, saint Romain, archevêque de Rouen, vint à mourir, et le clergé fut obligé de mettre un autre prélat à sa place. La grande réputation de notre saint Chancelier fit jeter les yeux sur lui pour ce siège. Il résista quelque temps à cette élection, mais inutilement; le roi, les grands seigneurs et le peuple s'unirent tous ensemble pour l'obliger d'y déférer. Il se rendit donc enfin pour ne pas s'opposer à la volonté de Dieu; mais sachant ce que dit saint Paul à son disciple Timothée: « Ne donnez pas sitôt à personne l'imposition des mains », il n'eut garde de se faire consacrer au même temps. Il renonça premièrement à toutes les affaires séculières et à tous les engagements de son ministère. Ensuite il alla prêcher la parole de Dieu au-delà de la Seine et de la Loire, où il parut comme un astre envoyé du ciel pour éclairer ces peuples des pures lumières de l'Évangile. Il apprit aux uns les principes de la foi; il fortifia les autres dans la doctrine qu'ils avaient déjà reçue; il en ramena d'autres à l'Église, que l'hérésie leur avaient fait abandonner. Il passa même jusqu'en Espagne, et, la trouvant affligée depuis sept ans d'une si grande sécheresse, qu'il n'y était pas tombé une goutte d'eau, il la délivra par sa prière de ce fléau qui menaçait tout le pays d'une famine universelle et d'une ruine inévitable. Le fruit de son intercession fut temporel et spirituel; car il tomba de la pluie en abondance, qui rendit la fécondité à la terre, et lui fit porter une riche moisson; et le peuple, touché de ce miracle, promit de renoncer aux vices qui lui avaient attiré la malédiction divine.
Saint Ouen, après avoir confirmé ces peuples dans ces bonnes résolutions, revint en France pour recevoir la consécration épiscopale. En passant par l'Anjou, il guérit, par le signe de la croix, un meunier qui était devenu paralytique d'une main, pour avoir violé la sainteté du dimanche en travaillant sans nécessité. Lorsqu'il fut arrivé à Rouen, saint Eloi, qui
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depuis peu avait été élu évêque à Noyon, l'y alla trouver, et, le dimanche des Rogations de l'année 646, ils furent sacrés ensemble, comme il l'écrit lui-même dans la vie de ce saint Prélat. Il n'y a personne qui puisse dignement représenter de quelle manière cet admirable archevêque se comporta dans la conduite de son peuple. Il conserva toujours la même modestie et la même gravité qu'il avait auparavant. Son humilité, bien loin de diminuer, prit au contraire de nouveaux accroissements. Ses habits étaient simples, ses meubles pauvres, son train sans pompe et sans éclat. Il mortifiait sa chair par des jeûnes et des veilles continuelles. Son abstinence était si rigoureuse, que la faim, qu'il souffrait presque toujours, lui rendait le visage tout pâle, et faisait qu'il avait de la peine à se soutenir. Il n'avait pour lit et pour matelas qu'une claie d'osier plus capable de le tourmenter que de lui donner du repos. Son cou, ses bras et ses reins étaient entourés de cercles de fer, qui lui piquaient la peau à tous moments et le rendaient l'image de Jésus-Christ crucifié et des Martyrs. Les larmes lui coulaient incessamment des yeux, quelquefois pour ses propres péchés, d'autres fois pour ceux de ses ouailles, qu'il ne déplorait pas avec moins d'amertume que les siens propres. Les honneurs du monde ne lui paraissaient que du vent, et, pour s'en exempter, il fuyait la compagnie des grands et les devoirs qu'on voulait rendre à sa dignité et à son mérite, pour aller visiter les nécessiteux et les prisonniers. Jamais prélat n'eut plus de tendresse et de bonté pour son peuple. Il avait soin de l'instruire par ses sermons, de le corriger par ses remontrances, de le soulager par ses charités, de le tenir dans l'union par son application à faire des réconciliations, et de le purger du mélange des impies par la justice et la sévérité de ses jugements. Il n'usait néanmoins de rigueur que dans la nécessité, et il tâchait, auparavant, de gagner les esprits les plus farouches par une douceur incomparable. Les pauvres et les étrangers étaient ses chers enfants, et c'est une chose prodigieuse que les assistances qu'il leur donnait dans le mauvais état de leurs affaires. Il n'oubliait pas non plus les morts, et on remarque qu'il avait une dévotion particulière à prier pour le repos de leur âme.
Il avait, outre cela, un très-grand zèle pour faire bâtir des églises et des monastères, et il en bâtit, en effet, plusieurs, particulièrement dans son diocèse. Son clergé était le principal objet de tous ses soins; il y établit une admirable discipline, une manière de vie pleine d'édification, et fit aussi de très-grands biens à son église métropolitaine. Il fonda des hôpitaux pour recevoir les pauvres, les pèlerins et les malades, et des églises dans les lieux où il n'y en avait point. Il était si exact à ses visites, qu'il n'allait pas seulement dans les villes, les bourgs, les châteaux et les villages, mais jusqu'à dans les métairies et les hameaux les plus éloignés, afin de connaître tout son peuple, de montrer aux plus ignorants les voies du salut, de retirer du désordre les plus grands pêcheurs, de recevoir les confessions de ceux qui voulaient se convertir, et d'assister, même corporellement, ceux qui étaient dans le besoin. S'il lui restait quelque temps, après s'être acquitté de tous les devoirs de sa charge, il l'employait aux larmes et à la contemplation des choses célestes. Un homme, illustre par sa naissance et par ses grands biens, nommé Waneng, étant malade à l'extrémité, eut une vision terrible, où une grande partie des peines des damnés lui furent représentées. L'horreur et la crainte qu'il eut l'obligèrent d'avoir recours au saint Archevêque, qui, après avoir prié pour lui, lui donna sa bénédiction et le remit, par ce moyen, en parfaite santé: ce qui fut cause qu'il fonda l'abbaye de Fécamp. Les Actes de saint Vandrille lui attribuent aussi le
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même miracle; mais il se peut bien faire que les prières et la bénédiction de ces deux Saints aient contribué à la même œuvre. Elle fit tant d'éclat dans la France, à cause de la qualité de celui qui avait été guéri, qu'elle attira à Fécamp le roi Clotaire III, fils de Clovis II, et toute sa cour, pour avoir la consolation de voir saint Ouen.
Ce saint Prélat, ne pouvant plus monter à cheval pour visiter son diocèse à cause de sa grande vieillesse, allait encore en chariot rendre ce devoir à son peuple. Un jour, comme il était au milieu de la campagne, assez près de Louviers, les mulets qui le tiraient s'arrêtèrent tout court, sans qu'il fût possible de les faire marcher. Etonné de cet accident, il leva les yeux au ciel pour en savoir la cause, et il aperçut alors au-dessus de l'air une croix si resplendissante, qu'elle répandait sa lumière de tous côtés. Dieu lui fit connaître, en même temps, qu'il avait destiné ce lieu à son service et qu'il voulait y être honoré. Aussi, il marqua sur la terre la figure d'une croix et mit dessus quelques reliques. Après quoi il continua son chemin, sans que les mulets fissent plus aucune résistance. Dès le soir même et durant toute la nuit, il parut en ce lieu-là une colonne de feu plus brillante que le soleil. Tous les habitants du pays la virent. Une infinité de personnes y vinrent offrir leurs vœux à Dieu et plusieurs y furent guéries miraculeusement de toutes sortes de maladies. Saint Leufroy bâtit depuis en ce même lieu, en l'honneur de la sainte Croix et de saint Ouen, une église et un monastère.
Notre bienheureux Archevêque eut une autre vision à Batignolles, île de la Seine. Car la lassitude l'ayant forcé d'y prendre un peu de repos, les anges le visitèrent pendant son sommeil, et lui ordonnèrent, de la part de Dieu, d'y faire bâtir une chapelle en l'honneur de saint Etienne; ce qu'il entreprit aussitôt à ses dépens, donnant à saint Ansbert, abbé du monastère de Saint-Vandrille, qu'il chargea de cette construction, la somme nécessaire pour l'achever. Il y joignit un hôpital pour l'assistance des pauvres, et le dota d'un riche héritage qu'il avait dans le comté de Dun, en Beauce. Il fit la translation des reliques de saint Marcoul. Lorsqu'il était dans le dessein d'en emporter le chef pour sa ville métropolitaine, avec l'agrément de l'abbé de Nanteuil, il reçut un avis du ciel de prendre tel autre membre qu'il voudrait, mais de ne point prendre la tête. Cet avis ne vint pas d'une voix articulée, comme nous l'avions cru sur la foi de quelques auteurs, mais d'une lettre qui lui tomba miraculeusement entre les mains, comme nous l'apprennent les Actes de ces deux Saints. Saint Ouen ayant formé le pieux projet de faire un voyage à Rome, pour y honorer les reliques des Princes des Apôtres, dès qu'on l'apprit, des personnes de piété vinrent de tous côtés lui apporter de l'or et de l'argent pour les frais de son voyage et les dons qu'il ferait à saint Pierre et à saint Paul. Quelques saints personnages se joignirent aussi à lui, entre autres saint Sidoine, irlandais, prêtre à Rouen, qui servit depuis de maître à saint Leufroy. On ne peut exprimer la piété avec laquelle notre excellent pèlerin parcourut toutes les stations de cette ville, capitale du christianisme; il se prosternait devant les tombeaux des Martyrs, passait des heures entières en oraison, et y priait pour ceux qui l'avaient chargé de leurs offrandes avec tant de ferveur, que ses yeux versaient plus de larmes que sa bouche ne prononçait de mots. La place même en était arrosée. Un jour, étant devant la Confession de saint Pierre, il commença ce verset: Exultabunt Sancti in gloria, les anges firent alors l'office de chapelains; car on entendit une voix céleste qui répondit: Lætabuntur in cubilibus suis. Il ne se contenta pas de distribuer fidèlement aux églises et aux
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pauvres les dons qu'on lui avait mis entre les mains; il leur fit aussi de grandes libéralités de ses propres biens, de sorte que toute la ville en reçut une assistance et un soulagement très-considérable. Le pape Adéodat et tout ce qu'il y avait d'illustre dans le clergé lui rendirent des honneurs extraordinaires, et, en reconnaissance des bénédictions temporelles qu'il lui avait apportées, on lui donna plusieurs reliques des Saints, dont il se tint beaucoup plus riche que si on lui avait donné tout l'empire du monde. Il revint en France avec ces dépouilles sacrées, et la joie de ses diocésains, à son heureux retour, fut si grande, que les peuples des villes et des villages venaient en foule au-devant de lui avec des croix et des cierges allumés pour le recevoir. Les prêtres et les religieux en rendirent à Dieu des actions de grâces solennelles, et le roi même et toute sa cour en témoignèrent une extrême allégresse, le regardant comme le protecteur de ce royaume.
Il avait laissé, en partant, la maison royale dans une grande union; mais il la trouva à son retour fort divisé: ce qui lui donna une affliction étrange. Il eut recours à ses moyens ordinaires: les veilles, les prières et les jeunes. Par là il obtint de Dieu la réconciliation de ces princes, que la discorde aurait poussés à une guerre ouverte. Un service si signalé lui mérita la faveur du roi Thierry: ce prince, persuadé de sa sagesse et de sa piété incomparable, ordonna que nul évêque, ni abbé, ni abbesse, ni comte, ni juge, tant ecclésiastique que séculier, ne serait élu et institué dans toute la Neustrie que de son avis et de son consentement. La désunion s'étant mise entre la Neustrie et l'Austrasie, le roi le pria de faire encore un voyage à Cologne pour négocier la paix et empêcher qu'on en vînt aux mains. Son grand âge le pouvait bien dispenser d'une si grande fatigue, mais il ne put refuser ce dernier secours à sa patrie. Etant à Cologne, il rendit la parole à un muet qui n'avait point parlé depuis onze ans, et il traita si sagement l'affaire pour laquelle il avait été envoyé, qu'il établit une bonne paix entre ces deux royaumes et entre les princes et les ministres qui les gouvernaient. A son retour, en passant par Verdun, il y délivra une femme possédée que le démon tourmentait cruellement. De là il vint au château de Clichy, à deux lieues de Paris, pour y rendre compte au roi du succès de sa négociation. Mais Dieu l'y avait amené pour rendre ce lieu célèbre par sa mort et par le grand nombre de ses miracles. Il y tomba donc malade, âgé de quatre-vingt-dix ans, et, sachant que Notre-Seigneur le voulait délivrer des misères de cette vie pour le récompenser de ses travaux, il se prépara à la mort avec toute la piété que l'on pouvait attendre d'un homme qui avait passé sa vie dans une innocence et une sainteté si éminentes. Il demanda instamment à Dieu qu'il lui plaît accorder à son peuple de Rouen un pasteur selon son cœur, ne se contentant pas de lui avoir donné durant quarante-quatre ans toutes les marques d'une charité vraiment pastorale, mais voulant aussi étendre sa bienveillance sur lui jusqu'après sa mort. Sa prière fut exaucée, et on lui fit connaître qu'on lui avait désigné dans le ciel, pour successeur, saint Ansbert, abbé de Saint-Vandrille. Il en parla au roi, qui le vint voir dans sa maladie, et il n'eut pas de peine à lui faire agréer un choix si prudent et si avantageux pour la Neustrie.
Enfin, après avoir prié pour tous les Ordres de l'Église et pour le royaume, qui allait être privé de ses conseils, il rendit paisiblement à Dieu son âme, qui fut transportée dans le ciel par les mains des anges, en 684. Son corps fut transporté à Rouen, avec une pompe et une magnificence extraordinaires. Le roi, la reine, le maire du palais et toute la cour le con-
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duisirent jusqu'à Pontoise et le déposèrent dans une chapelle, qui depuis est devenue une paroisse de son nom. Là, les évêques et les abbés, les prêtres et les religieux de la province de Neustrie, avec une infinité de gentilshommes et d'autres personnes de toutes conditions, le vinrent prendre en procession, et le portèrent alternativement sur leurs épaules jusque dans la ville de Rouen. Le lieu de sa sépulture fut l'église de Saint-Pierre, bâtie par le roi Clotaire Ier, et qui est devenue la célèbre abbaye de Saint-Ouen.
On le représente avec un dragon à ses pieds, pour marquer qu'il a extirpé l'idolâtrie dans le pays de Rouen.
[ANNEXE: CULTE ET RELIQUES.]
Dieu a fait paraître la gloire de son âme par de très grands miracles qui ont été faits à son invocation, non seulement auprès de son tombeau, mais aussi en plusieurs autres lieux où sa mémoire est célèbre.
Trois ans après, saint Ausbert le fit lever de terre pour le mettre dans un lieu plus honorable, et on le trouva encore aussi frais qu'au temps de son décès. La ville de Rouen lui donna une chasse précieuse et le choisit pour un de ses principaux protecteurs. Le même saint Ausbert, en touchant le maire dans lequel il avait été enseveli, fut guéri d'une fièvre lente qui l'avait tellement miné, qu'il était hors d'espérance de guérison.
Durant les guerres des Normands, cette chasse fut apportée à Paris, dans la crainte qu'elle ne tombât entre les mains de ces infidèles ; mais, lorsqu'on leur eut cédé la Neustrie et qu'ils eurent embrassé la foi catholique, Rollon, leur duc, demanda avec instance que ce grand trésor fût restitué à la ville de Rouen. Sa demande lui ayant été accordée, les principaux ecclésiastiques et seigneurs normands vinrent le chercher à Paris et le portèrent solennellement jusqu'au bourg de Darnétal, qui est à une lieue de Rouen. Ils voulaient encore poursuivre leur procession ; mais le corps devint si pesant qu'il leur fut impossible de le lever.
Le duc, en étant informé, vint lui-même au-devant, les pieds et la tête nus, et couvert d'un simple habit de bure ; et, se jetant aux pieds du Saint, il le supplia, les larmes aux yeux et les mains levées vers le ciel, de ne pas priver sa ville de la consolation de sa présence. Il donna aussi à son Église, pour mériter cette faveur, toute la terre entre Darnétal et Rouen. Aussi, sa prière fut exaucée, et la chasse reprit son état naturel. Il s'en chargea lui-même avec d'autres seigneurs, et il la rapporta à son ancienne place, au milieu des chants des palmes, des cantiques et des hymnes, qui ont fait appeler tout ce chemin Long-Paon (Longueu Penanum), qui signifie longue louange.
Mais cette relique inestimable, pour qui les rois et les princes ont eu tant de respect, n'en trouva point en l'année 1562, dans la fureur impie et cruelle des Calvinistes qui pillèrent sa chasse avec tous les autres reliquaires et vases sacrés de l'abbaye de Saint-Ouen ; ils profanèrent, brisèrent, brûlèrent et dissipèrent les ossements qu'ils y trouvèrent, comme ils avaient fait dans toutes les autres églises de France qui avaient été en leur pouvoir.
Le château royal de Clichy ayant été détruit, on a bâti, au lieu du décès de saint Ouen, une église en son honneur, qui est près de Saint-Denis, dans laquelle on honora un de ses doigts. L'ancienne église de l'abbaye de Saint-Ouen, qui est devenue église paroissiale, possède aujourd'hui quelques parcelles de ses reliques.
Sa vie se trouve dans Surins, au 24 août, et dans l'Histoire chrétienne de Normandie. Nous nous sommes servi, pour compléter cette biographie, des Annales du diocèse de Soissons, par l'abbé Pêcheur, et de Notes locales fournies par M. Langlois, chanoine honoraire à Rouen.
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Événements marquants
- Bénédiction par saint Colomban durant l'enfance
- Chancelier des rois Dagobert Ier et Clovis II
- Lutte contre l'hérésie monothélite au Concile d'Orléans (645)
- Consécration épiscopale à Rouen en 646
- Voyage à Rome pour honorer les reliques des Apôtres
- Médiation de paix entre la Neustrie et l'Austrasie à Cologne
- Mort au château de Clichy à l'âge de 90 ans
Miracles
- Cessation d'une sécheresse de sept ans en Espagne par la prière
- Guérison d'un meunier paralytique en Anjou
- Vision d'une croix resplendissante près de Louviers
- Guérison de Waneng, fondateur de Fécamp
- Restauration de la parole à un muet à Cologne
- Délivrance d'une possédée à Verdun
Citations
Exultabunt Sancti in gloria