Sainte Julienne du Mont-Cornillon

Vierge, Prieure du monastère du Mont-Cornillon

Fête : 5 avril 13ᵉ siècle • sainte

Résumé

Prieure du Mont-Cornillon au XIIIe siècle, Julienne reçut des visions divines lui demandant l'institution d'une fête dédiée au Saint-Sacrement. Malgré de violentes persécutions qui la menèrent à l'exil, elle consacra sa vie à cette mission avec l'aide de la recluse Ève. Son combat aboutit à la création de la Fête-Dieu, officialisée par le pape Urbain IV en 1264.

Biographie

SAINTE JULIENNE, VIERGE,

PRIEURE DU MONASTÈRE DU MONT-CORNILLON, ET LA FÊTE-DIEU

Landa, Jerusalem, Dominum ; landa Deum tuum, Sion. Jérusalem, iene le Séraphin ; Sion, iene ton Dieu. Ps. CXLVIII, 1.

Aux portes de Liège s'élevait le monastère du Mont-Cornillon. Là, le dévouement chrétien accueillait les pèlerins, les voyageurs, et soulageait les souffrances des lépreux ; là aussi, vers le commencement du XIIIe siècle, brillait l'incomparable vertu de sainte Julienne. Elle était née en 1193 à Rettine, bourg du diocèse de Liège. Ses parents étaient gens fort aisés qui se faisaient remarquer par leur piété. Orpheline dès le bas-âge, Julienne n'avait pas connu d'autre famille que ses pieuses sœurs. Le jeûne, la prière, les austérités, l'étude persévérante, telle était sa vie. Ses lectures favorites, et qui témoignent de la haute culture de son esprit, se partageaient entre la sainte Écriture, saint Augustin et saint Bernard. Quant à ses méditations, elles revenaient constamment sur le divin mystère de l'Eucharistie. Son cœur s'enflammait d'un amour céleste lorsqu'elle pensait au Saint-Sacrement des autels. Souvent, soit au milieu de l'oraison, soit dans le sommeil, une même vision vint l'assaillir, l'étonner et l'attrister : car elle ne pouvait la comprendre. Il lui semblait voir la lune dans tout son éclat, mais avec une échancrure. Elle supplia Dieu de daigner lui expliquer le sens de cette apparition qui, en se reproduisant sans cesse, avait fini par alarmer sa piété. Alors Jésus-Christ lui révéla que la lune signifiait l'Église telle qu'elle était constituée ; que, par l'échancrure de l'astre, il fallait entendre qu'il manquait encore une fête que Dieu désirait voir célébrer par les fidèles ; qu'il voulait que cette fête fût spécialement consacrée à l'institution du Sacrement par lequel il a donné aux hommes son corps et son sang.

Devant le devoir si grave, si redoutable que Jésus lui imposait en lui commandant d'établir cette fête, Julienne objectait son humilité, sa faiblesse ; vainement, dans sa prière de chaque jour et même de chaque moment, suppliait-elle Dieu de la dispenser d'une si grande tâche, de confier ce soin à des prélats doués de toutes les lumières de la science. Dieu, au contraire, — et c'est là ce que nous devons admirer ! — voulait que cette fête eût pour promoteurs les faibles et les humbles. Qu'y a-t-il eu de plus humble que la crèche et la croix ?

La lutte de l'humilité dura vingt ans. Julienne était devenue prieure du monastère du Mont-Cornillon : ses vertus semblaient s'être accrues avec sa dignité ; et plus on la faisait grande, plus elle cherchait à se faire petite, selon cette parole : « Aimez à n'être compté pour rien ». L'œuvre qu'elle avait mission d'accomplir accablait son cœur ; plus elle éprouvait de respect,

SAINTE JULIENNE ET LA FÊTE-DIEU.

de vénération, moins elle se jugeait digne de servir d'instrument aux desseins de Dieu.

Elle prit enfin le parti de s'en ouvrir à Jean de Lausanne, chanoine de Saint-Martin de Liège, et elle le pria de vouloir bien prendre l'avis des hommes éminents qu'il avait sans cesse l'occasion de voir. Tout fut donc soumis, exposé à Jacques Pantaléon, alors archidiacre de l'église de Trèves, depuis Urbain IV, de sainte mémoire ; à Hugues de Saint-Cher, prieur provincial de l'Ordre des Frères Prêcheurs, depuis cardinal ; à Guyard, évêque de Cambrai ; au chancelier de l'Université de Paris ; aux frères Aegidius, Jean et Renaud, professeurs de théologie à Liège.

L'avis unanime fut que rien dans la loi divine ne s'opposait à l'établissement d'une fête spéciale du Saint Sacrement.

Cependant Julienne ne se bornant pas à recueillir le jugement de tant d'hommes éclairés, voulut avoir celui d'une femme, d'une simple religieuse comme elle. Il y avait alors une recluse, nommée Isabelle, qui, sans l'avoir désirée, jouissait d'une haute réputation de piété. Julienne l'attira au Mont-Cornillon ; elle lui communiqua son dessein, et eut la douleur de voir que celle-ci n'en était pas frappée ; mais, un an après, Isabelle eut elle-même une vision. Transportée au ciel parmi les gloires éternelles, il lui sembla qu'elle entendait les bienheureux agenouillés demander avec supplication à Dieu l'établissement d'une solennité qui devait raffermir la foi des hommes. A cette nouvelle, grande fut la joie de Julienne, et dès lors les deux Sœurs commencèrent à unir étroitement leurs vœux et leurs pensées.

Cependant cette parole du Prophète devait une fois de plus s'accomplir : « J'ai nourri et élevé en dignité mes fils, et ils m'ont méprisé... Le bœuf connaît son maître, et Israël ne m'a point connu, et mon peuple ne m'a point compris ». Une persécution, aussi violente qu'injuste, fut ourdie contre Julienne. On la traitait de visionnaire ; ses bonnes intentions étaient inculpées, sa modestie traitée d'orgueil, son entreprise de folie. Ce fut au point que la pieuse Abbesse en vint à douter d'elle-même, à s'interroger avec effroi, à craindre d'avoir trop présumé de ses forces, et de s'être attribué une mission surhumaine. Une inspiration naquit en son esprit : ce fut de se rendre à Cologne avec quelques-unes de ses Sœurs ; à Cologne, la ville, par excellence, des âmes ferventes, la sainte nécropole des Confesseurs, des Martyrs, des Vierges. Ici, les Acta Sanctorum rapportent un fait, qui peut-être provoquerait le sourire dédaigneux de l'incrédulité moderne, mais que nous aimons à enregistrer. C'est que l'ennemi du monde, Satan, furieux de ce pèlerinage, mit tout en œuvre pour l'entraver ; qu'il se jeta dans les chevaux afin de les effrayer, et, au retour, donna un si rude choc au chariot, qu'il le renversa. Mais les saintes voyageuses n'éprouvèrent aucun mal ; et Julienne avait, au pied de l'autel de saint Pierre, repris toute sa force et tout son courage. Au reste, elle en avait plus besoin que jamais ; car plus que jamais aussi la persécution allait se réveiller avec violence. La voix publique accusa Julienne d'avoir caché les chartes et dilapidé les revenus du monastère. Excité contre la vénérable prieure, le peuple de Liège brise les portes du couvent, pénètre jusqu'à l'oratoire de Julienne, le saccage, soi-disant, pour trouver ces chartes. Julienne avait dû s'éloigner ; elle chercha un asile dans la cellule d'une religieuse nommée Ève, qui était devenue sa plus intime confidente ; puis Jean de Lausanne lui offrit sa maison, et le digne évêque de Liège, Robert de Torote, la prit sous sa protection. Robert, en effet, rendait justice à la vertu de Julienne : déjà, en 1246,

5 AVRIL.

il avait, par une lettre adressée à tout son clergé, ordonné que la fête du Saint Sacrement serait célébrée tous les ans le jeudi après l'octave de la Trinité, avec jeûne la veille. L'année suivante, les chanoines de Saint-Martin avaient les premiers inauguré cette solennité : Hugues de Saint-Cher, nommé cardinal du titre de Sainte-Sabine et envoyé en Allemagne avec pouvoirs de légat, avait voulu célébrer la nouvelle fête à Saint-Martin du Mont. Enfin, deux ans après, le cardinal Capoce, aussi légat, étant à Liège, avait également sanctionné la fête.

C'étaient tous ces témoignages honorables qui excitaient si particulièrement la haine et l'envie contre Julienne. Le bon évêque Robert étant mort, les violences s'enhardirent, et une seconde irruption eut lieu dans le monastère du Mont-Cornillon. Encore une fois, l'oratoire de la Sainte fut saccagé ; on saisit Julienne, on la jeta dans une salle basse ; à travers les fenêtres on lui lançait des pierres, tandis que, semblable à saint Étienne, elle se contentait de prier pour ses bourreaux.

A quelque temps de là, les Liégeois furent frappés de plusieurs calamités ; le malheur public fit parler leur conscience.

Julienne, insensible au danger personnel, avait charge d'âmes ; elle devait compte à Dieu du salut des colombes qui l'entouraient. Réunissant donc cette troupe timide, elle partit sans ressources, sans asile, n'ayant plus de patrie ; mais ses yeux se levaient au ciel, la patrie éternelle ; mais, à défaut des hommes, Dieu était là !

A Namur, enfin, elle trouva un asile et une chapelle. Ce fut là qu'elle reçut la visite bien inattendue, mais bien douce pour son cœur, d'un de ses plus ardents persécuteurs, dom Jean, supérieur des deux couvents de Mont-Cornillon. Il venait lui exprimer et son repentir et son admiration ; elle ne voulut que s'unir en prières avec lui. Pendant le retour, dom Jean tomba malade et mourut en route. A l'heure même où le prieur fermait les yeux, Julienne entendit le chœur des Anges et elle reconnut particulièrement la voix de dom Jean. Elle le dit à ses compagnes. Plus tard, en effet, il fut démontré que cette sainte vision avait exactement coïncidé avec la mort de dom Jean.

Cependant le moment approchait où la noble femme, pour qui la vie « avait été un combat », devait enfin jouir du repos, laissant après elle une œuvre impérissable. Le 5 avril 1258, Julienne fermait les yeux sur la terre d'exil. Elle mourait pleine de foi et d'espoir, sans avoir rien perdu de son humilité.

Comme elle l'avait désiré, son corps fut porté dans l'abbaye de Villers et déposé derrière le maître-autel. Elle n'a point été canonisée dans les formes ; mais on la trouve qualifiée de Sainte dans quelques martyrologes et dans les offices propres de la cathédrale de Liège. Son culte est aussi établi en Portugal depuis le XVIIIe siècle, avec un office propre pour la fête, approuvé par la congrégation des Rites, à l'occasion de la translation de quelques-unes de ses reliques qui furent portées de Rome à Lisbonne. Ces reliques, transférées depuis à Anvers, y ont été conservées dans l'abbaye de Saint-Sauveur ; elles reposent actuellement dans l'église paroissiale de Saint-André.

« Foi céleste ! foi consolatrice ! tu fais plus que de transporter les montagnes, tu soulèves les poids accablants qui pèsent sur le cœur de l'homme ! »

Chatoanbriand.

SAINT VINCENT FERRIER, DE L'ORDRE DE SAINT-DOMINIQUE. 215

Une simple religieuse avait conçu l'idée admirable de la fête du Saint Sacrement : une pauvre recluse en poursuivit sans relâche l'exécution ; Ève continua Julienne.

Et ce fut un saint pontife, Urbain IV — qui n'avait pas oublié les jours de sa vie écoulés à Liège, — ce fut cet illustre Pape français, digne contemporain de saint Louis, qui, le 8 septembre 1264, fit l'institution réelle de cette fête.

Ajoutons que, reconnaissant le zèle inspiré de la recluse Ève, il daigna lui envoyer la bulle avec l'office qu'il avait fait composer tout exprès par saint Thomas d'Aquin, en y joignant une lettre trop paternelle et trop touchante pour que nous n'en traduisions pas les quelques lignes suivantes :

« URBAIN,... serviteur des serviteurs de Dieu, à Ève, recluse de Saint-Martin de Liège, notre fille en N.-S. J.-C., salut et bénédiction apostolique.

« Nous savons, ô fille bien-aimée, que votre âme a désiré avec ardeur que la fête solennelle du très-saint Corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ fût instituée dans l'Église de Dieu, pour être perpétuellement célébrée par les fidèles. C'est pourquoi, Nous vous annonçons pour votre satisfaction que Nous avons jugé qu'on pouvait l'établir pour l'affermissement de la foi catholique, et qu'il était utile que, indépendamment du souvenir quotidien que l'Église voue à ce Sacrement si admirable, une solennité particulière et plus auguste encore y fût attachée... Que ce jour apporte donc à tous les chrétiens la joie d'une nouvelle fête, et qu'il soit fêté avec une grande joie, comme Nous le recommandons amplement dans les Lettres apostoliques que Nous envoyons dans le monde entier. Réjouissez-vous, parce que le Seigneur tout-puissant a exaucé le vœu de votre cœur, et que la grâce céleste a répondu dans sa plénitude aux prières de vos lettres ».

En 1312, la bulle d'Urbain IV fut confirmée au concile de Vienne sous Clément V, et dès lors la célébration de la Fête-Dieu fut générale.

Légende céleste, Godescard, etc.

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Événements marquants

  • Naissance à Rettine en 1193
  • Vision de la lune échancrée symbolisant l'absence d'une fête eucharistique
  • Élection comme prieure du Mont-Cornillon
  • Persécutions et exil à Cologne puis à Namur
  • Institution de la fête du Saint-Sacrement par l'évêque de Liège en 1246
  • Mort à Namur en 1258

Miracles

  • Vision répétée d'une lune éclatante avec une échancrure
  • Vision du chœur des anges à la mort de dom Jean
  • Protection divine lors d'un accident de chariot causé par Satan

Citations

Aimez à n'être compté pour rien

— Texte source (maxime de vie)