Tertullien (Quintus-Septimius-Florens Tertullianus)
Père de l'Église (avant sa chute), Prêtre, Apologiste
Résumé
Né à Carthage vers 160, Tertullien fut un brillant avocat et écrivain converti au christianisme, dont il devint l'un des plus ardents défenseurs avant de sombrer dans l'hérésie montaniste. Premier grand auteur ecclésiastique de langue latine, il a laissé une œuvre immense marquant la théologie malgré sa rupture finale avec l'Église. Il mourut à un âge avancé vers 243.
Biographie
NOTICE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE TERTULLIEN.
Tertullien (*Quintus-Septimius-Florens Tertullianus*) naquit à Carthage vers l'an 160 ; il était fils d'un centurion des troupes proconsulaires d'Afrique. Il avoue lui-même qu'avant sa conversion au christianisme, il le combattait par des railleries piquantes ; qu'il s'était rendu coupable d'adultères ; qu'il avait pris un plaisir singulier aux barbares combats de l'amphithéâtre ; qu'il avait été vicieux au-delà de toutes bornes, *Ego praestantiam in delictis meam agnosco* ; qu'en un mot, il avait été un grand pécheur sous toutes sortes de rapports, *Peccator omnium notarum cum sim*.
Néanmoins, comme il avait un esprit d'une trempe excellente et formé pour les sciences, il s'y appliqua dès sa jeunesse, et fit de grands progrès dans la poésie, la philosophie, la géométrie, la physique et la rhétorique. Il s'instituait à fond des principes de chaque secte de philosophes ; il approfondit les mystères de la théologie païenne et sut démêler dans les fables qui l'enveloppent ce qu'il y avait de réel et d'historique. Enfin, son génie, naturellement vaste, lui fit parcourir avec un succès prodigieux le cercle de toutes les sciences profanes. Nous apprenons d'Eusèbe qu'il était surtout très-versé dans la connaissance des lois romaines.
A tous ces avantages, Tertullien joignait une pénétration et une vivacité d'esprit singulières, avec un feu de caractère peu commun, qui le rendait extrêmement chaud et impatient, comme il s'en plaignait lui-même. Jamais il ne put se défaire de cette passion ; quant aux autres, il s'en corrigea après sa conversion au christianisme.
Il paraît que les motifs qui le déterminèrent à embrasser l'Évangile furent les mêmes que ceux qu'il fait si bien valoir dans ses ouvrages, comme l'antiquité des livres de Moïse, les miracles et la sagesse de ce saint législateur, la continuité et l'accomplissement des prophéties qui toutes conduisent à Jésus-Christ, la certitude des miracles du Sauveur et des Apôtres, l'excellence de la loi évangélique qui influe si merveilleusement sur les mœurs, le pouvoir que les premiers chrétiens avaient sur les démons, et le témoignage des démons eux-mêmes, qui, les idolâtres adoraient comme des dieux, devenaient malgré eux les prédicateurs de Jésus-Christ et qui se faisaient connaître pour ce qu'ils étaient en présence de leurs propres adorateurs ; enfin la patience et la fermeté inébranlable des martyrs.
Tertullien, ayant un génie propre à réussir dans la controverse, entreprit la défense du christianisme, qui d'un côté était attaqué par les païens et par les Juifs, et de l'autre était défiguré par les hérétiques. Il prit la plume contre les différents ennemis de notre religion. Ce fut aux païens qu'il porta les premiers coups.
La persécution qui affligeait l'Église lui inspira le dessein d'écrire son *Apologétique*. C'est non-seulement son chef-d'œuvre, mais encore le plus parfait et le plus précieux de tous les ouvrages de l'antiquité chrétienne. Tertullien n'adressa point son apologétique au sénat de Rome, comme Baronius et plusieurs autres écrivains l'ont avancé, mais au proconsul et aux autres magistrats d'Afrique, peut-être même à tous les gouverneurs des provinces et à tous les magistrats de l'empire, parmi lesquels les sénateurs de Rome pouvaient être compris. Le titre de présidents, qu'il donne à ceux auxquels il s'adresse, ne convenait qu'aux gouverneurs des provinces. Quant au proconsul, il le nomme expressément. Il parle de Rome comme d'une ville éloignée. Il dit que les idolâtres pratiquaient dans sa patrie, à Carthage, les cérémonies barbares de religion usitées chez les Scythes. Ces mots *in ipso fere vertice civitatis praesidentes* paraissent devoir s'entendre du *Byron* de Carthage ; on ne peut certainement les entendre de Rome, que Tertullien désigne toujours par le mot *Urbe*, et non par celui de *Civitas*.
Il commence son ouvrage par justifier les chrétiens des accusations d'inceste et de meurtre dont on les chargeait calomnieusement, et montre qu'il est de la dernière injustice de les punir uniquement pour leur nom. Il fait sentir la contradiction qui se trouve dans l'ordre de Trajan, qui voulait qu'on punît les chrétiens qui étaient déférés, et qui, en même temps, défendait de les rechercher. « Tous les empereurs », dit-il, « ne nous ont pas persécutés. Tibère nous fut favorable, ainsi que Marc-Aurèle, lorsqu'il eut miraculeusement remporté la victoire par les prières des chrétiens ». Vient ensuite la réfutation de l'idolâtrie. Si l'on a fait un dieu de Bacchus pour avoir planté la vigne, pourquoi n'en pas faire un de Loculius, qui, le premier, a apporté les cerisiers du Pont dans la ville de Rome ? Pourquoi a-t-on plutôt accordé les honneurs divins à Jupiter, à Vénus, etc., qu'à un Aristide, à un Socrate, à un Démosthène et à tant d'autres grands hommes ? Tertullien, après avoir expliqué les principaux articles de notre foi et parlé de l'origine et du culte des démons, ose faire aux païens le défi le plus hardi ; en quoi il a été imité par saint Cyprien, par Lactance et par d'autres Pères. « Que l'on amène », dit-il, « un démoniaque, et qu'un chrétien ordonne au malin esprit qui le possède de déclarer qui il est ; il avouera qu'il est un démon, lui qui, auparavant, voulait se faire passer faussement pour un dieu. Que l'on amène encore quelqu'un de ceux que l'on croit inspirés par quelque dieu, comme Esculape, etc... Si les prétendues divinités qui agitent ces malheureux ne confessent pas qu'ils sont des démons, n'osant mentir à un chrétien, répandez sur-le-champ le sang de ce chrétien téméraire ». Il représente avec force la soumission des chrétiens aux empereurs, l'amour qu'ils portaient à leurs ennemis, la charité qui les unissait ensemble, l'horreur dont ils étaient pénétrés pour le vice, la constance avec laquelle ils souffraient les tourments et la mort pour la cause de la vertu. Les idolâtres les appelaient par dérision *Sarmentiliens* ou *Sironiens*, parce qu'on les attachait à des trènes d'arbres, et qu'on les liait à des fagots pour les jeter au feu ; mais Tertullien leur répond de la manière suivante : « L'état auquel on nous réduit pour nous brûler fait notre plus bel ornement ; ce sont là nos robes triomphales, brodées de branches de palmier en signe de la victoire... Étant montés sur le bûcher, nous nous regardons comme sur notre char de triomphe... Qui a jamais examiné notre religion sans l'embrasser ? et qui l'a jamais embrassée, sans se sentir prêt à souffrir pour elle ?... Nous vous rendons grâces quand vous nous condamnez : c'est qu'il y a une distance infinie entre le jugement de Dieu et celui des hommes ; de sorte que quand vous nous condamnez sur la terre, Dieu nous absout dans le ciel ».
2° Tertullien écrivit vers le même temps ses deux livres contre les Gentils. Il réfute dans le premier les calomnies dont les idolâtres chargeaient les chrétiens, et attaque dans le second le culte des fausses divinités du paganisme.
3° Le livre contre les Juifs fut écrit à l'occasion d'une dispute qu'un chrétien eut avec un Juif prosélyte. Tertullien se propose d'y montrer le triomphe remporté par la foi sur un peuple aveugle et endurci, qui paraissait sourd à tous les raisonnements qu'on lui apportait. C'est un ouvrage solide et qui doit servir de modèle à ceux qui écrivent sur des controverses théologiques. Il n'y manque qu'un peu de clarté dans le style pour qu'on le regarde comme un chef-d'œuvre.
4° Hermogène, philosophe stoïcien, qui avait embrassé le christianisme, répandit en Afrique une nouvelle hérésie, qui consistait à soutenir que la matière était éternelle. Tertullien prouve dans son livre contre Hermogène, que Dieu a créé la matière avec le monde, et fait sentir toute l'absurdité des sophismes de l'hérésiarque.
5° Dans son livre contre les Valentiniens, il s'attache plus à ridiculiser qu'à réfuter sérieusement les opinions extravagantes de ces hérétiques.
6° Le Traité des prescriptions contre les hérétiques est trop important pour que nous ne le fassions pas connaître avec une certaine étendue. Il est certain que Tertullien le composa avant sa chute. En effet, il s'y glorifie d'être uni de communion avec toutes les églises apostoliques, surtout avec celle de Rome, et il y établit des principes généraux propres à réfuter toutes les hérésies qui peuvent s'élever.
Son dessein, dans cet ouvrage, est de montrer que les hérétiques ne peuvent, sans injustice, en appeler à l'Écriture, puisqu'ils n'y ont aucun droit. Les Apôtres ont donné les Écritures en dépôt à leurs successeurs et leur ont, en même temps, confié le soin de les interpréter. Tertullien établit d'abord que les hérésies causent la perte et la ruine de la foi ; qu'il ne faut pas cependant s'étonner ni se scandaliser d'en voir naître ; qu'elles n'ont rien de plus surprenant que ces lèvres qui consomment le corps humain ; qu'après tout, elles ont été prédites par Jésus-Christ et qu'elles sont une conséquence nécessaire de l'empire que les hommes laissent prendre à leurs passions criminelles. Et comme s'il eût voulu prévenir ou empêcher le scandale que sa chute donna depuis, il s'exprime de la sorte : « Mais quoi ! si un évêque, un diacre, une veuve, une vierge, un prédicateur ou même un martyr, allaient abandonner la foi?... Vous jugez donc de la foi par les personnes et non pas des personnes par la foi ? On ne peut réputer sage un homme qui ne s'attache point à la foi... Nous n'avons plus besoin de recherches lorsque nous avons trouvé Jésus-Christ et que nous avons été instruits de l'Évangile. Si nous croyons, nous ne désirons rien autre chose que d'être fidèles ».
Quelques hérétiques, alléguant pour raison qu'il est écrit : « Cherchez et vous trouverez », Tertullien fait voir que ces paroles ne regardent que les Juifs, qui n'avaient point encore trouvé Jésus-Christ, et qu'elles ne peuvent signifier que nous devons toujours faire de nouvelles recherches ; mais supposé que nous dussions chercher de nouveau, ce ne devrait pas être chez les hérétiques, qui sont éloignés de la vérité, qui n'ont point le pouvoir d'enseigner, qui n'ont de penchant que pour détruire, et dont les lumières mêmes ne sont que ténèbres. Jésus-Christ nous a laissé une règle de foi supérieure à toutes les chicanes et contre laquelle les hérétiques seuls peuvent disputer. Les recherches trop curieuses en matière de foi sont une source d'hérésies. Tertullien termine cet article, en disant qu'il ne faut point disputer avec les hérétiques sur les Écritures, auxquelles ils n'ont point de droit ; que dans de pareilles disputes, la victoire est souvent incertaine ; qu'on en doit revenir à ce que les Apôtres ont enseigné ; que la tradition venue des Apôtres prouve démonstrativement la vérité et anéantit tous les sophismes et tous les subterfuges de l'erreur ; que la communion avec les Églises apostoliques, qui vivent dans l'unité d'une même foi, met la vérité hors de toute atteinte de la part des hérétiques, quelques objections qu'ils puissent faire.
Marcion, Apelle, Valentin et Hermogène ont une origine trop moderne. Leur séparation d'avec l'Église, dont on sait l'époque, prouve que cette Église était avant eux. Il faut donc qu'ils prétendent que Jésus-Christ est de nouveau descendu du ciel, qu'il a de nouveau enseigné sur la terre et qu'il les a établis ses Apôtres. « Si quelques-uns de ces hérétiques s'attribuent une antiquité apostolique, qu'ils montrent l'origine de leurs églises, l'ordre et la succession de leurs évêques, en remontant jusqu'à un Apôtre, etc. ; qu'ils prouvent aussi leur mission par des miracles, comme l'ont fait les Apôtres de Jésus-Christ... L'Église pourrait leur adresser ces paroles : Qui êtes-vous ? D'où, de quand êtes-vous venus ? Que faites-vous dans mes pâturages, vous qui n'êtes point des miens ? De quel droit, Marcion, entrez-vous dans ma clôture ? Pourquoi, Apelle, osez-vous écarter mes bornes ? Ce champ m'appartient de droit ; d'où vient que vous vous plaisez à y semer et à vous y nourrir ? Il est en ma possession ; j'en ai été maîtresse dans les temps passés ; je l'ai eu la première dans mes mains : mon titre est incontestable, il dérive de ceux à qui le champ était et auxquels il appartenait en propre. Je suis l'héritière des Apôtres ; je possède leur bien, comme ils en ont disposé par leur testament ; je le conserve dans l'état qu'ils me l'ont confié et de la manière qu'ils m'ont ordonné de le garder ».
Tertullien montre que, dans les superstitions du paganisme, le démon imite plusieurs cérémonies de la religion des Juifs et des chrétiens, et qu'à son exemple les hérétiques ont voulu se faire passer pour la véritable Église. Il en appelle à leur conduite, où l'on ne découvre que vanité, amour des choses de la terre, inconscience, mépris de la discipline et des vérités de la foi qu'ils professent. « Je suis », dit-il, « bien trompé, s'ils se gouvernent par des règles, même de leur façon. Chacun d'eux adapte à ses imaginations la doctrine qu'il a reçue. Ils croient être en droit de faire ce qu'a fait celui qu'ils reconnaissent pour père. Toute hérésie a été formée d'abord sur les idées de celui qui, le premier, l'a introduite ; mais la liberté que Marcion et Valentin se sont arrogée, leurs sectateurs l'ont prise également. Si l'on examine les différentes hérésies, on verra qu'en plusieurs choses elles s'éloignent des sentiments de leurs docteurs. La plupart des hérétiques n'ont point d'églises, ils sont errants et vagabonds, sans mère, sans demeure fixe, sans foi ».
7° Le livre de la Pénitence est un des plus achevés de tous les écrits de Tertullien. Il traite, dans la première partie, du repentir des péchés commis avant le baptême et, dans la seconde, du repentir des péchés dont on s'est rendu coupable après la régénération. Il y enseigne que l'Église a le pouvoir de remettre même la fornication ; ce qu'il n'admettait quand il fut devenu montaniste. Il insiste beaucoup sur les exercices laborieux de la pénitence après le baptême.
8° Le livre de la Prière contient deux parties. L'oraison dominicale est expliquée dans la première ; il traite, dans la seconde, de plusieurs cérémonies qui s'observaient de son temps dans la prière.
9° L'Exhortation à la patience. Les motifs qui portent à cette vertu y sont développés avec beaucoup d'éloquence.
10° L'Exhortation au martyre. On ne peut rien lire de plus touchant que cet ouvrage.
11° Le livre du Baptême. Tertullien en prouve la nécessité dans la première partie, et traite, dans la seconde, de plusieurs points de discipline relatifs à ce sacrement.
12° Les deux livres que Tertullien adressa à sa femme paraissent, selon Ceillier, avoir été écrits avant qu'il fût prêtre. Il l'exhorte, dans le premier, à ne se point remarier si elle lui survivait, et y parle de plusieurs chrétiens qui vivaient dans une continence perpétuelle. Il reconnaît, dans le second, qu'il est permis de se remarier ; mais il dit qu'une femme qui s'y détermine ne peut épouser un infidèle. Il allègue pour raison l'impossibilité où elle serait de se lever dans la nuit pour prier, de faire des aumônes, de visiter les martyrs, etc. « Pourrez-vous », ajoute-t-il, « vous cacher de votre mari, quand vous ferez le signe de la croix sur votre lit ou sur votre corps ?... Ne saura-t-il pas ce que vous recevrez en secret (l'Eucharistie) avant de prendre aucune nourriture ? » Cet ouvrage est terminé par une belle description du mariage chrétien. L'Église approuve le contrat, l'oblation le ratifie, la bénédiction y met le sceau, les anges le portent au Père céleste qui le confirme. Deux personnes portent le même joug ; elles ne sont qu'une chair et qu'une âme ; elles s'exhortent mutuellement à la vertu ; elles prient, jeûnent, vont ensemble à l'église et à la table du Seigneur ; elles ne se cachent rien l'une à l'autre ; elles visitent les malades, ramassent des aumônes sans contrainte, assistent à l'office divin sans interruption, chantent ensemble des psaumes et des hymnes, et s'entr'excitent à louer Dieu ».
13° Le livre des Spectacles. Tertullien y montre que les spectacles sont une occasion d'idolâtrie, d'impureté et de plusieurs autres vices. Il parle d'une femme qui, ayant été au théâtre, en revint possédée du démon. L'exorciste demandant à l'esprit des ténèbres comment il avait osé attaquer une femme chrétienne : « C'est », répondit celui-ci, « que je l'ai trouvée dans ma maison ».
14° Le livre de l'Idolâtrie. On y trouve la décision de plusieurs cas de conscience concernant le culte des fausses divinités des païens. Il y est dit qu'on ne peut faire d'idoles, etc., mais qu'un domestique chrétien peut suivre son maître à un temple, qu'un ami peut assister au mariage d'un idolâtre, etc.
15° Les deux livres des Ornements ou habillements des femmes. La modestie de leurs ajustements y est beaucoup recommandée, et l'usage de se peindre le visage sévèrement proscrit.
16° Le livre de la Nécessité de couvrir le visage des vierges. Tertullien y prouve que les jeunes personnes du sexe doivent se couvrir le visage à l'église : ce qui était contraire à ce qui se pratiquait à Carthage, où il n'y avait que les personnes mariées qui fussent voilées.
17° Le livre du Témoignage de l'âme. Le but de l'auteur est de démontrer qu'il n'y a qu'un Dieu, par le témoignage naturel de l'âme de chaque homme.
18° Le livre intitulé *Scorpioce*. Il fut écrit pour prémunir les fidèles contre le venin des scorpions ou fanatiques, et surtout contre les Calmîses, qui étaient une branche de cette secte. La nécessité du martyre y est prouvée contre ces hérétiques.
19° L'Exhortation à la chasteté. Tertullien y détourne une certaine veuve de passer à de secondes noces, qu'il avoue pourtant être permises, quoique avec une sorte de peine. La dureté des expressions qu'il emploie montre qu'il penchait déjà vers le montanisme.
Nous n'indiquerons les ouvrages qu'il écrivit après sa chute, que quand nous aurons parlé de sa chute même. Il eut le malheur de tomber, après avoir servi l'Église, en qualité de prêtre, jusqu'à vers le milieu de sa vie, c'est-à-dire jusqu'à l'âge de quarante ans, et même plus.
Montan, eunuque de Phrygie, se donna pour prophète. Il était singulièrement agité par un malin esprit, prétendant avoir des ravissements durant lesquels il perdait l'usage des sens et celui de la raison, comme il est aisé de s'en apercevoir aux extravagances qu'il débitait alors. Deux femmes riches et de qualité, mais d'une vie fort déréglée, se joignirent à lui : l'une se nommait Prisca ou Priscille, et l'autre Maximille ; elles prétendaient aussi avoir des ravissements, et par là elles vinrent à bout de tromper plusieurs personnes.
Vers l'an 171, Montan avança qu'il avait reçu le Saint-Esprit pour mettre la dernière perfection à la loi de l'Évangile. Ses partisans le crurent sur sa parole, et lui donnèrent le nom de Paraclet. Affectant une doctrine extrêmement sévère, à laquelle sa vie ne répondait nullement, il condamna les secondes noces et la fuite durant la persécution ; il prescrivit à ses disciples des jeûnes extraordinaires.
Les Montanistes disaient qu'outre le jeûne du Carême observé par les catholiques, il y en avait d'autres imposés par le divin Esprit. Ils faisaient tous les ans trois Carêmes, chacun de deux semaines, et ne mangeaient alors que des choses sèches, attribuant cette pratique au Saint-Esprit, en conséquence des nouvelles révélations de Montan, qu'ils préféraient aux écrits des Apôtres, et soutenant qu'elle devait s'observer à perpétuité. Voilà pourquoi ces hérétiques, même du temps de Sozomène, ne jeûnaient que deux semaines avant Pâques, quoique les catholiques jeûnassent que quarante jours avant cette fête. Pépuze, ville de Phrygie, était leur métropole, et ils l'appelaient Jérusalem.
Les évêques d'Asie, ayant examiné les erreurs et les prophéties de Montan, les condamnèrent. On dit que Montan et Maximille, étant devenus fous, se pendirent.
Tertullien, naturellement austère, adopta la rigidité des Montanistes. Il tomba d'abord par orgueil, ayant conservé, selon saint Jérôme, un vif ressentiment de quelques injures qu'il s'imagina avoir reçues du clergé de Rome. Aveuglé par sa passion, il se sépara de l'Église, sans penser aux maximes qu'il avait si bien établies pour réfuter toutes les hérésies ; mais sa chute n'ôta rien au mérite de ses écrits, surtout de ceux où règne la justesse et la solidité du jugement, et qu'il avait précédemment composés pour la défense de la vérité. Il faut raisonner de lui comme d'un habile homme dont l'esprit s'égarerait ; le malheur arrivé à celui-ci ne rendrait pas inutile ce qu'il aurait fait auparavant pour l'avancement des sciences.
Tertullien est le plus ancien des auteurs ecclésiastiques qui aient écrit en latin. Saint Vincent de Lérins, qui est bien éloigné d'approuver ses écarts, dit, en parlant de lui : « Il a été parmi les Latins ce qu'a été Origène parmi les Grecs, c'est-à-dire le premier homme de son siècle... Chaque mot paraît une sentence, et presque chaque sentence une nouvelle victoire. Néanmoins, avec tous ces avantages, il n'a point persévéré dans l'ancienne loi de l'Église universelle. Ses erreurs, comme le fait observer le bienheureux Hilaire, font que ses écrits n'ont pas l'autorité qu'ils auraient eue sans cela... » Saint Jérôme, auquel on avait objecté l'autorité de Tertullien, répondit, dans son livre contre Helvidius, qu'il n'était pas de l'Église, *Ecclesiae hominem non esse*. Il parle cependant quelquefois avantageusement de son savoir.
Lactance dit que le style de Tertullien est dur, âpre, inégal, obscur ; mais il admire dans ses écrits un sens profond. Saint Cyprien trouvait des trésors cachés au milieu des épines dont son langage est hérissé : il ne passait aucun jour sans en lire quelque chose ; et quand il envoyait chercher ses ouvrages, il avait coutume de dire : « Donnez-moi mon maître ». Reliz a comparé ingénieusement l'éloquence de Tertullien à l'ébène, qui tire sa beauté et son prix de sa couleur noire.
La chute de ce grand homme doit d'autant plus étonner, qu'il témoignait, dans son Apologétique, avoir une extrême frayeur de l'excommunication, qu'il appelle une anticipation du jugement à venir. Il fut depuis orgueilleux, attaché à son sens, et il se moqua des censures de l'Église. Quelque beau que fût son génie, il semble dépourvu des premiers principes quand il veut soutenir ses erreurs ; il porte l'enthousiasme jusqu'au ridicule, comme lorsque, d'après l'autorité des rêveries de Priscille et de Maximille, il dispute sérieusement sur la figure et la couleur d'une âme humaine. Ayant depuis abandonné les Montanistes, il devint le père d'une nouvelle secte. Ceux qui la composaient prirent le nom de Tertullienistes. Ils eurent une église à Carthage jusqu'au temps de saint Augustin, qu'ils renoncèrent à leurs erreurs. Tertullien mourut dans un âge fort avancé, vers l'an 243.
Les ouvrages qu'il écrivit après sa chute, sont :
1° Le livre de l'Âme. Il prétend y prouver que l'âme a une figure humaine, etc.
2° Le livre de la Chair de Jésus-Christ. Il y est montré que le Sauveur a pris la chair humaine dans la réalité, et non pas seulement en apparence.
3° Le livre de la Résurrection de la chair. Tertullien y prouve le grand mystère qui en fait le sujet.
4° Les cinq livres contre Marcion. Cet hérésiarque admettait deux principes ou deux dieux, l'un bon et l'autre mauvais. Selon lui, le second était adoré par les Juifs et était l'auteur de leur loi ; mais le Christ avait été envoyé par le bon principe pour détruire ses œuvres. Tertullien prouve, contre Marcion, l'unité de Dieu, ainsi que la sainteté de l'Ancien et du Nouveau Testament.
5° Le livre contre Praxées. La trinité des personnes divines y est fort bien prouvée ; on y trouve même le mot trinité ; mais il y fait un prétendu crime à Praxées, qui, étant venu d'Orient à Rome, avait informé le pape Victor des erreurs et de l'hypocrisie de Montan ; il lui reproche d'avoir banni le Paraclet (Montan), et crucifié le Père : *Purseletum fugacit, Patrem crucifizit*. Ceci venait de ce que Praxées, sous le beau titre de confesseur, répandait l'hérésie des Patriparatens, confondant les trois personnes divines et prétendant que le Père était devenu homme dans le Fils et avait été crucifié pour nous.
6° L'Apologie du manteau de philosophe, qu'il aimait mieux porter que la toge, pour la commodité, et comme un emblème d'une vie plus austère. Il paraît que cet ouvrage ne fut qu'un jeu d'esprit.
7° Le livre à Scopula, proconsul d'Afrique. Ce proconsul y est exhorté à mettre fin à la persécution. « Un chrétien », lui dit Tertullien, « n'est ennemi d'aucun homme ; à plus forte raison ne l'est-il pas de l'empereur ».
8° Le livre de la Monogamie. L'auteur y soutient, contre les catholiques, qu'il appelle *Psychiques*, que les secondes noces ne sont pas permises : ce qui était un des articles de son hérésie. Une des raisons qu'il apportait était que le devoir d'une veuve est de prier continuellement pour l'âme de son mari défunt.
9° Le livre du Jeûne, dont l'objet est de justifier les jeûnes extraordinaires prescrits par les Montanistes. Tertullien fait observer que les catholiques gardaient certains jeûnes d'obligation, comme celui qui précède la fête de Pâques, et qu'on a depuis appelé *Carême* ; il ajoute qu'on ne le rompait chaque jour que sur le soir ; il fait observer encore que ceux du mercredi et du vendredi, connus sous le nom de *stations*, n'étaient point de précepte. Quelques-uns y ajoutaient la *xérophagie*, c'est-à-dire qu'ils ne mangeaient que des choses sèches ; d'autres ne se nourrissaient que de pain et d'eau. Les Montanistes, dans leurs jeûnes, ne mangeaient qu'à la nuit et se réduisaient à la xérophagie.
10° Le livre de la Chasteté, écrit contre les catholiques qui donnaient l'association aux pénitents qui s'étaient rendus coupables d'adultère ou de fornication. Les Montanistes soutenaient que l'Église n'a pas le pouvoir de pardonner les péchés d'impureté, non plus que le meurtre et l'idolâtrie. Tertullien répète deux fois, dans ce livre, qu'on représentait sur les calices l'image du bon Pasteur portant sur ses épaules la brebis égarée. Il s'exprime ainsi à l'occasion d'un décret fait par l'évêque de Rome, et dont il se moquait : « J'apprends qu'ils ont fait un décret, et même un décret absolu. Le premier des prêtres, ou l'évêque des évêques, dit : Je remets les péchés d'adultère et de fornication à ceux qui ont fait pénitence. Il appelle ailleurs le Pape évêque apostolique et le bienheureux Pape ».
11° Le livre de la Couronne, composé en 235, pour justifier l'action d'un soldat chrétien qui avait refusé de se couronner de fleurs comme les autres, dans la distribution des largesses qu'on faisait aux soldats. Tertullien y dit que les guirlandes qu'on portait en ces occasions passaient pour consacrées à quelque fausse divinité. « Ce n'est », ajoute-t-il, « que sur l'autorité de la tradition que nous pratiquons plusieurs choses ; telles sont les cérémonies usitées au Baptême, les oblations que nous faisons tous les ans pour les morts et aux fêtes des Martyrs, l'usage où nous sommes de prier debout le dimanche et depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte. C'est d'après la même autorité que nous formons le signe de la croix sur nos fronts à chaque action, dans tous nos mouvements, en sortant de nos maisons et en y entrant, en nous habillant et en nous baignant, lorsque nous nous mettons à table ou au lit, lorsque nous nous asseyons, etc. »
12° Le livre de la Fuite, écrit vers le même temps. Tertullien prétend y prouver, contre les catholiques, que c'est un crime de fuir en temps de persécution.
La meilleure édition que nous ayons des œuvres de Tertullien est celle de Rigault, qui parut à Paris en 1634 et 1641, à laquelle il faut joindre un volume de notes et de commentaires de différents auteurs, imprimé dans la même ville en 1635, in-fol. On estime les notes critiques et grammaticales de Rigault, mais on fait peu de cas de celles qui regardent la théologie : il y est parlé d'une manière peu respectueuse de certains usages de l'Église.
On n'estime pas moins l'ancienne édition du savant théologien Jacques Pamelius, Paris, 1584, in-fol. On doit aussi à Jean-Salomon Semler une édition des œuvres de Tertullien en six volumes in-8°, *Halae Magdeburgicae*, 1769-1776 ; celle de Migne, dans son *Patrologiae cursus completus*, Paris, 1844, est complète et bonne. La plus récente édition est celle de François Œhler, Leipzig, chez Weigel, 1853, en 3 vol.
On a imprimé plusieurs fois séparément les principaux ouvrages de Tertullien, particulièrement son Apologétique, son livre des Prescriptions, etc. On les a aussi traduits en français.
La meilleure traduction est celle de l'abbé de Gourcy ; une nouvelle édition, revue avec soin par M. Breghat du Lut, en a été donnée à Lyon en 1822, au volume in-8°. L'abbé Allard a publié, en 1827, l'Apologétique, avec des dissertations très intéressantes. L'abbé de Genuode a traduit les œuvres de Tertullien en français, Paris, trois volumes in-8°. Le Père Vivien, récollet, a fait un grand travail sur Tertullien, formant une série d'instructions et de matières de sermons, extraites des œuvres du célèbre écrivain. Cet ouvrage, qui a paru sous le titre de *Tertullianus prædicona* en 1667, a été plusieurs fois réimprimé à Paris, à Cologne et à Padoue. Une nouvelle édition, en six volumes in-4°, se publie à Avignon, par les soins de M. F. Seguin.
Voir Cave ; Tillemont ; Caillier ; et Godescard. — Cf. Habbé, *Rev. trim. de Tubingue*, 1688 ; *Tertullien, apologiste* ; Monnier, *Patrologie*, Barich., 1843 ; Boehringer, *l'Église de Jésus-Christ et ses témoins*, ou *l'Histoire de l'Église sous forme de Biographies*, Barich, 1843 ; Hesselberg, *Illustrine de Tertullien tirée de ses ouvrages*, Dorpat, 1848 ; Réaudor, *l'Apologétique*, esprit de Tertullien et introduction à ses ouvrages. 2e édit. Berlin, 1843 ; l'abbé Froppel, *Cours d'éloquence sacrée* ; Tertullien, 2 vol. in-8°, Paris, 1864.
Événements marquants
- Naissance à Carthage vers 160
- Conversion au christianisme après une jeunesse vicieuse
- Devient prêtre et écrit l'Apologétique
- Lutte contre les hérésies (Marcion, Valentin, Hermogène)
- Chute dans le montanisme vers l'âge de 40 ans
- Fondation de la secte des Tertullienistes
Citations
Ego praestantiam in delictis meam agnosco
Donnez-moi mon maître