Bienheureuse Jeanne-Marie de Maillé

Veuve, Tertiaire de Saint-François

Fête : 28 mars 14ᵉ siècle • bienheureuse

Résumé

Issue de la haute noblesse tourangelle, Jeanne-Marie de Maillé vécut un mariage virginal avec Robert de Sillé avant de se consacrer totalement aux pauvres après son veuvage. Tertiaire franciscaine et mystique, elle finit sa vie dans une pauvreté absolue à Tours, après avoir été conseillère des rois et des princes. Son culte, resté vivant à travers les siècles, fut officiellement reconnu par Pie IX en 1871.

Biographie

LA BIENHEUREUSE JEANNE-MARIE DE MAILLÉ

La nature se vante d'une condition élevée et d'une haute naissance ; elle a toujours le sourire sur les lèvres en face des grands ; elle flatte les riches et approuve tout ce que font nos semblables. Mais la grâce favorise plus le pauvre que le riche ; elle sympathise avec les simples et les petits plus qu'avec les puissants.

Imitat. de Jésus-Christ, III, 4°.

Jeanne Marie de Maillé naquit le 14 avril 1332, au château des Roches, au village de Saint-Quentin, près Loches, d'une noble et illustre famille. Son père, Hardouin VI de Maillé était chevalier, baron et seigneur de la terre de Maillé, appelée Luynes aujourd'hui. Par sa mère, Jeanne de Montbazon, qui était fille de Barthélemy Savary, seigneur de Montbazon et de Marie de Dreux, elle touchait au sang royal de France. Ces noms suffisent pour faire ressortir le rang que sa famille occupait dans la société de cette époque. Au baptême, elle reçut le nom de Jeanne ; celui de Marie lui fut donné à la confirmation.

Dès sa plus tendre jeunesse, elle témoigna d'un grand amour et d'une grande dévotion pour la sainte Vierge, et une des premières prières qu'elle récita fut la Salutation Angélique. À six ans, elle se faisait déjà remarquer par sa gravité et sa dévotion : elle aimait à tresser des couronnes avec les fleurs du jardin pour orner les statues de la sainte Vierge et celles des saints ; elle évitait tout ce qui aurait pu la distinguer : de préférence elle faisait sa compagnie des petites filles pauvres de la campagne, avec lesquelles elle se plaisait à échanger ses riches vêtements.

Sa gouvernante, ayant remarqué ses dispositions et son penchant très prononcé pour la mortification, prédit que la terre n'aurait jamais le privilège de conquérir son cœur. Les parents de la jeune Marie virent avec peine ce qu'ils appelaient de pieuses exagérations, et résolurent de les combattre et de les détruire. Mais leurs efforts furent inutiles, la grâce s'était déjà emparée de ce jeune cœur et les obstacles contribuèrent plus puissamment à cimenter son union avec Dieu.

Elle avait onze ans lorsque, pour la première fois, le jour de la Nativité de Notre-Seigneur, elle fut ravie en extase. Ces grâces extraordinaires se renouvelèrent dans la suite plus d'une fois. La Vierge Marie lui apparut alors, portant son divin fils sur son bras gauche : elle tenait dans sa main droite un encensoir rempli des gouttes du sang de Jésus-Christ, et elle semblait les répandre sur la jeune fille. À partir de ce jour elle se sentit vivement inclinée à méditer sur le mystère de la croix et les souffrances de Jésus-Christ, et elle plaça sur son cœur une image du crucifix peinte sur parchemin, qu'elle arrosait souvent de ses larmes.

Dieu la visita par une cruelle maladie qui la conduisit bientôt aux portes

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du tombeau. Les médecins, désespérant de la guérir, l’avaient abandonnée ; mais sa mère la voua à saint Jacques. À peine fut-elle recommandée à l’Apôtre, qu’elle recouvra aussitôt la santé, et les médecins eux-mêmes déclarèrent que cette guérison si imprévue et si subite était miraculeuse. Marie profita de cette nouvelle grâce pour se détacher de plus en plus des affections terrestres et pour se rapprocher de Dieu. Un religieux de Saint-François, qui résidait ordinairement au château, la dirigea dans cette voie du renoncement et de la vertu.

Pendant qu’elle ne songeait qu’à oublier le monde, ses parents avaient sur elle d’autres pensées : ils voulaient l’engager dans le mariage. À cette nouvelle, Marie fut consternée ; mais, loin de montrer de la résistance, elle choisit le ciel pour unique confident de sa douleur. Sa prière devint continue ; elle supplia avec larmes la Vierge Marie et toutes les saintes vierges de ne pas permettre qu’elle fût à jamais privée de prendre un jour place dans leur rang au ciel. Ses prières, ses jeûnes, ses nombreuses pénitences furent écoutées de Dieu, et il lui révéla qu’elle ne devait rien craindre, mais suivra la volonté de ses parents, qu’elle ne perdrait point sa virginité par son mariage et même qu’elle en inspirerait l’amour à son futur époux.

À cette époque, Marie était orpheline de père. Son grand-père Barthélemy Savary, seigneur de Montbazon, lui choisit pour époux un jeune Seigneur d’une grande dévotion, Robert de Sillé. Marie le connaissait, il avait été élevé avec elle et même « elle lui avait sauvé la vie par un beau miracle ». Encore enfant et s’amusant avec des enfants de son âge, Robert tomba un jour dans un étang ; ses compagnons ne pouvant le secourir poussaient de grands cris : Marie, encore toute jeune, se mit à genoux et pria avec une telle ferveur qu’il n’éprouva aucun mal. Robert lui en conserva toujours une grande reconnaissance, et pour lui être agréable il s’était efforcé de l’imiter dans ses dévotions. Toutes ces raisons avaient incliné vers ce choix le cœur de l’aïeul de Marie. Le mariage fut donc décidé, mais le jour des noces devait être couvert d’un voile funèbre et changé en un jour de deuil, car, ce jour-là même, le vieux seigneur de Montbazon mourait.

Une fois unie au jeune Robert, Marie lui fit part de son vœu. Le jeune époux fut d’abord surpris et bouleversé, mais sa chaste épouse, aussi pure et aussi éloquente que la vierge Cécile, parla avec tant de grâce et d’onction à ce nouveau Valérien, qu’il se rendit à sa volonté : tous les deux s’engagèrent à garder la virginité, et, pendant seize ans qu’ils furent unis, rien ne vint jamais altérer leur angélique pureté.

Les deux époux commencèrent par choisir avec grand soin leurs serviteurs, et ils prirent les commandements de Dieu pour règle de leur conduite, dans le gouvernement de leur maison. Les jeux de hasard, si fréquents alors, les blasphèmes furent à tout jamais bannis de leur château, et l’on chassait honteusement ceux qui, après plusieurs avertissements, auraient encore osé tenir des discours irréligieux ou prononcer des paroles inconvenantes. Leur demeure seigneuriale était devenue un Hôtel-Dieu : ouverte à tous les pauvres, ils venaient chaque jour en si grand nombre, que le pain qu’on avait préparé parut plus d’une fois insuffisant, et l’on ne sait comment, sans l’intervention d’un miracle, ils auraient pu être tous rassasiés. Dieu renouvela souvent, en faveur de ces pieux châtelains, ce qu’il fit tant de fois pour faire éclater la vertu et la sainteté de ses amis : il multiplia les pains dans les mains de Marie ; tous les pauvres s’en allaient après avoir bien mangé et il restait encore assez de pain pour nourrir les habitants du château. Non

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contents d'assister ainsi les pauvres, ils allaient les visiter, pénétraient dans les hôpitaux, et partout ils laissaient la douce et suave impression d'une vertu angélique et d'une tendre et inépuisable charité. Un jour, le seigneur de Sillé, se promenant seul, rencontra trois petits enfants, abandonnés par leurs parents ; il les prit par la main et les conduisit à son épouse : « Madame », lui dit-il, « nous n'aurons point d'enfants, en voici néanmoins trois que je vous présente ». Marie leur fit un maternel accueil, les adopta et les garda près d'elle comme s'ils eussent été ses propres enfants.

Les épreuves visitèrent les jeunes époux. Marie tomba gravement malade ; mais la souffrance ne put troubler la sérénité de son âme : elle conserva toujours le calme et la paix, et elle trouvait encore le moyen, par ses entretiens tout célestes, d'adoucir l'affliction de son époux. Ce n'était là cependant que le commencement des adversités qui devaient bientôt fondre sur cette âme d'élite.

On se souvient de la triste et célèbre journée de Poitiers, dans laquelle le roi Jean fut fait prisonnier par les Anglais. Robert, aussi intrépide guerrier que fervent chrétien, se trouvait dans cette bataille à côté de son prince ; il combattit avec vaillance et fut si gravement blessé qu'on l'avait laissé parmi les morts. On s'aperçut bientôt cependant qu'il respirait encore ; il fut reconduit à son château, remis entre les mains de sa pieuse épouse, qui, malgré tous ses soins, ne put obtenir une guérison complète : ce seigneur demeura boiteux pendant trois ans.

La défaite du roi, arrivée en l'année 1356, et surtout sa captivité plongèrent la France dans une déplorable situation. Nos deux époux eurent particulièrement à en souffrir. La terre de Sillé fut pillée, le château fut pris d'assaut, un grand nombre de vassaux furent mis à mort, et le brave seigneur tomba lui-même entre les mains des ennemis, qui le retinrent prisonnier dans une forteresse et exigèrent pour sa rançon la somme, énorme alors, de trois mille florins. Marie, au milieu de tous ces désastres, se plaisait à bénir le bon plaisir de Dieu et portait, avec joie, à ses lèvres altérées de sacrifice, cette coupe amère des humiliations et de la pauvreté. La plus grande souffrance pour son cœur fut la captivité de son mari. Ses aumônes avaient épuisé ses coffres, les ennemis avaient enlevé toutes ses richesses, elle résolut donc de recourir à l'emprunt pour payer la rançon de Robert. Mais elle ne put réaliser la somme exigée, et les Anglais menaçaient de mettre à mort le prisonnier. On le surveilla plus sévèrement que jamais, et pendant neuf jours on lui refusa toute nourriture. Marie, qui connaissait toutes les souffrances de son époux, se répandait en larmes et en prières, et invoquait surtout avec force l'assistance de la Vierge Marie. Les souffrances et les prières s'exhalant continuellement de ce cœur virginal, touchèrent la Reine des cieux, qui apparut au prisonnier dans sa prison, brisa ses chaînes et lui rendit la liberté. Ce fut une grande joie pour Marie de revoir son cher époux en parfaite santé. Tous les deux profitèrent de cette grâce pour pratiquer plus parfaitement la vertu, et à toutes leurs bonnes œuvres ils ajoutèrent celle de travailler à la délivrance des prisonniers.

Mais Dieu semblait n'avoir réuni les deux époux que pour rendre la séparation plus cruelle. Un jour, Notre-Seigneur apparut à Marie pendant son oraison : il lui sembla qu'il venait d'être attaché à la croix ; le Sauveur la regarda d'un œil favorable, et lui assura qu'elle devait lui ressembler par les souffrances, le mépris et la pauvreté ; puis, ayant détaché sa main droite de la croix, il lui toucha l'œil gauche et imprima très-fortement dans son esprit une profonde aversion pour les grandeurs de la terre et une grande

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soif d'humiliations et d'épreuves. Cette vision fut promptement suivie d'une profonde douleur : quelque temps après, Robert tombait malade et mourait de la mort des justes. Cet événement arriva en 1362. Ils avaient été unis seize ans, s'exhortant mutuellement à la pratique du bien et s'aimant d'un amour d'autant plus fort qu'il était plus chaste.

Cette mort lui fut très-douloureuse, et, loin de calmer son chagrin, la famille de son mari l'augmenta par la conduite qu'elle tint à son égard. Robert était à peine dans la tombe, qu'elle accabla sa veuve d'injures et lui reprocha amèrement les aumônes que son mari avait si abondamment répandues à son instigation. Ils allèrent plus loin : ils la chassèrent honteusement du château, sans lui laisser la moindre dot ; en sorte qu'elle sentit, dans toute sa vérité et dans toute sa rigueur, l'accomplissement de la parole que le Sauveur lui avait adressée peu de temps auparavant : elle devenait conforme à lui, repoussée, pauvre et n'ayant pas une pierre où reposer sa tête.

Dans cette extrémité, Marie alla frapper à la porte d'une pauvre femme qu'elle avait eue autrefois à son service. Elle y séjourna quelque temps ; mais comme elle ne possédait absolument rien, son hôtesse la traita avec aigreur, et la Bienheureuse résolut de retourner à Luynes, auprès de sa mère, qui la reçut dans son château. Sa piété prit alors un nouvel essor, et, plus que jamais, elle rechercha la solitude et la prière : l'église de Saint-Pierre, située au pied du château, était devenue sa retraite favorite, et elle s'y entretenait longuement et familièrement avec Dieu, qui l'inondait de ses plus douces consolations.

Saint Yves lui apparut un jour, revêtu de sa robe du Tiers Ordre de Saint-François, et lui dit : « Marie, si vous voulez maintenant quitter le monde, vous posséderez une joie céleste ». La prenant ensuite par le bras, il l'éleva dans les airs, et le cœur de la Sainte éprouva quelque chose des joies du ciel.

Marie était encore jeune ; sa vertu et sa noblesse la firent rechercher en mariage par plusieurs gentilshommes, mais elle résista avec énergie aux instances de sa mère et de son frère, et, entièrement décidée à vivre loin du monde, elle quitta la demeure maternelle et se retira à Tours. Logée dans une petite maison, près de Saint-Martin, elle y assistait dans la chapelle de Sainte-Anne, à toutes les heures de l'office canonial du jour et de la nuit. Quand elle allait à l'église ou qu'elle en revenait, on la voyait quelquefois précédée d'une lumière céleste qui marchait devant elle pour lui tracer la route au milieu des ténèbres de la nuit.

Les maisons particulières des pauvres, les hôpitaux, étaient continuellement visités par elle : tout le temps qu'elle n'employait pas à la prière, elle le consacrait au soin des malades, elle les pansait de ses propres mains ; elle invitait les mendiants à s'asseoir à sa table, elle les servait et se nourrissait elle-même de leurs restes. Parmi les indigents qui entraient dans sa demeure, elle remarqua un jour un grand et vénérable vieillard, à l'air majestueux ; craignant une illusion, elle lui dit : « Si tu es chrétien, fais le signe de la croix ». Celui-ci obéit aussitôt et disparut en un moment : les assistants crurent que c'était un ange qui venait honorer par sa présence la servante du Seigneur.

Elle se plaisait particulièrement avec les lépreux. On raconte que l'un d'eux, abandonné de tous à cause de l'odeur infecte qui s'exhalait de ses plaies, fut l'objet de ses soins privilégiés et qu'elle lui rendit la santé.

La sainte Vierge, dans une apparition, lui ayant ordonné de revêtir

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l'habit du Tiers Ordre de Saint-François, Marie obéit aussitôt. Elle porta toujours ce vêtement, même dans les rues, ce qui lui attira les mépris et les insultes des libertins, qui, par moquerie, l'appelaient l'Ermite. Sa ferveur s'accrut encore davantage, et, se trouvant un jour à Saint-Martin, dans la chapelle de Sainte-Anne, elle supplia Notre-Seigneur de lui donner la grâce de correspondre à son amour et de lui communiquer une étincelle du feu sacré dont les Apôtres furent remplis le jour de la Pentecôte. Sa prière était à peine achevée qu'un globe de feu l'environna et elle fut comme embrasée d'un tel amour, qu'on s'aperçut extérieurement des merveilles qui s'opéraient dans son âme.

Remplie de respect pour la parole de Dieu, elle l'entendait assidûment, assise par terre, au pied de la chaire. Elle encourageait les prédicateurs, les aidait dans leur ministère laborieux et difficile; elle leur prêtait des livres et elle leur répétait souvent : « Efforcez-vous d'édifier le public par des vérités solides et morales, sans rechercher la grâce du discours ni la vaine science ».

Elle priait constamment pour que l'onction de l'Esprit-Saint inspirât et rendît leur parole efficace. On raconte qu'un religieux, encore jeune et inexpérimenté dans cet art difficile de la prédication, obligé de prêcher devant une grande assemblée, dans l'abbaye de Sainte-Croix de Poitiers, n'avait qu'un jour pour préparer son discours; il vint demander conseil à la Bienheureuse et se recommander à ses prières: « Ne craignez rien », lui dit-elle, « confiez-vous en Jésus-Christ, qui a promis à ses disciples de leur inspirer ce qu'ils doivent déclarer au peuple: je prierai pour vous». Cette assurance donna du courage au bon religieux; sa prédication eut un grand succès, lui valut la réputation d'homme éloquent et habile, et, ce qui vaut mieux encore, il eut la joie de convertir plusieurs de ses auditeurs. Et il passa dans la suite « en habitude d'invoquer Marie de Maillé comme la suprême ressource des orateurs aux abois, des prédicateurs attardés dans la préparation de leurs discours! ».

Le zèle du salut des âmes la dévorait, et elle passait souvent les nuits en prières pour demander leur conversion. Elle était profondément affligée à la vue de ces malheureuses qui ne craignent point de sacrifier leur vertu, leur honneur et leur tranquillité dans d'infâmes débauches. Elle eut la joie d'en ramener plusieurs dans les sentiers de la vertu, elle les aidait à se relever, les conduisait elle-même aux pieds d'un confesseur et, quand elle les voyait sérieusement revenues à leurs devoirs, elle faisait tout au monde pour leur procurer un établissement convenable.

On cite une de ces malheureuses, nommée Isabeau, qu'elle retira du vice et qui, mariée à Bourges, revenait chaque année à Tours pour remercier la Bienheureuse du soin qu'elle avait pris de son âme. Une autre, à la suite de sa vie criminelle, tomba malade: couverte de plaies hideuses, exhalant au loin une odeur fétide, elle était abandonnée de tous et gisait seule, dans un affreux galetas, en attendant la mort. La Bienheureuse l'apprend, elle court en toute hâte près d'elle, s'approche de son lit, la prend dans ses bras pour la mettre dans le bain, lui rappelle ses devoirs, l'excite à la contrition et reçoit enfin son dernier soupir après avoir contribué à la réconcilier avec Dieu.

Marie de Maillé passait des journées entières dans l'église de Saint-Martin, et là, abîmée dans la prière, elle oubliait tout ce qui l'entourait. Un jour, qu'elle était prosternée devant l'autel de la croix, une folle lui jeta

LA BIENHEUREUSE JEANNE-MARIE DE MAILLÉ. 33 dans le dos une pierre énorme. Le coup fut si violent, que la Bienheureuse tomba le visage contre terre, et pendant une heure on la crut morte. Marie de Bretagne, reine de Sicile, lui envoya un habile chirurgien, qui, jugeant la blessure incurable, ne voulut pas entreprendre sa guérison. Dieu fut lui-même son médecin, et il la rétablit si bien, que rien dans sa démarche ne trahit jamais le coup qu'elle avait reçu et dont elle garda néanmoins la marque tant qu'elle vécut.

Ses austérités sont incroyables ; elle s'y livrait avec une ardeur dont on peut difficilement se faire l'idée. Elle portait continuellement un cercle de fer dentelé, et les pointes aiguës dont il était armé dessus et dessous, pénétraient fort avant dans sa chair. Un rude cilice en crin lui servait de chemise. Elle jeûnait le lundi, le mercredi, le vendredi et le samedi de chaque semaine, et pour toute nourriture elle prenait un morceau de pain noir et de l'eau froide en très-petite quantité. Outre les jeûnes prescrits par l'Église, elle observait l'Avent depuis la Saint-Martin jusqu'à Noël, et l'on peut dire que son année se divisait en plusieurs Carêmes : l'un en l'honneur de la sainte Vierge, l'autre à la gloire de saint Michel et de tous les anges, un troisième de trente jours avant la Toussaint, et un quatrième de onze jours avant la Pentecôte, pour se disposer à la venue du Saint-Esprit. Comme on le voit, sa vie était un jeûne continuel d'une extrême rigueur.

Elle couchait sur la terre et se donnait très-fréquemment la discipline.

De semblables austérités compromirent sa santé ; elle tomba gravement malade et bientôt on la crut aux portes du tombeau. Marie ne s'en désolait pas ; depuis longtemps détachée des choses du monde, elle voyait avec joie arriver l'heure de la délivrance. Toutefois il lui restait un regret profond, elle n'eût point voulu mourir avant de s'être entièrement dépouillée des terres et des domaines qui lui avaient été restitués. Elle désirait encore vivre pour réaliser ce pieux dessein. Revenue à la santé, elle alla aussitôt trouver l'archevêque de Tours, Simon Renoul, et fit entre ses mains le vœu de chasteté. Elle se rendit ensuite à son château des Roches, à Saint-Quentin, où elle fit une donation authentique de toutes ses terres et seigneuries aux Chartreux du monastère du Liget. Elle renonça même à tous les biens qui pourraient lui arriver dans la suite, parce qu'un parent qui se trouvait à l'acte de cession fit remarquer qu'elle pouvait espérer de beaux héritages. Inutile de dire que cette démarche fut très-mal accueillie par sa famille, qui lui en fit d'amers reproches. Mais, sans se troubler, la Bienheureuse répondait : « Dieu qui m'a donné la grâce de laisser les biens que je possédais, me donnera bien celle de vivre sans désir et sans attachement pour les richesses futures ». C'est sans doute vers ce temps, dans l'octave de la Pentecôte, qu'elle s'enfonça dans la tête une longue et forte épine, qui y demeura jusqu'à la fin du Carême suivant, époque à laquelle elle tomba d'elle-même.

Elle revint à Tours en bénissant Dieu. De rudes épreuves l'y attendaient. Personne ne voulut plus la loger ; repoussée par les riches qui l'appelaient prodigue et insensée, mendiant son pain de porte en porte, elle passait la journée dans les églises, et le soir elle se retirait « dans quelque lieu qui avait autrefois servi d'étable aux chiens et aux pourceaux » pour y passer la nuit.

La Providence, tout en permettant que sa servante fût ainsi abreuvée d'humiliations et de souffrances, voulut faire éclater sa sainteté. L'un de ceux qui lui avaient refusé un abri dans sa maison fut tout à coup saisi d'un grand désespoir et on l'entendait crier continuellement : « Je suis damné,

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les démons me tourmentent horriblement, et je ne serai jamais délivré de leur tyrannie si Madame de Sillé ne m'assiste ».

Marie, dès qu'elle connut l'état de cet homme, courut vers lui, et sa présence lui rendit le calme. Elle le fit approcher des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, et il mourut très-chrétiennement.

A la suite de ces événements, un logis fut offert à la Bienheureuse par une religieuse du monastère de Beaumont, nommée sœur Jeanne, qui vint, avec la permission de sa supérieure, vivre avec elle. Cette consolation ne fut pas de longue durée, car une prompte mort vint lui enlever cette compagne, et Marie se trouva encore seule et sans ressources.

C'est alors qu'elle fut admise parmi les servantes de l'hôpital de Saint-Martin. Cette charge de soigner les pauvres, qu'elle remplissait volontairement avec tant de charmes, devint alors pour elle obligatoire : mais ce fut aussi l'occasion de faire briller d'un plus vif éclat son humilité et son renoncement. Les emplois les plus pénibles et les plus humiliants lui étaient donnés de préférence : elle veillait la nuit, travaillait le jour, et courait au marché acheter les denrées. Un jour, son frère, le duc de Maillé, la rencontra et détourna la tête pour ne point voir « celle qui déshonorait sa maison ». Elle se réjouit de ce mépris, par la pensée qu'il la rapprochait du divin crucifié. Sa vertu devint même l'occasion de paroles injurieuses et blessantes, que lui prodiguèrent les servantes de l'hôpital, ses compagnes, jalouses de ses qualités, et leurs mauvais traitements allèrent si loin qu'elle fut obligée de quitter l'hôpital.

Loin de se décourager, Marie acceptait toutes ces épreuves, comme une juste punition de ses fautes.

Elle se laissait enfermer la nuit dans les églises, particulièrement dans celle de Saint-Simple, où elle s'appliquait à la méditation et à la lecture de la vie de Saints et à celle de la Bible, que lui avait donnée la reine de Sicile.

Les faveurs du ciel ne lui manquèrent point, et un soir de Jeudi saint, qu'elle commençait à lire la Passion du Sauveur, elle fut ravie en extase jusqu'au lendemain matin. Dieu la transporta au Paradis terrestre, et lui fit comprendre toute la grandeur de la faute d'Adam. Il lui sembla qu'elle était témoin de son renvoi du Paradis, et Dieu lui donna une parfaite et claire connaissance de tous les événements de l'Ancien et du Nouveau Testament, jusqu'à l'endroit de la Passion où elle s'était arrêtée.

La sainte Vierge lui apparaissait souvent et plusieurs fois elle lui interdit la fréquentation de certaines personnes. Un de ses historiens affirme que saint Gatien, saint Martin et tous les saints évêques de Tours, lui apparurent et la consolèrent par leurs suaves entretiens. Malgré sa vertu et sa prudence, plusieurs personnes suscitèrent contre elle une véritable persécution ; elle fut obligée de quitter la ville, et de se réfugier au monastère de Beaumont.

Dans ce pieux asile, Dieu ne l'abandonna pas, et plus que jamais elle fut comblée de ses faveurs. Il lui donna connaissance du mystère de l'Incarnation, lui révéla les vertus ineffables de Marie et les mérites de l'archange Gabriel. Elle eut une connaissance si intime de ce mystère, qu'elle fondit en larmes, et son cœur débordait d'une joie inexprimable et divine.

L'abbesse et les religieuses, témoins de ces prodiges, entouraient la Bienheureuse d'une admiration respectueuse et pleine de tendresse. Toutefois cette affection ne fut pas assez puissante pour la mettre à l'abri des persécutions : ses ennemis la poursuivirent jusque dans le cloître, et elle fut obligée de quitter l'abbaye. C'est alors qu'elle se retira près de la chapelle de Saint-

Valérien, dans un lieu nommé Champchevrier, qui appartenait à sa famille. Là encore, elle voulut vivre d'aumônes, et elle acceptait avec reconnaissance ce que les serviteurs de sa mère consentaient à lui donner.

Peu de temps après, Marie de Maillé se retira définitivement près de l'ermitage de Planche-de-Vaux, situé à égale distance d'Ambillou, de Cléré et du château de Champchevrier. Il y avait en cet endroit une petite chapelle fort ancienne, dédiée à la sainte Vierge, qui tombait en ruine. Marie n'eut rien de plus pressé que de la faire relever, et elle se faisait une joie d'aider les manœuvres dans leurs travaux. C'est sans doute quand elle fut achevée, qu'elle supplia un vertueux personnage d'y porter une image de la Vierge qu'elle avait fait faire.

Ils marchaient tous deux, nu-pieds, durant cette translation, chantant les louanges de Dieu avec tant de ferveur « que la rencontre des chemins couverts de boue et d'épines, ou des fossés pleins d'eau, ne les incommoda ni refarda non plus que s'ils eussent volé comme des oiseaux ».

Elle avait déjà fait placer une statue de la Vierge au haut du chœur des Chanoines de Saint-Martin, et une autre à l'autel des Trois-Marie.

Marie se cacha longtemps dans la solitude de Planche-de-Vaux ; elle se nourrissait d'un peu d'orge et de quelques herbes sauvages. Sa boisson consistait en une eau croupissante et infecte, mais sa conversation était avec les anges. Une vie si mortifiée l'affaiblit considérablement ; elle résolut alors de retourner à Tours, et d'établir sa demeure près de Notre-Dame-la-Riche.

Sa faiblesse était telle, qu'elle n'eût pu entreprendre ce voyage, si Dieu n'eût donné à l'eau qu'elle buvait d'ordinaire la saveur et la force d'un vin généreux.

La chapelle de Planche-de-Vaux est appelée aujourd'hui la chapelle de la bonne Ermitière par le peuple, qui vient y faire de nombreux et fréquents pèlerinages. La statue de la Vierge, placée par la Bienheureuse, y est encore ; mais ce n'est point à cause d'elle qu'il y vient. C'est Marie de Maillé elle-même qui est l'objet de son pèlerinage, c'est elle qu'il invoque, et c'est à son intercession qu'il attribue les guérisons des douleurs de tête et des fièvres.

Ce qu'on appelle aujourd'hui le jardin de l'Ermitière est un espace boisé d'environ douze mètres carrés, fermé entièrement par un large fossé, rempli d'eau pendant une grande partie de l'année. En été, la partie du jardin qui avoisine la chapelle est accessible aux pèlerins, qui recueillent pieusement quelques fleurs qu'ils déposent sur la fenêtre du petit oratoire. On raconte que le jardin de l'Ermitière donne des fleurs dans toutes les saisons de l'année.

C'est le Vendredi saint surtout qu'a lieu le grand pèlerinage de l'Ermitière. Ce jour-là, les habitants des paroisses voisines s'y rendent en foule : ils pénètrent dans la chapelle, y font brûler des cierges et y laissent toujours quelque offrande proportionnée à leur fortune. Ils se rendent ensuite à un puits, situé à quelque pas de la chapelle, pour y puiser de l'eau à laquelle ils attribuent une vertu miraculeuse. Cette fontaine, semblable aux puits que l'on voit auprès des habitations pauvres de la campagne, a été creusée par la Bienheureuse. Quoique stagnante et sujette à la décomposition à cause des feuilles et des animaux de toutes sortes qui y tombent par l'ouverture à fleur de terre, l'eau y est toujours en abondance et conserve en tout temps sa limpidité et un goût agréable. Aussi, sous les pèlerins tiennent à emporter de cette eau dans leurs maisons, c. il y a toujours sur le bord de ce

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puits, un crochet de bois et une petite cruche à l'usage des pèlerins.

L'un raconte qu'il a été guéri d'un violent mal de gorge, l'autre assure que des fièvres intermittentes très-tenaces ont cédé à l'emploi de l'eau de l'Ermitière.

Des faits de cette nature se racontent journellement dans les paroisses de Cléré et d'Ambillou, et ils pèsent sans doute d'un grand poids dans le souvenir et la confiance que les habitants de ce pays ont conservés pour la Bienheureuse.

Les pèlerins de l'Ermitière ont coutume, avant de se retirer, de jeter quelques pièces de monnaie sur le pavé du saint lieu, et de déposer en dehors des fragments de pain accompagnés de quelques fleurs, un petit rameau d'aubépine ou de genêt fleuri, une violette cueillie dans le buisson, etc.

D'où vient cette coutume ? La tradition l'explique par une gracieuse et naïve légende. Un des seigneurs de Maillé ou de Champchevrier, proche parent de la pieuse solitaire, avait un jour, au milieu des bois, perdu la trace de ses compagnons de chasse. Après avoir longtemps erré, épuisé de faim et de fatigue, il vint à passer près de l'ermitage de Marie qu'il trouva en son jardin. Il lui exposa sa détresse, et lui demanda si elle n'aurait pas un peu de pain pour calmer sa faim. « Messire chevalier », lui dit-elle, « du pain, n'en ai aucunement, mais vous plaise avoir à gré cette petite fleur que je pose en votre main, et prie la très-douce Notre-Dame laquelle chevalier ne autre dans la détresse onçues implora vainement ». Que faire d'une fleur pour apaiser sa faim ? Le chevalier, touché sans doute de la gravité et de l'aspect surnaturel de la pieuse femme, l'accepta néanmoins, et bien lui en prit. Il la plaça à son chapeau, puis pressant de nouveau son coursier, il prit le chemin du manoir de Champchevrier que lui avait indiqué Marie. Il s'éloignait rapidement, lorsqu'il sentit un poids considérable qui faisait incliner son chapeau du côté où il avait placé la fleur. Il se découvre et ne peut s'empêcher de pousser un cri de surprise en voyant trois petits pains très-appétissants pendre à la grappe de cette fleur. Après avoir assouvi sa faim, il remercia Notre-Dame, et arrivé au château de Champchevrier, il raconta son histoire et apprit alors le nom de la vieille femme inconnue qui l'avait si merveilleusement secouru.

Arrivée à Tours, Marie de Maillé se réfugia dans l'église de Notre-Dame, où, pendant quarante jours, elle passa les jours et les nuits dans la prière et la méditation ; cédant, malgré elle, à la force du sommeil, elle prenait quelquefois un peu de repos sur le pavé ou sur un banc.

Mais les marguilliers de cette église ne lui permirent pas d'y rester plus longtemps, et comme elle s'en plaignait amoureusement à Notre-Seigneur, elle entendit une voix qui lui dit : « Viens au lieu où repose Jésus-Christ ». Elle alla donc aussitôt se prosterner devant le grand autel, et Dieu la visita deux fois dans la dernière nuit qu'elle passa à Notre-Dame-la-Riche, par des consolations si intimes et si suaves, qu'elle fut promptement consolée.

Le lendemain, Marie de Maillé, âgée de cinquante-sept ans, allait se loger dans une petite et pauvre chambre, dans le voisinage du couvent des Frères Mineurs Cordeliers.

Elle commença enfin à trouver quelque tranquillité dans cet asile ; mais elle ne diminua rien de ses austérités et continua toujours de mendier son pain. Si quelquefois elle recevait une nourriture un peu plus succulente, elle la distribuait aux pauvres et ne gardait pour elle que du pain noir et quelques herbes crues.

Elle assistait à tous les offices du couvent des Cordeliers : elle passait toutes les nuits dans l'église, la tête couverte de poussière, prosternée le visage contre terre, et demeurant si longtemps agenouillée, qu'un historien raconte qu'il s'était formé des callosités à la peau de ses genoux.

Sa dévotion et son respect envers la sainte Eucharistie étaient tels qu'elle ne s'en approchait qu'en tremblant, et après la communion son visage semblait transfiguré et tout en feu. Son cœur se laissait aller à tous les élans de l'amour et de la reconnaissance, et elle exprimait ses sentiments dans d'admirables cantiques, qu'on a trouvés après sa mort, écrits tout entiers de sa main, mais qui, malheureusement, ne sont point arrivés jusqu'à nous.

Le monde ne comprend rien aux choses de Dieu : cela apparaît dans les jugements qu'il porte sur les saints. La vie si extraordinaire de Marie devait lui attirer des railleries et même des calomnies : on la regardait comme une folle, quelques-uns même la traitèrent comme une sorcière et une magicienne. Jeanne de Maillé avait cherché le silence et l'effacement ; mais la renommée vint à elle, attirée par des œuvres dont l'éclat rayonnait au loin. Les âmes qui avaient le sentiment des nobles et grandes choses l'honoraient comme une sainte. Louis, duc d'Anjou, et Marie de Bretagne, son épouse, furent de ce nombre, et ils la choisirent pour présenter aux fonts baptismaux le prince leur fils. Marie de Maillé prit cette dignité au sérieux et pria beaucoup pour son filleul. On raconte même qu'elle s'approchait souvent de son berceau, et, quoique l'enfant n'eût pas l'usage de la raison, elle lui faisait de pieux et touchants discours, comme si elle eût pu s'en faire comprendre. Mais son but, dit son historien, était plutôt d'instruire et d'édifier les personnes présentes. Néanmoins, un soir, après souper, le petit enfant sembla, par ses cris enfantins, témoigner qu'il prenait grande joie à ses discours, et l'on fut tout étonné de l'entendre parler pour exprimer sa satisfaction « du dévot entretien » de la Bienheureuse.

A la fin, sa sainteté éclata si bien aux yeux des habitants de Tours, que quand elle passait dans les rues, on voyait les enfants accourir auprès d'elle, s'agenouiller et joignant leurs petites mains faire cette prière : « Loué soit Jésus-Christ Notre-Seigneur et le bon Dieu ».

Marie avait une grande dévotion pour saint Jean-Baptiste, et, peu de temps avant sa fête, elle reçut l'ordre de se rendre à Notre-Dame de la Planche-de-Vaux. Elle partit aussitôt, le bâton à la main et accompagnée de deux Frères Mineurs. Arrivée en ce lieu, Dieu lui révéla plusieurs événements futurs. Elle annonça le voyage du roi de France, Charles VI, à Tours, et elle désigna même la porte par laquelle il entrerait dans cette ville. La suite vérifia cette prophétie : quelques années après, le roi, étant venu à Tours, se disposait à pénétrer dans cette ville par la porte orientale, où les ecclésiastiques et les religieux l'attendaient, lorsqu'il changea tout à coup d'avis et « prit son chemin par une autre voie que la Bienheureuse avait indiquée ».

Elle découvrit au roi, par l'entremise du duc d'Orléans, plusieurs secrets qu'elle avait appris de Dieu. Trois ans plus tard, elle eut à Paris plusieurs entretiens avec ce monarque dans l'église des Célestins et dans l'hôtel de Saint-Paul. Elle lui fit alors présent de la coupe dans laquelle buvait saint Martin ; cette sainte relique fut déposée dans la chapelle royale pour y être honorée avec les insignes reliques qu'on y conservait déjà.

Le roi voulut qu'elle fût présentée à la reine, Isabeau de Bavière, mais l'un des gardes, la voyant si mal vêtue, la repoussa avec mépris et alla

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même jusqu'à la frapper. La Bienheureuse ne s'en plaignit point et s'employa au contraire de toutes ses forces pour éviter à ce malheureux le châtiment qu'il méritait. La reine fut si heureuse de la voir qu'elle la retint à la cour pendant sept jours : elle ne se lassait point de l'entendre, et les discours de Marie avaient tant de charmes et de force qu'ils convertirent plusieurs courtisans. Chacun s'empressait de lui être agréable ; aussi elle obtint de beaux reliquaires pour plusieurs églises, et les dames de la cour lui donnèrent avec joie leurs plus magnifiques vêtements dont elle fit faire des parements d'autels et des ornements pour les paroisses pauvres. Elle donna au couvent de Saint-François de Tours un ostensoir très-précieux et d'un beau travail.

Revenue à Tours, Marie continua ses œuvres de dévotion et de charité, et plus que jamais elle s'efforça de gagner des âmes à Jésus-Christ. Sa ferveur la rendait surtout éloquente à reprendre les blasphémateurs, et bien peu résistaient à ses touchantes supplications. Une fois cependant, un jeune homme de Tours proféra un horrible blasphème au moment où la Bienheureuse passait dans la rue ; elle s'arrêta et le conjura de cesser. Mais, pour toute réponse, il la jeta à terre et la foula aux pieds avec tant de brutalité qu'il la laissa à demi morte. Transportée dans sa chambre et revenue à elle-même, on la pressa vivement de poursuivre ce malheureux devant les tribunaux : « Je n'en ferai rien, répondit-elle, car la vengeance est également préjudiciable à ceux qui la souffrent et à ceux qui l'exercent, et nous servons plus utilement le prochain par la patience que par toute autre bonne œuvre ».

Une femme de la ville, étant devenue jalouse au point de perdre la raison, proférait des blasphèmes contre Dieu et les sacrements avec une telle rage, que les voisins en étaient effrayés. Elle crachait sur le crucifix quand on le lui présentait, et elle criait comme une possédée. Marie est prévenue : elle accourt aussitôt, pénètre dans la demeure de cette infortunée, en disant ces paroles : « Que la paix soit en cette maison ». Puis elle se met à genoux pour obtenir sa guérison. La malheureuse femme se calme aussitôt, écoute tranquillement cette douce parole qui l'exhorte à la pénitence et la dispose à la réception des sacrements. Marie eut la joie de la voir mourir réconciliée avec Dieu et dans les meilleures dispositions chrétiennes.

Thévenin, bourgeois de Tours, poursuivi par un violent désespoir qu'il ne pouvait dominer, avait résolu de se laisser mourir de faim. Il invoquait le démon et le priait de le débarrasser de la vie. Marie l'approche et ses discours le calment ; mais à peine l'a-t-elle abandonné que les crises redeviennent plus furieuses et plus redoutables. Apprenant cela, elle ordonna de le conduire dans l'église de Notre-Dame-la-Riche, où elle se transporta elle-même et pria avec tant de ferveur que cet homme fut enfin délivré du démon, qui ne l'abandonna qu'après avoir proféré d'horribles blasphèmes.

Ce malheureux, se sentant enfin délivré, s'écria à haute voix : « La Mère de Dieu daigne me visiter. Que mon curé s'approche pour me confesser : la miséricorde de mon Sauveur est admirable ! »

Il fit, en effet, la confession de toutes ses fautes, qu'il pleura amèrement, et il sortit de ce monde après avoir reçu tous les sacrements.

La Bienheureuse n'avait pas de plus grande joie que de travailler à la conversion des pécheurs : elle les disposait à la pénitence et leur facilitait tous les moyens de se confesser. Elle-même demanda plusieurs fois à Rome des pouvoirs plus étendus pour les prêtres auxquels elle adressait ces malheureux.

Deux jeunes religieux du couvent des Cordeliers eurent le malheur d'apostasier, de quitter leur couvent et de chercher par la fuite à se soustraire à leurs engagements sacrés. Dès qu'elle l'eut appris, Marie se mit aussitôt en prière, et au moment où ces deux étourdis se disposaient à franchir un ruisseau, ils se sentirent soudain arrêtés par une force invincible, ce qui les obligea de rentrer en eux-mêmes. La Bienheureuse alla au-devant d'eux, les excita au repentir et les ramena au couvent, où leur supérieur les accueillit avec bonté.

Son zèle éclata encore dans la ville de Tours au sujet d'une vieille sorcière, nommée Philomène, dont la réputation était immense auprès des pauvres et simples gens du peuple. Elle alla la trouver et lui parla de Dieu sans aucun succès. Elle appela alors à son secours un père Cordelier, lecteur en théologie. Ce bon Père employa inutilement toute sa science et toute son habileté pour convaincre cette malheureuse de son erreur et du danger que sa profession lui faisait courir pour son salut. En présence d'une pareille obstination, Marie dit au religieux : « Si nous pouvons la décider à entrer dans l'église, nous réussirons, et elle n'en sortira pas sans être confessée ». C'était le difficile ; elle put cependant l'obtenir, et Philomène avait fait à peine le premier pas dans l'église, que la vue du crucifix la toucha et d'abondantes larmes s'échappèrent de ses yeux. Ce cœur rebelle était enfin touché, la grâce de l'absolution le purifia, et elle se retira à Angers pour y faire pénitence. Elle y donna, en effet, l'exemple de toutes les vertus, et à l'exemple de la Bienheureuse, elle mendiait de porte en porte.

Les prisonniers ne pouvaient échapper à la tendre sollicitude de Marie de Maillé ; elle les visitait, les consolait en leur citant l'exemple des saints qui avaient subi les mêmes peines sans l'avoir mérité, et l'on raconte que plusieurs recouvrèrent miraculeusement la liberté par son intercession. Pendant le séjour du roi à Tours, elle sollicita la grâce de tous les condamnés. Le roi promit ; mais, comme il arrive trop souvent, les courtisans empêchèrent cette promesse d'obtenir son effet, et peu de temps après, la Bienheureuse, en revenant d'un voyage, trouva les prisons plus pleines qu'avant son départ. N'ayant pu rien obtenir du roi de la terre, elle s'adressa au Roi des rois : les portes de la prison s'ouvrirent d'elles-mêmes, les chaînes des prisonniers se rompirent et ils purent s'en aller sans que personne ne songeât à les inquiéter. Le miracle fut si évident que l'un de ces prisonniers ayant oublié de prendre ses « Heures de la Vierge », retourna pour les chercher : on le laissa aller et venir, et le roi, l'ayant appris, accorda aussitôt la grâce qu'il avait promise.

Il lui suffisait de parler aux condamnés pour ramener la paix et la résignation dans leurs cœurs. Une fois, c'était le samedi de la Passion, elle sortait de Notre-Dame-la-Riche, lorsqu'un de ces malheureux qu'on menait au lieu du supplice, l'appela et lui dit : « Madame de Sillé, priez pour moi ». Touchée de compassion et fondant en larmes, elle rentra dans l'église et supplia Notre-Seigneur d'être favorable à ce pauvre condamné. Le criminel ne put être exécuté le soir même, parce que toutes les échelles dont on avait besoin se trouvèrent trop courtes ou cassèrent dès qu'on voulut s'en servir ; il fut donc reconduit en prison, et la Bienheureuse put le lendemain obtenir sa mise en liberté.

Elle obtint par ses prières la délivrance de plusieurs femmes dont l'état inspirait des craintes sérieuses pour la vie de leurs enfants. Un des premiers gentilshommes de Tours l'avait priée d'assister au baptême de l'un de ses

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enfants. Au moment de la cérémonie, on s'aperçut que l'enfant avait été étouffé par les linges et les dentelles dont on l'avait orné. À cette vue, Marie frémit et se mit aussitôt en prières. Celui qui avait fait sortir Lazare du tombeau rendit la vie à cet enfant par l'entremise de sa fidèle servante : il fut baptisé et vécut encore plusieurs années.

L'innocence des jeunes enfants l'attirait et la charmait. Elle se plaisait dans leur compagnie, leur apprenait à bénir Dieu et répétait souvent avec eux : « Loué soit Notre-Seigneur Jésus-Christ ! » Dans son ermitage de la Planche-de-Vaux, elle avait une pie qu'elle avait dressée à redire ces paroles, et elle n'avait pas de plus grande joie que d'entendre retentir mille fois par jour le nom de Dieu au milieu de la solitude de la forêt.

Nous ne pouvons omettre ce que la Bienheureuse fit, ni ce qu'elle prédit par rapport à l'extinction du grand schisme d'Occident. « Cela, dit l'évêque de Poitiers, mérite d'être mentionné dans les annales de l'Église. En récompense de tout le mouvement qu'elle s'était donné, de tant de processions et de prières publiques qu'elle avait fait instituer, elle eut révélation de la prochaine paix de l'Église, qui serait amenée par l'élection d'un pape de l'Ordre de Saint-François. Et de fait, Alexandre V, par l'indiction du Concile œcuménique, eut la gloire de préparer le retour définitif à l'unité ». Mais l'heure de sa mort allait bientôt sonner, et Marie s'y préparait par un plus grand amour des souffrances. Elle avait faim et soif du martyre : se trouvant un jour dans l'église de Saint-Jacques de Châtellerault, elle pensait aux souffrances de saint Étienne et elle regrettait de n'avoir pu les partager, lorsque, tout à coup, des hommes qu'elle n'avait jamais vus lui apparurent et la lapidèrent avec une telle fureur, qu'elle fut jetée à terre, endura d'horribles douleurs, et c'est avec beaucoup de peine qu'elle se traîna jusqu'à son domicile.

C'est peu de temps après, dans sa chétive demeure, près du couvent des Cordeliers de Tours, qu'elle mourut le 28 mars 1414, entre une heure et deux heures de l'après-midi, le mercredi de la Passion. On trouva autour de ses reins une petite corde garnie de nœuds encore tout rougis de son sang. Son corps, amaigri par les jeûnes et les années, devint frais et vermeil, et le peuple accourait en foule pour honorer et voir celle qui l'avait édifié pendant sa vie.

Ses funérailles ressemblèrent à un triomphe, et l'affluence était si considérable, qu'il fallut les différer de quelques jours afin d'y mettre de l'ordre. Elle fut déposée en terre un lundi après-midi ; elle était revêtue de l'habit de sainte Claire, et on lui donna une sépulture dans le chœur des religieux Cordeliers, à l'endroit même où elle avait passé presque toutes les nuits en prières depuis l'âge de cinquante ans.

## CULTE ET RELIQUES DE LA B. JEANNE-MARIE DE MAILLÉ.

Marie de Maillé avait opéré trente-neuf miracles pendant sa vie, elle en fit treize nouveaux après sa mort. Les guérisons obtenues à son tombeau étaient si extraordinaires et si nombreuses que l'autorité ecclésiastique s'en émut. Par l'ordre de l'archevêque de Tours, Ameil Dubreuil, on commença une enquête canonique le 11 avril 1414, quinze jours après la mort de la Bienheureuse. Ce procès d'information se termina le 20 mai 1415. On l'envoya immédiatement, en bonne et due forme, à Avignon, où résidait alors Pierre de Lune, dit Benoit XIII. Les Bollandistes l'ont publié dans son intégrité, et la bibliothèque de Tours possède une copie manuscrite sur parchemin de ce procès, signée par Pierre La Bruyère, notaire apostolique. Nous lisons dans cette intéressante procédure que Marie de Maillé a guéri les lépreux, rendu l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, l'usage de leurs jambes aux boiteux et la santé à beaucoup d'autres malades atteints de différentes infirmités.

LA BIENHEUREUSE JEANNE-MARIE DE MAILLÉ.

On y lit les dépositions des Cordeliers, qui attestent que son tombeau est visité constamment par de nombreux pèlerins, dont quelques-uns viennent de fort loin, et que chaque jour il s'y opère des miracles innombrables. Le livre obituaire des religieux mentionnait son souvenir en ces termes : *Noble dame, sainte Marie de Maillé, ensevelie avec l'habit*.

Ils avaient un tableau où elle était représentée avec l'auréole de la sainteté, et, dans certaines circonstances, ils l'exposaient sur le maître-autel.

Jacques II de Bourbon, comte de la Marche, mari de Jeanne de Duras, et roi de Sicile, de Jérusalem et de Hongrie, employa tout son crédit pour faire canoniser la Bienheureuse, et il obtint la nomination d'une commission apostolique pour ce sujet ; mais les circonstances malheureuses du schisme empêchèrent ce procès d'aboutir.

Le P. Martin de Boisgaultier, né à Amboise, gardien du couvent des Cordeliers et confesseur de la Bienheureuse, écrivit sa vie. Plus que tout autre, il était à même de satisfaire la dévotion publique, en lui offrant un édifiant tableau des vertus de sa sainte pénitente.

Le peuple n'attendit pas le jugement canonique de l'Église ; il venait avec amour prier la Sainte, et ses prières, habituellement exaucées, ne firent qu'accroître sa dévotion.

En 1562, la tombe de Marie de Maillé ne fut pas plus respectée par les Huguenots que celles de nos plus illustres Saints : ils la profanèrent, en arrachèrent violemment le corps de la Bienheureuse, et en dispersèrent tous les ossements. En 1643, les temps étant devenus meilleurs, le Père gardien du couvent des Cordeliers voulut recueillir les ossements de la Bienheureuse pour leur rendre plus d'honneur. Il fit ouvrir sa tombe et enlever la terre, mais il ne trouva plus que quelques vertèbres et de petits ossements qui avaient échappé à la rage des hérétiques. Il en laissa quelques minimes parcelles dans la tombe sur laquelle les fidèles venaient prier, et plaça les autres dans une cassette en bois qu'il fit peindre en rouge et qu'il enrichit de baguettes dorées. Il enleva aussi le bonnet qui avait recouvert la tête de la Bienheureuse et qui était parfaitement conservé, quoiqu'il fût depuis deux siècles enfoui dans la terre. Les fidèles avaient une grande dévotion à cette relique et ils se la faisaient placer sur la tête pour obtenir la guérison de la fièvre et de la migraine.

Un écrivain contemporain de cette translation des reliques de la Bienheureuse, Ollivier Cherreau, dans son histoire, en vers, des archevêques de Tours, atteste qu'il fut guéri, par l'imposition de ce bonnet, d'un violent mal de tête dont il souffrait depuis quarante ans. Il ajoute qu'on trouva dans la tombe de Marie de Maillé son doigt annulaire tout entier, « avec l'anneau dont l'avait épousée son cher et chaste époux ».

Le grave historien des archevêques de Tours, le chanoine Maan, écrivant en 1647, nous fournit un témoignage irréversible de la vénération dont la mémoire de la Bienheureuse était entourée. Il esquisse les principaux traits de sa vie et de ses vertus. Il nous représente la sainte veuve « vêtue grossièrement, amaigrie, défigurée par le jeûne, vivant au milieu des pauvres et des malades, moudrant de porte en porte une chétive nourriture qu'elle partageait souvent avec les indigents. Elle cependant », ajoute-t-il, « que les grands et les princes visitaient avec respect, même au milieu de ses pauvres et de ses chers malades... ; elle à qui les rois adressaient des ambassadeurs ou des lettres pour la consulter dans leurs difficultés et dans leurs doutes, recourant en toute confiance à ses conseils, et la regardant comme une avocate et une protectrice auprès de Dieu... ; elle enfin que Dieu a glorifiée, soit pendant sa vie, soit après son décès, par des guérisons miraculeuses et même par la résurrection d'un mort ». Il ne craint pas de dire qu'elle fut le miracle de son siècle.

Le culte de Jeanne de Maillé se continua à Tours jusqu'à l'époque sanglante de la Révolution française. L'église des Cordeliers était toujours le centre de cette dévotion populaire, et les religieux avaient coutume d'exposer à la vénération des fidèles un tableau représentant la Bienheureuse avec l'auréole de la sainteté. Mais pendant ces jours où il fut donné à la bête de faire la guerre aux Saints, et en un certain sens, de les vaincre, le nom de Jeanne de Maillé sembla devoir disparaître du souvenir et de l'affection des peuples.

Par un arrêté de la municipalité, du 5 novembre 1791, l'église des Cordeliers fut accordée aux prêtres catholiques non assermentés pour y célébrer la messe et y administrer les sacrements. Quand ils voulaient en prendre possession, une insurrection éclata, et dans l'espace d'une matinée, l'église fut dévastée avec une telle rapidité qu'il n'en resta plus que les principales murailles : ce qui explique la disparition des reliques et du tableau qu'on y vénérait encore. Cette insurrection fut un véritable événement ; le pillage s'étendit aux maisons voisines, la troupe et la garde nationale purent avec grande peine rétablir l'ordre. La municipalité fit alors fermer le couvent et l'église, et le clocher, qui menaçait ruine par suite du pillage, fut abattu. Quelques années après, l'église des Cordeliers était transformée en un théâtre. C'est ainsi que la violence et la force interrompirent dans la ville de Tours le culte de la bienheureuse Jeanne-Marie de Maillé.

Sa mémoire n'y était plus conservée que par un petit nombre de personnes pieuses et instruites. Mais elle était toujours honorée dans les paroisses d'Aubillon et de Cléré, et le pèlerinage qui se faisait chaque année, à la chapelle de l'Ermitière, le vendredi saint, n'avait jamais été interrompu. Dans le cours de l'année, les malades, les personnes affligées venaient encore prier dans cet humble et pauvre sanctuaire.

La Providence permit qu'un événement très-simple en lui-même fît revivre à Tours le nom et

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la mémoire de notre Bienheureuse. Le 9 novembre 1868, les ouvriers qui travaillaient à la construction du nouveau théâtre, sur les ruines mêmes de l'église des Cordeliers, qui, depuis 1792, avait perdu jusqu'à son nom, rencontrèrent les pierres d'un tombeau qu'on jugea, au premier aspect, devoir être la tombe de la bienheureuse Jeanne-Marie de Maillé. Un corps assez bien conservé et quelques fragments d'une robe de bure semblaient confirmer cette présomption. Une foule considérable se porta aussitôt sur le lieu de la découverte, et le nom de la Bienheureuse était dans toutes les bouches. Mais bientôt une étude plus approfondie et les documents fournis par les historiens ne permirent pas de reconnaître dans ces restes ceux de Jeanne-Marie de Maillé. Sa tombe, déjà profanée en 1562, ne contenait plus, au témoignage d'un témoin oculaire, en 1645, que quelques vertèbres et quelques ossements que le Père gardien du couvent avait presque entièrement enlevés pour les placer dans un lieu plus convenable, dans l'église même. On n'avait donc pas retrouvé la tombe et les reliques de la Bienheureuse ; mais son culte s'était réveillé dans tous les cœurs, et en peu de jours Marie de Maillé était redevenue populaire à Tours comme aux premiers temps. Sa mémoire ne devait pas périr. Mgr Guibert, archevêque de Tours, le pensa ainsi. D'après les règles tracées par le pape Urbain VIII, tous les serviteurs de Dieu, morts avant l'année 1534, et honorés d'un culte immémorial et continu, possèdent par là même un titre à recevoir les honneurs rendus aux Bienheureux et aux Saints. Sa Grandeur nomma donc une commission pour constater l'ancienneté et la continuité de ce culte.

Cette commission commença ses travaux le 30 juillet 1869 ; elle les poursuivit avec zèle et conformément aux formalités prescrites par la cour de Rome. Le procès-verbal fut envoyé à Rome et dix-neuf archevêques et évêques français s'unirent à l'archevêque de Tours pour demander la reconnaissance du culte de la Bienheureuse.

Le 27 avril 1871, le souverain pontife Pie IX sanctionnait le décret rendu par la congrégation des cardinaux pour confirmer le culte rendu de temps immémorial à la bienheureuse Jeanne-Marie de Maillé dans le diocèse de Tours, et il permettait de célébrer sa fête le 28 mars, glorieux anniversaire du jour où, 458 ans auparavant, elle s'endormait dans le Seigneur.

Le 8 septembre 1871, un décret apostolique approuvait l'office de la Bienheureuse, sous le rit double, avec une oraison propre et trois leçons également propres, au deuxième nocturne de Matines. Les diocèses de Bourges, du Mans, d'Angers, de Laval et celui de Poitiers pour le monastère de Sainte-Croix, dans lesquels Marie de Maillé a laissé des souvenirs de sa piété et de ses vertus, ont été également autorisés par des rescrits particuliers à célébrer sa fête et à réciter son office.

Enfin, par une faveur spéciale et sur le rapport du secrétaire de la sacrée Congrégation des Rites, en date du 14 septembre 1871, le Pape permit d'insérer au martyrologe romain, à l'usage du diocèse de Tours, l'éloge de la Bienheureuse, conçu en ces termes :

« A Tours, le 5 des calendes d'avril (28 mars), commémoration de la bienheureuse Jeanne-Marie de Maillé ; née d'une illustre famille et devenue veuve après la mort de son époux, avec lequel, comme on le rapporte, elle était demeurée vierge, elle se fit recevoir dans le Tiers Ordre de Saint-François, et après avoir brillé de l'éclat de toutes les vertus et de la gloire des miracles, elle prit son essor vers Dieu, dans la quatre-vingt-deuxième année de son âge ».

L'église de Tours ne pouvait rester indifférente à cette nouvelle gloire, et elle a voulu inaugurer, ou, pour parler plus exactement, sanctionner solennellement le culte rendu par nos pères à leur sainte et illustre compatriote. Un des derniers actes de l'administration de Mgr Guibert avait été de communiquer au clergé les différents décrets du Saint-Siège relatifs à Jeanne-Marie de Maillé, et il avait annoncé un triduum solennel. Son successeur, Mgr Fruchard, a tenu à remplir dignement ce legs, et il ordonna qu'un triduum serait célébré les 7, 8 et 9 avril 1872, à l'occasion de la fête de la Bienheureuse, transférée au 9 avril, parce que le 28 mars se trouvait dans la semaine sainte. NN. SS. les archevêques de Paris, de Bourges, les évêques de Laval, de Poitiers, du Mans, d'Angers, de Nantes et de Basilite rehaussèrent par leur présence l'éclat de cette solennité, qui fut incomparable. La piété des fidèles, leur empressement à entourer la chaire chrétienne, où l'on entendit les évêques de Poitiers, de Nantes et d'Angers, les décorations splendides de la cathédrale et de Notre-Dame-la-Niche, la beauté de la procession qui parcourut presque toute la ville, au milieu d'une foule immense et respectueuse, tout cela rendit à jamais mémorables et bénies les trois journées du triduum.

Pendant ces trois jours, on exposa à la vénération des fidèles, sur un autel brillamment orné, la seule relique de la bienheureuse Jeanne-Marie de Maillé qui soit arrivée jusqu'à nous. Les Carmélites de la ville la conservaient depuis longtemps avec une secrète et religieuse vénération. Elle consistait en deux petits ossements de couleur très-brune, dont l'un était évidemment la plus longue phalange d'un doigt ; la forme du second ossement était moins accusée. Ils étaient renfermés dans un sachet d'étoffe en argent broché de fleurs, et entouré d'une bande de papier où on lisait cette inscription : *Ci gyt dans ce petit socle de toile d'argent le doigt annulaire de bienheureuse Marie de Maillé*. En ouvrant le sachet, on trouvait les reliques enveloppées d'un autre papier, sur lequel était écrit : *Cette relique m'a esté donnée par les RR. Pères Cordeliers de Tours, en l'an 1645. — H. de Maillé*.

Cette date de 1645 est précisément l'année indiquée par Ollivier Cherreau, et dans laquelle les reliques de la Bienheureuse furent levées, et son doigt annulaire retrouvé.

Les Carmélites ne révélèrent leur secret qu'au moment des procédures juridiques relatives à la reconnaissance du culte. Mgr Guibert fit par lui-même un sérieux examen de ces reliques, il en reconnut l'authenticité, et il en a détaché l'ossement principal, pour en faire don à l'église métropolitaine.

L'enquête judiciaire révéla un autre sujet de consolation : l'art chrétien peut nous dédommager de la perte si regrettable du tableau de l'église des Cordeliers. On apprit, en effet, qu'il existait au monde des antiquités d'Angers une empreinte sur cuivre reprochante la figure de la Bienheureuse, et au bas de laquelle on lit ces mots : « Portrait véritable de la bienheureuse Marie de Maillé, pour très-religieuse Simeone de Maillé, vénérable abbesse du Ronceray d'Angers, par Baugin, son très-humble serviteur ».

Cette planche en cuivre était destinée à orner le livre de Claude Ménard, qui est encore à l'état de manuscrit à la bibliothèque d'Angers, et intitulé : *Pandectæ rerum Andegavensium* ; collection de courtes notices sur les principaux personnages de l'Anjou.

Autour de la noble et douce figure de la Bienheureuse, on voit l'auréole traditionnelle ; dans sa main droite elle tient une croix à doubles branches, qui est assez généralement regardée comme une allusion à Simon de Maillé, son petit-neveu, mort en 1597, archevêque de Tours, en odeur de sainteté. Au-dessus de la main gauche, sur le manteau de la Tertiaire, on n'a pas omis de faire paraître le morceau rapiécé, signe distinctif du vêtement franciscain pour rappeler celui du saint patriarche, le pauvre d'Assise.

On a tiré quelques empreintes de ce vrai portrait de la Bienheureuse et on l'a photographié, Mais Mgr Guibert en a commandé une reproduction à M. Emile Lafon, peintre d'histoire. Ce tableau, destiné à orner l'autel qui sera érigé, en l'honneur de Marie de Maillé, dans la future basilique de Saint-Martin, est très-remarquable. La Bienheureuse, vêtue de l'habit des Tertiaires de Saint-François, est représentée dans l'attitude de la prière, au pied du crucifix ; des rayons s'échappent du Christ et viennent illuminer son visage de clartés célestes. Rien ne nous paraît suave comme cette figure sur laquelle se peignent tous les caractères de la bonté, de l'ascétisme et de l'extase, qui sont comme les traits principaux, on pourrait dire toute la physionomie de cette admirable femme.

Cette figure, décharnée par les jeûnes et les veilles, vieillie par les années, est cependant pleine de fraîcheur et de jeunesse ; on voit en quelque sorte la beauté de son âme s'y refléter avec un éclat incomparable. Ses mains sont croisées sur sa poitrine, ses yeux fixés sur le Christ, et déjà elle semble goûter les joies inénarrables de la « vision béatifique ». C'est une vraie figure de Sainte, et il nous semble que l'artiste a presque atteint l'idéal.

Ce beau tableau est placé aujourd'hui dans la chapelle provisoire de Saint-Martin.

La vie de la bienheureuse sainte Maillé fut écrite, comme nous l'avons déjà dit, par le Père de Boisgautier, son confesseur. Publiée en latin, il en parut aussitôt une traduction en langue française. Ce récit court et substantiel est cependant d'une simplicité, d'une grâce et d'une onction qui ravissent et édifient le lecteur. Les Bollandistes l'ont publiée intégralement à la date du 29 mars.

Le Père de Vermas, pénitent du Tiers Ordre, a publié en 1667, une Vie de notre Bienheureuse, sous ce titre : *Vie de la bienheureuse Jeanne-Marie de Maillé, recluse*. Elle fait partie d'un ouvrage de l'auteur intitulé : *Collection des Vies des personnes illustres qui ont fourni dans les siècles XV, XVI et XVII*. Cette vie n'est guère qu'un abrégé de celui publiée par le Père de Boisgautier ; écrite en bon style français du XVIIIe siècle, elle est pleine d'une touchante onction et d'une grâce naïve.

Un autre abrégé de la Vie de la Bienheureuse, également plein de charme, fut publié vers le milieu du XVIIIe siècle. Elle fait partie d'un recueil intitulé : *Abrégé des plus illustres Vies des Saints du Tiers Ordre de Saint-François*, par un militaire, 1640.

Mais la plupart de ces biographies ne sont guère que la reproduction de l'œuvre du Père de Boisgautier. Il y avait cependant des éléments précieux pour l'hagiographie dans les Actes du procès d'information dressé pour la béatification de la Bienheureuse, et jusqu'ici personne n'avait songé à les mettre à profit. Aujourd'hui nous n'avons plus rien à décrire à cet égard : M. l'Abbé Jauvier, chanoine de l'église métropolitaine, fut chargé de compléter cette lacune, et, à l'occasion de la fête de Jeanne-Marie de Maillé, il a publié un livre très-remarquable. M. l'Abbé Bourassé avait fait un premier travail que la maladie lui empêcha d'achever. Il fut confié à M. Jauvier, et l'œuvre des savants et vénérables chanoines parut dans les derniers jours de mars 1872. Cette Vie, « savamment et pieusement écrite », témoigne de Mgr Pie, évêque de Poitiers, a été publiée par la maison Mame, et en peu de jours la première édition fut presque épuisée. MM. SS. les Archevêques de Tours et de Paris ont adressé aux auteurs des lettres approbatives qui trouvent leur place en tête de ce charmant et pieux ouvrage (*Vie de la Bienheureuse Jeanne-Marie de Maillé*, par M. E. Bourassé et Jauvier, chanoines de l'église métropolitaine de Tours, 1 vol. in-8°. Alfred Mame, Tours, 1872).

Et maintenant, en achevant cette courte notice, il ne nous reste plus qu'à tourner les yeux vers notre nouvelle protectrice et à lui offrir nos hommages :

- Seigneur Jésus-Christ, vous qui aimez l'humilité et la charité, et qui, après avoir embrasé la bienheureuse Jeanne-Marie des flammes de votre amour, l'avez comblée de vos grâces et lui avez appris à mépriser les prospérités de ce monde, accordez-nous la grâce d'imiter l'humilité, la charité et le mépris des choses de la terre de celle que nous honorons par une fête solennelle ; vous qui vivez et régnez avec Dieu le Père, en l'unité du Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Cette biographie est de la plume de M. l'Abbé Belland, *chanoine honoraire, aumônier du Pensionnat des Frères des Écoles chrétiennes de Tours*.

28 MARS.

Événements marquants

  • Naissance au château des Roches en 1332
  • Guérison miraculeuse par l'intercession de saint Jacques
  • Mariage virginal avec Robert de Sillé en 1347
  • Captivité de son mari après la bataille de Poitiers (1356)
  • Veuvage et spoliation par sa belle-famille en 1362
  • Entrée dans le Tiers Ordre de Saint-François
  • Vie d'ermite à Planche-de-Vaux
  • Rencontre avec le roi Charles VI à Paris
  • Mort à Tours à l'âge de 82 ans

Miracles

  • Multiplication des pains pour les pauvres
  • Libération miraculeuse de son mari prisonnier des Anglais
  • Résurrection d'un enfant étouffé
  • Transformation de l'eau en vin pour ses forces
  • Guérisons par l'eau de la fontaine de l'Ermitière

Citations

Efforcez-vous d'édifier le public par des vérités solides et morales, sans rechercher la grâce du discours ni la vaine science.

— Conseil aux prédicateurs

Dieu qui m'a donné la grâce de laisser les biens que je possédais, me donnera bien celle de vivre sans désir et sans attachement pour les richesses futures.

— Réponse à sa famille

Date de fête

28 mars

Époque

14ᵉ siècle

Décès

28 mars 1414 (naturelle)

Invoqué(e) pour

maux de tête, fièvres, délivrance des prisonniers, succès des prédicateurs

Autres formes du nom

  • Jeanne de Maillé (fr)
  • Marie de Maillé (fr)
  • Madame de Sillé (fr)
  • L'Ermite (fr)

Prénoms dérivés

Jeanne, Marie

Famille

  • Hardouin VI de Maillé (père)
  • Jeanne de Montbazon (mère)
  • Barthélemy Savary (grand-père maternel)
  • Robert de Sillé (époux)
  • Simon de Maillé (petit-neveu)