Saint David, Roi et Prophète
Roi d'Israël et Prophète
Résumé
Berger de Bethléem sacré roi par Samuel, David s'illustre par sa victoire sur Goliath avant de régner sur Israël. Malgré ses fautes graves, notamment envers Urie, il demeure le modèle du repentir sincère et l'auteur inspiré des Psaumes. Son règne marque l'apogée politique et spirituelle de Jérusalem, où il prépare la construction du Temple.
Biographie
DAVID, ROI D'ISRAËL ET PROPHÈTE
Au du monde 2053.
Quanto in passando fuit ad malum promptior mentis detentia, sunt demetior debet esse in puniendo. Plus l'âme a mis d'ardeur à pêcher, plus elle doit avoir d'empressement à faire pénitence. Saint Isidore d'Espagne.
La réprobation de Saül venait d'être prononcée; le prophète Samuel reçut d'en haut l'ordre d'aller au petit village de Bethléem, dans la tribu de Juda, et d'y sacrer roi l'un des fils d'Isaï, nommé aussi Jessé. Le pro- phète prit de l'huile dans un vase de corne, il emmena une victime pour offrir un sacrifice à Dieu, et vint à Bethléem. Après la cérémonie reli- gieuse, il communiqua son secret à Isaï, et demanda que les fils du vieil- lard fussent appelés, ne sachant lequel était destiné au trône. L'aîné paraissait bien fait et d'un extérieur agréable. Mais une voix intime apprit à Samuel que les dehors éclatants, ni l'air de grandeur, ne déterminaient le choix providentiel, et que cet homme n'était pas selon le cœur de Dieu. Les regards du Prophète passèrent successivement sur tous les enfants de Jessé sans que la voix lui désignât aucun d'entre eux. Alors il dit au père : « Est-ce que ce sont là tous tes fils ? » Le père répondit : « Il reste encore le plus jeune, qui garde les troupeaux ». — « Envoie-le chercher », ajouta Samuel ; « car nous ne prendrons d'aliments que lorsqu'il sera venu ». On manda le jeune berger ; il parut. Son nom était David, son âge d'environ vingt ans. Il avait le visage plein de charmes, l'œil et le teint plein d'éclat, la chevelure de cette couleur chaude que les Juifs, comme les anciens peuples de la Germanie, préféraient à toute autre couleur. À son arrivée, la voix dit à Samuel : « C'est lui ; lève-toi, donne-lui l'onction sainte ». Samuel répandit l'huile sur la tête de David, en signe de sa royauté future; ce n'était encore qu'une élection avec droit radical, mais actuellement em- pêché, de gouverner Israël. Cet acte resta quelque temps le secret de la famille ; néanmoins David commença dès lors à faire remarquer dans sa conduite ces qualités supérieures que réclame l'exercice du pouvoir ; d'un autre côté, les circonstances, disciplinées et conduites par une main invi- sible, se rangèrent sous lui, comme pour l'élever au-dessus de la foule et lui donner ce piédestal qui n'est pas le mérite, mais qui le fait paraître.
A quelque temps de là, dans une de ces guerres inextinguibles qui vinrent, comme des crises salutaires, assaillir et fortifier, en l'exerçant, la constitution de la nationalité juive, un soldat philistin proposa aux braves d'Israël de terminer la querelle qui déchirait les deux nations par un com- bat singulier. Les deux camps étaient postés sur des hauteurs dominant la vallée du Térébinthe. C'est une vallée étroite et profonde qui court, au-delà du village de Jérémie, sur la droite du chemin de Jaffa à Jérusalem. Le guerrier philistin avait une taille démesurée et dépassant le double de la taille ordinaire. Sa tête, ses membres, tout son corps était revêtu de fer et d'airain. D'une force prodigieuse, il portait une cuirasse d'un poids énorme; un large et puissant bouclier et une lance redoutable lui servaient pour attaquer et se défendre. Ce géant se nommait Goliath. Dans sa fierté, on le vit, plusieurs jours de suite, se présenter entre les deux armées et jeter à tout Israël un défi plein de jactance: « À quoi bon livrer bataille ? » disait-il. « Ne suis-je pas Philistin, et n'êtes-vous pas les sujets de Saül ? Choisissez un homme d'entre vous, et qu'il accepte une lutte avec moi. S'il ose m'attaquer et qu'il me tue, nous serons vos esclaves; mais, si je l'emporte sur lui et que je le tue, vous serez nos tributaires et nos esclaves ». Saül et son armée entière restaient muets de stupeur à la vue de ce colosse: la crainte avait glacé leur courage. De son côté, Goliath tirait de la pusillanimité de ses ennemis un accroissement d'insolence, à la façon des barbares enclins à relever par des forfanteries puériles la supériorité de leurs forces physiques.
Les Israélites se disposaient à répondre par un combat général aux provocations du terrible Philistin, lorsque David arriva au camp. Ses trois frères aînés étaient de l'expédition. Son père lui dit: « Prends une mesure d'orge et ces dix pains, et va trouver tes frères. Emporte aussi ces dix fromages pour leur capitaine ». Alors il n'existait pas d'armée permanente; dans les périls de la patrie, on publiait parmi les douze tribus que tout homme disposé à combattre eût à se rendre en un lieu désigné. Les citoyens y venaient avec leurs armes et leurs provisions; car la guerre se faisait à leurs frais, il n'y avait pas de ressources régulièrement affectées à l'entretien des troupes. David, s'étant levé de grand matin, confia le soin de ses troupeaux à un homme de peine, et partit pour exécuter les ordres de son père. En arrivant à la vallée du Térébinthe, il laissa son fardeau parmi les bagages de l'armée et courut sur le théâtre de la lutte; car une clameur immense semblait annoncer que l'action allait bientôt s'engager.
En ce moment, Goliath, sorti des rangs philistins, s'abandonnait une dernière fois à ses bravades, et l'effroi entrait dans le cœur des Israélites. « Voyez-vous », disait l'un d'entre eux, « cet homme qui nous provoque ? il vient insulter Israël. Quiconque l'aura tué sera comblé de richesses par le roi, qui lui donnera sa fille en mariage et l'exemptera d'impôts, lui et la maison de son père ». Ces promesses, l'instinct des grandes choses, et, pardessus tout, le désir de venger Dieu, dont la cause, étroitement liée à celle des Juifs, souffrait de toutes les injures qui leur étaient adressées, tant de motifs remplirent le jeune héros du feu d'un religieux courage. Il s'assura de la vérité des bruits qui frappaient son oreille. « Que donnera-t-on au brave qui tuerait ce Philistin », dit-il, « et qui effacerait l'opprobre d'Israël ? Car quel est ce profane qui outrage l'armée du Dieu vivant ? » On rappela de nouveau les récompenses réservées au vainqueur. Alors David s'offrit pour combattre le géant, et, malgré les jalouses réprimandes de son frère aîné et les avis même du roi, qui le détournait d'abord d'une lutte trop inégale, il persista dans son généreux dessein. « Lorsqu'un ours ou un lion », dit-il à Saül, « venait ravir un bélier dans mon troupeau, je savais les poursuivre, les combattre, leur arracher la proie d'entre les dents, et, lorsqu'ils se jetaient sur moi, je savais les saisir à la gorge, les étouffer et les tuer. C'est ainsi que j'ai détruit un lion et un ours, et j'en ferai autant de ce profane. J'irai donc, et j'effacerai l'opprobre du peuple... Le Seigneur, qui m'a délivré de la griffe du lion et de la gueule de l'ours, me délivrera du bras de ce Philistin », ajouta le jeune pâtre avec une tranquille et religieuse confiance; car il savait qu'il y a dans le ciel un conseil suprême où se décide la victoire et où la foi sincère parle plus haut que le glaive le mieux porté.
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C'est d'une telle source, en effet, que David tira son audace et son espoir. On l'avait d'abord revêtu de l'armure de Saül, mais il la quitta bientôt comme un appareil plus gênant qu'utile. Il prit seulement son bâton de berger; il choisit dans le lit du torrent cinq pierres polies qu'il jeta dans sa panetière, et, tenant sa fronde à la main, il marcha contre l'ennemi. Goliath s'avançait de son côté; mais, n'apercevant qu'un blond et beau jeune homme, il en eut un mépris extrême: « Suis-je un chien », dit-il, « pour que tu viennes à moi avec un bâton ? » Et il jura par ses dieux de le donner en proie aux oiseaux et aux bêtes. David répondit: « Tu viens à moi avec l'épée, la lance et le bouclier; moi, je me présente au nom du Seigneur des armées que tu as insulté aujourd'hui. Il te livrera en mes mains, je te tuerai et te couperai la tête, et je vais faire, des cadavres des Philistins, la pâture des oiseaux et des bêtes, afin que la terre entière sache qu'il y a un Dieu en Israël, afin que toute cette foule reconnaisse que, si le Seigneur sauve, ce n'est ni par l'épée ni par la lance; car les batailles sont à lui, et il vous mettra en nos mains ». Les deux armées attendaient l'issue de ce duel mémorable. Le Philistin s'ébranla pour entrer en marche; le berger courut, prit un caillou dans sa panetière, et, de sa fronde, le lança si juste et si fort, qu'il alla toucher au front et pénétrer dans la tête du géant. Goliath tomba le visage contre terre; David fondit sur son antagoniste, lui enleva son épée et le décapita.
On ne peut dire tout ce que cette ruine inopinée porta de terreur et de désordre parmi les Philistins: voyant que le plus redoutable d'entre eux était mort, ils s'enfuirent éperdus. Les Israélites, jetant des cris de victoire, se mirent à leur poursuite; ils en tuèrent un grand nombre et vinrent piller leur camp abandonné. Saül voulut voir le jeune héros, qui parut, en effet, devant lui, tenant à la main la tête de Goliath. Le roi s'informa de la naissance et de la famille de son gendre futur, et le retint au palais. David mit dans sa conduite une extrême prudence; ses belles qualités et le souvenir de son premier fait d'armes lui valurent l'estime et l'admiration universelles. Il gagna surtout l'affection de Jonathas, fils aîné de Saül: également généreuses, étroitement attachées ensemble, ces deux âmes n'en faisaient plus qu'une. Jonathas donna au nouveau venu sa tunique, son arc, son épée et son baudrier, et ils se jurèrent une amitié éternelle. À ce témoignage déjà si doux pour David, la nation mêla sa reconnaissance et ses applaudissements. Dans une sorte de marche triomphale qui suivit la déroute des Philistins, les femmes sortaient des villes et venaient à la rencontre du cortège, en exprimant leur joie par des chants et des danses. Elles répétaient en chœur ces mots: « Saül a frappé ses mille ennemis, et David ses dix mille », ne songeant pas que jeter des fleurs sur la tête des subalternes, c'est les dévouer à la jalousie vindicative de leurs chefs. Le roi prit en aversion le glorieux jeune homme, bien loin de lui accorder la récompense due à son courage. À la vérité, il lui disait: « Voilà Mérob, ma fille aînée, je te la donnerai pour femme; seulement, sois brave et soutiens les combats du Seigneur »; mais en même temps il pensait dans son cœur: Je ne le tuerai pas de ma main, je le ferai périr par le glaive de l'ennemi. Puis il ajouta l'insulte à ses desseins, et sa fille aînée, qu'il avait promise au vainqueur de Goliath, il la donna lâchement à un autre.
David ressentit vivement, sans doute, cette amère ingratitude; néanmoins il ne paraît pas que des plaintes soient sorties de sa bouche, ni qu'il ait cessé d'abandonner tranquillement au ciel le soin de sa fortune. Ce qu'il y a de certain, c'est que Saül voyait se retourner à l'instant contre lui-
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même les difficultés qu'il faisait naître. Sa seconde fille, nommée Michol, était charmée des belles qualités de David; peut-être aussi son âme douce et généreuse, en voyant les injustices dont souffrait le jeune courtisan, fut-elle touchée d'une pitié qui se changea bientôt en un sentiment plus vif encore et plus intime. Au début, la politique de Saül s'accommoda fort de cet incident; il ne doutait point que David, pour obtenir Michol, ne consentît à braver tous les périls et ne finît par y trouver la mort. « Je lui promettrai ma fille », pensait-il, « afin qu'elle soit pour lui une occasion de ruine et qu'il tombe entre les mains des Philistins ». D'après ce calcul tragique, il dit ouvertement à David : « Je te donnerai Michol, mais non pas sans condition ». Et il dit en secret à ses affidés : « Parlez à David, comme de votre chef, en ces termes : Tu sais que les bonnes grâces du prince te sont acquises et que ses officiers te chérissent; songe donc à devenir son gendre ». Le monde connaît et pratique depuis longtemps, comme on le voit, cette stratégie de la parole qui tient lieu de courage et de vertu dans la vie de certains hommes d'État.
L'âme de David était sans défiance parce qu'elle était sans méchanceté. Il répondit ingénûment à la communication des officiers du palais : « N'est-ce pas trop d'honneur que d'être gendre du roi ? Moi, je suis pauvre et je n'ai pas de ressources ». La femme, chez les Israélites, n'apportait en mariage que sa parure et les objets nécessaires à ses besoins personnels; la dot était fournie par le mari. Cet ordre de choses gênait beaucoup plus, en ce moment, le pâtre de Bethléem que la fille de Saül; c'est pourquoi il n'avait fait qu'une réponse empreinte de timidité et de découragement. Les officiers se hâtèrent de la rapporter à leur maître. Elle était conforme aux prévisions et surtout aux désirs du prince. Saül envoya dire à David qu'il demandait pour douaire de sa fille, non pas de l'or et de l'argent, mais la mort de cent Philistins. Car, depuis la bataille du Térébinthe, les deux nations restaient dans l'attente de nouvelles hostilités. En stipulant le mariage de sa fille sous une telle condition, Saül avait l'avantage d'exposer David à un trépas presque certain et de cacher son jeu homicide sous le masque du patriotisme et de la gloire nationale.
Mais si Dieu nous laisse tracer notre route, il se réserve de la faire aboutir. Saül trompait et ses confidents et David; surtout il s'abusait lui-même : sa fraude le rassura, mais ne put le sauver. Toujours plein de droiture et d'intrépidité, David accepta sans peine la proposition du roi. Un délai de quelques jours lui était laissé; mais il partit de suite à la tête de sa troupe fidèle, attaqua les Philistins, et leur tua deux cents hommes. Cette rapide et victorieuse expédition désolait Saül; sa jalousie s'en accrut; mais enfin il sentit que la main de Dieu était contre lui et qu'il fallait céder au temps. Il donna donc sa fille en mariage au jeune et brillant vainqueur de Goliath.
L'affection de Michol se mesurait aux dangers que David avait subis, à la fidélité courageuse qu'il avait fait éclater. Lui-même se réjouissait de la beauté d'une si douce alliance avec ce vif et profond sentiment qui accompagne le triomphe des inclinations honorables et durement éprouvées. Tout aigrit l'âme ulcérée de Saül; la bonne intelligence des nouveaux époux lui fut une extrême amertume. Deux choses surtout animaient son aversion : il était forcé d'estimer son gendre, et il le voyait illustre et heureux. Peut-être avait-il compté sur Michol pour attrister et compromettre la destinée de David; mais il fut déçu dans son espérance. Alors, comprenant qu'il ne pourrait le vaincre par de secrètes mesures, il le craignit; sa haine,
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avec sa crainte, devint de jour en jour plus forte. D'une autre part, des opérations militaires encore dirigées contre les Philistins augmentèrent la célébrité de David; il acquit un grand renom de prudence et de valeur, et le peuple s'accoutumait à entendre parler glorieusement du jeune capitaine. Ce dernier coup renversa la vertu ébranlée de Saül, et le jeta dans le parti de la violence. Quelquefois il semblait désarmé par la douceur de sa victime; puis il reprenait la persécution avec plus d'âpreté. Enfin, obsédé de jalousie, il prit la résolution de faire périr David; il parla dans ce sens à ses officiers et à Jonathas. Mais le cœur de ce jeune prince ne pouvait s'ouvrir à un si lâche conseil; ensuite la voix de l'amitié jurée s'ajoutait au cri de l'honneur. Il alla trouver en secret son ami : « Saül, mon père, cherche à te tuer », dit-il; « je t'en prie, sois sur tes gardes; demain matin, fuis dans la campagne, et tiens-toi caché dans quelque retraite. De mon côté, j'emmènerai mon père vers cet endroit; je lui parlerai de toi, et ce que je saurai, tu l'apprendras de suite ». Jonathas se flattait d'apaiser Saül, de lui épargner un crime et de sauver son ami. En effet, il entraîna le roi à la campagne et lui parla de David en termes pleins de générosité : « Prince, ne soyez pas cruel envers David, car il ne vous a point fait de mal, et il vous rend, au contraire, les plus importants services. Il a mis sa vie en péril, il a tué Goliath, et c'est par ses mains que le Seigneur a merveilleusement opéré le salut d'Israël. Vous l'avez vu et en avez triomphé de joie. Pourquoi donc répandre un sang si pur et tuer David innocent ? » Il y a dans les accents de l'amitié dévouée une secrète chaleur qui est la vraie éloquence. L'âme de Saül s'amollit sous la sincérité persuasive des paroles de Jonathas; il jura d'épargner la vie de son gendre. Jonathas fit venir David et le présenta ensuite à Saül. On pouvait croire à une réconciliation durable.
Mais l'envie du roi était apaisée et non pas éteinte : elle ressemblait, si l'on en juge par les événements ultérieurs, à un feu endormi qu'un souffle peut rallumer, à un germe vivace qui se fortifie sous terre, quand on essaye de le réprimer au dehors. David avait repris son rang et ses fonctions parmi les officiers du Palais. Il fit plus d'une course heureuse sur les terres des Philistins, toujours remuants et indomptés. Ce nouveau succès fatigua vite le faible cœur du prince et ressuscita des colères mal étouffées. En proie à ses noirs sentiments, Saül tomba dans une sorte de manie furieuse qui le rendit redoutable. Un jour, son gendre, sans défiance, jouait de la harpe devant lui pour le calmer; Saül essaya de le percer de sa lance; David s'aperçut assez tôt du péril pour esquiver le fer, qui alla frapper violemment contre la muraille. Il s'enfuit à la hâte. Le roi, poussant jusqu'au bout son sanguinaire projet, donna l'ordre à ses gardes d'investir pendant la nuit la maison de David et de le tuer le lendemain matin. Heureusement, Michol fut informée à temps de ces mesures homicides; elle courut à David : « Fuis dès cette nuit », dit-elle; « car demain tu es mort ». Il n'y avait qu'une difficulté : c'est que les gardes étaient à la porte de la maison et qu'il fallait tromper leur vigilance. On profita des ténèbres de la nuit. Michol fit descendre David par une fenêtre, et il put ainsi s'échapper. Ensuite, pour lui donner le temps de se retirer en lieu sûr, elle usa de stratagème. Prévoyant qu'on en viendrait à des perquisitions, elle mit une espèce de statue dans le lit du fugitif, jeta sur la tête une peau de chèvre, et étendit la couverture sur cette ressemblance de corps humain.
Cependant, étonné qu'on différât si longtemps de lui apprendre l'exécu- tion de ses ordres, Saül envoya des archers pour s'emparer de la personne de David. On leur répondit qu'il était malade. Furieux de ce retard et n'y tenant plus, le prince exigea que le malade vînt, fût-ce porté dans son lit, afin de le voir égorger en sa présence. Michol avait cru pourvoir à tout par son artifice. Les gens du palais, à leur arrivée, voulurent pénétrer jusqu'à David ; mais ils ne trouvèrent qu'une statue cachée sous une peau de chèvre. Il est facile d'imaginer l'indignation de Saül ; il manda sa fille : « Pourquoi m'as-tu trompée de la sorte ? et pourquoi as-tu laissé fuir mon ennemi ? » Michol craignit que sa tendresse pour David ne suffit pas à l'excuser auprès d'un père aveuglé par la haine, et, recourant à la dissimulation, elle répondit que David l'avait effrayée par cette menace : « Laisse-moi fuir, ou je te tue ». Soit persuasion, soit retour d'affection pour sa fille, Saül ne porta pas plus loin ses recherches. Ainsi Dieu permit-il que la violence ne réussisse pas à briser tout ce qu'elle attaque, et ce n'est pas le moindre de ses châtiments que cette impuissance solennelle où elle aboutit quelquefois dans ses plus opiniâtres efforts.
David avait pris le chemin de Ramatha, où le vieux Samuel s'était retiré en quittant la vie publique ; ses dernières années s'écoulaient au milieu d'un collège de prophètes auxquels il enseignait la science de l'Éternel. Il accueillit avec intérêt ce fugitif, dont il avait salué d'avance la future grandeur. Mais bientôt, poursuivi par Saül, David fut contraint de chercher un refuge plus assuré. Il voulut voir encore une fois Jonathas ; les deux amis eurent un entretien secret, où leur âme s'épancha en mutuelles et douces protestations d'attachement. David ne voulait plus se fier aux paroles de Saül, et c'était prudence. Néanmoins Jonathas espérait ménager une nouvelle réconciliation ; il n'y réussit pas, même il faillit périr dans sa tentative infructueuse, tant la colère du roi se reporta violemment sur lui. Il quitta le palais avec indignation, il était affligé de la triste destinée de David et de son prochain éloignement ; car il l'aimait comme sa propre vie. Le lendemain matin, il alla le rejoindre à la campagne, dans la retraite où il le savait caché. Ils s'embrassèrent avec effusion et se mirent à pleurer ; David surtout versait d'abondantes larmes : il lui fallait quitter, devant une haine implacable, ce qu'il avait de plus cher au monde, et Michol et Jonathas. Enfin ils se séparèrent, en se jurant de nouveau une fidélité à toute épreuve. Jonathas regagna la ville, et David commença cette vie errante et toujours menacée qui devait finir par un si grand règne, symbole illustre de ces combats douloureux qui, affranchissant l'homme de la tyrannie des sens et le montrant supérieur aux difficultés, l'élèvent à la vertu et à la gloire.
Ne trouvant pas de sûreté dans les lieux où s'étendait le pouvoir de son persécuteur, David s'enfuit d'abord sur les terres des Philistins ; mais il dut bientôt quitter cet asile, où ses anciens exploits le rendaient particulièrement odieux et éveillaient contre lui de funestes défiances. Il revint habiter une caverne auprès d'Odollam, petite ville de sa tribu. Il ne pouvait se défendre qu'en se faisant craindre ; il prit donc l'attitude d'un chef de parti. Toute sa famille, enveloppée dans sa disgrâce, partagea ses périls et l'aida dans sa résistance. En outre, il réunit sous ses ordres une foule de mécontents, de vagabonds, de gens obérés de dettes. Il disciplina cette troupe, qui, grossissant tous les jours, ne comptait pas moins de six cents hommes résolus de caractère, aguerris par des marches rapides et des courses aventureuses. Les hommes de la tribu de Gad surtout étaient forts et vaillants, experts dans les batailles, maniant le bouclier et la lance, hardis
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comme des lions et légers à la course comme les daims des montagnes. Avec ces ressources, David put se porter à son gré sur les diverses frontières du royaume pour y vivre aux dépens des ennemis de sa nation. Mais, beaucoup trop faible pour lutter, en rase campagne, contre une armée entière, il fuyait de retraite en retraite devant Saül. Depuis quelque temps, il s'était fixé dans la solitude de Ziph, au midi de la tribu de Juda, sur la route qui mènerait de Jérusalem au Sinaï. Ce désert était environné de postes que leur situation rendait très-forts ; David y logea ses hommes. Lui-même se tenait au centre de cette place de guerre, sur une hauteur couverte d'arbres et de buissons et défendue par une forêt du côté de l'Occident. C'est là que l'amitié inquiète de Jonathas le découvrit enfin. Ils s'en allèrent ensemble dans la forêt, et ils eurent une conversation pleine de douceur et de tristesse. Jonathas, avec une affection toute virile, raffermit le courage de David, et lui exprima le désir et l'espoir de le voir un jour sur le trône. « Ne crains rien », dit-il ; « la main de Saül ne t'atteindra pas ; un jour tu régneras sur Israël ; je me tiendrai au second rang. Mon père lui-même connaît ta destinée ». Ce fut leur suprême adieu ; ils ne se retrouvèrent plus sur la terre.
Saül, informé à son tour de la retraite de David, crut facile de le resserrer étroitement dans ses montagnes et de le forcer à se rendre. À la tête de ses troupes, il vint lui-même l'assiéger, et il l'eût pris en effet sans la brusque nouvelle d'une invasion des Philistins, qui le rappela au centre de son royaume. Cette diversion inespérée sauva David, qui s'enfuit du côté de la mer Morte, et se cacha dans des roches difficilement accessibles, auprès d'Engaddi. Mais il n'y fut pas moins inquiété par l'implacable Saül, et il recula jusque dans l'Arabie Pétrée, au désert de Pharan. Deux fois, au milieu des vicissitudes de cette vie troublée, il eut l'occasion facile de tuer Saül de sa propre main ; il aima mieux épargner cette tête que l'interprète de Jéhovah avait marquée de l'onction royale, et attendre que le ciel lui-même choisît son heure. En même temps, il environna son ennemi des témoignages de sa soumission et de son respect, et se contenta de lui faire des reproches empreints de la plus grande mansuétude. Saül s'émut d'une si haute générosité, et, jetant un soupir avec des larmes : « Tu es plus juste que moi », dit-il ; « car tu ne m'as fait que du bien, et je ne t'ai rendu que du mal ».
C'est encore parmi les amertumes de son exil que David apprit le sort de Michol. Il n'avait donné ni consentement ni lettre de divorce dont elle pût se prévaloir. Néanmoins Saül la fit épouser à Phaltiel, homme de sa tribu, soit pour se venger de son ennemi, en l'affligeant, soit pour dérober sa fille à cette sorte de veuvage où la plongeait l'absence de David. C'était un outrage aux institutions du pays et au droit naturel, où l'homme seulement, et non pas la femme, pouvait trouver, en matière de polygamie, une certaine tolérance. Aussi David, qui, dans sa fuite, avait, de son côté, pris pour femme Abigail, veuve de Nabal, ne se crut-il pas obligé de tenir pour légitime et obligatoire le nouvel engagement de Michol, et dès que, par le changement de sa fortune, il put dicter des conditions, sa première parole fut pour la fille de Saül, cher objet d'une tendresse si cruellement éprouvée.
Saül venait de périr avec Jonathas et deux autres jeunes princes, dans une bataille livrée aux Philistins près de Gelboé. Il restait encore un fils de Saül qui entreprit de régner sous la tutelle et par la protection d'Abner, son parent, général expérimenté, mais ambitieux. Effectivement, la na-
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tion presque tout entière se soumit à l'autorité du jeune roi. David ne fut d'abord reconnu que par les hommes de Juda ; il faisait sa résidence à Hébron, que ce séjour a rendu célèbre. C'est là que les guerriers de sa tribu vinrent le trouver. Ils lui donnèrent de nouveau l'onction royale, pour marquer sans doute leur consentement au choix fait par Samuel, et proclamer solennellement un droit jusque-là contesté. Le parti du fils de Saül dura plus de sept ans entiers. Rien n'annonçait que la faible royauté d'Hébron dût s'étendre bientôt sur tout le pays, lorsque Abner, froissé par une réprimande de son maître, ou plutôt de son pupille, le menaça en face d'abandonner sa cause et de la faire déserter par le peuple. Et, en effet, il envoya de suite des confidents qui dirent de sa part au roi de Juda : « Tout le pays n'est-il pas à toi ? Faisons alliance ; mon service te reste acquis, je te ramènerai tout Israël ». David avait dès lors des droits : trouvant le moyen de les défendre sans effusion de sang, il le saisit volontiers, en accueillant les avances du vindicatif soldat. « Oui », répondit-il par les députés, « je ferai alliance avec toi ; mais j'exige surtout une chose ; je ne te recevrai pas que tu ne me rendes Michol, fille de Saül ; à cette condition, nous traiterons ensemble ». Bien assuré que, désormais, un désir appuyé par Abner n'éprouverait pas de refus, David redemanda Michol au jeune prince son rival. Celui-ci, intimidé, donna l'ordre à Phaltiel de lui renvoyer la princesse.
Cependant l'impérieux Abner disposait en faveur du roi d'Hébron l'esprit de tout le peuple, et en particulier la tribu de Benjamin, à laquelle appartenait la famille de Saül. « Il y a longtemps », disait-il, « que vous souhaitez d'avoir David pour roi. L'heure est venue ; Jéhovah lui-même l'a désigné quand il a dit : « C'est par la main de mon serviteur David que j'arracherai mon peuple au bras des Philistins et de tous ses ennemis ». C'est ainsi que, sous les inspirations de la vengeance, Abner reconnaissait des droits que la seule ambition lui avait fait combattre. Après avoir ébranlé et détruit la cause de son premier maître, il alla rejoindre le nouveau avec vingt amis dévoués. Il emmenait aussi Michol, triste et innocente victime des rivalités politiques de son père et de son époux. Mais Phaltiel ne pouvait se résoudre à la quitter ; il la suivit bien loin en versant des larmes. Il fallut que le vieil et rude Abner le renvoyât avant d'arriver à Hébron.
Michol paraissait être la bonne fortune de David : avec elle, autrefois une lueur de sérénité avait éclairé sa vie ; loin d'elle, les inquiétudes et les périls l'avaient sans cesse assiégé ; en la retrouvant, il vit reparaître sa félicité si longtemps évanouie. Les événements semblèrent se plier sous sa destinée pour lui obéir. Abner mourut assassiné par motif de vengeance ; le roi d'Israël tomba sous les coups de deux traîtres. Le peuple sut d'une manière indubitable que les mains de David étaient pures de ce sang criminellement versé. Toutes les tribus, représentées par leurs anciens et par les principaux guerriers, vinrent donc le saluer à Hébron et le proclamer roi. Une fête de trois jours les réunit dans des sentiments de concorde, et la nation, rendue à la paix, tressaillit d'allégresse.
A peine sur le trône, David tourna ses armes contre les Jébuséens, reste de la population indigène qui se maintenait depuis quatre cents ans au milieu des Israélites, et qui occupait l'une des trois montagnes renfermées dans l'enceinte de Jérusalem. La forteresse de Sion, où ce débris de peuple était cantonné, passait pour imprenable. David s'en rendit maître ; il la rebâtit et lui donna son nom. Il y joignit une étendue de terre considérée.
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rable, et, agrandissant la ville, il en recula les murailles jusque sur un ravin qui servit de fossé. Hiram, roi de Tyr, admirant les grandes qualités de David et informé de ses projets, lui envoya des ambassadeurs pour le féliciter de son avènement définitif au trône d'Israël, pour lui offrir avec son amitié des présents considérables, et mettre à sa disposition les beaux cèdres du Liban et une foule d'ouvriers habiles à travailler le bois et la pierre. C'est avec ces ressources que David acheva son magnifique palais, séjour plein de charmes, d'où la vue, à l'est, plonge sur la vallée du Jugement, et s'étend jusqu'au Jourdain à travers la cime déchirée des collines; séjour d'inspiration sainte, qui domine le cours de Siloé aux flots poétiques, et qui écouta tant de fois des accords si doux et si sublimes, que nul écho sur la terre ne tressaillit au bruit de plus grandes choses! Sous la main de David, Jérusalem devint bientôt la plus belle et la plus grande ville du pays, le centre du gouvernement et le point de ralliement pour les principales cérémonies du culte religieux. Le prince y fit transporter l'arche sainte, qui était restée près de cinquante ans sous la garde des lévites, dans une bourgade de la tribu de Juda.
La fête de cette translation fut pompeuse. Une foule immense s'était réunie; toutes les tribus avaient envoyé leurs députés. Des harpes, des trompettes, de nombreux instruments de musique, retentissaient au loin. Les lévites portaient l'arche. Le cortège s'arrêtait fréquemment pour immoler des victimes, et reprenait sa marche triomphante au chant des cantiques. « Louez Jéhovah et invoquez son nom, publiez ses œuvres à la face des peuples. Le Seigneur est grand et digne de louanges infinies; il est plus redoutable que les dieux étrangers; car les dieux des nations sont néant; mais le Seigneur a fait les cieux... Dites aux nations que Jéhovah a fondé son règne... Que les cieux entrent dans des transports, que la terre triomphe d'aise, que la mer s'émeuve dans son immensité, que les campagnes se réjouissent au loin, que les arbres des forêts tressaillent, à la présence de Jéhovah qui vient gouverner la terre; il gouvernera la terre avec justice et les peuples en toute vérité ». C'est au chant de cet hymne composé par lui-même et répété par des milliers de voix que David, entraîné par la véhémence de ses pieux sentiments, dansa devant l'arche. Michol, qui regardait d'une fenêtre la marche du cortège, aperçut avec dépit les transports naïfs auxquels s'abandonnait le roi, et méprisa dans son cœur ce qu'elle regardait comme un oubli et un abaissement de la majesté royale.
Aussi, lorsque, la cérémonie terminée, David rentra dans son palais, Michol, allant à sa rencontre, lui exprima sa peine en termes pleins de vivacité et d'ironie: « Qu'il faisait beau», dit-elle, « voir aujourd'hui le roi d'Israël folâtrer en présence des femmes de Jérusalem et se dépouiller de sa dignité comme un bouffon! » David avait cette sincérité de religion qui donne aux croyants quelque chose de simple, mais de fier, et qui, les couvrant de toute l'inviolabilité d'une conscience convaincue, leur fait voir de haut toutes les injures et tous les dédains; il répondit: « Certainement, devant Jéhovah, qui m'a préféré à ton père et à toute sa famille et qui m'a préposé comme chef à tout son peuple en Israël, je danserai et je m'abaisserai davantage encore, je deviendrai méprisable à tes yeux, mais plus grand aux yeux de ces femmes de Jérusalem dont tu parles». En effet, loin de supprimer ou d'affaiblir l'expression publique de ses sentiments religieux, le roi conçut le projet d'ériger un temple digne de l'Éternel, et, s'il abandonna ce soin à son successeur, ce n'est qu'après en avoir reçu l'ordre de la bouche d'un Prophète.
DAVID, ROI D'ISRAËL ET PROPHÈTE.
David régnait depuis six ans sur toutes les tribus d'Israël. De sages mesures avaient déjà signalé son gouvernement, et, avec ses anciens faits d'armes, répandu de l'éclat sur son nom. C'est lui qui organisa la force publique chez les Hébreux : il divisa tous les guerriers en douze corps formés chacun de vingt-quatre mille hommes, et se tenant successivement sous les armes un mois entier pour faire le service habituel de Jérusalem, et, au besoin, marcher contre l'ennemi en attendant que le peuple tout entier se rassemblât. Tranquille au dedans, où la religion, la police et les finances étaient parfaitement ordonnées, il savait imposer au dehors la crainte et le respect de ses armes par la promptitude et la sévérité des répressions jugées nécessaires. Les Ammonites ayant outragé ses ambassadeurs, il les battit dans une première campagne, malgré l'appui que leur prêtaient les rois de Syrie ; puis il envoya, l'année suivante, Joab, le meilleur de ses généraux, assiéger leur capitale, nommée alors Rabbath et plus tard Philadelphie, sur le torrent de Jaboc, à l'orient du Jourdain.
Pendant cette seconde expédition, David était resté à Jérusalem. Un jour qu'il se promenait sur la terrasse de son palais, il aperçut une femme d'une rare beauté, qui était au bain, dans une maison voisine. Il se sentit frappé d'une blessure qui arriva jusqu'au cœur, et il ne se défendit pas de son mal. Il voulut savoir qui était cette femme ; il apprit que c'était Bethsabée, épouse d'Urie, surnommée le Héthéen, et fille d'Eliam, le même brave, dit-on, qui avait pour père Achitophel, un des plus célèbres officiers du palais. Bethsabée n'était donc pas libre d'engagement ; sa famille, d'ailleurs, tenait un rang considérable ; Urie, en ce moment au siège de Rabbath, s'exposait à la mort en servant le prince ; c'étaient pour David de nombreux et graves motifs d'éteindre un coupable désir. Mais la passion raisonne peu, surtout quand elle se sait appuyée par la force : elle agit alors comme si le pouvoir faisait le droit. David, aveuglé, envoya chercher Bethsabée ; la faible femme fut éblouie sans doute d'un langage venu de plus haut qu'elle ; sa vertu y succomba.
Le roi songea dès lors à dissimuler sa faute et à prévenir les conséquences légales qu'elle devait avoir pour Bethsabée ; car les règlements protecteurs de la pureté des familles étaient très-sévères chez les Juifs. Il fit donc revenir de l'armée Urie le Héthéen. C'était, en apparence, pour s'informer de l'état des troupes et du siège de Rabbath. Après avoir entendu le rapport du guerrier, David le congédia, en l'invitant à se reposer dans la paix et les douceurs du foyer domestique. Il lui envoya même, en signe d'amitié, des mets de sa table. Mais le fidèle Urie se tint à la porte du palais avec les autres officiers du roi, et n'alla point en sa maison. David, qui le sut bientôt, lui en demanda la cause avec bienveillance. Le brave répondit qu'il rougirait de s'abandonner à la joie, de chercher la mollesse et les festins, quand Joab, son général, et toute l'armée d'Israël couchaient à terre après les fatigues du combat, quand l'arche sainte, qu'on avait portée dans l'expédition, ne reposait elle-même que sous des tentes. « J'en jure », dit-il, « par la vie du roi, je ne ferai jamais une pareille chose ». — « Alors », reprit David, « demeure encore aujourd'hui, demain je te renverrai ». Gagner un jour, c'était peut-être tout sauver ; David le croyait du moins. Il fit venir Urie à sa table et l'entraîna par de vives instances à boire beaucoup, espérant placer ce rude soldat sous l'empire des sens et l'arracher à la discipline qu'il s'était imposée. Mais, quoiqu'il ne soupçonnât aucun mystère et qu'il agit sans préméditation, Urie déjoua, par le fait, toutes les ruses imaginées à son sujet : il fut inflexible dans son des-
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sein, malgré le repas royal, et passa la seconde nuit, comme la première, parmi les gardes du prince, sans aller à sa maison.
L'entraînement de la passion avait fait tomber David ; il n'était encore que la victime d'une faiblesse honteuse ; il va céder à l'orgueil et descendre à des calculs tragiques pour sauver son nom d'un opprobre qui le menace justement ; il va placer l'homicide comme un voile discret par-dessus son premier crime, et éteindre une vie innocente parce qu'elle pourrait jeter sur lui une lumière accusatrice. David se résolut donc à un parti extrême ; il écrivit à Joab une lettre ainsi conçue : « À la première attaque, mettez Urie au poste le plus périlleux, et qu'on l'y abandonne ensuite, afin qu'il y succombe ». Qui pourrait, à ce trait si odieux, reconnaître David, l'héroïque vainqueur de Goliath, le noble et valeureux frère d'armes de Jonathas, le proscrit d'Hébron épargnant avec générosité Saül son persécuteur ? Mais tel est le génie des passions : semblables à des furies qui dansent autour de l'homme une ronde infernale, dès qu'en s'attachant à l'une d'elles il est entré dans leur tourbillon, elles l'emportent avec une rapidité vertigineuse et le précipitent dans des abîmes dévorants qui se le passent l'un à l'autre comme un vain jouet.
C'est ainsi que, d'abord injuste, puis cruel, enfin lâchement perfide, le roi confia sa lettre à celui même qu'elle dévouait si tristement à la mort. De son côté, Urie, charmé sans doute des bontés mensongères de son maître, partit avec le funeste message et le remit fidèlement à Joab. Par malheur, Joab, si dur et si hautain quelquefois envers David, était courtisan trop ambitieux pour reculer devant le sacrifice d'une vie humaine. Son âge, sa bravoure éprouvée, ses talents militaires, les services rendus, des liens de proche parenté, tout lui donnait sur le prince un ascendant qu'il n'eût pas voulu compromettre en s'épargnant un crime. Occupé du siège de Rabbath depuis quelques mois, il connaissait les points où la résistance se montrait plus intrépide. Il attira les ennemis hors des murs, exposa le vaillant Urie aux coups les plus dangereux, et conduisit l'action de manière à le laisser périr avec quelques soldats. Aussitôt il fit parvenir au roi un courrier muni de ces instructions : « Tu raconteras au prince tout ce qui s'est passé dans la bataille. Si tu vois qu'il se prenne de colère et s'il dit : « D'où vient s'en aller si près des remparts pour faire une attaque ? » tu lui répondras : « Urie le Héthéen, votre serviteur, est aussi parmi les morts ». Le messager vint trouver David et lui dit : « Les assiégés ont remporté une victoire : ils sont sortis pour nous charger dans la plaine ; nous les avons reçus avec grande vigueur et poursuivis jusqu'aux portes de la ville. Mais leurs archers nous ont lancé des flèches du haut des remparts ; le roi y a perdu plusieurs de ses hommes, et même Urie, son serviteur, est au nombre des morts ». David soutint le rôle qu'il s'était créé, et fit reporter à son général des paroles de consolation apparente. « Tu diras à Joab : Que cet échec ne t'abatte point ; car la guerre a ses vicissitudes, le glaive dévore tantôt l'un, tantôt l'autre. Ranime tes soldats et excite leur ardeur, afin qu'on réduise la ville ». En apprenant la mort d'Urie, Bethsabée se livra aux pratiques habituelles du deuil, et commandées ou sincères, ses larmes coulèrent publiquement. La passion de David était sans retenue : à peine les trente jours que l'on consacrait ordinairement à la douleur furent-ils écoulés, qu'il manda Bethsabée au palais et lui donna rang parmi ses femmes. Quelque temps après, elle eut un fils, déplorable fruit de ce crime qui motiva le meurtre d'Urie. C'est là que la Providence attendait David, pour déchirer ce nuage épais des sens qu'il avait mis entre lui et la vertu, pour
frapper son âme avec le glaive de la douleur, et y faire entrer par la blessure les rayons de la vérité bravée et de la justice méconnue.
Dieu plaça donc sur les lèvres du prophète Nathan des paroles de reproche et de miséricorde, comme il en sort du fond de la conscience coupable, lorsque la loi outragée et le devoir trahi s'y dressent ainsi que des fantômes inquiets et y poussent ce gémissement vengeur qu'on nomme le remords. Nathan alla trouver David et lui dit : « Il y avait dans une ville deux hommes, l'un riche et l'autre pauvre. Le riche avait un nombre considérable de bœufs et de brebis. Le pauvre ne possédait absolument rien, si ce n'est une seule petite brebis qu'il avait achetée et nourrie qui avait grandi près de lui avec ses enfants, mangeant de son pain, buvant dans sa coupe et dormant dans son sein ; il la chérissait comme sa fille. Or, un voyageur étant arrivé chez l'homme riche, celui-ci ne voulut point toucher à ses bœufs ni à ses brebis pour le festin de son hôte, mais il s'empara de la brebis du pauvre et la servit à l'étranger ». À ces mots, David, saisi d'un mouvement de colère : « Dieu est vivant », dit-il ; « l'homme qui a fait une telle chose mériterait la mort. Il rendra quatre brebis pour une, lui qui a commis une indignité en n'épargnant pas ce pauvre ». — « Tu es cet homme-là », répliqua Nathan avec une concision et une justesse foudroyantes. « Voici ce que dit Jéhovah, Dieu d'Israël : « Je t'ai oint roi d'Israël, et je t'ai arraché des mains de Saül ; je t'ai donné le palais et les femmes de ton ancien maître, et je t'ai soumis la maison d'Israël et de Juda. Si tout cela est peu de chose, j'y ajouterai beaucoup encore. Pourquoi donc as-tu méprisé ma parole et commis le mal en ma présence ? Tu as fait tomber sous le glaive Urie le Héthéen ; tu as pris sa femme pour en faire la tienne, et tu l'as immolé par l'épée des enfants d'Ammon. Aussi l'épée sera sur ta maison à jamais, parce que tu m'as méprisé en prenant pour toi la femme d'Urie le Héthéen ». Voici donc ce que le Seigneur ajoute : « Je vais te susciter des afflictions domestiques ; j'enlèverai tes femmes à tes yeux pour les livrer à un de tes proches, qui les insultera à la face du soleil. Toi, tu as fait le mal en secret ; moi, je le laisserai faire à la vue de tout Israël et à ciel ouvert ». Ainsi parla le Prophète, au double titre de sa conscience et de sa mission, et avec cette autorité morale qui arme naturellement le défenseur du droit et de la loi, en le couvrant de toute la majesté d'un principe.
Le roi se sentit ému et brisé par cette pénétrante et ferme parole. L'orgueil barbare qui avait un moment revêtu son cœur l'abandonna tout à coup, et son cœur, se dilatant sans entraves, fut liquéfié en repentir, comme on voit les plus durs métaux s'amollir et couler sous l'action d'une chaleur fortement concentrée. Alors son âme se déchira, et il poussa ce cri sauveur, qui suffit à réparer les ruines d'un monde et qui remet la frêle humanité en équilibre avec le ciel : « J'ai péché contre le Seigneur ». C'est ce cri puissant qui rompt sur la tête de l'homme coupable l'urne des miséricordes divines et en fait couler des flots de pardon, de grâce et d'innocence. Aussi le Prophète ajouta : « Le Seigneur te remet ton péché ; tu ne mourras point. Mais comme tu as, par ton crime, poussé au blasphème les ennemis du Seigneur, l'enfant qui t'est né perdra la vie ».
Les menaces du prophète n'étaient pas vaines. L'enfant de Bethsabée tomba dangereusement malade, et bientôt même il ne laissa plus d'espoir. David répandit devant Dieu sa tristesse et ses prières ; il refusa tout aliment, se retira dans son palais en donnant de tels signes de douleur, que ses officiers, attendris, essayaient de le consoler. Au bout de sept jours,
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l'enfant mourut. Là commencèrent pour David de dures angoisses et une longue pénitence. Il est vrai, quelques éclairs de gloire vinrent briller dans cette nuit qui se faisait autour de sa vie. Ainsi, la fortune de ses armes se soutenait : Joab avait amené Rabbath aux dernières extrémités, et en habile courtisan, il réservait à son maître l'honneur de porter le dernier coup et de déterminer la victoire. David alla donc ordonner l'assaut et prendre la ville. Il mit sur sa tête, en signe de domination, la couronne du roi, qui était d'une grande richesse et tout ornée de pierreries magnifiques. Le carnage et le butin furent immenses, d'après le génie des guerres anciennes, où l'ardeur des combattants ne s'éteignait que dans le sang des hommes et dans la destruction des choses. D'un autre côté, à la place du fils dont la naissance et la mort lui avaient arraché tant de larmes, David eut de Bethsabée un nouveau fils, sur lequel il reporta toute la tendresse de ses affections contristées. Il entendit avec joie le prophète Nathan prononcer sur cet enfant béni des paroles de gloire, et publier qu'il était l'heureux objet de la prédilection du ciel. C'est en effet ce prince qui, plus tard, éleva le pays des Hébreux à son plus haut période de grandeur et de prospérité, qui tint quarante années tout l'Orient attentif à l'éclat de son règne pacifique, et qui subjugua tellement l'admiration de ses contemporains, qu'il put être entraîné à de déplorables erreurs, sans que sa renommée de sagesse disparût dans ses fautes : le monde entier l'appelle encore le sage Salomon.
Mais les joies de David furent troublées par de cuisants chagrins. Une source de malheurs s'ouvrit au foyer domestique, comme le Prophète l'avait annoncé ; tout sembla s'y retourner contre lui. Ammon, l'aîné de ses fils, follement égaré par la passion, insulta le sang paternel dans sa sœur Thamar. La nature de ce forfait émut vivement David, et, en le ramenant à la pensée de son propre crime, lui fit sentir l'équité des châtiments divins, qui frappent et blessent notre âme par les endroits mêmes que nous avons choisis pour la flatter et la corrompre. Quelque chose de plus douloureux encore l'attendait : Absalon, frère utérin de Thamar, la voyant inconsolable et dans de mortelles angoisses, médita de la venger d'une éclatante manière. Hardi et violent, mais dissimulé, il nourrit deux ans une colère secrète, n'élevant aucune plainte qui put trahir la plaie de son cœur et livrer ses desseins. Un jour il convia tous ses frères pour une grande fête dans une maison de campagne, à quelque distance de Jérusalem ; il avait même désiré que le roi s'y rendît avec eux, pour lui faire expier sans doute, en l'attristant par une scène tragique, l'impunité octroyée à l'inceste d'Ammon. David s'abstint d'aller, de sa personne, prendre part aux réjouissances proposées. En outre, il montra d'abord quelque répugnance à permettre cette réunion de tous ses fils, comme s'il eût redouté quelque événement funèbre ; mais enfin il y consentit, vaincu par des instances réitérées. Or, Absalon avait donné ordre à ses gens : « Prenez garde à l'instant où Ammon sera troublé par le vin et où je vous dirai : « Frappez et tuez-le. Ne craignez rien, c'est moi qui vous le commande. Soyez résolus et agissez en hommes de cœur ». Le festin fut splendide. Lorsque la joie devint vive et animée, au signal convenu des hommes se précipitèrent sur le malheureux Ammon, qui tomba percé de coups. Ses frères, épouvantés, sortirent en hâte de ce lieu funeste et revinrent à Jérusalem. La tristesse de David fut immense : il versa des larmes amères sur ce nouveau désastre, et remplit le palais des éclats de son deuil. Absalon, ne se croyant pas en sûreté, s'enfuit auprès de son aïeul maternel, qui régnait sur une portion de la Syrie.
La honte de Thamar, la mort d'Ammon, les suites lamentables qui pouvaient se rattacher bientôt à de tels préludes, tout répandit l'amertume dans l'âme de David. Cependant, au bout de trois années, son indignation s'apaisa, et il sentit la tendresse paternelle s'élever comme une voix en faveur de l'exilé. Joab, toujours habile à pénétrer le cœur du maître, comprit que le temps était venu de servir Absalon, qui pouvait un jour tenir le sceptre. Il employa, pour arriver à son but, une femme adroite, et lui traça son rôle. Cette femme, en habits de deuil, et prenant tous les dehors d'une mère et d'une veuve désespérée, vint se jeter aux pieds de David en s'écriant : « Prince, sauvez-moi ! » — « Qu'y a-t-il ? » demanda le prince. « Hélas ! » répondit la veuve, « j'ai perdu mon mari. Deux fils me restaient ; ils se sont querellés dans la campagne, où, personne ne se trouvant pour les séparer, l'un est tombé mort sous les coups de l'autre. Et maintenant toute la famille, conjurée contre votre servante, me dit : Livre-nous l'homicide, afin que nous vengions par sa mort le sang répandu de son frère, et que nous fassions périr l'héritier. Ils veulent donc étouffer l'étincelle qui me reste, en sorte que le nom de mon époux disparaîtra sans qu'il y en ait trace sur terre ». — « Retourne en ta maison », dit le roi, « je te ferai donner satisfaction ». La veuve insista plusieurs fois, en témoignant qu'elle appréhendait l'extrême colère de ses parents. David promit autant de fois sa protection, et même il confirma sa parole par serment. « Alors », reprit la femme, « pourquoi refuser à tout le peuple la grâce que vous m'accordez, et comment le roi tient-il à la résolution funeste de ne pas rappeler son fils banni ? Nous mourons tous, et nous nous écoulons sur terre comme des eaux qui ne reviennent plus. Dieu lui-même ne veut pas qu'une âme périsse ; il révoque ses arrêts, de peur que le condamné ne se perde entièrement ». David soupçonna et puis se convainquit que Joab n'était pas étranger à cette fraude innocente ; mais comme son cœur de père goûtait la morale de l'apologue, il se laissa volontiers prendre au piège tendu. Il dit à Joab : « Je pardonne et je t'écoute ; va donc et rappelle mon fils Absalon ».
Joab alla trouver Absalon dans sa retraite et le ramena bientôt à Jérusalem. Le proscrit devait se tenir éloigné du palais, où son père ne voulut pas le recevoir. Mais il était de ces caractères pleins d'une indépendance inquiète qui souffrent plus de ce qu'on leur refuse, qu'ils ne jouissent de ce qu'on leur accorde. En outre, il vivait peut-être sous l'empire des préoccupations ambitieuses auxquelles il obéit ensuite avec une si criminelle et malheureuse témérité. Quoi qu'il en soit, il s'irrita de sa longue disgrâce et entreprit d'y mettre un terme. Il manda Joab, dans le dessein de le faire intervenir auprès du roi. Joab ne vint pas, craignant sans doute que cette démarche ne fût mal interprétée et ne compromît sa propre faveur ; à deux invitations pressantes il opposa deux réponses évasives. Alors le fougueux Absalon fit incendier les moissons de Joab, afin de l'arracher à son silence calculé. En effet, surpris de cette violence fantasque, Joab vint adresser des reproches au coupable ; mais il se vit contraint de fléchir devant les emportements pour avoir résisté aux prières. Il rendit compte au roi de tout ce qui s'était passé, et ménagea la réconciliation définitive de son étrange ami. Absalon fut donc présenté à David ; il se prosterna la face contre terre en signe de respect. Les entrailles du père s'émurent, et il embrassa son fils avec tendresse ; car nulle voix ne parle plus haut et n'a plus d'éloquence que le sang : à travers les fautes d'un fils, les pères voient je ne sais quelle douce et mystérieuse image qui leur impose et qui fait fuir le courroux de leurs lèvres pour y amener le pardon.
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A peine une clémence généreuse avait-elle couvert sa faute, qu'Absalon profita de toutes les facilités qui lui étaient rendues pour se frayer rapidement le chemin du trône. Il avait au service de son ambition des qualités séduisantes : une parole pleine de charme, des manières ouvertes et affectueuses, et, par-dessus tout, une beauté incomparable. Nul homme n'était mieux fait de sa personne, et il entretenait soigneusement sa magnifique chevelure. Avec de tels dehors, ses vingt-cinq ans répandaient autour de lui un prestige dont on n'essayait pas de se défendre ; car il s'échappe de tout ce qui est jeune et beau une sorte de magique vertu qui commande le respect et dispose à une obéissance affectueuse. Tous ces avantages ne pouvaient que se tourner en puissants instruments de désordres, si Absalon se laissait égarer par l'impétuosité passionnée de son caractère. C'est, en effet, ce qui arriva. Sans doute, à la pensée de ses antécédents orageux, il redoutait de ne pas obtenir la couronne qui lui semblait naturellement dévolue par la mort de ses aînés ; peut-être aussi tardait-il à sa brûlante impatience de saisir et d'exercer le commandement. Il conspira donc la déchéance de son père. Il se fit des partisans, il affecta de paraître entouré de cavaliers et de gardes ; il se plaignit de l'incurie du pouvoir et des souffrances du peuple ; il promit de corriger les abus s'il régnait un jour. Tous les matins on le voyait à la porte de la ville où se tenait l'assemblée de justice ; là, il s'informait avec une sollicitude composée du sujet qui amenait chaque citoyen auprès du roi. « De quelle ville es-tu ? » — « Ton serviteur est de telle tribu d'Israël » — « Ta cause est droite et bonne ; mais personne n'a autorité du roi pour t'entendre. Ah ! qui m'établira juge du pays, afin que tous ceux qui ont quelque affaire viennent à moi et que je leur rende vraiment justice ? » Puis il tendait la main à son interlocuteur et l'embrassait avec familiarité. Tous les cœurs se détachaient de David et volaient au-devant d'Absalon. Car le peuple, souvent ennemi de ceux qui le gouvernent, est toujours ami de ceux qui le flattent ; du présent, il ne consent à voir que les souffrances éprouvées ; de l'avenir, que les félicités promises.
Sous prétexte d'accomplir un devoir religieux, Absalon se rendit dans cette ville d'Hébron, où David avait commencé son règne si agité et s'était maintenu plusieurs années contre Saül. Le rebelle emmena seulement deux cents hommes qui n'étaient même pas du complot ; mais il envoya dans toutes les tribus des affidés qui préparaient les voies de son avènement, et qui devaient, au jour convenu, le faire universellement reconnaître pour roi. Il manda de suite Achitophel, aïeul de Bethsabée, et qu'on dit n'avoir jamais pardonné à David l'outrage fait à sa petite-fille ; c'était un homme résolu, et qui valait, à lui seul, une assemblée de sages. Tout à coup, au milieu de la fête religieuse qui avait attiré une foule immense, les conjurés proclamèrent la royauté d'Absalon ; le peuple accueillit ce changement avec une faveur rapide. De toutes parts arrivaient des courriers annonçant à David la défection d'Israël. David, que la conscience de ses fautes et la sincérité de son repentir tenaient humblement placé sous la main de Dieu, se souvint des menaces de Nathan, et comprit que c'était la vengeance du ciel qui passait en ce moment. Au reste, n'ignorant pas le génie violent et emporté d'Absalon, il refusa de précipiter le pays dans les horreurs d'une guerre civile, et d'exciter la colère sauvage d'un parricide au moyen d'une résistance dont il était difficile de calculer les suites. Il sortit de Jérusalem à pied et suivi de ses serviteurs fidèles et de six cents braves qui étaient, depuis vingt ans, ses compagnons d'armes. Il passa le torrent de Cédron et
gravit la montagne des Oliviers, les yeux pleins de larmes, les pieds nus, la tête couverte en signe de deuil, et tous ceux qui fuyaient avec lui marchaient également la tête voilée et en versant des larmes. C'est ce même chemin que reprit plus tard un autre prince, fils de David, selon la chair, lorsque, près de livrer sa vie pour le salut du monde, il allait subir à Gethsémani cette agonie amère où, voyant passer sous son regard les crimes et les malheurs de tous les siècles, il fut saisi de si pénétrantes angoisses, qu'une sueur de sang couvrit tous ses membres. De même encore, ce chemin s'ouvre partout sous les pas de l'homme, autre monarque de douleur, qui, du berceau à la tombe, traverse le large fleuve des tribulations en cherchant la paix, et tire de sa grande âme déchirée ces cris de détresse et ces sanglots lamentables qui font pleurer l'histoire.
Absalon s'avança rapidement sur Jérusalem, où il entra sans résistance. On tint conseil. Achitophel appartenait à cette école politique qui pense que le succès est à lui-même sa justification, et qui est particulièrement habile et féconde en ressources, parce qu'elle ne recule pas devant les crimes. Il prétendit qu'il y avait deux choses à faire pour affirmer la révolution opérée : d'abord compromettre gravement Absalon aux yeux de son père, afin qu'il ne restât aux partisans du premier aucun espoir de réconciliation ; ensuite marcher immédiatement contre le roi déconcerté, disperser sa troupe mal ralliée et le frapper lui-même. Cet avis prévalut quant au premier point : par un calcul de politique hideuse, Absalon abusa publiquement des femmes de David, parce qu'il ne pouvait descendre à un plus impardonnable outrage, de même que, dans les troubles civils, on voit les meneurs jeter quelque forfait entre les deux partis, comme une muraille de séparation. C'était, du reste, la peine du talion annoncée à David par le prophète Nathan : « Tu as péché en secret ; moi, je te laisserai insulter à la face des cieux ».
Si l'on eût adopté la seconde mesure indiquée par Achitophel, David et son parti tombaient sans retour. Mais Chusai, intime ami du roi, et qui, pour le servir, avait feint d'embrasser la cause des rebelles, donna le conseil de rassembler des forces imposantes avant de créer la suprême nécessité de vaincre ou de périr, soit à David, si heureux dans les combats, soit aux braves qui s'étaient attachés à sa fortune ; selon lui, un revers eût perdu les affaires encore débiles d'Absalon. Cette opinion l'emporta. David, secrètement averti qu'on lui laissait du temps, franchit le Jourdain pour échapper à une surprise de l'ennemi. Le vieil Achitophel, furieux de son échec au conseil et prévoyant sans doute une ruine imminente, mit fin à ses jours d'une horrible manière. Absalon, ayant réuni des troupes nombreuses, poursuivit son père au-delà du Jourdain. Les deux armées se trouvaient en présence ; une bataille était inévitable. David fit la revue de ses hommes et voulut partager leurs périls ; mais ils ne le voulurent pas. « Ne viens point avec nous », lui dirent-ils ; « si nous sommes battus, l'ennemi ne le tiendra que pour un faible avantage ; ce serait même peu de chose pour lui de tuer la moitié d'entre nous ; mais toi, tu vaux dix mille hommes. Reste donc dans la place pour nous porter secours ». — « Je ferai ce qui vous semble bon », répondit le roi. Il se tint donc entre les deux portes de la ville, et, pendant que les troupes, allant se ranger en bataille, défilaient sous ses yeux, il dit aux capitaines : « Épargnez mon fils Absalon ! » Et toute l'armée l'entendit répéter avec émotion le nom de son fils.
Absalon succomba : ses troupes furent taillées en pièces, ou dispersées ; lui-même, entraîné par les fuyards, traversait la forêt voisine, monté sur un
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mulet, lorsque, dans la rapidité de la marche, sa tête s'embarrassa entre les branches touffues d'un chêne. Pendant qu'il faisait de vains efforts pour se dégager, sa monture passa outre et le laissa suspendu. Un soldat de l'armée victorieuse, qui le vit dans cette situation désespérée, en informa Joab : « Si tu l'as vu », dit ce général, « pourquoi ne l'as-tu pas transpercé ? Je t'aurais donné dix sicles d'argent et un baudrier ». Le soldat rappela les ordres pressants et les recommandations de David : « Nous l'avons tous entendu dire : « Gardez-moi mon fils Absalon ». — « Je ne ferai pas comme toi », répliqua Joab ; « je le frapperai sous tes yeux ». Il prit trois javelots, et courut en percer le cœur d'Absalon. Cependant le roi était assis entre les deux portes de la ville, et il attendait, avec toutes les anxietés de l'amour paternel, le résultat de cette fatale journée. La sentinelle, placée au-dessus de la porte, annonça un courrier. « S'il n'y a qu'un homme », reprit le roi, « c'est une bonne nouvelle ». On aperçut un second courrier qui venait seul encore. « Les nouvelles sont bonnes », ajouta le roi. Du plus loin qu'il put, le messager cria victoire. « Et mon fils Absalon est-il sauvé ? » — « Prince, il y avait un grand tumulte lorsque Joab, votre serviteur, m'envoya vers vous ; je ne sais rien autre chose ». Le second messager arriva. « Dieu a jugé en votre faveur et frappé ceux qui avaient la main levée contre vous ». — « Et mon fils a-t-il survécu ? » La réponse fut sinistre. Le malheureux père jeta des cris déchirants. Il s'enferma dans la chambre qui était au-dessus des portes de la ville, et là, marchant à grands pas, il versait des larmes avec des sanglots et des plaintes : « Mon fils Absalon ! Absalon ! que ne puis-je donner ma vie pour la tienne ! Absalon mon fils ! ô mon fils ! » Et il répétait ces mots pour nourrir sa douleur, comme on retourne le fer dans une plaie pour l'envenimer. L'infortuné Absalon, percé de trois javelots, respirait encore lorsque les écuyers de Joab vinrent lui porter les derniers coups. On jeta le cadavre au milieu de la forêt, dans un fossé profond, et on le couvrit de pierres amoncelées, comme pour lapider le parricide.
La mort d'Absalon n'étouffa pas tous les germes de disséntiment, ni dans le peuple, ni dans la famille régnante. D'une part, la scission qui s'était produite, du temps de Saül, entre la tribu de Juda et le reste des tribus, et qui venait d'offrir tant de facilités à un essai de révolte, cette scission avait laissé dans tous les cœurs des semences d'inimitié réciproque. Un léger accident pouvait déterminer une conflagration nouvelle. On en vit bientôt un exemple alarmant. Tout Juda et une partie seulement d'Israël se trouvaient réunis autour de David après la victoire ; ils voulurent le ramener à Jérusalem. Mais les autres guerriers d'Israël arrivèrent à leur rencontre et se plaignirent vivement qu'on ne les eût pas attendus. « Pourquoi nos frères les hommes de Juda ont-ils mis tant de précipitation à faire passer le Jourdain au roi et aux gens de sa suite ? » Ceux de Juda répondirent : « C'est que le roi nous touche de plus près. De quoi vous fâchez-vous ? Avons-nous mangé les biens du roi ou reçu de lui quelques présents ? » — « Nous sommes dix contre un », s'écria l'autre part, « et David nous appartient plus qu'à vous. Pourquoi nous avoir fait injure ? » La querelle était animée, ardente. Un Hébreu, nommé Séba, sonna de la trompette et détermina tout Israël à revenir dans ses foyers pour s'y préparer à la vengeance. Toutefois Joab éteignit vite ce commencement d'incendie.
D'autre part, une nouvelle révolte et des intrigues ambitieuses vinrent agiter encore les dernières années du roi. L'hérédité du trône était admise, ou comme principe rationnel, ou comme précepte positif de Dieu, qui avait fixé le souverain pouvoir dans la maison de David ; mais l'ordre de la suc-
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cession n'était réglé ni par les précédents, ni par une loi formelle. Dans cet état de choses, Adonias, à qui les droits d'aînesse semblaient appartenir par la mort d'Absalon, essaya de se mettre de suite la couronne sur la tête, soit qu'il fût las d'attendre cette portion de l'héritage paternel, soit qu'il craignît de la voir passer à un autre. Joab, toujours prêt aux entreprises qui pouvaient augmenter son crédit, et le grand prêtre Abiathar, d'un caractère remuant, avaient la main dans cette intrigue. Les conjurés se réunirent hors de la ville, comme pour une fête ; on n'y invita pas les officiers du palais dont les dispositions inspiraient quelque inquiétude. Le prophète Nathan, qui était au nombre des personnages exclus, prit la résolution d'arrêter le désordre naissant. Il invita donc Bethsabée à faire valoir les droits de Salomon, son fils, en rappelant à David ses promesses les plus solennelles. « J'arriverai pendant votre audience », ajouta-t-il, « et j'appuierai vos discours auprès du roi ». En effet, Bethsabée aborda le roi, lui remit en mémoire ses paroles et ses serments : « Autrefois vous disiez : Salomon, ton fils, régnera après moi, et c'est lui qui s'assoira sur mon trône. Et maintenant, ô prince ! voilà qu'Adonias prend à votre insu la royauté... Néanmoins, tout Israël a les yeux attachés sur vous, et il attend que vous lui montriez qui doit vous succéder au trône. Et si vous ne le faites, mon fils et moi nous serons traités en criminels lorsque le roi, mon maître, ira s'endormir avec ses pères ». Nathan survint à l'heure même, et joignit aux douces prières de Bethsabée la grave autorité de sa parole : « Ne m'avez-vous pas fait connaître, à moi votre serviteur, qui devait s'asseoir sur le trône après le roi, mon maître ? »
Alors David renouvela ses serments en faveur de Salomon ; il dit à Bethsabée : « Vive Jéhovah, qui a sauvé mes jours de tant de périls ! J'exécuterai dès aujourd'hui ce que je t'ai promis en ces termes, au nom du Seigneur, Dieu d'Israël : Ton fils Salomon me succédera, c'est lui qui montera sur le trône après moi ». En effet, il fit de suite revêtir sa parole et les titres de Salomon d'un caractère solennel et sacré ; pour prévenir les luttes qui menaçaient d'ensanglanter la transition d'un règne à l'autre, il prescrivit de conférer l'onction royale à son successeur et de proclamer son avènement sans retard et avec la plus grande publicité. Cet ordre fut suivi ; on y déploya une promptitude extrême. La ville s'emplit de mouvement, et le bruit de cette agitation extraordinaire retentit aux oreilles des conjurés, qui délibéraient encore en achevant leur festin. Quand ils surent en détail ce qui venait de s'accomplir, ils se séparèrent avec effroi, chacun tremblant pour sa vie. Adonias, en particulier, comprit que tout son salut était dans la clémence du nouveau monarque ; il s'enfuit au pied de l'autel, afin d'appeler sur sa tête ces garanties d'inviolabilité que la plupart des peuples anciens avaient attachées aux choses de la religion, non pour protéger le crime, mais pour donner aux colères aveugles le temps de la réflexion et pour adoucir même les nécessaires sévérités de la loi, en jetant la pensée du ciel entre la justice irritée et sa victime tremblante. « Que le roi Salomon », disait-il, « jure aujourd'hui de ne point me faire périr sous le glaive ». — « S'il agit en homme de bien », reprit Salomon, « pas un cheveu de sa tête ne tombera ; mais s'il commet du mal, il mourra ». Ainsi fut apaisée cette seconde émeute, avant de pouvoir troubler toute la face du pays et provoquer l'effusion du sang. Elle mit fin au règne effectif de David, en ajoutant un anneau de plus à cette dure chaîne d'afflictions qu'il traîna tout le long de sa laborieuse vie.
Cependant, au milieu de ces épreuves qui atteignaient au vif l'homme
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privé, David sut donner à la chose publique les soins intelligents qui ont immortalisé son règne. L'armée, les finances, l'administration générale, le culte, reçurent et gardèrent longtemps la puissante empreinte de sa sagesse. Si l'on doit mesurer le génie d'un prince, non point à l'étendue des terres placées sous sa domination, mais au parti qu'il sait tirer des circonstances, David ne fut point inférieur à la plupart des potentats célèbres, et les Hébreux ont pu légitimement environner sa mémoire guerrière et politique de ce respect plein d'admiration qui échoit à la supériorité. Il changea le système d'attaque et de défense adopté sous les Juges et même au temps de Saül : au lieu d'agir par tribus, il agit par masses, réunissant les forces du pays en un faisceau compacte, afin de porter toujours des coups décisifs. Aussi la victoire lui fut constamment fidèle. Depuis Josué, la nation luttait sans cesse pour s'étendre jusqu'aux limites prévues par son législateur et s'y asseoir dans la paix d'une possession incontestée. David acheva rapidement ce travail : il élargit le foyer de la patrie et réalisa le plan de la conquête, en resserrant les Philistins contre la Méditerranée, en portant ses armes au cœur de la Syrie et jusqu'aux bords d'Euphrate. Des peuples ennemis, il ruina la puissance des uns qui pouvaient l'inquiéter, il fit alliance avec les autres qui pouvaient lui être utiles, il prit à l'égard de tous une position qui commandait le respect ; en un mot, il éleva la fortune d'Israël et lui assura une prépondérance éclatante sur les États voisins, dont les jalousies l'avaient tenu jusqu'alors dans une attitude humiliée et craintive. Les périls affrontés, son peuple triomphant et prospère, la protection du ciel assurée à ses entreprises, toutes ces choses remplirent David d'ineffables sentiments de reconnaissance qui débordèrent de son âme en flots de poésie. Quelle bouche humaine s'est ouverte pour parler un langage plus sublime que ce chant lyrique du vieux roi ?
« Jéhovah est mon rocher, et ma citadelle, et mon libérateur, Dieu est mon aide, et j'espérerai en lui ; mon bouclier et la garantie de mon salut, mon refuge, et je serai en sûreté ; mon défenseur, et il me protégera contre l'injustice. J'invoquerai le Seigneur avec louange, et il me sauvera de mes ennemis.
« Les horreurs du trépas m'ont assiégé, les torrents de l'iniquité m'ont frappé d'épouvante. La mort a jeté autour de moi ses filets, elle m'a tenu dans ses liens. Au sein de ma tribulation, j'ai invoqué le Seigneur, j'ai poussé des cris vers mon Dieu, et de son tabernacle il a entendu ma voix ; ma clameur est parvenue à ses oreilles.
« La terre s'émut et trembla ; les fondements des montagnes furent agités et branlèrent sous le courroux de Jéhovah. La fumée jaillit de ses narines, sa bouche vomit une flamme dévorante, il laissa derrière lui des charbons embrasés. Il abaissa les cieux et descendit, un sombre nuage sous les pieds. Porté sur les chérubins, il prit son vol, il marcha sur l'aile des vents. Il plaça autour de lui l'obscurité comme une tente, se voilant dans les eaux qui tombaient des nuées. Sous l'éclat de sa présence, un feu brûlant s'alluma.
« Du ciel, Jéhovah fit parler son tonnerre ; la voix du Très-Haut retentit. Il lança ses flèches, et il dispersa l'ennemi ; sa foudre, et il le dévora. Et les abîmes de la mer apparurent, et les fondements de la terre furent mis à nu sous tes menaces, ô Jéhovah ! et sous le souffle orageux de ta colère.
« Il s'inclina d'en haut et me prit, et il me retira des flots débordés. Il m'arracha à des ennemis puissants et à ceux qui me haïssaient quand leur force allait l'emportant sur la mienne...
« Les voies du Seigneur sont droites et pures ; sa parole est éprouvée au feu ; il est le bouclier de quiconque espère en lui. Qui est Dieu, hors Jéhovah ? qui est puissant, hors notre Dieu ? Il a ceint mes reins de force et aplani et redressé ma route. Il a donné à mes pieds la vitesse des cerfs, et m'a placé sur des hauteurs inaccessibles. Il a façonné mes mains au combat et fait de mes bras un arc d'airain...
« Je te louerai au milieu des peuples, Seigneur, et je chanterai un hymne en ton nom, toi qui as si glorieusement sauvé le prince de ton choix et fait miséricorde à David, ton oint, et à sa race, dans tous les siècles ».
En donnant aux Hébreux la force et la sécurité, David prépara les splendeurs du règne suivant. Lui-même avait amassé déjà de grandes richesses, dans le dessein de bâtir à Jérusalem un temple digne de sa piété, et autant qu'il se pouvait, digne de l'Éternel. On imagine à peine ce qu'il possédait d'or et d'argent, de fer et d'airain, de bois précieux et de marbres rares. Les combinaisons sociales des anciens peuples, surtout en Orient, amenaient tous les trésors, aussi bien que tous les pouvoirs, entre les mains des chefs de l'État : l'histoire a vanté leur opulence inouïe ; la renommée de leur faste a passé dans toutes les langues sous la forme du proverbe. En outre, les lois de la guerre antique dépouillaient le vaincu de tous ses droits et de tous ses biens : sa liberté, sa vie même, étaient à la merci du vainqueur. David trouva donc un prodigieux butin dans les contrées où il promena ses armes glorieuses, dans l'Idumée, la Phénicie, la Syrie, le pays des Ammonites et des Moabites. Au reste, quand même on réduirait le chiffre énorme des richesses attribuées à David, sous prétexte d'erreurs possibles dans l'appréciation comparative des monnaies françaises et hébraïques, encore est-il certain que le monument fameux dont la construction absorba tous ses trésors n'avait pas d'égal pour la magnificence. Mais David n'eut pas la gloire de l'élever lui-même : il dut léguer ce soin pacifique à un prince moins guerrier. « Mon fils », dit-il à Salomon, « je songeais à bâtir un temple en l'honneur de Jéhovah, mon Dieu ; mais il m'a fait adresser cette parole : « Tu as versé beaucoup de sang et livré bien des combats ; à cause de tout ce sang répandu devant moi, tu ne m'érigeras point un temple ».
Ce qu'il avait conquis par le glaive, David s'occupa de le maintenir par la sagesse, en faisant passer l'esprit des institutions nationales dans des règlements appliqués à toutes les branches du service public. Après avoir assuré le plus efficacement qu'il put l'administration de la justice, il songea surtout à augmenter la pompe des fêtes religieuses. Poète et musicien, il avait composé lui-même les hymnes qui retentissaient dans les cérémonies solennelles, et inventé quelques-uns des instruments de musique dont le jeu se mêlait à la voix des chœurs.
Telle est l'origine de la plupart des poésies rassemblées et connues dans l'Église sous le nom de psaumes de David. La douleur, la supplication, la joie, la victoire, les actions de grâces, y résonnent en accents intimes, pathétiques, élevés et entraînants. C'est tour à tour la désolation de l'élégie, l'enthousiasme de l'ode, la grave et pénétrante douceur de l'hymne et du cantique. Quel poète mieux que David a su ravir la pensée et descendre au fond du cœur pour en faire vibrer les fibres immortelles ? Qui est parvenu plus haut ? qui a touché plus juste ? Quelles émotions secrètes, quels mystères du sentiment ne trouvent pas, dans ses accords, et toutes leurs notes et toutes leurs voix ! Rome et la Grèce s'émurent au bruit de chants har-
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monteux qui racontaient des batailles, ou seulement des jeux et des plaisirs; mais le Prophète de Sion a franchi le cercle des réalités grossières et périssables, et fait parler une voix qui appelle et emporte l'âme dans des horizons infinis. Il a jeté son regard sur les siècles écoulés, il l'a retourné vers les siècles futurs; il a interrogé ce livre si profond qu'on appelle le cœur de l'homme, et ce livre étincelant qui, sous le nom de nature, publie de si grandes choses. Chargé des secrets du ciel et de la terre, il les a répétés avec la puissance d'un langage qui captive l'attention des peuples. Pontife universel, il a placé sur sa harpe l'hommage de toutes les créatures, depuis la goutte de rosée, qui bénit Dieu sans le savoir, jusqu'aux anges, qui volent sous les pieds de l'Éternel comme les roues d'un char précipité: il a décrit le soleil vêtu de gloire, la mer se balançant sous le doigt de son maître, les cieux s'étendant comme un pavillon d'azur, les étoiles semées au loin comme un sable splendide. Barde national, il a chanté les travaux de ses ancêtres, l'enfantement de la grandeur d'Israël, le Sinaï s'illuminant de la face de Jéhovah, le Jourdain fuyant d'effroi vers sa source étonnée, la Judée souriant à son ciel, parée de sa verdure et de ses fleurs, et tressaillant sous les signes de sa fécondité. Poète de l'humanité entière, il a déroulé les replis sous lesquels le cœur se retire dans ses jours d'angoisses; il a montré la source profonde d'où coulent toutes les larmes et toutes les espérances; ses gémissements éveillent, dans les âmes touchées du sentiment de l'éternité, cette grave tristesse qu'on remarque sur le visage des proscrits lorsque, du sein de la terre étrangère, ils jettent, pardessus la frontière interdite, un indicible regard vers les horizons lointains où se cache le sol natal; il y a tant de regret et d'amour dans les accents du chantre exilé quand il parle de la Jérusalem d'en haut, et le nom de la patrie céleste est si doux en tombant de ses lèvres, que l'homme même futile et distrait s'arrête et incline l'oreille pour ouïr et goûter la mélodie de ce merveilleux cantique.
Les derniers jours de David approchaient. Il reporta sa pensée vers les vicissitudes de sa longue vie et les bienfaits que le ciel y avait répandus; puis, saisi d'une vive reconnaissance, il prononça cet hymne, testament de sa piété:
« Voici ce que dit David, fils d'Isaï, l'homme élevé par Jéhovah, l'oint du Dieu de Jacob, le doux chantre d'Israël: L'Esprit de Dieu se fait entendre par moi, et son discours est sur mes lèvres. Le Dieu d'Israël m'a parlé; il m'a parlé, le Fort d'Israël. Le dominateur équitable des hommes, celui qui règne dans la crainte de Dieu, est comme l'éclat de l'aurore lorsque, au jour naissant, le soleil apparaît dans un ciel sans nuages, comme l'herbe qui sort de la terre humide de rosée. Telle n'était pas ma maison devant Dieu qu'il dût faire avec moi une alliance ferme, inébranlable, éternelle. Car il a toujours été mon salut, il a rempli tous mes vœux, tout a fleuri pour moi. Mais le méchant sera comme les épines qu'on arrache: on ne les touche pas de la main, on les attaque de loin et avec le fer; puis le feu les dévore sans qu'il en reste rien ».
Ensuite David fit connaître à Salomon ses volontés suprêmes: après l'avoir exhorté à suivre fidèlement la loi de Dieu, telle que Moïse l'a laissée écrite, il lui recommanda de mettre à mort Joab et Semeï. Joab avait fait périr Absalon au mépris des recommandations d'un père, et tué de sa main, hors des combats et d'une manière perfide, deux capitaines en qui son ambition redoutait des rivaux. Semeï avait adressé d'insolentes injures à David le jour qu'il fuyait devant son fils rebelle. Le vieux roi se résolut
sans doute à prescrire ces châtiments tardifs, mais non pas immérités, par cette considération qu'on nomme raison d'État, et pour assurer à son successeur, encore jeune et inexpérimenté, un règne paisible et sans intrigues. Quoi qu'il en soit, il mourut peu de temps après, à l'âge de soixante-dix ans.
Assurément on peut citer des guerriers plus illustres que David, des princes plus versés dans la science du gouvernement, des philosophes traitant les questions de morale avec plus de méthode, enfin des poètes d'un goût plus pur; mais il n'y a pas un seul monarque qui se soit montré si grand sous tous ses aspects réunis, et dont le jugement, l'imagination, le cœur et le bras à la fois aient déployé une telle puissance. Surtout nul homme n'a effacé ses fautes par un repentir plus éloquent et plus fécond : qui pourrait compter tous les cœurs un moment égarés comme lui, mais par lui gagnés à la pénitence? Comme ses accents retentissent dans l'âme, excitant la crainte, la douleur, l'espérance et l'amour! Le flot de ses larmes, grossi de celles qu'il a doucement arrachées des yeux des pécheurs, est devenu un grand fleuve qui coule sans cesse dans la vallée où passe notre vie terrestre, pour y faire germer le repentir et refleurir l'innocence.
Comme psalmiste, et à cause du talent musical qui le fixa d'abord à la cour de Saül pour calmer les fureurs de ce roi par ses accents, David a été peint mille fois tenant son instrument de musique ou l'ayant près de lui. En tant que roi et prophète, il porte les ornements byzantins attribués à la dignité souveraine. Un diadème gemmé orne sa tête, et son manteau royal porte sur le devant une petite pièce carrée, marquée de la croix. Il semble avoir des boucles d'oreilles. Son cartouche porte, comme paroles adressées à l'Église, ces mots du psaume cxiv : « Écoute, ma fille, regarde et penche l'oreille; oublie ton peuple, et le roi t'aimera ». Ailleurs, on le voit annonçant la génération éternelle ou l'exaltation de son petit-fils, d'après quelques-uns des versets du psaume cxv.
Dans l'un des compartiments d'une belle peinture de voûte du cimetière de Calliste, on remarque une autre représentation de David. Le jeune héros a pour tout vêtement une tunique courte et ceinte, de laquelle il dégage son bras droit qui porte la fronde où brille la pierre destinée à tuer Goliath. Dans sa main gauche on distingue les quatre autres pierres polies, qu'il avait choisies dans le lit du torrent.
## CULTE ET RELIQUES. — MONUMENTS.
Voici comment s'exprime l'historien Josèphe au sujet des honneurs rendus par Salomon à la mémoire de son père : « Salomon, fils de David, inhuma son père à Jérusalem, c'est-à-dire près de cette ville, avec une pompe extraordinaire; et en outre de tous les honneurs qui étaient rendus d'habitude aux rois lors de leurs funérailles, il ensevelit avec lui des richesses considérables. On peut conjecturer quelle était l'énormité de ces richesses par ce que je vais raconter. Après un laps de temps de treize cents ans, le pontife Hyrcan, assiégé par Antiochus, surnommé Évergète, fils de Démétrius, voulut lui donner de l'argent pour qu'il levât le siège; mais, ne sachant comment parfaire la somme dont il avait besoin, il fit ouvrir une des chambres du tombeau de David, et en ayant emporté trois mille talents, il en donna une partie à Antiochus, et se délivra ainsi des assiégeants. Plus tard, Hérode, qui dépensait des sommes énormes à l'intérieur et à l'extérieur de son royaume, ayant entendu dire que Hyrcan, son prédécesseur, ayant ouvert le tombeau de David, en avait enlevé trois mille talents d'argent, et qu'il restait encore de grandes richesses dans le monument, richesses avec lesquelles il pourrait faire face à ses largesses, avait formé depuis longtemps le projet d'imiter cet exemple. Ayant donc fait ouvrir le sépulcre pendant la nuit, il y pénétra avec ses amis les plus fidèles, prenant de grandes précautions pour que la chose ne fût pas connue dans la ville. Il n'y trouva pas, comme Hyrcan, de l'argent monnayé, mais des ornements
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d'or et une grande quantité d'objets précieux, qu'il enleva sans rien laisser. En furetant avec soin, il voulut pénétrer plus avant et chercher jusque dans les sarcophages des rois, où étaient déposés les corps de David et de Salomon ; mais il perdit deux de ses doryphores (soldats de la garde royale) qui, dit-on, périrent par les flammes qui les frappèrent au moment où ils y pénétraient. Hérode, épouvanté, sortit pour apaiser Dieu. Il fit élever à la porte du sépulcre un monument en pierre blanche, dont la construction coûta des sommes très-fortes ».
Quarante-deux ans après, l'apôtre saint Pierre disait aux Juifs, dans la première prédication qu'il fit depuis la descente du Saint-Esprit, que le sépulcre de David se voyait toujours parmi eux. Ce monument dura plus que le temple et la ville de Jérusalem, et, soit par respect, soit par indifférence, il fut épargné lorsque tout fut brûlé ou rasé sous Vespasien (69-79). Il subsista dans son entier jusqu'au temps de l'empereur Adrien (117-138). Mais peu de temps avant la guerre qui, sous ce prince, acheva la reine de la nation juive en Palestine, le tombeau de David fut ébranlé par une secousse imprévue qui renversa une grande partie du monument en pierre blanche et des autres édifices dont il était composé.
Soit qu'Adrien lui-même, par curiosité, fit rétablir ce monument lorsqu'il bâtit la nouvelle ville d'Aelia, près de l'ancienne Jérusalem, soit que sa ruine n'eût point été générale, comme il est facile de se le persuader, on le voyait encore au siècle de saint Jérôme (331-420), qui l'appelle « Mausolée de David » et raconte que les chrétiens y allaient de son temps faire leurs prières. Le monument qui couvrait la grotte du sépulcre pouvait être dès lors converti en chapelle : c'est ainsi qu'il a pu se conserver encore dans la suite des siècles par la piété des chrétiens qui ont eu soin d'y entretenir une église, puis un couvent de religieux de Saint-François. Les Turcs firent convertir cette église en une mosquée : les mahométans ont continué d'y honorer la mémoire de David, pour qui ils ont une vénération particulière et dont ils chantent les psaumes dans leurs prières. Ce fut en 1559 que le sultan enleva le couvent aux religieux, sous prétexte qu'il était à craindre que les chrétiens ne s'y fortifiassent pour nuire à la ville et s'en rendre les maîtres ; car il n'en est éloigné que de quelques milles. Il mit des prêtres turcs, qui se disent les gardiens du sépulcre de David : ils le montrent, avec ceux de Salomon et de Josaphat, dans une cave voûtée qui joint le mur de la mosquée.
Les Grecs font mémoire de David le 19 décembre, jour où ils fêtent collectivement tous les ancêtres de Jésus-Christ. Les Latins ont adopté le 29 décembre.
Le fond de cette biographie est tiré des Femmes de la Bible, par feu Mgr Darboy ; nous avons complété son récit avec la Bible sans la Bible, par M. l'abbé Gainet ; les Caractéristiques des Saints, par le R. P. Cahier : le Dictionnaire des Antiquités chrétiennes, par M. l'abbé Hartzigny ; les Saints Lieux, par Mgr Martin ; les Saints de l'Ancien Testament, par Balliet.
Événements marquants
- Onction royale par le prophète Samuel à Bethléem
- Victoire contre le géant Goliath dans la vallée du Térébinthe
- Mariage avec Michol, fille de Saül
- Exil et vie errante pour fuir la jalousie de Saül
- Avènement au trône à Hébron puis à Jérusalem
- Prise de la forteresse de Sion et transfert de l'Arche sainte
- Adultère avec Bethsabée et meurtre d'Urie le Héthéen
- Repentir après les reproches du prophète Nathan
- Révolte et mort de son fils Absalon
- Proclamation de Salomon comme successeur
Miracles
- Victoire providentielle contre Goliath avec une simple fronde
- Apaisement des fureurs de Saül par la musique
Citations
J'ai péché contre le Seigneur
Jéhovah est mon rocher, et ma citadelle, et mon libérateur