Saint Pierre Célestin (Célestin V)
Pape et Fondateur
Résumé
Ermite italien renommé pour sa sainteté, Pierre de Mourron fut élu pape contre son gré en 1294 sous le nom de Célestin V pour mettre fin à une longue vacance du pouvoir. Conscient de son inaptitude aux affaires politiques, il abdiqua volontairement après quelques mois pour retrouver la solitude. Il finit ses jours emprisonné par son successeur Boniface VIII, laissant derrière lui l'Ordre des Célestins.
Biographie
SAINT PIERRE CÉLESTIN, PAPE
1221-1296. — Papes : Honoré III ; Boniface VIII. — Empereurs d'Allemagne : Frédéric II ; Adolphe de Nassau.
« On est dans l'étonnement de m'avoir vu quitter la papauté, et moi j'admire ma simplicité de l'avoir acceptée. »
Il était du bourg d'Isernie, sur les confins de l'Abruzze et de la Pouille, en Italie. Son père, qui était laboureur ou fermier, s'appelait Angelerio, et sa mère Marie ; ils avaient beaucoup de piété et une grande charité pour les pauvres. Dieu leur donna douze enfants ; Pierre fut le onzième. À la naissance de cet enfant, sa mère eut une vision dans laquelle il lui parut revêtu d'un habit religieux ; ce qui lui fit juger qu'il embrasserait ce bienheureux état. Il était encore jeune, lorsqu'il perdit son père. Sa mère, quoique chargée d'un si grand nombre d'enfants, le fit étudier, malgré l'opposition de ses amis et de ses parents. Son mari apparut à l'un de ses voisins et le pria de dire à sa femme de persister dans ce dessein. L'enfant répondait admirablement aux soins et aux espérances de la mère ; il devint en peu de temps savant et pieux : il était déjà honoré dans ses prières de la visite des anges, de leur reine, et de saint Jean l'Évangéliste. Sa mère, à qui il fit de ces faveurs un récit simple et candide, voulut éprouver si ces visions étaient de Dieu. Dans un temps de famine, manquant de pain pour donner à ses enfants, elle ordonna à Pierre d'aller couper du blé dans son champ, quoiqu'il fût encore tout vert, et qu'il fût longtemps avant la moisson ; il alla par obéissance, et en rapporta du blé très-beau et très-mûr. Ce miracle remplit de joie la pieuse mère et le fit respecter de ses frères, qui jusque-là étaient jaloux et murmuraient à cause des privilèges dont il jouissait dans la famille.
La lumière de la grâce croissant de jour en jour en son âme, il résolut de renoncer au monde, et d'embrasser une vie pénitente et solitaire. Il voulut, avant tout, visiter les tombeaux des Apôtres à Rome ; mais il fut arrêté en chemin par une affreuse tempête, et s'étant retiré dans une église de Saint-Nicolas, Dieu lui inspira de renoncer à son voyage pour commencer la vie érémitique. Il se retira donc dans une forêt où il demeura six jours dans un jeûne et une prière continuels. Ensuite il gravit une montagne affreuse et se logea dans une caverne qui ressemblait à un tombeau, sans avoir d'autre lit que la terre ni d'autre vêtement que le cilice. Il observa en ce lieu un jeûne perpétuel durant trois ans, et y soutint des tentations terribles, dont le démon le tourmenta sans relâche. Tantôt il lui représentait qu'il serait homicide de lui-même en traitant son corps avec tant de rigueur ; tantôt il se faisait voir à lui sous des formes humaines qui le sollicitaient au mal ; tantôt il excitait en lui des mouvements sensuels ; mais, d'un autre côté, le Saint était fortifié par de fréquentes visites des anges ; et comme il était, toutes les nuits, éveillé par le son d'une cloche céleste qu'il entendait, il ne manquait jamais de se lever au milieu de la nuit pour se mettre en prières. Quelques personnes de vertu le visitèrent aussi dans cette solitude, et, connaissant ses tentations, lui conseillèrent de se faire prêtre, afin que, s'approchant souvent du saint autel, il reçût plus de force pour y résister ; il suivit cet avis, bien que son humilité y répugnât beaucoup : c'est pourquoi il s'en alla à Rome pour y recevoir les ordres sacrés.
À son retour, il passa par Faifola, où il prit l'habit de Saint-Benoît dans le monastère de Notre-Dame ; mais son abbé ayant remarqué en lui un attrait à une vie plus austère, lui permit de se retirer sur le mont Mourron, près de Sulmone, d'où, d'abord, il chassa un effroyable serpent. Il demeura cinq ans en ce désert, y souffrant la faim, la soif, le froid, le chaud et toutes les autres austérités corporelles. Il disait aussi tous les jours la messe avec une pureté de cœur et une ferveur incroyables. Cependant, faisant réflexion que les Paul, les Antoine, les Benoît et tant d'autres saints solitaires ne s'étaient pas jugés dignes d'offrir un si redoutable sacrifice, il entra dans une grande peine s'il ne lui serait pas plus avantageux de se désister de ce saint ministère que de continuer ses fonctions sacerdotales, d'autant plus que la messe qu'il célébrait attirait beaucoup de monde à sa cellule ; mais il fut délivré de cette inquiétude par l'abbé de Faifola, qui, mort depuis peu, lui apparut durant sa prière, et lui dit de continuer ce qu'il avait commencé, parce que Dieu l'avait pour très-agréable ; et comme il objecta qu'il n'avait pas le mérite de tant de Saints, qui, néanmoins, n'avaient pas voulu être prêtres, ce saint abbé lui répondit : « Et qui est-ce », mon fils, « qui pourrait être digne d'un ministère si auguste ? les anges mêmes ne le sont pas. Sacrifiez, sacrifiez ; mais faites-le avec crainte et avec révérence ». Le serviteur de Dieu, pour ne pas se laisser tromper par cette apparition, la communiqua à son confesseur, qui l'approuva et l'exhorta à célébrer chaque jour : ce qu'il fit. Il eut néanmoins un autre scrupule qui le tourmenta bien plus que le précédent, toujours sur la célébration quotidienne du saint sacrifice, à cause de quelques accidents qui lui arrivaient la nuit, en dormant ; mais Notre-Seigneur lui leva encore cette peine : car il se fit voir à lui pendant son sommeil, et lui enseigna que ce qui nous arrive involontairement ne doit pas nous empêcher de recevoir le corps et le sang de Jésus-Christ, aliment nécessaire à notre âme.
Après être demeuré cinq ans sur le mont Mourron, Pierre se retira, en 1251, sur le mont Majella, avec deux disciples, mais ce nombre s'augmenta promptement : telle fut l'origine de l'Ordre des Célestins. Ces religieux logeaient sous des huttes faites avec des épines et des branches. Leur solitude était si affreuse qu'on leur conseillait d'en changer ; mais Dieu la leur rendit chère par des grâces extraordinaires, par des signes sensibles de sa présence. Pendant trois ans, ils virent une colombe mystérieuse, plus blanche que la neige, voltiger dans leur oratoire. Souvent des cloches invisibles les appelaient aux divins offices, avec plus ou moins d'harmonie, selon la qualité des fêtes et des solennités, et elles sonnaient particulièrement à l'élévation de la sainte hostie. Des étrangers les entendirent aussi ; plusieurs ont été convertis, et d'autres ont été guéris de diverses maladies en les entendant. Ce son même était quelquefois accompagné ou suivi de voix célestes, parfaitement articulées, qui faisaient une admirable musique, dont les oreilles du Saint et celles de ses enfants étaient charmées. Enfin, quand l'église fut en état d'être dédiée, Pierre vit des anges, vêtus de blanc, qui se disaient l'un à l'autre : « DéDions l'église » ; ensuite, ils en firent les cérémonies, et en célébrèrent l'office, et notre Saint avec eux, revêtu d'un habit de même couleur, sans qu'il sût qui le lui avait donné.
Cependant les esprits malins ne négligèrent rien pour arrêter les progrès de cette communauté naissante ; ils y excitaient des embrasements fantastiques et apparaissaient sous des formes horribles ; ils jetaient des cris épouvantables et maltraitaient les religieux, et les eussent contraints d'abandonner ce lieu, si le concours du ciel et la sage direction de leur supérieur ne les eussent soutenus.
Pierre leur donna la Règle de Saint-Benoît, avec quelques constitutions particulières ; quant à lui, il n'est pas croyable avec quelle sévérité il traitait son corps : il ne mangeait que du pain de seigle, très-noir et très-dur, et il jeûnait quatre carêmes par an, pendant lesquels à peine prenait-il de la nourriture une fois en trois jours, et il y en avait trois où il ne mangeait point de pain, mais seulement des herbes crues. Il portait sur sa chair nue un cilice de crins de cheval tout semé de nœuds, et une chaîne de fer, quelquefois un cercle de fer. Il prenait, en cet état, son court repos, couchant, pour ainsi dire, sur le fer, comme si la terre n'était pas assez dure : il n'avait pour chevet qu'un morceau de bois ou une pierre. Il fallut qu'une voix céleste l'avertît de modérer ces austérités. Il eut le don des miracles et de prophétie. Dieu lui découvrait souvent les plus secrètes pensées de ses religieux et même des personnes séculières. Un notaire, malade depuis neuf ans, ayant résolu de se recommander aux prières de notre Saint, fut guéri par cette résolution seule, avant de l'avoir exécutée. Il vint remercier Pierre : celui-ci lui découvrit une maladie spirituelle qui avait été cause de la maladie corporelle, et il guérit son âme comme il avait guéri son corps.
Ce saint fondateur, ayant appris que toutes les Congrégations religieuses qui n'avaient pas été approuvées par le Saint-Siège allaient être cassées dans le concile de Lyon (1274), alla, avec deux de ses disciples, trouver le pape Grégoire X. Il ne craignit pas d'entreprendre un si long et si pénible voyage à pied, quoiqu'il fût très-affaibli, très-exténué par ses austérités. Lorsqu'il fut arrivé, il plaida la cause de son Ordre moins par des paroles que par des miracles. Le Pape voulant entendre sa messe, les officiers lui présentèrent des ornements fort précieux ; cela blessait l'humilité de Pierre : il désirait avoir les ornements simples dont il se servait dans son désert. Chose merveilleuse ! Dieu exauça le désir de son serviteur, et les anges, en cet instant, apportèrent ces ornements et les lui présentèrent pour se vêtir ; et, lorsque, pour les prendre, il ôta sa coule, elle demeura suspendue en l'air, sans que personne parût la soutenir : ce qui dura pendant toute la messe. À la vue de tels prodiges, le Pape et le concile n'hésitèrent plus à confirmer son Ordre, et lui en firent expédier les Bulles. Il partit donc de Lyon fort satisfait ; et, après avoir été délivré en chemin d'un grand nombre de dangers, par le secours d'un cavalier céleste qui l'accompagna, il arriva heureusement à son désert de Majella, où il fut reçu par ses enfants comme en triomphe et avec une joie incroyable. Les biens que l'on avait usurpés à ses monastères, sous prétexte que cet Ordre n'était pas approuvé, leur furent aussitôt restitués. Seul, l'évêque de Chieti refusa de rendre ceux dont il s'était emparé ; mais Dieu, le défenseur des opprimés, lui envoya une grave maladie. Il ouvrit enfin les yeux, et répara tous les dommages qu'il avait faits à ces religieux, et, outre cela, les exempta pour l'avenir de sa juridiction.
Pierre, après avoir ainsi établi son Ordre, lui donna divers règlements pour faire revivre l'esprit et la discipline de saint Benoît dans leur intégrité primitive : car, avant lui, les Bénédictins d'Italie, où les Réformes de Cluny et de Cîteaux ne s'étaient pas encore introduites, n'avaient plus rien de monastique que le nom et l'habit.
Dieu bénit la nouvelle Congrégation bénédictine : en très-peu de temps, Pierre eut la consolation de la voir composée de trente-six monastères, où plus de six cents religieux menaient une vie très-édifiante. Son zèle, sortant de ces maisons, s'étendait sur toutes les populations d'alentour, où il rétablit les mœurs chrétiennes, apaisa les différends et secourut les pauvres et les malades ; il sacrifiait à cette dernière œuvre jusqu'aux ornements et aux vases sacrés de ses monastères. Mais, redoutant le trouble et la dissipation, il résolut de se cacher dans une solitude. Il se retira d'abord dans un désert appelé Saint-Barthélemy en Loge, où il changea de l'eau en vin pour la célébration des Mystères ; ensuite, il s'enfuit avec deux disciples dans une caverne de la vallée d'Orfente, qui était de si difficile accès, qu'il n'y put descendre qu'en s'attachant aux rochers avec des crochets ; mais bientôt les fidèles, attirés par ses vertus, y accoururent en foule, soit pour jouir de sa conversation, soit pour entendre sa messe, soit pour recevoir sa bénédiction, avec laquelle il rendait miraculeusement la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets et la santé aux malades. Pierre, voyant que Dieu s'opposait à son désir de la solitude, évita à ces populations la peine de le venir chercher si loin : il retourna à son monastère du Mont-Mourron, et, afin que la foule pût plus facilement entendre sa messe, il fit ériger un autel exprès. La première fois qu'il y célébra le saint sacrifice, trois énergumènes furent guéris : ce miracle le rendit tout confus ; il s'en plaignit à Dieu, le priant de se servir désormais d'un instrument moins indigne pour opérer ses merveilles. Mais plus il fuyait les honneurs, moins il y échappait.
Le pape Nicolas IV étant mort en 1292, le Saint-Siège resta vacant durant l'espace de vingt-sept mois, parce qu'on ne pouvait s'accorder sur le choix de son successeur. Il pouvait en résulter de grands maux pour l'Église. Pierre de Mourron eut révélation que, si l'on n'élisait pas un Pape bientôt, la colère de Dieu éclaterait. Il en écrivit à un cardinal, qui fit part de cette nouvelle aux autres cardinaux. Ils s'entretinrent de ce saint homme ; l'un relevait l'austérité de sa vie, l'autre ses vertus, l'autre ses miracles. Quelqu'un proposa de l'élire Pape ; on délibéra, on recopie les suffrages qui furent unanimes : car tous se sentirent comme inspirés ; élire Pierre de Mourron. Cinq députés furent chargés de lui notifier cette élection. Ils allèrent à la ville de Sulmone, puis gravirent la montagne haute et escarpée où vivait le saint reclus ; arrivés à sa cellule, ils reçurent audience par une fenêtre grillée : ils virent un vieillard d'environ soixante-douze ans, pâle, exténué de jeûnes, la barbe hérissée, les yeux gonflés des larmes qu'il avait répandues à cette effrayante nouvelle : car il la connaissait déjà. Ils lui racontèrent les circonstances de son élection, et lui en remirent le décret : Pierre l'examina, et après avoir prié, ne voyant pas moyen de s'opposer à la volonté de Dieu, il accepta. Dès que cette nouvelle fut connue, peuple, clergé, princes, tout le monde accourut pour voir le saint homme et l'accompagner à la cathédrale d'Aquila, où devait se faire son sacre. Il y entra monté sur un âne dont la bride était tenue, à droite et à gauche, par les deux rois de Sicile et de Hongrie. Cette humble monture rappelait aux spectateurs l'entrée du Sauveur à Jérusalem. Lorsqu'il fut descendu de son âne, un paysan y ayant mis son fils, qui était perclus des deux jambes, cet enfant se trouva guéri. Pierre fut sacré et couronné le 29 août et prit le nom de Célestin V, qui fut, depuis, donné aux moines qu'il avait institués.
Les intentions de Célestin furent toujours pures : il avait un grand sens, il était Saint ; mais ces qualités ne suffisaient pas pour une si grande charge ; Dieu, en l'y élevant, ne se proposait sans doute que de mettre un terme à la division des cardinaux, et de faire briller, au milieu de tant d'ambitions, un grand exemple d'humilité. Pierre, ignorant le droit canon, savait peu la langue latine ; il n'avait aucune expérience des hommes et des affaires. Il eut bientôt des scrupules sur la manière dont il gouvernait l'Église et consulta plusieurs canonistes, entre autres le cardinal Benoît Cajétan, pour savoir si un Pape avait le droit d'abdiquer. Ils lui répondirent qu'il le pouvait avec un motif suffisant. Cette nouvelle s'étant répandue, on ne négligea rien pour détourner le saint Pape d'un tel projet ; on fit même à cet effet des prières publiques. Néanmoins, le 13 décembre 1294, jour de sainte Lucie, Célestin tint un consistoire à Naples, où, étant assis avec les cardinaux, revêtu de la chape d'écarlate et des autres ornements pontificaux, il tira un papier fermé, et, après avoir défendu aux cardinaux de l'interrompre, il l'ouvrit et y lut ce qui suit :
« Moi, Célestin, pape, cinquième du nom, mû par des causes légitimes d'humilité et par le désir d'une meilleure vie ; ne voulant point blesser ma conscience ; justement effrayé de la faiblesse de mon corps, du défaut de science et de la malignité du peuple ; pour trouver le repos et la consolation de ma vie passée, je quitte volontairement et librement la papauté, je renonce expressément à cette charge et à cette dignité, donnant, dès à présent, au sacré collège des cardinaux, la pleine et libre faculté d'élire canoniquement un Pasteur de l'Église universelle ».
À cette lecture les cardinaux ne purent retenir leurs soupirs et leurs larmes, et Mathieu des Ursins, le plus ancien diacre, dit, au nom de tous, à Célestin : « Très-Saint Père, s'il n'est pas possible de vous faire changer de résolution, faites une constitution qui porte expressément que tout Pape peut renoncer à sa dignité, et que le collège des cardinaux peut accepter sa résignation ». Célestin l'accorda ; Mathieu dicta la constitution, et elle fut insérée au texte des décrétales. Alors Célestin sortit du consistoire, et les cardinaux, après avoir délibéré, agréèrent son abdication. Quand il rentra, il leur fit encore verser des larmes, car il avait dépouillé toutes les marques de sa dignité et était vêtu en simple moine. Il y avait cinq mois et quelques jours qu'il avait été élu, et trois mois et demi qu'il avait été sacré (1294).
Cette abdication fut jugée diversement ; les uns y virent de la faiblesse, d'autres de la grandeur d'âme et de l'humilité. Il n'est point prouvé que le blâme de Dante Alighieri, dans le troisième chant de son *Enfer*, s'adresse à Célestin V. Voici ce qu'en pense un autre poète de Florence, Pétrarque : « Cette action », dit-il, « suppose une grandeur d'âme toute divine, qui ne peut se rencontrer que dans un homme parfaitement convaincu du néant de toutes les dignités du monde. Le mépris des honneurs vient d'un courage héroïque, et non de pusillanimité. Au contraire, le désir des honneurs ne possède qu'une âme qui n'a pas la force de s'élever au-dessus d'elle-même ! ». Dieu voulut lui-même justifier la conduite de Célestin : car, le lendemain de son abdication, il guérit un homme qui était boiteux des deux côtés, en lui donnant sa bénédiction à la fin de la messe, et il fit, le reste de sa vie, de nombreux et grands miracles. Ce saint homme avait prédit que son successeur serait le cardinal Benoît Cajétan (Boniface VIII) ; ce Pape étant élu, Célestin alla aussitôt le trouver et lui baisa les pieds.
Boniface, craignant qu'on n'abusât de la simplicité de Pierre pour lui faire reprendre la dignité qu'il avait quittée, ou même pour le reconnaître malgré lui, sous prétexte qu'il n'avait pu abdiquer, comme, en effet, quelques-uns le prétendaient, résolut de le garder près de lui, pour mieux le surveiller ; mais le Saint, qui soupirait après la liberté de la solitude, s'enfuit secrètement. En route, il apprit que Boniface faisait courir après lui ; alors il résolut de passer la mer, et vint dans cette intention au monastère de Saint-Jean du Plan. Le vent contraire l'y retint : il fut arrêté et conduit à Boniface, qui le reçut bien. Plusieurs conseillaient au Pape de le mettre en liberté et de le renvoyer dans son monastère ; mais Boniface, qui craignait toujours un schisme, fit garder étroitement notre Saint par six chevaliers et trente soldats, dans la citadelle de Fumone, à neuf milles d'Anagni.
On lui fournissait abondamment les choses nécessaires, dont il usait très-sobrement, gardant son ancienne abstinence, mais on ne le laissait voir à personne. Il demanda deux frères de son Ordre pour célébrer avec eux l'office divin : on les lui accorda. Mais ces frères ne pouvaient supporter une prison si étroite : ils tombaient malades, et on les remplaçait par d'autres. Cette prison servait à Pierre de chapelle et de chambre : elle était si petite qu'il ne pouvait s'y coucher qu'en s'appuyant la tête contre l'autel. Loin de se plaindre, le Saint répétait souvent ces paroles : « Je ne souhaitais rien au monde qu'une cellule, et cette cellule, on me l'a donnée ».
Cependant, la nuit avant la veille de la Saint-Jean-Baptiste, ce divin Précurseur apparut en songe au pape Boniface, le menaçant d'une sévère punition de Dieu s'il affligeait davantage le saint prisonnier. Ce Pape, tout épouvanté, lui envoya trois cardinaux pour le consoler dans sa prison, sans pourtant leur dire ce qu'il avait vu. Ils y arrivèrent le jour de la Saint-Jean de grand matin, et trouvèrent à l'autel Célestin qui célébrait la messe pour des défunts. Ils en furent fort étonnés ; mais ils le furent encore davantage, lorsque, après la consécration, ils le virent élevé de terre avec la sainte hostie, et tout éclatant de lumière. Après la messe, il s'approcha d'eux, et, comme Dieu lui avait révélé le sujet de leur voyage, il les prévint, et leur dit : « Allez, dites au Pape de ma part qu'il ne s'afflige point de la vision qu'il a eue ; que je suis très-content de ma condition et n'en désire pas d'autre, et que je lui promets de prier Dieu pour sa prospérité ». Cette douceur admirable étonna encore plus les cardinaux que les merveilles qu'ils venaient de voir. Ils louèrent sa constance et sa vertu, et lui témoignèrent en même temps la douleur qu'ils avaient de le voir en cet état. Ensuite, ils lui demandèrent pourquoi, dans un jour si solennel, il avait dit la messe de Requiem, et de si bon matin : « C'est », dit-il, « que mon bon ami, le roi de Hongrie est mort cette nuit ; et que Dieu m'ayant fait connaître votre arrivée, j'ai craint qu'elle ne me fit différer le saint sacrifice, et que je ne pusse pas soulager son âme assez tôt ». Il leur assura aussi que ce roi avait été délivré du purgatoire par la vertu de la sainte messe, et qu'il jouissait du royaume des cieux.
L'année d'après, le jour de la Pentecôte, en disant la messe, il reçut tant de consolations, que son corps ne pouvant les supporter, son âme commença à l'abandonner. Il en donna avis à ses gardes, et leur dit que, le dimanche suivant, il ne serait plus au monde. En effet, après avoir reçu les derniers Sacrements, et persévéré toute la semaine, jour et nuit, à prier et à donner des louanges à Dieu, il acheva enfin sa vie en proférant ces paroles du Psalmiste : « Que tout esprit loue le Seigneur ! » Ce fut le samedi au soir, dans l'octave de la Pentecôte, l'an de Notre-Seigneur 1296, et de son âge le quatre-vingt-unième.
Dans les arts, on exprime son abdication, trait le plus distinctif de sa vie, par une colombe, qui est censée lui en apporter l'inspiration du ciel et la loi souffle à l'oreille. — On exprime le même fait de la manière suivante : le Saint, en costume de Célestin, est debout : à ses pieds est la tiare ; dans sa main gauche les clefs, et, sur un bras, la chape pontificale. Quelquefois, et cette manière est plus expressive encore, il tient la tiare par le sommet et est dans l'attitude d'un homme qui va poser un objet par terre.
## CULTE ET RELIQUES. — ÉCRITS. — ORDRE DES CÉLESTINS.
Le corps de ce saint Pape fut porté avec beaucoup d'honneur et de pompe, par l'ordre du souverain pontife Boniface VIII, auprès de la ville de Ferentino, dans une église de son Ordre qu'il avait lui-même fait bâtir en l'honneur de saint Antoine. Il fut enseveli devant l'autel majeur, et on vénère encore la place où il reposa. Des miracles sans nombre se firent à son tombeau et en divers lieux, surtout dans son ancienne cellule et dans le monastère et l'église du Saint-Esprit, près de Sulmone, où l'on conserve une chaîne qu'avait portée le bienheureux pénitent. Ces merveilles portèrent le pape Clément V à faire avec la plus grande solennité la cérémonie solennelle de sa canonisation, le 5 mai de l'an 1313.
La translation du bienheureux Père, de Ferentino à Aquila, dont l'Ordre célèbre l'anniversaire chaque année au 15 février, eut lieu à pareil jour, l'an 1327. Les habitants de Ferentino ne furent pas privés entièrement des reliques du Saint ; on laissa dans le sépulcre le cœur du bienheureux Père. Ils emportèrent dans leur ville cette précieuse relique et la déposèrent dans l'église de Sainte-Claire, de l'Ordre de Saint-François, où on la vénère encore aujourd'hui. On gardait au monastère de Saint-Antoine quelques autres reliques du Saint, en particulier une des mâchoires, une mitre précieuse, une ceinture pontificale, une étole, un manipule, des parcelles de son cilice et de ses sandales. On conserve aussi, dans le petit oratoire qui touche à l'église et où il avait coutume de se retirer pour se recueillir et prier, une vieille croix de bois dont il se servait d'ordinaire pour chasser le démon.
Ce fut dans l'église de Sainte-Marie de Collemadi, d'Aquila, que furent déposés les ossements bénis de saint Pierre Célestin, qui devint dès lors le patron de cette ville. Le corps saint, placé dans une châtellenie d'argent, y est toujours conservé. À l'ouverture de cette châtellenie, ce qui a lieu deux fois l'an, un doux parfum s'exhale qui embaume la pieuse assemblée. Ces deux ostensions ont lieu le 19 mai, jour de la fête du Saint, et le 29 août, anniversaire de son couronnement. Outre la vaste et somptueuse église de Collemadi, on a érigé une chapelle particulière avec un très-riche mausolée pour y enfermer le saint trésor de ses reliques. Les habitants des contrées voisines y viennent en pèlerinage le jour des fêtes du Saint.
On voit encore à l'église de Saint-Eusèbe, à Rome, l'autel de saint Pierre Célestin, avec un tableau représentant sa renonciation au souverain pontificat.
L'église paroissiale de Saint-Didier, à Avignon, possède une partie d'une des mâchoires du Saint. L'ancienne église abbatiale de Sainte-Marie de Casalucco, dans la ville d'Aversa, possédait un fragment de la même relique ; il est encore entre les mains du curé de ladite église, aujourd'hui paroissiale. Le 19 mai 1872, Mgr Luigi Filippi, évêque d'Aquila, ne pouvant obtenir des autorités révolutionnaires la relique insigne que sa haute piété réserve pour des temps meilleurs aux Célestins de l'Ordre de Saint-Benoît et de la Congrégation de France, nouvellement rétablie en France, eut le bonheur de détacher un précieux fragment qui enrichit aujourd'hui (1874) l'autel principal de leur chapelle, à Bar-le-Duc (diocèse de Verdun). La cathédrale de Soissons possède aussi, de nos jours, une de ses reliques.
L'auguste et saint fondateur des Célestins nous a laissé : 1° Le Livre de ses confessions ; 2° un Psautier écrit de sa main ; 3° des Sermons et Opuscules dont le cachet simple, pratique et lumineux, rappelle la naïveté persuasive et éloquente des Pères de l'Église, sur l'Amour de Dieu et l'Amour du siècle, sur la Purification de la conscience par la confession, sur la Pénitence et la Mortification, sur l'Humilité, sur les Tribulations, sur le Mépris des richesses, sur le Danger des délices, sur le pauvre pécheur, etc., etc.
Les Opuscules de notre Saint portent les titres suivants : 1° Le Livre de la Règle avec des litanies et diverses oraisons ; 2° le Commentaire de sa propre vie ; 3° De la Perfection des religieux ; 4° Traité des vices et des vertus ; 5° de la Vanité de l'homme ; 6° Recueil d'exemples et de sentences des Saints Pères, disposé selon l'ordre des titres ; 7° Sommaire des saints Canons. Ces Opuscules, en grande partie, furent imprimés à Naples, en 1640, par les soins du Célestin Téléra, sous ce titre : *La Somme des Opuscules de saint Pierre Célestin*.
Après la mort du bienheureux Père, l'Ordre des Célestins prit de grands développements, et le nombre de ses monastères s'accrut avec rapidité non-seulement en Italie, mais en France, sous les auspices protecteurs de Philippe le Bel. Parmi les monastères Célestins de France, celui de Paris occupe le premier rang. Son église était la plus riche de la capitale par ses remarquables monuments funéraires. Parmi les trésors sacrés qui l'enrichissaient se trouvait la mâchoire inférieure de saint Pierre Célestin. Une dent y attenait encore. Cette relique fut apportée par Jean Faber, prieur de Nursie, qui la prit au monastère de Collemadi, à Aquila ; il en laissa une partie aux Célestins d'Avignon où elle est encore conservée, ainsi que nous l'avons dit plus haut. Il y avait aussi dans le monastère de Paris une chasuble dont le Saint se servait pour célébrer la messe : elle avait été cédée, le 10 avril 1662, par les Célestins d'Ambert qui en possédaient deux.
Ces reliques, conservées par le dernier sacristain religieux de la maison, avaient été déposées à l'archevêché de Paris où elles ont été profanées et détruites en 1830 et 1831. L'Ordre des Célestins avait été supprimé en France, malgré les protestations de l'Abbé général, résidant en Italie, par les intrigues d'un homme sans foi, d'un impie, le trop fameux Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, qui était attaché aux sectes maçonniques et avait prononcé les serments infâmes dans une loge allemande. Cet Ordre vient de se rétablir en France, sous le titre de Célestins de l'Ordre de Saint-Benoît et de la Congrégation de France.
Le seul monastère des Célestins, en Belgique, était celui de Notre-Dame Annonciade d'Heverlé, près Louvain. Il fut supprimé à la fin du dernier siècle, et la belle église, qui renfermait les mausolées de la famille de Crouy, son fondateur, fut détruite de fond en comble. Un seul monument échappa à la dévastation, le mausolée du cardinal-archevêque de Tolède, Guillaume de Crouy. S. A. S. le duc Prosper d'Arenberg l'a fait restaurer et ensuite placer dans l'église des Capucins, à Enghien.
Voir, pour plus de détails, la *Vie admirable de saint Pierre Célestin, Pape, fondateur de l'Ordre des Célestins*. 1 volume in-8° raisin. Bar-le-Duc, imprimerie des Célestins.
Événements marquants
- Naissance à Isernie vers 1221
- Retraite érémitique sur le mont Mourron et le mont Majella
- Fondation de l'Ordre des Célestins (approuvé en 1274)
- Élection au pontificat après 27 mois de vacance du Saint-Siège (1294)
- Sacre et couronnement le 29 août 1294
- Abdication volontaire le 13 décembre 1294
- Emprisonnement à la citadelle de Fumone par Boniface VIII
- Mort en 1296 à l'âge de 81 ans
- Canonisation par Clément V le 5 mai 1313
Miracles
- Transformation de blé vert en blé mûr par obéissance
- Changement de l'eau en vin à Saint-Barthélemy en Loge
- Guérison d'un enfant perclus lors de son entrée à Aquila
- Lévitation durant la messe devant les cardinaux à Fumone
- Cloches célestes et musique angélique entendues dans son oratoire
Citations
On est dans l'étonnement de m'avoir vu quitter la papauté, et moi j'admire ma simplicité de l'avoir acceptée.
Je ne souhaitais rien au monde qu'une cellule, et cette cellule, on me l'a donnée.