La Très-Sainte Vierge (Présentation)

Fille du Roi des rois

Fête : 21 novembre 1ᵉʳ siècle • sainte

Résumé

La fête de la Présentation commémore l'offrande de la sainte Vierge au temple de Jérusalem par ses parents Joachim et Anne. Marie y vécut douze ans, se consacrant à la prière, à l'étude des Écritures et au travail manuel dans une pureté absolue. Cette tradition, ancrée chez les Grecs puis en Occident, souligne son vœu de virginité et sa dévotion totale à Dieu.

Biographie

LA PRÉSENTATION DE LA TRÈS-SAINTE VIERGE

AU TEMPLE DE JÉRUSALEM

Quam pulchri sunt gressus tui, filia principal!

Que vos démarches sont belles, fille du Roi des rois!

Cantique des Cantiques, VII, 1.

Les parents religieux ne manquent jamais de consacrer leurs enfants au Seigneur, avant et après leur naissance. Parmi les Juifs, on ne se contentait pas toujours de cette consécration générale. Quelques-uns offraient leurs enfants à Dieu lorsqu'ils étaient nés ; ces enfants logeaient dans les bâtiments dépendant du temple, et servaient les prêtres et les lévites dans les fonctions saintes de leur ministère. Nous avons un exemple de cette consécration spéciale dans la personne de Samuel et de quelques autres Juifs. Il y avait aussi des appartements pour les femmes qui se dévouaient au service divin dans les temples. Du nombre de ces femmes, furent Josabeth, de Jolada, et Anne, fille de Phanuel.

C'est une ancienne tradition que la sainte Vierge, dans son enfance, fut solennellement offerte à Dieu dans le temple ; c'est ce qui a donné naissance à la fête qu'on célèbre aujourd'hui. On l'appelle Présentation, et les Grecs lui donnent souvent le nom d'Entrée de la sainte Vierge dans le temple. Il en est fait mention dans les plus anciens martyrologes, ainsi que dans une constitution de l'empereur Emmanuel, rapportée par Balsamon. Nous avons plusieurs discours sur cette fête, lesquels ont pour auteurs : Germain, patriarche de Constantinople, dans le XIIIe siècle ; saint Thuribe, patriarche de la même Église ; l'empereur Léon le Philosophe ; Georges qui était, non archevêque de Nicomédie, comme l'avance Surius, mais chancelier de l'église de Constantinople, etc. Elle passa des Grecs en Occident, et on la célébrait à Avignon en 437. Trois ans après, elle est nommée dans une lettre de Charles V, roi de France. Sixte-Quint ordonna en 1585, qu'on en récitât l'office dans toute l'Église. Suivant Molanus, Pie II et Paul III l'avaient publié et y avaient attaché des indulgences.

Qui pourrait dire avec quelles saintes dispositions Marie fit cette offrande d'elle-même à Dieu ? Elle se dédia et se consacra au fond de son cœur d'une manière si pure et si éminente, que jamais ni ange ni homme ne s'était dédié à Dieu avec tant de pureté et tant d'amour.

Des esprits célestes, en la voyant monter courageusement les degrés du temple et approcher du sanctuaire avec une innocence, une gravité, une modestie et une ferveur toute céleste, durent s'écrier avec l'Époux du Cantique : « Que vos démarches sont charmantes et que votre chaussure est agréable, ô fille de prince ! Que vous êtes belle, que vous avez d'attraits et de grâces, et que les délices dont vous êtes comblée et que vous donnez à ceux qui vous regardent sont merveilleuses ! »

En cette auguste cérémonie, Marie se sépara de ce qu'elle avait de plus cher sur la terre et qui méritait le plus ses affections et, pour obéir à la voix de Dieu dans le psaume XLIV, elle oublia son peuple et la maison de son père. Joachim et Anne, de leur part, donnèrent à Dieu ce qu'ils avaient de plus précieux et qui valait plus que tous les trésors du monde, et on vit alors dans le temple la plus excellente hostie qui eût jamais été offerte devant le trône de la divine Majesté. Mais quels furent les emplois de cette incomparable vierge dans les douze ans qu'elle y demeura renfermée ? Nous dirons en quatre mots qu'elle s'y comporta comme une humble esclave dévouée au service de son Seigneur, comme une disciple soigneuse et intelligente, appliquée aux leçons de son maître, comme une épouse fidèle, prévenue des caresses de son Époux, et comme une très-pure victime s'immolant sur l'autel de son Dieu. Elle disait sans cesse ce qu'elle a dit depuis avec tant de bonheur : « Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole ! » et, dans ce sentiment, elle était la première au travail, la plus fervente aux offices du temple, la plus obéissante aux prêtres, qui lui représentaient l'autorité de Dieu, et la plus anéantie et humiliée dans la considération de son adorable présence.

Épiphane, prêtre de Constantinople, pense qu'elle y apprit la langue hébraïque, afin de pouvoir lire les livres sacrés dans leur langue originaire, et qu'on lui montra aussi à travailler la laine, le fil, la soie et l'or, afin qu'elle fabriquât ou enrichît les ornements sacerdotaux.

Ses douceurs et ses consolations en qualité d'épouse ne furent pas moindres. Saint Jean Chrysostome, expliquant ces paroles de l'ange Gabriel au premier chapitre de saint Matthieu : « Ne craignez point, Joseph, fils de David, de prendre Marie pour votre épouse », dit que c'était la coutume parmi les Juifs, que, lorsqu'un homme avait épousé une jeune fille qui n'était pas encore nubile, il la menait en son propre logis pour être lui-même le témoin et le gardien de sa publicité ; les lois romaines ont depuis ordonné la même chose. Il semble que le saint-Esprit ait voulu aujourd'hui avoir égard à cette coutume. Marie était son épouse, mais elle était encore toute petite ; que fait-il ? Il la mène en sa maison qui est le temple, afin d'y être élevée dans une innocence et une sainteté dignes de sa divine vocation. On distinguait trois parties dans le temple : le Parvis, où tout le monde entrait ; le Saint, où les prêtres offraient les sacrifices, et le Saint des Saints, où le seul grand prêtre avait pouvoir d'entrer pour les plus augustes cérémonies. Saint Évode, patriarche d'Antioche, et saint Germain de Constantinople, disent sans hésiter et comme une chose connue par une tradition indubitable, que Marie n'avait pas seulement permission de faire ses prières dans le lieu secret destiné pour les vierges, mais que par un privilège spécial, elle avait aussi entrée dans la partie la plus sainte du temple, au pied de l'Arche d'alliance. C'était là que, retirée toute seule, elle répandait son cœur devant Dieu ; c'était là qu'elle s'entretenait tendrement avec lui.

Cette qualité d'épouse ne l'empêchait pas d'être, dans le temple, l'hostie et la victime de son Dieu ; elle s'immolait continuellement à sa gloire ; elle y faisait tous les jours un sacrifice du matin et un sacrifice du soir : un sacrifice du matin, par des actes de foi, de confiance, de pur amour, d'adoration et de louanges ; un sacrifice du soir, par des œuvres de mortification et de pénitence. Rien ne manquait à ces sacrifices ; ils étaient entiers et sans réserve : car Marie n'eut jamais aucune affection déréglée ni aucun attachement à la créature : son renoncement était général, et rien ne lui pouvait plaire que Dieu seul. Ils étaient volontaires et elle les faisait avec joie, car on peut dire d'elle ce que le prophète Isaïe dit de son fils : *Oblata est quia ipsa voluit* ; « Elle a été offerte, parce qu'elle l'a bien voulu ». Enfin, ils étaient accompagnés de stabilité et de persévérance, car plusieurs

tiennent que ce fut en ce temps qu'elle fit vœu perpétuel de virginité, et il y a même des docteurs qui croient qu'elle l'avait fait avant sa présentation. Saint Ambroise et saint Jérôme considèrent encore ici sa modestie, son silence, son recueillement, son assiduité à la prière, sa charité pour ses compagnes, le soin qu'elle avait de leur inspirer le bien et de les porter aux sublimes vertus, et sa fidélité à rendre perpétuellement des actions de grâces à son souverain bienfaiteur.

Nous laissons au lecteur à faire de plus profondes méditations sur toute la suite de ce mystère, nous contentant de remarquer que nous en devons tirer deux grandes instructions : la première, de ne point différer de nous donner à Dieu par une parfaite conversion, comme Marie se présenta au temple dès sa plus tendre enfance. En effet, nous ne lui devons pas seulement notre âge avancé et notre vieillesse, mais nous lui devons toutes nos années, toutes nos heures et tous nos moments, puisque, les recevant tous de lui, il est juste que nous ne les employions que pour son service. La seconde est de nous acquitter fidèlement de nos vœux et de nos promesses envers Dieu, comme Marie s'acquitta avec tant de religion du vœu que ses parents avaient fait pour sa naissance, suivant cette parole du Roi-Prophète : *Vovete et reddite* ; « il ne suffit pas de faire des vœux, il faut les accomplir ». Le vœu est un contrat que nous passons avec Dieu, dans lequel nous lui promettons et il nous promet ; il ne manquera pas de fidélité à nous donner ce qu'il nous a promis ; ne manquons pas non plus d'exactitude à lui rendre ce que nous lui avons promis. Si nous voulons que nos offrandes lui soient parfaitement agréables, unissons-les à celles de notre auguste reine ; faisons-les avec innocence, cette pureté d'intention et cette ferveur qui parurent en sa présentation, et implorons son secours, afin que, comme elle ne s'est jamais relâchée de ses premières résolutions, ainsi nous demeurions fermes, constants et inébranlables dans l'amour de notre souverain Seigneur.

L'art populaire a traité le sujet de la Présentation au temple : Marie est représentée reçue par le grand prêtre au pied de l'autel. Derrière elle saint Joachim et sainte Anne. Dans le sanctuaire, derrière l'autel, la jeune Vierge, posée comme sur un massif de pierre, est nourrie par un ange jusqu'à l'âge de douze ans.

Nous avons conservé le récit du P. Giry.

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## S. COLOMBAN, FONDATEUR ET ABBÉ DE LUXEUIL

SAINT COLOMBAN, FONDATEUR ET ABBÉ DE LUXEUIL. 529

de la grammaire, de la rhétorique, de la géométrie, de l'Écriture sainte. L'aiguillon de la volupté le pressait toujours. Il vient frapper à la cellule qu'habitait une pieuse recluse et la consulte : « Il y a douze ans », lui répond-elle, « que je suis moi-même sortie de chez moi pour entrer en guerre contre le mal. Enflammé par les feux de l'adolescence, tu essaieras en vain d'échapper à ta fragilité, tant que tu resteras sur le sol natal. As-tu oublié Adam, Samson, David, Salomon, tous perdus par les séductions de la beauté et de l'amour ? Jeune homme, pour te sauver, il faut fuir ». Il l'écoute, la croit, se décide à partir. Sa mère essaie de l'arrêter, se prosterne devant lui sur le seuil de sa porte ; il franchit ce cher obstacle, quitte la province de Leinster où il était né, et après quelque temps passé auprès d'un savant docteur qui lui fait composer un commentaire sur les Psaumes, il va se réfugier à Bangor, au sein de ces milliers de moines encore imbus de la première ferveur qui les y avait assemblés sous la crosse du saint abbé Comgall.

Mais ce premier apprentissage de la guerre sainte ne lui suffit pas. L'humeur vagabonde de sa race, la passion du pèlerinage et de la prédication, l'entraîne au-delà des mers. Il entend sans cesse retentir à ses oreilles la voix qui avait dit à Abraham : « Sors de ta patrie, de ta famille et de la maison de ton père, et va dans la terre que je te montrerai ». Cette terre était la nôtre. L'abbé cherche en vain à le retenir. Colomban, alors âgé de trente ans, sort de Bangor avec douze autres moines, traverse la Grande-Bretagne, et vient débarquer dans la Gaule. Il y trouve la foi catholique debout, mais la vertu chrétienne et la discipline ecclésiastique outragées ou inconnues, grâce à la fureur des guerres et à la négligence des évêques. Il s'attache, pendant plusieurs années, à parcourir le pays, à y prêcher l'Évangile, et surtout à donner l'exemple de l'humilité et de la charité qu'il enseignait à tous. Arrivé dans le cours de ses pérégrinations apostoliques en Bourgogne, il y fut accueilli par le roi Gontran. Son éloquence enchanta le roi et ses leudes. Craignant de le voir aller plus loin, Gontran lui offrit tout ce qu'il voudrait afin de le retenir, et comme l'Irlandais répondait qu'il n'avait pas quitté son pays pour chercher des richesses, mais pour suivre le Christ en portant sa croix, le roi insista et lui dit qu'il y avait dans ses États assez de lieux sauvages et solitaires où il pourrait trouver la croix et gagner le ciel, mais qu'il ne fallait à aucun prix quitter la Gaule ni songer à convertir d'autres nations avant d'avoir assuré le salut des Francs et des Bourguignons.

Colomban se rendit à ce désir et choisit pour sa demeure le vieux château romain d'Annegray. Il y menait, avec ses compagnons, la vie la plus rude. Il y passait des semaines entières sans autre nourriture que l'herbe des champs, l'écorce des arbres et les baies de myrte qu'on trouve dans nos bois de sapin ; il ne recevait d'autres provisions que de la charité des voisins. Souvent il se séparait de ses disciples pour s'enfoncer tout seul dans les bois, et pour y vivre en communauté avec les bêtes. Là, comme plus tard, dans sa longue et intime communion avec la nature âpre et sauvage de ces lieux déserts, rien ne l'effrayait, et lui ne faisait peur à personne. Tout obéissait à sa voix. Les oiseaux venaient recevoir ses caresses, et les écureuils descendaient du haut des sapins pour se cacher dans les plis de sa coule. Il avait chassé un ours de la caverne qui lui servait de cellule ; il avait arraché à un autre un cerf mort dont la peau

Aujourd'hui hameau de la commune de Faneogney (Haute-Saône). Vies des Saints. — Tome XIII. 31

21 NOVEMBRE.

devait servir de chaussure à ses frères. Un jour qu'il errait dans le plus épais du bois, portant sur l'épaule un volume de l'Écriture sainte, et réfléchissant si la férocité des bêtes qui ne péchaient point ne valait pas mieux que la rage des hommes qui perdent leurs âmes, il voit venir à lui douze loups qui l'entourent à droite et à gauche. Il reste immobile en récitant le verset : *Deus in adjutorium*. Les loups, après avoir touché ses vêtements de leur gueule, le voyant sans peur, passent leur chemin. Il continue le sien, et au bout de quelques pas, il entend un grand bruit de voix humaines qu'il reconnaît pour être celles d'une bande de brigands germains, de la nation Suève, qui ravageaient alors cette contrée. Il ne les vit pas ; mais il dut remercier Dieu de l'avoir préservé de ce double danger où l'on peut voir un double symbole de la lutte constante qu'avaient à livrer les moines dans leur laborieuse carrière contre les forces sauvages de la nature et la barbarie plus sauvage encore des hommes.

Au bout de quelques années, le nombre croissant de ses disciples l'obligea à se transporter ailleurs, et par la protection d'un des principaux ministres du roi Franc, Agnosid, marié à une femme Burgonde, de très-noble race, il obtint de Gontran l'emplacement d'un autre château-fort, nommé Luxeuil, où il y avait eu des eaux thermales magnifiquement ornées par les Romains et où l'on voyait encore, dans les forêts voisines, les idoles que les Gaulois avaient adorées. Ce fut sur les ruines de ces deux civilisations que vint s'implanter la grande métropole monastique de l'Austrasie et de la Bourgogne (590).

Luxeuil était situé sur les confins de ces deux royaumes, au pied des Vosges et au nord de cette Séquanie dont l'abbaye de Condat avait déjà, depuis plus d'un siècle, illuminé la région méridionale. Toute cette contrée, qui s'étendait sur les flancs des Vosges et du Jura, depuis si illustre et si bénie sous le nom de Franche-Comté, n'offrait alors, sur une longueur de soixante lieues et une largeur moyenne de dix à quinze, que des chaînes parallèles de défilés inaccessibles, entrecoupés par des forêts impénétrables, hérissés d'immenses sapinières qui descendaient du sommet des plus hautes montagnes et venaient ombrager le cours des eaux rapides et pures du Doubs, du Dessoubre et de la Loue. Les invasions des barbares, celle d'Attila surtout, avaient réduit en cendres les villes romaines, anéanti toute culture et toute population. La végétation et les bêtes fauves avaient repris possession de cette solitude, qu'il était réservé aux disciples de Colomban et de Benoît de transformer en champs et en pâturages.

Les disciples affluaient autour du colonisateur irlandais. Bientôt il en compta plusieurs centaines dans les trois monastères qu'il avait successivement construits et qu'il gouvernait à la fois. Les nobles Francs et Bourguignons, dominés par le spectacle de ces grandeurs du travail et de la prière, lui amenaient leurs fils, lui prodiguaient leurs donations, et souvent venaient lui demander de couper leur longue chevelure, insigne de noblesse et de liberté, et de les admettre eux-mêmes dans les rangs de son armée. Le travail et la prière y avaient pris, sous la forte main de Colomban, des proportions inouïes jusqu'alors. La foule des pauvres serfs et des riches seigneurs y devint si grande qu'il put y organiser cet office perpétuel, appelé *Laus perennis*, qui existait déjà à Agaune, de l'autre côté du Jura et du lac Léman, et où jour et nuit les voix des moines, « aussi infatigables que celles des anges », se relevaient pour célébrer les louanges de

Dieu par un cantique sans fin. Tous, riches et pauvres, y étaient également astreints aux travaux de défrichement que Colomban dirigeait lui-même. Avec l'impétuosité qui lui était naturelle, il ne ménageait aucune faiblesse. Il exigeait que les malades eux-mêmes allassent battre le blé sur l'aire. Un article de sa Règle prescrit au moine de se mettre au lit si fatigué qu'il dorme déjà en y allant, et de se lever avant d'avoir dormi suffisamment. C'est au prix de ce labeur perpétuel et excessif que la moitié de notre pays et de l'ingrate Europe a été rendue à la culture et à la vie.

Vingt années se passèrent ainsi pendant lesquelles la réputation de Colomban grandit et s'étendit au loin. Mais son influence ne fut pas incontestée. Il mécontenta une portion du clergé gallo-franc, d'abord par les singularités irlandaises de son costume et de sa tonsure, peut-être aussi par le zèle intempérant qu'il mettait dans ses épîtres à rappeler aux évêques leurs devoirs, et plus sûrement par son obstination à faire célébrer la Pâque, selon l'usage irlandais, le quatorzième jour de la lune, quand ce jour tombait un dimanche, au lieu de la célébrer avec toute l'Église le dimanche après le quatorzième jour. Cette prétention, à la fois minutieuse et oppressive, troubla toute sa vie et affaiblit toute son autorité, car il poussa l'entêtement sur ce point jusqu'à essayer plus d'une fois de ramener le Saint-Siège lui-même à son avis.

Il est toutefois douteux que cette attitude n'ait pas ébranlé l'ascendant que les vertus et la sainteté de Colomban lui avaient conquis parmi les Gallo-Francs. Mais il le retrouva bientôt tout entier dans le conflit qu'il engagea, pour l'honneur des mœurs chrétiennes, contre la reine Brunehaut et son petit-fils. La soif de régner seule égarait cette reine au point de la déterminer, elle dont la jeunesse avait été sans reproche, à encourager chez ses petits-fils cette polygamie qui semble avoir été le triste privilège des princes germaniques, et surtout des Mérovingiens. De peur d'avoir une rivale de crédit et de puissance auprès du jeune roi Thierry, elle s'opposa de tout son pouvoir à ce qu'il remplaçât ses concubines par une reine légitime, et lorsqu'enfin il se détermina à épouser une princesse visigothe, Brunehaut, quoique fille elle-même d'un roi visigoth, vint à bout d'en dégoûter son petit-fils et de la faire répudier au bout d'un an. L'évêque de Vienne, saint Didier, qui avait conseillé au roi de se marier, fut assommé par des sicaires que la reine-mère avait apostés.

Cependant le jeune Thierry avait des instincts religieux. Il se réjouissait de posséder dans son royaume un saint homme tel que Colomban. Il allait souvent le visiter. Le zèle Irlandais en profita pour lui reprocher ses désordres et pour l'exhorter à chercher la douceur d'une épouse légitime, de telle sorte que la race royale pût sortir d'une reine honorable, et non d'un lieu de prostitution. Le jeune roi promit de s'amender : mais Brunehaut le détourna facilement de ces bonnes inspirations. Colomban étant venu la voir au manoir de Bourcheresse, elle lui présenta les quatre fils qu'avait déjà Thierry de ses concubines. « Que me veulent ces enfants ? » dit le moine. — « Ce sont les fils du roi », dit la reine ; « fortifie-les par ta bénédiction ». — « Non ! » répondit Colomban, « ils ne régneront pas, car ils sortent d'un mauvais lieu ». À partir de ce moment, Brunehaut lui jura une guerre à mort. Elle fit d'abord défendre aux religieux des monastères gouvernés par Colomban d'en sortir, et à qui que ce fût de les recevoir ou

de leur fournir le moindre secours. Colomban voulut essayer d'éclairer et de ramener Thierry. Il alla le trouver à sa villa royale d'Époisses. En apprenant que l'abbé était arrivé, mais ne voulait pas entrer dans le palais, le roi lui fit porter un repas somptueusement apprêté. Colomban refusa de rien accepter de la main de celui qui interdisait aux serviteurs de Dieu l'accès et la demeure des autres hommes, et sous le coup de sa malédiction tous les vases qui contenaient les divers mets furent miraculeusement brisés. Le roi, effrayé par ce prodige, et son aïeule, vinrent alors lui demander pardon, et promirent de se corriger. Colomban apaisé retourna à son monastère, où il apprit bientôt que Thierry était retombé dans ses débauches habituelles. Alors il écrivit au roi une lettre pleine de reproches véhéments, et qui le menaçait d'une excommunication prochaine.

Brunehaut n'eut pas de peine à soulever contre cette audace inaccoutumée les principaux leudes de la cour de Thierry ; elle entreprit même de persuader aux évêques d'intervenir afin de blâmer la Règle du nouvel institut. Excité par tout ce qu'il entendait dire autour de lui, Thierry résolut de prendre l'offensive, se présenta lui-même à Luxeuil et demanda compte à l'abbé de ce qu'il s'écartait des usages du pays et de ce que l'intérieur du couvent n'était pas ouvert à tous les chrétiens et même aux femmes, car c'était encore un des griefs de Brunehaut contre Colomban, qu'il lui avait interdit à elle, quoique reine, de franchir le seuil de son monastère. Le jeune roi pénétra de sa personne jusqu'au réfectoire en disant qu'il fallait laisser entrer tout le monde partout ou bien renoncer à tout don royal. Colomban, avec son audace accoutumée, dit au roi : « Si vous voulez violer la rigueur de nos Règles, nous n'avons que faire de vos dons ; et si vous venez ici pour détruire notre monastère, sachez que votre royaume sera détruit avec toute votre race ».

Le roi eut peur, et sortit ; mais il reprit bientôt : « Tu espères peut-être que je te procurerai la couronne du martyre ; mais je ne suis pas assez fou pour cela : seulement, puisqu'il te plaît de vivre en dehors de toute relation avec les séculiers, tu n'as qu'à t'en aller par où tu es venu, et jusque dans ton pays ». Tous les seigneurs du cortège royal s'écrièrent qu'ils ne voulaient pas non plus tolérer dans leur pays des gens qui s'isolaient ainsi de tout le monde. Colomban dit qu'il ne sortirait de son monastère que s'il en était arraché par la force. Alors on le prit, et on le conduisit à Besançon pour y attendre les ordres ultérieurs du roi (610). Après quoi, l'on établit une sorte de blocus autour de Luxeuil pour empêcher qui que ce fût d'en sortir. Colomban, entouré à Besançon du respect de tous, et jouissant de sa liberté dans l'intérieur de la ville, en profita pour gravir un matin le sommet du rocher où est aujourd'hui située la citadelle, et qu'enserre le Doubs de ses flots tortueux. De cette hauteur il promène ses regards sur la route qui conduit à Luxeuil : il semble y chercher les obstacles qui pourraient empêcher son retour. Son parti est pris : il descend, sort de la ville, et se dirige vers Luxeuil. À la nouvelle de son retour, Thierry et Brunehaut envoient un comte avec une cohorte de soldats pour le reconduire en exil. Alors eut lieu cette scène, tant de fois renouvelée pendant douze siècles, et de nos jours encore, entre les persécuteurs et les victimes. Les ministres de la volonté royale le trouvèrent au chœur, chantant l'office avec toute sa communauté. « Homme de Dieu », lui dit-on, « nous vous prions d'obéir aux ordres du roi et aux nôtres, et de vous en aller là d'où vous êtes venu ». — « Non », répondit Colomban, « après avoir quitté une fois ma patrie pour le service de Jésus-Christ, je pense que mon Créa-

teur ne veut pas que j'y retourne ». À ces mots, le comte se retira, laissant aux plus féroces d'entre ses soldats le soin d'accomplir le reste. Domptés par la fermeté de l'abbé qui répétait qu'il ne céderait qu'à la force, ils s'agenouillèrent devant lui, et le conjurèrent en pleurant de leur pardonner, et de ne pas les réduire à une violence qui leur était imposée sous peine de la vie. À cette pensée d'un danger qui ne lui était plus personnel, l'intrépide Irlandais céda, et sortit du sanctuaire qu'il avait fondé, qu'il avait habité pendant vingt ans, qu'il ne devait plus revoir. Ses religieux l'entouraient en gémissant comme s'ils eussent marché à ses funérailles. Il les consolait en leur disant que cette persécution, loin d'être une ruine pour eux, ne servirait qu'à la multiplication « du peuple monastique ». Tous voulaient le suivre dans son exil ; mais un ordre royal interdit cette consolation aux moines qui n'étaient pas d'origine irlandaise ou britannique. Brunehaut voulait bien se débarrasser de ces insulaires audacieux et indépendants comme leur chef, mais elle ne tenait pas à ruiner le grand établissement dont la Bourgogne était déjà fière. Le Saint, accompagné de ses frères irlandais, prit le chemin de l'exil.

On le fit passer une seconde fois à Besançon, puis à Autun, à Avallon, le long de la Cure et de l'Yonne jusqu'à Auxerre, et de là à Nevers, où on l'embarqua sur la Loire. Il marquait chacune de ses étapes par des guérisons miraculeuses ou d'autres prodiges qui, néanmoins, n'atténuaient pas les rancunes qu'il avait excitées. Sur le chemin d'Avallon, il rencontra un écuyer du roi Thierry qui essaya de le percer de sa lance. À Nevers, au moment de s'embarquer, un grossier satellite de l'escorte des proscrits prit une rame et en frappa Lua, l'un des plus pieux parmi les compagnons de Colomban, pour le faire entrer plus vite dans le bateau. Le Saint se récria : « Cruel, de quel droit viens-tu aggraver ma peine ? De quel droit oses-tu frapper les membres fatigués du Christ ? Souviens-toi que la vengeance divine t'atteindra ici même où ta fureur a atteint le serviteur de Dieu ». Et en effet, au retour, le misérable tomba dans l'eau et se noya à l'endroit même où il avait frappé Lua.

Arrivé à Orléans, il envoie deux de ses frères dans la ville pour se procurer des vivres ; mais on ne veut leur rien vendre ni donner pour ne pas contrevenir aux défenses royales. On les traitait comme des gens mis hors la loi, hors la paix du roi, et qu'il était défendu par la loi salique d'accueillir, sous peine d'encourir l'amende énorme alors de six cents deniers. Les églises mêmes leur étaient fermées par ordre du roi. Mais en revenant sur leurs pas, ils rencontrent une femme syrienne, qui leur demande d'où ils viennent, et l'ayant su leur offre l'hospitalité, et leur donne tout ce qu'il leur fallait. « Moi aussi, » dit-elle, « je suis comme vous étrangère, et je viens du lointain soleil d'Orient ». Elle avait un mari aveugle à qui Colomban rendit la vue. Le peuple d'Orléans en fut ému ; mais on n'osait témoigner qu'en secret sa vénération au proscrit.

En passant devant la ville de Tours, Colomban demande qu'on lui permette d'aller prier sur la tombe du grand saint Martin, toujours également vénéré par les Celtes, les Romains et les Francs. Mais ses sauvages gardiens ordonnent aux matelots de faire force de rames et de passer au milieu du fleuve. Cependant, une force invisible arrête la barque : elle se dirige d'elle-même vers le port. Il descend à terre et passe la nuit auprès du saint tombeau. L'évêque de Tours vient le trouver et le mène dîner chez lui. À table, on lui demande pourquoi il va regagner son pays. Il répond : « Ce chien de Thierry m'a chassé de chez mes frères ». Alors un convive, qui était un des

leudes ou fidèles du roi, dit tout bas : « Ne vaut-il pas mieux abreuver les gens de lait que d'absinthe ? » — « Je vois », reprit Colomban, « que tu veux garder ton serment au roi Thierry. Eh bien ! va dire à ton ami et à ton seigneur que d'ici à trois ans lui et ses enfants seront anéantis, et que toute sa race sera extirpée par Dieu ». — « Pourquoi parler ainsi, serviteur de Dieu ? » dit le leude. « Je ne saurais taire, » répliqua le Saint, « ce que le Seigneur me charge de dire ».

Arrivé à Nantes, et à la veille de quitter le sol de la Gaule, sa pensée se tourne vers Luxeuil, et il se met à écrire une lettre où son cœur s'épanche tout entier. Il prescrit les dispositions les plus propres, selon lui, à garantir les destinées de sa chère communauté de Luxeuil, par la pureté des élections et l'harmonie intérieure. Il recommande à ses religieux la confiance, la force d'âme, la patience, mais par-dessus tout la paix et l'union. L'évêque et le comte de Nantes pressèrent le départ ; mais le navire irlandais sur lequel étaient embarqués les effets et les compagnons de Colomban, et qu'il devait rejoindre dans une chaloupe, s'étant présenté à l'embouchure de la Loire, fut rejeté par les vagues et resta trois jours à sec sur la plage. Alors le capitaine fit décharger les moines et tout ce qui leur appartenait, et continua sa route. On laissa à Colomban la liberté d'aller où il voulait.

Il se dirigea vers la cour du roi de Soissons et de Neustrie, Clotaire II. Ce fils de Frédégonde, fidèle à la haine de sa mère pour Brunehaut et sa progéniture, fit l'accueil le plus empressé à la victime de son ennemie, essaya de le retenir auprès de lui, reçut de bonne grâce les remontrances que l'indomptable apôtre, toujours fidèle à son métier de censeur, lui adressa sur les désordres de sa cour, et promit de s'amender. Il le consulta sur le différend qui venait d'éclater entre les deux frères Thierry et Théodebert, qui lui demandaient l'un et l'autre des secours. Colomban lui conseilla de ne se mêler de rien, parce que dans trois ans leurs deux royaumes tomberaient en son pouvoir. Il demanda ensuite une escorte pour le conduire auprès de Théodebert, roi de Metz ou d'Austrasie, dont il voulait traverser les États pour se rendre en Italie. En passant par Paris, Meaux et la Champagne, il vit les chefs de la noblesse franque lui amener leurs enfants, et il en bénit plusieurs, destinés à hériter de son esprit et à propager son œuvre. Théodebert, en guerre avec son frère Thierry, fit au proscrit le même accueil que Clotaire II, mais ne réussit pas mieux à le retenir.

À la cour du roi d'Austrasie il n'était pas loin de la Bourgogne, et il eut la consolation de revoir plusieurs de ses frères de Luxeuil, qui s'échappèrent pour le rejoindre. À leur tête et encouragé par les promesses et la protection empressée de Théodebert, il veut essayer de prêcher la foi chez les nations encore païennes, soumises à la domination austrasienne et qui habitaient les régions voisines du Rhin. C'était toujours là son ambition, son goût et son œuvre de prédilection. Après soixante ans de travaux consacrés à la réforme des rois et des peuples déjà chrétiens, il commence la seconde phase de sa vie, celle de la prédication aux infidèles.

Il s'embarque donc sur le Rhin, au-dessous de Mayence, remonte successivement ce fleuve et ses affluents jusqu'au lac de Zurich, séjourne quelque temps à Tuggen, à Arbon, trouvant çà et là quelques traces du christianisme que la domination romaine ou franque y avait semées, et se fixe enfin à Bregentz, sur le lac de Constance, au milieu des ruines d'une ancienne ville romaine.

Pendant son séjour à Bregentz, notre Saint alla revoir, on ne sait à quelle occasion, le roi Théodebert, toujours en guerre avec son frère le roi

de Bourgogne. Éclairé par un pressentiment et inspiré par la reconnaissance qu'il devait à ce jeune prince, il lui conseilla de céder et de se réfugier dans le giron de l'Église en se faisant moine, au lieu de risquer à la fois son royaume et son salut. Le conseil de Colomban fit rire le roi et tous les Francs qui l'entouraient : « Jamais », disaient-ils, « on n'a entendu dire qu'un roi mérovingien soit devenu moine de son plein gré ». — « Eh bien ! » dit Colomban au milieu de leurs exécrations, « puisqu'il ne veut pas l'être de plein droit, il le sera de force ». Cela dit, le Saint regagne sa cellule, aux bords du lac de Constance. Bientôt il y apprend que son persécuteur Thierry a envahi de nouveau les États de son protecteur Théodebert, l'a mis en déroute et poursuivi jusqu'aux portes de Cologne (642). La bataille décisive se livra dans les champs de Tolbiac, où Théodebert fut vaincu et pris : Thierry l'envoya à l'implacable Brunehaut, qui lui fit raser la tête, puis revêtir de l'habit monastique, et peu après mettre à mort.

Forcé de quitter Bregentz, Colomban ne garde avec lui qu'un seul disciple, Attale, et poursuit son voyage à travers les Alpes. C'est l'image où le souvenir de cette course qui lui a inspiré ce début d'une des instructions adressées à ses moines, où l'infatigable voyageur compare la vie à un voyage : « Ô vie mortelle ! combien tu en as trompé, séduit, aveuglé ! Tu fuis et tu n'es rien ; tu apparais et tu n'es qu'une ombre ; tu montes et tu n'es qu'une fumée ; tu fuis chaque jour et chaque jour tu viens ; tu fuis en venant et tu viens en fuyant, semblable au point de départ, différente au terme ; douce aux insensés, amère aux sages : ceux qui t'aiment ne te connaissent pas, et ceux-là seuls te connaissent qui te méprisent. Qu'es-tu donc, ô vie humaine ? Tu es la voie des mortels et non leur vie ; tu commences au péché et tu finis à la mort. Tu es donc la voie de la vie et non la vie. Tu n'es qu'un chemin, et inégal encore, long pour les uns, court pour les autres ; large pour ceux-ci, étroit pour ceux-là ; joyeux pour quelques-uns, triste pour d'autres, mais pour tous également rapide et sans retour. Il faut donc, ô misérable vie humaine ! te sonder, t'interroger, mais ne pas se fier à toi. Il faut te traverser sans séjourner. Nul ne demeure sur un grand chemin : on ne doit qu'y marcher, afin d'atteindre la patrie ». Le roi des Lombards, Agilulfe, reçut le vénérable exilé avec respect et confiance ; et Colomban, à peine arrivé à Milan, se mit aussitôt à écrire contre les Ariens, car cette funeste hérésie dominait encore parmi les Lombards ; ceux qui n'étaient pas restés païens, les nobles surtout, demeuraient en proie à l'arianisme. L'Apôtre irlandais trouvait donc un nouvel aliment pour son zèle de missionnaire, et put s'y livrer avec succès sans renoncer à son amour de la solitude. Agilulfe lui fit don d'un territoire du nom de Bobbio, situé dans une gorge reculée de l'Apennin, entre Gênes et Milan, non loin de ces bords fameux de la Trebbia, où Annibal avait campé et vaincu les Romains. Il y avait là une vieille église dédiée à saint Pierre ; Colomban se chargea de la restaurer et d'y adjoindre un monastère. Malgré son âge, il voulut partager les travaux des ouvriers, et courba ses vieilles épaules sous le poids d'énormes poutres de sapin qu'il semblait impossible de transporter à travers les précipices et les sentiers à pic de ces montagnes. Cette abbaye de Bobbio fut sa dernière étape. Il en fit la citadelle de l'orthodoxie contre les Ariens, et y alluma un foyer de science et d'enseignement qui en fit pendant longtemps le flambeau de l'Italie septentrionale.

Pendant que l'infatigable missionnaire recommençait ainsi en Italie sa carrière de prédicateur et de fondateur monastique, tout avait changé de face chez ces Francs auxquels il avait consacré la moitié de sa vie : le roi Thierry était mort subitement à vingt-six ans. Brunehaut et les quatre fils de Thierry furent livrés à Clotaire. Il fit égorger les deux aînés, et se montra le digne fils de Frédégonde par l'atroce supplice qu'il infligea à Brunehaut. Clotaire II, devenu par tous ces crimes le seul roi des Francs et maître de l'Austrasie et de la Bourgogne comme de la Neustrie, se rappela la prédiction que lui avait faite Colomban et désira revoir le Saint qui avait si bien prophétisé. Il chargea donc Eustase, qui l'avait remplacé comme abbé à Luxeuil, d'aller chercher son père spirituel et de mener avec lui une députation de nobles destinés à servir de caution aux bonnes intentions du roi. Colomban reçut Eustase avec bonheur et le garda quelque temps auprès de lui pour le bien pénétrer de l'esprit de la Règle qu'il lui fallait faire prévaloir sur « le peuple monastique » à Luxeuil. Mais il refusa de se rendre à l'appel de Clotaire ; il se borna à lui écrire une lettre pleine d'avis salutaires, et à lui recommander sa chère abbaye de Luxeuil, que le roi combla en effet de dons et de faveurs.

Quant à Colomban, il finit comme il avait commencé, en recherchant une solitude plus étroite encore que celle du monastère qu'il venait de fonder à Bobbio. Il avait trouvé sur la rive opposée de la Trebbia, et dans le flanc d'un immense rocher, une caverne qu'il avait transformée en chapelle dédiée à la sainte Vierge : c'est là qu'il passa ses derniers jours dans le jeûne et l'oraison, ne revenant au monastère que pour les dimanches et les jours de fête. Sa mort arriva le 21 novembre 615.

Saint Colomban est représenté : 1° bénissant des animaux sauvages ; sur sa poitrine est figuré un soleil ; 2° au moment où il chassa un ours de sa caverne et s'y établit ; 3° debout, tenant une croix et une crosse ; sur la poitrine est représenté un soleil ; 4° faisant sortir de l'eau d'un rocher.

## CULTE ET RELIQUES. — SES ÉCRITS.

Après sa mort, la chapelle où il avait passé ses derniers jours fut longtemps vénérée et fréquentée par les âmes affligées, et trois siècles plus tard, les annales du monastère rapportaient que ceux qui y entraient tristes et abattus en sortaient réjouis et consultés par la douce protection de Marie et de Colomban. Le Saint fut enseveli à Bobbio, où son corps fut conservé jusqu'à ces derniers temps, renfermé dans un coffre de pierre, sur l'autel principal d'une crypte souterraine, avec ceux de ses successeurs saint Bertolfe et saint Attale, si l'on en croit des auteurs dignes de foi. La petite ville de Lominé, au diocèse de Vannes, possède aussi quelques reliques du Saint, qu'elle honore pour son patron.

Il nous reste de saint Colomban : 1° sept pièces de vers, qui n'offrent d'intérêt que comme spécimen de la poésie de ces temps ; 2° seize Instructions à ses moines ; elles sont remarquables à plusieurs titres. On y trouve une grande connaissance de l'Écriture sainte, une onction particulière, une beauté d'images et une élégance de style dont le VIe et le VIIe siècle offriraient peut-être peu d'exemples. Quelquefois l'antithèse y est portée jusqu'à l'abus : c'était le défaut du temps. Ces précieux restes doivent nous faire regretter ce qui a été perdu ; 3° des Lettres ; 4° sa Règle et son Pénitentiel, traité complet de la vie monastique. La Règle est divisée en dix chapitres : le premier traite de l'obéissance ; le deuxième, du silence ; le troisième, de la nourriture convenable à un moine ; le quatrième, de la pauvreté et du désintéressement ; le cinquième, du mépris qu'on doit faire de la vanité ; le sixième, de la chasteté ; le septième, de l'ordre des psaumes ; le huitième, de la discrétion ; le neuvième, de la mortification ; le dixième, de la perfection d'un moine. Sous ces titres divers, le Saint range tous les avis qui peuvent former le bon religieux. Il pose, et avec raison, l'obéissance comme le fondement de la vertu monastique ; sans

fameux Palimpsestes d'où le cardinal Mai a tiré le *De Republica* de Cicéron. — Le monastère ne fut supprimé que sous la domination française, en 1509 ; l'église subsiste encore et sert de paroisse.

l'obéissance, en effet, l'esprit religieux disparaît. Tout doit s'appuyer sur les deux grands préceptes de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain, qui sont comme les colonnes de l'édifice spirituel. Le temps doit être partagé entre la prière et le travail ; pas un seul instant ne doit être laissé à l'oisiveté : le Saint suit à la lettre le précepte de saint Jérôme : « Faites toujours quelque chose, afin que le démon vous trouve toujours occupé ». Les offices divins étaient d'une longueur qui paraîtrait aujourd'hui excessive, mais que supportait facilement la ferveur de ces hommes célestes. Du reste, elle était en rapport avec la solennité de la fête, et même avec la saison. Les Matines les plus courtes renferment vingt-quatre psaumes et huit antiennes ; les plus longues, soixante-quinze psaumes et vingt-cinq antiennes ; les moyennes, trente-six psaumes et douze antiennes. Depuis la nativité de saint Jean-Baptiste jusqu'aux calendes de novembre, les Matines du samedi et du dimanche doivent contenir le psautier en entier. Il en était de même pour tout l'hiver, et les jours fériés on récitait les Matines moyennes. Au printemps, on diminuait chaque semaine de trois psaumes les Matines du samedi et du dimanche et celles des fériés, jusqu'à ce que les premières fussent ramenées à trente-six, et les secondes à vingt-quatre psaumes ; phase qui durait pour les fériés jusqu'à l'équinoxe d'automne. La raison de cette différence était sans doute prise dans les travaux de la saison. Quant à l'office de jour, qui doit être interrompu par le travail corporel, il se composait de trois psaumes par chaque heure, suivis de prières pour les pécheurs, pour toute la chrétienté, pour les prêtres et tous les ordres de la hiérarchie ecclésiastique, pour les bienfaiteurs, pour la paix entre les rois, et pour les ennemis. À la fin de chaque psaume, on fléchissait les genoux. Outre les prières du chœur, chaque religieux en avait encore de particulières à dire dans sa cellule.

L'obéissance était principalement recommandée par le saint fondateur. Selon lui, le religieux doit obéir même dans ce qui répugne le plus à sa volonté : il doit, comme le divin Maître, obéir jusqu'à la mort. Il lui est défendu de rien faire, de rien entreprendre sans le conseil de l'abbé. C'est en cette abnégation de sa volonté propre que Colomban fait consister surtout la mortification chrétienne ; sans elle, la mortification des sens ne serait qu'une déception. Cependant, celle-ci n'est point négligée. Le silence doit être gardé continuellement : on ne peut le rompre que pour raison de nécessité et d'utilité. La nourriture se compose d'herbes, de légumes, de farine détrempée d'eau et d'un peu de pain. Toutefois, elle devait être proportionnée au travail. La cervoise était l'unique boisson. On appelait ainsi une espèce de bière faite avec de l'orge ou des fruits, et fort en usage à cette époque. Le vin était à peu près inconnu chez les moines, hormis pour le saint sacrifice, pour quelques cas de maladie ou l'usage des étrangers. On devait manger tous les jours afin de conserver les forces nécessaires au travail. Le repas se prenait vers le soir. Le travail occupait le temps qui n'était point donné aux exercices de piété. Il consistait principalement dans le défrichement de la culture des terres. Les moines labouraient, récoltaient, battaient le grain : les monastères étaient de vastes écoles d'agriculture. Quand Colomban vint à Luxeuil, le sol était couvert de ronces et d'épines ; c'est lui qui a créé les belles campagnes qu'on admire aujourd'hui autour de cette ville.

C'était aussi une règle à Luxeuil, comme dans tous les monastères de cette époque, qu'il y eût une bibliothèque au service des moines ; la Règle de Saint-Colomban fixe même le temps que l'on doit chaque jour consacrer à la lecture. Ce fut par là que la science et le goût des lettres se maintinrent dans les monastères. La Règle de Saint-Denot, d'un siècle et demi plus ancienne, exigeait déjà qu'on ne choisît pour abbés que des hommes versés dans les lettres. Souvent les travaux corporels étaient suspendus pour copier les manuscrits. Chacun sait jusqu'à quel point d'élégance l'art de l'écriture fut porté en ces temps. Les religieuses elles-mêmes s'occupaient à copier les livres. Certains monastères de femmes, et en particulier ceux d'Eika, en Belgique, de Bischoffsheim, en Allemagne, etc., avaient porté à une perfection merveilleuse le talent de copier et d'enluminer les manuscrits. Sans ces travaux assidus, persévérants, sans ce soin de perpétuer les ouvrages de l'antiquité, les noms même les plus chers à la littérature ne seraient point parvenus jusqu'à nous. Tout serait tombé dans la nuit de l'ignorance et de la barbarie.

Le Saint recommande particulièrement à ses religieux la chasteté ; il interdit aux femmes l'entrée de son monastère. Ce fut là en partie la cause des persécutions qu'il éprouva. En 856, nous retrouvons encore cette défense en vigueur à Luxeuil. Dans son *Pénitentiel*, Colomban inflige de graves punitions à ceux qui auront violé leur vœu de chasteté. Il poursuit aussi avec vigueur la cupidité dans les moines. « Elle est », dit-il, « une lèpre pour eux, puisque non-seulement la possession, mais le seul désir du superflu leur est interdit ». Le détachement des biens terrestres est à ses yeux le premier degré de la perfection, comme le second consiste dans l'extirpation des vices, et le troisième dans le parfait amour de Dieu et du prochain, et par suite dans le goût des choses célestes, qui doit succéder au goût des biens de la terre.

Comme la nature humaine est toujours disposée au relâchement, afin de maintenir l'efficacité de ses règles si sages, Colomban établit un code pénitentiaire, dont les dispositions paraîtraient aujourd'hui exagérées ou ridicules, mais qui étaient en rapport avec la Règle elle-même et les mœurs de l'époque, et de crainte que le contact du monde ne fût pour ses moines son occasion de dissipation ou de scandale, l'entrée de l'intérieur du monastère était interdite aux laïques : la prohibition ne fut pas même levée pour le roi Thierry.

Tels furent les moyens que saint Colomban employa pour maintenir dans ses monastères la ferveur qu'il y avait lui-même inspirée. Son âme dut éprouver une grande joie en voyant tant de généreux disciples rivaliser d'ardeur dans les voies du Bien. Tant qu'il vécut, il eut la consolation de jouir de ce beau spectacle. Au reste, sa Règle a été de tout temps considérée comme un vrai code de perfection monastique. De son vivant, il la vit établie dans plusieurs monastères ; et un plus grand nombre encore l'adoptèrent après sa mort. Vers le milieu du siècle suivant, elle fut absorbée par celle de saint Benoît, avec laquelle elle avait plus d'un trait de ressemblance.

Le soin de la piété ne fit point négliger à Colomban l'étude des lettres. Littérateur lui-même et fort instruit pour son temps, il mit une attention particulière à faire de Luxeuil une école, un centre d'études, dont l'action pût se répandre au loin.

L'Écriture sainte et les Pères faisaient le principal, ou plutôt l'unique objet des études des moines. C'était là, dit le savant Mabillon, la seule théologie de ces temps. Des maîtres habiles et instruits expliquaient, commentaient ces inépuisables sources d'instruction et de lumière. Les humanités et les arts libéraux, la géométrie, la rhétorique, la poétique, les mathématiques, la grammaire, etc., n'étaient cependant point exclus des monastères, mais toutes ces sciences devaient converger vers le but principal : l'Écriture sainte et les Pères. Les guerres suspendaient quelquefois ces études ; mais elles reprenaient aussitôt avec la paix. La lecture des auteurs profanes était tolérée, mais de ceux-là seulement qui étaient purs de toute obscénité.

On met au nombre des ouvrages de saint Colomban qui sont perdus : 1° un Commentaire sur les Psaumes ; 2° ses écrits contre les Ariens ; 3° deux Lettres adressées, l'une au roi Thierry et l'autre au roi Clotaire ; 4° des lettres et écrits sur la Pâque et sur les Trois-Chapitres.

Les œuvres complètes de saint Colomban se trouvent dans le tome LXXX de la Patrologie latine.

Les Moines d'Occident, par de Montalembert. — Cf. Surius, Mabillon, Dom Elvet, Dom Cellier et Hélyot.

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## SAINT GÉLASE Ier, PAPE (496).

Gélase, originaire d'Afrique, fils de Valère, successeur du pape saint Félix III (483-493), occupa le siège de saint Pierre quatre ans, huit mois et dix-huit jours (1er mars 493-19 novembre 496). En deux ordinations faites à Rome aux mois de février et de décembre, il créa deux diacres, trente-deux prêtres et soixante-dix-sept évêques. C'était un homme d'un zèle très-ardent pour la propagation de la foi, très-instruit surtout dans la littérature sacrée et d'un courage intrépide pour résister aux envahisseurs des droits de l'Église et abaisser l'organe des schismatiques. Pendant que Théodoric, auquel l'histoire devait donner le nom de Grand, imposait par la double force de la diplomatie et des armes, sa domination en Occident et fondait le royaume des Ostrogoths, le souverain Pontife, sans autres armes que le droit, la charité, la prière, établissait sur des fondements immuables la discipline religieuse, destinée à courber tous les barbares sous le joug de l'Évangile. Les guerres incessantes, les révolutions politiques, l'agitation du monde entier ne le détournaient point de cette œuvre, modeste en apparence et toute de perfectionnement intérieur, qui devait avoir des résultats non moins utiles à l'Église elle-même qu'aux États naissants de l'Europe chrétienne. Ce fut par la charité que Gélase commença sa mission apostolique. Durant une famine qui désola la ville de Rome, il sut pourvoir largement à sa subsistance. Les lupercales et d'autres fêtes païennes subsistaient encore, malgré les édits des empereurs, malgré le zèle des Pontifes. Saint Gélase les abolit enfin pour toujours, en dépit du sénateur Andromaque et de plusieurs autres notables de Rome. Il fit brûler publiquement, sur la place Sainte-Marie-Majeure, les livres des Manichéens de Rome. Il réprima également les Pélagiens et d'autres sectaires encore, il condamna les partisans d'Acace, et, en particulier, Euphémius de Constantinople.

Malgré la courte durée d'un pontificat qui n'atteignit pas cinq années, le nom de Gélase Ier, avec ceux de saint Léon et de saint Grégoire le Grand, a laissé l'empreinte la plus profonde dans la liturgie, le droit et la discipline ecclésiastiques. Outre une vingtaine de lettres intégralement conservées, soixante canons de Gélase ont pris place dans le *corpus juris*. Nous lui devons la fixation du canon de l'Écriture et le premier index des œuvres reconnues comme authentiques par le Saint-Siège. Enfin le Sacramentaire qui porte son nom nous offre le plus ancien recueil des formules liturgiques de l'Église latine, publié depuis les constitutions dites des Apôtres. Saint Gélase composa aussi un Traité des deux natures en Jésus-Christ, contre les erreurs nesto-

riennes ; ce grand ouvrage n'est point parvenu jusqu'à nous. Il commençait, à propos du schisme d'Eutychès, le traité de l'Anathème, que la mort ne lui permit point d'achever.

Les mœurs de Gélase Ier répondaient à sa doctrine, qui était toute sainte. Il regardait la dignité dont il était revêtu, non pas comme un moyen de domination, mais comme une véritable servitude. Son occupation continuelle était la prière et la méditation des saintes Écritures. Il se plaisait en la compagnie des serviteurs de Dieu ; il aimait à s'entretenir avec eux dans des choses spirituelles. Il pratiquait les mortifications et le jeûne des plus austères anachorètes ; pauvre lui-même, il nourrissait les pauvres. Sa conduite, dans les circonstances difficiles où se rencontra son pontificat, fut pleine de prudence, de modération et de douceur. Saint Gélase s'endormit dans le Seigneur le 21 novembre 496 et fut enseveli au Vatican.

M. l'abbé Darras, Histoire générale de l'Église, t. XIII, p. 547-612.

Événements marquants

  • Offrande solennelle au temple par ses parents dans son enfance
  • Séparation de sa famille pour se dévouer au service divin
  • Demeure de douze ans dans l'enceinte du temple
  • Apprentissage de la langue hébraïque et des travaux d'aiguille (laine, fil, soie, or)
  • Vœu perpétuel de virginité

Miracles

  • Entrée privilégiée dans le Saint des Saints au pied de l'Arche d'alliance
  • Nourrie par un ange dans le sanctuaire jusqu'à l'âge de douze ans

Citations

Quam pulchri sunt gressus tui, filia principal!

— Cantique des Cantiques, VII, 1

Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole !

— Paroles de la Vierge citées dans le texte

Date de fête

21 novembre

Époque

1ᵉʳ siècle

Catégories

Invoqué(e) pour

fidélité aux vœux, conversion parfaite

Autres formes du nom

  • Marie (fr)
  • Entrée de la sainte Vierge dans le temple (el)

Prénoms dérivés

Marie

Famille

  • Joachim (père)
  • Anne (mère)