Sainte Théodore d'Alexandrie (Pénitente)
Pénitente, Religieuse de l'ordre de Saint-Basile
Résumé
Épouse d'Alexandrie ayant succombé à l'adultère, Théodore se retire dans un monastère d'hommes sous un déguisement masculin pour expier sa faute. Calomniée et accusée d'être le père d'un enfant, elle accepte l'opprobre et élève l'enfant dans le désert avant d'être réintégrée. Sa sainteté et son sexe ne sont découverts qu'à sa mort.
Biographie
SAINTE THÉODORE D'ALEXANDRIE, PÉNITENTE,
RELIGIEUSE DE L'ORDRE DE SAINT-BASILE
La pénitence est une échelle qui mène de l’abîme du vice au faîte de la vertu, de la servitude du péché à la liberté de la grâce. Hugo card.
Il y avait à Alexandrie, au temps de l’empereur Zénon, une jeune dame appelée Théodore, qui avait passé très-vertueusement les premières années de son mariage. Son mari et elle s’aimaient avec tendresse. Mais le démon, qui ne peut souffrir l’union légitime des cœurs, entreprit de troubler et de rompre enfin une paix si douce et si charmante. Pour en venir à bout, il se servit d’un jeune homme auquel de grandes richesses donnaient moyen de satisfaire ses passions. Ce jeune libertin, épris d’un violent amour pour Théodore, ne négligea aucun moyen pour la séduire ; elle résista d’abord, mais à la fin elle succomba. Cette faute lui causa aussitôt un incroyable regret ; peu s’en fallut qu’elle ne se précipitât dans l’abîme du désespoir.
Dans le fort de sa douleur, qui lui faisait chercher mille moyens d’expier son crime, elle s’avisa de se couvrir d’un habit d’homme et d’aller se présenter à un monastère, à dix-huit milles de la ville, pour y finir ses jours dans les exercices pénibles de la pénitence. Avant de lui en accorder l’entrée, on lui dit qu’il fallait qu’elle passât la nuit à la porte, pour s’éprouver elle-même et donner aussi aux religieux des marques assurées de sa ferveur. Elle accepta cette condition et l’accomplit avec un courage invincible. Le lendemain, le supérieur l’examina sur sa vocation, et, après l’avoir admise, croyant que c’était un homme, il lui dit : « Ne pensez pas, mon frère, entrer ici pour y être à votre aise et sans travail ; vous y vivrez sous le joug de l’obéissance, et vous rendrez aux religieux tous les services qui leur seront nécessaires, non-seulement dans le monastère, mais encore dehors, où l’on aura besoin de vous. Vous cultiverez les arbres et sémerez les légumes ; vous porterez de l’eau en tous les lieux réguliers ; vous arroserez le jardin et vous ferez souvent des voyages pénibles à la ville. Toutes ces fonctions ne vous dispenseront ni du jeûne, ni de l’oraison, ni de vous trouver à l’église jour et nuit, ni des autres mortifications que nous pratiquons ici ». Théodore, qui regardait tout cela comme des délices de l’âme, en comparaison de ce qu’elle croyait mériter pour sa faute, promit de grand cœur de faire ponctuellement tout ce qu’on lui avait dit : elle fut ainsi reçue et demeura dans cette sainte maison.
Non-seulement elle fut fidèle à sa parole, mais elle en fit encore beaucoup plus que l’on n’exigeait d’elle ; car elle était infatigable au travail, et châtiait continuellement son corps par des austérités très-rigoureuses : d’abord, elle ne mangeait qu’une fois le jour, puis elle ne mangea que de deux jours l’un ; enfin, s’étant fait une habitude de l’abstinence, elle demanda permission à son supérieur de ne manger qu’une fois par semaine ; mais, pour expier de plus en plus sur son corps le crime qu’elle avait commis,
44 SEPTEMBRE.
elle ajouta à ses fatigues immenses et à ses jeûnes excessifs la douleur d'un rude cilice. Sa sainteté éclata encore davantage par quelques miracles que la divine Providence lui donna pouvoir d'opérer. Il y avait auprès du monastère un lac où se retirait un crocodile qui dévorait souvent les passants; ce qui avait obligé le préfet d'Alexandrie de mettre des sentinelles aux environs pour empêcher le monde de prendre son chemin par cet endroit. Les habitants en étaient extrêmement incommodés. Le préfet, ayant ouï faire récit de la vertu de Théodore que l'on comparait aux anges, tant elle était remplie de la grâce divine, la fit venir, et, lui faisant donner une cruche, il lui commanda d'aller chercher de l'eau dans le lac. Tout le monde l'en détourna, lui disant qu'elle allait s'exposer à la mort; mais, se sentant affermie d'une ferme confiance en Dieu, elle obéit en aveugle. Dès qu'elle parut auprès du lac, chose admirable : le crocodile la prit sur son dos, la porta sur l'eau, et lorsqu'elle eut rempli son vase, il la reporta à terre, sans lui avoir fait aucun mal. La Sainte reprocha ensuite à cet animal les cruautés qu'il avait exercées sur beaucoup de personnes, et, à l'heure même, le fit expirer à ses pieds. Une autre fois, la Sainte se rendant, de nuit, à un monastère, à travers une forêt remplie de bêtes sauvages, un de ces animaux se présenta devant elle pour lui servir de guide, et la conduisit sûrement jusqu'au monastère. Mais là il se jeta sur le portier pour le dévorer; la Sainte le délivra; puis, comme il avait reçu plusieurs plaies, elle prit un peu d'huile qu'elle mit dessus, et aussitôt il se trouva parfaitement guéri. La bête mourut sur-le-champ. Ces merveilles font voir que, de grande pécheresse, elle était devenue une vraie pénitente. Le démon, qui avait inutilement employé mille stratagèmes pour la perdre, lui apparut visiblement et lui dit, en la menaçant, qu'il ne cesserait point de lui faire une guerre cruelle, jusqu'à ce qu'il l'eût fait tomber dans le piège. En effet, il ne tarda pas longtemps à lui susciter de dangereuses persécutions.
Le supérieur l'avait envoyée à la ville avec des chameaux, pour y faire la provision de blé du monastère; ayant été surprise par la nuit, elle se coucha aux pieds de ses chameaux. Là, une jeune fille tentée par le démon vint la trouver, croyant que c'était un homme, et la sollicita au péché; plus tard, cette libertine ayant eu un enfant, accusa Théodore, qui fut aussitôt dénoncée à son supérieur. C'était un artifice de Satan, afin que la Sainte, révélant qui elle était pour se justifier, fût obligée d'abandonner le couvent où elle faisait une si rude pénitence. Mais elle eut le courage de garder inviolablement son secret, et laissa croire qu'elle était coupable du crime dont on l'accusait. On la chassa donc honteusement du monastère, et on lui permit de bâtir une pauvre chaumière aux environs pour se retirer. On lui apporta l'enfant, elle le reçut sans contradiction, et le nourrit d'un peu de lait de brebis que les bergers lui donnaient par aumône, et le vêtit aussi de pauvres langes qu'elle faisait elle-même avec de la laine qu'elle quêtait. Rien n'était plus digne de compassion que l'état d'opprobre et de souffrance où elle vivait. Elle y demeura néanmoins sept ans entiers, sans jamais se plaindre ni ouvrir la bouche pour faire connaître son innocence, se réjouissant, au contraire, de souffrir tous ces affronts pour expier l'injure qu'elle avait faite à son mari. Elle ne vivait que d'herbes sauvages et d'un peu d'eau qu'elle allait puiser au lac dont nous avons parlé. Ses yeux ne cessaient point de verser des larmes. Elle demeurait exposée à toutes les rigueurs des saisons. Tantôt son corps était brûlé des ardeurs du soleil, tantôt il était transi par les neiges et les pluies de l'hiver, tantôt il était à demi-mort par ses longues veilles et par ses jeûnes continuels, et son visage en devint si
défiguré qu'elle n'était pas reconnaissable. Cependant elle ne voulait jamais s'éloigner du monastère, espérant toujours y rentrer pour y finir ses jours dans la pénitence; et c'est ce que le démon s'efforça d'empêcher par ses ruses, en lui dressant tous les jours de nouveaux pièges, qui n'eurent pas cependant le succès que sa malice lui faisait espérer.
Théodore avait déjà rencontré plusieurs fois son mari, lorsqu'elle allait par la ville, et elle avait résisté à toutes les tendresses de son cœur pour ne pas se faire connaître à lui. Le démon tâcha de la prendre par cet endroit. Il lui apparut sous la figure de ce cher mari, et, employant les larmes, les soupirs, les plaintes et les reproches, avec les termes les plus pressants que l'on se puisse imaginer, il la sollicita de retourner à sa maison pour y passer ensemble le reste de leur vie. Mais Théodore découvrit ses embûches et les évita par sa persévérance. Il eut ensuite recours à la force et se présenta à elle sous la figure d'une troupe de bêtes féroces qui faisaient mine de vouloir la dévorer si elle ne prenait pas la fuite; mais elle demeura ferme et intrépide, sans jamais quitter sa place. Il en vint aux coups, et la traita si cruellement, qu'il la laissa chargée de plaies et plus morte que vive; elle méprisa encore sa fureur. Enfin, il lui apporta de l'or et de l'argent et lui servit des mets exquis; mais elle se moqua toujours de ses prestiges impies et malicieux.
Au bout de sept ans, on lui permit de rentrer dans le monastère, à condition, néanmoins, qu'elle n'y aurait plus aucun office et qu'elle demeurerait enfermée dans une cellule. Et elle y vécut encore deux ans dans une rigoureuse abstinence et une application continue à Dieu. On mit avec elle l'enfant dont nous avons parlé, afin qu'elle en eût toujours soin, et elle l'instruisit si bien à la vertu, que, depuis, il se fit religieux dans le même monastère, et en fut enfin élu abbé pour son mérite extraordinaire. Le supérieur, voulant savoir quelles leçons elle donnait à cet enfant, envoya quelques frères pour écouter, à la porte de sa cellule, ce qu'elle lui disait, et ils ouïrent cette belle instruction :
« Mon cher enfant, le temps de ma mort étant proche, je vous quitterai bientôt; mais je vous laisse entre les mains d'un bon père, qui est Dieu, père de tous les orphelins; je vous recommande à la sainte Providence. J'espère aussi que le supérieur du monastère ne manquera pas de charité en votre endroit et même que les religieux auront de la bonté pour vous. Ne demandez point quelle est votre naissance: il n'y a de véritable noblesse que celle que l'on acquiert par la vertu. Ne regardez point l'honneur des hommes: ceux qui sont les plus honorés ne sont pas les plus heureux. Au contraire, Jésus-Christ a dit que c'était une béatitude de souffrir, pour son amour, des injures, des opprobres, des ignominies et des faux témoignages, qui nous ravissent notre réputation. Si vous voulez que l'on ait quelque égard pour vous, ayez-en le premier pour les autres. Fuyez le sommeil autant qu'il vous sera possible. Embrassez un genre de vie austère et dur au corps; que vos habits soient rudes et plus propres à affliger votre chair qu'à la flatter. Trouvez-vous ponctuellement à toutes les assemblées des religieux pour faire la prière avec eux. Ne faites jamais de peine à personne. Quand on vous interrogera, ne répondez que les yeux baissés en terre. Ne vous raillez point des défauts des autres. Gémissez sans cesse intérieurement devant Dieu, si vous voulez avoir part à ses consolations. Priez avec ferveur pour ceux que vous savez être tombés en quelque péché. Ne refusez jamais d'assister les infirmes; courez à eux avec empressement. Ne vous lassez jamais dans le chemin de la perfection. Rendez service à votre prochain comme s'il était votre maître, afin que vous soyez l'ami de Jésus-Christ, qui
41 SEPTEMBRE.
s'est revêtu pour vous de la forme de serviteur. Soyez toujours en prière, de crainte que vous ne tombiez en tentation ; si elle se présente, résistez-y généreusement ; et, quand elle sera passée, ne cessez point pour cela de prier, de peur qu'une autre fois vous ne soyez vaincu. Si vous pratiquez ces maximes, mon cher enfant, je vous assure que Dieu viendra toujours à votre aide pour vous tendre la main, afin que vous triomphiez de tous vos ennemis ».
Quelque temps après cette pieuse exhortation, elle passa tranquillement de cette vie à une meilleure. Lorsqu'elle expira, l'abbé apprit par révélation qui elle était et la gloire dont elle jouissait dans le ciel. Son mari, par une inspiration divine, se rendit au monastère pour y voir sa chère Théodore ; il se fit religieux au même endroit, et passa le reste de ses jours dans la cellule de sa femme, avec laquelle il fut aussi inhumé.
On la peint parfois ayant devant elle un démon qui lui prend les mains comme pour la cajoler ou lui arracher son anneau : c'est une manière d'indiquer qu'après une vie exemplaire dans le mariage durant plusieurs années, elle se laissa entraîner une fois à l'adultère.
Nous avons tiré cette histoire de Métaphraste, et elle est rapportée au tome V de Surius.
Événements marquants
- Mariage vertueux à Alexandrie
- Chute dans l'adultère suite aux sollicitations d'un jeune libertin
- Fuite dans un monastère d'hommes sous un habit masculin pour faire pénitence
- Soumission à des travaux pénibles et des jeûnes rigoureux
- Accusation calomnieuse de paternité par une jeune fille
- Exclusion du monastère et vie d'ermite pendant sept ans avec l'enfant
- Réintégration au monastère et vie en cellule pendant deux ans
- Révélation de sa véritable identité à sa mort
Miracles
- Domptage d'un crocodile qui la porte sur son dos pour puiser de l'eau
- Guérison d'un portier mordu par une bête sauvage avec de l'huile
- Révélation divine de son identité à l'abbé au moment de son trépas
Citations
Ne demandez point quelle est votre naissance: il n'y a de véritable noblesse que celle que l'on acquiert par la vertu.