Vénérable Jean-Baptiste de La Salle
Fondateur des Frères des Écoles Chrétiennes
Résumé
Né à Reims en 1651, Jean-Baptiste de La Salle renonça à sa fortune et à son canonicat pour se consacrer à l'éducation gratuite des enfants pauvres. Il fonda l'Institut des Frères des Écoles Chrétiennes, traversant de nombreuses persécutions et épreuves de la part des autorités civiles et religieuses. Il mourut à Rouen en 1719, laissant derrière lui une œuvre pédagogique et spirituelle majeure.
Biographie
LE VÉNÉRABLE JEAN-BAPTISTE DE LA SALLE,
FONDATEUR DES FRÈRES DES ÉCOLES CHRÉTIENNES
Le vénérable de La Salle naquit, en 1651, à Reims, où son père était conseiller au présidial. Il reçut au baptême le nom de Jean-Baptiste : sa vie fut innocente et pénitente comme celle de son saint patron. Dès sa plus tendre enfance, il donna des indices certains qu'il était né pour le ciel. Les saints noms de Jésus et de Marie furent les premiers qu'il prononça distinctement. Sa mère, dont la piété égalait la tendresse, s'appliqua à le former à la vertu. La prière fit ses seules délices, la lecture des bons livres sa seule distraction. Il se plaisait à élever, dans les parties les plus solitaires de la maison paternelle, de petites chapelles, à les orner de fleurs, soigneusement renouvelées selon les saisons ; à les décorer de saintes images et de pieux reliquaires ; là il priait, il chantait des cantiques, il imitait avec dévotion les saintes cérémonies de l'Église. Les amusements du monde n'eurent pas plus d'attrait pour lui que ceux de l'enfance : là où les autres éprouvaient des sentiments de plaisir ou de vanité, lui ne trouvait qu'une sainte tristesse. Ainsi, un jour que, dans les salons de son père, une réunion d'élite se livrait au plaisir de la danse et à d'autres divertissements, loin d'y prendre part, il ressentit tout à coup un si vif sentiment de tristesse, qu'il
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fondit en larmes et alla se jeter dans les bras d'une personne pieuse de la compagnie, qui ne parvint à le consoler qu'en allant dans sa chambre lui lire quelques pages de la Vie des Saints, sa lecture de prédilection.
Quand il sortait de la maison, c'était pour aller visiter le Seigneur dans ses temples : du moins c'était toujours là que le menait son cœur. Sa piété, dans l'église, semblait celle d'un ange : il ne sortait de son recueillement que pour prendre garde à ce qui se passait à l'autel. Il remarquait tout et il ne manquait pas, au retour, de faire des questions sur ce qu'il avait vu. Bientôt l'envie de servir lui-même à l'autel, fonctions que les anges doivent nous envier et dont tant de fidèles ne savent pas apprécier l'honneur, lui fit apprendre la manière de répondre à la messe : il s'acquitta dès lors de cette action de piété avec la foi la plus vive et un tendre amour pour Notre-Seigneur. Il eût regardé comme une grande privation de se voir enlever ce bonheur un seul jour.
Prévenu de tant de grâce, notre pieux enfant s'appliqua avec ardeur aux études sérieuses, d'abord à la maison paternelle, puis à l'Université de Reims. Il faisait la joie de ses maîtres, qui le voyaient tous les jours croître en sagesse et en science. Ses parents espéraient qu'il serait le soutien de sa famille. Son père ne se proposait que d'en faire un honnête homme, un homme de probité, un magistrat intègre ; mais Dieu le destinait à quelque chose de plus parfait, il écouta sa voix et y fut docile. Il déclara qu'il se sentait une vocation irrésistible pour le ministère sacré. Ses parents voyaient par là tous leurs projets renversés ; mais, pleins de foi, ils consentirent généreusement à ce qui allait les détruire. Jean-Baptiste reçut leur consentement avec joie et reconnaissance. On le vit dès lors plus recueilli qu'auparavant : il redoubla ses prières, et supplia la sainte Vierge de le présenter elle-même à son Fils et de lui obtenir la grâce d'être un digne ministre des autels.
Ayant reçu la tonsure cléricale, il fut pourvu, vers l'âge de dix-sept ans, d'un canonicat de l'église métropolitaine de Reims (9 juillet 1666), et il en prit possession six mois après (17 janvier 1667). Aussitôt qu'il eut terminé son cours de philosophie, il se fit recevoir, selon la coutume, maître-ès-arts ; puis la pensée lui vint d'aller passer sa thèse de doctorat à l'université de Paris. Cherchant, dans cette ville de dissipations et de dangers, un lieu où il pût devenir savant sans cesser d'être pieux, il se fixa au séminaire de Saint-Sulpice ; cette pépinière de la science et de la ferveur avait alors pour supérieur l'abbé Tronçon, regardé à juste titre comme l'un des oracles du clergé et de son temps : les évêques, Fénelon entre autres, élevés à cette sainte école, l'honoraient comme un père, le consultaient comme leur maître dans la théologie, et surtout le prenaient pour guide dans les voies spirituelles. Jean de La Salle dut s'avancer à grands pas sous la direction d'un tel ecclésiastique. Son entrée dans les Ordres fut retardée par la mort de sa mère (1671) et celle de son père qui suivit de près (1672) ; il supporta ces deux épreuves avec une grande résignation, mais il dut revenir à Reims ; le soin de ses affaires domestiques et la tutelle de ses frères orphelins lui firent une loi de s'arracher à lui-même pour se consacrer à des êtres si chers, que sa mère et son père mourants avaient recommandés à sa sollicitude : c'était un pénible fardeau. Il le supporta avec empressement, avec intelligence, avec énergie ; il montra de bonne heure cette persévérance qui vient à bout des tâches les plus difficiles. Cependant, au milieu des tracas qu'amènent nécessairement les intérêts temporels, il ne perdit pas de vue sa vocation pour l'état ecclésiastique. Il se prépara longtemps et avec le
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plus grand soin à recevoir les saints Ordres : « Peut-on être jamais assez préparé », disait-il, « aux fonctions du sacerdoce ? une charge redoutable aux anges mêmes, une dignité dont le poids a paru accablant aux plus saints personnages, ne doit-elle pas faire reculer un pécheur tel que moi ? » Et il ajoutait, en répétant les paroles qu'avait coutume de répéter à ses disciples le saint fondateur de Saint-Sulpice : « Il faut être aveugle pour se présenter à la prêtrise : aveugle ou par les ténèbres du péché et des passions, ou par une obéissance simple et qui ne sait point raisonner ». Il fallut, en effet, que le saint jeune homme se laissait conduire comme un aveugle par son directeur pour que son humilité consentît à la prêtrise. Il fut ordonné le 9 avril 1678, à l'âge de vingt-sept ans. L'air de sainteté qu'on remarqua en lui, la première fois qu'il offrit de ses mains la céleste victime, ne le quitta plus désormais : il suffisait de le voir à l'autel, pour croire à la présence réelle de Notre-Seigneur. Il y recevait tant de lumières qu'on l'attendait au sortir de l'église pour le consulter. Mais quelquefois il était hors d'état de communiquer avec les hommes : rempli du Dieu qu'il portait dans sa poitrine, intimement uni à cet hôte divin, il avait à peine l'usage de ses sens. Lorsqu'il était malade, il trouvait souvent dans sa ferveur des forces inattendues et peut-être surnaturelles : plus d'une fois on le vit se lever de son lit de douleur, malgré l'avis des médecins, et se faire traîner pour ainsi dire à l'autel, pour s'y nourrir du pain des forts. Souvent aussi, après la communion, il tombait en extase : son âme ravie vers Dieu y puisait le mépris du monde et la force de lui résister. Mais, voyons de quelle manière notre saint prêtre fut préparé et conduit par la Providence à l'exécution des desseins qu'il avait sur lui.
Un vertueux chanoine, nommé Roland, qu'il avait pris pour directeur de sa conscience, avait fondé une communauté des filles de l'Enfant-Jésus, pour l'instruction des orphelines et des enfants de leur sexe ; sur le point de mourir, il la recommanda à son fils spirituel, à son ami, en lui prédisant même, sans doute par une inspiration d'en haut, qu'il aurait la gloire d'établir les véritables écoles chrétiennes. La vie qu'il menait était bien propre à l'acheminer vers cette sainte entreprise. Il avait appris à Saint-Sulpice à vaincre le vieil homme qui veut secouer toute loi, en soumettant toutes les actions de sa vie à une règle uniforme. Chez lui, tout avait son heure marquée, le lever, la prière, la méditation, l'étude, les repas, les lectures spirituelles ; l'office canonial était le centre de toutes les actions de la journée. Les amères critiques des mondains furent loin de le décourager ; elles lui apprirent à réviser les vains arrêts du monde au tribunal souverain de sa conscience ; il devint encore plus solitaire ; sa vie fut plus austère, ses oraisons plus fréquentes, ses veilles plus longues. Le soin qu'il donna à la partie intérieure de lui-même le rendit négligent pour son extérieur ; il ne fit plus usage que des étoffes les plus grossières, et adopta dès lors l'habit qu'il a transmis à ses enfants avec son esprit et ses vertus. Tout le temps que lui laissaient ses exercices de piété était consacré à visiter les familles indigentes. Regardant le sommeil comme un obstacle à ses progrès dans la perfection, il se faisait éveiller, en toute saison, à quatre heures du matin. Il eut d'abord beaucoup de mal à remporter sur la nature cette première victoire de la journée : il se levait bien exactement, mais une fois sur son prie-Dieu, lorsqu'il s'efforçait d'élever son âme vers Dieu par l'oraison, un profond assoupissement la tenait comme ensevelie dans le corps, et sa tête retombait lourdement : il mit à l'endroit où elle avait coutume de retomber ainsi un caillou hérissé d'aspérités : à chaque chute ces pointes
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le réveillaient et le ramenaient à sa prière; par ce moyen héroïque il s'accoutuma si bien à veiller, que, dans la suite, il passait facilement des nuits entières à prier, à écrire ou à s'occuper des affaires pressantes de son Institut. Aux veilles, il ajoutait des jeûnes rigoureux. Dans la semaine sainte, par exemple, depuis le jeudi jusqu'au jour de Pâques, il ne prenait qu'un bouillon maigre, sans pain.
Cependant le moment approchait où les desseins de Dieu allaient recevoir un commencement d'exécution: un saint religieux, le P. Barré, de l'Ordre de Saint-François de Paule, avait établi les filles de la Providence pour l'instruction des petites filles nées de parents pauvres. Il avait aussi formé le plan d'un établissement de maîtres d'écoles gratuites pour les garçons qu'on laissait sans éducation; mais il y rencontra tant d'obstacles, qu'il ne put les vaincre. Une dame noble et riche, madame de Maillefer, convertie d'une vie mondaine à une vie de bonnes œuvres, s'intéressait vivement à cette entreprise; elle envoie de Rouen un pieux laïque, M. Adrien Niel, avec des lettres pour essayer d'établir à Reims une école gratuite pour les garçons. Il avait une lettre pour notre saint chanoine, qui était prié de l'aider de ses conseils, et qui le logea même dans sa maison. Le projet lui parut infiniment louable, mais difficile à exécuter; Jean de La Salle s'y intéressa, comme il eût fait à une autre œuvre; il était loin de soupçonner que Dieu le destinait à devenir un fondateur d'Ordre: « Si j'avais cru », dit-il, « que le soin de pure charité que je prenais des maîtres d'école eût dû jamais me faire un devoir de demeurer avec eux, je l'aurais abandonné; car, comme naturellement je mettais au-dessous de mon valet ceux que j'étais obligé d'employer aux écoles, la seule pensée qu'il m'aurait fallu vivre avec eux m'eût été insupportable ». Ainsi il se contenta d'abord de loger deux maîtres chez M. Dorigny, curé de Saint-Maurice de Reims, auquel Dieu avait, dans le même temps, inspiré le désir de travailler à l'œuvre des écoles gratuites, et qui regarda comme une rencontre aussi heureuse que surprenante qu'on vint lui faire cette proposition, et ils ouvrirent immédiatement l'école, en 1679. Jean de La Salle crut qu'il n'y avait plus rien à faire pour eux que de louer Dieu des bénédictions qu'il avait données à ses soins, mais il dut encore aider, de ses avis et de sa bourse, M. Niel qui avait une singulière activité pour commencer des écoles nouvelles, tantôt dans une paroisse, tantôt dans une autre. De plus, en l'absence souvent réitérée de M. Niel, Jean de La Salle fut obligé de le suppléer auprès des maîtres: il leur donna un petit règlement, les logea près de chez lui, puis dans sa maison, et enfin la quitta pour aller demeurer avec eux dans une habitation étrangère. Cela indisposa contre lui toute la ville de Reims et surtout ses parents; en effet, aux yeux du monde, il ne pouvait guère s'abaisser davantage; mais il s'élevait au jugement de Dieu! Cependant Niel, qui avait dans l'esprit plus d'activité que de suite, fit manquer quelques écoles par son inconstance; La Salle, qui ne se proposait au commencement que de suppléer à ses absences, fut obligé de se charger de tout, et devint, sans y penser, fondateur d'un nouvel Ordre religieux.
Déjà plusieurs maîtres avaient renoncé à un genre de vie qui les gênait trop, parce qu'il demandait une contrainte continuelle. Ceux qui remplirent de nouveau la maison montrèrent, il est vrai, qu'ils avaient envie de bien faire; mais ils laissèrent voir aussi bien des défauts. Ce ne fut qu'à force d'instructions et d'exhortations touchantes qu'ils parurent faire des progrès dans la vie spirituelle, et porter assez volontiers le joug d'une régularité mortifiante. On vit naître en eux une sainte émulation, effet merveilleux de la vigilance de leur infatigable conducteur. Sa patience à supporter tous leurs défauts, sa charité tendre et paternelle à les écouter dans tous les temps, à entrer dans leurs peines ; sa douceur inaltérable en les reprenant, lui gagnaient leur confiance et leur cœur. Ils l'aimaient comme leur père ; ils s'aimaient mutuellement ; la paix régnait parmi eux. Tout à coup il s'éleva une tempête qui lui fit payer bien cher le plaisir innocent qu'il goûtait en commençant à jouir du fruit de ses travaux.
Des inquiétudes sur l'avenir agitèrent ces hommes attachés encore à la terre. A quoi nous conduira la vie dure que nous menons, se dirent-ils les uns aux autres ? Il n'y a rien de solide dans l'état que nous avons pris. Nous perdons notre jeunesse dans cette maison. Que deviendrons-nous si notre Père nous abandonne, ou si la mort nous l'enlève ? De là un refroidissement général. Le bon Père en est effrayé, mais il n'en peut deviner la cause : il leur témoigne plus de bonté que jamais ; il les questionne. Enfin, ils lui avouèrent franchement les craintes qu'ils avaient. Aussitôt il leur dit plein de zèle : « Hommes de peu de foi, qui vous donne la hardiesse de prescrire des bornes à une bonté infinie qui n'en a point ? Puisqu'elle est infinie, peut-elle vous manquer et n'avoir pas soin de vous ? Vous voulez des assurances ? L'Évangile ne vous en fournit-il pas ? En exigez-vous de plus fortes que la parole expresse de Jésus-Christ ? C'est un engagement qu'il a signé de son sang, etc. » Ce discours était fort touchant, mais il y manquait quelque chose. Les auditeurs se disaient à eux-mêmes et entre eux : Si chacun de nous avait un bon canonicat ou un riche patrimoine comme notre Père, nous parlerions aussi éloquemment sur l'abandon à la divine Providence ; ou bien, si notre Père n'avait pas plus que nous, ses discours nous persuaderaient davantage. Longtemps ils n'osèrent lui faire une observation si étrange. Enfin, pressés par ses exhortations toujours plus véhémentes, ils lui en firent brusquement l'aveu. Le bon Père, quoique surpris, convint humblement qu'ils avaient raison. Dès lors il résolut de se défaire de son patrimoine pour fonder des écoles. Il consulta le Père Barré, ce vertueux Minime, qui se montra bien autrement sévère. Il lui conseilla, non-seulement de se défaire de son patrimoine, mais d'en donner le prix aux pauvres ; il lui conseilla de plus de résigner son canonicat, non pas à son frère, qui était ecclésiastique, mais à un étranger. Les renards, lui dit-il avec Jésus-Christ, ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids pour se retirer ; mais le Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête ; et il expliquait ainsi ces paroles du Sauveur : « Qui sont ces renards ? Ce sont les enfants du siècle qui s'attachent aux biens de la terre. Qui sont ces oiseaux du ciel ? Ce sont les religieux qui ont leurs cellules pour asile ; mais pour les maîtres et les maîtresses d'école, dont la vocation est d'instruire les pauvres à l'exemple de Jésus-Christ, point d'autre partage sur la terre que celui du Fils de l'Homme. Tout autre appui que la Providence ne convient pas aux écoles chrétiennes. Cet appui est inébranlable, et elles demeureront elles-mêmes inébranlables, si elles n'ont point d'autre fondement ».
Certainement, ce n'est pas la chair et le sang qui révèlent des vérités si rigides et si pures ; et ce qui prouve bien qu'elles étaient véritablement inspirées d'en haut, c'est que celui qu'elles intéressaient, et à qui elles devaient paraître extrêmement dures, les goûta aussitôt. Son cœur consentit sans murmurer à des sacrifices si difficiles. Plus il y pensait devant Dieu, plus il s'y sentait disposé. Il eut plus de difficultés de la part des hommes : ceux qu'il consulta se trouvèrent divisés de sentiment : l'archevêque de
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Reims ne voulut point lui permettre de quitter son canonicat. A la longue il en obtint la permission ; mais le supérieur du séminaire lui conseilla, de la part de l'archevêque, de résigner le canonicat à son frère, qui en était digne. La Salle répondit : « Je conviens que mon frère a tout le mérite que vous reconnaissez en lui ; mais c'est mon frère, et cette seule raison m'empêche de condescendre aux désirs de Monseigneur l'archevêque ». Le supérieur, frappé de cette réponse, changea de langage, et dit qu'il approuvait désormais un dessein qu'il s'était chargé de combattre : « A Dieu ne plaise », ajouta-t-il, « que je vous conseille jamais de faire ce que tant de gens désirent de vous ! Exécutez ce que l'Esprit-Saint vous a inspiré. Ce conseil, que je vous donne à présent, si opposé à celui que je vous ai donné d'abord, est le conseil de l'Esprit de Dieu et le seul qu'il faut écouter ».
La Salle, qui avait trente-trois ans, résigna donc son canonicat à un étranger. Il vendit également tous ses biens et en distribua le prix aux pauvres, dans l'année désastreuse de 1684, à tel point qu'il se vit lui-même réduit à mendier sa nourriture. Ses disciples murmurèrent de ce qu'il n'avait rien réservé pour eux. Il leur répondit en ces termes : « Revenez, mes chers frères, sur les tristes jours dont nous sommes à peine sortis. La famine vient d'exposer sous nos yeux tous les maux qu'elle cause aux pauvres et toutes les brèches qu'elle sait faire à la fortune des riches. Cette ville n'était plus peuplée que de misérables. Ils s'y rendaient de toutes parts et venaient y traîner un reste de vie languissante, que la faim allait bientôt terminer. Pendant tout ce temps, où les plus riches n'étaient pas eux-mêmes assurés de trouver à prix d'argent un pain devenu aussi rare que précieux, que vous a-t-il manqué ? Grâce à Dieu, quoique nous n'ayons ni rentes ni fonds, nous avons vu ces temps fâcheux se passer sans manquer du nécessaire. Nous ne devons rien à personne, pendant que plusieurs communautés opulent se sont ruinées par des emprunts et par des ventes désavantageuses, devenues nécessaires pour les faire subsister ». Ce discours leur fit faire attention aux miracles que la divine Providence avait faits en leur faveur. Ils apprirent enfin à ne plus s'en défier dans la suite.
De ce moment, La Salle se livra tout entier à la formation de son institut. Vivant d'aumônes avec ses maîtres d'école, il éprouvait une violente répugnance pour certains aliments. Pour se vaincre une bonne fois pour toutes, il se condamna à une abstinence totale, jusqu'à ce qu'il sentit naître en lui une faim dévorante. Ce moyen lui réussit. Un jour, le cuisinier servit par mégarde une portion d'absinthe. Les autres se crurent empoisonnés et s'abstinrent du reste. Le Père, qui avait mangé toute sa portion sans s'apercevoir de rien, fut fort surpris d'entendre parler de poison. On examina la chose : ce n'était que de l'absinthe. Les bonnes gens s'en amusèrent dans la récréation. Mais le Père, pour leur apprendre à se mortifier, fit servir une seconde fois la portion qu'ils avaient rebutée, et il fallut la manger tout entière.
Il assembla ensuite douze de ses principaux disciples pour délibérer avec eux sur les constitutions à donner à leur petite société. Ils prennent d'abord le nom de Frères de la Doctrine chrétienne, et décident que leur nourriture serait celle du pauvre peuple. Ils proposent de faire les vœux perpétuels de pauvreté, de chasteté et d'obéissance ; mais le Père veut qu'ils ne les fassent d'abord que pour trois ans, et il les fait avec eux. Après bien des réflexions, il leur donna pour habillement uniforme celui qu'ils portent encore maintenant. On en fit des risées. On les hua, on en vint jusqu'à leur
jeter de la boue au visage, sans que personne s'avisât de prendre leur défense. Lui-même, le Père, ayant été faire l'école à la place d'un Frère, reçut des soufflets dans la rue. Il essuya cette épreuve pendant plus d'un mois. Ce ne fut pas la seule fois où il eut à souffrir de ces outrages, lui et ses Frères.
Pour pratiquer lui-même l'obéissance, à l'exemple de Jésus-Christ, il se démit de la charge de supérieur, persuada aux Frères d'en élire un autre à sa place, auquel il fut le premier à promettre obéissance. Mais l'autorité ecclésiastique, ayant su ce qui s'était passé, l'obligea à reprendre la première place. En 1687, celui des Frères qui était à la tête des écoles de Guise tomba si dangereusement malade, qu'on désespéra de sa vie. Il reçut les derniers sacrements et fut abandonné des médecins ; il se voyait sur le point d'expirer : une seule chose le chagrinait, c'était de ne pas voir son Père avant de mourir. Le bon Père fait exprès le voyage, et le Frère est guéri en le voyant.
Le saint Institut se développait, se répandait de proche en proche par le moyen de mille difficultés, de mille persécutions, qui, humiliant davantage les instruments qu'il emploie, les sanctifiant davantage, attirent sur eux plus de grâces, et rendent plus manifeste la providence de Notre-Seigneur. En 1688, M. de Lamoricière, curé de Saint-Sulpice, appela les Frères de La Salle sur sa paroisse ; ils y vinrent le 24 février avec leur Père.
L'ancien directeur de l'école paroissiale les avait sollicités lui-même de venir ; mais quand il vit leur succès, il en fut jaloux et n'omit rien pour les desservir ; en quoi il fut puissamment secondé et même surpassé par la jurande ou corporation jurée des maîtres d'école de Paris. C'est que les écoles des Frères se multipliaient à Paris et ailleurs, les enfants y affluaient sans nombre, le peuple les aimait. Le Père avait établi un noviciat à Vaugirard, il est obligé de le transférer au faubourg Saint-Antoine : les maîtres jurés de Paris le poursuivent en 1704, jusqu'à lui faire enlever ses meubles. L'archevêque de Paris était le cardinal de Noailles, gouverné par les Jansénistes. Le vénérable de La Salle étant éminemment soumis à tous les décrets du Saint-Siège, on le tracassait de la part de l'archevêque ; on voulut lui ôter la charge de supérieur et en imposer un autre aux Frères. Au milieu de ces contradictions, les écoles se multipliaient par toute la France ; il y avait des Frères à Rome dès 1702. Ses motifs pour les y envoyer furent, comme il le dit lui-même : « 1° de planter l'arbre de la société et de lui faire prendre racine dans le centre de l'unité, à l'ombre, sous les yeux et sous les auspices du Saint-Siège ; 2° de la fonder sur la pierre solide, sur cette pierre contre laquelle les portes de l'enfer ne peuvent prévaloir, et de l'attacher pour toujours à cette Église qui ne peut ni périr ni faillir ; 3° de se faire une voie pour aller aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ demander l'approbation de ses Règles et de ses Constitutions, et la grâce pour ses Frères de faire les trois vœux solennels de religion ; 4° pour obtenir la bénédiction apostolique sur son Institut, pour l'autoriser de la protection du chef de l'Église, et prendre de lui la mission d'enseigner la doctrine chrétienne sous le bon plaisir et l'agrément des évêques ; 5° enfin il voulait envoyer quelques-uns de ses disciples dans la capitale du monde chrétien, source de la communion catholique, pour y être les garants de sa foi, de son attachement inviolable au Saint-Siège et de sa soumission à toutes ses décisions dans un temps où un si grand nombre de personnes en France paraissaient n'en faire aucun cas ». Tels étaient et tels furent toujours les sentiments du vénérable de La Salle. Il y forma ses disciples ; il ne cessa
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de les leur inspirer en toute occasion. C'est parce que ces sentiments étaient gravés profondément dans son âme, qu'il lui arrivait assez souvent d'ajouter à son nom la qualité de prêtre romain.
Il serait trop long de raconter ici toutes les tribulations dont ce vénérable fondateur fut abreuvé en beaucoup d'endroits, mais surtout à Paris, d'où il fut souvent obligé de s'enfuir : des ennemis s'acharnèrent toute leur vie à le persécuter ; mais sa patience fut toujours inaltérable. Une fois, entre autres, un grand-vicaire de l'archevêque de Paris fut chargé de mettre un autre supérieur à sa place : lorsque la communauté eut été assemblée à cet effet, le vénérable de La Salle fut le seul qui ne se plaignit point d'un pareil affront : il promit même de calmer l'indignation des Frères. La plus cruelle de ses peines fut sans doute de voir ses enfants souffrir à cause de lui.
M. de La Chétardie, curé de Saint-Sulpice, s'étant laissé aveugler par d'injustes préventions, refusa de payer à la communauté, tant qu'il la gouvernerait, la pension qu'il s'était engagé à lui donner, et qu'il prenait sur des aumônes que des dames pieuses déposaient en ses mains ; ses disciples manquaient de pain. Ce dénouement se répéta plusieurs fois ; mais la Providence eut soin de nourrir ses enfants, et le bon Père, se sacrifiant lui-même, ne recula devant aucune humiliation, ne négligea aucun artifice de la charité ou de l'humilité pour sauver un Institut qu'il savait être si utile à l'Église.
A Rouen, les Frères qu'on avait demandés avaient besoin, pour vivre, de 3,600 livres, sans parler du loyer de la maison. Au lieu de cela, la ville ne donna que 600 livres, sur lesquelles 300 étaient absorbées par le loyer. Jean de La Salle ne recula point devant des ressources si désespérantes ; toujours confiant dans la divine Providence, pour le soin de réparer les injustices des hommes, il loua une maison et s'y installa avec douze Frères, réduit à une pension de dix-sept sous par jour, pour nourrir cette communauté. Dieu seul sait comment ces martyrs ont pu vivre ainsi pendant vingt-cinq ans. Manquant de tout, de linge, d'habits, de pain, ils ne retranchèrent jamais rien de leurs travaux ordinaires, qui, pour toute récompense, ne leur attiraient que le mépris et l'outrage. A peine pouvaient-ils se montrer sans recevoir une injure ; on les couvrait de boue, on leur jetait des pierres, on les frappait. A la merci de la faim et du froid, pendant les années 1709 et 1710, ils essuyèrent, à la mort près, tout ce que la famine et l'hiver ont de plus cruel. Cependant de temps en temps Dieu inspirait à quelques personnes vertueuses la pensée de les secourir ; mais ces secours n'allèrent jamais qu'à l'absolu nécessaire, comme si Dieu eût voulu empêcher ses humbles serviteurs de mourir de froid et de faim, sans les priver du mérite de souffrir de l'un et de l'autre.
Les aumônes qu'ils recevaient étaient si rares et si minimes, que les bons Frères regardèrent comme miraculeux l'envoi par une personne inconnue d'une somme de vingt-deux livres, accompagnée d'un billet portant ces mots : « Ne vous embarrassez point d'où vient cette charité ; mettez seulement votre confiance en Dieu ; ayez soin de le servir fidèlement, et lui-même vous nourrira ».
Il manquait aux souffrances du vénérable de La Salle, pour ressembler davantage à son Sauveur, la plus cuisante de toutes, peut-être, pour le cœur d'un père, celle d'être trahi par les siens. Il but cette amertume plus d'une fois dans le calice que la main du Seigneur lui présenta. Nous n'en citerons qu'un exemple : A peine les Frères furent-ils installés à Mende,
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qu'ils eurent la présomption de rompre avec leur communauté, de secouer le joug de l'autorité et de vivre en dehors de toute règle; le nouvel évêque et les magistrats de la ville appuyèrent cette révolte. Le pauvre serviteur de Dieu, au lieu d'entreprendre une lutte incertaine, se résolut à vivre quelque temps avec ses disciples rebelles, espérant les ramener peu à peu au sentiment de leurs devoirs. Mais sa présence était un reproche continuel, son exemple leur était insupportable. Ils osèrent lui dire que, s'il voulait continuer à vivre parmi eux, il fallait qu'il payât sa pension. Il ne répondit rien, il s'humilia comme toujours et alla demander un asile à la charité des Révérends Pères Capucins. Racontant à un autre Frère que ceux de Mende refusaient de le reconnaître pour supérieur, il ajoutait : « Ils ont bien raison, car je suis incapable de l'être ». Quant aux rebelles, la discorde se mit parmi eux, le chef de la révolte resta seul avec un autre; ils commirent tous deux une foule de scandales, et la Justice divine, au bout de dix ans, les punit en les faisant périr de la peste. Les Frères de Grenoble se montraient les dignes enfants d'un si bon père : c'est pendant qu'il goûtait au sein de cette famille chérie un peu de repos, que fut publiée la bulle *Unigenitus* (1714); il la reçut et la fit recevoir avec la soumission la plus entière. Cette conduite augmenta l'animosité des Jansénistes, qui, en son absence, essayèrent de gouverner les Frères de Paris : ces loups, couverts d'une peau de brebis, allaient ravager ce troupeau, lorsqu'il rappela son pasteur. Jean de La Salle différait toujours de se rendre à Paris, espérant sans doute qu'on nommerait un autre supérieur à sa place, lorsqu'il reçut la lettre suivante :
« Monsieur notre très-cher Père. — Nous, principaux Frères des écoles chrétiennes, ayant en vue la plus grande gloire de Dieu, le plus grand bien de l'Église et de notre société, reconnaissons qu'il est d'une extrême conséquence que vous repreniez le soin et la conduite générale du saint œuvre de Dieu, qui est aussi le vôtre, puisqu'il a plu au Seigneur de se servir de vous pour l'établir et le conduire depuis si longtemps : tout le monde est convaincu que Dieu vous a donné et vous donne les grâces et les talents nécessaires pour bien gouverner cette nouvelle compagnie, qui est d'une si grande utilité à l'Église; et c'est avec justice que nous rendons témoignage que vous l'avez toujours conduite avec beaucoup de succès et d'édification. C'est pourquoi, Monsieur, nous vous prions très-humblement et vous ordonnons, au nom et de la part du corps de la Société auquel vous avez promis obéissance, de prendre incessamment soin du gouvernement général de notre Société. En foi de quoi nous avons signé. Fait à Paris, ce 1er avril 1714. Et nous sommes avec un très-profond respect, Monsieur notre très-cher Père, vos très-humbles et très-obéissants inférieurs ».
Sur cette lettre de ses enfants, le Père reprit le commandement, par obéissance; mais toujours il les pria de lui donner un successeur. En attendant, il se déchargeait de la plupart des affaires sur frère Barthélemy, maître des novices, qui était tout à fait digne de cette confiance. Revenu à Paris, le Père y guérit un possédé; mais il eut beaucoup à souffrir de la part des Jansénistes, qui gouvernaient le cardinal de Noailles, surtout depuis la mort de Louis XIV. Ce fut un motif pour lui de ramener ses novices à Rouen, dans la maison de Saint-Yon. Cependant il pressait toujours ses Frères d'accepter sa démission et de choisir un autre supérieur. Il était vieux, infirme, et aspirait à un peu de repos. Mais surtout il craignait pour l'avenir de sa Congrégation, il craignait qu'on ne la laissât pas se gouverner elle-même, et qu'on lui imposât des supérieurs étrangers : déjà même on l'avait fait
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pour quelques maisons particulières. Les Frères finirent par acquiescer à ses instances, et choisirent à l'unanimité, pour son successeur, frère Barthélemy. C'était dans les jours de la Pentecôte 1717. Le bon Père, avec ses enfants, s'occupa de donner une forme définitive à leurs Constitutions, afin qu'elles puissent être approuvées par le Saint-Siège; il eut soin d'y mettre que les Frères n'auraient pour supérieur que l'un d'entre eux. Il composa quelques petits ouvrages spirituels, entre autres une *Explication de la Méthode d'oraison*. Il en revit d'autres qu'il avait composés précédemment : 1° les *Devoirs du chrétien envers Dieu, et les moyens de pouvoir s'en acquitter* ; 2° la *Civilité chrétienne*.
Une de ses occupations les plus chères était de faire des exhortations aux novices, pour les porter à la perfection de leur état; ensuite, de visiter les pensionnaires de la maison de Saint-Yon. Ces pensionnaires étaient de deux sortes. Les uns étaient de mauvais sujets, renfermés par ordre du roi ou par la volonté de leurs parents, pour faire pénitence de leurs désordres et en arrêter les funestes suites. Les autres étaient des enfants dont les pères et les mères confiaient l'éducation aux Frères. Les premiers étaient très difficiles à réduire; ils étaient gardés soigneusement dans un quartier séparé, qui ne communiquait pas avec le reste de la maison. C'étaient, la plupart, de jeunes libertins qui se désespéraient dans leur prison. Tout ce qu'on leur disait des jugements de Dieu, des châtiments terribles de l'enfer, ne les touchait pas. Seulement, quelques-uns faisaient semblant de se convertir afin d'obtenir leur délivrance. Le saint homme eut pitié de ces malheureux; il alla les visiter régulièrement tous les jours; et comme Dieu attachait une grâce particulière à ses paroles, plusieurs donnèrent des signes les moins équivoques d'un changement sincère. On leur rendit la liberté, et l'on n'eut pas lieu de s'en repentir. Les uns se firent religieux dans les Ordres les plus réguliers et les plus austères; les autres restèrent dans le monde et y édifièrent par la sagesse de leurs mœurs. Les petits pensionnaires faisaient les délices du saint homme. Il les confessait; il respectait en eux l'innocence de leur âge; il allait les voir de temps en temps; il animait leurs petits jeux; ensuite, s'accommodant à leur caractère, il leur racontait des histoires édifiantes et leur donnait des principes de vertu. Si quelqu'un avait fait une faute, il l'en reprenait avec bonté; par là il gagnait leur confiance, et ils écoutaient, volontiers ses leçons, qu'il proportionnait à leur portée.
La maison de Saint-Yon devint la propriété des Frères en 1718. Le vénérable de La Salle y fut éprouvé comme partout ailleurs. Le Frère qu'on lui avait donné, pour le servir dans ses infirmités, l'accablait de paroles grossières et de reproches, sans qu'il s'en plaignît jamais à personne. L'archevêque de Rouen se laissa tellement prévenir, que, deux jours avant la mort du saint homme, il lui retira tous ses pouvoirs, comme à un prêtre indigne. Ses infirmités augmentèrent tellement vers la mi-carême de 1719, qu'il fut contraint de garder le lit. Le danger croissait sensiblement, et la joie croissait en même temps dans son âme. « J'espère », disait-il, « que je serai bientôt délivré de l'Égypte, pour être introduit dans la véritable terre promise aux élus ». Le 19 mars, fête de saint Joseph, patron de l'Institut, ses douleurs cessèrent tout à coup, ses forces revinrent, et il put dire la messe, comme il l'avait ardemment souhaité. À peine la messe est-elle finie, que ses douleurs et sa faiblesse lui reprennent. Il reçoit les derniers sacrements au commencement de la semaine sainte, et meurt de la mort des justes le vendredi saint, 7 avril 1719, à l'âge de soixante-huit ans. Son
corps fut enterré, sans pompe, dans la chapelle de Sainte-Suzanne de l'église paroissiale de Saint-Sever.
Le jour qu'il reçut l'Extrême-Onction, voyant ses enfants éplorés autour de son lit, il leur adressa ce testament : « Je recommande à Dieu premièrement mon âme, et ensuite tous les Frères de la Société des Écoles chrétiennes, auxquels il m'a uni ; je leur recommande sur toutes choses d'avoir toujours une entière soumission à l'Église, et surtout dans ces temps fâcheux ; et, pour en donner des marques, de ne se désunir en rien de notre Saint-Père, le Pape, et de l'Église de Rome, se souvenant toujours que j'ai envoyé deux Frères à Rome, pour demander à Dieu la grâce que leur Société y fût toujours entièrement soumise. Je leur recommande aussi d'avoir une grande dévotion envers Notre-Seigneur, d'aimer beaucoup la sainte communion et l'exercice de l'oraison, et d'avoir une dévotion particulière envers la très-sainte Vierge et envers saint Joseph, patron et protecteur de leur Société, et de s'acquitter de leur emploi avec zèle et désintéressement, et d'avoir entre eux une union intime et une obéissance aveugle envers leurs supérieurs : ce qui est le fondement et le soutien de toute la perfection dans une communauté ».
Dans un autre moment, après qu'on eut dit les prières de l'agonie, il reprit connaissance et ajouta : « Si vous voulez vous conserver et mourir dans votre état, n'ayez jamais de commerce avec les gens du monde ; car, peu à peu, vous prendrez goût à leur manière d'agir, et vous entrerez si avant dans leur conversation, que vous ne pourrez vous défendre, par politique, d'applaudir à leurs discours, quoique très-pernicieux ; ce qui sera cause que vous tomberez dans l'infidélité ; et, n'étant plus fidèles à observer vos règles, vous vous dégoûterez de votre état, et enfin vous l'abandonnerez ».
Le supérieur du séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet, où le vénérable de La Salle reçut l'hospitalité depuis le 4 octobre 1717 jusqu'au 7 mars 1718, rend de lui un précieux témoignage ; nous ne pouvons mieux terminer cette vie qu'en le citant : « Ce temps a été court, comme vous voyez ; mais il n'en a pas fallu davantage pour reconnaître en lui les dons particuliers que Dieu y avait mis, et les grâces même qu'il s'étudiait le plus à cacher aux hommes. Nous lui avons surtout reconnu un zèle et une ferveur extraordinaires pour sa propre perfection, une humilité profonde et un grand amour pour la mortification et la pauvreté. Le zèle pour sa propre perfection a paru : 1° en ce que, non content de se trouver tous les jours, sans en manquer un seul, à tous les exercices de piété, à l'oraison du matin, aux conférences spirituelles, aux divins offices, il m'a avoué qu'il donnait encore régulièrement chaque jour deux heures et demie ou trois heures à la méditation ; 2° dans l'assujétissement entier où il a voulu vivre au règlement du séminaire, car il se rendait toujours des premiers à tous les exercices, et il n'y avait pour lui aucun article qui ne fût important ; il n'aurait pas voulu, je ne dis pas sortir en ville, mais même parier à un externe, sans en demander la permission. En vain lui ai-je déclaré plusieurs fois qu'il avait chez nous toute permission, et que ce point du règlement n'y avait point été mis pour lui, il n'a pas été possible de lui en faire accepter la dispense. Son humilité nous a paru également admirable, et elle était universelle. Il ne faisait rien sans conseil, et l'avis des autres lui paraissait toujours meilleur que le sien. Dans la conversation, il écoutait toujours plus volontiers qu'il ne parlait ; on ne lui entendait jamais rien dire à son avantage. Plein d'horreur et de mépris pour la mondanité qu'a
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fectent plusieurs ecclésiastiques dans leur extérieur et dans leurs habits, rien de plus simple que les siens, qui n'étaient que de serge la plus commune. Tout le reste de son extérieur y répondait, et c'est en partie ce qui m'a fait dire qu'il aimait la pauvreté. Cet amour pour cette vertu a encore plus éclaté dans la générosité qu'il a eue de renoncer à tout et de se dépouiller de tout pour entreprendre et soutenir l'établissement de sa communauté, et dans les précautions qu'il a prises pour inspirer et perpétuer dans les Frères qui la composent cet esprit de simplicité et le retranchement de tout ce qui n'est pas absolument nécessaire à la vie et à l'entretien. Sa mortification, enfin, nous confondait en nous édifiant. Il ne voulut jamais accepter de chambre à feu quand il entra au séminaire ; et, au lieu de se chauffer avec les autres, au moins pendant le temps de la récréation, il aimait mieux s'entretenir dans les salles ou dans le jardin avec quelques séminaristes, pour avoir occasion de leur inspirer quelque sainte maxime et le détachement des choses de la terre ; et comme sa modestie, son air recueilli et l'onction de ses entretiens ne laissaient point douter qu'il n'en pratiquât encore beaucoup plus qu'il n'en inspirait, on ne saurait exprimer le fruit qu'il a fait dans ce séminaire ».
Sur la demande de l'épiscopat français et de plusieurs évêques d'Italie, la cause de la béatification et canonisation du vénérable serviteur de Dieu a été introduite à Rome. Le décret qui l'autorise fut signé, le 8 mai 1840, par le pape Grégoire XVI, qui lui donna le titre de Vénérable. Le 1er novembre 1873 a eu lieu, au Vatican, la lecture du décret constatant l'héroïcité de ses vertus.
[ANNEXE: NOTICE SUR LES FRÈRES DES ÉCOLES CHRÉTIENNES.]
La Congrégation des Frères des Écoles chrétiennes fut reconnue civilement en 1724 par lettres patentes de Louis XV, et religieusement en 1725 par une bulle de Benoît XIII, qui érigea l'Institut en Ordre religieux, sans rien changer aux Constitutions du vénérable Père. À l'époque de la Révolution française, ils furent exilés de France pour refus de serment. Après le Concordat, le Père François de Jésus, ancien maître des novices, organisa et ouvrit une école à Lyon, le 3 mai 1802.
Dans le même temps, d'autres Frères se réunirent à Saint-Germain-en-Laye, au Gros-Caillon (Paris) et à Toulouse. Le gouvernement autorisa alors la réouverture d'écoles chrétiennes, en faisant supporter par l'administration des hospices les dépenses nécessaires à leur entretien. Trois ans plus tard, il s'en élevait à Ajaccio (Corse), à Saint-Étienne (Loire), à Trévoux, à Besançon, etc., etc.
Le 8 septembre 1805, les Frères reprirent leur habit d'Ordre, et l'archevêque de Lyon obtint ensuite pour eux l'exemption du service militaire. Quand Napoléon organisa l'Université (1808), leur Ordre fut également reconnu : on l'approuva comme corps enseignant. Sous la Restauration (1819), le gouvernement leur accorda la grande maison du faubourg Saint-Martin, qui fut remplacée plus tard par celle qu'ils occupent maintenant dans la rue Oudinot.
Depuis lors, leur Institut s'est développé extraordinairement. En 1824, il comptait déjà deux cent dix maisons, qui contenaient près de dix-huit cents frères. Ils sont aujourd'hui près de six mille, ils dirigent plusieurs pensionnats très-florissants et un grand nombre d'écoles gratuites fréquentées, en France seulement, par cent trente mille élèves environ. À l'exception de l'Autriche, de l'Espagne et de la Russie, ils ont des établissements dans toutes les contrées de l'Europe, ils en possèdent plusieurs dans le Levant, l'Algérie, les États-Unis d'Amérique, un à Singapour et jusqu'à dans l'Océanie.
Nous nous sommes servi, pour composer cette biographie, de l'Histoire de l'Église, par Rohrbacher, et de la Vie du vénérable de la Salle, 13e livraison de la Bibliothèque de la famille.
LE R. P. HENRI-FRANÇOIS DE PAULE TEMPIER. 277
Événements marquants
- Naissance à Reims en 1651
- Nomination comme chanoine de Reims en 1666
- Ordination sacerdotale le 9 avril 1678
- Ouverture de la première école gratuite en 1679
- Renoncement au canonicat et distribution de ses biens aux pauvres en 1684
- Fondation de l'Institut des Frères des Écoles Chrétiennes
- Installation à Paris en 1688
- Retrait à la maison de Saint-Yon à Rouen
- Mort le vendredi saint 1719
Miracles
- Guérison d'un Frère à Guise par sa simple présence
- Guérison d'un possédé à Paris
- Cessation subite de ses douleurs le jour de la Saint-Joseph avant sa mort
Citations
Peut-on être jamais assez préparé aux fonctions du sacerdoce ?
Je recommande sur toutes choses d'avoir toujours une entière soumission à l'Église